Nouvelle orthographe et trait d’union (6 de …)

L’emploi du trait d’union

La règle A3

– 6 –

Dans le Rapport qu’ils ont publié en 1990, les membres du Conseil supérieur de la langue française (CSLF) se déclarent en faveur de la soudure (ou agglutination) des éléments de formation de mots composés. C’est la réponse qu’ils fournissent au premier ministre de l’époque, Michel Rocard, qui souhaite voir l’emploi du trait d’union simplifié, voir le francophone faire moins de fautes en l’utilisant. Voici en quels termes ils interprètent le mandat qui leur a été confié :

« C’est pourquoi, écartant tout projet d’une réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète, vous [M. Rocard] nous [CSLF] avez sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

La Nouvelle Orthographe (N.O.), puisqu’il faut l’appeler par son nom, ne doit donc pas tout chambouler. Le premier ministre est clair là-dessus : il ne souhaite pas un changement profond; il ne veut pas une réforme de l’orthographe. Il veut seulement, au dire du CSLF, des retouches, des aménagements. Et ces changements se doivent de refléter l’évolution de l’usage et (de) simplifier l’apprentissage du français.

Nous l’avons vu, admettre que la règle A1  et la règle A2  répondent bien à la requête du premier ministre revient à faire un acte de foi : l’évolution n’est pas documentée et l’apprentissage n’est pas facilité en raison du maintien de certaines exceptions, quand ce n’est pas de l’ajout de certaines autres.

Voyons maintenant si la règle A3, telle que formulée par le Grand Vadémécum (ou G.V.), répond mieux à la demande du premier ministre.

Règle A3 :

Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les composés d’éléments savants, en particulier en -o.

Si l’on décide, en 1990, de « rectifier » la graphie de tels mots, c’est qu’elle pose problème. Que certains doivent s’écrire sans trait d’union et d’autres avec trait d’union, sans que l’on sache trop pourquoi. Que la probabilité de faire une faute en les écrivant est telle qu’une « correction » s’impose. Qu’écrire télé-film quand la graphie « officielle » est téléfilm (depuis au moins 1982; Petit Robert dixit) est impardonnable; que c’est, pour ainsi dire, un péché… mortel. Je dis péché, parce que, pour le francophone, l’orthographe est une véritable religion. Nous avons été conditionnés — et ce, depuis notre tendre enfance — à lui manifester le plus grand respect. Pour ne pas dire à l’idolâtrer. On pourrait même à la limite parler de grapholâtrie, comme l’a déjà fait, je crois, F. de Closets.

Il faut donc, pour répondre au souhait de Michel Rocard, simplifier l’orthographe de certains mots. Soit dit en passant, je préfère parler de graphie plutôt que d’orthographe. Et ce, pour une raison fort simple. Je ne vois pas comment je pourrais « rectifier » (i.e. rendre droit; au figuré : correct) ce qui, par définition même, est déjà la « Manière d’écrire [-graphe] un mot qui est considérée comme la seule correcte [ortho-] ». Je n’y arrive tout simplement pas. Mais, ça, c’est mon problème. Pas le vôtre. Alors, passons!

Quand je lis la règle A3, je me peux m’empêcher de froncer les sourcils. Signe visible d’un malaise, d’un doute, d’une certaine incompréhension, qui me vient, dans ce cas-ci, de l’emploi de l’article les, de l’adjectif savant et de la voyelle finale -o. Sans oublier les exemples cités. Comme ces derniers soulèvent de très nombreuses interrogations, j’ai décidé de leur consacrer un billet. Ce sera le prochain.

les composés…

La « rectification » proposée porte donc sur les mots ainsi construits. Toute personne, aussi faible soit-elle en lecture, conclura que cette « rectification » concerne tous les mots formés d’un élément savant, et non quelques-uns seulement. Car, dans un tel cas, on aurait dit : sur des mots.

Et cela me fait froncer les sourcils. Est-ce vraiment ce que l’on veut dire?… Rien n’est moins sûr. Quiconque a appris le français (comme langue maternelle ou langue seconde) sait que des exceptions, ce n’est pas ce qui manque. On en trouve presque à toutes les règles. Pourquoi celle-ci n’en aurait-elle pas, pourrait se demander un petit malin?…  Si l’on avait écrit : « Le trait d’union est généralement remplacé par la soudure dans les composés d’éléments savants… », je n’aurais pas froncé les sourcils. Mais ce n’est pas ce qui est écrit.

élément savant

Pour pouvoir appliquer cette nouvelle règle sans difficulté(s), il faut, de toute évidence, savoir de quoi on parle, s’entendre sur ce qu’est vraiment un élément savant.

Intuitivement, on qualifie de savant quelque chose qui exige des connaissances poussées, des connaissances que ne possède pas le commun des mortels. C’est d’ailleurs ce que, en moins de mots, nous dit le dictionnaire : « Qui, par sa difficulté, n’est pas accessible à tous. »

Voilà qui déjà pose problème. Comment le commun des mortels, celui-là même qui doit appliquer la règle, pourra-t-il s’en sortir s’il ne sait pas ce qu’est un élément savant? Difficile, vous en conviendrez. Il court donc la chance de faire autant de fautes qu’auparavant; l’apprentissage du français n’en sera pas pour lui moins ardu. Alors… Qu’est-ce qu’il y gagne?…

Une autre question me vient à l’esprit : un mot courant, mot utilisé par le commun des mortels, peut-il être composé d’un élément savant?… Euh…! Posons la question différemment : est-ce l’élément qui est savant ou le mot dont il fait partie?… Le G.V. parle d’élément savant. La question ne se pose donc pas. Du moins formellement. Mais elle me trotte quand même dans la tête… surtout quand je vois cirro-stratus ou encore oto-rhino-laryngologiste parmi les exemples cités (V. le prochain billet).

À quoi fait précisément référence le G.V. quand il parle d’élément savant? Étant donné que le mot élément est un générique, j’en conclus que la règle s’applique à tout ce qui peut être ajouté à un « radical » pour former un mot nouveau (1). Sinon, on aurait choisi un meilleur terme. On n’écrit pas délibérément de façon ambiguë, surtout pas quand on veut convaincre quelqu’un de faire quelque chose. Mais, en note de bas de page, le G.V. semble vouloir se racheter, vouloir préciser sa pensée. D’une manière plutôt gauche, je dirais. On y lit :

Un élément savant NE constitue PAS à lui seul un mot autonome. Ex. : agro-, électro-, hydro-, anti-.

On le définit — si l’on ose appeler cela une définition — par la négative. Procédé contre lequel on m’a toujours mis en garde. On ne définit jamais une chose par ce qu’elle n’est pas [elle n’est pas un millier de choses], mais bien par ce qu’elle est [ce qui la distingue des milliers d’autres]. Voyons voir. L’élément savant able (savant, car « il NE constitue PAS à lui seul un mot autonome ») ne peut pas être visé par cette règle. En effet, un suffixe n’est jamais séparé de son radical par un trait d’union. Pas plus d’ailleurs qu’un infixe. Il ne peut donc s’agir ici que de préfixes. Pourquoi alors le G.V. n’a-t-il pas utilisé le mot juste? Pourquoi ne pas vouloir appeler un chat un chat?… Pourquoi ne pas vouloir être clair?… Cela m’aurait évité de froncer les sourcils.

en particulier en -o

Dans les règles précédentes, les éléments visés sont clairement identifiés. Dans la règle A1, c’est contre– et entre-; dans la règle A2, c’est extra-, infra-, intra– et ultra-. Dans celle-ci?… On se contente de préciser que les éléments savants en question se terminent en particulier par un o. En particulier, donc… pas exclusivement.

Pourquoi ne pas les avoir identifiés, comme on l’a fait pour les deux règles précédentes? Serait-ce que la liste est trop longue?… Qu’on a tout simplement oublié de la dresser ou qu’on s’est volontairement abstenus de le faire?…

La formulation : en particulier en -o  ne peut que me faire froncer les sourcils; que m’amener à me poser des questions.

  • De quelle autre façon — moins courante, semble-t-il — un élément savant peut-il se terminer?

Si je veux appliquer correctement cette règle, il faut que je le sache. Mais on ne le précise pas. On se contente de nous donner deux exemples : minijupe et téléfilm (V. le prochain billet). Veut-on nous dire, sans vraiment le dire, que -i et sont les deux seules autres terminaisons possibles? Si oui, pourquoi ne pas le dire tout simplement?

Sur quoi se basera donc le francophone moyen — et à plus forte raison l’allophone qui apprend le français — pour décider que tel préfixe est bel et bien un élément savant et qu’en tant que tel il est visé par cette règle?… Mystère et boule de gomme.

  • Combien y a-t-il de préfixes savants?

Bien malin qui pourrait le dire. Et encore plus malin qui pourrait dire combien de mots ainsi préfixés s’écrivent avec trait d’union. Autrement dit, combien d’entre eux sont susceptibles d’être « rectifiés »? Si je me pose la question, c’est que les experts ne sont pas censés tout chambouler… Ces mots seraient-ils si rares?… On ne peut que le souhaiter. Mais on n’en sait rien.

L’idée de les dénombrer ne m’est pas venue à l’esprit, cette fois-ci. Et ce, pour une raison fort simple : ces éléments savants sont trop nombreux. Je le sais pour sûr, car j’ai, dans ma bibliothèque, le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant. Éléments et modèles de formation (4e éd., 1989), de Henri Cottez, publié dans Les Usuels du Robert. Cet ouvrage fait plus de 500 pages! Rien de moins.

Dans l’Introduction (p. IX), l’auteur nous dit :

 « [Tous ces critères de sélection une fois appliqués,] nous avons finalement retenu un peu plus de 2700 formants, dont la production est dès maintenant considérable, et la productivité illimitée. »

Il nous présente donc un peu plus de 2700 éléments savants, ou formants. Et ce n’est qu’une partie!… Oh là là, quelle abondance! Combien d’autres n’ont pas été retenus?… Se pourrait-il que, parmi ces derniers, il y en ait qui soient également visés par la règle A3?… Ça, on ne le saura jamais. Mais 2700, c’est déjà assez, pour ne pas dire trop. Surtout que le premier ministre ne veut pas que l’on chamboule trop la langue…

Comment alors concilier le fait qu’il y ait autant d’éléments savants avec l’exigence de ne pas « [altérer] le visage familier du français, [ni dérouter] tous ses usagers répartis sur la planète »? Cela pourra sembler, à certains, tenir de la quadrature du cercle. Mais ce n’est pas parce qu’il y a autant d’éléments savants que le nombre de mots à rectifier est du même ordre de grandeur, car ces 2700 éléments savants ne sont pas tous des préfixes. De plus, il y a assurément des mots ainsi construits qui s’écrivent déjà sans trait d’union. Qui n’ont donc pas besoin d’être « rectifiés ». Mais combien?… Ça, on ne le sait pas non plus. On nage dans l’incertitude la plus totale.1-

  • Est-ce que tous les mots dont le préfixe se termine en -o perdent leur trait d’union?

Même si la règle est formelle : « Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les composés d’éléments… », la réponse est non. On trouve le moyen d’y introduire, là encore, des exceptions.

Le G.V. nous informe que cette règle ne s’applique pas dans deux cas bien précis :

1- Le trait d’union est maintenu dans les mots où la soudure engendrerait une prononciation défectueuse, c’est-à-dire si a ou o est suivi d’un i ou u (pour éviter ai, ain, au, oi, oin, ou). Ex. : bioindustrie, hospitalouniversitaire.

J’imagine que toute autre suite de voyelles n’engendrerait pas de problème de prononciation. Si te n’est pas le cas, on l’aurait certainement précisé. Je pense, par exemple, à ée ou éé que l’on trouve dans télé-enseignement ou dans télé-évangéliste.

Ce problème de « prononciation défectueuse » ne nous est pas inconnu. Le G.V. y fait appel à la règle A2. Rappelez-vous, c’est pour cette raison que intra-utérin garde son trait d’union, mais pas intraabdominal.

Que l’on fasse la même réserve dans ce cas-ci n’a donc rien de surprenant. Bien au contraire, on doit se réjouir de voir les experts être conséquents avec eux-mêmes.

2- Le trait d’union est maintenu lorsqu’il sert à marquer une relation de coordination entre deux termes désignant des noms propres ou géographiques. Ex. : mythe gréco-romain, relations franco-russes, culture finno-ougrienne. 

Là, je dois vous avouer que ma compréhension n’est pas aussi immédiate que dans le cas précédent. Mais pas du tout. Pourquoi de tels mots ne pourraient-ils pas perdre leur trait d’union? Qu’ont donc de spécial les adjectifs gréco-romain ou franco-russe que n’ont ni agro-alimentaire ni socio-culturel, pour qu’on ne veuille « rectifier » que ces derniers? Mystère et boule de gomme. À la limite, je pourrais comprendre qu’on ne veuille pas enlever le trait d’union à finno-ougrien. Je dis bien à la limite, car les deux voyelles –oo– n’ont jamais causé de problème de prononciation (pensez à :alcool, coopération, cooccurrence, zoologie). Mais, dans franco-russe ou encore dans gréco-romain, il n’y a même pas l’ombre d’un hiatus. Alors… pourquoi? Cette décision me semble disons… arbitraire.

Ce n’est d’ailleurs pas, vous vous en doutez bien, la seule question qui me vienne à l’esprit. Les mots coordination, deux, noms propres ou géographiques me font également froncer les sourcils.

une relation de coordination 

Si le G.V. prend soin de préciser que les deux éléments du mot composé doivent, pour que le trait d’union soit maintenu, entretenir entre eux une relation de coordination, c’est que cette caractéristique est fondamentale. Que, dans le cas d’un autre type de relation, de subordination par exemple, le trait d’union devra être éliminé. Autrement dit, qu’un tel mot ne fera pas exception à la règle A3. C’est ce que je comprends de ce qui est écrit.

Il faut donc, pour appliquer correctement cette règle, savoir distinguer une relation de coordination d’une relation de subordination. Soit. Mais est-ce à la portée de tous? Je n’en suis pas convaincu.

Coordination   vs   Subordination

On reconnaît généralement qu’il y a coordination quand on peut placer entre les deux termes  la proposition « qui est » ou son équivalent « et ».  Par exemple, un wagon-restaurant, c’est un wagon qui est aussi un restaurant; c’est à la fois un wagon et un restaurant. Un chou-fleur, c’est un chou qui est en fleurs, etc. Établir qu’il y a coordination peut, à première vue du moins, sembler un jeu d’enfants, mais tel n’est pas toujours le cas. Encore moins, quand on fait entrer dans la danse les restrictions mentionnées dans la règle : élément savant, terminé en o.

Sauriez-vous dire, par exemple, quelle est la nature de la relation (coordination ou subordination?) entre les deux éléments des mots composés suivants : oligo-élément, radio-cobalt, radio-taxi, latino-américain, canado-haïtien, canado-américain, ou encore taxi-brousse, surdi-mutité? Si vous en êtes incapables, la règle A3, telle que formulée, ne vous sera d’aucune utilité. Vous ne saurez pas si ces mots doivent conserver ou non leur trait d’union. Autrement dit, vous risquez de faire autant de fautes qu’auparavant! À moins que…

À moins qu’on ait, sans le claironner, décidé de maintenir également le trait d’union dans les mots où la relation est une subordination. Si tel est le cas, comment pourrait-on expliquer que le G.V. prescrive son maintien uniquement dans les cas de relation de coordination? Cela n’aurait aucun sens. À moins que le G.V. ait lui aussi de la difficulté à distinguer les deux types de relation. Est-ce seulement possible? Rien ne nous interdit de le penser. Il suffit d’en faire la preuve.

Le problème que je soulève ici n’est pas que théorique. Voyez par vous-mêmes. Dans [frontière] canado-américaine, il s’agit, à ne pas en douter, d’une coordination. On parle ici de la frontière du Canada qui est aussi celle des États-Unis; c’est la frontière du Canada et des États-Unis. Mais dans [collège] canado-haïtien, on ne peut pas en dire autant. Il ne s’agit pas d’un collège situé au Canada ET en Haïti, mais bien d’un collège haïtien (établi en Haïti) dirigé par des religieux canadiens (originaires du Canada). Il n’y a là aucune coordination. Il s’agit bel et bien d’une subordination, et, dans un tel cas, le trait d’union devrait, en théorie, disparaître.

Ces deux exemples prouvent hors de tout doute que ce n’est pas parce que les adjectifs canado-américain et canado-haïtien commencent par le même élément savant que la relation entre les deux termes est dans les deux cas de même nature. Chaque cas est particulier. Chaque cas doit être analysé attentivement avant de décider quoi que ce soit. Dans [frontière] canadoaméricaine, le trait d’union devrait être maintenu (exception à la règle A3); dans (collège) canado-haïtien, il devrait être enlevé. Simple, n’est-ce pas? Euh!…

Vous avez de la difficulté à vous y retrouver?… Vous n’êtes pas les seuls… Même le G.V. semble avoir quelques difficultés à distinguer les deux types de relation. En voici la preuve.

Dans relations franco-russes (exemple cité), on est manifestement en présence d’un cas de coordination; il s’agit bel et bien des relations entre la France et la Russie. Le trait d’union doit donc être maintenu.  C’est donc une exception à la règle A3.

Dans association franco-ontarienne, je comprends, sans avoir besoin d’explications, qu’il s’agit non pas d’une association de Français et d’Ontariens, mais bien d’une association de francophones ontariens (i.e. d’Ontariens dont la langue maternelle est le français). L’élément savant franco– n’a donc pas dans franco-ontarien le même sens que dans franco-russe. Il ne signifie pas « de France », mais bel et bien « qui parle français ». Et chacun sait qu’on peut parler français sans être Français. Dans de tels cas, il ne s’agit donc pas d’une relation de coordination, mais bel et bien d’une relation de subordination. Et à ce titre, son trait d’union devrait être enlevé, comme le veut la règle. Soit. Mais…

Mais le G.V. nous dit, presque en catimini, qu’il faut l’y maintenir! Je dis en catimini, parce que ce n’est qu’à la page 113 qu’on l’apprend. N’aurait-on pas pu nous le dire plus tôt? Sans doute. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait?… Se pourrait-il que ce soit par incapacité de différencier les deux types de relation?…  Je dois vous avouer que, malgré tout, je n’y vois pas vraiment d’objection. Imaginez seulement que l’on veuille parler de l’association des francophones de Terre-Neuve-et-Labrador et que l’on soit obligé, parce qu’il s’agit d’une relation de subordination, d’enlever les traits d’union! Cela donnerait l’association francoterreneuvienneetlabradorienne!  OUF!… Là, je crierais, haut et fort : « De grâce, maintenons les traits d’union. Faisons une exception à l’exception. » Soit. Dans ce cas-ci, la démonstration est claire. Il faut dire que j’ai choisi un cas extrême. Mais faut-il pour autant généraliser et maintenir le trait d’union dans tous les cas de subordination? Même quand il n’y a que deux termes? Là, c’est pousser un peu trop loin, compte tenu de ce que nous dit la règle.

Ce qui me fait froncer les sourcils, ce n’est pas tant le fait qu’on veuille maintenir le trait d’union dans le cas d’une relation de subordination [en français on n’en est pas à une exception près!], quand l’exception n’est censée concerner que les cas de coordination (même si cela est contradictoire), mais bien plutôt la façon dont le G.V. justifie la graphie de franco-ontarien (et de tous les autres mots ainsi préfixés) :

« Exception A3 : pas de soudure (relation de coordination) ».

De coordination?… Vraiment?… J’aimerais bien que l’on m’explique la coordination, que je ne vois vraiment pas. Pour moi, chaque fois que franco– veut dire francophone et non de France, j’y vois une subordination. Aurais-je donc tout faux?… Ou est-ce le G.V. qui….?

Le problème des exceptions pourrait même être encore plus complexe. Je m’aventure peut-être un peu trop, mais je ne serais pas surpris que les experts n’en soient pas conscients.  Je m’explique. Étant donné le manque notoire d’uniformité dans la graphie des mots français, se pourrait-il qu’en 1990 des mots commençant par un élément savant s’écrivent sans trait d’union même si le lien est une coordination (ou l’inverse avec trait d’union même si le lien est une subordination), ce qui contreviendrait à la règle? Une telle éventualité a de quoi donner le vertige, car il y aurait d’autres exceptions à l’exception.

