Google et Occurrences

 

Que penser du nombre d’occurrences

fourni par Google?

 

Depuis que Google existe, connaître le nombre d’occurrences d’un mot ou groupe de mots dans un corpus (nom généralement donné à l’ensemble des documents étudiés) est à la portée de tous. Il suffit de taper le ou les mots en question dans la fenêtre d’interrogation pour que le résultat s’affiche presque instantanément. C’est devenu un jeu d’enfant(s). D’ailleurs qui n’a pas, un jour ou l’autre, recouru à cette fonction, convaincu d’obtenir la réponse qu’il cherche?

Supposons, par exemple, que je veuille connaître la fréquence d’utilisation de concombre de mer, nom généralement attribué à l’holothurie, animal marin fort prisé des Asiatiques. J’interroge alors Google. Il ne s’agit pas ici de savoir si concombre de mer est plus souvent utilisé que holothurie, nom scientifique de cet invertébré. La question ne se pose même pas; les noms scientifiques n’ont jamais eu la cote. Le problème ici est de savoir si le syntagme concombre de mer est souvent utilisé et, si oui, à quelle fréquence. Sans plus.

Pour les besoins de ma démonstration, je vous fais emprunter un chemin inhabituel et beaucoup plus long que nécessaire. Je détermine d’abord la fréquence d’emploi du mot concombre, puis celle de concombre de et finalement celle de concombre de mer. Voici les valeurs obtenues (le 13 mars 2017) :

  • Concombre                 :            7 110 000
  • Concombre de            :           4 410 000
  • Concombre de mer    :             572 000

Ces chiffres nous disent :

  • Que concombre est celui des trois qui est le plus utilisé. Il n’y a là rien de bien surprenant. Utilisé seul, concombre n’a toujours désigné, et ce, depuis au moins 1606, et ne désigne toujours que le légume. Au fait est-ce vraiment un légume? Ne serait-ce pas plutôt un fruit? (1) Mais passons!
  • Que concombre de se rencontre plus souvent que concombre de mer. Encore là, rien de bien surprenant puisque d’autres mots que mer peuvent suivre immédiatement concombre de. À preuve, ces exemples obtenus avec Google : Soupe froide à l’avocat et au concombre de Ricardo  (nom d’un chef cuisinier); Bougie au Soja Ananas & Concombre de Blanc Soja (nom d’une entreprise); Salade de concombre de France à la thaï (marque qui garantit la qualité du produit). Il en est d’autres qui disent la variété du légume : concombre de type hollandais ou de type libanais; concombre de type « Sikkim » ou concombre de forme ronde de type « Apple« .
  • Que concombre de mer arrive bon dernier puisqu’il est le plus spécifique des trois, celui où les contraintes d’emploi sont les plus importantes : concombre suivi immédiatement de la préposition de, elle-même suivie immédiatement de mer.

Avait-on vraiment besoin d’interroger Google pour en arriver à de telles conclusions? Certainement pas. Elles se déduisent de la simple expérience commune de tout un chacun. Le fait que ces valeurs correspondent à ce qu’intuitivement nous savions déjà nous amène à croire que, si les conclusions sont incontestables, les résultats qui nous y ont menés le sont eux aussi.  Et par effet d’entraînement, que toute réponse chiffrée fournie par Google, à quelque question que ce soit, est forcément, elle aussi, incontestable. Mais est-ce vraiment le cas? Voyons voir.

Peut-on vraiment se fier à ces résultats?

Se poser la question, c’est se demander si ces résultats sont précis, s’ils sont exacts. J’utilise ici deux adjectifs qui, pour le commun des mortels, sont synonymes. Ce que lui confirmeront d’ailleurs les dictionnaires. Le Petit Robert dit de précis : Déterminé avec exactitude. L’Académie française (DAF, 9e éd., 1985-…) dit de exact : qui exclut toute approximation, précis. Qui, après cela, osera prétendre qu’on ne peut pas utiliser indifféremment ces deux adjectifs? Personne, mais…

Mais, devant des données chiffrées – comme celles que nous fournit Google –, le scientifique qui sommeille en moi se met à froncer les sourcils. Lui, n’en fait pas le même usage. En science, les deux adjectifs ne disent pas la même chose : exact fait référence à la parfaite correspondance entre une mesure et sa vraie valeur; et précis, au degré de correspondance entre plusieurs mesures d’une même quantité (i.e. on obtient le même résultat lorsqu’on répète plusieurs fois la même mesure). La précision traduit seulement la reproductibilité d’une mesure et non son exactitude. Un résultat peut donc être précis sans pour autant être exact. (2)

Si j’aborde ici la question de la reproductibilité, c’est qu’une bonne amie à moi m’a dit récemment avoir lu (3) que spécifique à est plus courant que spécifique de. Cela m’a étonné, car je m’étais déjà posé la question et Google m’avait dit le contraire. Pourtant je n’avais aucune raison de douter de cette source. Alors comment était-ce possible? Cela voudrait-il dire que Google ne donne pas toujours la même réponse à une même question! Que les résultats affichés ne sont pas reproductibles! OUF… Il ne m’en fallait pas plus pour que je m’intéresse à la chose.

Comment est-ce possible?

Quels seraient les facteurs susceptibles d’influer sur les résultats affichés et, conséquemment, sur les conclusions qu’on peut en tirer? Il en est au moins deux qui me viennent immédiatement à l’esprit. Et dans chacun d’eux, c’est l’utilisateur qui en cause.

  • La formulation de la requête

Si vous tapez concombre de, vous obtiendrez le nombre de fois que concombre et de se retrouvent à proximité, proximité désignant ici beaucoup plus que voisin immédiat. Mais si vous voulez savoir le nombre d’occurrences de concombre suivi immédiatement de la préposition de, il vous faut taper « concombre de » (entre guillemets). Bien des internautes l’oublient ou ne le savent tout simplement pas. Les deux requêtes ne peuvent donner que des résultats différents, puisque Google ne répond pas à la même question.

  • La lecture de la réponse

Vous pourriez être tentés de me dire que le nombre d’occurrences de concombre de mer EST, par exemple, de 572 000. Foi de Google! Mais, si vous lisez attentivement, vous verrez que ce n’est pas ce qui est écrit. Google nous dit avoir obtenu « Environ 572 000 résultats ». Cette valeur ne serait donc qu’une approximation! Si non, pourquoi aurait-on utilisé environ? Quand quelqu’un dit que la fréquence de concombre de mer, établie par Google, EST…, il prend un raccourci, il tourne les coins rond. Il devrait s’habituer à penser et à dire que sa fréquence est de l’ordre de… 572 000. Mais peu le font, pour ne pas dire personne.

Et le caractère approximatif des valeurs fournies par Google est encore plus apparent si l’on compare les résultats obtenus en réponse à diverses requêtes : les nombres affichés se terminent TOUJOURS par 000. Il n’y a ni unités, ni dizaines ni centaines. Uniquement des milliers! (4) Ce qui est, vous en conviendrez, mathématiquement impossible. Au dernier recensement, la population du Canada était de 36 626 083. Et non pas de 36 626 000. Il serait malvenu d’arrondir cette valeur au millier près. Pourtant, c’est ce que Google fait! Tout comme il est malvenu de dire que la fréquence d’un mot ou groupe de mots EST de…, alors qu’elle est ENVIRON de… On n’a pas le droit de faire dire aux chiffres autre chose que ce qu’ils peuvent dire. Mais on l’oublie trop souvent.

Clairement les résultats affichés ne sont pas exacts. Ils ne sont qu’approximatifs.

Face à cette dure réalité, je ne peux que me demander, curieux comme toujours, si ces résultats sont au moins précis. Autrement dit, s’ils sont reproductibles. Le cas échéant, j’obtiendrais le même résultat en posant plusieurs fois la même question. J’ai donc formulé exactement la même requête plusieurs fois dans la même journée, et ce, deux jours consécutifs. Voici les résultats obtenus les 15 et 16 mars 2017, pour concombre de mer (avec et sans guillemets) :

Heure    concombre de mer      « concombre de mer »

  • 12:15               562 000**                    109 000
  • 12:45               564 000                       109 000
  • 13:35               557 000                        109 000
  • 16:00               567 000                       109 000
  • 08:00              580 000                       109 000
  • 09:00              579 000                        109 000
  • 11:45                556 000                        109 000

** Vous comprendrez que les fréquences citées sont de l’ordre de,  environ de… même si je ne le précise pas chaque fois. Je ne voudrais pas que le lecteur m’accuse de faire dire aux chiffres autre chose que ce qu’ils peuvent vraiment dire.

Faut-il s’étonner de voir la fréquence de concombre de mer (sans guillemets) varier avec le temps? NON, parce que le corpus utilisé est un corpus ouvert, i.e. que le nombre de documents qui sont consultés augmente avec le temps. Il est donc concevable que le nombre d’occurrences varie lui aussi. Il n’y a pas non plus à s’étonner de voir que les résultats concernant « concombre de mer » (avec guillemets), eux, ne varient pas. Il est fort possible que, durant ce court laps de temps, aucun nouveau document contenant le terme concombre de mer n’ait été publié.

Ce qui, par contre, est étonnant –  pour ne pas dire inexplicable –, c’est de voir les résultats de concombre de mer (sans guillemets) fluctuer non pas à la hausse, mais occasionnellement à la baisse : la valeur affichée joue entre 556 000 et 580 000. Elle pourrait, étant donné que le corpus est ouvert, augmenter, mais certainement pas diminuer. À moins qu’on enlève de temps à autre des documents du corpus! Ce qui me paraît tout à fait improbable.

Ces résultats, qui n’étaient déjà pas exacts, ne sont même pas précis!

Ceux concernant « concombre de mer » (avec guillemets) sont, par contre, reproductibles. La valeur affichée est toujours la même : 109 000. Ces résultats sont en apparence précis. Il serait bien tentant de croire que, pour obtenir des résultats fiables, la mise entre guillemets du terme étudié s’impose. Cela est en effet très tentant. Mais je me méfie des apparences comme le Diable de l’eau bénite! Avant de prétendre que la mise entre guillemets est essentielle à l’obtention de résultats reproductibles, il est impératif de s’assurer que le phénomène observé avec « concombre de mer » (entre guillemets) n’est pas un cas isolé.

Pour ce faire, je décide d’examiner les fréquences d’emploi de « spécifique à » et de « spécifique de » (les deux entre guillemets). Les résultats devraient me permettre 1- de confirmer ou d’infirmer l’hypothèse que l’emploi des guillemets est garant de la reproductibilité des résultats, comme cela semble être le cas avec « concombre de mer », et 2- de savoir si « spécifique à » est plus souvent ou moins souvent utilisé que « spécifique de ». D’une pierre, deux coups! Voici les résultats obtenus le 16 mars 2017 :

Heure              « spécifique à »              « spécifique de »

  • 12:00                    2 940 000                             671 000
  • 15:00                        734 000                         1 060 000
  • 16:00                     1 190 000                             671 000
  • 17:00                        734 000                          1 060 000
  • 18:00                    2 820 000                          1 060 000

Force est de reconnaître que la mise entre guillemets de ces deux syntagmes n’a rien à voir avec la reproductibilité des résultats. Celle obtenue avec « concombre de mer » n’était donc que le fruit du hasard. Et de rien d’autre.

On ne peut même pas dire que leurs fréquences sont de l’ordre de…, car, dans le cas de « spécifique à » –  le cas le plus flagrant –, les valeurs affichées varient du simple au quadruple! J’ai même déjà obtenu, pour d’autres mots, des fréquences qui variaient encore plus. Presque 6 fois dans le cas du verbe abeausir (une fois, 1480; une autre fois, 8400)!

La seule conclusion qui s’impose est que, dépendamment de l’heure à laquelle vous interrogez Google, les valeurs affichées pourraient vous amener à dire une chose ou son contraire. D’après les résultats obtenus à 12:00, à 16:00 ou à 18:00, vous êtes en droit de dire que « spécifique à » est plus couramment employé que « spécifique de ». Mais d’après ceux obtenus à 15:00 ou à 17:00, vous devez conclure que « spécifique à » est moins couramment employé que « spécifique de ». Aberrant, n’est-ce pas? Moi qui croyais dur comme fer que les données de Google me permettaient de tirer des conclusions incontournables, indiscutables, imparables, parce que chiffrées et basées sur un imposant corpus! J’en reste pantois. Complètement déboussolé.

Ce n’est pas tout. La logique voudrait également que la fréquence de UN mot soit la même qu’on le mette ou pas entre guillemets. Mais tel n’est pas toujours le cas. Pour vérifier ce qu’il en est, j’ai choisi trois mots en fonction de la rareté que je leur attribuais instinctivement : abeausir ne figure que dans le dictionnaire Littré (donc excessivement rare); épenthèse est un terme technique rencontré en étymologie (donc assez rare) ; et machine, un terme courant (donc pas rare du tout). Voici les fréquences affichées le 25 mars 2017 :

sans guillemets          avec guillemets

  • beausir                       1 480                              1 390
  • Épenthèse                289 000                        250 000
  • Machine       1 940 000 000             1 940 000 000

Si les résultats sont identiques dans le cas de machine, pourquoi ne le sont-ils pas dans le cas de épenthèse ou de abeausir? Parce que leurs fréquences sont moins importantes?… Cela n’a aucun sens. N’allez pas croire que ce sont les deux seules incongruités que m’a réservées Google. Il y en a bien d’autres, dont je vous fais grâce.

Si les résultats ne sont ni exacts, ni précis, si ce ne sont que des approximations, le grand responsable ne peut être, me semble-t-il, que Google lui-même.

Comment est-ce possible? Un ordinateur ne fait-il pas uniquement ce qu’on lui dit de faire? Ne fait-il pas uniquement ce qu’on l’a programmé à faire?… Il me semble que oui. De là, la conviction que les résultats affichés par Google sont incontestables. Pourquoi alors n’obtient-on pas le nombre exact d’occurrences d’un mot ou groupe de mots dans un corpus? Pourtant votre ordinateur vous dira combien de fois vous avez utilisé tel ou tel mot dans votre texte. Et le nombre fourni sera non seulement exact, i.e. que la mesure correspondra au nombre réel d’occurrences (vous n’avez qu’à les compter manuellement pour en être certain), mais aussi précis, i.e. que vous obtiendrez toujours la même valeur, quelles que soient la date et l’heure de votre demande. Pourquoi alors Google ne peut-il pas en faire autant? Serait-ce qu’un ordinateur ne fonctionne pas de la même façon qu’un moteur de recherche? Ce dernier utilise pourtant des ordinateurs… Serait-ce alors une simple question de programmation? N’étant pas informaticien, je ne saurais dire. D’autres peut-être le sauraient. Je pars donc à la recherche d’une explication, qui certainement existe. Mais où?…

Eurêka!

À force d’interroger Google, je suis venu à mettre la main sur des articles fort pertinents, publiés en 2005 et rédigés par des professeurs de linguistique et d’informatique qui partageaient  un intérêt commun pour l’analyse statistique du langage. Cet intérêt les a amené inévitablement à s’intéresser à Google. L’un, Jean Véronis, enseignait alors à l’université d’Aix-Marseille (France); l’autre, Mark Liberman, à l’Université de Pennsylvanie (USA).

