LA RÉVISION, d’hier à aujourd’hui

 

La RÉVISION

vue par Nicolas Boileau (1674) et revue par J.-P. Davidts (1978)

 

Tous ceux qui ont fait des études en français connaissent, j’en suis sûr, L’Art poétique de Boileau (publié en 1674), un poème — que certains disent didactique, d’autres satirique — long de onze cents alexandrins et découpé en quatre chants. Même s’ils en connaissent l’existence, rares sont ceux qui l’ont lu. Il faut l’admettre, son style n’est plus vraiment au goût du jour. Pourtant… il est riche d’enseignements.

J’y ai découvert une quarantaine de vers où il est question de censure. Il ne s’agit pas à proprement parler de révision, me direz-vous, mais ce que fait le censeur se rapproche étrangement de ce que fait le réviseur : il trouve à redire; lui, aurait fait mieux! Pour en apprécier toute la saveur, pensez, pendant que vous le lisez, au travail que le réviseur a fait sur votre dernière traduction et à la réaction que vous avez peut-être eue en lisant ses « corrections ». Voici donc l’extrait en question, tiré du Chant IV.  J’y ai souligné des éléments qui ont tout particulièrement attiré mon attention (les lignes 4 et 28 sont des sauts de ligne).

  1. Je vous l’ai déjà dit, aimez qu’on vous censure [ou révise],
  2. Et, souple à la raison, corrigez sans murmure. [sans rouspéter]
  3. Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend. [dès qu’un réviseur…]
  4. Souvent, dans son orgueil, un subtil ignorant
  5. Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce,
  6. Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.
  7. On a beau réfuter ses vains raisonnements,
  8. Son esprit se complaît dans ses faux jugements;
  9. Et sa faible raison, de clarté dépourvue,
  10. Pense que rien n’échappe à sa débile vue.
  11. Ses conseils sont à craindre; et, si vous les croyez,
  12. Pensant fuir un écueil, souvent vous vous noyez.
  13. Faites choix d’un censeur solide et salutaire,
  14. Que la raison conduise et le savoir éclaire,
  15. Et dont le crayon sûr d’abord aille chercher
  16. L’endroit que l’on sent faible, et qu’on se veut cacher.
  17. Lui seul éclaircira vos doutes ridicules,
  18. De votre esprit tremblant lèvera les scrupules.
  19. C’est lui qui vous dira par quel transport heureux
  20. Quelquefois, dans sa course, un esprit vigoureux,
  21. Trop resserré par l’art, sort des règles prescrites,
  22. Et de l’art même apprend à franchir leurs limites.
  23. Mais ce parfait censeur se trouve rarement
  24. Tel excelle à rimer qui juge sottement;
  25. Tel s’est fait par ses vers distinguer dans la ville,
  26. Qui jamais de Lucain n’a distingué Virgile.
  27. Auteurs, prêtez l’oreille à mes instructions.
  28. Voulez-vous faire aimer vos riches fictions?
  29. Qu’en savantes leçons votre Muse fertile
  30. Partout joigne au plaisant le solide et l’utile.
  31. Un lecteur sage fuit un vain amusement
  32. Et veut mettre profit à son divertissement.
  33. Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages,
  34. N’offrent jamais de vous que de nobles images.
  35. Je ne puis estimer ces dangereux auteurs
  36. Qui de l’honneur, en vers, infâmes déserteurs,
  37. Trahissant la vertu sur un papier coupable,
  38. Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.

Plus je le relis, plus me reviennent en mémoire de bons mais surtout de mauvais souvenirs. En voici quelques-uns triés sur le volet :

  • Dans une de mes traductions médicales, le réviseur a jugé nécessaire de changer chez le neutropénique pour chez la personne souffrant de neutropénie, sous prétexte que seul le substantif neutropénie figurait dans son dictionnaire médical!

Ce réviseur, qui pourtant travaillait dans une société pharmaceutique depuis un certain temps, aurait dû savoir qu’en infectiologie neutropénique s’utilise couramment comme substantif, même si son emploi n’est pas attesté dans son dictionnaire. Comme le disait Boileau, dans des termes un peu durs, je dois le reconnaître :

  1. Son esprit se complaît dans ses faux jugements;
  2. Et sa faible raison, de clarté dépourvue,
  3. Pense que rien n’échappe à sa débile vue.
  • Dans ma traduction d’un texte scientifique, le réviseur a changé tous les car pour des étant donné que!