Tout compte fait, j’aime mieux ne pas trop y penser…, car ça devient de moins en moins simple de ne pas faire de fautes.

une relation de coordination entre deux termes…

Ne feraient donc exception, nous dit le G.V., que les mots composés de deux termes… (i.e. n’ayant qu’un seul trait d’union). Ex. : mythe grécoromain, relations francorusses, culture finnoougrienne. Ces mots faisant exception à la règle, ils ne perdent pas leur trait d’union. Soit.

Mais pourquoi uniquement les composés de deux termes? Pourquoi pas les composés de… trois termes?

Cette question du nombre de termes dans un mot composé n’est pas nouvelle. Elle refait pour ainsi dire surface. En effet, il en a été question à la règle A1, où il est dit que cette règle « ne concerne pas les mots composés de plusieurs éléments […] ». Entre-deux-guerres ne voit pas sa graphie changer (il est composé de trois éléments), mais entredeux, lui, perd son trait d’union (il est composé de deux éléments)! Simple, n’est-ce pas? Oui, mais…

Mais cela n’a pas empêché les experts d’enlever les traits d’union, de « rectifier » va-nu-pieds et boute-en-train en vanupied et boutentrain, des mots pourtant composés de trois éléments. Les experts devaient avoir une bonne raison de le faire, mais ils ne nous en ont jamais fait part. Eux seuls la connaissent! Et nous, nous sommes pris avec les exceptions!!

Et dans cette règle A3, on voit réapparaître cette même restriction : uniquement les mots composés de deux termes devront conserver leur trait d’union. Ceux de trois termes ne feront pas exception. Ils perdront leurs traits d’union. C’est ce qui est écrit. Et c’est ce qui me fait froncer les sourcils. J’y vois un manque de cohérence.

En effet, pourquoi, dans francorusse (composé de deux termes), faut-il maintenir le trait d’union si, dans otorhinolaryngologiste (composés de trois termes), il faut les enlever? Je vous avoue ne rien y comprendre.

Supposons pour les besoins de la cause que l’Europe et les pays d’Amérique latine signent une entente commerciale. [Je n’ai pas voulu parler d’une entente avec les États-Unis, de crainte que mon exemple ne tienne plus demain!] On serait alors en droit de parler des relations…  euro-latino-américaines. Pas question ici d’écrire eurolatinoaméricaines! Le G.V. l’interdit. Pour être honnête avec vous, je préfère le voir avec ses traits d’union, ne serait-ce que pour en simplifier la lecture. Mais qu’a donc oto-rhino-laryngologiste que n’a pas euro-latino-américain? Ou pourquoi puis-je écrire otorhinolaryngologiste, mais pas eurolatinoaméricain? Serait-ce parce que le premier est un nom et le second un adjectif? Si tel est le cas, c’est vraiment se perdre dans des subtilités, c’est du pinaillage, dans toute la force du terme. Ou serait-ce pour une tout autre raison bien fondée, mais gardée secrète? Si elle n’est pas fondée, elle ne peut être qu’arbitraire! Et qui dit arbitraire dit exception! Mais les exceptions, n’est-ce pas précisément ce que les experts ont pour mandat de faire disparaître?…

entre deux termes désignant des noms propres ou géographiques 

Est-ce que les deux éléments de formation de gréco-romain, franco-russe ou encore de finno-ougrien sont des noms propres ou géographiques?

Assurément pas. On m’a appris que le nom que possède en propre une personne ou qui la caractérise s’écrit avec une majuscule (ex. : Marguerite Deschamps, Pierre Vadeboncoeur, un Anglais, une Mexicaine). De même qu’un nom désignant en propre une réalité géographique (ex. : le Québec, la Belgique, la Manche, les Alpes).

 Si gréco-romain, franco-russe, finno-ougrien n’ont pas de majuscules, c’est que ce ne sont pas des noms propres. Ce serait plutôt des adjectifs dérivés de noms propres. C’est peut-être ce qu’on a voulu dire mais on l’a mal dit. Qui ne connaît pas la France (franco-), la Grèce (gréco-), la Russie (-russe)? Et peut-être aussi la Finlande (finno-)? Mais à quoi fait référence –romain?… Sans doute à l’ancienne Rome et à son empire. Soit. Mais qu’en est-il de –ougrien?… Là, je donne ma langue au chat. D’après le Petit Robert, ougrien ne s’emploie que dans « langues ougriennes » : groupe de langues de Sibérie apparentées au hongrois. Je n’y vois ni nom propre, ni adjectif dérivé d’un nom propre. Dois-je en conclure que finno-ougrien ne répond pas à la condition imposée? Si oui, pourquoi faudrait-il lui garder son trait d’union?… Si non, pourquoi l’utiliser comme exemple?…

Une dernière question. Pourquoi faut-il que seuls les adjectifs « désignant des noms propres ou géographiques » fassent exception (2), i.e. qu’ils conservent leur trait d’union? Qu’ont donc de si spécial franco-russe ou gréco-romain pour qu’on ne veuille pas les « rectifier »? Je l’ignore complètement. Dépourvus de leur trait d’union, ils ne me semblent pourtant ni plus ni moins bizarres que agroalimentaire ou socioculturel.

Ce que je sais par contre, c’est que je devrai me rappeler, à défaut de quoi je me ferai taper sur les doigts, que ce ne sont pas tous les mots composés de deux éléments savants liés par un trait d’union qui voient leur graphie « rectifiée ». Que certains, qui sont mal identifiés, doivent le conserver. Sans que l’on sache trop pourquoi.

Et dire qu’on prétend simplifier l’apprentissage du français!

Comme la règle A3 ne précise pas clairement quels sont les éléments savants visés, — elle se contente de dire qu’ils se terminent « en particulier en –o » —, j’en viens, bien malgré moi, à accorder une attention toute particulière aux exemples cités. Dans l’espoir d’apprendre d’eux ce que ne dit pas clairement la règle. Et surtout de ne leur faire dire rien d’autre que n’a voulu dire, sans le dire, le G.V. Comme vous le verrez, ce n’est pas une mince tâche.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 (1)  On distingue trois types d’éléments (ou affixes) pouvant servir à construire un nouveau mot : le préfixe (i.e. celui que l’on met avant le radical) : /mêler, re/faire; l’infixe  (i.e. celui que l’on insère dans le radical) : boit/ill/er,  mâch/ouill/er; et le suffixe  (i.e. celui que l’on met après le radical) : hépat/ite, jardin/et.

(2)  Nous verrons dans le prochain billet que d’autres distinctions sont à faire. Question de nous compliquer un peu plus l’existence. Alors qu’on est censés nous la simplifier…

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Nouvelle orthographe et trait d’union (5 de …)

L’emploi du trait d’union

La règle A2

– 5-

               Admettre que la règle A1 facilite l’apprentissage du français exige une foi inébranlable, pour ne pas dire aveugle (Voir ICI). Certes, elle modifie, ou « rectifie », la graphie de certains mots, mais elle laisse en place des exceptions, quand elle n’en crée pas d’autres. Exceptions que le Conseil supérieur a reçu pour mandat de faire disparaître. C’est dire que celui pour qui la graphie des mots construits avec contre– et entre– est à la source de ses déboires en dictées, celui-là devra, je le crains, prendre son mal en patience.

La question qui se pose maintenant est de savoir si les quatre autres règles (A2 A5) que nous présente le Grand Vadémécum (G.V.), elles, facilitent vraiment l’apprentissage du français; si elles répondent au souhait formulé par le premier ministre. Voyons voir.

Règle A2

Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les composés de extra-, infra-, intra-, ultra- (comme dans les composés de co-, sur-, supra-, qui sont déjà soudés).

Dans cet énoncé, trois éléments (mis en vert) attirent tout particulièrement mon attention.

les :       Cette règle, tout comme la règle A1, s’applique à tous les mots ainsi préfixés. Son libellé ne laisse place à aucune autre interprétation : le trait d’union disparaît « dans les composés de… ». Non pas « dans des mots composés de… ». Soit. Mais n’en disait-on pas autant à la règle A1? Alors…

extra-, infra-, intra-, ultra– :   Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué, mais, même si cela n’est pas précisé, ces 4 éléments sont des préfixes. Tout comme contre– et entre– dans la règle A1. Mais cette fois-ci, le préfixe, au lieu d’être une préposition (élément de formation qui, de par sa nature, peut s’utiliser seul), est un élément de formation sans existence propre (1). Selon Goosse du moins, mais pas selon Grevisse [Voir note (8) dans le précédent billet.]  Est-ce la raison pour laquelle on en a fait une règle à part?… Je ne saurais dire. De plus, cette énumération est close. Donc, seuls les mots composés de ces 4 préfixes font l’objet d’une « rectification ». Pourquoi uniquement ces quatre-là?…

comme    Pour ce qui est de la parenthèse que le G.V. ajoute à la fin de l’énoncé : (comme dans les composés de co-, sur-, supra-, qui sont déjà soudés), j’y vois une  justification. Ai-je raison ou tort de penser cela?

Comme vous pouvez le constater, la lecture de cette règle soulève chez moi quelques interrogations. Et ce ne sont pas les seules. En voici quelques autres.

a) Est-il vrai que les mots ainsi préfixés sont très souvent mal écrits?

Même si cela n’est pas dit — et encore moins démontré —, le fait que le Conseil supérieur, aidé d’experts, recommande d’en changer la graphie, nous force à admettre que tel devrait être le cas; que, si l’usager fait très souvent des fautes en écrivant ces mots composés — au point qu’une « rectification » s’impose! —, ce ne peut être qu’en raison d’un manque flagrant d’uniformité dans leur graphie, du fait que certains de ces mots s’écrivent avec trait d’union et d’autres sans trait d’union, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Mais rien de tout cela n’est documenté. Il faut donc croire sur parole.

b) En 1990, combien y a-t-il de mots construits avec les préfixes extra-, infra-, intra-, ultra– susceptibles de voir leur graphie « rectifiée », i.e. perdre leur trait d’union? La majorité ou la minorité?

Il y a, dans le Petit Robert 1990, 12 mots composés de extra qui doivent s’écrire sans trait d’union (extragalactique, extrajudiciaire, extrasystole…) et 12 avec trait d’union (extrafort, extralégal, extrasensible, extrautérin…). Autrement dit, moitiémoitié! On ne peut donc parler ni de majorité, ni de minorité! Mais il y a un autre mot, un seul, qui fait bande à part, c’est extra()terrestre. Lui, peut s’écrire avec ou sans trait d’union.

  • Pourquoi puis-je écrire extra()terrestre avec ou sans trait d’union, mais pas extrasystole ni extrafort?…
  • Pourquoi dois-je écrire extralégal, s’il me faut écrire extrajudiciaire?…
  • Pourquoi dois-je écrire extraparlementaire, s’il me faut écrire extragalactique?…

L’USAGE, diront certains. Un bien curieux usage, ne trouvez-vous pas? N’y a-t-il pas là tout ce qu’il faut pour faire des fautes; tout ce qu’il faut pour souhaiter ardemment qu’on y mette un peu d’ordre?… Je réponds oui sans hésitation. Mais ne vous méprenez pas, le fait de reconnaître la nécessité d’intervenir ne signifie pas que j’accepte aveuglément la recommandation que les experts ont avancée. Il me faut l’évaluer avant d’opiner du bonnet. Ce n’est pas parce qu’on dit quelque chose que je dois le croire. Je suis plutôt du genre sceptique.

Les 6 mots composés de infra que contient le Petit Robert 1990 s’écrivent tous sans trait d’union. Aucun mot n’a donc besoin d’être « rectifié ». Pourquoi alors les experts ont-ils inclus infra– dans leur liste? Euh!… Serait-ce parce que infra()sonore s’écrit, lui, avec ou sans trait d’union?… Peut-être. Supposons que tel est bien le cas, comment peut-on justifier la présence, facultative, du trait d’union dans infra()sonore quand le substantif correspondant, infrason, n’en prend pas? Euh…! Parce que, diront certains, ce mot s’est déjà écrit infrason (Petit Robert, 1967). Soit. Mais ce mot a perdu son trait d’union depuis au moins 1977 (Petit Robert dixit). Pourquoi alors l’adjectif ne l’a-t-il pas perdu lui aussi?… Parce que les régents l’ont ainsi décidé ou parce que l’USAGE le voulait ainsi?… À vous de choisir. Il faudra attendre la parution du Nouveau Petit Robert, en 1993, pour voir infrasonore (avec trait d’union) devenir fautif. À partir de ce moment-là, la seule et unique graphie admise est infrasonore! L’adjectif a donc perdu son trait d’union une vingtaine d’années après que infra-son eut perdu le sien! Il en a mis du temps! Mais mieux vaut tard que jamais!

Sur les 13 mots composés de intra, 3 seulement s’écrivent, en 1990, avec trait d’union (intraatomique, intramuros et intrautérin). La rectification proposée ne toucherait donc qu’une minorité de mots ainsi construits. Je vous le dis immédiatement : seulement deux de ces trois mots sont de fait visés, mais aucun d’entre eux n’a encore perdu son trait d’union, du moins selon le Petit Robert 2018! Est-ce l’USAGE qui tarde à s’imposer ou le Robert qui veut s’imposer?…

Sur les 19 mots composés de ultra, il y en a 9 qui s’écrivent sans trait d’union; 6 avec trait d’union et 4 avec ou sans trait d’union : ultra(-)marin, ultra(-)son,  ultra(-)sonique et ultra(-)violet. Pourquoi seulement ces quatre-là? Serait-ce encore l’USAGE?… Soit dit en passant, la paire ultra-son et ultra-sonique est homogène (les deux prennent le trait d’union) contrairement à celle de infrason et infra(-)sonore, dont il a été question précédemment.

Il y en a donc 10 (6 + 4) sur 19 qui verront leur graphie « rectifiée ». La moitié + 1. La majorité donc. Mathématiquement parlant, mais pas politiquement parlant, dirait  Stéphane Dion.

Il y a effectivement un manque flagrant d’uniformité dans la graphie de ces mots. Donc une forte probabilité de ne pas mettre de trait d’union là où il en faut un, ou vice-versa. Autrement dit de faire une faute en les écrivant. D’où la nécessité d’intervenir…

Bref, sur les 63 mots construits avec ces 4 préfixes, 27 (ou 43 %) voient leur graphie « rectifiée ». On ne veut pas tout chambouler, mais on « rectifie » tout de même presque la moitié d’entre eux!

c) Pourquoi les experts ont-ils jeté leur dévolu uniquement sur ces quatre préfixes?

Si les experts veulent nous dire que seul l’emploi de extra-, infra-, intra-, ultra– pose problème (ces 4 préfixes formeraient une liste close), ils ne s’y seraient pas pris autrement. Dans le cas contraire, ils auraient mis, après ultra-, des points de suspension ou un etc., ou encore intercalé la locution par exemple. Mais ce n’est pas ce qu’ils ont fait. La lecture que j’en fais est donc correcte : la règle ne concerne que ces 4 préfixes. Il y en a pourtant bien d’autres qui sont obligatoirement suivis d’un trait d’union. Et les mots ainsi composés gagneraient peut-être, eux aussi, à être « rectifié ». Je pense, par exemple, à demifrère, nonlieu, avantcoureur, semiprécieux,  supergrand, etc. Que faire d’eux?… Il n’est pas question ici de les modifier. Cela viendra peut-être. Qui sait?…

d) Pourquoi ne pas avoir ajouté ces préfixes à ceux de la règle A1?

Serait-ce que le G.V. veut présenter tous les cas de « rectification » d’une manière plus pédagogique que ne le fait le Rapport? Que, pour ce faire, il a regroupé ces 4 préfixes en une règle distincte parce qu’ils partagent une même caractéristique, à savoir une terminaison en -a : extra, infra, intra, ultra-?… Ce serait, j’en conviens, un excellent moyen mnémotechnique. Mais est-ce vraiment la raison?… Il faudrait, pour en être sûr, savoir exactement ce que les experts avaient à l’esprit.

Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que tous les autres préfixes se terminant en a soient déjà soudés au second élément de formation. Qu’il n’y ait pas d’exception. En effet, on ne peut prétendre simplifier la langue si des exceptions ne cessent de se pointer le bout du nez, ici et là. Voyons donc ce qu’il en est dans ce cas-ci.

Vérification faite, aucun mot composé de ces autres préfixes (par ex. contra, juxta, méga, méta, para, supra ou encore hexa-, octa-, penta-, téra) ne prend, en 1990, de trait d’union. La preuve est donc faite, diront certains…  Ne tirons pas de conclusion trop hâtive. Ce n’est pas parce que mon hypothèse se vérifie, qu’elle est nécessairement vraie. Ce n’est pas moi qui ai rédigé cette règle, ce sont des experts. Voyons ce que, eux, disent.

Le G.V. ajoute, entre parenthèses, à la fin de la règle : (comme dans les composés de co-, sur-, supra, qui sont déjà soudés.) Je l’ai dit précédemment, cette affirmation ressemble étrangement à une « justification » : on doit enlever les traits d’union dans les mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra– parce que les mots composés de co-, sur-, supra– n’en contiennent pas; ces derniers sont déjà soudés! C’est donc dire que, contrairement à ce que je pensais, la présence d’un -a final n’a rien à voir avec l’existence de la règle A2. Mon hypothèse ne tient pas la route. Mais celle du G.V., elle, tient-elle la route? Voyons voir.

L’argument qu’il avance peut sans doute convaincre l’usager moyen, dit parfois lambda, mais certainement pas un esprit sceptique. Je m’explique. L’argumentation utilisée est biaisée. Fortement biaisée. Pour ne pas dire vicieuse. C’est comme dire que le chat est un mammifère parce que le chien, le cheval, la girafe, l’opossum sont des mammifères! Je regrette, mais ce n’est pas parce que le chat est un mammifère que le chien en est obligatoirement un. Il n’y a aucune relation de cause à effet. Le prétendre ne démontre absolument rien. Il ne fait que mettre en évidence un vice de raisonnement. (2)

Prétendre que les mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra– devront dorénavant s’écrire sans trait d’union parce que les mots composés de co-, sur, supra n’en prennent pas, c’est, mutatis mutandis, recourir au même genre de raisonnement. Vicieux. Pourquoi fait-on appel aux mots composés de co-, sur-, supra-?… Parce que ces mots font l’affaire. Ils s’écrivent tous, nous dit-on, sans trait d’union; ils sont déjà tous soudés! Même si cela était vrai — ce que je n’ai pas vérifié —, ça ne me convainc pas du tout, car les experts auraient pu, de manière aussi peu convaincante, avec le même genre d’argument, soutenir le contraire, dire que tous ces mots devront s’écrire avec trait d’union (comme les mots composés de sous qui ne sont pas soudés). Mais ils ne l’ont pas fait. En fait, ils ne le pouvaient pas, car cela serait allé à l’encontre de leur recommandation : enlever le trait d’union. La logique dont font preuve ici les experts ne tient donc pas la route, elle non plus.

Conclusion : il faut enlever le trait d’union aux mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra-, parce que… les experts en ont décidé ainsi! Ou pour toute autre raison non déclarée.

e)   Les experts prévoient-ils des exceptions à cette règle, comme ils en ont prévu à la règle A1?

Il nous faut,  dit la règle A2, remplacer le trait d’union par une soudure. Et les exemples cités dans le G.V. à  l’appui de cet énoncé sont : extraterrestre, infrason, intraoculaire, ultraviolet.

Malgré les apparences, ces 4 exemples ne sont pas tous également pertinents, pas tous également convaincants. Il en est qui me semblent fort mal choisis.

Par définition, un exemple sert à illustrer un énoncé, un propos. Je lis donc ces exemples de la façon suivante : ces 4 mots devront dorénavant s’écrire sans trait d’union parce qu’ils s’écrivent avec trait d’union (avant la publication du Rapport). Mais ma lecture est fausse ou n’est pas tout à fait vraie. Je m’explique.

D’après le Petit Robert de 1990, extraterrestre et ultraviolet peuvent s’écrire avec ou sans trait d’union; il ne s’agit donc, ici, que d’une semirectification, ou demirectification (nous verrons dans le prochain billet s’il faut ou non enlever le trait d’union à ces mots).