Je me rends compte, à la lecture de ces articles, qu’ils se sont posés les mêmes questions que moi, mais bien avant moi. Même s’ils attaquent le problème d’un point de vue différent (celui de la logique booléenne), ils n’en sont pas moins arrivés aux mêmes conclusions que moi. Véronis a même intitulé son article, publié le 19 janvier 2005,  Google perd la boole  (par allusion à la logique booléenne). Il y dit :

Bien sûr, je sais que les nombres retournés par Google sont des approximations (d’ailleurs le moteur précise bien environ x résultats), que les valeurs peuvent légèrement varier en fonction des « centres de données » qui traitent la requête et qui peuvent varier d’un moment à l’autre. Ces raisons pourraient expliquer de petites différences, mais pas des différences du simple au double

Est-il nécessaire de rappeler ici que j’ai obtenu, pour « spécifique à », une différence qui allait du simple au quadruple?

Le 26 janv. 2005, il publie un autre article intitulé cette fois Comptes bidons chez Google?

Il commence son article par ces mots :

Il y a quelques jours, j’ai montré que les opérateurs booléens de Google retournaient des nombres totalement aberrants, qui empêchaient toute utilisation sérieuse […].

Il conclut :

En tous cas, je déconseillerais vivement l’utilisation des comptes fournis par Google dans une quelconque application professionnelle (comme par exemple la « linguistique Googléenne » qui semble émerger ces temps-ci).

Cette mise en garde s’applique, je crois bien, à toute application, qu’elle soit linguistique ou pas.

Sur les entrefaites, Liberman contacte une de ses connaissances, qui travaille chez Google, et lui demande des explications à propos des estimations pour le moins étranges (odd estimates of counts) que fournit Google. On lui répond que c’est un problème d’extrapolations. Soit. Mais encore…?

Voici verbatim l’explication fournie :

There are small variations in the number of results due to the fact that index updates are done at different times in different data centers (5). But there are much larger variations due to the fact that these are all estimates, and we just haven’t tried that hard to make the estimates precise. To figure out the number of results in the query [a OR b], we need to intersect two posting lists. But we don’t want to pay the price of intersecting all the way to the end, so we do a prefix and then extrapolate. The extrapolation is done with the help of some parameters that were carefully tuned several years ago, but haven’t been reliably updated as the index has grown and the web has changed, so sometimes the results can be off.

Sometimes?… Vraiment?…  Ne serait-ce pas plutôt quite often, pour ne pas dire trop souvent.

Ça, c’était en 2005. Douze ans plus tard, rien ne semble s’être amélioré.

Bref, les fréquences affichées par Google ne sont pas fiables du tout. Mieux vaudrait s’abstenir d’y faire référence, car le faire revient presque à générer une autre légende linguistique. Il y en assez déjà, me semble-t-il. Point n’est besoin d’en rajouter.

Maurice Rouleau

(1)    Le concombre est généralement considéré comme un légume. Mais botaniquement parlant, c’est un fruit, puisqu’il provient d’une fleur. Tout comme la tomate, d’ailleurs. Compte tenu de qu’en disaient les Académiciens en 1694, on serait tenté de leur attribuer la paternité de cette confusion. En effet, dans leur DAF (1ère éd., 1694), ils définissent concombre de la façon suivante : « Espece de fruit ou de legume de forme longue, & de nature froide & aqueuse qui vient dans les jardins sur des couches. » C’est un fruit ou un légume? Le lecteur de l’époque avait le choix, parce que les Académiciens n’avaient pas, eux, fait le leur!

(2)   Exemple de la différence entre précis et exact. Supposons que vous tirez, à quelques reprises, sur une cible avec une carabine. Trois cas de figure sont possibles.

  • Vos balles se retrouvent à différents endroits de la cible. Vos tirs sont ni précis, ni exacts. L’erreur de tir est accidentelle; elle n’est pas reproductible.
  • Vos balles se retrouvent groupées à 20 cm du centre de la cible. Vos tirs sont précis, mais non exacts. L’erreur commise est systématique, reproductible, preuve d’un mauvais alignement du cran de mire et du guidon de la carabine.
  • Vos balles se logent toutes dans la partie centrale de la cible. Dans le mille!, dira-t-on. Vos tirs sont précis et exacts.

(3)   Dans Le traducteur encore plus averti, il est dit que « quelques recherches de fréquences sur Google montrent que spécifique à semble plus courant que spécifique de ». À remarquer que l’auteur a, fort justement, utilisé le verbe sembler. Mais le lecteur l’oubliera, aussitôt lu, et dira que spécifique à EST plus courant que spécifique de. Ce faisant, il trahit sa source. Il lui fait dire ce qu’elle ne dit pas. Ainsi naissent les légendes linguistiques. Malheureusement!

(4)   Les fréquences affichées se terminent toujours par 000, sauf dans les rares cas où cette fréquence est inférieure à 10 000. Allez savoir pourquoi…

(5)   Les résultats affichés par Google ne proviennent donc pas tous d’un seul et même centre de traitements des données. Google comprend un ensemble de centres répondant aux diverses requêtes en fonction de leur disponibilité. Si l’un des centres est occupé à fournir une réponse, la requête suivante sera dirigée vers un autre centre qui, lui, n’est pas occupé. D’où une « légère variation » des résultats, nous dit l’employé de Google! Étant donné que ces différents sites fournissent des résultats qui varient, faut-il en conclure qu’ils n’utilisent pas le même corpus? OUF…! Mieux vaut ne pas  poser la question.

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Étymologie de… dîner

 

Son étymologie est…

fiable ou non?

 

Si l’on vous demandait de donner l’étymologie du mot dîner, que diriez-vous? Je ne serais pas surpris que vous répondiez : « Je ne le sais pas, car l’étymologie n’est pas ma tasse de thé ». Et il n’y a pas aucune honte à cela. On ne peut pas tout savoir. Mais si l’on insistait, où tenteriez-vous de trouver la réponse? « Dans un traité d’étymologie », direz-vous. Soit. Mais ce n’est pas le genre d’ouvrage qui trône sur la table du salon ou qui traîne sur la table de nuit. Et si par hasard vous avez tel ouvrage , vous devrez sans doute le dépoussiérer avant de le consulter, car ce n’est pas le genre d’ouvrage que l’on utilise tous les jours. À moins que la connaissance de l’étymologie ne soit devenu pour vous un jeu, que vous jouez seul ou avec vos enfants! Alors, là, c’est différent.

À défaut d’avoir sous la main un tel ouvrage, où seriez-vous susceptible de trouver la réponse? Dans votre dictionnaire de langue?… Même s’il n’est pas dans la nature d’un dictionnaire courant de fournir ce genre d’information, le Petit Robert le fait de façon systématique depuis toujours, i.e. depuis 1967. Le Petit Larousse, lui, à l’occasion seulement.

Que nous disent donc ces dictionnaires?…

Que dîner vient de disjunare, verbe latin qui signifie rompre le jeûne ou cesser de jeûner (1). Voilà qui est pour le moins inattendu. Tout repas quel qu’il soit, le souper compris, ne rompt-il pas un jeûne? Un jeûne d’une durée variable, certes, mais tout de même un jeûne.

Devant l’unanimité des rédacteurs de ces ouvrages sur les origines de dîner,  aucun doute ne semble permis. L’étymologie fournie ne peut qu’être vraie, même si elle me paraît étonnante.

Étant donné que le jeûne le plus long est celui qui va du soir au matin, le sens de « rompre le jeûne » s’appliquerait mieux, me semble-t-il, au premier repas de la journée. Comment expliquer alors que ce « Repas qu’on fait le matin avant le disner » ait été appelé déjeuner (avant 1694, desjeuner quelquefois desjuner)?  D’où vient donc ce mot? Quel sens lui donne-t-on?

Les dictionnaires courants parlent, encore là, d’une même voix. Son étymon (mot attesté ou reconstitué, qui donne l’étymologie d’un autre mot) est disjunare (2). Exactement le même que celui attribué à dîner! La belle unanimité de ces dictionnaires nous force presque à les croire sur parole. Mais ne trouvez-vous toutefois pas étonnant que deux mots différents désignant deux réalités distinctes proviennent d’un seul et même étymon?… Moi, oui.

Et ce qui est encore plus étonnant, c’est ce qu’un correspondant vient de m’apprendre à propos du terme dîner. Son étymologie n’aurait rien à voir avec la rupture d’un jeûne! Ce terme viendrait, selon sa source (v. plus loin), du latin desinere, qui signifie « discontinuer son travail ». Voilà qui est fort intéressant! Et surtout très pertinent, même si l’on peut se demander comment s’est fait le passage de desinere à dîner. En effet, la journée de travail commençant au lever du jour, il faut obligatoirement « interrompre son travail » pour prendre son repas du midi. La logique le veut. Si l’étymon en question est bel et bien desinere, comment expliquer que les dictionnaires courants n’en sachent rien?… À moins qu’ils le sachent, mais n’en disent rien. Peut-être ont-ils, après analyse, rejeté cette hypothèse. Qui sait?…

Voyons ce qu’un dictionnaire de spécialité, le Dictionnaire étymologique de la langue française, d’Oscar Bloch et Walther von Wartburg (8e éd., 1989, 682 pages), dit de déjeuner :

 « Lat. pop. Disjejunare, devenu ensuite dejunare, propr. « rompre le jeune »… d’où prendre le premier repas de la journée. Au moyen âge le verbe présentait en outre aux formes non accentuées le radical disn– (avec un i mal éclairci), d’où est issu un deuxième verbe disner,  XIIe s., qui avait le même sens que déjeuner. Quand, par suite de changements dans les habitudes, le premier des deux principaux repas quotidiens a été reculé, à une époque qu’il est difficile de déterminer exactement [], la langue a réservé déjeuner pour un petit repas au lever et dîner pour le repas du milieu du jour. »

Si l’on en croit ces spécialistes, disner et desjeuner désignaient autrefois le même repas, celui du matin! Et ce sont les utilisateurs (l’USAGE) qui auraient pris l’habitude d’appeler déjeuner le premier repas de la journée et dîner celui du milieu du jour. Voilà de quoi accréditer l’étymologie fournie par les dictionnaires courants pour qui ces deux verbes ont le même étymon, mais des sens différents. La boucle est bouclée, diront certains. Mais le sceptique que je suis se demande si elle l’est vraiment.

Elle pourrait l’être à la condition que l’on rejette du revers de la main l’hypothèse que disner viendrait de desinere. Mais pour quelle raison l’ignorerions-nous? Ne mériterait-elle pas quelques considérations, compte tenu de la logique qui se cache derrière elle? Voyons voir.

D’où mon correspondant tient-il cette étymologie?

Sa source est le Dictionnaire étymologique de la langue française à l’usage de la jeunesse, ouvrage en deux tomes, rédigé par L. F. Jauffret et paru en 1798-1799, dans lequel (page 180, Tome premier) il est dit que le terme dîner désigne le « Repas qu’on fait au milieu du jour, autrefois disner, qui vient du latin desinere, discontinuer son travail ». Rien de plus.

Cette étymologie devrait, semble-t-il, rallier tout le monde. Peut-être…  mais j’ai quelques difficultés à l’admettre sans réserve. Aussi intéressante qu’elle puisse être, elle est trop inattendue pour ne pas être suspecte, à mes yeux.

Quelle crédibilité faut-il donc accorder à cette source, à cet auteur, à cet étymon?

  • Le titre de cet ouvrage indique clairement quel est le lectorat visé : la jeunesse. Chacune des entrées devrait donc y être formulée de façon concise et facilement compréhensible par un jeune. Ce dernier cherche une réponse précise, une réponse qui le satisfera. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il consulte son dictionnaire; il est certain, lui, d’y trouver la vérité (3). Et ce que Jauffret dit de l’origine de dîner ne peut que le combler. La réponse, très courte, ne laisse planer aucun doute : déjeuner vient de… et non viendrait de… Quant à savoir si cette information est crédible, c’est une autre histoire, que nous examinerons plus loin.
  • Son auteur, F. Jauffret, est avocat de formation. C’est par la force des choses qu’il abandonne la pratique du droit. Pour gagner sa croûte, il devient journaliste, vulgarisateur scientifique, anthropologue, fabuliste et aussi, à ses heures, étymologiste! Rien ne semble être au-dessus de ses forces. C’est un touche-à-tout, un Jack of all trades, comme on dit en anglais. Rien ne nous indique toutefois qu’il a fait des études particulières en langue, encore moins en étymologie. Ce serait donc un autodidacte. Il n’y a là rien à redire, sauf que son autorité en étymologie est mal assurée. Ce qu’il écrit ne serait-il que du repiquage d’autres ouvrages? Difficile à dire.

Au fait, qu’est-ce que Jauffret dit du terme déjeuner? Fait-il ce que font les dictionnaires courants, i.e. lui attribuer le même étymon qu’à dîner?… Surprise! Ce terme, tout comme souper, ne figure pas dans son dictionnaire. Comme si seule l’étymologie de dîner posait problème!…

  • Un ouvrage paru en 1798-1799. Voilà donc de cela près de 225 ans! Les connaissances en étymologie ont certainement, depuis lors, fait de grands progrès. Une source plus récente serait, j’imagine, plus crédible. Un ouvrage comme celui de Bloch et von Warthurg, par exemple. Cet ouvrage fait autorité en la matière; il en est rendu, en 1988, à sa 8e édition! Mais, nous l’avons vu ci-dessus, ce dernier ne dit absolument rien de desinere!… C’est à croire que cette hypothèse ne leur plaisait pas. Ou qu’ils n’en avaient jamais entendu parler! Ce qui me semble difficile à croire. Mais passons!
  • Dîner vient de desinere, qui signifie discontinuer son travail. Le sens attribué à l’étymon est, comme je l’ai dit précédemment, trop évident pour ne pas me paraître suspect. En effet, comment a-t-on pu jusqu’alors ignorer son existence? Pourquoi a-t-il fallu attendre l’arrivée d’un non-spécialiste pour que cet étymon soit enfin débusqué? Euh… Tout m’invite à fouiller un peu plus le sujet.

Je consulte donc le dictionnaire latin-français du philologue Félix Gaffiot.  J’y apprends que le verbe desino (desinere) signifie : laisser, cesser, mettre un terme à. Ce qui prend fin n’est toutefois pas précisé. Tout peut cesser d’être. À preuve, Gaffiot donne comme exemple mirari desino (Cicéron) « je cesse d’admirer »; desino in exemplis (Sénèque)  « je termine par des exemples ». Dire, comme le fait Jauffret, que ce verbe signifie interrompre son travail, c’est forcer la vérité, c’est en faire une interprétation… disons un tantinet intéressée. À moins qu’il ne l’ait repiquée d’une autre source. Desinere devient, entre ses mains, un verbe élastique, un verbe dont le sens varie, selon toute apparence, en fonctions de ses besoins. Ce qui, à mes yeux, est difficilement acceptable.

Bref, ce que Jauffret dit de dîner est, d’après moi, à prendre avec des pincettes.

Quel serait donc le véritable étymon de dîner?