Clairement la conjonction car ne trouvait pas grâce à ses yeux. Allez savoir pourquoi…  Et Boileau de dire…

  1. Souvent, dans son orgueil, un subtil ignorant
  2. Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce
  3. Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.
  • Un jour, je reçois un coup de fil d’un traducteur qui, sur un ton assez sec, me demande pourquoi j’ai changé « traiter avec des stéroïdes » pour « traité par stéroïdes». Il ne voit pas ce que sa traduction a de répréhensible. La phrase à traduire était : Has the patient been treated with steroids within the last six months?

 Je lui fais alors comprendre que, même si, en français, l’instrumentalité (ce qui est le cas dans la phrase en question) peut s’exprimer de différentes façons (1), l’USAGE a parfois ses préférences. Autrement dit qu’on ne peut utiliser indifféremment l’une ou l’autre, si l’on veut que sa traduction soit idiomatique.

En sidérurgie, par exemple, on ne dira pas traiter avec le froid, mais bien traiter à froid. Un fermier ne dirait pas qu’il a traité son champ par des herbicides, mais bien avec des herbicides. En médical, il en est autrement. Les spécialistes du domaine quand ils utilisent le verbe traiter ou le substantif traitement recourent presque toujours (à plus de 95 %) à la préposition par (V. La traduction médicale. Une approche méthodique).

Autrement dit, si je suis intervenu, c’est que je ne voulais pas que l’on dise que son texte sentait la traduction. S’il est une caractéristique que devrait avoir toute traduction, c’est bien celle d’être idiomatique : laisser croire au lecteur que le texte a été rédigé par un spécialiste du domaine alors qu’en fait il l’a été par quelqu’un qui connaît suffisamment bien la façon qu’un spécialiste a de s’exprimer pour pouvoir l’imiter.

Cela l’a convaincu. Et son ton s’est adouci.

Mais un traducteur connaît rarement celui qui révise son travail. D’où, à ne pas en douter, l’animosité légendaire entre traducteur et réviseur. Certains en viennent même à penser que la révision n’a pas sa place dans le domaine de l’édition. Ni même dans un programme de traduction! (2) Mais ils sont rares, fort heureusement.

Et 300 ans plus tard…

 Et cette animosité, Jean-Pierre Davidts l’a très bien rendue dans son Petit Norbert (1978).

Voyez comment il définit, de façon humoristique, mais non moins réaliste, les termes réviseur et traducteur.

Réviseur [rEVIZOEr] n. (lat. revisor).

Mammifère carnivore (Revisor implacabile L.) de la même famille que le traducteur (V. ce mot) dont il est l’ennemi héréditaire. Le réviseur implacable n’hésite pas à s’attaquer aux petits du traducteur (V. Traduction). C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il est possible de faire la distinction entre ces deux animaux par ailleurs d’apparence semblable. En effet, quand il attaque, le réviseur excrète un épais liquide rouge destiné à paralyser le traducteur. Celui-ci semble néanmoins acquérir une immunité de plus en plus grande à cette toxine et l’on a vu parfois un réviseur terrassé par son opposant. Les traducteurs entièrement immunisés peuvent côtoyer des réviseurs sans manifester d’inquiétude. Certains zoologistes envisagent la possibilité d’un drift génétique qui conduirait éventuellement à la fonte des deux races en une seule. Pline le Jeune parle d’un réviseur apprivoisé par un traducteur (l’authenticité de cette source a été mise en doute). Le réviseur a une alimentation essentiellement liquide, si l’on excepte son goût de carnassier pour les traductions (V. ce mot). Il raffole particulièrement d’un produit qui rappelle le papier par sa couleur et qui dégage une forte odeur que d’aucuns ont qualifée d’enivrante. Un, une réviseur (V. Révision). Loc. et prov. Quand le réviseur n’est pas là, les traducteurs dansent; les subordonnés s’émancipent quand le maître est absent. Jouer avec sa victime comme un réviseur avec un traducteur. ― Être, vivre comme traducteur et réviseur; éprouver de l’antipathie, de la haine l’un pour l’autre. ― Écrire comme un réviseur : d’une manière illisible, désordonnée. Donner sa langue au réviseur : s’avouer incapable de trouver une solution.

Traducteur [tRadyktoeR] n. (lat. traductor).