Pour ce qui est de infrason, c’est un exemple mal choisi; il s’écrivait déjà sans trait d’union, depuis au moins 1977. Il n’a donc pas besoin d’être « rectifié ». Il n’illustre donc pas la règle. Pourquoi alors le donner en exemple? J’ai l’impression qu’on enfonce une porte ouverte!

Quant à intraoculaire, il ne figure pas dans le Petit Robert (autre exemple mal choisi). Soit dit en passant, il n’y figure toujours pas dans l’édition de 2018! Sans doute parce que c’est un terme médical et que les termes de spécialité tardent, non sans raison, à faire leur entrée dans les dictionnaires courants. Pourquoi utiliser intraoculaire comme exemple s’il ne fait pas partie du vocabulaire courant?… Parce qu’il pourrait bientôt faire son entrée dans le Petit Robert?… Si tel est le cas, cet exemple en est un… par anticipation. Ou parce que le Larousse en ligne l’inclut dans sa nomenclature?… Même si cela est vrai, sa présence n’est pas pour autant plus pertinente que celle de infrason, car intraoculaire ne s’est jamais écrit autrement que sans trait d’union! (3) Encore ici, on enfonce une porte ouverte!

Les experts auraient dû choisir un exemple plus convaincant que intraoculaire, i.e. un mot qui s’écrivait avec trait d’union et qui devra dorénavant s’écrire sans trait d’union. Mais ce n’est pas ce qu’ils ont fait. Il faut dire que leur choix était plutôt limité. Dans le Petit Robert de 1990, il n’y en a, nous l’avons déjà dit, que trois : intra-atomique, intra-muros et intra-utérin. Ils auraient pu, pour être plus convaincants, choisir l’un d’entre eux. D’ailleurs, ils recommandent d’écrire : intraatomique, intramuros. Mais pas intrautérin (vous devinez certainement pourquoi). Chose étonnante, en 2018, ces trois mots s’écrivent toujours, du moins selon le Petit Robert, avec trait d’union! Ces « rectifications » n’ont donc pas trouvé grâce aux yeux des lexicographes qui travaillent pour cette maison d’édition! Pour ce qui est de l’harmonisation orthographique des dictionnaires, il faudra repasser. Encore et toujours repasser.

A-t-on prévu des exceptions à cette règle, nous demandions-nous? La réponse est OUI. Feront exception toutefois, nous dit le G.V., les mots où la disparition du trait d’union « engendrerait une prononciation défectueuse », c’est-à-dire ceux où le -a final du préfixe serait immédiatement suivi d’un i ou d’un u. Car ce i, tout comme ce u, qui en présence d’un trait d’union se prononce séparément du -a, doit continuer d’en faire autant. Les deux voyelles a-i et a-u forment dans ces mots un hiatus et non un digramme (comme cela est le cas dans mais, vain, auberge, sauter). En 1990, ces exceptions ne sont vraiment pas légion. Il n’y en a en fait que deux : intrautérin et extrautérin. Les autres mots mentionnés dans le G.V. (intra-individuel, intra-institutionnel, intra-image) ne figurent pas encore dans les dictionnaires courants. C’est disons… par anticipation que ces mots sont cités en exemples. Autrement dit, c’est la graphie que devront avoir ces mots quand ils seront entrés dans l’usage, l’usage courant, cela va sans dire. Parce qu’actuellement l’usage, non encore consigné dans les dictionnaires, mais relevé sur la Toile, nous en fait voir de toutes les couleurs. J’y ai trouvé  intra institutionnel, intra-institutionnel et même intrainstitutionnel!

Mais on devra remplacer le trait d’union par une soudure dans les mots où le -a final du préfixe sera suivi, après disparition du trait d’union, de la voyelle a, e ou o, parce que les suites a-a, a-e et a-o ne forment pas des digrammes .  C’est pourquoi il faudra dorénavant écrire, selon le G.V., intraatomique ou encore intraoral tout comme on écrit extraordinaire. L’adjectif intraoral n’existant pas dans les dictionnaires courants, c’est encore… par anticipation qu’on le donne comme exemple. En supposant évidemment que ce mot fera un jour son entrée dans la langue française, ce qui n’est pas assuré. (4)

Pour terminer, une dernière question.

f)  Pourquoi le Conseil supérieur n’a-t-il pas étendu sa « rectification » aux mots composés, par exemple, de hyperou de superqui, comme ultra, servent à exprimer l’idée de renforcement? Est-ce parce qu’ils ne se terminent pas par un -a?…

Il nous faut, encore ici, spéculer, car, comme toujours, les explications brillent par leur absence. Serait-ce qu’aucun mot ainsi préfixé ne prend de trait d’union? Peut-être, mais vérifions bien avant de nous prononcer. Vaut toujours mieux protéger ses arrières.

Il est vrai qu’en 1990 on ne trouve, dans le Petit Robert, aucun mot composé de hyper– qui s’écrive avec trait d’union. On doit écrire hyperacidité, hypercorrect, hypermotivé, hypernerveux, etc. On doit aussi écrire superbénéfice, supercarburant, superchampion, superfécondation, superfin, superfluide, supernova, etc. La règle ne peut donc s’appliquer dans ces cas; il n’y a aucun trait d’union à enlever. D’où sans doute le silence des experts.

La preuve est faite, direz-vous. Pas tout à fait. Il y a, parmi ces derniers, quelques rares exceptions, 4 en fait, qui s’écrivent avec trait d’union : supergrand, superhuit, superléger et superpréfet! Il y a là, à ne pas en douter, matière à « rectification ». Du moins, selon moi. En effet, pourquoi dois-je écrire superfin, superfluide, supernova si je dois écrire supergrand, superléger…? Pourquoi ne pas leur enlever, à eux aussi, le trait d’union… et ainsi faire disparaître ces exceptions qui rendent l’apprentissage du français si ardu? Je me le demande… Mais le Conseil supérieur, lui, n’a apparemment pas jugé bon d’intervenir. À moins qu’il n’y ait pas pensé. Si tel est le cas, nous serions face à un autre cas d’interventionnisme à courte vue.

Même si le Conseil ne s’est pas intéressé à ces 4 mots, cela n’a pas empêché le Petit Robert de s’en mêler, après 1990. Il a sans doute voulu, selon la formule consacrée, « refléter » l’USAGE, un usage qui varie non seulement en fonction du mot considéré, mais aussi, vous l’aurez deviné, en fonction du dictionnaire consulté. (5) Un phénomène déjà bien documenté.

On pourrait aussi se demander si le silence entourant la graphie des mots commençant par le préfixe inter– qui, comme intra– et extra-, sert à indiquer l’emplacement, tient au fait qu’en 1990 aucun mot ainsi construit ne prend de trait d’union. Vérification faite, c’est bel et bien le cas. Il y en a déjà eu, mais c’était voilà bien longtemps. Je pense à inter-ars et inter-utéroplacentaire, que l’on trouve dans le Littré (1872-1877). Mais ces deux mots ne figurent plus dans les dictionnaires courants depuis belle lurette. Nous pouvons donc dire, sans risque de nous tromper, qu’aucun mot ayant inter– comme préfixe n’a besoin d’une  « rectification ». D’où, sans doute, le silence des experts.

Somme toute, que penser de la règle A2? Simplifie-t-elle vraiment l’apprentissage du français? Si oui, le fait-elle mieux que la règle A1? On pourrait peut-être dire oui. Mais ce ne serait que du bout des lèvres. Chose certaine, la présentation qu’en fait le G.V. n’est pas convaincante. La logique n’y est pas. Mais comme il y a encore des mots qui font exception, qui gardent leur trait d’union, répondre non est à envisager sérieusement.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Ces 4 éléments, ou préfixes, ont, avec les années, acquis leur autonomie : extra s’utilise à l’occasion comme nom ou adjectif; infra, comme adverbe; ultra, comme nom ou adjectif; et intra, comme nom, à l’époque où existaient encore les examens intra-semestriels, i.e. dans mon jeune temps.

(2)   Il y a un autre vice de raisonnement auquel on recourt parfois.  Mais de façon bien involontaire. Quand on le fait, c’est par ignorance. Par exemple, dire que tous les mammifères sont des animaux terrestres, c’est qu’on ignore qu’il existe des mammifères volants (ex. la chauve-souris) ou encore des mammifères marins (ex. la baleine). Autrement dit, l’ignorance de l’existence des autres types de mammifères ne rend pas pour autant l’affirmation de départ vraie. Il sera toujours faux de dire que tous les mammifères sont des animaux terrestres. Laissons les déclarations ex cathedra aux autres.

 (3)   Dans le Dictionnaire médical (L. Manuila, A. Manuila, M. Nicoulin, 4e éd., 1991, [choisi parce qu’il est contemporain du Rapport, publié en 1990; ne faut-il pas comparer des comparables?], on ne trouve aucun mot composé de intra– qui s’écrive avec un trait d’union, sauf intra-artériel, intra-articulaire, intra-auriculaire et intra-utérin. Vous devinez, j’en suis sûr, pourquoi ces mots font exception. Et deux autres qui s’écrivent sans trait d’union ET sans soudure. Ce sont deux locutions latines, intra partum et intra vitam, qui ne feront jamais partie de la nomenclature d’un dictionnaire courant, j’en mettrais ma main au feu! Alors, oublions-les.

Utiliser intraoculaire comme exemple d’application de la règle A2 est donc tout à fait inapproprié. Ce mot, et tous ses congénères ou presque, s’écrivaient déjà sans trait d’union. Ils ne peuvent donc pas se le voir enlever puisqu’ils n’en ont jamais eu. C’est l’évidence même.

Et cette absence de trait d’union dans les termes médicaux commençant par intra- ne date pas des années 1990. Elle s’observait déjà voilà plus d’un siècle. Dans le Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, d’Émile Littré (17e éd., Librairie J.-B Baillière et Fils, Paris, 1893), on constate que l’USAGE est déjà bien établi. Les seuls termes où le trait d’union est de rigueur, c’est, faut-il s’en étonner, intra-abdominal, intra-arachnoïdien, intra-utérin et intra-utriculaire. Tous les autres, comme intracapsulaire, intrahépatique, intralobulaire, intramusculaire, intravasculaire, s’écrivent, eux, sans trait d’union. Leur graphie n’a donc aucun besoin d’être « rectifiée », n’en déplaise aux experts.

(4)  Le mot intraoral ne se trouve dans aucun dictionnaire français courant. Pas même dans un dictionnaire médical. Est-ce que intraoral, terme de spécialité, fera un jour son apparition dans la langue médicale, comme le laisse entendre le G.V.? Je me permets d’en douter. On le trouve certes dans le International Dictionary of Medicine and Biology (Vol. II, John Wiley & Sons, 1986), au sens de « Within the mouth », mais c’est un dictionnaire anglais.

Tout traducteur médical en formation apprend très tôt que l’adjectif anglais oral ne se rend pas systématiquement par l’adjectif français oral. C’est un faux ami, i.e. un « terme d’une langue étrangère qui présente une ressemblance graphique ou phonique avec un terme de la langue maternelle, mais ne possède pas le même sens ». À preuve :

  • Oral route         :   par voie orale, per os
  • Oral hygiene     :   hygiène bucco-dentaire
  • Oral mucosa      :  muqueuse buccale
  • Oral solution     :   solution buvable.

(5)   Trois ans après la parution du fameux Rapport, supergrand perd son trait d’union. Ce mot ne s’écrit plus, d’après le Petit Robert 1993, que d’une seule façon : supergrand. L’évolution dans ce cas-ci a été très rapide. Pour ne pas dire brutale. Elle s’est faite à la vitesse de l’éclair! Et  sans aucune hésitation, i.e. sans qu’à un moment donné les deux graphies n’aient été admises dans la langue!

Dans le cas de superléger, l’évolution est plus lente, pour ne pas dire normale. La graphie de ce mot passe, comme qui dirait, par une période d’hésitation, ou de tolérance. En 1993, l’emploi du trait d’union est devenu facultatif. On peut, sans risque de se faire corriger, l’écrire avec ou sans trait d’union : superléger ou superléger.

Pour ce qui est des deux derniers mots qui font exception, superhuit et superpréfet, l’évolution est nulle. Elle ne s’est pas mise en marche. Ces deux mots s’écrivent, comme en 1990, avec trait d’union. C’est du moins la seule graphie qu’admet le Petit Robert 1993.

J’en entends déjà dire que trois ans, c’est vraiment trop court pour jauger l’évolution d’une graphie. Soit. Est-ce que 25 ans serait plus acceptable? Si oui, voyons ce que l’actuel Petit Robert, celui de 2018, prescrit :

  • superhuit et superpréfet, qui s’écrivaient en 1993 de la même façon qu’en 1990, s’écrivent toujours avec trait d’union. Leur évolution s’est figée dans le temps. Et le Larousse en ligne abonde dans le même sens.
  • supergrand, qui a vu son trait d’union disparaître en 1993, s’écrit encore, sans grande surprise, supergrand; et le Larousse en ligne est du même avis. Son évolution s’est donc stabilisée.
  • superléger, qui, en 1993, peut s’écrire avec ou sans trait d’union, [il s’écrivait uniquement sans trait d’union, en 1990] s’écrit toujours, en 2018, des deux façons. Son évolution s’est pour ainsi dire arrêtée. Vous avez encore le choix de la graphie. Mais à une condition : que votre dictionnaire de référence soit le Petit Robert, car le Larousse en ligne, lui, n’admet que superléger! Vous avez bien vu : avec trait d’union! Pourquoi le Larousse enlève-t-il le trait d’union à supergrand, mais pas à superléger?

Il y a un autre mot, qui n’apparaît dans le Petit Robert qu’en 2010 et qui s’écrit avec un trait d’union : superhéros. Le fait qu’une seule graphie soit admise dans les dictionnaires courants (Petit Robert et Larousse en ligne) nous amène à penser que la recommandation, faite par les experts en 1990, de remplacer le trait d’union pas une soudure, même dans les nouveaux mots, n’a pas reçu un accueil favorable ni  inconditionnel de la part des lexicographes. À moins que ce soit la faute des usagers…!

Il serait intéressant d’évaluer l’accueil qu’ont réservé les dictionnaires courants aux graphies « rectifiées » par le Conseil. Voir si l’on peut y découvrir l’harmonisation orthographique qu’appelait déjà de tous ses vœux, en 1968, le Conseil international de la langue française (CILF) « à la demande du Ministre français de l’Éducation » de l’époque. (Voir  Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires, CILF, 1988, ISBN : 2-85319-200-8).

Ce que j’aimerais savoir par-dessus tout, c’est pourquoi il y a désaccord entre les dictionnaires, ces ouvrages pourtant censés décrire l’USAGE. Pourquoi ne s’entendent-ils pas?

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Nouvelle orthographe et trait d’union (4 de …)

L’emploi du trait d’union

Quels sont donc ces mots qui voient leur graphie « rectifiée »?

– 4 –

              À défaut d’un document qui le confirme, je ne peux que présumer que le premier ministre Rocard a laissé aux experts le soin de choisir les mots composés qui devraient être « rectifiés » et qu’il ne leur a imposé aucune restriction sur les moyens à prendre pour y parvenir. Les experts devaient, pour ainsi dire, avoir le choix, le choix entre diverses possibilités. L’histoire ne nous dit toutefois pas s’ils ont choisi l’une d’entre elles ou s’ils ont tout simplement décidé de proposer celle qui spontanément leur est venue à l’esprit, s’imaginant que c’était la seule et unique façon de résoudre le problème. Vous vous rappelez certainement la recommandation sur laquelle ils ont jeté leur dévolu :

« Un  certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple :  portemonnaie comme portefeuille). »

Cette règle ne concerne donc qu’un certain nombre de mots composés. Des mots qui, en 1990, s’écrivent forcément avec trait d’union, mais qui devront, dans l’avenir, s’écrire sans trait d’union. Devrai-je dorénavant écrire abatjour, brisemottes, chauvesouris, dernierné, exvoto, fumecigarette, grosporteur, hommegrenouille, icecream, jupeculotte, kungfu, lavevaisselle, meaculpa, nordvietnamien, orangoutan, porteplume, quotepart, radiotaxi, sagefemme, taillecrayon, ultrachic, visàvis, waterpolo, yéyé…? Qui sait? Et cela pourrait n’être que la partie visible de l’iceberg!

Certaines de ces graphies vous sembleront acceptables; d’autres, moins. Rassurez-vous, vous n’êtes pas les seuls. Même les experts semblent avoir eu des hautlecœur (ou hautlecoeurs?) en voyant ce qu’entraîne l’application de leur règle. Ils décident donc de n’intervenir que dans 5 cas particuliers (règles A1 à A5, selon le Grand Vadémécum). Sans évidemment nous fournir la raison de ces choix.

Il faut savoir que le premier ministre a fortement suggéré aux experts de ne pas tout chambouler. Ils se doivent donc de proposer des solutions « simples, modérées et acceptables par tous », nous dit le Rapport. Voyons si tel est bien le cas. Voyons si leurs interventions « modérées » font du français une langue plus facile à apprendre.

Règle A1

« [Le trait d’union est remplacé par la soudure] dans LES mots composés avec les préfixesprépositions contr(e)- et entr(e)-. »

Les experts décident de rectifier tous LES mots composés dont le premier élément, ou préfixe, est la préposition contre ou entre. Tous ces mots seraient si souvent mal écrits que leur graphie gagnerait à être « rectifiée ». Foi d’experts! (Facon différente de dire : ne cherchez pas la preuve.)

Ces mots devraient donc, si l’on applique cette règle à la lettre, s’écrire sans trait d’union. Par exemple,

  • contreattaque           →    contreattaque;
  • contre-plaqué            →    contreplaqué;
  • contre-la-montre      →    contrelamontre;
  • entre-égorger (s’)     →    entreégorger (s’);
  • entre-ligne                  →    entreligne;
  • entre-deux-guerres   →    entredeuxguerres.

Il n’y a pas à en douter, cette proposition simplifie vraiment l’apprentissage de la langue : LES mots dont l’élément préfixé est contre- ou entre- et qui sont affublés d’un trait d’union le perdent. Il s’agit forcément, je tiens à le répéter, de tous les mots en question, sinon les experts auraient assurément écrit dans des mots composés. Soit. Mais…

Mais à la lecture de cette règle, des questions se bousculent dans mon esprit.

–   Pourquoi n’avoir choisi que ces deux prépositions?

En 1990, il y en a pourtant d’autres qui font office de préfixe et qui commandent un trait d’union. Des mots comme après-ski, avant-hier, sans-emploi, sous-alimenté me reviennent. Les experts ont-ils seulement envisagé de les « rectifier »? Si oui, pourquoi ne l’ont-ils pas fait? Serait-ce que, parmi tous les mots préfixés d’une préposition, seuls ceux qui commencent par contre– et entre– seraient si souvent mal écrits que leur enlever le trait d’union diminuerait significativement le nombre de fautes commises? Certains pourraient le penser. Moi, pas.

En 1990, tous les mots commençant par sur- s’écrivent sans trait d’union, sauf surplace qui peut également s’écrire sur-place (Petit Robert dixit; mais pas Larousse en ligne). Ils échappent donc à cette règle, car on ne peut enlever un trait d’union qui n’existe pas (pas même à sur-place qui reste une exception). Mais on ne peut pas en dire autant des mots qui commencent par sous-, car eux s’écrivent tous avec trait d’union, ou presque [les deux seules exceptions sont : soussigné et soustraire [et ses dérivés : soustractif et soustraction] (1). Pourquoi alors les mots commençant par sous- ne sont-ils pas visés par cette règle? Pourquoi les experts ne veulent-ils pas leur enlever, à eux aussi, leur trait d’union? La question se pose, ne croyez-vous pas? Mais la réponse, on la cherche.

–    Dois-je comprendre que les mots construits avec d’autres prépositions sont toujours  bien écrits; qu’ils n’ont, eux, besoin d’aucune « rectification »?

Si tel est le cas, pourquoi les usagers ne feraient-ils de fautes qu’en écrivant des mots commençant par contre- ou entre-?… Cela signifie-t-il qu’ils auraient réussi à mémoriser bêtement les mots qui, ayant comme préfixe une autre préposition, exigent un trait d’union et ceux qui n’en exigent pas? Il m’est difficile de croire que l’emploi du trait d’union n’y soit pas problématique. Il y a, là comme ailleurs, un manque criant d’uniformité. Donc, un fort risque de faire des fautes. Des fautes que les experts, faut-il le rappeler, se devaient de « corriger »!