Si dîner peut difficilement venir de disjunare (rompre le jeûne), étymon proposé par les dictionnaires courants ou encore par celui de Bloch et von Wartburg, ou de desinere (interrompre son travail), proposé par Jauffret, quel serait donc son véritable étymon? En supposant évidemment qu’on puisse lui mettre la main au collet. Je reprends donc ma chasse à l’étymon.

L’ouvrage le plus complet que j’ai pu trouver sur la question est le Dictionnaire d’étymologie française d’après les résultats de la science moderne, du philologue belge Auguste Scheler (1888, 3e éd.). Il y passe en revue 10 étymons qui ont déjà été proposés (4). Celui qu’il privilégie est decœnare, qui, après avoir emprunté les formes decenaredesnaredisnare, aurait donné le mot que l’on connaît aujourd’hui : dîner. Et ce n’est pas tout…

Scheler nous fait en plus la preuve – du moins le prétend-il –  que dîner et déjeuner ne proviennent pas d’un seul et même mot, contrairement à ce qu’en disent les dictionnaires courants. Selon lui,

« notre déjeuner actuel (anc. desjeüner), tout en coexistant avec desjuner et disner est autrement fait : il vient de des et de jeün et signifie :  » faire qu’on ne soit plus à jeun  » ».

C’est la cerise sur le sundae, comme on dit au Québec (sur le gâteau comme on dit ailleurs).

Mon objectif était de découvrir le véritable étymon du terme dîner. Car celui que nous donnent les dictionnaires courants (disjunare) ne me convainc réellement pas. Pas plus d’ailleurs que celui que mon correspondant m’a fait découvrir (desinere). Quant à celui que Scheler privilégie, à savoir, decœnare, sa transformation en dîner n’est pas évidente. Sans doute suis-je trop suspicieux. Mais je n’y puis rien; je suis ainsi fait.

Quel serait donc le véritable étymon de dîner?… Je dois donner ma langue au chat, car, malgré tous mes efforts, je n’ai rien pu trouver qui soit concluant. Plus je fouille, plus je m’y perds. Par exemple, Gilles Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française  [p. 479, tome premier], nous en propose quelques autres que Scheler ne mentionne même pas. On le fait dériver soit du latin diurnium, soit de l’allemand dischen ou encore de l’italien desinare. C’est ce dernier que privilégie Ménage.

Certains ouvrages auront beau dire de façon péremptoire que tel mot est l’étymon de dîner, il s’en trouvera d’autres qui, tout aussi péremptoirement, diront que c’est tel autre. Et comme vous avez pu le constater, ce ne sont pas les candidats qui manquent…

Qui croire, alors?… Je vous le demande. Moi, je ne le sais pas.

Maurice Rouleau

 

(1)  Étymologie de dîner

  • « étym. fin xie « prendre le repas du matin » ◊ latin populaire °disjunare « rompre le jeûne » (Le Petit Robert) :
  • « bas latin disjejunare, cesser de jeûner, devenu disjunare » (Le Petit Larousse)

(2)  Étymologie de déjeuner

  • « étym. desjeûner « rompre le jeûne » fin xiielatin populaire °disjunare, d’abord disjejunare » (Le Petit Robert) 
  • «  latin disjejunare, rompre le jeûne » (Le Petit Larousse)

(3)  Voir mon article « Mon rapport au dictionnaire »  (partie 1 et partie 2), paru dans l’Actualité terminologique.

(4)  Pour ceux que cela intéresserait, voici in extenso ce que Auguste Scheler dit de ce terme (p. 156) dans son dictionnaire :

DÎNER, anc. disner, disgner, cligner, it. desinare, disinare, prov. disnar, dirnar, dinar. Voici les étymologies diverses qui, à ma connaissance, ont été mises en avant sur ce mot. 1. grec δειπνεĩν devenu d’abord diner, puis, par l’épenthèse d’un s, disner.— 2. Dignare Domine,  » daigne, Seigneur! « , commencement d’une prière de table ; cette étymologie s’est surtout accréditée par l’orthographe digner. — 3. Decimare, manger à la dixième heure; on allègue pour justifier cette origine le vfr. noner, goùter, et quant à la permutation m-n, on pourrait au besoin s’appuyer de l’it. decina, dizaine, dérivé de decem4. Desinare, p. desinere, cesser de travailler. — 5. Dis-jejunare, donc le même original que celui de déjeuner. C’est l’opinion de Mahn. Enfin, 6. decœnare, d’où decenare, desnare, disnare ; pour la formation, cp. decima, desme, disme, dîme; L. buccina, it. busna; cp. surtout cecinus., primitif du vfr. cisne (cygne). La dernière étymologie, patronnée par Diez et Pott, est celle qui se recommande le plus parmi celles passées en revue jusqu’ici. Toutes les formes diverses citées plus haut s’en déduisent facilement, sans sortir des règles de la romanisation. Elle s’appuie surtout de l’existence, dans l’ancienne langue et dans les patois, d’un verbe analogue, signifiant goûter, faire collation; c’est reciner) aussi receigner, rechiner, rechigner, erchiner), qui dérive de re-cœnare (d’où BL. recinium, merenda). On rencontre encore en italien pusignare, faire un repas après le souper, qui est évidemment le L. post-cœnare. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que la forme disnare est celle qui remonte le plus haut, l’s est par conséquent radical et essentiel ; on trouve au IXe siècle (Gloses du Vatican) : disnavi me ibi, disnasti te hodie; dans Papias on lit : jentare disnare dicitur vulgo. Le préfixe dans decœnare a la même valeur logique que dans devorare, depascere, etc. — Aux six étymologies consignées ci-dessus, il y en a quatre nouvelles à ajouter dans cette nouvelle édition, à savoir : 7. Storm (Rom., V, 177) admet un type *discœnare, calqué sur disjejunare, d’où discenare, dissenare, disinare, disnare. — 8. Suchier (Ztschr., I, 429) propose pour primitif discus, table, en moy. lat. = table à manger, d’où discinare, etc.—9. Rönsch (ib., 418) : escare, escinare, deescinare (cp. l’expression ail. ab-füttern), descinare, etc. — Toutes ces explications ont leur pour et leur contre. Voy. mon Anhang, au Dictionnaire de Diez, p. 717. — 10. En dernier lieu, Gaston Paris (Rom., VIII, 95) développe longuement l’équation disner dis + junare. Cette forme junare était usuelle en lat. populaire à côté de jejunare et a donné vfr. juner, qui n’est nullement une contraction de jeüner = jejunare. A côté de juner existait aussi desjuner (concurremment avec desjeüner), qui dans le principe, en se conjuguant, prenait dans les formes à terminaison accentuée le thème contracté disn. Ce phénomène verbal, bien connu des romanistes, a fait qu’il a subsisté dans la suite deux verbes distincts desjuner et disner, disant la même chose et dont l’un seul est parvenu aux temps modernes ; car il ne faut pas perdre de vue que notre déjeuner actuel (anc. desjeüner), tout en coexistant avec desjuner et disner (dont il était synonyme) est autrement fait : il vient de des et de jeün et signifie :  » faire qu’on ne soit plus à jeun « . L’étymologie exposée ici est on ne peut plus correcte dans ses moindres détails (Tobler l’a sanctionnée sans réserve); il ne restait plus que la signification foncière « déjeuner, prendre le premier repas * » à justifier. Or, G. Paris a démontré, par d’abondantes citations, que c’était bien là, et que c’est encore, dans beaucoup de patois, le sens vrai et exclusif du mot diner. D’ailleurs, déjà Papias (XIe siècle) porte : «jentare disnare dicitur « , et le proverbe suivant n’en fait pas moins foi : « Lever à six, dîner à neuf, souper à six, coucher à neuf, fait vivre d’ans nonante-neuf. » —Espérons que, par ce dernier avis, la cause est finalement jugée. – Il est encore digne de remarque que diner s’employait dans la langue d’oïl, avec l’acception active donner à dîner, et qu’on disait, au lieu de dîner, prendre son repas, se dîner (voy. la phrase latine citée plus hàut). Il en était de même de déjeuner. L’anc. forme digner p. disner est analogue à vfr. regne p. resne (rêne). — Dérivés du verbe dîner : dîner, subst.; dineur, dînette, dînée, après-dînée.

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Docteur  ou  Médecin (1 de 2)

Are you a real doctor or just a Ph. D.?

(1)

 

Telle est la question qu’un jeune étudiant, nouvellement inscrit à la faculté de médecine de l’Université de Pittsburg (Pa, USA), a osé poser à son professeur d’anatomie, dès le premier cours . Voulait-il être certain de la qualité de l’enseignement qu’il était sur le point de recevoir, qualité qui ne pouvait être assurée, semble-t-il, que par un vrai docteur et non par un simple Ph. D.? Ou voulait-il tout simplement savoir comment s’adresser à lui « correctement », ne pas lui donner un titre qu’à ses yeux il ne méritait pas? L’histoire ne le dit pas, mais elle est véridique. Elle m’a été rapportée par mon maître de thèse, alors professeur à cette même université.

Si, d’entrée de jeu, je rapporte cette anecdote, c’est qu’elle illustre à merveille le problème qui m’a été récemment soumis : pourquoi utilise-t-on docteur quand on s’adresse à un simple médecin et monsieur quand on s’adresse au détenteur d‘un vrai doctorat? Si mon correspondant me pose la question, c’est, j’imagine, parce qu’il a cherché et n’a pas trouvé réponse à sa question. Ma mission était dès lors toute tracée : fouiller le problème.

N’allez pas croire que je veux faire campagne contre cette façon de faire. Elle est trop ancrée, à tort ou à raison, dans les habitudes langagières, au Québec comme ailleurs, pour espérer l’infléchir. Je ne suis pas un Don Quichotte, je choisis mes batailles. Cela ne m’empêche toutefois pas de me poser des questions :

  • Le terme docteur a-t-il toujours eu les deux acceptions qu’on lui connaît?
  • Si non, quelle était son acception originelle?
  • Pourquoi lui en aurait-on attribué une seconde?
  • Ce changement répondait-il à un besoin impératif?
  • Serait-il le résultat d’une pression populaire ou d’une pression de caste?
  • Quand cela se serait-il produit?…

Et je me pose le même genre de question à propos de médecin. Commençons donc par ce dernier.

Sens du mot médecin

De nos jours, tous s’entendent pour dire qu’un médecin, c’est une « personne qui, après obtention d’un diplôme sanctionnant une période déterminée d’études, est habilitée à exercer la médecine ». Soit. Mais en a-t-il toujours été ainsi?…

Il semble bien que oui. Dans leur tout premier dictionnaire, paru voilà de cela plus de trois cents ans (DAF, 1ère éd., 1694), les Académiciens tenaient essentiellement le même propos : « Qui fait profession d’entretenir la santé & de guerir les maladies ».

Ce substantif désigne donc encore aujourd’hui ce qu’il désignait autrefois. Mais peut-on en dire autant de docteur?… Voyons voir.

 Sens du mot docteur

De nos jours, on désigne par ce terme, au sens propre et non figuré,

1) Toute personne qui a obtenu le plus haut grade conféré par une université (i.e. un doctorat) : Docteur en droit. Docteur ès lettres. Docteur en théologie;

2) Toute personne qui, après obtention d’un diplôme sanctionnant une période déterminée d’études (en France, le doctorat en médecine) est habilitée à exercer « la médecine ou la chirurgie » (Le Petit Robert 2017).

Soit dit en passant, pourquoi ajouter chirurgie, quand on sait que, pour être chirurgien, il faut d’abord être médecin? Mais passons! Ce terme a donc aujourd’hui deux sens. Mais en a-t-il toujours été ainsi?…

La réponse est non. Dans la première édition de son dictionnaire (DAF, 1ère éd., 1694), l’Académie française ne lui en attribue qu’un :

Qui est promeu dans une Université au plus haut degré de quelque Faculté. Docteur en Theologie. Docteur en Droit…, Docteur en Medecine

 À cette époque n’était donc appelé docteur en médecine que celui qui avait fait des études avancées (en médecine), des études « 3e cycle ».

 C’est donc dire qu’entre 1694 et aujourd’hui le terme docteur a pris du galon. De monosémique qu’il était au départ, il est avec le temps devenu bisémique. Soit. Mais depuis quand et surtout pourquoi?… Demandons-nous d’abord depuis quand. Nous aborderons le pourquoi dans le prochain billet.

A- « Depuis quand…?

Si l’on se donne la peine de lire attentivement la définition que les Immortels donnent du terme docteur dans les différentes éditions de leur dictionnaire, i.e. de 1694 à nos jours, on note des changements qui, comme nous allons le voir, ne sont pas anodins. « Tout est dans le détail », diront certains. « Le diable est dans les détails », diront plutôt ceux qui se réclament de Nietzsche.

Voyons donc ce qu’il en est.

C’est en 1835, dans la 6e édition de son dictionnaire, que l’Académie apporte les premiers changements à cette définition. Aux exemples habituels d’emploi du mot docteur (Docteur en théologie. Docteur en droit. Docteur en médecine), elle ajoute Docteur-médecin. Elle nous dit, sans le dire carrément, que docteur-médecin et docteur en médecine sont synonymes, puisqu’ils illustrent une seule et même acception : celui qui a complété ses études de 3e cycle (en médecine). Cet ajout en apparence anodin prendra toute son importance dans le prochain billet.

L’Académie y apporte également un autre changement, celui-là moins subtil, qui se lit comme suit :

« DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin. Consulter son docteur. Docteur, que pensez-vous de mon état? »

À remarquer que, dans ces deux derniers exemples, il n’est plus question de ce qu’est un docteur, mais bien de ce que fait ce docteur : il pratique la médecine. C’est dire que ce docteur n’a quelquefois rien à voir avec celui qui détient un diplôme de 3e cycle, car il n’est que médecin! C’est du moins ce que les mots disent.

Si les Immortels prennent soin d’ajouter l’adverbe quelquefois, c’est que cette façon de faire n’est pas courante. Quelques-uns seulement utilisent docteur au sens de médecin. Il y a là, me semble-t-il, un changement majeur qui s’amorce, changement qu’on peut formuler de deux façons différentes : 1- on commence à appeler docteur celui qui n’en est pas un, car tous les médecins de l’époque n’ont pas un doctorat (diplôme de 3e cycle); 2- on commence à appeler docteur celui qui pratique la médecine, alors que le droit de pratique vient avec l’obtention de la licence, degré qui est entre celui de bachelier et celui de docteur. Pour en savoir plus, consulter La vie médicale aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, de Paul Delaunay (Paris, 1935).

En 1935, donc un siècle plus tard, plus précisément dans la 8e édition de leur dictionnaire, les Immortels font ce qu’ils n’avaient pas fait dans le 6e édition. Ils y  définissent formellement ce qu’ils entendent par « docteur médecin (ou par ellipse, Docteur) : Celui qui professe la médecine et aussi la chirurgie, après avoir acquis le grade de docteur », docteur étant toujours, à l’époque, défini par ces mêmes Académiciens comme le titulaire d’un doctorat, ou diplôme de 3e cycle. Un « docteur qui soigne », c’est donc un médecin qui a poursuivi ses études jusqu’à l’obtention d’un vrai doctorat! C’est un médecin qui est, en plus, docteur (en médecine). On peut difficilement dire le contraire.