Mammifère à toison (Traductor scribile, Linnaeus 1775). De taille et d’intelligence variable, cet animal a été très tôt domestiqué par les hommes de langue anglaise pour se faire comprendre de leurs semblables francophones. Zool. Animal diurne, parfois nocturne. A tendance à dormir peu. À l’état sauvage, c’est un animal timide qui vit presque en reclus. Afin de les faire connaître du grand public, le gouvernement canadien a ouvert plusieurs réserves où ils vivent en semi-liberté. Le traducteur se nourrit essentiellement de papier et marque une nette préférence pour les feuilles couvertes de caractères d’imprimerie. Son régime se compose de petites branches (V. Crayon) raison pour laquelle on a longtemps hésité à le classer parmi les rongeurs. Le traducteur manifeste une vive répulsion pour tout ce qui est de couleur rouge exception faite des feuilles d’Urgent (voir ce mot) qui l’attirent inexorablement. Les feuilles de cet arbre constituent un appât très recherché des chasseurs lorsque la saison est ouverte. L’équilibre mental de ce mammifère est instable et il passe rapidement de l’exubérance à la dépression la plus profonde. Tanière du traducteur (V. Section). Traductrice, femelle du traducteur. Petit du traducteur (V. Traduction). Loc. fig. Cela n’est pas fait pour les traducteurs : on peut, on doit s’en servir, l’utiliser. ― Faire le jeune traducteur, être bête comme un jeune traducteur, être étourdi, folâtre. ― Nom d’un traducteur! Juron familier. Par dénigr. Loc. « de traducteur ». Métier, travail de traducteur; misérable, difficile. ― Caractère de traducteur :  très mauvais, hargneux.

Ne vous désolez pas de ne pas connaître Le Petit Norbert.  Ce dictionnaire n’a jamais vu le jour. Je n’en connais que les deux entrées reproduites ci-dessus avec la permission de l’auteur. Ce serait des travaux du temps que l’auteur étudiait en traduction que je n’en serais pas surpris. À la même époque, j’ai dû moi aussi, pendant mes études en traduction, faire un pastiche, mais de Marcel Proust. Comme ces définitions ont été rédigées en 1978, voilà donc près de 40 ans, certains passages en portent la marque, vous l’aurez certainement remarqué. Mais l’essentiel du propos a encore toute sa pertinence.

Aux traducteurs et aux réviseurs, je dirais de ne jamais oublier ce que disait Boileau :

  1. Je vous l’ai déjà dit, aimez qu’on vous censure,
  2. Et, souple à la raison, corrigez sans murmure.
  3. Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend.

Et surtout de tout faire pour faire mentir J.-P. Davidts.

 

Maurice Rouleau

 

(1)   Pour indiquer un rapport d’instrumentalité, le français peut recourir à diverses prépositions, comme en font foi les exemples suivants :

  • à              :   examiner au microscope / broder à l’aiguille
  • avec        :   manger avec ses doigts
  • par          :   obtenir quelque chose par la force
  • dans       :   l’âme s’épure dans l’épreuve / l’aigle étrangle sa proie dans ses serres.

(2)   Le premier jet d’un texte est rarement parfait; il exige presque toujours des retouches, parfois majeures, parfois mineures. Peut-être même encore plus quand il s’agit d’une traduction. Penser autrement (encore pire : ne pas aimer se relire), c’est souffrir d’une maladie, qui ne figure pas encore dans le DSM-5, sous « Troubles de la personnalité », que j’appellerais hypertrophie de l’estime de soi.

Quand un traducteur remet son travail, il le croit parfait. Du moins il le devrait. Alors se faire dire par un inconnu que des « corrections » devraient y être apportées est pour certains comme une gifle au visage. Le regard accusateur d’un autre est rarement le bienvenu. Surtout s’il n’est pas empreint de délicatesse. Force est d’admettre qu’en révision tel est souvent le cas. Non pas que le réviseur veuille nécessairement être indélicat, mais le caractère anonyme de l’opération (le réviseur ne connaît généralement pas le révisé, et vice versa) et, en plus, l’urgence du travail ne permettent pas une approche toute en nuances. C’est dire que la relation entre le réviseur et le révisé (ou traducteur) risque fort d’être tendue; que la « correction » risque d’être fort mal perçue par le révisé. Mais elle n’en demeure pas moins utile.

Il n’y a pourtant rien de mal à penser que son texte puisse être mieux tourné. J’irais même jusqu’à dire que c’est une obligation, ou un « must », comme on dirait en France. L’œil d’un étranger voit ce qui est écrit et non ce que l’auteur pense avoir écrit. Là est toute la différence.