–     La faute, qui serait apparemment très souvent commise, consiste-t-elle en une surutilisation ou une sous-utilisation du trait d’union?

Autrement dit, a-t-on tendance [rappelez-vous, il y aurait eu évolution de l’usage!] à en mettre là où il n’en faut pas ou à ne pas en mettre là où il en faut?… Étant donné que les experts ne proposent qu’une seule solution, à savoir enlever le trait d’union, force m’est de conclure que la faute à corriger devrait être la même; que les usagers en feraient une sousutilisation. Même si cela n’est pas clairement dit ni surtout démontré. Il me faut donc croire sur parole.

–  Comment être sûr que la solution proposée est la bonne?

Si l’on ne sait pas, pour sûr, que la faute consiste en une surutilisation ou une sous-utilisation du trait d’union, il est impossible de dire que les experts ont solutionné (2) le problème, que le changement apporté répond bel et bien à l’évolution de l’usage. N’est-ce pas une des raisons invoquées pour solliciter des changements de graphie? D’ailleurs cette évolution est-elle réelle, i.e. documentée (3) ou simplement évaluée de manière empirique, i.e. au pifomètre, comme cela est trop souvent le cas en langue?…

–   Combien de mots composés de contre- ou de entre- exigent un trait d’union? Autrement dit combien de mots ainsi construits seront « rectifiés »? La majorité ou la minorité?

Si je me pose la question, c’est que les experts se doivent de respecter la consigne du premier ministre : ne pas tout chambouler. Leur solution se doit donc d’être « modérée ». À moins que j’aie tout faux, cela signifie pour moi que le changement ne touchera qu’un faible nombre de mots ainsi construits. Mais est-ce bien le cas?… Voyons voir.

Dans le Petit Robert 1990, sur un grand total de 131 mots commençant par la préposition contre-,

  • 76 s’écrivent avec trait d’union;
  • 51, sans trait d’union;
  • 4, avec ou sans trait d’union.

Il y en a donc 80 (76 + 4), soit 61 %, qui verront leur graphie « rectifiée ». La majorité!

Dans le cas des mots commençant par entre-, sur un grand total de 76, il y en a, toujours dans le même dictionnaire,

  • 23 qui s’écrivent avec trait d’union;
  • 52, sans trait d’union;
  • 1 seul avec ou sans trait d’union (entre-jambes ou entrejambes) (4).

Il y en a donc 24 (23 + 1), soit 32 %, qui verront leur graphie changée. La minorité!

Au total, cette règle touche 104 mots sur 207 (80 avec contre– + 24 avec entre-). Autrement dit, 50 %. Maintenant que l’on connaît les chiffres, peut-on vraiment parler d’une intervention « modérée »?… Je me pose la question, mais vous laisse y répondre. À moins que la modération ne s’applique qu’à l’ensemble des « rectifications » proposées et non à chacune d’elles considérée séparément. Qui sait?

L’apprentissage de la langue est-il vraiment simplifié? On pourrait répondre OUI. Mais seulement du bout des lèvres. Car il faudra toujours se rappeler que seuls LES mots composés des prépositions contre- et entre- perdent leur trait d’union; que ceux construits avec d’autres prépositions continueront de s’écrire, comme en 1990, avec, sans ou indifféremment avec ou sans trait d’union. Simple, n’est-ce pas? J’ai déjà vu mieux!

L’usage n’aurait donc évolué que dans le cas de ces ceux prépositions! J’aimerais bien en voir la démonstration. Une affirmation, même faite par des experts, ne me convainc pas. J’aimerais en avoir la certitude et non seulement l’impression. Mais à l’impossible, nul n’est tenu! Il me faut, encore une fois, croire sur parole.

–  Y a-t-il des exceptions à cette nouvelle règle?

La question ne devrait pas se poser, car la règle A1 dit clairement : « dans les mots composés » et non « dans des mots composés ». Soit. Mais j’ai appris à me méfier des apparences. Si vous ne vous rappelez pas la publicité de la margarine Nuvel, moi, je ne l’oublie plus.

Si, comme on le prétend, les usagers font souvent des fautes en écrivant les mots commençant par contre- ou entre-, c’est parce que certains de ces mots prennent un trait d’union et d’autres pas et que les usagers n’ont pas tous la mémoire voulue pour se rappeler ceux qui en exigent un. Et ce manque d’uniformité dans leur graphie n’est pas une création de l’esprit. Tous peuvent facilement le vérifier.

On doit, selon le Petit Robert de 1990, écrire obligatoirement

  • (sans trait d’union) :  contrebalancer, contrebas, contremarche, contrecoup                                                        entrecouper, entrebâiller, entretoise;
  • (avec trait d’union) :  contre-mur, contre-manifester, contre-haut (mais contrebas!),                                           contre-pied                                                                                                                                         entre-déchirer (s’), entre-égorger (s’), entre-tuer (s’).

Et on peut écrire indifféremment

(avec ou sans trait d’union) :  contre()fil, contre()pente, contre(-)vérité;                                                                                entre(-)dévorer (s’), entre()jambes.

Force est de reconnaître qu’écrire ces mots comme le dictionnaire nous l’impose (i.e. sans faire de fautes) tient presque du miracle. À moins d’avoir une mémoire d’éléphant ou… un dictionnaire à portée de main. Deux seraient de beaucoup préférables, car les dictionnaires ne tiennent pas toujours le même discours, même s’ils disent refléter le même usage (5).

Comment expliquer une telle variation dans la graphie de ces mots? Ceux qui, en 1990, n’ont pas de trait d’union en ont-ils déjà eu un? Ceux qui en ont un se sont-ils déjà écrits sans trait d’union? Si oui, depuis quand? Pourquoi certains mots peuvent-ils s’écrire indifféremment avec ou sans trait d’union et d’autres pas?… L’USAGE, sans doute, me direz-vous. Encore faudrait-il que les lexicographes s’entendent sur ce qu’est l’USAGE et surtout qu’ils nous disent comment ils l’établissent, car ils ne disent pas tous  la même chose (Voir ICI). Tout compte fait, peut-être vaut-il mieux ne pas leur poser la question…

Le premier ministre avait bien raison de vouloir qu’on y mette un peu d’ordre. L’uniformisation de la graphie de tels mots composés n’est clairement pas du luxe. Et les experts ont décidé d’uniformiser la graphie de tous ces mots en remplaçant leur trait d’union par une soudure. Ce qui à première vue semble tout à fait acceptable.

Passe encore que l’on doive dorénavant écrire sans trait d’union : contremanifester, contrehaut, contrefil, contrepente, contrevérité ou encore s’entretuer, s’entredéchirer, s’entredévorer, entrejambe (sans s, au singulier!), mais qu’il faille en faire autant avec contreattaque, contreindication, contreoffensive, contreut, s’entreaimer, s’entrgorger!… Là, c’est le comble, diront certains. Se pourraient-ils que ces derniers aient tort?… On pourrait le penser en voyant que cette rencontre un peu particulière de voyelles amène les experts à faire de ces mots une classe à part, i.e. des exceptions [qu’ils ont, faut-il le rappeler, mandat de faire disparaître!] :

 « Devant une voyelle, le e disparaît : contre + attaque = contrattaque»

Comme à l’habitude, les experts ne justifient pas leur décision. On ne peut que spéculer, même si « spéculer » veut dire : mettre dans la bouche de l’autre ce qu’il n’a jamais dit ou qu’il n’aurait peut-être même jamais dit. C’est, il faut bien le reconnaître, le risque que court celui qui décide d’une chose sans justifier son choix.

Disons que c’est « pour éviter que deux voyelles se suivent à l’intérieur (6) d’un mot ». Deux voyelles qui appartiennent à des syllabes distinctes, cela va sans dire, sinon le trait d’union n’aurait pas sa raison d’être. Mais qu’est-ce qui empêchent les experts de maintenir le trait d’union dans ce tels cas, d’en faire des exceptions d’un autre genre? Absolument rien. Mais ils se sentent obligés d’apporter une correction à un problème qu’ils viennent tout juste de créer. — Cela me rappelle le médecin qui prescrit un anti-acide (ou antiacide?) pour contrer l’effet indésirable d’un anti-hypertenseur (ou antihypertenseur??) déjà prescrit. — Les experts auraient pu tout simplement décider de ne pas enlever le trait d’union à ces mots. Mais ce n’est pas la solution qu’ils ont retenue.

Acceptons donc, sans nous poser plus de questions, de voir le e final de contre et de entresauter quand le second élément commence par une voyelle, quelle qu’elle soit. Il faudra dorénavant écrire : contrattaque, contrespionnage, contrindication, controffensive, contrut. Il en sera de même avec les mots commençant par entre-. Ce seront des exceptions à la règle A1, telle que formulée par les experts.

Cette façon de faire donne, j’en conviens, de curieux résultats. Mais les experts viennent-ils tout juste de l’inventer pour les besoins de la cause? On pourrait le croire, mais, avant de le proclamer haut et fort, il serait bon d’y regarder de plus près. Question de protéger ses arrières…

Le résultat :

Quelle ne fut pas ma surprise de constater, en fouillant le dictionnaire, que, dans certains mots connus et d’autres moins bien connus, le e final de contre– ou de entre– est, en 1990, déjà disparu sans crier gare et surtout sans que j’en aie pris conscience! Et aussi sans que l’on ait demandé la permission à des experts de le faire sauter. Pensez seulement à entracte (de entre- et acte), s’entraider (entre- et aider), entrapercevoir (de entre et apercevoir), s’entrobliger (de entre– et obliger), entrouvrir (de entre- et ouvrir), s’entraccuser (de entre- et accuser) ou encore à contralto (de contra-, contre et alto), contravis (de contre et avis). Autrement dit, il n’y a rien de nouveau dans la façon de faire que préconisent les experts. Soit dit en passant, avant de perdre le e final de leur préfixe, certains de ces mots s’écrivaient avec une apostrophe (ex. : entr’acte, s’entraider) comme cela est, nous l’avons déjà dit, encore le cas, en 1990, dans entr’ouvrir  et entrapercevoir. Les experts sont donc conséquents avec eux-mêmes. Dans ce cas-ci, du moins. Mais on ne peut pas en dire autant des Immortels, ces défenseurs patentés de la pureté de la langue, qui, dans la 8e édition du DAF (1935), n’ont modifié la graphie que de « certains » mots composés de entre(7). Personne n’a pensé leur demander pourquoi uniquement « certains »? Étrange, n’est-ce pas?

Cette disparition du e final de la préposition contre– ou entre– n’est pas la seule exception prévue à la règle A1. Il y en a une autre que les experts formulent de la façon suivante :

« Cette règle ne concerne pas LES mots composés de plusieurs éléments comme entre-deux-guerres, ou contre-la-montre (il ne s’agit pas de simples préfixes dans ces cas). »

Que veulent donc dire les experts? Moi, je comprends que tous les mots composés de plus de deux éléments échappent à cette règle, à la condition toutefois qu’ils commencent par l’une ou l’autre des deux prépositions en question. Et seulement eux.

Étant donné que l’on ne cite que deux exemples, à savoir contre-la-montre et entre-deux-guerres, je ne peux résister à la tentation de me demander combien de mots ainsi construits échappent à la règle A1. Pour le savoir, je consulte donc le Petit Robert de 1990. Chose étonnante, je n’en trouve qu’un seul : entre-deux-guerres. Contre-la-montre n’y figure pas! Il n’y fera son apparition que dans l’édition de 1993 — donc 3 ans après la parution du Rapport! —, non pas en tant que mot vedette (mot faisant l’objet d’un article du dictionnaire), mais enfoui sous l’entrée montre!

Mais pourquoi, vous demandez-vous, avoir fait une exception de entre-deux-guerres (et par anticipation, de contre-la-montre)? Les experts nous fournissent, entre parenthèses, ce qui se veut une justification : (il ne s’agit pas de simples préfixes dans ces cas). Ah bon!… En lisant cela, mes neurones s’affolent.

Qu’est-ce qui fait que la préposition contre ou entre serait un simple préfixe dans certains cas (p. ex. dans contre-attaque, entre-ligne), mais pas dans d’autres (p. ex. dans contre-la-montre, entre-deux-guerres)? Difficile à dire, car rien de ce que je connais de la préposition — et j’en connais un peu — et de ce qu’on m’a appris du préfixe (nature, emploi, etc.) (8) ne s’accorde avec le contenu de la parenthèse.

Si je m’en remets à mon Bon Usage (11e éd., 1980), voici ce qu’on dit des mots composés :

« Parmi les éléments composants, il faut mentionner notamment les préfixes. Un préfixe est une particule (préposition ou adverbe) ou encore une simple syllabe qui, placée devant un nom, un adjectif, un verbe ou un participe, modifie le sens du mot primitif en y ajoutant une idée secondaire. » (Art. # 180)

« La préposition est un mot invariable qui sert ordinairement à introduire un élément qu’il relie ou subordonne, par tel ou tel rapport, à un autre élément de la phrase : Habiter DANS une chaumière… » (Art. # 2238)

Dans contre-la-montre ou entre-deux-guerres, le premier élément formant, i.e. contre- ou entre-, ne répond-il pas aux deux définitions qui viennent d’être données? Dans se heurter la tête contre le mur ou se faufiler entre deux voitures, les mots contre et entre sont bel et bien des prépositions. Dans contremarche et dans entrefilet, les éléments contre– et entre– sont des prépositions utilisées comme préfixes (autrement dit, ce sont de simples préfixes). Et l’ajout du deuxième élément, joint ou non au premier par un trait d’union, ne confère-t-il pas une idée secondaire à l’unité lexicale formée?… Il me semble bien que oui. Alors…

Qu’a donc contre- dans contre-performance que n’a pas contre– dans contrelamontre pour que les experts disent qu’il ne s’agit pas dans ce dernier cas d’un simple préfixe? Ou encore ce qu’a entre– dans entre-soi mais que n’a pas entre– dans entredeuxguerres?  J’aimerais bien qu’on m’explique.

Certains argumenteront que, selon Grevisse (# 180, cité ci-dessus), le deuxième élément composant ne peut être qu’un nom, un adjectif, un verbe ou un participe. Or, dans contre-la-montre, le deuxième élément n’est ni l’un ni l’autre; c’est un article. Contre ne pourrait donc pas, selon eux, être un simple préfixe, puisqu’il ne répond pas à la définition stricte donnée par Grevisse. Soit. Si cet argument tient la route, il faudra trouver une autre explication au maintien des traits d’union dans entre-deux-guerres, car deux est un adjectif. Un adjectif numéral certes, mais tout de même un adjectif. Il répond donc à la définition stricte du préfixe que donne Grevisse. Alors pourquoi le Grand Vadémécum nous dit-il qu’« il ne s’agit pas d’un simple préfixe dans ce cas-là »? Euh…

Et j’irais même plus loin. Pourquoi les experts ne veulent-ils pas modifier la graphie de entre-deux-guerres quand ils décrètent que celle de entre-deux le sera? Parce que, dans entre-deux-guerres, entre- n’est pas un simple préfixe, mais qu’il en est un dans entre-deux? OUF…! Mieux vaut entendre cela qu’être sourd!

Quelle autre explication pourrait-on envisager?

Si les experts avaient expliqué leur non-intervention dans entre-deux-guerres et la disparition du trait d’union dans entredeux, par le fait que la longueur du nouveau mot formé rend sa lecture pénible, j’aurais volontiers abondé dans leur sens. Imaginez seulement ce que deviendrait cette phrase de Montherlant : « Et c’est ainsi que le bonheursatisfactiondelavanité entre dans le bonheurquis’obtientsansqu’onypense, dont nous parlions tout à l’heure. »  si tous les traits d’union étaient remplacés par une soudure! Je vous le concède, c’est un cas extrême, un cas isolé qui tient plus de l’idiosyncrasie (fantaisie d’auteur) que de la norme. Mais il y en a d’autres, à échelle plus modeste, qui pourraient agacer tout autant. Imaginez-vous devoir écrire jenesaisquoi, dont la forme originelle je-ne-sais-quoi se trouve dans les dictionnaires courants!

Je comprendrais que les experts n’aient pas voulu voir réapparaître la scriptio continua, écriture caractérisée par l’absence de ponctuation, d’espaces et de séparation entre les mots ou les phrases. Elle est disparue voilà de cela plusieurs siècles, et personne ne s’en plaint. (Voir ICI.) Le blanc (ou espace), tout comme le trait d’union ou l’apostrophe, est généralement utilisé pour faciliter la lecture.

La difficulté de lire un mot composé de plus de deux éléments (9) n’est pas une création de l’esprit. Elle est bel et bien réelle. Mais elle ne devrait pas se limiter, comme le laissent entendre les experts, aux seuls mots dont le préfixe est contre– ou entre-. S’ils avaient regardé un peu plus loin que le bout de leur nez, ils auraient constaté qu’il en serait de même avec TOUS les mots composés de plus de deux éléments. Ils n’avaient qu’à penser à arcenciel, c’estàdire, potaufeu, vaetvient, sotl’ylaisse, meurtdefaim, visàvis, surlechamp... Mais ils ont, comme cela est souvent le cas, fait preuve d’interventionnisme à courte vue. Fort heureusement pour nous, dans ce cas-ci. Oui, mais…

Mais ce que vous ne savez sans doute pas, c’est que ces mêmes experts ont décidé de « rectifier » va-nu-pieds et boute-en-train, pourtant formés de plus de deux éléments! Il faudra dorénavant écrire vanupied (sans s au singulier, même si la personne n’est pas unijambiste) et boutentrain (avec perte additionnelle d’un e). Qu’ont de spécial ces deux mots pour que leur graphie soit « rectifiée »? Mystère et boule de gomme. Y en a-t-il d’autres qui subissent incognito le même traitement?  Qui sait? Rien n’est impossible en langue.

Qu’ont donc va-nu-pieds et boute-en-train que n’ont pas, par exemple, arc-en-ciel, va-et-vient, sot-l’y-laisse, vis-à-vis?… Tout ce que je peux dire, c’est que ces deux mots composés [et d’autres peut-être] deviennent, en perdant leurs traits d’union, des exceptions. Ce qui contrevient au mandat que les experts se sont vu confier. Est-il besoin de le rappeler, ces derniers veulent (p. 3 du Grand Vadémécum) « se débarrasser ainsi de nombreuses irrégularités, exceptions et anomalies injustifiées » qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué. Alors, prétendre simplifier la langue en lui ajoutant des exceptions ne constitue pas, à mes yeux, l’intervention du siècle.

Bref, la règle A1 ne simplifie pas la langue autant que les experts le prétendent, ni autant que le souhaite Michel Rocard.

Qu’en est-il des autres règles, les règles A2 à A5? Sont-elles aussi (peu) utiles à l’apprentissage de la langue?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Ceux qui seraient tentés d’y ajouter souscripteur, souscription, souscrire feraient bien de s’abstenir. Il est vrai que ces mots sont étymologiquement composés de sous, mais cette préposition a depuis perdu son S final. La disparition de ce S n’est pas un cas isolé. D’autres mots ont déjà subi le même sort. Depuis si longtemps d’ailleurs que l’on ne perçoit plus, ou difficilement, la présence de cette préposition. Pensez à souterrain, soubassement, soucoupe, soutasse. Sans oublier l’« ineffable » soutane! Je n’invente rien, voyez par vous-mêmes, ce qu’en dit le Petit Robert : étym. 1564; sottane 1550 ◊ italien sottana « jupe », de sottano « vêtement de dessous », de sotto « sous ». Si on le dit, c’est que ce doit être vrai…!