Ça, c’était 1935. Mais a-t-on, depuis lors, apporté d’autres modifications? Évidemment.

Dans l’édition courante du DAF (9e éd., 1985-…), la définition de docteur se présente maintenant comme suit :

  1. Anciennt. Celui qui enseignait une doctrine religieuse ou philosophique […]

  2. Personne qui est promue dans une université au grade le plus élevé.Docteur en droit. Docteur en médecine. Docteur ès lettres, ès sciences. Docteur en théologie, en droit canon. Elle est docteur en pharmacie.

  3. SpécialtDocteur en médecine ou, ellipt., docteur, personne titulaire du doctorat d’État en médecine. Consulter un docteur. Aller chez le docteur.

J’ai mis en rouge les changements que je juge pertinents.

En 2, les Académiciens enlèvent l’exemple Docteur en médecine. Auraient-ils enfin « réalisé » que cet exemple illustre mal l’acception qu’ils attribuent à ce mot? Autrement dit, qu’un docteur en médecine ne détient pas un doctorat, grade le plus élevé que décerne une faculté? Il semblerait bien que oui. Mieux vaut tard que jamais, pourrait-on dire. Mais ne nous réjouissons pas trop vite, car…

Pour compenser cette exérèse (comme disent les médecins), ils font de docteur en médecine une acception en soi. C’est l’acception 3. Ce faisant, les Académiciens semblent reconnaître formellement qu’un docteur en médecine n’est pas un vrai docteur; qu’il ne détient pas un doctorat, au sens propre du terme, à savoir un diplôme de 3e cycle. Mais là où ça se gâte, du moins selon moi, c’est quand ils ajoutent que le « docteur en médecine » est titulaire d’un doctorat d’État en médecine. Là, je ne les suis plus. Mais pas du tout.

Tous ceux qui ont un certain âge ou un âge certain (à vous de choisir) vous diront que, dans leur temps (pas si lointain), le doctorat d’État — qui n’a jamais existé au Québec — s’obtenait après le doctorat de 3e cycle. Selon l’Académie, ne pourrait donc être appelé docteur (en médecine) que celui qui détient à la fois un doctorat de 3e cycle et un doctorat d’État! OUF!…  Ne s’appelle pas docteur qui veut!, semble-t-il. La barre est de plus en plus haute.Ce qu’il est bardé de diplômes ce médecin que je consulte pour un problème de santé! Du moins, si l’on en croit les Académiciens. Mais pas le commun des mortels.

Pourquoi ont-ils ajouté doctorat d’État?… Seraient-ils à ce point déconnectés de la réalité? Ignoreraient-ils vraiment ce qu’est un doctorat d’État?  Ils n’avaient pourtant qu’à consulter leur propre dictionnaire. S’ils l’avaient fait, ils auraient vite compris qu’ils commettaient une bourde. Voyez par vous-mêmes ce qu’ils disent du terme doctorat :

« Grade de docteur. Doctorat d’État. Doctorat d’université. Doctorat de troisième cycle. Une thèse de doctorat. Doctorat ès lettres, ès sciences. Doctorat en droit. Spécialt. Diplôme nécessaire à l’exercice de la médecine et d’autres professions de santé, telles que la chirurgie dentaire, la médecine vétérinaire. »  (DAF, 9e éd., 1985-…)

Un docteur ne détient pas un doctorat d’État, quoi qu’en dise les Académiciens à l’entrée docteur. Ces derniers auraient-ils confondu doctorat d’État et diplôme d’État? Tout porte à le croire.

Devant un tel constat, force est de reconnaître que l’Académie n’est pas infaillible, que ce n’est pas parce qu’elle dit quelque chose que cela est nécessairement vrai. Pourtant sa principale fonction, d’après l’art. XXIV des Statuts de l’Académie, est bel et bien de :

« travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et la science1.»

1 « Article essentiel qui formule la raison d’être de l’Académie, lui prescrit sa mission et fonde son autorité. »

Bref, la confusion dans les termes dont nous venons de faire état aurait vu le jour en 1835. C’est en effet dans la 6e éd. de son dictionnaire que l’Académie consigne que docteur est quelquefois utilisé pour désigner un simple médecin, même si, à l’époque, docteur désigne celui qui détient un diplôme de troisième cycle. Puis le quelquefois disparaît… comme par enchantement! Et cette confusion dans les termes est encore là un siècle plus tard. On y définit toujours docteur (en médecine) comme le détenteur d’un doctorat (diplôme de 3e cycle). Ce ne sera que dans la 9e éd. de leur dictionnaire (1985-…) que les Immortels modifieront la définition de docteur. Ils y distinguent clairement le titulaire d’un vrai doctorat (diplôme de 3e cycle) de celui qui détient un doctorat en médecine. Mais ils ajoutent à la confusion en disant que ce dernier est titulaire d’un Doctorat d’État. Allez savoir pourquoi.

Pourtant, un dictionnaire ne devrait-il pas être le reflet de l’USAGE? C’est ce que j’ai toujours pensé, mais ce qu’on dit à propos de docteur, dans le DAF, m’amène à ne plus être aussi catégorique. Fort heureusement les dictionnaires courants sont nettement plus près à la réalité, moins déconnectés du vrai monde… Moins, mais pas absolument, comme nous le verrons bientôt.

 

Maurice Rouleau

P.-S. Dans un prochain billet, je vais tenter de comprendre pourquoi il y a eu, et qu’il y a toujours, confusion dans les termes, confusion à laquelle participent même les universités.

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Spécifique DE… / Spécifique À… (2 de 2)

 

Est-ce que cela se dit?…

(2)

 

Dans le précédent billet, je me suis demandé si l’analyse que j’avais faite en 2002 de l’emploi de spécifique… ― analyse qui m’avait amené à ne pas inclure cet adjectif dans mon ouvrage sur l’emploi des prépositions ― tient toujours la route. Il m’a semblé que oui. N’étant toutefois pas un régent, je ne peux vous imposer ma façon de voir. Mais avant de changer d’idée, en supposant qu’il le faille, j’aimerais pouvoir répondre à certaines questions concernant l’emploi de cet adjectif. Questions que l’on ne se pose pas nécessairement, mais dont les réponses pourraient m’aider à mieux cerner le problème. À y voir plus clair, pourrait-on dire. Voir pourquoi certains disent que spécifique peut se construire avec une préposition; pourquoi cette préposition peut aussi bien être À que DE; pourquoi ces deux prépositions ne sont pas interchangeables; depuis quand on utilise ces deux constructions. Et bien d’autres. Je m’y suis donc mis et voici ce que cela a donné.

Complément du nom?

Si, dans l’odeur spécifique du cuir neuf, le substantif cuir est bien, comme je le crois, complément du nom odeur, il est une autre question à laquelle on ne pense pas nécessairement et dont la réponse pourrait me faire changer d’idée ou me conforter dans mon analyse : comment se construit le complément du nom en français? Fort probablement que vous ne vous êtes jamais posé la question. Et ce, pour une raison fort simple, elle ne se pose pas. La réponse est trop évidente : le complément du nom se construit avec DE. Essayez pour voir. Moi, si je m’y mets, voici ce que cela donne : la règle de grammaire, la clé du mystère, la porte du bureau, la lame de l’épée, un signe de tête, un roman de Bazin, un panier de fraises, etc.

Puisque, dans l’odeur spécifique du cuir neuf, le substantif cuir est précédé de la préposition DE, il a théoriquement tout ce qu’il faut pour être complément du nom. Soit. Toutefois cela ne démontre pas qu’il en est un, mais seulement qu’il peut en être un.

Et si jamais une autre préposition pouvait jouer le même rôle que DEÀ, par exemple. Voyons ce qu’en dit Maurice Grevisse dans son Bon Usage (11e éd., # 346) :

La préposition qui joint au nom le complément déterminatif est le plus souvent DE; ce peut aussi être… À, autour, en, envers, contre, par, pour, sans, etc. 

C’est donc dire que, si spécifique est suivi de la préposition À, cette dernière pourrait, en théorie, introduire un complément du nom. En théorie seulement, car, même si une telle construction est admise par Grevisse, elle ne reçoit pas pour autant un accueil favorable. Il la dit, selon les cas, provinciale, familière, populaire, voire même archaïque (1). Autant d’adjectifs dont la connotation est plutôt péjorative. Rien donc pour en promouvoir l’utilisation! D’ailleurs vous n’oseriez jamais dire la performance remarquable à un acteur ni la voiture rutilante à mon ami… La préposition À qu’on trouve parfois après spécifique pourrait donc difficilement introduire un complément du nom. Ne serait-ce pas la raison pour laquelle on ne dit pas : l’odeur spécifique au cuir, mais bien l’odeur spécifique du cuir?… Que cuir est bel et bien complément du nom?… Il me semble que poser la question, c’est y répondre.

Pourtant spécifique À… se rencontre assez souvent. Nettement moins toutefois que spécifique DE(2) Deux fois moins, en fait! Par exemple, des effets spécifiques À une politique; cet effet pourrait être spécifique AUX autubules rénaux; la référence devrait être spécifique À l’article 23(1)(c); une nouvelle réglementation spécifique AUX aliments importés; cette critique, sans être spécifique AU référendum, le concerne aussi.

 Même si, dans ces exemples, l’emploi de À peut, à mes yeux du moins, paraître douteux, inapproprié, est-il pour autant fautif? Aurait-on pu (ou aurait-on dû) remplacer À par DE? S’il s’agit réellement d’un complément du nom, il faudrait répondre OUI, car un tel complément n’est introduit par À que très rarement et dans quelques cas seulement. Si on répond NON, c’est que la préposition À n’a pas la même fonction que le DE dans L’odeur spécifique DU cuir… Se pourrait-il alors que le À introduise autre chose qu’un complément  du nom? Un complément d’adjectif, par exemple? Voyons voir.

Complément de l’adjectif?

             Se pourrait-il que je me sois à ce point gouré dans mon analyse? Que cuir, dans l’odeur spécifique du cuir, soit non pas complément du nom odeur mais plutôt complément de l’adjectif spécifique? Que le DE soit de fait commandé par l’adjectif? N’est-ce pas ce que l’on sous-entend quand on dit qu’un adjectif se construit avec telle ou telle préposition?… Si tel était le cas, cela reviendrait à dire qu’un complément d’adjectif pourrait, lui aussi, être introduit par DE. Est-ce seulement possible?… Voyons ce qu’en dit Le Bon Usage (11e éd., # 358) :

Le complément de l’adjectif est introduit, dans la plupart des cas, par une des prépositions À ou DE : il peut l’être aussi par avec, dans, en, envers, par, pour, sur, etc. 

Voilà qui est clair mais, aussi, embarrassant. S’il est théoriquement possible que cuir soit complément de l’adjectif, le problème se complique drôlement. Si DE peut introduire les deux types de complément, comment être sûr de la nature grammaticale de cuir dans l’odeur spécifique du cuir? Est-ce un complément du nom, comme je le crois, ou un complément de l’adjectif? Comment distinguer l’un de l’autre? Voilà une question plus que pertinente. Une question qui, de fait, se pose chaque fois qu’un adjectif est suivi d’un DE + nom. Comme dans les exemples suivants :

  • L’assemblée annuelle des copropriétaires
  • L’interprète féminine de l’année
  • La tenue tardive d’une réunion
  • Un être avide de pouvoir
  • Une remarque digne d’un diplomate
  • Un regard pétillant de malice
  • La réaction typique d’un fédéraliste
  • La performance remarquable de cet élève
  • Le comité international de la Croix-Rouge
  • La concentration sanguine de testostérone
  • Un enfant beau de profil

Y avez-vous vu des compléments d’adjectif? Si oui, comment vous y êtes-vous pris pour les reconnaître?…

Disposeriez-vous de critères « objectifs » qui permettent de les distinguer? Si oui, quels sont-ils? Moi, je n’en ai pas trouvé. Et ce n’est pas faute d’avoir cherché. Pour les différencier, chacun doit donc s’en remettre à sa propre analyse. Ce que vous avez fort probablement fait avec les exemples que je viens de vous proposer. C’est, à coup sûr, ce que moi j’ai fait avec cuir dans L’odeur spécifique du cuir neuf. N’empêche que mon analyse pourrait être erronée. Ne serait-ce qu’en raison de certaines sources (parmi lesquelles ne figure toujours aucun dictionnaire) qui prétendent que spécifique peut se construire avec DE, et aussi avec À. Mais qui me dit que ces sources n’en ont pas, elles aussi, fait une analyse erronée?… Sur quoi se basent-elles pour crier haut et fort que ces deux constructions peuvent s’utiliser?… Difficile à dire, car elles se contentent de l’affirmer. Sans plus.

Spécifique À… ou DE  Des constructions admises ou non dans la langue?

            Les dictionnaires courants ne donnent, nous l’avons déjà dit, aucun exemple de construction avec la préposition À. Et dans les seuls exemples d’emploi avec DE  (l’odeur spécifique du cuir neuf  [NPR] et l’odeur spécifique du formol [Larousse]), on peut difficilement dire que cette préposition est commandée par l’adjectif. Elle introduit plutôt un complément du nom. Et dans les Dictionnaires d’autrefois, on ne trouve ni spécifique DE… ni spécifique À… Que penser alors de l’emploi actuel de ces deux constructions?…

Il se trouve, nous l’avons aussi déjà dit, des ouvrages qui admettent formellement ces deux constructions. Par ex. le Trésor de la langue française informatisé (TLFi); la Banque de dépannage linguistique (BDL) de l’OQLF; TermiumSoit. Mais sur quoi se basent-ils donc pour affirmer que spécifique se construit aussi bien avec DE qu’avec À? Sur l’USAGE?… Peut-être. Mais l’USAGE est-il vraiment toujours roi en la matière? Combien de gens, par exemple, utilisent le verbe débuter comme v. tr. direct alors qu’il était et est toujours intransitif? Du moins, jusqu’à nouvel ordre! Ce n’est pas parce que bien des gens utilisent une tournure, une construction inhabituelle, que cette dernière acquiert ipso facto ses lettres de noblesse. Car, si tel était le cas, les professeurs n’auraient plus leur raison d’être… Pendant combien de temps, une construction douteuse ― pour ne pas dire « fautive » ― peut-elle être utilisée avant d’être admise dans la langue? Est-ce qu’un demi-siècle vous paraîtrait trop long? Bien malin qui pourrait répondre. Mais il y a plus…  L’usage de combien de personnes? Euh… Le TLFi est-il plus crédible parce qu’il nous fournit UNE citation d’auteur par préposition (3), alors que les deux autres sources ne présentent que des exemples créés de toutes pièces ou glanés ici et là?… De plus, qui nous dit qu’une source n’a pas tout simplement fait du repiquage?… Qu’elle admet les deux constructions parce que telle autre source, en qui elle a confiance, le fait?…

Depuis quand utilise-t-on spécifique À… et spécifique DE…?