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À nouveau / DE nouveau (3 de 3)

 

Si l’on refait un geste,

le fait-on à nouveau ou de nouveau?

 – 3

Remarque : Un correspondant vient de me faire remarquer que le 3e billet de cette série (1), bien qu’annoncé depuis 2011, est introuvable. Que s’est-il donc passé pour qu’il disparaisse ainsi? Une fausse manœuvre de ma part, fort probablement.          Toutes mes excuses.

Je le republie donc aujourd’hui, légèrement actualisé.  

 

Pour boucler la boucle, il reste à examiner la troisième acception que le Petit Robert 2010 attribuait à la locution à nouveau et lui attribue  en 2018 de façon toujours aussi discrète :

À nouveau   ▫ Par ext. (1864) De nouveau. Il est à nouveau sans travail.   

Celui qui sait lire son dictionnaire comprendra :

  • Que à nouveau avait au départ un autre sens, puisque c’est Par ext. que cette locution en est venue à signifier de nouveau. Ce qui se vérifie facilement : à son apparition dans la langue (i.e. dans le DAF, 6e éd., 1835), la locution adverbiale à nouveau était réservée « à l’usage de la Banque, du Commerce » et signifiait « Sur un nouveau compte. Créditer, débiter, porter à nouveau ». Rien de plus.
  • Que c’est dans un document (impossible à retracer) datant de 1864 (2) que l’on a relevé, pour la première fois, son utilisation avec ce nouveau sens.
  • Que cette datation ne dit pas, formellement, que cet emploi s’est alors imposé dans la langue. Mais on pourrait le penser étant donné qu’aucune marque d’usage qui dirait le contraire (p. ex. : Vx, Vieilli) ne lui est accolée.

Fort de ce que me dit mon dictionnaire, j’en conclus donc :

  1. que je peux utiliser à nouveau au même titre que de nouveau, pour dire tout simplement « une autre fois », et ce, sans qu’on puisse me le reprocher [ce qui ne veut pas dire qu’on ne le ferait pas];
  2. que la connotation attribuée à la locution à nouveau (i.e. d’une manière différente) ne tient plus la route. Autrement dit que l’USAGE a changé!

Est-ce que cela me donne, pour autant, le droit de crier haut et fort : « Que les réviseurs se le tiennent pour dit! » ou encore : « Que les professeurs de révision soient mis au parfum! Et vite. »?…

J’en entends qui déjà se mettent à rouspéter, à regimber. Pour eux, ces deux locutions n’étaient pas, et ne sont toujours pas, interchangeables! C’est ce qu’on leur a enseigné [ce qui, dans leur esprit, ne peut qu’être vérité] et c’est ce qu’ils se sont fait un devoir de proclamer à leur tour, une fois devenus professeurs. Mais ont-ils pour autant raison?

Où se trouve la vérité?

Se pourrait-il que, contrairement à la croyance générale, le dictionnaire ne soit pas le portrait fidèle de l’USAGE? De toute évidence, la question se pose, car, contrairement au Petit Robert 2001, le Petit Larousse 2000 n’attribue à ces deux locutions qu’un seul sens : « une fois de plus ». L’idée que à nouveau signifie « d’une manière différente » n’était déjà plus dans le décor. Elle s’était volatilisée. Du moins, d’après cette source.

 Depuis quand le Petit Robert inclut-il cette troisième acception?

Serait-ce depuis 1993, c’est-à-dire depuis la parution du NOUVEAU Petit Robert, dans lequel tant de choses nouvelles — 4000, au dire même de Josette Rey-Debove (La Presse, Montréal, 19 septembre 1993) — ont été ajoutées?… Vérification faite, tel n’est pas le cas. Cette équivalence de sens entre de nouveau et à nouveau, on la trouve déjà dans le tout premier Petit Robert qui date de 1967, appuyée d’une citation d’Anatole France (1921) : « Elle m’interdit à nouveau toute familiarité avec ce malappris » (3). Citation empruntée, comme on pouvait s’y attendre, au Grand Robert, paru quelques années plus tôt.