(2)   Je sais, Je sais, l’emploi de solutionner est critiqué par le Petit Robert, et ce, depuis 1967. Mais… il est accepté par le Larousse en ligne. Selon cette source :

« Le verbe solutionner, naguère critiqué, est très fréquent aujourd’hui dans l’expression orale courante. »

On y ajoute même, sans doute pour déculpabiliser son utilisateur, que :

« Solutionner n’est pas à proprement parler un barbarisme, car il est régulièrement formé sur solution, comme auditionner l’est sur audition, et additionner sur addition. Son usage se serait répandu à cause des difficultés que présente la conjugaison de résoudre. »

Si on le dit…

(3)  Je sais fort pertinemment qu’une occurrence ne fait pas loi. J’aimerais quand même porter à votre attention un cas — il y en aurait d’autres que je ne serais pas surpris — où l’évolution ne s’est pas faite par élimination du trait d’union, mais bien par addition. Et ce, après 1990!

En 1990, le Petit Robert nous dit, à l’entrée MESURE (I. 2°) : « Tailleur qui fait un vêtement aux mesures de son client, sur mesure(s). Fig. Sur mesure, spécialement adapté à une personne ou à un but ».

En 1993, année de publication du premier Nouveau Petit Robert, on voit apparaître le trait d’union :

« Vêtement aux mesures de qqn. Loc. Sur mesure, se dit d’un vêtement exécuté pour une personne en particulier. « On jurerait que ce costume est fait sur mesure » (Green). Subst. S’habiller en surmesure. Fig. Spécialement adapté à une personne ou à un but. Rôle sur mesure, spécialement bien adapté à la personnalité d’un comédien. Il faut un caractère sur mesure pour vivre avec lui. Subst. C’est du surmesure»

(4)   Pourquoi, en 1990, puis-je écrire indifféremment entre-jambes et entrejambes, si je dois obligatoirement écrire entrecuisse [sic] sans trait d’union? Parce que les régents en ont ainsi décidé et que leur décision est irrévocable! Comme je l’ai déjà dit, la logique et la langue font souvent mauvais ménage. Auprès de ceux qui en douteraient encore, je me permets d’insister : pourquoi dois-je écrire entrejambes, avec un S? Parce que, direz-vous, il faut avoir deux jambes pour pouvoir mettre quelque chose entre elles. C’est, à coup sûr, votre logique qui parle. Votre logique n’exigerait-elle pas, pour la même raison, que vous écriviez entrecuisses, avec un S? Évidemment, direz-vous. Mais entrecuisse s’écrit sans S, et ce, depuis au moins 1967. Ne me demandez pas pourquoi. Si vous n’avez pas assez de mémoire pour y avoir enregistré cette aberration, vous passerez pour quelqu’un qui ne maîtrise pas bien sa langue.

(5)   Dans le discours prononcé par Michel Rocard, le 24 octobre 1989, on peut lire :

« Il y a, d’autre part, des contradictions entres les dictionnaires. Un ouvrage récent vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire courant à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

L’ouvrage récent (récent en 1990) dont il question n’est pas identifié, mais je ne serais pas surpris que ce soit Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires, publié deux années auparavant, soit en 1988, par le CILF (Conseil international de la langue française), présidé alors par Joseph Hanse. Soit dit en passant, l’harmonisation se fait toujours attendre… Trente ans plus tard! Êtes-vous étonnés? Moi, pas du tout.

(6)  Il y aurait beaucoup à dire sur la succession de deux voyelles en langue. Et conséquemment sur la pertinence de son maintien ou non, dans les mots où elle apparaît après disparition du trait d’union dans les mots composés. Mais cela nous mènerait trop loin.

Il faut savoir que la présence de deux voyelles successives [à l’intérieur d’un mot ou de part et d’autre d’un blanc] peut être :

  • non apparente à l’oral, mais obligatoire à l’écrit. Si vous dites : il est facile à déjouer, vous ne prononcez pas le e de facile (on le dit muet), mais vous devez l’écrire.
  • apparente à l’oral comme à l’écrit (de part et d’autre d’un blanc). Voyez par vous-mêmes : « Il a effectué une importante enquête auprès de…» ou encore « Il y a eu entre eux une entente inespérée. »
  • apparente à l’écrit, mais imperceptible à l’oral. Je pense à des mots comme faute, tous, adieu, lait… S’il en est ainsi, c’est qu’à ces deux voyelles ne correspond qu’un seul son, autrement dit qu’elles font partie d’une même syllabe (ce qu’en langue on appelle un digramme) :
  • ei se prononce [ɛ] (edit ouvert) comme dans peine [pɛn], neige [nɛʒ]), veille [vɛj]; si le ei est suivi d’un n, il se prononce [ɛ̃] comme dans dessein. Le e est alors muet. Comparer la prononciation de dessin à celle de dessein.
  • eu se prononce [ø] comme dans peu, deux ou [œ] comme dans peur, meuble
  • non apparente à l’écrit comme à l’oral. Si tel est le cas, c’est qu’on fait l’élision de la première voyelle. La voyelle qui est élidée est alors, nous dit Grevisse (#133), remplacée par une apostrophe. Ex. : « L’élève, bien quissu dune famille moyenne, naurait jamais osé répondre ainsi. » N’aurait-on pas pu, dans les cas qui nous intéressent remplacer le e de contre– ou de entre– par une apostrophe? À ceux qui pourraient s’étonner d’une telle suggestion, il serait bon de rappeler qu’en 1990 il est encore permis d’écrire entr’apercevoir ou encore entr’ouvrir (Petit Robert dixit)! Alors…
  • apparente à l’oral comme à l’écrit (à l’intérieur d’un mot). Si tel est le cas, c’est qu’il y a hiatus, e. « succession de deux voyelles appartenant à des syllabes différentes… ». Par exemple, aorte, fluor, acuité, actualité, piano, lui. Vous devez prononcer séparément les deux voyelles qui se suivent.

(7)  Dans son Bon Usage (11e éd., # 135, 6°), Grevisse énumère les diverses catégories de mots où  l’élision est marquée par une apostrophe. La sixième se lit comme suit :

«  Dans entre, élément des cinq verbes s’entr’aimer, entr’apercevoir, s’entr’appeler, s’entr’avertir, s’entr’égorger. »

Il s’empresse de nous faire remarquer qu’on écrit toutefois sans apostrophe : entre eux, entre amis, entre autres, etc. Puis, immédiatement après, le Nota Bene (N.B.) suivant :

« L’Académie (8e édition du DAF), abandonnant, dans les mots suivants, l’apostrophe qui marquait la suppression de l’e final de entre, a soudé les éléments composants : s’entraccorder, s’entraccuser, entracte, s’entradmirer, entraide, s’entraider, entrouverture, entrouvrir. — On ne sait pas pourquoi elle n’a pas fait de même pour les cinq verbes ci-dessus. »

C’est ce que j’appellerais de l’inconséquence. Ou de l’« interventionnisme » à la petite semaine (i.e. qui ne résulte pas d’un plan d’ensemble, de prévisions à longue échéance) ou à courte vue (i.e. manquant d’ampleur et de pénétration). Ils interviennent sans évaluer la portée de leur décision. Ce qui, inévitablement, donne naissance à des exceptions. Des exceptions qu’il nous faut mémoriser pour pouvoir être comptés parmi ceux qui maîtrisent bien leur langue. Des exceptions, n’est-ce pas pourtant ce que les experts sont censés faire disparaître? Oui, mais…

(8)   Il y a lieu, ici, de faire remarquer la divergence des points de vue exprimés par Maurice Grevisse et André Goosse, sur l’autonomie du préfixe.

Grevisse (Le Bon Usage, 11e éd., # 180) nous dit :

« Certains préfixes, dits séparables, peuvent, en dehors de la composition, s’employer comme mots indépendants : à, avant, bien, contre, en, entre, mal, moins, non, par, plus, pour, sous, sur, sus.

D’autres, dits inséparables, sont empruntés presque tous au latin ou au grec et n’ont pas d’existence propre : dé-, dés-, é-, for-, in-, mé-, més-, pré-, ré-; archi-, para-, anti-, etc. »

Goosse (Le Bon Usage, 14e éd., # 172) nous dit :

« Un préfixe est une suite de sons (ou de lettres, si l’on envisage la langue écrite) qui n’a pas d’existence autonome et qui s’ajoute au mot existant pour former un mot nouveau. »

Contre et entre seraient des préfixes selon Grevisse, mais pas nécessairement selon Goosse!

 (9)   Les blancs (ou espaces) ne facilitent pas uniquement la lecture des mots; ils sont aussi fort importants dans la lecture des nombres.  En effet, sa présence est obligatoire si le nombre comprend plus de 4 chiffres. Voir le Guide du rédacteur [2.3.1 a].

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Nouvelle orthographe et trait d’union (3 de …)

L’emploi du trait d’union

On ne fait que remplacer le trait d’union par une soudure!

Est-ce vrai?… 

-3-

 

Étant donné que le premier ministre ne souhaitait pas, aux dires des experts, que l’on fasse [ou que l’on fît, c’est selon] une « réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète », il était hors de question, pour ces experts, de proposer une solution radicale, du genre éliminer tout trait d’union ou en mettre un partout. Ils ont décidé de n’intervenir que dans certains cas. Dans des cas qu’eux forcément jugeaient problématiques. Et leur recommandation, qui se veut la solution à ce problème, consiste uniquement à remplacer le trait d’union par la soudure. Je dis uniquement parce que leur recommandation, telle que présentée dans leur résumé, ne fait référence à rien d’autre. Rappelez-vous :

Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille).

Avant d’aller plus loin, je me permets, à mon tour, d’apporter une « rectification ». Une rectification des faits. L’intervention des experts ne se limite pas, comme ils le prétendent, à enlever le trait d’union et à le remplacer par la soudure. Ils recommandent, même si leur résumé n’en fait aucunement mention, d’en ajouter un, deux, trois ou même plus, dans d’autres cas.

Pourquoi n’en font-ils pas mention? Voudraient-ils, ce faisant, nous faire accepter une chose désagréable en nous la présentant sous un jour favorable? Autrement dit, voudraient-ils nous dorer la pilule? Je me pose la question, car je me rappelle la publicité de la margarine Nuvel.

Si les experts avaient voulu circonvenir leurs lecteurs, les berner, les amener à accepter, sans résistances (ou sans résistance), leur proposition, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Ils ne mentent pas, j’en conviens. Ils se contentent de faire une restriction mentale, pratique qui consiste à ne dire qu’une partie de la vérité, dans l’espoir d’amener celui à qui on s’adresse à tirer une conclusion qui ne colle pas parfaitement à la réalité. On pourrait dire qu’ils nous induisent en erreur, tout en ne nous mentant pas! Procédé que certains pourraient qualifier de jésuitique.

Dans leur résumé, les experts (1) ne parlent pas d’ajout de trait d’union, nous l’avons vu. Mais ils en parlent ailleurs. Plus précisément, à la section A, intitulée Le trait d’union et la soudure (p. 18 du Grand Vadémécum). Un autre titre aurait mieux fait l’affaire, car ce dernier nous laisse à penser, tout comme le résumé, que le seul changement apporté consiste à souder les mots, ou plutôt certains mots classiquement liés par un trait d’union. Mais tel n’est pas le cas. À la fin de la section A, plus précisément en A6, il n’est plus question d’enlever des traits d’union, mais bel et bien d’en ajouter :

Règle A6 :

Les numéraux composés sont systématiquement reliés par des traits d’union (y compris avec les mots million, milliard, trillion…).

Si les experts décident d’intervenir, ici et de cette façon, c’est que, selon eux, la règle gouvernant l’emploi du trait d’union dans ces adjectifs numéraux, ordinaux ou cardinaux, est si mal maîtrisée qu’une intervention s’impose pour que l’utilisateur moyen cesse de faire des fautes. Mais cette règle est-elle aussi compliquée qu’on le prétend? Ou en fait-on si rarement usage que, malgré sa simplicité, elle ne nous vient pas à l’esprit au moment opportun? Voyons voir.

La règle de grammaire en vigueur, en 1990  et encore de nos jours —, veut que :

Dans les adjectifs numéraux composés, on met le trait d’union entre les éléments qui sont l’un et l’autre inférieurs à cent, sauf s’ils sont joint par et, qui remplace alors le trait d’union : Dixhuit, soixantedixneuf, dixneuf mille trois cent vingtsept. Mais : vingt et un, cent deux, douze cents.

Cette règle, pourtant fort simple, exige une « rectification ». Du moins aux dires (ou au dire) des experts. Une rectification toute particulière…  Au lieu de remplacer le trait d’union par une soudure, comme l’indique leur résumé, ce qui aurait donné dixhuit, soixantedixneuf, dixneuf mille trois cent vingtsept, ils décident qu’il faudra dorénavant en mettre partout. Il faudra donc écrire dixneufmilletroiscentvingtsept! [J’ai remplacé les nouveaux traits d’union par des tirets, pour mieux faire voir la différence.] Il faudra aussi écrire quatrecents comme on écrit quatrevingts! Cela simplifie l’apprentissage de la langue… C’est du moins ce que prétendent les experts. Mais est-ce bien le cas?… Cela demanderait, selon moi, à être validé.

Les experts auraient aussi bien pu décider de ne pas intervenir, mais ils n’ont pas pu résister au chant des sirènes « rectificatrices ». Cette règle de grammaire est-elle si mal maîtrisée qu’il faille absolument la changer? Qu’il faille coller à l’USAGE, qui, paraît-il, a évolué? Euh…! Ici, il faut faire une distinction, que les experts n’ont pas faite, entre fréquence absolue et fréquence relative. Je m’explique.

Même si l’ancienne règle est si simple d’application qu’une intervention me semble superflue, acceptons, pour les besoins de la cause, l’idée qu’elle soit mal maîtrisée. Que l’on fasse très souvent une faute en écrivant en toutes lettres ces adjectifs numéraux. La fréquence absolue de cette faute — qu’il s’agisse d’une sur- ou d’une sous-utilisation du trait d’union a ici peu d’importance — serait donc très élevée. Mais, dans les textes que vous lisez régulièrement, combien de fois rencontrez-vous de tels numéraux écrits en toutes lettres? Vous me diriez : Jamais, que je n’en serais pas surpris. Ce qui n’a rien de bien étonnant, puisque l’on enseigne couramment de toujours écrire en lettres les nombres inférieurs à 10 ou à 20, et en chiffres les nombres qui leur sont supérieurs.

Qu’en est-il de sa fréquence relative, c’est-à-dire la fréquence de cette faute par rapport à la fréquence de toutes les autres fautes? Elle ne peut qu’être très faible. Si faible, en fait, que je me demande si modifier la règle facilitera l’apprentissage du français. Les experts, eux, en sont si convaincus qu’ils décident d’y apporter un changement. Nous n’y pouvons rien, car c’est le privilège que leur a accordé le premier ministre. Cette « amélioration » permet, disent-ils (p. 20 du Grand Vadémécum), de distinguer clairement 61/3 (soixanteetun tiers) de 60 et 1/3 (soixante et un tiers). Ou encore 1240/8 de 1200/48, de 1000/248 ou même de 1248e. Soit. Mais…

Mais, à bien y penser,

  • quand avez-vous écrit, ou aurez-vous à écrire, en toutes lettres, une fraction décimale (p. ex. 1240/8 ou 1000/248…)? Probablement jamais.
  • quand avez-vous écrit, ou aurez-vous à écrire, en toutes lettres, un nombre élevé (par ex. 31 843)? Probablement jamais. Sauf sur un chèque, où le montant doit légalement figurer en lettres et en chiffres. Mais, de nos jours, qui rédige encore des chèques?…

Je reconnais que, dans certains textes (juridiques, ex. actes de vente, contrats, ou de style soutenu), il est de rigueur d’écrire les nombres en toutes lettres, mais ils sont généralement suivis des chiffres arabes correspondants. C’est dire que, même s’il y a mauvais usage du trait d’union (faute que, de nos jours, seuls les notaires risquent de faire et dont seules les parties au contrat pourraient se plaindre), le nombre en chiffres lève toute ambiguïté. Et ces nombres ne seront jamais des fractions! Sauf si vous achetez un condo! Votre quote-part sera alors presque inévitablement fractionnaire.

Alors, que penser de cette « rectification » concernant les numéraux? S’imposait-elle vraiment? J’en doute fort. On n’aurait pas abordé le sujet qu’on ne s’en porterait pas moins bien ou moins mal. D’après moi, c’est un excès de zèle, dont la langue aurait pu se passer. Mais les experts, eux, voient la chose différemment. Et c’est à eux qu’on a demandé de proposer des « rectifications »! Non à vous, ni à moi!

Mots autres que les numéraux

Oublions pour l’instant les adjectifs numéraux, qui font bande à part, et concentrons-nous sur les mots qui, aux yeux des experts, exigent une « rectification ». Et cette rectification, sur laquelle sont braqués tous leurs projecteurs, consiste à éliminer le trait d’union et à le remplacer par une soudure (phénomène que les grammairiens appellent souvent agglutination).

Étant donné que les experts ont convenu de ne « rectifier » que certains mots, conformément au souhait exprimé par le premier ministre (i.e. ne pas tout chambouler), il nous faut absolument savoir quels sont ces mots, sinon on risque de faire encore plus de fautes. Devrai-je dorénavant ne pas m’offusquer de lire, par exemple, arcenciel, chefd’œuvre,  grandpapa, nouveauné, surlechamp ou encore vanupieds? La question se posera tant que j’ignorerai quels sont ces « certains » mots qui voient leur trait d’union disparaître au profit d’une soudure. Qu’ont donc de spécial ces « certains » mots pour être ainsi visés? Les experts les auraient-ils choisis au pif?… Fort heureusement, ils ne semblent pas avoir cédé à cette tentation. C’est du moins l’impression qu’on a en lisant, rapidement, les règles A1 à A5. [J’omets la règle A6 qui, nous l’avons vu, n’a rien à voir avec l’élimination du trait d’union.]

Mais leur recommandation en cinq points simplifie-t-elle vraiment l’apprentissage de la langue? Tous le souhaitent. À commencer par le premier ministre lui-même. Rappelez-vous ce qu’on dit (p. 3, du Grand Vadémécum), on veut se débarrasser « de nombreuses irrégularités, exceptions, anomalies injustifiées, qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué. » Cet objectif, plus que louable, est-il vraiment atteint?…

Voyons comment le Grand Vadémécum (p. 128) présente ce changement recommandé par le Conseil supérieur :

  • A1     [Le trait d’union est remplacé par la soudure] dans les mots composés avec les préfixes-prépositions contr(e) et entr(e) (2);
  • A2     […]  dans les composés de extra-, infra-, intra-, ultra- (comme les composés de co-, sur-, supra-, qui sont déjà soudés);
  • A3     […] dans les composés d’éléments savants, en particulier en –o;
  • A4-1  […] dans les mots composés à partir d’onomatopées ou similaires [sic];
  • A4-2  […] dans les mots d’origine étrangère bien implantés dans l’usage;
  • A5-1   […] dans plusieurs composés avec bas(se)-, bien-, haut(e)-, mal-, mille-, et dans quelques autres composés bien ciblés;
  • A5-2  […] dans les composés formés d’un verbe et du mot tout.  

Cette règle en cinq points est censée éliminer les irrégularités, exceptions, anomalies, autrement dit rendre l’apprentissage de la langue plus aisé. Est-ce vraiment le cas? Si j’évalue l’arbre à ses fruits, je dois répondre tantôt OUI, tantôt NON.

Étant donné que les experts disent que « le trait d’union est remplacé par la soudure dans les mots composés de… », j’en conclus que tous les mots composés de… sont modifiés, les étant un article défini. Si tel n’était pas le cas, les experts auraient assurément utilisé un article indéfini : « dans des mots composés de… ». [Ils connaissent, j’en suis sûr, la différence qui existe entre ces deux genres d’articles.] Cette nouvelle règle, en raison de sa généralité, remplit apparemment bien son rôle, celui de simplifier l’apprentissage de la langue, d’où mon OUI. Mais…

Mais il y a une exception : la règle A5-1. D’où mon NON. Les experts décident de ne remplacer le trait d’union que dans plusieurs composés avec…  et aussi dans quelques autres composés bien ciblés! Euh… Quels sont donc ces mots qui perdent leur trait d’union? Quels sont ceux qui le gardent?… Il nous faut les connaître, pour ne pas faire plus de fautes, et aussi les mémoriser, car il n’y en a que quelques-uns. Sur quels critères les experts se sont-ils basés pour bien cibler les quelques autres mots en question? Les auraient-ils choisis au pif? Rien ne nous empêche de le penser, surtout quand on voit quels sont ces mots si bien ciblés (nous y reviendrons dans un prochain billet).