Ce ne peut être que depuis peu, étant donné que les dictionnaires d’autrefois sont muets sur le sujet et que les dictionnaires d’aujourd’hui sont plutôt réservés : ils donnent certes un exemple d’emploi de spécifique DE… mais ils ne vont pas jusqu’à dire que l’adjectif se construit avec cette préposition. Nuance importante, s’il en est une. Est-ce vraiment depuis peu?… Comment en être sûr?…  Ngram Viewer pourrait nous aider à y voir clair. Cette application linguistique, proposée depuis 2010 par Google, permet « d’observer l’évolution de la fréquence d’un ou de plusieurs mots ou groupe de mots à travers le temps [de 1500 à 2008] dans les sources imprimées. » N’est-ce pas précisément ce que l’on veut savoir? Alors…

Que nous révèle donc cette application?

Ce qui suit n’aura de sens que si vous avez sous les yeux le graphique généré par Ngram Viewer. Cliquez ICI pour y accéder. Ce graphique nous dit :

  • Que la fréquence d’utilisation de spécifique DE… a, de tout temps, été supérieure à celle de spécifique À
  • Que la fréquence de spécifique À… était presque nulle jusqu’à tout récemment.
  • Que c’est à partir des années 1960 que spécifique À… commence à être utilisé pour la peine, comme on dit chez-nous (ailleurs on dirait passablement), et que cet emploi s’est par la suite accru rapidement. Chose étonnante, cette forte augmentation touche également la construction spécifique DE Et d’égale façon, car les deux courbes sont presque parallèles. Cela laisse à entendre qu’à partir du milieu du XXe siècle, utiliser l’adjectif spécifique (suivi d’un À ou d’un DE) est soudain devenu in (i.e. à la mode); que l’on s’est mis à qualifier de spécifique ce qu’auparavant on qualifiait peut-être différemment. De nos jours, tout semble pouvoir être dit spécifique! Et cette liberté que tout un chacun s’accorde d’utiliser un mot n’est pas sans risque. La clarté du discours peut en souffrir. Rappelez-vous le cas de selfie, dont le sens varie selon l’utilisateur. (Voir ICI.) Et ce n’est pas le seul. Je pense, par exemple, à épicène et paradigme, deux mots qui ont connu, eux aussi, à partir du milieu du XXe siècle, une augmentation d’emploi comparable à celle de spécifique. [Voir ICI pour épicène et ICI pour paradigme.]   Deux mots dont le sens varie selon l’utilisateur (4).  Pourquoi ne pourrait-on pas en dire autant de spécifique?…
  • Qu’avant 1960 la construction avec DE… était nettement plus importante que celle avec À. Pourtant, les dictionnaires de l’époque n’en faisaient aucunement mention. Les exemples répertoriés par Ngram Viewer à l’appui de ces données sont parlants. En voici quelques-uns, tirés au hasard :
  1.  (1740) « examiner la pesanteur spécifique de tous les corps qui pésent plus que l’eau »; (Source)
  2. (1758)  […] nous ne pouvons avoir aucune certitude générale, pendant que notre idée spécifique de l’homme ne renferme point cette constitution réelle qui est la racine…; (Source) ;
  3. (1804) Cette plante « porte le nom spécifique de Phaseolus semi-erectus. »; (Source)
  4.  (1826) la chaleur spécifique de ce métal. (Source)

De toute évidence, l’emploi que l’on faisait de spécifique à cette époque ne se compare pas à celui qu’on en fait de nos jours. Le DE n’avait rien à voir avec l’adjectif qui le précèdait. C’est d’ailleurs ce que les Dictionnaires d’autrefois disait, sans toutefois le dire carrément : « ne se dit guère qu’en ces phrases : Différence spécifique. Vertu spécifique. Qualité spécifique. Remède spécifique. Pesanteur ou gravité spécifique. » Autrement dit, il s’utilisait de façon absolue. Sans complément!                    

Comment interpréter ces résultats?

Il ne faut pas faire dire aux données fournies par Ngram Viewer autre chose que ce qu’elles disent. Personne ne voudrait être l’instigateur d’une nouvelle légende linguistique. Ce que cette application nous fournit, c’est le nombre d’occurrences de spécifique suivi de l’une ou l’autre de ces prépositions, indépendamment de la raison de leur proximité. Autrement dit, le fait qu’une préposition suive un adjectif ne signifie pas que ces deux mots entretiennent entre eux un lien grammatical; que l’adjectif commande telle ou telle préposition. Ngram Viewer nous indique seulement le nombre de cas de juxtaposition de ces deux mots. Et rien d’autre.

Si les Dictionnaires d’autrefois ne disent rien de l’emploi de spécifique DE, même si ces deux mots sont parfois utilisés l’un à la suite de l’autre dans des textes de l’époque, c’est certainement parce que, selon eux, la préposition DE n’est pas commandée par l’adjectif spécifique. Pas plus, devrais-je dire, que ne le sont, dans les extraits suivants (5), les prépositions dans, en, avec, entre, parmi, pour :

  • Il n’y a aucune preuve spécifique dans ce cas-ci.
  • Ressource génétique pour la diffusion moléculaire spécifique dans des cellules et des régions du SNC.
  • Comment dire spécifique en arabe?
  • Vous n’avez pas de projet spécifique en vue.
  • Cumuler l’allocation de solidarité spécifique avec d’autres revenus.
  • Étude de l’adhésion spécifique entre surfaces fluides à l’aide de matériaux biomimétiques.
  • Sélection de cellules présentant des traits spécifiques parmi un groupe de cellules génétiquement différentes.
  • Offrir un menu spécifique pour les athlètes.
  • concours spécifique pour l’accès au cycle d’étude d’ingénieur

Ces prépositions ne font que suivre l’adjectif spécifique. Sans aucun lien grammatical, est-il besoin de le préciser. Pourquoi n’en serait-il pas de même avec À et DE? La question se pose, me semble-t-il.

Les ouvrages qui admettent formellement les constructions spécifique À… et spécifique DE… (le TLFi, la BDL et Termium) ont, eux, arrêté leur choix. C’est ce que j’en conclus quand je lis :

  • « L’adjectif spécifique signifie  » qui est particulier à une espèce ou à une chose ». Il peut être construit avec la préposition de ou à. » (BDL)
  • « L’adjectifspécifique signifie « qui est propre à une espèce ou à une chose, et à elle seule », « qui présente une caractéristique originale et exclusive ». Selon le sens, il peut se construire avec la préposition de ou à ». (Termiun)  

Pour moi, « se construire avec » est synonyme de faire partie de, être intimement lié à… Autrement dit, spécifique et la préposition qui le suit forment un tout, indissociable, parce que cet adjectif commande l’emploi de la préposition en question.

Les exemples cités par ces sources sont-ils convaincants?

Un exemple se veut, par définition, la démonstration de ce qui est avancé. Le contraire serait surprenant, vous en conviendrez. Pourtant, certains des exemples présentés me font tiquer.   Surtout ceux qui servent (ou devraient servir) à illustrer l’emploi de spécifique DE…  J’ai l’impression, à tort ou à raison, que l’on confond « être suivi de… » et « commander l’emploi de… ».  Je m’explique.

Quand je lis les exemples suivants : Le sens spécifique d’un terme; les caractéristiques spécifiques d’une chose; la propriété spécifique d’attirer les mouches; les bienfaits spécifiques d’une plantele goût spécifique du cèpe, je peux très facilement faire sauter l’adjectif, sans que la présence de la préposition DE ne devienne subitement inexplicable. — Ce qui serait le cas si DE était commandé par spécifique. — Je peux tout aussi facilement remplacer l’adjectif par sa définition : « qui n’appartient qu’à cette chose » et arriver à la même conclusion : la préposition n’a rien à voir avec l’adjectif. Elle sert à introduire un complément du nom. Voyez par vous-mêmes.

  • Les bienfaits spécifiques d’une plante Les bienfaits d’une plante qui n’appartiennent qu’à elle seule.
  • L’amanite tue-mouches a la propriété spécifique d’attirer les mouches… L’amanite a la propriété d’attirer les mouches, propriété qui n’appartient qu’à elle seule….
  • Un effet secondaire spécifique d’un type de médicament Un effet secondaire d’un type de médicament, effet qui n’appartient qu’à lui seul.

On peut faire le même exercice avec les autres exemples fournis et arriver à la même conclusion. Peut-on alors vraiment dire que spécifique se construit avec DE? J’en doute fort.

Mais il y a encore plus intrigant, comme on dit chez-nous (ailleurs on dirait : mystérieux, bizarre). Comparez ces deux exemples fournis par Termium : des effets spécifiques à une politique et un effet secondaire spécifique dun type de médicament. Pourquoi spécifique commande-t-il À dans le premier exemple et DE dans le second?… Serait-ce que ces deux prépositions sont interchangeables? Qu’un adjectif peut se construire avec deux prépositions différentes tout en ayant le même sens?

Spontanément je dirais NON. Mais cela n’est pas une démonstration, c’est une affirmation. À la mode des régents, est-il besoin de le rappeler. La chose serait possible toutefois si le sens de spécifique n’était pas celui que Termium et la BDL, entre autres, lui attribuent, à savoir « qui est propre à une espèce ou à une chose, et à elle seule ». Soit. Mais quels autres sens pourrait-il avoir alors?

Les synonymes de spécifique

Quand, au cours d’une conversation, l’adjectif spécifique vous vient tout à coup à l’esprit, vous ne vous demandez pas si un autre adjectif ne ferait pas mieux l’affaire, ne serait pas plus pertinent, plus juste. Il vous vient à l’esprit. Vous l’utilisez. Point, à la ligne.

Se rabattre sur spécifique à la première occasion, ne serait-ce pas signe d’un manque de vocabulaire?… Possible. Si tel était le cas, quel pourrait donc être cet adjectif que l’on remplace allègrement, depuis le milieu du XXe siècle, par spécifique, et ce, sans se demander si l’adjectif rend bien l’idée que l’on veut exprimer? Pour le savoir, il suffit de s’y mettre. Étant donné que d’autres ont déjà fait ce travail, pourquoi ne pas profiter de leur labeur? Voyons ce qu’ils en disent.

Dans l’ouvrage de Henri Bénac (Dictionnaire des synonymes, Librairie Hachette, Paris, 1956), l’adjectif spécifique brille par son absence. Un oubli?… L’absence de synonyme?…  Je ne saurais dire. Chose certaine, si tel était le cas en 1956, il n’en est plus de même de nos jours.

  • Termium, par exemple, nous dit « Selon le sens, […] il a comme synonymes les adjectifs caractéristique, propre, particulier, déterminant, essentiel, principal, fondamental, typique, significatif, majeur. »
  • La BDL, pour sa part, nous dit : « On lui préférera, selon le contexte, les adjectifs précis, clair, explicite, exact, juste, concis, détaillé, déterminé ou formel
  • Le Grand Druide des synonymes, (Éditions Québec Amérique inc., Montréal, 2001), nous propose : caractéristique, déterminant, distinctif, particulier, propre, spécial, typique. Soutenu sui generis.
  • Ceux qui ne jurent que par Internet sont les grands gagnants. J’ai trouvé un site où l’on propose encore plus de synonymes, 16 pour être plus précis : caractéristique, déterminé, différentiel, distinct, distinctif, ethnique, idiopathique, individuel, irréductible, original, particulier, précis, représentatif, spécial, sui generis, topique.  Vous avez donc l’embarras du choix.

Ces adjectifs sont-ils interchangeables? Est-ce que, par exemple, principal peut remplacer caractéristique? Est-ce que concis peut remplacer détaillé? Est-ce que irréductible peut remplacer idiopathique? NON. C’est dire que spécifique n’a pas toujours le même sens; que l’utilisateur de l’adjectif lui attribue le sens qu’il croit que cet adjectif possède, mais qui n’est pas nécessairement celui que son lecteur lui attribuera d’emblée (6). Cet adjectif n’aurait le sens que les dictionnaires lui attribuent que s’il employé de façon absolue, comme dans « Nous mettrons en place des mesures spécifiques pour protéger cette espèce menacée. »

Devant un emploi aussi abusif de spécifique, il y a lieu de se demander si la langue n’y perd pas au change. La question se pose, mais le fait est indéniable : spécifique est utilisé à toutes les sauces.

D’où nous vient donc cette manie?

De l’anglais, diront certains. Il faut savoir que l’anglais a le dos large. On lui impute souvent la responsabilité de nos travers linguistiques. Et ce, sans autre forme de procès. Surtout quand le mot français ressemble, à s’y méprendre, au mot anglais. C’est précisément ce que fait Étiemble, cité par Paul Dupré.. Il dit à propos de spécifique dans facteurs d’attirance spécifique :

Cela est inadmissible : ainsi employé en français, spécifique n’est qu’un vulgaire américanisme calqué sur specific, lui-même n’étant qu’un mot là-bas aussi flou, aussi usé que chez nous formidable ou sensass!

Ce serait donc un américanisme de mauvais goût, foi d’Étiemble!… Un faux ami, quoi! (faux ami : terme d’une langue étrangère qui présente une ressemblance graphique ou phonique avec un terme de la langue maternelle, mais ne possède pas le même sens)! En voici quelques exemples :  to demand ≠  demander; anxious ≠  anxieux; actually ≠  actuellement; pamphlet ≠  pamphlet,etc… Ne serait-ce pas aussi le cas de specific et spécifique?…

Dupré est moins catégorique. Selon lui, « spécifique comme synonyme de particulier est tout à fait abusif ».

Non seulement l’USAGE a-t-il fait fi de ces commentaires, qui datent d’avant 1972, mais il a pris l’habitude, à tort ou à raison, de lui adjoindre, de lui coller la préposition À ou DE. L’USAGE peut-être, mais pas les dictionnaires courants. Eux, se font toujours tirer l’oreille. À tort ou à raison.

Admettons, pour les besoins de la cause, que c’est sous la pression de l’anglais que le français emploie si fréquemment l’adjectif spécifique. Comme en font preuve les deux extraits suivants tirés d’un documentaire (traduit). récemment présenté à la télévision, sur le travail des contrôleurs aériens :

  • « le but est de s’assurer que les avions ont des distances spécifiques entre eux »;
  • « même si parfois ce jargon [celui que parlent entre eux le pilote et le contrôleur] peut paraître à lui seul une langue spécifique ».

Un bon traducteur aurait sans doute dit : « le but est de s’assurer que les avions gardent entre eux les distances réglementaires »; ou encore « même si parfois ce jargon peut être considéré comme une langue en soi ». Faut-il en conclure que le phénomène traduction serait le grand responsables d’un tel abus? La chose est possible, car quel équivalent français vous vient à l’esprit quand vous entendez ou que vous lisez  specific? La réponse saute aux yeux, c’est spécifique.

Ceux qui tiennent mordicus à incriminer l’anglais appelleront à la barre la construction anglaise specific TO... (7) Mais cela ne vaudrait que dans le cas de spécifique À…! La construction spécifique DE…., elle, qu’a-t-elle à voir avec l’anglais? Là, on est à court d’arguments : le Merriam-Webster ne fournit aucun exemple d’emploi de specific OF…; pas plus d’ailleurs que The BBI Dictionary of English Word Combinations (1997).

Pourquoi de nos jours construit-on spécifique tantôt avec À, tantôt avec DE?