Ce dernier cite d’autres auteurs qui en ont fait un pareil emploi : Edmond Jaloux, en 1941, André Malraux, en 1933, Louis Aragon, en 1936, Leconte de Lisle, en 1884. Ce n’est donc pas d’hier qu’on utilise indifféremment ces deux locutions. Ces auteurs ne peuvent être dits fautifs, car ils pouvaient se réclamer de Littré qui, dans son dictionnaire (1872-1877), ne faisait aucune différence entre ces deux locutions. Voyez par vous-mêmes :

  •  23°  De nouveau, loc. adv. De rechef, encore une fois. ♦ De nouveau l’on combat et nous sommes surpris, CORN., Poly. I, 4 ♦ Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête, CORN., Cid, V, 8
  •  24°  À nouveau,loc. adv.De rechef, une seconde fois. C’est un travail à refaire à nouveau.

Alors, depuis quand À nouveau signifie-t-il autre chose que De nouveau?

Depuis 1935, nous dit Maurice Grevisse dans son Bon Usage (11e éd., 1980) :

L’Académie fait la distinction suivante : de nouveau signifie « une fois de plus » […] et à nouveau signifie « de façon complètement différente ».

Mais les auteurs modernes emploient fréquemment à nouveau dans le sens de de nouveau ou derechef (Art. # 2345)

Vous aurez certainement remarqué que ce ne sont pas les bons auteurs qui sont à l’origine de cette distinction. Mais bien l’Académie! Grevisse me dit donc, à mots couverts, que les Immortels imposent leur point de vue [au lieu de refléter l’USAGE] et qu’ils n’ont pas fait école, puisque les auteurs font fréquemment le contraire de ce qu’eux avancent. Autrement dit, les bons auteurs continuent de faire ce qu’ils ont toujours fait : leur attribuer le même sens!

En 2008, dans la 14e éd. du Bon Usage, non seulement André Goosse reprend-il ce que disait Grevisse, mais il laisse tomber l’adverbe fréquemment. Ce qui était fréquent du temps de Grevisse devient, une trentaine d’années plus tard, presque courant. De plus, les grammairiens ont, sans raison, dit-il, emboîté le pas. Voyez par vous-mêmes :

L’Académie a introduit en 1935 et conservé en 2004 une distinction entre de nouveau « une fois de plus » et à nouveau « de façon complètement différente ». […]

Les grammairiens, arbitrairement, ont attribué un rôle particulier à la seconde locution, lorsqu’elle est apparue au XIXe s., alors qu’elle a eu dès le début la même signification que la première locution, comme Littré le reconnaissait déjà.

L’usage des auteurs n’a pas suivi cette distinction artificielle. (Art. # 1006)

Que peut donc conclure celui qui se fait dire par un tel grammairien que cette distinction est artificielle?… Sans doute, qu’il peut les utiliser indifféremment, sans risque de se faire taper sur les doigts par des… « puristes ».

Que peut aussi conclure celui qui se fait dire par un tel grammairien que de bons auteurs comme Colette, Alain-Fournier, Daudet, Gide, Duhamel, Maurois, Daniels-Rops, Aragon utilisent indifféremment ces deux locutions?… Sans doute, que ces derniers ne connaissaient pas cette distinction « arbitraire » [On ne consulte pas son dictionnaire ni sa grammaire si l’on n’a aucune raison de douter.] ou bien qu’ils ne la reconnaissaient tout simplement pas comme une façon de dire aussi bien implantée dans l’usage que l’Académie veut bien nous le faire croire. Ces bons auteurs, rebelles sans le savoir, ne voulaient certainement pas, j’en suis convaincu, faire un pied-de-nez (4) aux Académiciens. Ils écrivaient comme ils l’avaient toujours fait.

Comment expliquer que cette distinction arbitraire, artificielle ait la vie aussi dure?

Ceux qui ne jurent que par l’Académie — je n’en suis pas, vous vous en doutez bien — vous diront que, dans la 9e éd. du DAF  (celle qui est en cours de rédaction depuis plus de 35 ans), cette distinction est encore là. Inchangée. Autrement dit, elle reflèterait l’usage! Du moins, celui que l’Académie veut bien voir… ou imposer!