Qu’ont donc vraiment fait les experts? Je me risque à dire qu’ils ont raté la cible. Magistralement, d’ailleurs. Il y a, comme on dit, loin de la coupe aux lèvres, de la théorie à la pratique. On ne peut prétendre simplifier la langue en éliminant des exceptions si, aussitôt dit, on en rajoute. Faut-il se réjouir de voir un arbre produire de tels fruits?… NON.

Quiconque pratique le doute systématique ne pourra résister à la tentation de se poser une dernière question : les règles A1 à A4, de même que la règle A5-2, éliminent-elles toutes les exceptions, comme l’emploi de l’article défini les le laisse clairement entendre?… Si jamais il reste quelques exceptions, se justifient-elles facilement? Au point que l’on puisse dire que, malgré leurs présences, l’apprentissage de la langue s’en trouve simplifié?… C’est à voir.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Quand je dis experts, je fais référence non seulement à ceux auxquels le Conseil supérieur a fait appel, mais aussi à l’ouvrage de Chantal Contant (spécialiste des rectifications de l’orthographe du français) intitulé Grand vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, ouvrage qui se veut le reflet fidèle du Rapport de 1990. Sous une forme plus acceptable pédagogiquement parlant!

(2)  Le Grand Vadémécum écrit contr(e) et entr(e). La présence de parenthèses encadrant le e final de ces deux prépositions me paraît disons… incongrue. Les mots où le e final de ces deux prépositions est absent n’ont pas de trait d’union. Ils ne peuvent donc être touchés par cette règle… Pourquoi alors avoir mis des parenthèses?… Je me le demande.

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Le Rouleau des prépositions

Le Rouleau des prépositions

Deuxième édition revue et augmentée

 

          Vient de paraître, chez Linguatech , la 2e édition de mon ouvrage sur l’emploi des prépositions en français (418 pages). Sa parution coïncide avec la tenue du Salon du livre de l’Outaouais , qui se tient, du 1 au 4 mars, au Palais des Congrès, à Gatineau.

Je reproduis ici la préface de cette nouvelle édition, pour que vous puissiez prendre connaissance des nombreuses  améliorations qui y ont été apportées.

 

Préface de la deuxième édition

Vous avez en mains la réédition d’un ouvrage paru, voilà de cela quelques années, sous le titre Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec? et sous-titré La préposition vue par un praticien. L’accueil qu’a reçu, et que reçoit encore, cet ouvrage démontre à quel point il s’imposait, s’impose et s’imposera toujours, car l’emploi de la préposition ne sera jamais autre que problématique, surtout pour celui qui travaille à cheval sur deux langues.

Compte tenu des demandes qui nous ont été adressées au cours des ans par des lecteurs, ainsi que de leurs commentaires, concernant par exemple l’absence de tel ou tel mot ou encore de telle ou telle préposition, nous en sommes arrivé à la conclusion qu’une réédition s’imposait. La voici donc. Dans sa nouvelle livrée.

Peu de temps après la parution de la première édition, en 2002, un ami bibliographe nous fait remarquer que la longueur du titre rend son référencement plutôt difficile (cette considération nous avait complètement échappé). L’intention qui avait primé était d’y évoquer le contenu de l’ouvrage. C’aurait pu être, m’a-t-il dit, Le Rouleau des prépositions. L’idée a été retenue. C’est d’ailleurs sous ce titre que l’on peut, depuis 2010, le consulter sur le site du Bureau de la traduction (Voir ICI).

Et c’est sous ce titre que paraît aujourd’hui cette nouvelle édition.

Le lecteur y trouvera toujours un répertoire d’adjectifs, de verbes et d’adverbes pouvant ou devant se construire avec une préposition. Il n’y trouvera cependant pas tout ce qu’il veut. Ce n’est pas parce qu’une préposition suit un mot qu’elle est nécessairement commandée par ce mot. J’en veux pour preuve les prépositions que l’on trouve après l’adjectif inutile. Il y a la préposition à (individu inutile à la société; inutile à la démonstration), qui introduit un complément d’adjectif, et la préposition de (inutile d’insister). Même si, dans ce dernier cas, la préposition de est vide de sens, c’est celle qu’il faut employer pour introduire l’infinitif qui suit. Par contre, la préposition pour ne figure pas dans le répertoire, même si elle suit parfois cet adjectif (il est inutile pour un débutant de tenter sa chance; cela est inutile pour la mise en valeur du site). La raison en est fort simple : elle n’entretient aucun lien logique contraignant avec l’adjectif. Vous ne trouverez donc dans ce répertoire que ce qui répond à la problématique posée, problématique que décrivait bien le titre de la première édition : Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec?

Le nouveau répertoire a été amélioré à bien des égards.

  • De nombreux mots-vedettes qui avaient été laissés de côté, en 2002, par choix éditorial, y figurent maintenant. Je pense à cafarder, caviarder, chanceux, court, coûteux, creuser, et combien d’autres encore.
  • D’autres mots n’avaient pas été inclus dans le répertoire parce que les sources consultées à cette époque les utilisaient sans préposition ou encore parce que la préposition ne semblait pas commandée par l’adjectif. C’est le cas, par exemple, de spécifique, dans l’odeur spécifique du cuir, le poids spécifique du plomb ou encore le sens spécifique d’un terme. Les utilisateurs étaient déroutés par leur absence. Nous avons donc décidé d’inclure ces mots problématiques, accompagnés toutefois d’une remarque.
  • De nombreux exemples d’emploi ont été ajoutés. Par exemple, acheter suivi de la préposition dans est maintenant illustré par huit exemples et non plus par un seul. Ces exemples se distinguent les uns des autres par la nature du régime commandé par la préposition. À côté de acheter dans une pharmacie, vous trouverez maintenant : acheter dans un lotissement, dans le sud du pays; acheter dans le temps des Fêtes, dans trois ans; acheter dans le neuf (nouvellement construit plutôt que déjà construit); acheter dans une autre devise.
  • Nous avons aussi fait un grand usage de parenthèses. Ces dernières contiennent parfois le sens, variable, qu’a le mot-vedette dans l’exemple en question : accommoder (adapter) ses désirs à la réalité; accommoder (préparer pour la consommation) des escargots au beurre à l’ail. Ou encore suivi de son chien (accompagné); suivi (poursuivi ou surveillé) par deux agents secrets.

L’emploi des parenthèses s’observe également quand deux verbes, homographes et homophones, n’ont pas la même origine. Par exemple, causer n’a pas dans causer de la peine à qqn le même sens que dans causer de choses et d’autres et causer à bâtons rompus. Dans le premier cas, il signifie « être la cause de » et dans les autres, « s’entretenir familièrement ». Une telle explicitation du sens pourra paraître superflue à un francophone, mais elle ne l’est certainement pas pour un allophone. D’autant plus que le de qui suit ces deux verbes n’est pas de même nature : article partitif dans de la peine; préposition dans de choses et d’autres.

Les parenthèses sont aussi employées à l’occasion pour indiquer le sens d’un mot peu ou pas utilisé au Québec. Par exemple, saucer son assiette (enlever la sauce de l’assiette) avec un morceau de pain ou encore saucissonner (manger) dans le train. Une telle entrée pourrait intéresser l’allophone, surtout s’il a appris le français ailleurs que chez nous.

Nous avons également mis entre parenthèses, à l’intention surtout de l’allophone, le sens des expressions figées, sens qui dépasse toujours celui des seuls mots utilisés. Par exemple : se tailler à Paris qui veut dire « s’enfuir à Paris », ou encore tirer le diable par la queue qui signifie « avoir peine à vivre avec de maigres ressources ».

Finalement les parenthèses servent aussi à indiquer l’auteur des exemples qui sont des citations.

  • La dernière modification apportée, et non la moindre, c’est l’ajout de remarques (REM.) à plusieurs entrées. Nous les y avons mises pour aider le lecteur à se faire une meilleure idée de l’emploi soit du verbe, soit de la préposition mentionnée. C’est ainsi qu’à l’entrée CONTINUER il est question de la différence de sens, qui toutefois s’estompe, entre continuer à et continuer de; qu’à INFLUENCER il est fait mention de la différence entre influencer et influer, etc.

Vous avez donc entre les mains une édition revue, corrigée et grandement augmentée. Augmentée globalement de plus de 50 %.

Europe

Diffusion en France, Belgique, Suisse, Allemagne et Luxembourg:

Dicoland/La maison du dictionnaire www.dicoland.com / contacts@dicoland.com.

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Nouvelle orthographe et trait d’union (2 de …)

L’emploi du trait d’union

-2-

La solution proposée par les experts

 

Nous l’avons vu précédemment, l’emploi du trait d’union dans les unités lexicales constituerait, selon certains observateurs — dont Michel Rocard —, un véritable casse-tête (ailleurs on dira puzzle). On trouverait, semble-t-il, un trait d’union là où on ne l’attendrait pas; on ne le trouverait pas là où, selon toute vraisemblance, on devrait le trouver. La règle censée gouverner son emploi serait donc très malmenée. Ou bien parce qu’on ne la connaît pas, ou bien parce qu’elle est tellement alambiquée qu’une faute nous attend à tous les coins de rue. Faute que les experts ont pour mission de faire disparaître. Soit. Mais…

Combien de ces mots seraient, dans la pratique courante, mal écrits?

Nulle part il n’en est fait mention. Pourtant, la réponse à cette question est de toute première importance. Elle nous dirait si le problème soulevé est mineur ou majeur; s’il mérite qu’on s’y attarde ou pas. Étant donné que les experts ont autre chose à faire que de s’occuper de foutaises, je veux bien admettre, sans preuve** toutefois, que ce nombre est important.

** On me pardonnera, je l’espère, cette faute intelligente. Le Petit Robert écrit sans preuves!

Si jamais le nombre de mots en cause était en réalité limité, toute solution qu’on pourrait proposer ne changerait pas grand-chose. Elle calmerait certes les esprits de ceux qui sont troublés par ce problème, mais elle ne réduirait pas, de façon significative, le nombre de fautes que l’on dit observer. Or, c’est précisément le but de toute cette opération. Rappelez-vous, les experts cherchent la solution qui permettra « un apprentissage plus aisé et plus sûr » du français.

La petite histoire ne nous dit toutefois pas comment les experts s’y sont pris pour arriver à la solution qu’ils proposent.

De fait, que proposent-ils?

Après y avoir réfléchi, les experts ont proposé un changement fort simple, changement qu’ils ont résumé, au début de leur Rapport, en une courte phrase : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). »

Un tel énoncé — et surtout l’exemple cité — ne peut que ravir ceux qui souhaitent une simplification de l’orthographe. Et j’en suis. Porte-monnaie s’écrira dorénavant sans trait d’union, tout comme portefeuille, qui s’écrit ainsi depuis 1798 (DAF, 5e éd.) (1). Soit. Mais…

Que penser réellement de cette proposition?

Devrait-on l’accepter sans mot dire, uniquement parce que ce sont des connaisseurs ou de gens que l’on croit tels qui l’ont formulée? Devrait-on la défendre bec et ongles? Certains s’y sentent obligés. Moi, pas. Ce n’est pas parce que certains endossent, peut-être même aveuglément, cette proposition; que d’autres font des pieds et des mains pour qu’elle devienne la « norme » et qui crient victoire chaque fois qu’un ouvrage, dictionnaire ou autre, s’y soumet, que je dois en faire autant, que je dois me transformer sur-le-champ en un béni-oui-oui. Ce n’est tout simplement pas dans ma nature. À moins que ce ne soit une déformation professionnelle.

Avant de vous dire ce que je pense de cette proposition — je n’aime pas travailler pour rien —, je dois m’assurer que la solution proposée correspond bien aux attentes du premier ministre. Et là-dessus, aucun doute n’est possible. Michel Rocard, dans sa réponse à Maurice Druon, rédacteur du Rapport, le dit clairement :

« Je vous remercie pour ce rapport limpide, qui correspond exactement à la demande que j’avais faite au Conseil. »

On peut difficilement être plus explicite, vous en conviendrez. Et un peu plus loin :

« Sur le trait d’union, sur les accents et trémas, sur le pluriel des mots composés et des mots empruntés, sur l’harmonisation des familles de mots présentant aujourd’hui des contradictions, vous avez réussi à mettre au point des solutions simples, modérées et acceptables par tous. »

Bref, ce Rapport comble d’aise le premier ministre. Les experts ont bel et bien répondu à ses attentes. Du moins, c’est ce qu’il dit. Mais, en tant qu’homme politique, peut-il dire le contraire? J’en doute fort. Je me demande même s’il a lu ce Rapport au complet. Je ne peux évidemment pas répondre à sa place. Je me contente de poser la question. Car, si  je me mets dans la peau d’un premier ministre, i.e. de quelqu’un de très occupé — même en dehors des périodes de crise —, la lecture, complète, d’un tel rapport ne constituerait pas pour moi une priorité. Je ferais ce que bien d’autres font : je sauterais directement aux conclusions. Autrement dit, j’irais à l’essentiel. Et l’essentiel, on le trouve, au début de ce Rapport, dans un encadré intitulé Résumé. Et ce qu’on y lit, à propos du trait d’union, c’est ce que j’ai mentionné plus haut : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). » Rien de plus.

Étant donné que cette courte phrase est tirée du Rapport lui-même, et non d’un quelconque compte rendu (ou compterendu, selon le Petit Larousse), elle ne peut que refléter fidèlement l’opinion des experts. Personne ne se risquerait à penser que les experts n’ont pas tout dit. Sauf peut-être… moi. Vous comprendrez bientôt pourquoi.

Cette proposition est-elle assez convaincante pour que je l’endosse sans réserves (ou sans réserve) ? Certains le penseront.  Moi, pas.

C’est en tant que simple utilisateur — je ne suis rien d’autre; surtout pas un linguiste —, que je vais vous dire ce que je pense de cette recommandation, sous sa forme résumée, la seule que les gens pressés vont lire ou que les prosélytes voudront  de préférence utiliser.

La façon d’analyser un problème est inévitablement modulée par les expériences de vie de chacun, expériences qui laissent immanquablement des traces, certaines étant plus importantes que d’autres. Dans mon cas, il en est au moins deux qui me suivent partout, qui conditionnent ma façon de voir les choses. Même si ces événements sont en soi tout à fait insignifiants, ils n’en constituent pas moins, pour moi, des événements qui ont influencé ma façon de penser et d’analyser. Les voici.

  • J’ai déjà moi-même entretenu ma pelouse et ma rocaille. Puis un jour, je réalise — Je sais. Je sais. Son emploi est critiqué par le Petit Robert (2). — que cette tâche prend trop souvent trop de mon temps. Trop, c’est trop, n’est-ce pas? Ce temps, je pouvais et surtout je voulais l’utiliser plus judicieusement. Je fais donc appel à une entreprise qui s’affiche experte en entretien paysager. Rapidement, une équipe de travailleurs se pointe chez moi pour faire ce que je ne voulais plus faire et qu’eux, experts, se faisaient un plaisir, bien rémunéré, de faire à ma place.

Et ils le font en deux temps trois mouvements. Faut dire qu’ils sont quatre à le faire et qu’ils sont mieux équipés que je le suis. Comme c’est la première fois que je fais appel à leurs services, il n’est que normal que je veuille vérifier la qualité de leur travail. Je pourrai par la suite leur laisser la bride sur le dos. Quelle ne fut pas ma surprise de voir qu’il restait, ici et là, des touffes de gazon; qu’on n’avait pas passé le coupe-bordure le long du trottoir et de la rocaille. On avait même fait un peu de zèle : on avait taillé la haie, même si je ne leur avais pas demandé, mais d’un seul côté! On m’avait pourtant assuré qu’on ferait du bon travail — un travail d’experts —, mais le résultat est déplorable. C’est, à mes yeux, un travail mal fait parce que, entre autres, vite fait. Faire un bon travail exige qu’on y mette le temps qu’il faut. J’ai appris cette journée-là, et de façon magistrale, à ne pas me fier à l’idée que les gens se font d’eux-mêmes. J’ai appris à évaluer l’arbre à ses fruits et non à ceux qu’il est censé donner.

  • J’ai déjà voulu acheter de la margarine de marque Nuvel. Sur l’étiquette, bien en évidence, on pouvait lire : huile Canola & Olive oil. Comme l’huile d’olive avait et a toujours la cote, le fabricant a intérêt à signaler au consommateur que son produit en contient. Ce dernier sera ainsi plus enclin à l’acheter. Jusque-là, rien à redire. Mais tout consommateur, non averti, croira que cette margarine contient autant d’huile de canola que d’huile d’olive (50-50), la grosseur des caractères ayant à ses yeux, sans qu’il s’en rende nécessairement compte, une valeur sémantique. Mais dans les faits, qu’en est-il?

En petits caractères – cela va sans dire –, on peut lire : Fait de 83 % d’huile de canola, 10 % d’huile d’olive, 7 % d’huiles végétales (3). C’est loin du 50-50, que j’avais imaginé! Mais il n’y a rien de faux dans ce qui est affiché : cette margarine contient bel et bien de l’huile d’olive et de l’huile de canola. Et il n’est dit nulle part qu’elles y sont en proportions identiques. Si c’est ce que le consommateur en déduit, il n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Il n’a qu’à lire attentivement l’étiquette. Mais il ne le fait généralement pas, car il va à l’épicerie pour acheter quelque chose et non pour lire quelque chose. C’est donc lui qui est, ici, pris en défaut. Il faut quand même reconnaître que le publicitaire a misé sur la crédulité du consommateur moyen, sur sa grande facilité à croire sur une base fragile. Moi, pour une raison inconnue, — peut-être avais-je, cette fois-là, un horaire moins chargé — j’ai voulu en savoir plus, avant d’acheter cette margarine. Je lis donc au complet l’étiquette. Quelle ne fut pas ma surprise de voir, en petits caractères, que j’avais tout faux!

J’ai donc appris cette journée-là à ne pas me fier aux apparences; elles sont souvent trompeuses. Que ce qui n’est pas clairement dit (ou qui est dit en petites caractères) est souvent plus important que ce qui est clairement dit (ou qui est dit en gros caractères), car la vérité peut prendre bien des formes. Surtout quand on veut amener quelqu’un à croire quelque chose ou à modifier ses habitudes. Ce que cherche effectivement à faire le fabricant de cette margarine.

Que dois-je donc penser de la proposition mise de l’avant par les experts pour simplifier l’emploi du trait d’union, proposition qu’ils ont, pour le lecteur pressé, résumée en une courte phrase : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). »? Me voilà parti.

Dans cette recommandation, trois mots retiennent tout particulièrement mon attention, des mots qui sont, vous allez le constater, lourds de conséquences. Ce sont certain, soudure et comme.

1- Un  certain  nombre de mots

Si Michel Rocard demande au Conseil supérieur d’examiner comment l’usage du trait d’union peut être rendu plus simple, plus régulier, c’est qu’il est convaincu que, trop souvent, les gens en font un mauvais usage; que ce mauvais usage agace au plus haut point ceux qui ont une excellente mémoire. Et ce que les experts disent clairement — ils ne font pas que le laisser entendre—, c’est qu’uniquement certains mots sont visés.

Pourquoi uniquement certains mots? Que sous-tend l’emploi de cet adjectif? Les experts veulent-ils nous dire :

  • Qu’il y a certains mots que les usagers écrivent presque toujours mal et que le changement proposé ne concerne qu’eux… Si tel est le cas, j’aimerais bien les connaître pour ne plus faire de faute(s).
  • Que leur recommandation ne touche qu’un certain nombre de mots même si beaucoup d’autres mériteraient le même traitement… Si tel est le cas, j’aimerais encore plus les connaître.

Il est vrai que le premier ministre a convenu, au départ, que sa demande excluait « toute idée de réforme de notre orthographe ». Donc l’intervention des experts se devait d’être modérée. Ils ne devaient pas tout chambouler. Cette contrainte force donc les experts à y aller mollo. Ils n’ont pour ainsi dire pas le choix. Ils ne « rectifieront » donc que certains mots. Et c’est à eux que revient l’ingrate tâche de concilier les deux composantes de la requête : simplifier sans tout chambouler. Michel Rocard leur a, selon moi, refilé une patate chaude. À eux, maintenant, de résoudre la quadrature du cercle.