Pourquoi ne peut-on pas utiliser indifféremment À et DE? Ne serait-ce pas parce que cela dépend du sens que vous attribuez mentalement à cet adjectif? Ce qui revient à dire que vous l’utiliseriez en lieu et place d’un autre adjectif qui a, selon vous, le même sens et qui, lui, commande telle ou telle préposition. Si cet adjectif que vous avez en tête — mais que vous n’utilisez pas — est « caractéristique », vous vous sentirez obligé d’employer DE, car caractéristique À ne se dit pas. Si, par contre, c’est « propre » ou « particulier » qui correspond à l’idée que vous voulez exprimer, vous emploierez spontanément la préposition À, car propre DE ne se dit pas. Pas plus que particulier DE. Simple, n’est-ce pas? Oui, mais qu’arrive-t-il si le lecteur perçoit dans l’adjectif spécifique que vous utilisez non pas l’idée de caractéristique mais plutôt celle de propre?… Il ne pourra qu’être décontenancé par votre choix de préposition. Votre choix lui paraîtra choquant. N’allez pas penser que choquant est ici un « vulgaire américanisme », un calque de shocking. Je l’utilise dans son sens vieilli : « Qui étonne désagréablement » (NPR dixit). Ce que les apparences peuvent être trompeuses parfois! N’est-ce pas?

CONCLUSION

Que conclure au terme de ce long parcours? Dois-je considérer que spécifique se construit bel et bien avec une préposition et que cette dernière peut être À ou  DE et qu’à ce titre il me faudra l’inclure dans la nouvelle édition de mon ouvrage sur les prépositions?…

Je n’aime pas l’idée d’y préciser que spécifique se construit avec une préposition quand aucun dictionnaire courant n’accepte une telle construction. — Et ce, même si je reconnais qu’un dictionnaire n’est pas une Bible. — Et la construction avec DE me semble la plus problématique des deux, car ce DE, dans les exemples cités par les dictionnaires, sert plutôt à introduire un complément du nom. C’est dire que la simple juxtaposition de la préposition DE et de l’adjectif ne traduit pas nécessairement l’existence d’un lien grammatical. Dans le cas de spécifique À, la situation est différente : un complément du nom n’est plus introduit par cette préposition. On pourrait alors dire que spécifique se construit avec À, si, et seulement si,  le sens que l’on attribue à cet adjectif n’est pas celui que lui reconnaissent les dictionnaires, à savoir «qui est propre à une espèce ou à une chose, et à elle seule ».

Dans la prochaine édition de mon ouvrage sur les prépositions, j’inclurai donc l’adjectif spécifique et y indiquerai que certains l’utilisent suivi de la préposition À ou DE. Mais je prendrai soin d’y ajouter une remarque précisant que cette préposition n’est pas nécessairement commandée par cet adjectif; que le choix de la préposition correspond en fait à celui qu’exige le synonyme que le rédacteur a en tête, par ex. caractéristique DE, propre À; et aussi que spécifique peut être suivi d’une de ces deux prépositions, sans que cette dernière soit commandée par l’adjectif en question.

Question de me dédouaner aux yeux des puristes.

Question de mettre en garde les laxistes.

Bref, si vous voulez être compris sans difficulté par vos interlocuteurs ou vos lecteurs, pensez-y à deux reprises avant d’employer spécifique. Vous devriez peut-être lui préférer un adjectif plus approprié, plus juste. Sauf si ce que vous voulez exprimer signifie bel et bien : « propre à une chose et à elle seule ».

Maurice Rouleau

(1)   « La préposition À devant le complément déterminatif servait aussi, par continuation d’un usage qui remonte au bas latin, à marquer la possession : Fille AD un compta de Rome la ciptet (Alexis, 42) ― Le filz AL rei Malcud (Rol. 1594).― Et fille A un duc d’Alemaigne (Floire et Blancheflor, 2151). Il nous reste quelques traces de cette construction, devenue provinciale ou très familière : la bête à bon Dieu, la barbe à papa, c’était un bon ami à moi. (Le Bon Usage, 11e éd., # 347)

« À marquant la possession se trouve dans quelques locutions figées : la bête à bon Dieu, le denier à Dieu, la vache à Colas (= le protestantisme), la barque à Caron, la vigne à mon oncle (= une mauvaise excuse, une mauvaise défaite). ― Cet emploi de À, qui est un archaïsme, est fréquent dans la langue populaire : il se rencontre aussi dans l’usage familier : Un fils à papa. Le champ à Jean-Pierre. ― Seriez-vous point le fils à Jean? (A. France) ― C’est le fils à Lemarié! (R. Bazin)… C’étaient de petites actrices, ou des maîtresses d’amis à mon père, ou des amies à mon père. (P. Léautaud). (Le Bon Usage, 11e éd., # 2275)

(2)  Si l’on en croit les données brutes de Google, obtenues le 2 nov. 2016, spécifique À… serait deux fois moins utilisé que spécifique DE… : 29,8 millions contre 62,8 millions. Ces fréquences ne disent toutefois rien sur le rapport qui existe entre l’adjectif et la préposition. Elles ne sont que le reflet de la fréquence de la juxtaposition de ces deux mots. Et de rien d’autre.

Mais ces données sont-elles fiables, crédibles? Il faudra bien qu’un de ces jours je m’y attarde, car nombreux sont ceux qui font référence aux fréquences observées sur ce site, sans nécessairement en saisir toute la portée. Moi, y compris.

(3)  Spécifique deLes caractères de la durée sont ceux des processus structuraux et fonctionnels qui sont spécifiques D‘un certain type d’organisation.  (CARREL,L’Homme, 1935, p. 209).

        Spécifique àNous aurons à nous demander si et comment les effets spécifiques À ces régimes se retrouvent dans les comportements de l’économie dominante.  (PERROUX, Écon. XXe s., 1964, p. 51).

(4)  Quand, dans un texte, je rencontre les mots épicène ou paradigme, je ne suis jamais certain du sens que le rédacteur leur attribue, sauf quand il prend soin de préciser le sens qu’il lui donne. Voici quelques exemples d’emploi de ces deux mots.

ÉPICÈNE

  • Le masculin l’emporte sur le féminin en orthographe. Cette différence peut être effacée par le langage épicène.
  • Dans ce document, le masculin est utilisé à titre épicène.
  • La rédaction épicène, c’est l’art de rédiger des textes qui donnent une égale visibilité aux femmes et aux hommes, tout en préservant une facilité de lecture.
  • bouquin au personnage épicène. 

PARADIGME

  • Au fait, qu’est-ce qu’un paradigme ? Le mot vient du grec paradeigma qui signifie « modèle » ou « exemple ».
  • Du grec paradeigma, paradigme désigne « Ensemble de connaissances généralement admises à une époque donnée par la communauté scientifique et formant un corpus théorique. »
  • Le paradigme depuis 25 ans est de garantir l’isolement de ces tribus, explique M. Walker.
  • Kuhn a énoncé une théorie du paradigme dans laquelle il tente de distinguer entre deux acceptions de ce concept. « Le terme paradigme est utilisé dans deux sens différents.
  • La recherche qualitative/interprétative épouse le paradigme interprétatif, en particulier l’approche naturaliste, en tentant de comprendre les phénomènes à l’étude à partir des significations que les acteurs de la recherche leur donnent dans leur milieu naturel.
  • En France, depuis 1945, nous pouvons opposer en sociologie deux périodes ( Marcel Gaucher parle de basculement de paradigme) distinctes et même opposées dans leur façon de penser la sociologie…
  • Spécialiste de Zhuang Zi et de la philosophie chinoise, Jean-François Billeter nous invite dans ce petit ouvrage à une réflexion féconde et profonde, à un « changement de paradigme« .

(5) Les fréquences d’occurrence de l’adjectif spécifique suivi d’une préposition autre que À et DE (en date du 4 déc. 2016) ne sont pas négligeables :

  • « spécifique EN » :              497 000
  • « spécifique ENTRE » :         77 000
  • « spécifique AVEC » :         304 000
  • « spécifique PARMI » :         26 100
  • « spécifique DANS » :         466 000
  • « spécifique POUR » :         754 000

(6)  Voici des exemples fournis par la BDL, où l’adjectif spécifique a été remplacé par un adjectif moins passe-partout, plus pertinent :

  1. Le ministre a reçu comme mandat spécifique formel de réviser les lois et règlements touchant l’accès à l’information.
  2. Nous ne sommes pas au courant de la raison spécifique exacte de son congédiement.
  3. Cette disposition de la loi n’est pas suffisamment spécifique explicite.

(7)  Avez-vous idée de l’évolution de la fréquence d’emploi de specific TO… au cours des siècles?  Si vous voulez la connaître, cliquez ICI.  N’êtes-vous pas surpris de voir que specific TO est n’est pas aussi vieux qu’on pourrait le croire; que son utilisation croissante rappelle étrangement celles de spécifique À et de spécifique DE? Moi, oui.

Ces données sont difficilement compatibles, me semble-t-il, avec que l’idée spécifique À… est le calque de specific TO.  Mais passons.

Publié dans Préposition imposée | 9 commentaires

Spécifique DE… / Spécifique À… (1 de 2)

 

Est-ce que cela se dit?…

(1)

 

Une bonne amie à moi me dit avoir lu que spécifique se construit apparemment aussi bien avec À qu’avec DE. Je sens dans sa voix une interrogation. Elle se demande sans doute ― ou me demande-t-elle, mine de rien ― si ces constructions sont récentes, car il n’en est fait mention ni dans mon ouvrage sur l’emploi des prépositions en français, intitulé « Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec? » (2002), ni dans Le prépositionnaire (2003), de Françoise Bulman. L’adjectif spécifique n’y figure tout simplement pas!… Pas plus d’ailleurs que dans des ouvrages un peu moins récents, tels que Est-ce à ou de? (1959), d’Émilie Lasserre, ou encore Quelle préposition? (1977), de Maurice  Grevisse. Aurait-on oublié de l’y inclure ou aurait-on jugé qu’il ne devait pas y être?… Seuls les auteurs de ces ouvrages sauraient dire. Comme  je suis l’un d’eux, je me sens tacitement interpellé. De façon d’autant plus urgente que je suis à mettre la dernière main à sa deuxième (ou seconde) édition, qui paraîtra en 2017, sous un nouveau titre : Le Rouleau des prépositions. (1)

Comment être sûr que spécifique admet les prépositions À et DE? Comment être sûr que, si j’utilise l’une ou l’autre, je ne me ferai pas taper sur les doigts par mon réviseur? Autrement dit, est-ce que cela se dit?

Étant donné que la problématique soulevée ici concerne bien plus que le seul adjectif spécifique, je vais profiter de ce cas particulier pour élargir le débat, pour ratisser un peu plus large.

Est-ce que cela se dit?

Poser la question, c’est admettre implicitement que cela peut ne pas se dire; qu’en français il pourrait y avoir une bonne et une mauvaise façon de faire. Si tel est le cas, où est consignée cette bonne façon? Qui décide que telle ou telle façon est bonne? Que telle ou telle autre est mauvaise? Cette bonne façon peut-elle, avec le temps, devenir mauvaise? (2) Ou inversement, une mauvaise peut-elle devenir bonne? (3) Se pourrait-il que la bonne façon varie selon la source consultée? (4) Si tel est le cas, qui faut-il croire?…

La double construction,  spécifique DE et spécifique À, me sert ici de point de départ ou, si l’on préfère, de prétexte.

Pouvons-nous utiliser la langue comme bon nous semble?

NON. En théorie, du moins. Tous les professeurs de français vous le diront. Faut dire que leur opinion est fortement biaisée. Car, si tel était le cas, ils se retrouveraient sur-le-champ sans emploi. Mais trêve de balivernes!

Ce que les professeurs de français  font, et ont toujours fait, c’est nous apprendre à nous exprimer correctement, à l’oral comme à l’écrit, à utiliser les mots de la bonne façon. Il n’est donc pas question que quelqu’un prétende que c’est SA façon à lui de faire qui est la bonne ― sauf si c’est un régent ou quelqu’un qui se considère tel ―, car cela reviendrait à dire qu’il y a autant de bonnes façons que de locuteurs! Tous savent que tel n’est pas le cas. Nous l’avons déjà vu, une langue, c’est un

« ensemble de sons (langue parlée) et de signes (langue écrite ou gestuelle) conventionnels,  codifiés peu à peu par l’usage, qui constitue un système d’expression et de communication commun à un groupe social (communauté linguistique). »

Les mots conventionnels, codifiés, usage, groupe social indiquent clairement qu’il y a une façon de faire qui doit être respectée, sinon la communication devient impossible. Et pour désigner cette réalité, on utilise le mot NORME, forme francisée du mot latin norma, qui signifie « Règle, loi, modèle ».

Qu’entend-on aujourd’hui par NORME?

C’est le Larousse  qui, d’après moi, donne la meilleure définition, celle qui est la plus immédiatement compréhensible par le commun des mortels, dont je suis :

  1. Système d’instructions définissant ce qui doit être choisi parmi les usages d’une langue si on veut se conformer à un certain idéal esthétique ou socioculturel. (La norme se confond alors avec le « bon usage ».)

  2. Moyenne des divers usages d’une langue à une époque donnée. (La norme correspond alors à l’institution sociale que constitue la langue.)

Autrement dit, la NORME, c’est ce qui, dans la langue, constitue la façon, la plus généralement reconnue, de prononcer les mots, de les écrire et de les associer. Pour un professeur, la norme, c’est LA « bonne » façon de dire et d’écrire, la seule et unique façon de faire, celle que lui pratique et « professe ». À défaut de quoi, l’élève se fait reprendre, se fait dire qu’il a commis une « faute ». Et ce que le professeur dit n’est évidemment pas discutable : lui, connaît (ou est censé connaître) la norme.

Où trouver cette NORME?

Quand, dans le dictionnaire Larousse, je lis que la norme se confond alors avec le « bon usage », je ne peux m’empêcher de penser à la fameuse grammaire de Maurice Grevisse ― reprise par son gendre André Goosse ― dont le titre est précisément Le Bon Usage. C’est donc dans la grammaire qu’on devrait trouver LA bonne façon de faire, relativement aux seuls aspects de la langue qui ressortissent à son domaine, cela va sans dire.

Quand je lis que la norme correspond alors à l’institution sociale que constitue la langue, comment puis-je ne pas penser aux dictionnaires, ces ouvrages qui se veulent les dépositaires de la langue, de celle que parle un groupe donné? Ce sont eux les dépositaires de l’USAGE. Du moins, de ce que chacun d’eux considère comme l’USAGE!

Quel serait donc la bonne façon ― celle qu’admet la NORME ― d’utiliser l’adjectif spécifique…?

Cet adjectif doit-il s’employer seul? Ou, commande-t-il l’emploi d’une préposition? Et le cas échéant, de quelle préposition peut-il s’agir? Est-ce À, DE, EN, PAR, POUR, SUR ou AVEC?

            Le Bon Usage n’en souffle mot. Ce problème ne serait donc pas d’ordre  grammatical. Ou s’il l’est, il ne mérite pas qu’on s’y attarde. Soit. Et les dictionnaires, eux?… Ici, il faut faire une distinction entre dictionnaires d’autrefois et dictionnaires d’aujourd’hui.