D’autres, dont le DAF n’est pas le dictionnaire courant — et ils sont légion —, vous diront peut-être qu’ils se fondent sur ce qu’en dit, par exemple, Jean Girodet, dans son ouvrage Piège et difficultés de la langue française (Bordas, 2008) : « Ces deux expressions ne sont nullement interchangeables ». Aucun doute n’est possible. Si jamais c’est un professeur qui ne jure que par Girodet, toute la classe n’aura d’autre choix que d’emboîter le pas, que de croire ce que le maître dit. Encore faudrait-il savoir si Girodet décrit vraiment l’USAGE. Car, si tel n’est pas le cas, on lui ferait dire ce qu’il n’a pas voulu dire. Mais que décrit-il au juste? Pour le savoir, il faut lire la préface de son ouvrage [que peu utilisateurs se donnent la peine de lire] en espérant qu’il aborde le sujet (5).

 Comme on m’a appris à ne pas être l’homme d’un seul dictionnaire [car de tels ouvrages ne parlent pas tous d’une même voix, ne disent pas tous la même chose], j’ai voulu savoir ce qu’en disaient d’autres ouvrages du même genre.

  • En 1991, dans son Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (2e éd., Duculot, p. 651) Joseph Hanse dit :

À nouveau et de nouveau sont devenus interchangeables dans le sens autrefois réservé à de nouveau : « une fois de plus ». À nouveau peut encore avoir son sens particulier : « de façon complètement différente », mais, à cause de l’extension de sens qui vient d’être signalée, c’est le contexte, la situation qui fait apparaître ou non le sens restreint. L’Académie écrit : Ce travail est manqué, il faut le refaire à nouveau. Même si l’on dit de nouveau, il est clair qu’il s’agit de refaire le travail différemment. Il pleuvait à nouveau a le même sens que Il pleuvait de nouveau.

  • Dans leur Dictionnaire des difficultés du français (Larousse, 2001), D. Péchoin & B. Dauphin commencent par nous présenter le sens que l’Académie attribue à De nouveau et À nouveau, avant d’ajouter après ce dernier : « (Emploi critiqué) Encore, une fois de plus, de nouveau. »

Est donc critiqué ce que, dix ans auparavant, J. Hanse considérait déjà comme courant!

Il n’en faut pas plus au lecteur qui tient mordicus à cette distinction pour qu’il se dise : « J’ai raison. Péchoin & Dauphin les distinguent. Ils me mettent même en garde contre l’utilisation de à nouveau avec le sens de « encore, une fois de plus, de nouveau…» Tout est dit, selon lui. Mais si le lecteur entretient un certain doute sur la non-équivalence de ces deux locutions, il poursuivra sa lecture, dans l’espoir d’y trouver quelque chose qui apporterait de l’eau à son moulin. Ce faisant, voici ce qu’il y trouvera et qui ne pourra que le réjouir :

« L’emploi de à nouveau pour de nouveau est aujourd’hui si fréquent que l’on ne peut plus le tenir pour fautif. Dans le registre soutenu, on pourra, si on le juge absolument nécessaire, réserver l’emploi de à nouveau aux actions recommencées autrement, aux tentatives différentes de celles qui ont précédé : la première version du plan de communication ne plaisait pas au client, il a fallu le présenter à nouveau. »

Donc, ce que dit l’Académie n’a plus sa raison d’être étant donné l’USAGE qu’on en fait. Du moins, d’après cette source.

  • Dans son Dictionnaire des difficultés du français (Le Robert, 2006), Jean-Paul Colin abonde dans le même sens. Il commence par dire : « ces deux locutions ne sont pas des synonymes », puis enchaîne avec

« Il faut reconnaître cependant que même nos meilleurs auteurs n’observent plus cette distinction et emploient à nouveau pour marquer la répétition pure et simple. […]

Les journalistes et les parleurs des médias ne connaissent plus guère de nouveau. »

Donc, non seulement emploie-t-on indifféremment ces deux locutions, mais de nouveau serait presque disparu de l’USAGE au profit de à nouveau! Du moins, selon cette source.

La distinction, faite par l’Académie et retenue par Girodet, trouverait, semble-t-il, de moins en moins d’adeptes (6). Pourtant des réviseurs, des professeurs — donc des gens assurément bien intentionnés — continuent de l’imposer, de l’enseigner. Bref, à déclarer FAUTIF ce que l’USAGE ne reconnaîtrait plus!

Cette distinction de sens a-t-elle vraiment sa raison d’être?

Comment expliquer que l’emploi indifférent de à nouveau et de nouveau, qui date de plus d’un siècle et demi, ait soudainement perdu sa raison d’être en 1935? Pourquoi les Académiciens ont-ils institué cette différence de sens? Ce changement répondait-il à un besoin pressant, qu’eux seuls auraient perçu? Est-il vrai que l’USAGE tend depuis un certain temps à les confondre? Bien malin qui pourrait le dire avec certitude, car les ouvrages se contredisent.