Mais en lisant leur recommandation, une question me vient aussitôt à l’esprit : est-il assuré qu’une fois cette « recommandation » admise et appliquée par tous, l’emploi du trait d’union ne posera plus problème? Je réponds NON. Sans hésitations (ou sans hésitation).

Le problème sera toujours le même. Les gens continueront à faire des fautes, car ils devront, encore et toujours, se demander s’il faut ou non mettre un trait d’union à tel ou tel mot, la différence étant que les mots qui posent problème ne seront plus nécessairement ceux qui, en 1990, étaient problématiques. Autrement dit, on ne fait que déplacer le problème. Rien d’autre. Étant donné que seuls certains mots ne commanderont plus l’emploi du trait d’union, il faudra, comme cela était le cas auparavant, se rappeler ceux qui dorénavant perdront leur trait d’union, suite à l’application de cette recommandation, et ceux qui le conserveront… On n’a vraiment pas simplifié la langue. On n’a fait que changer quatre trente-sous pour une piastre  (façon toute québécoise de dire que c’est du pareil au même).

Nous verrons plus tard comment les experts s’y sont pris (quels mots ont retenu leur attention) et surtout si, comme le pense (ou le dit) le premier ministre, ils se sont bien acquittés de leur tâche.

2- [Remplacer] le trait d’union par la  soudure

Les experts nous proposent donc de rectifier la graphie de certains mots, en enlevant le trait d’union qu’ils exigeaient et en soudant les deux mots qu’il unissait.

Ils excluent donc, si l’on en croit leur résumé, toute autre intervention qui aurait également pu permettre d’atteindre l’objectif visé, celui de simplifier l’apprentissage de la langue. Par exemple…

Ils auraient pu décider que les deux graphies (avec et sans trait d’union) seraient dorénavant admises; que l’on pourrait écrire, sans se le faire reprocher, rondpoint ou rond-point; intraveineux ou intra-veineux; précité ou pré-cité; superléger ou super-léger, etc. En 1990, ne peut-on pas indifféremment écrire contre-vérité/contrevérité, porte-mine/portemine, infrasonore/infra-sonore? Pourquoi ne pas généraliser le principe? Ce serait, me semble-t-il, la solution rêvée pour qu’il n’y ait plus de faute(s). Sauf que les experts n’ont pas retenue cette solution. Peut-être était-elle trop simple. L’ont-ils au moins envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ils auraient pu décider d’en mettre aux groupes de mots qui forment, sémantiquement parlant, une unité : magazine-photo au lieu de magazine photo (ne doit-on pas déjà écrire roman-photo ou safari-photo?); chou-de-Bruxelles au lieu de chou de Bruxelles (ne doit-on pas déjà écrire chou-fleur, chou-rave, chou-navet?). La présence du trait d’union indiquerait à coup sûr une unité lexicale. Mais les experts n’ont pas retenu cette autre solution. L’ont-ils seulement envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ils auraient pu également décider d’en mettre systématiquement un (ou de l’enlever systématiquement) à tous les mots composés dont l’élément préfixé serait disons… une préposition. On pourrait ainsi écrire entre-couper au lieu de entrecouper (n’écrit-on pas déjà s’entre-déchirer?); en contre-bas au lieu de en contrebas (n’écrit-on pas déjà en contre-haut?). Ou encore écrire sur-alimenter au lieu de suralimenter (n’écrit-on pas déjà sur-place?).  Cette solution aurait l’avantage d’éliminer les exceptions qui embêtent tant de gens. Il n’y aurait plus qu’une seule règle à appliquer. Une règle fort simple à mémoriser :  il faut mettre un trait d’union dans tous les mots dont l’élément préfixé est une préposition. Point, à la ligne. Ce serait une façon fort ingénieuse de simplifier l’apprentissage de la langue. Mais cette solution n’a pas plu aux experts. Trop systématique, peut-être. Mais l’ont-ils seulement envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ce que je peux dire, par contre, c’est ce sur quoi ils ont jeté leur dévolu pour simplifier la langue, sans la chambouler. Ils proposent — sans justifier quoi que ce soit — d’enlever le trait d’union et de le remplacer par une soudure.

Pourquoi avoir choisi cette solution-là et rejeté les autres (en supposant qu’ils les ont réellement considérées)? Pourtant, le savoir nous permettrait de mieux évaluer la pertinence de leur recommandation. Mais à l’impossible, nul n’est tenu.

Leur recommandation est claire, elle consiste uniquement à remplacer le trait d’union par une soudure. Elle ne laisse place à aucune autre possibilité. Quand je me vois obligé de tirer une telle conclusion, l’histoire de la margarine Nuvel me revient immanquablement à l’esprit : y aurait-il quelque chose ailleurs qui viendrait restreindre la portée de cette recommandation, telle qu’elle est résumée? Nous verrons plus loin qu’effectivement c’est le cas.

3-  portemonnaie  comme  portefeuille

Cet exemple, choisi par les experts, illustre à merveille la « rectification » proposée. Personne n’en disconviendra, j’en suis sûr. Porte-monnaie perd son trait d’union. Il s’écrira, après soudure, en un seul mot. Tout comme portefeuille! Soit. Mais…

Mais les experts avaient-ils une raison particulière de choisir ce mot comme exemple? Pourquoi n’ont-ils pas opté pour porte-billets, terme qui désigne une réalité plus proche du portefeuille que du porte-monnaie? La question se pose. Du moins, je me la pose.

La leçon que m’a apprise la margarine Nuvel me revient, encore une fois, à l’esprit : y a-t-il là quelque chose qui n’est pas clairement dit et qui devrait l’être? La réponse est OUI : porte-billets, contrairement à porte-monnaie, ne perd pas son trait d’union; il ne fait pas partie des « certains mots » auxquels les experts ont décidé de l’enlever. Ah bon!… Porte-billets n’est donc pas visé par cette « rectification »! Pourquoi donc? Soit dit en passant, ce mot n’est pas le seul à échapper au couperet du Conseil supérieur.

Je me suis demandé, voilà de cela quelques années, pourquoi ces experts font de certains mots composés de porte- + nom des exceptions (Voir Ici). Ne souhaite-t-on pas pourtant — c’est le Grand Vadémécum qui le dit à la page 3 — que « les générations présentes et futures […] se débarrassent ainsi de nombreuses irrégularités, exceptions, anomalies injustifiées, qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué »? Comment peut-on oser prétendre se débarrasser des exceptions si, du même coup, on en rajoute? Les experts devaient pourtant nous simplifier la vie, mais, dans la pratique, ils nous la compliquent encore plus.

Au lieu de se demander, comme on le faisait autrefois, si tel mot exige ou non un trait d’union, il faudra à l’avenir se demander en plus si tel mot fait maintenant partie de ceux qui n’en prennent plus. La problématique est, il faut bien le reconnaître, restée exactement la même. Ce n’est pas ce que j’appelle simplifier l’apprentissage de la langue.

Voyons concrètement ce que cela peut représenter. Supposons que j’écrive le substantif bon à rien sans trait d’union (C’est un bon à rien). Je continuerai donc  à l’écrire ainsi, car la « rectification » ne le concerne pas du tout. Mais si je crois qu’il s’écrit avec trait d’union (C’est un bon-à-rien), sa graphie sera-t-elle changée? Euh…! Tout dépend s’il fait partie des mots « rectifiés ».

On peut se poser la même question à propos de contre la montre, utilisé comme substantif. S’écrit-il avec ou sans trait d’union? S’il s’écrit contre-la-montre, devrai-je dorénavant l’écrire contrelamontre? Et que dire de coude à coude? Selon le Petit Robert, en tant qu’adverbe, il s’écrit sans trait d’union : travailler coude à coude. En tant que substantif, il s’écrit avec traits d’union : des coude-à-coude fraternels. Devrai-je bientôt écrire coudeàcoude?

Serai-je un jour obligé d’écrire arcenciel, béniouioui, bouteentrain, chefd’œuvre, entredeuxguerres, fourretout, gagnepain, grandmaman, millepatte, quatrevingts, surlechamp?  Impossible de répondre à cette question sans connaître les mots visés par la recommandation des experts. Il n’y en a qu’un certain nombre… Soit. Mais quels sont donc ces mots « rectifiés »?… Et pourquoi uniquement eux?

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Si, pour savoir depuis quand portefeuille s’écrit sans trait d’union, vous consultez les Dictionnaires d’autrefois, vous croirez, tout comme moi, que c’est depuis au moins 1694.

La présence de portefeuille (sans trait d’union) est bel et bien signalée dans la 1e éd. du DAF (1694). Et comme on peut s’y attendre, dans les 5e, 6e et 8e éditions. L’Académie semble n’avoir jamais écrit ce mot autrement. Mais, après une seconde lecture, plus attentive, quelque chose attire mon attention, ou plutôt l’absence de quelque chose : le site Dictionnaires d’autrefois ne signale pas la présence de portefeuille dans la 4e éd. du DAF (1762), édition qui pourtant figure parmi les ouvrages répertoriés sur ce site. Comment expliquer cette absence? L’aurait-on tout simplement oublié, par mégarde? Ou l’aurait-ton écrit différemment? Comment l’aurait-on alors écrit? Forcément avec un trait d’union : porte-feuille. Je ne vois pas d’autre possibilité. Vérification faite, c’est bel et bien cette graphie qui se trouve dans la 4e éd. du DAF, d’où son absence dans les résultats obtenus quand je tape portefeuille. Il y a donc eu changement de graphie entre 1694 et 1762! À remarquer, dans l’édition de 1762, tous les mots formés de porte + nom s’écrivent avec un trait d’union. Porte-feuille ne fait donc pas exception.

Mais comment expliquer cette valse graphique? En 1694, on écrit portefeuille; en 1762, on change pour porte-feuille; dans l’édition suivante, la 5e, parue en 1798, on revient à portefeuille. Que s’est-il donc passé entre 1694 et 1762? Pour le savoir, je consulte la 3e (1740) du DAF. J’y trouve là aussi porte-feuille. Je poursuis en consultant la 2e édition du DAF (1718). Et rebelote… Ce serait donc à partir de 1718 que portefeuille aurait fait l’acquisition d’un trait d’union, puisqu’en 1694, selon les Dictionnaires d’autrefois, il s’écrivait portefeuille. Le mot portefeuille se serait donc écrit porte-feuille (avec trait d’union) uniquement entre 1718 et 1762! Euh!…

Comment expliquer ce double changement de graphie en un si court laps de temps? — En langue, un siècle, c’est court.  — Je me mets alors à fantasmer, ou phantasmer (graphie encore admise en 1990) : se pourrait-il que portefeuille se soit écrit porte-feuille, même dans la 1ère éd. du DAF? Autrement dit, que l’information fournie par Dictionnaires d’autrefois soit erronée? Ce serait le comble, vous en conviendrez. Mais qui sait?…

Pour ne pas être à l’origine d’une « fake news » — pour utiliser un terme fort à la mode par les temps qui courent; avant, j’aurais dit : légende linguistique —, je décide de m’en assurer. Ce que je croyais improbable, voire même  impossible, est avéré. Dans la 1ère éd. du DAF, je trouve, à mon grand étonnement, porte-feuille et non pas portefeuille. Il y a effectivement erreur sur le site Dictionnaires d’autrefois, erreur que je ne peux absolument pas expliquer. Cela démontre que pratiquer le doute systématique, comme je le fais depuis belle lurette par déformation professionnelle, n’est pas que du luxe. C’est une habitude à prendre. Encore plus pressante de nos jours, est-il besoin de le préciser.

(2)  Le Petit Larousse nous dit : Au sens de « comprendre, prendre clairement conscience de qqch », réaliser est un calque de l’anglais to realize, aujourd’hui passé dans l’usage courant.

Le Petit Robert, lui, a toujours critiqué cet emploi et le critique encore en 2018. Je m’étonne toujours de lire ce genre de remarque dans le Robert, quand on sait le nombre d’anglicismes qu’il accueille régulièrement dans ses pages. Je me demande, par exemple, ce que tchatter (ou chatter) peut bien avoir que n’a pas réaliser, pour qu’on l’accepte sans commentaire. Sans même préciser clairement son origine. Mais passons!

(3)  Soit dit en passant, dans cette margarine, il n’y a pas que 7 % des huiles qui soient végétales. Cette margarine es végétale à 100 %. Le colza (ou canola) est une fleur à graines oléagineuses, et l’olivier, un arbre à fruits oléagineux. À quel monde apparteinnent donc les graines et les fruits? Au monde végétal. C.Q.F.D.

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Publié dans Nouvelle orthographe | 6 commentaires

Nouvelle orthographe et trait d’union (1 de …)

 

L’emploi du trait d’union

– 1 –

La problématique

 

Qui ne s’est jamais demandé, ne serait-ce qu’une fois, si tel ou tel mot s’écrit avec ou sans trait d’union? Par exemple, sauriez-vous écrire sans faute(s) les trois locutions suivantes : au dessous, en dessous et par dessous? Ou encore à travers champ, dans le champ, en plein champ et sur le champ? Vous en tireriez-vous mieux avec autrement dit, c’est à dire et cela veut dire, qui sont, vous en conviendrez, trois façons d’exprimer la même idée?

Si vous ne pouvez répondre sans hésitation à ces questions, c’est que l’emploi du trait d’union vous pose problème. Et quand cette question vous revient trop souvent à l’esprit, vous vous mettez à rêver d’une langue qui serait moins compliquée.

C’est ce qui serait apparemment arrivé, en 1989, à Michel Rocard, alors premier ministre, sous François Mitterand. Il n’a pas fait que rêver, il a agi. C’est ce que je comprends dès les premières lignes du « Rapport » intitulé Les rectifications de l’orthographe :

 « Dans son discours du 24 octobre 1989, le Premier ministre [Michel Rocard] a proposé à la réflexion du Conseil supérieur [de la langue française] cinq points précis concernant l’orthographe :

  •  le trait d’union;
  •  le pluriel des mots composés;
  •  l’accent circonflexe;
  •  le participe passé des verbes pronominaux;
  •  diverses anomalies.

C’est sur ces cinq points que portent les présentes propositions. »

La petite histoire ne nous dit pas si ces préoccupations sont bien celles de Michel Rocard et non celles de quelqu’un de son entourage, qui les lui aurait soufflées à l’oreille. Cela a peu d’importance, tout compte fait. Ce qui importe, c’est que, de par son autorité, il demande au Conseil, qui se fera aider d’experts en la matière, de se pencher sur ces cinq points.

Si j’avais été appelé comme expert, j’aurais d’abord voulu savoir, précisément, ce qui chicote (ailleurs on dira tracasse, chiffonne) le premier ministre en ce qui a trait à  l’emploi du trait d’union. Sinon je serais incapable de répondre adéquatement à sa requête. Mais je n’ai pas réussi à lire ce discours dans le texte, qui fournissait peut-être de précieuses indications.

Ceux qui ont été sollicités pour le faire doivent en savoir plus, car, dans la lettre de présentation de ce fameux Rapport, on y lit quelque chose qui s’en rapproche. Ce ne sont évidemment pas les mots du premier ministre lui-même, mais ceux de Maurice Druon, rédacteur de ce rapport. Voici donc comment le Conseil perçoit son mandat :

« En installant, en octobre dernier, le Conseil supérieur ici assemblé, vous le chargiez, entre autres missions, de formuler des propositions claires et précises sur l’orthographe du français, d’y apporter des rectifications utiles et des ajustements afin de résoudre, autant qu’il se peut, les problèmes graphiques, d’éliminer les incertitudes ou contradictions, et de permettre aussi une formation correcte aux mots nouveaux que réclament les sciences et les techniques. […]

« C’est pourquoi, écartant tout projet d’une réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète, vous nous avez sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

Les experts proposent donc des changements ou, si vous préférez, des rectifications, des ajustements, des retouches, des aménagements. Vous avez le choix du terme. Des changements qui s’imposent, car il y a eu « évolution de l’usage » (c’est du moins ce qu’ils affirment); des changements qui permettent « un apprentissage plus aisé et plus sûr [du français] » (ça, c’est ce qu’ils souhaitent). Autrement dit, il sera dorénavant possible, grâce à ces changements, de ne plus faire des fautes dans l’emploi, entre autres, du trait d’union. Ou, pour être plus réalistes, d’en faire moins que par le passé. Soit. Mais avant d’aller plus loin…

Définissons les termes.

Comme son nom l’indique, le trait d’union sert à unir deux mots. La Palice n’aurait pas dit mieux, vous en conviendrez. Ces mots ainsi reliés forment un tout, une nouvelle unité, et non plus une simple suite de mots que le hasard a mis l’un après l’autre [ce qu’en grammaire on appelle un « groupe syntaxique libre »]. Et la grammaire distingue deux types d’unités exigeant un trait d’union : les unités lexicales (arc-en-ciel, demi-douzaine, grand-parent…) et les unités grammaticales (Soyez-en sûr, dites-le-lui, répliqua-t-elle, allez-vous-en…). Je ne m’intéresserai ici qu’aux unités lexicales, comme l’a d’ailleurs fait le Conseil supérieur. Si les experts se limitent à ces unités, est-ce parce que, à leurs yeux, les unités grammaticales ne posent pas problème? On pourrait le croire, car ils sont muets sur le sujet. Mais a-t-on déjà vu des régents de la langue justifier leurs décisions?…  Chose certaine, la faute y est possible, là comme ailleurs (1).

Comment définit-on trait d’union? C’est l’élément graphique, en forme de petit trait horizontal, qui sert à joindre deux mots, de manière inséparable. Sauf en fin de ligne, voudront ajouter certains.

Ce petit trait que l’on place en fin de ligne, après la première partie d’un mot —  pour indiquer que la seconde partie, faute d’espace, est reportée à la ligne suivante —, porte aujourd’hui le nom officiel de tiret. Mais on l’appelle abusivement trait d’union, nous dit le Petit Robert. (2)

Quel genre de faute agace donc le premier ministre?

S’agit-il d’une surutilisation ou d’une sous-utilisation du trait d’union? Autrement dit, en met-on trop souvent un là où il n’en faut pas ou l’omet-on trop souvent là où il en faut un? Ou est-ce un joyeux mélange des deux?… J’espère que les experts se sont posé la question avant de proposer quoi que ce soit, car cette information est cruciale. Fondamentale. En effet, comment envisager résoudre adéquatement un problème si, au départ, le problème est mal défini?…

Si, vérification faite (en supposant que tel est bien le cas), il s’agit d’une surutilisation, la proposition devrait, selon toute logique, consister à en mettre un là où, en 1990, l’usage n’en voulait pas. Cette proposition serait doublement pertinente. Elle serait 1- plus respectueuse de la façon de faire (il ne faut pas oublier qu’il y a apparemment eu évolution  de l’usage); 2- garante d’une réduction du nombre de fautes (elle rendrait l’apprentissage de la langue plus aisé et plus sûr). Dans le cas contraire, celui d’une sous-utilisation, on devrait— pour les mêmes raisons — proposer de l’enlever. Nous verrons plus tard ce qu’ont décidé les experts.

Comment expliquer qu’apparemment on utilise si mal le trait d’union?

Pour une raison fort simple : on ne sait ni quand ni surtout pourquoi on doit l’employer.

Nous avons tous appris, à la dure, pour ne pas dire bêtement, qu’il y a des mots qui s’écrivent avec trait d’union; d’autres, sans trait d’union. Soit. Mais sauriez-vous dire pourquoi?… Moi, pas. Peut-être y arriverai-je en fouillant. Rien n’est toutefois assuré.

Voyons d’abord ce que nous en dit la grammaire.

Maurice Grevisse, dans son Bon Usage (11e éd., 1980), se contente de préciser quand « on met un trait d’union » (art. 229-240) et quand « on ne met pas de trait d’union » (art. 241-243). Une telle liste ne peut que refléter l’usage en vigueur au moment de la publication de cette grammaire. Mais un quart de siècle plus tard, qu’en est-il?