Dans les Dictionnaires d’autrefois, [regroupement d’ouvrages parus entre 1606 et 1935], spécifique n’est jamais utilisé autrement que de façon absolue, c’est-à-dire sans complément. On y lit même que spécifique « ne se dit guère qu’en ces phrases : Différence spécifique. Vertu spécifique. Qualité spécifique. Remède spécifique. Pesanteur ou gravité spécifique. » Cet adjectif est donc sémantiquement complet. Il dit tout ce qu’il a à dire, sans aide, sans complément. C’est du moins la lecture que j’en fais. Tout comme belliqueux dans Pierre est belliqueux, mais pas comme enclin dans Pierre est enclin… Enclin à quoi, se demande-t-on inévitablement?

Qu’en disent les dictionnaires d’aujourd’hui? Le Petit Larousse 2012 et le Petit Robert 2017, par exemple? Dans le premier, on ne l’utilise que de façon absolue (ex. nom spécifique), exactement comme dans les Dictionnaires d’autrefois. Toutefois, dans sa version en ligne, on y trouve un autre exemple : L’odeur spécifique du formol. Dans le Petit Robert, l’adjectif est utilisé soit de façon absolue (ex. Différence spécifique), soit suivi d’un syntagme prépositionnel (préposition +  régime) : L’odeur spécifique du cuir neuf. Il n’en faut pas plus pour que certains s’imaginent, à tort ou à raison, que spécifique se construit avec DE. Et uniquement avec cette préposition, car on ne trouve aucune trace de spécifique À

L’emploi de spécifique a donc changé avec le temps. Il ne s’utilise plus uniquement de façon absolue comme autrefois; il peut, à l’occasion, être suivi d’une préposition et cette préposition est toujours DE. C’est ce que les dictionnaires nous disent. Ou du moins, c’est l’interprétation qu’on peut en faire. Au point que certains vont même jusqu’à condamner l’emploi de À, parce que le dictionnaire n’en fournit aucun exemple… (5) Ont-ils raison ou tort?… C’est à voir.

Vous aurez remarqué que j’ai écrit « être suivi d’une préposition » et non pas « commander une préposition ». Il y a, entre ces deux énoncés, une énorme différence. Avant de dire que spécifique commande l’emploi de DE, il me faut pouvoir répondre à une question beaucoup plus fondamentale : Se peut-il que la préposition DE n’ait rien à voir avec l’adjectif qui la précède? Dans le cas qui nous intéresse, se peut-il que la préposition DE ne soit pas commandée par spécifique? Qu’en fait elle introduise le complément du nom qui précède l’adjectif, dans ce cas-ci odeur?… Voyons voir.

Si je dis L’odeur agressive du formol ou encore L’odeur agréable du cuir neuf, est-ce que l’emploi de la préposition DE est commandé par l’adjectif? NON. Dans ces deux exemples, la préposition DE n’a rien à voir avec l’adjectif, elle ne s’y trouve que par accident. Ce DE introduit en fait un complément du nom. C’est « l’odeur du formol » qui est agressive; c’est « l’odeur du cuir neuf » qui est agréable. Alors… pourquoi n’en serait-il pas de même dans L’odeur spécifique du cuir neuf (ou L’odeur spécifique du formol)? Une construction identique ne devrait-elle pas appeler une conclusion identique?… Pour moi, cela est d’autant plus évident que spécifique signifie « Propre à une chose et à elle seule ». Dire L’odeur spécifique du cuir, c’est dire que le cuir a une odeur qui le caractérise, qui le distingue de tous les autres, qui lui appartient en propre. C’est « l’odeur du cuir » qui est spécifique. Le DE, contenu dans l’article contracté DU, ne doit rien à l’adjectif en question. C’est sans doute la raison pour laquelle, dans les dictionnaires d’autrefois, il n’est jamais dit que spécifique se construit avec DE. Chose certaine, c’est la raison pour laquelle moi, je ne l’ai pas inclus dans mon ouvrage publié en 2002. Ce n’était donc pas un oubli de ma part, mais une décision réfléchie.

Qu’en sera-t-il dans la nouvelle édition, qui sortira en 2017?… Il est encore trop tôt pour le savoir. D’autres aspects de la question sont encore sans réponse. Et ils doivent  être clarifiéS pour que je puisse prendre une décision bien éclairée.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)  Cette édition sera bien différente de celle que vous pouvez consulter actuellement en ligne, sous le même nom.

(2)  Dans Le Bon Usage (11e éd., # 1375), on peut lire : « Nombre de verbes aujourd’hui intransitifs ou transitifs indirects étaient autrefois transitifs directs ou vice versa. »  Ex. Il pouvait leur empêcher le passage (Vaugelas) ne se dit plus aujourd’hui; il faut dire défendre ou interdire qqch à qqn. Ce qui était « bon » est donc devenu « fautif »!

(3)  Il fut un temps où il était interdit de parler de mesures drastiques. Seul un remède pouvait être ainsi qualifié. Drastique au sens de draconien était un anglicisme. Donc, à proscrire (du moins au Québec). Il fallait dire des mesures draconiennes. Aujourd’hui, on admet, sans restriction, des mesures drastiques. Ce qui était « fautif » est donc aujourd’hui « bon »!

 (4)  J’ai déjà publié un billet sur les divergences entre Le Petit Larousse et Le Petit Robert, ouvrages pourtant censés décrire le même USAGE. Voir ICI.

(5)  Que penser de l’absence, dans les dictionnaires courants (Le Petit Larousse 2012 et Le Petit Robert 2017) d’un mot ou d’un exemple d’emploi d’un mot? Doit-on en conclure qu’il ne s’utilise pas parce que les mots qu’on peut employer se doivent d’y être? Certains le pensent. D’autres, pas.

Les mots familiarisation et zoothérapie, par exemple, font certainement partie de votre vocabulaire actif, celui auquel vous recourez spontanément quand le besoin se fait sentir. Nul besoin de consulter votre dictionnaire, car vous savez comment les écrire et vous en connaissez le sens. Mais si jamais vous aviez un doute sur la graphie de l’un d’eux ou sur son sens exact, n’iriez-vous pas consulter votre dictionnaire, comme on vous l’a appris dans votre jeunesse?…  Et que trouveriez-vous? Absolument rien. Ni l’un ni l’autre ne s’y trouvent. Et pourtant vous les utilisez sans crainte de vous faire taper sur les doigts. Alors… tirez la conclusion qui s’impose.

Le terme zoothérapie a déjà eu sa place dans Le Petit Larousse, celui de l’an 2000, par exemple. Mais les rédacteurs de ce dictionnaire ont depuis jugé qu’au sens qu’on lui attribuait alors (celui de Médecine vétérinaire), ce terme n’était plus utilisé du tout, qu’il n’avait plus sa place dans leur ouvrage. D’où, j’en suis presque sûr, son absence de l’édition de 2012. Soit. Mais ces mêmes rédacteurs ― on pourrait en dire autant de ceux du Petit Robert ― ne connaissent-ils pas l’« approche qui utilise la présence d’un animal pour aider les personnes souffrant de difficultés diverses à améliorer leur condition ou à augmenter leur qualité de vie et leur confort »? Ils le devraient pourtant. C’est le sens que les usagers d’aujourd’hui attribuent au terme zoothérapie. Mais ce terme n’y figure pas. Que le dictionnaire soit en retard sur l’USAGE n’est que normal. Il faut qu’un mot soit utilisé avant qu’on dise qu’il s’utilise. Mais pendant combien d’années doit-on attendre avant de voir le dictionnaire rattraper l’USAGE? Zoothérapie fait pourtant partie de mon vocabulaire actif depuis bien des années et il n’est dans aucun dictionnaire.  C’est dire que condamner l’usage d’un mot, d’une construction parce que le dictionnaire n’en fait pas mention est une décision qui ne tient tout simplement pas la route. Que certains réviseurs se le disent!

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Publié dans Préposition imposée | 4 commentaires

Intelligent et Biométrique

 

Attachez vos tuques!

Les smartphones biométriques s’en viennent!

La néologie en marche

(4)

Vous l’ignoriez peut-être, mais on nous annonce la fin des cartes de crédits et même celle des passeports, et leur remplacement par le smartphone biométrique. Et ce, d’ici l’an 2030.  Aussi bien dire que c’est pour demain. Il n’en fallait pas plus pour me faire réagir.

Vous vous doutez bien que ce n’est pas le recours à cette technologie qui me titille, mais bien plutôt les mots utilisés pour en parler. Le téléphone, que l’on dit aujourd’hui intelligent (!!), deviendra biométrique (!!)

INTELLIGENT

Il est aujourd’hui possible de se prendre en photo en utilisant son téléphone intelligent, ou smartphone comme on dit plus couramment en France.

Ce téléphone n’a d’intelligent que le nom, du moins au sens qu’on attribuait à cet adjectif il n’y a pas si  longtemps [avant 1993], à savoir, en parlant d’une personne,  « qui a la faculté de connaître, de comprendre; qui est doué d’intelligence ». Ou en parlant d’une chose : « qui dénote de l’intelligence » (un visage intelligent, une réponse intelligente ». Quand on sait que, par intelligence, on entend « l’ensemble des facultés mentales permettant de comprendre les choses et les faits, de découvrir les relations entre elles et d’aboutir à la connaissance conceptuelle et rationnelle »  et qu’on entend dire d’un téléphone qu’il est intelligent, il y a de quoi être soufflé. Cet adjectif a, de toute évidence, pris du galon. Il n’a plus le seul sens qu’on lui connaissait.

Cela semble s’être produit en 1993. Dans le Nouveau Petit Robert (NPR) paru cette année-là, à l’entrée intelligent, on note un changement. Un ajout, devrais-je dire. Cet adjectif s’utiliserait également « PAR EXTENSION ». On ne précise toutefois pas le sens qu’il faut alors lui attribuer; on ne fait que citer en exemple cette phrase : « une cité intelligente”  équipée de réseaux câblés, monétique, informatique, etc. » (Le Point, 1989).  À remarquer que le journaliste a eu la délicatesse de mettre cet adjectif entre guillemets, signalant ainsi à ses lecteurs qu’il en faisait un usage particulier. Le NPR attribue en plus à cet adjectif un sens qui relève de l’informatique : « Qui possède des moyens propres de traitement et une certaine autonomie de fonctionnement par rapport au système informatique auquel il est connecté. Un terminal intelligent. » Cette définition n’est pas, selon moi, marquée du sceau de la limpidité. J’ai nettement l’impression, peut-être à tort, qu’on y définit non pas intelligent mais bien terminal intelligent. Soit dit en passant, cette définition, plutôt alambiquée, se retrouve inchangée, d’édition en édition, et ce,  jusque dans cellle de 2010! Les rédacteurs du Robert devaient donc en être très satisfaits! Ce qui n’est toutefois pas mon cas. Je préfère, et de loin, celle que le Petit Larousse en donnait  déjà en l’an 2000. Jugez par vous-mêmes : « Se dit d’un bien dont la maintenance ou le fonctionnement sont assurés par un dispositif automatisé capable de se substituer, pour certaines opérations, à l’intelligence humaine. »

Il n’y a pas à se surprendre de voir apparaître en 1993 ce nouvel emploi de l’adjectif intelligent, car on parlait déjà à ce moment-là d’intelligence artificielle (I.A.). Ce terme, traduction littérale de artificial intelligence, créé en 1956, aurait même, paraît-il, vu le jour avant la chose!

On désigne par I.A. la « partie de l’informatique qui a pour but la simulation de facultés cognitives afin de suppléer l’être humain pour assurer des fonctions dont on convient, dans un contexte donné, qu’elles requièrent de l’intelligence ». Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est l’intelligence pour un informaticien. Le fait qu’un ordinateur travaille plus vite ou encore plus longtemps sans se fatiguer n’est pas ce que j’appellerais « être intelligent ». Prétendre que Deep Blue  est « intelligent » parce qu’il a pu tenir tête à Kasparov, c’est oublier qui a programmé ce superordinateur qui, comme tous les autres, fonctionne en simple code binaire. Mais passons.

L’adjectif intelligent ne serait-il pas galvaudé?

Pour le savoir, rien de tel que de relever des occurrences d’emploi. Voici des exemples de ce que, de nos jours, on qualifie sans vergogne d’« intelligent » :

De nos jours, tout semble pouvoir être dit intelligent. Mais sauriez-vous dire pourquoi on les qualifie ainsi? Est-ce que, par exemple, le siège d’auto et le soutien-gorge le sont pour la même raison?…  Ou encore, le papier d’emballage et le téléviseur?…  Moi, j’en serais bien incapable.

Ne les dit-on pas  intelligents simplement parce qu’ils font plus que ce que anciens modèles faisaient ? Qu’il suffit qu’ils fassent appel à une technologie plus avancée pour qu’ils deviennent, du fait même, intelligents!

C’est un peu ce que dit le Petit Robert 2017, en définissant Intelligent de la façon suivante : « Dont le fonctionnement est assuré en partie par un dispositif automatisé ». Vous aurez certainement remarqué la grande différence entre cette définition et celle fournie de 1993 à 2010. On semble avoir les idées plus claires. Qu’une action se fasse automatiquement ― ce qui, biologiquement, est l’équivalent d’un réflexe ― relèverait donc de l’intelligence!… Une forme d’intelligence plutôt élémentaire, est-il besoin de le préciser. Non seulement élémentaire, mais aussi passagère! Saviez-vous que ce qui est dit « intelligent » un jour ne le sera pas toujours? L’intelligence, sous sa forme « artificielle », se perd avec le temps, semble-t-il! C’est du moins ce qu’on en dit :

As machines become increasingly capable, facilities once thought to require intelligence are removed from the definition. For example, optical character recognition is no longer perceived as an exemplar of « artificial intelligence » having become a routine technology. Capabilities currently classified as AI include successfully understanding human speech, competing at a high level in strategic game systems (such as Chess and Go), self-driving cars, and interpreting complex data.(Voir ICI.)

La néologie est vraiment en marche!

BIOMÉTRIQUE

Quiconque s’y connaît un tant soit peu en français pourrait, sans difficulté, dire que biométrique signifie « relatif à… », « qui a rapport à… » ou encore « qui concerne la biométrie. » Ce n’est pas très révélateur, j’en conviens, mais c’est la façon dont la majorité des adjectifs sont définis dans le dictionnaire. Une telle définition nous renvoie obligatoirement au substantif correspondant.

Qu’est-ce donc que la biométrie? La première fois que j’entends ce mot, c’est dans les années 60. Un des cours que je dois suivre à la faculté des sciences est ainsi intitulé. D’entrée de jeu, notre professeur nous apprend que la biométrie, c’est la « science qui applique aux êtres vivants les méthodes statistiques et le calcul des probabilités ». On allait donc apprendre à analyser statistiquement des caractéristiques mesurables (-métrie) relevées chez tout être vivant (bio). Le mot le dit, n’est-ce pas?

Jusqu’à tout récemment, la biométrie n’était pour moi rien d’autre que cette science. Et pas seulement pour moi. En 2004, le NPR ne lui reconnaît toujours que ce seul sens. Alors apprendre qu’un smartphone biométrique se pointe à l’horizon est pour le moins déboussolant. Clairement, biométrie a acquis, à mon insu, une nouvelle signification. Cela se serait produit tout récemment (entre 2005 et 2009), car, dans le NPR 2010, on attribue à ce mot non pas une, mais bien deux acceptions :

  1. [l’ancienne] Science qui étudie à l’aide des mathématiques les variations biologiques à l’intérieur d’un groupe déterminé. Biométrie et anthropologie, et évolution.
  2. [la nouvelle] Analyse des caractéristiques physiques d’une personne (voix, traits du visage, iris, empreintes digitales…), uniques et infalsifiables. La biométrie permet d’identifier un individu.