En 2008, André Goosse, dans son Bon Usage (14e éd.) aborde le sujet d’une manière différente. Il se risque à dire pourquoi, mais son propos est loin d’être convaincant. Son exposé est « émaillé » de :

  • il est logique d’écrire… mais…;
  • les dictionnaires ne sont pas toujours cohérents…;
  • il faut reconnaître que les justifications ne sont pas toujours très nettes…;
  • la tendance est à l’agglutination…;
  • mais caprices de l’usage…;
  • il n’est pas facile d’expliquer pourquoi…

Vous aurez compris, tout comme moi, que vouloir justifier la présence d’un trait d’union dans tel mot ou son absence dans tel autre constitue une mission impossible. S’il y a autant d’exceptions, c’est que l’explication ne tient pas la route.

Qu’est-ce qui, d’après vous, différencie coffrefort de château fort… (il s’agit pourtant dans les deux cas d’un moyen de protection); c’estàdire de autrement dit… (deux façons de dire la même chose)? Et ce n’est pas tout. Qu’est-ce qui différencie pardessous de en dessous…; quatrevingts de quatre cents…; arcenciel de arc de triomphe…; faceàface de nez à nez…; antiscientifique de antisportif?… Vous ne le savez pas? Moi non plus. Je suis pourtant tenu, tout comme vous, de les écrire comme le prescrit le dictionnaire. Sinon, je me fais taper sur les doigts.

Et pourquoi, dans d’autres cas, ai-je le choix? Pourquoi puis-je écrire indifféremment entretemps et entre temps (disparition du trait d’union sans soudure), extraterrestre et extraterrestre (disparition du trait d’union avec soudure) ou encore faittout et faitout (disparition du trait d’union et d’une lettre avec soudure)? Comme on peut le constater, ce ne sont pas les cas d’espèce qui manquent.

Soit dit en passant, les graphies officielles dont je fais ici état sont celles que le Petit Robert admet en 1990, année de parution de Rapport, celles que les experts ont pour mission de « rectifier ».

Vous aurez certainement compris qu’il n’y a rien à y comprendre. Qu’au moment d’écrire un mot, qui exige peut-être un trait d’union, seule votre mémoire peut être appelée en renfort. Que, si vous ne faites pas d’erreur, ce n’est pas parce que vous êtes plus intelligent qu’un autre, c’est parce que votre mémoire est meilleure que celle d’un autre. Bref, que Paul Valery avait bien raison d’écrire, en 1936, dans Variétés III :

« L’absurdité de notre orthographe, qui est, en réalité, une des fabrications les plus cocasses du monde, est bien connue. Elle est un recueil impérieux ou impératif d’une quantité d’erreurs d’étymologie artificiellement fixées par des décisions inexplicables. »

L’absurdité était peut-être bien connue en 1936, mais, de toute évidence, elle ne dérangeait personne. Comment expliquer autrement qu’on n’ait rien fait? J’ai parfois l’impression que les régents se complaisent dans toutes ces irrégularités, exceptions, contradictions, certains allant même jusqu’à proclamer que ce sont elles qui font du français une si belle langue! Heureusement, je ne suis pas tenu de les croire. Apparemment Michel Rocard n’y croit pas lui non plus. Sinon il n’aurait pas demandé au Conseil supérieur de se pencher sur les difficultés que pose l’utilisation du trait d’union et de proposer des solutions qui en simplifieraient l’usage. Ce que le Conseil ignorait peut-être, c’était l’ampleur et la complexité de la tâche qui les attendaient.

Mais avant de changer quoi que ce soit (dans ce cas-ci, l’emploi du trait d’union), il me paraît essentiel de savoir pourquoi il en est ainsi (dans ce cas-ci, pourquoi il faut l’employer). Sinon la solution risque fort de poser, elle aussi, un problème! Le risque de faire des fautes, que l’on veut voir disparaître, serait toujours là. Autrement dit, on ferait du surplace (ou surplace?).

Quant à faire quelque chose, faisons-le bien. Essayons donc, dans la mesure du possible, de savoir ce qu’il en est de l’emploi, tant ancien que nouveau, du trait d’union. Ainsi équipés, nous saurons mieux résoudre le problème posé.

  • Quand le trait d’union est-il apparu dans la langue?

 Il y a de cela fort longtemps. Il en est déjà fait mention, en 1694, dans Le Dictionnaire de l’Académie française (1ère éd.). Sous un autre nom toutefois : « On appelle aussi, Tiret, Un trait de plume […] dont on se sert aussi à joindre, ou à diviser les mots […]. »

  • Quel usage en fait-on à l’époque?

Difficile à dire, à brûlepourpoint. Est-il possible que la présence d’un trait d’union dans tel mot ou son absence dans tel autre traduisent des stades différents d’évolution de leur graphie? Se peut-il que tout mot aujourd’hui composé d’au moins 2 éléments ait fait son apparition dans la langue en tant qu’« éléments syntaxiques libres », et que l’emploi de ces derniers se soit, en raison de sa fréquence accrue, figé et qu’on ait cristallisé ce figement par l’insertion d’un trait d’union entre ses éléments? C’est une hypothèse qui mérite considération. On pourrait même aller jusqu’à se demander si, dans certains cas, ce trait d’union ne serait tout simplement pas disparu comme par enchantement, ce qui aurait donné naissance à des mots dont la valeur des éléments qui les composent n’est plus perçue (3). Schématiquement cela donnerait :  par toutpar-toutpartout. Ou encore : long temps →  long-tempslongtemps. Pour vérifier cette hypothèse, je fouille donc dans le DAF (1êre éd., 1694) et y trouve matière à réflexion.

Certains mots s’écrivent en 1694 comme en 1990, ou presque :

  • arrière-ban                        id.                         
  • bas-relief                            id.
  • bec-de-corbin                    id.
  • belle-mère                          id.
  • court-bouillon                   id.
  • icy-bas [sic]                       id.  (avec deux i)
  • passe-droit                        id.
  • passe-pied                         id.
  • prié-dieu [sic]                   id.  (sans accent)
  • quatre-vingt-deux           id.
  • quatre-vingts                   id.
  • remue-ménage                id.

Certains autres voient leur graphie changer avec le temps.

Pour vous simplifier la tâche, je les regroupe en fonction de la modification subie. Je présente, sur une même ligne, d’abord la graphie d’antan, puis la graphie admise, en 1990, par le Petit Robert.

Ajout d’un trait d’union pour combler l’espace :

  • au dessous                     audessous
  • au dessus                       audessus
  • face à face                      faceàface                                       
  • pas d’âne                        pasd’âne
  • brusle pourpoint          brûlepourpoint

Ajout d’une espace et d’un trait d’union :

  • audelà                             audelà
  • blancmanger                 blancmanger
  • coupejarret                    coupejarret
  • gardemanger                gardemanger
  • crèvecoeur                     crèvecoeur
  • pardessus                       pardessus

Disparition de l’espace avec soudure des éléments :

  • courte pointe                 courtepointe
  • par tout                          partout
  • sur tout                           surtout

 Disparition du trait d’union et soudure des éléments :

  • aussitost                          aussitôt
  • bientost ou bientost      bientôt
  • clairvoyant                     clairvoyant
  • desenrhumer                  désenrhumer  
  • longtemps                        longtemps
  • passe-partout                 passe-partout
  • passeport (4)                  passeport
  • platfond ou plafond     plafond

Disparition du trait d’union sans soudure des éléments :

  • coupdepied                     coup de pied
  • toutàfait                          tout à fait
  • trèsbon (5)                       très bon.

La séquence des changements survenus au cours des siècles n’est pas, contrairement à ce que je pensais, la même dans tous les cas. L’emploi du trait d’union est aussi aléatoire en 1694 qu’il l’est en 1990.  Mon hypothèse de départ (espace → trait d’union → soudure) est donc à rejeter. Elle ne tient pas la route.

Le premier ministre avait donc raison de demander au Conseil, aidé par des experts, de se pencher sur les difficultés que pose l’utilisation du trait d’union et de proposer des solutions qui en simplifieraient l’usage.

Reste à savoir si ce qu’ils ont proposé répond bien à la problématique soulevée.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Je voudrais ici tester vos connaissances sur l’emploi du trait d’union dans les unités grammaticales, celles sur lesquelles le Conseil supérieur ne s’est pas penché. Par exemple, écririez-vous :

  • a) « Tenez vous le pour dit »;
  • b) « Tenez vousle pour dit»;
  • c) « Tenezvous le pour dit»; ou
  • d) « Tenezvousle pour dit»?

[J’utilise ici le tiret au lien du trait d’union pour mieux mettre en évidence les différences.]

Vous aurez certainement rejeté les choix a) et b), car vous avez appris que l’impératif commande l’emploi du trait d’union entre le verbe et son complément, si ce dernier est un pronom personnel. On doit écrire : Prenez ces livres, mais Prenez-les; Protégez cet enfant, mais Protégez-le.

Vous aurez aussi rejeté le choix c), car vous avez appris que, si l’impératif est suivi de deux pronoms personnels compléments, on met également un trait d’union entre les deux pronoms. On écrira donc : Diteslemoi ou Rendeznousles.

 La seule formulation acceptable serait donc d) : « Tenezvousle pour dit ». Vous vous demandez sans doute pourquoi j’ai utilisé serait et non pas est, comme vous vous y attendiez. Tout simplement parce que le Petit Robert n’autorise plus cette façon d’écrire. Et ce, depuis 1993, année de parution du premier Nouveau Petit Robert. Et 25 ans plus tard, on trouve toujours, à l’entrée TENIR : Tenez vousle pour dit! Il y aurait donc effectivement eu évolution de la langue! À mon insu…

Me faut-il donc respecter cette nouvelle façon de faire?… Pour ne pas me faire taper sur les doigts, je devrais m’y sentir obligé. Mais au risque de passer pour une forte tête, je ne m’y plierai jamais. Pour une raison fort simple : dans le Petit Robert, à l’entrée DIRE (et non à l’entrée TENIR), je trouve — et ce, depuis 1967 —  ce que la grammaire m’a appris : Tenezvousle pour dit!

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un dictionnaire le dit que cela est vrai. Un autre dictionnaire pourrait dire le contraire. Et pire, ce n’est pas parce que tel dictionnaire le dit à un endroit particulier que cela est vrai. Il arrive qu’il dise le contraire ailleurs. Assez troublant, n’est-ce pas? On ne consulte pourtant pas son dictionnaire pour trouver des erreurs, mais bien pour savoir la bonne façon de faire. Le dictionnaire est censé refléter l’USAGE, i.e. l’utilisation faite par la majorité et non par un lexicographe inconnu, qui croit que SA façon de faire est LA bonne!

Un dernier mot…

Ceux dont le sens d’observation est aiguisé auront remarqué que, dans Diteslemoi et Rendeznousles, l’ordre des pronoms est inversé. La grammaire veut pourtant que le C.O.D. (obj. direct) précède le C.O.I. (obj. indirect). Il faudrait donc dire Rendez-les-nous, comme on dit Dites-le-moi. Mais l’USAGE semble, selon Grevisse, privilégier l’ordre inverse. Une exception. Une de plus!

Qu’en est-il dans le cas qui nous intéresse? Selon Grevisse (11e éd, 1980, # 1064, N.B. -1), « Tiens-le-toi pour dit est, semble-t-il, plus fréquent que Tiens-toi-le pour dit. » Ah bon!… Il appelle même à la barre R. Martin du Gard, A. Gide, Ph. Hériat… Dans la 14e éd. du Bon Usage, parue en 2008 [#683, b), 1°], André Goosse renchérit en disant : « il y a du flottement dans l’usage. »  Vous êtes donc libres de choisir la forme qui agacera le moins votre oreille.

(2)  Dire, comme le Petit Robert, que tiret est utilisé Abusivt pour désigner Trait d’union, reflète un point de vue moderne. Autrefois, c’était plutôt l’inverse.

En 1694, le mot tiret désignait deux réalités, que l’on distingue aujourd’hui, mais qu’on ne distinguait pas alors. Dans la 1ère édition de son dictionnaire — et ce, jusque dans la 5e éd. —, l’Académie française appelle tiret « un trait de plume qu’on fait au bout de la ligne pour la terminer, ou dont on se sert pour joindre ou pour diviser les mots. »  RENVOI

Le terme trait d’union ne fera son apparition dans le DAF qu’en 1835. Non pas en tant que mot-vedette, mais à l’entrée tiret, où l’on peut lire : « Dans ce sens, les grammairiens disent plus ordinairement Trait d’union, et les imprimeurs Division. »

Parle d’abus, comme le fait le Petit Robert, c’est laisser entendre que son emploi en ce sens serait malvenu, inapproprié. De fait, cela pose problème. Un problème qui n’est pas toujours apparent. Supposons que, sur une ligne, vous ayez l’espace voulu pour écrire seulement la première partie d’un mot (disons : contre…), vous devrez mettre la seconde partie (disons : révolutionnaire) sur la ligne suivante. Quel nom donneriez-vous au petit trait horizontal que vous aurez mis à la fin de la ligne? Tout dépend…

Si ce mot s’écrit contrerévolutionnaire, le petit trait horizontal sera un tiret, mais s’il s’écrit contre-révolutionnaire, ce sera alors un trait d’union. Cela n’est pas problématique en soi, j’en conviens. Mais force est de reconnaître que le trait d’union mis en fin de ligne ne nous renseigne absolument pas sur la bonne graphie de ce mot. Si vous avez assez d’espace pour mettre ce mot sur la même ligne, lui mettriez-vous un trait d’union?  C’est là qu’il est important de savoir si le petit trait horizontal mis en fin de ligne est un vrai trait d’union ou un vrai tiret! Cela se verrait d’emblée si, comme le veut, semble-t-il, la typographie, ces signes étaient de longueur différente. Mais, en pratique, tel n’est pas le cas. D’où la difficulté de connaître la bonne graphie d’un mot trop long pour être sur une même ligne.

(3) Il est des mots dont la valeur des éléments qui entrent dans leur composition n’est plus perçue. Difficile dans ces conditions de présumer qu’ils ont peut-être déjà exigé un trait d’union. J’en veux pour preuve : gendarme, plafond et sourire.

Le mot gendarme est formé de deux éléments :  gens et d’armes. Des éléments bien connus, mais pas nécessairement apparents dans ce mot. Le S de gens est disparu, de même que l’apostrophe que l’on trouve dans darmes. Sans oublier le S de armes. De plus, gendarme désigne une seule personne alors que gens désigne un groupe de personnes. Tout est là pour qu’on ne puisse percevoir comment ce mot a été formé.

Dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy, le terme gensdarme(s) n’est pas consigné. On trouve par contre gensdarmée et gendarmée, ce dernier étant l’entrée principale, i.e. celle où l’on trouve la définition. Il serait tentant de penser que la disparition du S s’est accompagnée du changement de sens dont j’ai fait mention ci-dessus. Mais tel n’est pas le cas : gendarmée, ou gensdarmée, désigne une « Troupe de gens d’armes » et non une seule personne. On voit apparaître gendarme, au tout début du XVIIe siècle, plus précisément en 1606, dans le dictionnaire de Nicot, et ce mot n’a plus subi de modification par la suite.

Dans les deux autres mots, à savoir plafond et sourire, la valeur des éléments qui les composent est encore plus obscure.

Sachant que plafond désigne la « Surface horizontale qui limite intérieurement une salle dans sa partie supérieure » (Petit Robert dixit), on ne peut qu’être surpris de lire l’origine qu’en donne ce dictionnaire : étym. platfons 1546 ◊ de plat et fond.

Comment expliquer la présence de fond si la chose désignée se trouve dans la partie supérieure de la pièce? Que je sache, fond désigne la partie inférieure, et non supérieure, d’un contenant. Est-ce l’étymologie qui est fausse, ou bien la définition du terme? La question se pose, vous en conviendrez. La discordance tient au fait que, aujourd’hui, on définit l’objet en question, le plafond, d’un point de vue opposé à celui qui avait cours anciennement. Voyez comment, en 1694, (DAF, 1ère éd.), on définissait plafond : « Lambris qui couvre le plancher d’ enhaut [sic] d’ une chambre ». Le plafond appartenait donc à la pièce du haut et non à celle du bas. Tout est clair maintenant, mais pas évident, sans explication(s).

Et que dire de sourire? Ce mot s’écrivait sousrire en 1694. Et était défini de la façon suivante : « rire doucement et sans éclat ». C’était un rire disons… étouffé. Sur une échelle d’intensité, cette réaction se situe sous le rire. C’était donc un sousrire. Cette disparition du S de sous s’observe dans bien d’autres mots. Pensez seulement à soupeser, soulever, souligner, soumettre. Cette pratique ne s’est toutefois pas généralisée. Allez savoir pourquoi. Il y avait en 1694, et il y a encore aujourd’hui, beaucoup de mots qui non seulement ont gardé le S de sous, mais se sont enrichis d’un trait d’union (ex. sous-alimentation, sous-bois, sous-utilisation). Ne me demandez pas pourquoi.

D’après Goosse (Bon Usage, 14e éd., # 109), l’agglutination des éléments d’un mot composé s’explique par le fait que les usagers ne perçoivent plus la valeur des éléments qui le composent. Est-ce vraiment le cas?… Il me semble plus logique de penser que c’est l’agglutination qui empêche l’usager de percevoir la valeur des éléments qui entrent dans sa composition. Et non, l’inverse. Mais passons!

(4)  De nos jours, le nom du document délivré par les autorités pour permettre le passage de certaines frontières s’écrit passeport. En 1694 (DAF, 1ère éd.), il s’écrivait passe-port. Il aurait donc, depuis, perdu son trait d’union. Soit. Mais qu’en était-il auparavant? Étonnamment, en 1606, Jean Nicot nous dit qu’il s’écrivait comme il s’écrit aujourd’hui, passeport. Et avant cela, il s’écrivait passeporte (Droit qu’on payait pour passer une porte; cédule qui certifiait l’acquittement de ce droit). C’est ce que nous apprend le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy.

Ce serait donc les Immortels qui, en 1694, l’auraient affublé d’un trait d’union. Et ils ne reviendront sur leur décision qu’en 1835 (DAF, 6e éd.).

Passeporte (XVe s.)  → Passeport (1606)  →  passeport (1694-1834)  →  passeport (1835-…)

(5)  De nos jours, voir trèsbon ainsi écrit ne peut qu’étonner. Mais, en 1694, c’est la norme, celle qu’impose l’Académie, dans la  1ère éd. de son dictionnaire :

« TRES   Adverbe, qui denote le superlatif, & se joint avec un nom, avec un participe, ou avec un autre adverbe. Bon, meilleur, tresbon. sage, plus sage, tressage. assuré, tresassuré. tresconnu, tresestimé. vaillant, plus vaillant, tresvaillant, tresbien […]»

Et cette norme a la vie dure. En 1835, dans la 6e éd. du DAF, elle est encore de mise. Il faudra attendre Littré (1873) pour que l’on reconnaisse enfin que l’USAGE a changé (l’Académie n’est jamais à l’avant-garde, à ce chapitre, cela est connu). Voici ce qu’il dit de l’adverbe très :

« Particule qui marque le superlatif absolu, et qui se joint à un adjectif, à un participe et à un adverbe ; on unit ces deux mots par un trait d’union ; du moins c’est l’usage du Dictionnaire de l’Académie. Une campagne très agréable. Il est très estimé et très aimé. Cela lui arrive très rarement. »

À partir de cette année-là, ce n’est plus l’Académie qui dicte la règle. Elle est dépassée par l’usage. La fréquence de très-bon tombe en chute libre au profit de très bon. Ngram Viewer l’illustre d’ailleurs brillamment (Voir ICI).

Pourquoi a-t-on anciennement mis un trait d’union après très?

Jean Nicot, dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne [1606 ] nous l’explique. Le français utilise plus pour exprimer le comparatif et le plus ou très pour exprimer le superlatif (instruit, plus instruit, le plus ou très instruit). Contrairement au latin qui, lui,  fait appel à une terminaison différente (Doctus; Doctior, Doctissimus). Mais pour ne pas trop s’éloigner du latin, le français a, semble-t-il, décidé de souder les deux éléments : tresdocte. Soit. Mais pourquoi ne pas en avoir fait autant avec le comparatif et avoir écrit plusdocte?… Peut-être parce que plus avait acquis déjà une plus grande autonomie. On disait déjà à l’époque :  Je lui en demande plus qu’à nul autre. Ou encore : il ne travaille plus ici). L’explication est peut-être là… Qui sait?

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