La seconde acception, en tant que « acception nouvelle donnée à un mot ou à une expression qui existent déjà dans la langue » (Voir ICI.) constitue ce qu’on appelle un néologisme de sens.  Et immanquablement, la même question me revient à l’esprit :  

Ce néologisme était-il nécessaire?

Il ne faut pas être fort en thème pour voir que les deux notions décrites, l’ancienne et la nouvelle, ne sont pas du même ordre, que leurs domaines d’application ne sont pas comparables. Dans le premier, on étudie statistiquement TOUT ce qui est vivant (bio-), aussi bien animal que végétal; dans le second, une partie seulement du monde vivant : UNE PERSONNE, et aucune considération statistique n’est invitée à la fête. Dans le premier, on étudie les traits communs à TOUS les membres d’un groupe déterminé; dans le second, uniquement ceux qui caractérisent UN individu, c’est-à-dire ceux qui permettent de l’identifier.

Autrefois, le dossier d’identification d’un individu se limitait à diverses mensurations (Voir ICI.)  et à deux photos, l’une de face et l’autre de profil. Puis, peu de temps après, les empreintes digitales sont venues s’ajouter. Ces dernières ont vite supplanté en efficacité tous les autres relevés. L’ensemble de ces données constituait ce qu’on appelait alors le signalement anthropométrique. [Anthropométrie désigne la « Technique de mensuration du corps humain et de ses diverses parties. »]

Avec le temps, la technologie a évolué. Elle a permis de mettre en évidence d’autres paramètres qui appartiennent en propre à une personne, et qui ont remplacé les mensurations. Par exemple, la forme du visage ou de la main, la cartographie thermique, les motifs de l’iris, l’ADN, la voix, etc. Étant donné que ces nouveaux paramètres remplissent la même fonction que les anciens, on se serait attendu ce qu’on les désigne du même nom. ―Les automobiles n’ont pas changé de nom parce qu’elles peuvent de nos jours fonctionner à l’électricité. ― Mais tel n’est pas le cas. Ce ne sont plus des données anthropométriques mais bien des données biométriques. Le préfixe bio- a remplacé anthropo– pour dire HOMME! Même l’étymologie commence à souffrir de la modernité…

Est-ce que le fait d’utiliser de nouveaux paramètres pour, dans ce cas-ci, identifier une personne justifie qu’on qualifie ces données différemment? Que l’on recoure à un néologisme de sens? Je n’en suis pas sûr. Il est vrai que, de nos jours, on ne mesure plus le corps de la personne. Les mensurations ne font plus partie du signalement d’un individu. Certains pourraient voir là la raison du changement d’adjectif, du remplacement de anthropométrique par biométrique. Mais c’est oublier que biométrie est composé, tout comme anthropométrie, d’un élément qui vient du grec -metron, qui signifie « mesure ». Alors, pourquoi donner un nouveau nom à une ancienne réalité, sur la seule base que l’on fait appel à une nouvelle technologie pour obtenir les données pertinentes? Veut-on faire chic? Veut-on paraître moderne, plus « de son temps »? Ou veut-on faire accroire qu’on a  inventé quelque chose de nouveau?… Je ne saurais dire.

Ce cas est-il unique? Reste à voir. Dans un prochain billet peut-être…

Maurice Rouleau

(1)   Dans ma jeunesse, on parlait de  ballon-panier et non de basketball, terme encore utilisé en certains endroits.  On parlait également de ballon-volant et non de volleyball, terme que l’on rencontre encore en certains endroits.

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Publié dans Néologie (de sens / de forme) | 1 commentaire

Selfie, Égoportrait, Autophoto (2 de 2)

 

La néologie en marche

(3-b)

 

J’ai terminé le précédent billet en posant la question suivante : « Mais que faire dans le cas d’un néologisme, mot qui, étant donné sa nouveauté, ne figure pas encore dans le dictionnaire? » La réponse fournie : « Il faut attendre que les dictionnaires veuillent bien l’inclure dans leur nomenclature. » était plutôt laconique. Elle demandait une suite. Là voici.

C’est maintenant chose faite. Selfie a, depuis peu, sa place dans le Petit Larousse et le Petit Robert.

  • Selon le Robert, c’est un « Autoportrait numérique, généralement réalisé avec un smartphone et publié sur les réseaux sociaux. »
  • Selon le Larousse, c’est un « Autoportrait photographique, généralement réalisé avec un téléphone intelligent et destiné à être publié sur les réseaux sociaux. »

Oublions pour le moment les différences, marquées en vert et en bleu.  Attardons-nous plutôt à l’adverbe généralement. Comme nous l’avons déjà précisé à propos de la définition que le Merriam-Webster donne de selfie, ce qui suit cet adverbe ne peut pas être un élément définitoire, car un tel élément dit ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est. Il ne peut donc pas être occasionnel. S’il n’est pas un élément définitoire, cet élément ne peut être qu’accidentel, i.e.  qui peut être supprimé sans modifier, sans altérer la nature de la chose. Autrement dit, un selfie, c’est un autoportrait photographique. Point à la ligne. Qu’on l’ait ou pas obtenu en utilisant un smartphone; qu’on ait ou pas affiché la photo sur les réseaux sociaux.

Un peu de narcissisme ou d’égocentrisme avec cela?

Si vous cherchez à en savoir un peu plus sur le mot selfie (anglais ou français!), immanquablement vous tomberez sur des textes où l,on attribue à ce terme un relent de narcissisme ou d’égocentrisme. Rappelez-vous seulement ce que le Merriam-Webster, en disait dans l’historique du mot : « The word selfie,with its suggestions of self-centeredness and self-involvement, was particularly popular with critics who saw this moment as a reflection of the President’s character. » (1)  Obama serait donc un tantinet égocentrique!

Et cette idée est reprise allègrement sans autre forme de procès. J’en veux pour preuve la légende de la photo de Justin Trudeau, dont j’ai parlé précédemment  (Voir ICI.) Elle se lit comme suit : « Le chef libéral Justin Trudeau semble se prêter à l’exercice de l’égoportrait avec beaucoup d’enthousiasme, lui valant parfois l’étiquette de narcissique ». Comme si le fait d’accepter d’être sur le selfie d’un(e) inconnu(e) faisait de celui qui s’y prête un être narcissique! À ce compte-là, il faudrait en dire autant de tous ceux qui acceptent, pour être de leur temps, d’être photographié par le premier venu. Y compris le pape François! (Voir ICI.)

Le Grand Dictionnaire terminologique, ou GDT, emboîte, lui aussi, le pas. Voici comment on y justifie le choix de égoportrait :

Le terme égoportrait est formé de égo-, “soi-même”, et de portrait. Il souligne le côté égocentrique et la valorisation de soi-même qui peuvent être caractéristiques de ce type d’autoportrait.

Qui peuvent être, et non qui sont caractéristiques. C’est dire que ces caractéristiques ne sont pas le fait de tous les égoportraits! À ce compte-là, pourquoi avoir privilégié ce mot s’il ne rend compte que d’une partie de la réalité? Pourquoi ne pas avoir opté pour autoportrait? Auto-, qui vient du grec autos, ne signifie-t-il pas lui aussi « soi-même, lui-même »?…

J’ai même lu que « l’équivalent français autoportrait ne rend pas compte de tout ce que recouvre « selfie » » (Voir ICI.)   Ah bon! Que dit selfie que ne dit pas autoportrait? On se garde bien de le préciser. On se contente d’affirmer sans rien justifier. Une façon de faire qui rappelle, à s’y méprendre, celle des régents… Comme si le simple fait de dire quelque chose conférait à l’énoncé une valeur incontestable, indiscutable!…

J’ai trouvé le même son de cloche, sur un blogue anglais, où c’est égoportrait qui est pris à partie.  On y lit :

I don’t feel that égoportrait and selfie are entirely synonymous (2). Because of the égo prefix, égoportrait might work if you want to shed a negative light on the practice, like in this article. Selfie, on the other hand, doesn’t immediately sound negative to me. Could you imagine casually saying that you’re going to take an égoportrait of yourself for your Facebook profile? I think the OQLF [Office québécois de la langue française] would’ve done well to consider this before backing the word.

Égoportrait aurait, selon ce blogueur, une composante négative (narcissique, égocentrique) que selfie n’aurait pas. Du moins à première vue : « Selfie doesn’t immediatly sound negative to me ».

« Not immediatly »! Vraiment? J’aurais bien aimé qu’il s’y attarde pour que l’on sache dans quelles circonstances il avait cette connotation négative. Mais il n’en a rien fait.

Qu’est-ce qui peut bien se cacher derrière le terme selfie?

Si on trouve à ce mot un air narcissique, égocentrique, c’est, j’imagine, parce que l’essentiel du mot est SELF, qui désigne le moi (the cult of self : le culte du moi) ou qui renvoie à la personne concernée (myself, yourself, himself…). Il n’en faut pas plus pour y voir de l’égocentrisme, du narcissisme, du nombrilisme. Ça, c’est ce qui se voit ou ce qu’on veut bien y voir. Mais y aurait-il quelque chose qui ne se voit pas ou qu’on ne veut pas voir? Quelque chose qui rendrait cette connotation malvenue, déplacée, inopportune? Je ne saurais dire pour le moment. Chose certaine, ce n’est pas parce qu’un mot (adjectif ou nom) commencer par self– qu’il pue obligatoirement le narcissisme. Il suffit de penser à self-timer (dont il a été question précédemment) qui se dit en français retardateur. Et, je vous prie de me croire, ce n’est pas le seul… (3).

Par exemple, pourquoi self-portrait n’est-il pas entaché du relent de narcissisme ou d’égocentrisme qu’on accole à selfie? La seule différence entre ces deux autoportraits ne réside-t-elle pas uniquement dans le fait que le premier fait appel au fusain ou à l’huile et le second à des pixels?…

             Autoportrait, l’équivalent français de self-portrait, ne se voit pas attribuer, lui non plus, une connotation négative. Rembrandt  ou Van Gogh n’ont jamais, à ce que je sache, été taxés de narcissisme, d’égocentrisme, même s’ils ont fait leur autoportrait! Plus d’une fois, d’ailleurs. Mais les gens qui SE tirent le portrait avec leur smartphone, eux, le seraient!…

Qu’a donc selfie pour se voir attribuer une telle connotation?  La réponse se trouve peut-être dans la composition même du mot, composition qui serait mal interprétée. Je m’explique.

SELF / IE

Il existe en anglais plusieurs mots suffixés en ie. Par exemple : birdie, brownie, girlie, laddie, toughie, townie, où le suffixe confère une valeur déterminée au radical qui le précède. Serait-ce le cas de self-ie?… C’est à voir.

Il y en a d’autres où le fameux suffixe est ajouté après troncation du radical et parfois doublement de sa consonne finale. Je pense à : Aussie [Australian : personne qui vit en Australie ou qui en est originaire]; Newfie [Newfoundler : personne qui vit à Terre-Neuve ― Newfoudland en anglais ― ou qui en est originaire]; Movie (moving picture); postie (postman), etc. C’est ce que nous révèle le Merriam-Webster. Autant de mots où le suffixe -ie confère, là aussi, une valeur déterminée (4) au radical tronqué. Serait-ce le cas de  self-ie?… C’est à voir.

Mais laquelle des possibilités est la bonne? Je serais porté à penser que c’est la dernière évoquée.  Compte tenu du sens de selfie, il semble plus que probable que ce  mot  résulte de la troncation de  selfportrait  auquel on aurait ajouté  le suffixe –ie. Si ce que j’avance est vrai, pourquoi selfie (forme après troncation) aurait-il une connotation négative, alors que selfportrait (forme avant troncation) n’en a pas? Poser la question, c’est peut-être y répondre. Si on lui attribue une telle connotation, cela tient sans doute plus à la perception que l’on en a qu’au sens que lui confèrent ses éléments de formation.

À ce compte-là, il y a lieu de se demander si, en français, il n’aurait pas été préférable d’étendre le sens de autoportrait à la photographie, étant donné que portrait désigne déjà la « représentation de quelqu’un par le dessin, la peinture, la photographie, etc. » (Larousse dixit). Mais ce n’est pas la solution qui a été retenue. En France, on a, comme trop souvent, emprunté le mot anglais. C’est la loi du moindre effort!  Ou la manie d’étaler sa modernité! Au Québec, on utilise plutôt égoportait, mot auquel le GDT  attribue également, comme nous l’avons vu, une connotation négative. C’est peut-être pour cette raison que le second équivalent proposé, à savoir autophoto, n’a pas eu le même succès. Et ce, même si auto– est un préfixe nettement plus productif que égo (5). Mais cette connotation négative a-t-elle vraiment sa raison d’être?… Je me le demande.

            Égoportrait réussira-t-il à s’implanter de façon durable? Seul l’avenir nous le dira. Soit dit en passant, on lui préférerait autophoto que je ne monterais pas aux barricades!

Maurice Rouleau

 

(1) « The first-known appearance of selfie in written form occurred in 2002 on an Australian news website, but the word didn’t see much use until 2012. By November 2013, selfie was appearing frequently enough in print and electronic media that the Oxford English Dictionary chose the word as its Word of the Year. This announcement itself led to a significant increase in the use of the word by news organizations, an increase that was further boosted following the December 10, 2013, memorial service for Nelson Mandela, at which American President Barack Obama was caught taking a selfie with Danish Prime Minister Helle Thorning-Schmidt and British Prime Minister David Cameron. The word selfie,with its suggestions of self-centeredness and self-involvement, was particularly popular with critics who saw this moment as a reflection of the President’s character. »

(2)  Le Petit Larousse donne égoportrait comme l’équivalent québécois de selfie. Il est donc vu comme synonyme.  Pour sa part, le Petit Robert  ajoute à la description du terme selfie la remarque suivante : « Au Québec, les mots privilégiés sont égoportrait et autophoto. » Ce sont donc là aussi des synonymes.

(3) Voici d’autres mots où l’élément de composition self- ne confère au mot aucune connotation négative : self-adjusting (à réglage automatique); self-apparent (évident, qui va de soi); self-ignition (ignition spontanée, autoallumage); self-governing  (autonome); self-renewal (renouvellement automatique); self-sacrifice (abnégation), etc.

(4)  Pour en savoir un peu plus sur l’emploi du suffixe -ie, voir le Dictionnaire français-anglais des mots tronqués, de Fabrice Antoine, publié en 2000 (p. 39-41).

(5)  Contrairement à auto-, égo– n’est pas donné, dans le dictionnaire, comme préfixe. Ce qui s’explique d’ailleurs très facilement. Les seuls mots où on le trouve sont au nombre de 2 : égoïsme et égocentrisme auxquels on doit ajouter leurs proches parents (égoïste, égoïstement, égocentrique, égocentriste). Un grand total de 6! Pas très productif, si on le compare à auto– qui, lui, figure dans plus de 150 mots.

 

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