Il est vrai que faire dire à la locution à nouveau « d’une façon différente de la fois ou des fois précédentes » et à de nouveau « encore, une fois de plus, de la même façon » aide le rédacteur à mieux préciser sa pensée. C’est indéniable. Mais cela ne vaut qu’en théorie. En pratique, c’est une autre histoire. Si tous ne connaissent pas cette distinction, la précision que pense apporter le rédacteur en utilisant l’une de ces locutions échappera inévitablement et totalement à son lecteur. Un coup d’épée dans l’eau! Soit dit en passant, le cas de à nouveau/de nouveau n’est pas un cas isolé. (7)

Quel emploi le Petit Robert 2010 fait-il réellement de ces deux locutions?

Parlons d’abord de leur fréquence d’emploi.

À nouveau y est beaucoup moins utilisé que De nouveau. J’y ai retracé 55 entrées où À nouveau est utilisé au moins une fois contre 293 où c’est DE nouveau qui l’est. Un ratio supérieur à 1 sur 5.  Clairement, dans cette source, de nouveau n’est pas en train de disparaître au profit de à nouveau.

Parlons maintenant du sens de ces locutions.

Il n’y a rien de bien étonnant à ce que les lexicographes du Petit Robert attribuent à la locution de nouveau le sens de « encore, une autre fois », comme cela est le cas, par exemple, aux entrées racheter, raplatir, regonfler, ruminer (8). C’est le sens qu’on lui a toujours attribué.

Faudrait-il s’étonner que les lexicographes attribuent à la locution à nouveau le seul sens que l’Académie lui donne, à savoir « d’une manière différente »? Il ne le faudrait pas, mais, dans les faits, tout dépend de l’usage que ce dictionnaire prétend décrire. Ou de l’usage qu’en font les lexicographes du Petit Robert, s’ils ne sont pas soumis à une directive éditoriale,. Des distinctions s’imposent ici, car il y a plusieurs cas d’espèce.

Sur les 55 entrées où l’on trouve à nouveau, il y en a 21 où la locution n’est utilisée qu’à propos de l’étymologie du terme, par exemple « milieu xiiie, à nouveau début xvie ». Quel sens avait en tête le rédacteur de cette entrée quand il a décidé d’utiliser à nouveau? Voulait-il dire que le mot vedette en question a acquis, au début du XVIe s., un sens différent de celui qu’il avait au milieu du XIIIe s. ou tout simplement qu’il a recommencé à être utilisé avec le sens qu’il avait au départ? Difficile à dire. Alors qu’est-ce qui m’assure que je lui donne le sens que le lexicographe avait à l’esprit?… Rien.

Qu’en est-il dans les 34 autres entrées? Là, il y en a pour tous les goûts.

  • Quand le Petit Robert donne comme exemple de décongelé : « Ne pas congeler à nouveau un aliment décongelé », il est clair ici que à nouveau ne veut pas dire         « d’une autre manière ».
  • Quand il fait dire au verbe se rappeler (en tant que v. pron. récipr.) « Se téléphoner à nouveau », encore là je ne peux lui attribuer un autre sens que « une autre fois ». Je peux en dire autant de verbes comme rediffuser, remarcher, affiler, remouler, refondre (9). Et ce ne sont pas les seuls! J’en trouvais d’ailleurs tellement que j’en suis venu à me demander si je parviendrais à trouver des cas où à nouveau serait clairement utilisé avec le sens que certains veulent bien lui attribuer, à savoir « d’une manière différente ». J’ai réussi, non sans peine. J’en ai trouvé deux : reformuler et renégocier (10).
  • Il arrive aussi que le lexicographe semble incapable de se décider ou qu’il ne se rend pas compte de ce qu’il fait. C’est du moins la façon dont j’interprète le fait que les deux locutions se retrouvent

dans une même entrée :

  • remontrer : II. (xvie) Montrer DE nouveau. Remontrez-moi ce modèle. Pronom. Il n’ose plus se remontrer, se présenter À nouveau devant nous.
  • revivre : Vivre À nouveau (qqch.). Je ne veux pas revivre ce que j’ai vécu. Revivre une émotion, une impression, la ressentir DE nouveau.
  • réinterpréter : Interpréter DE nouveau, d’une manière nouvelle. Réinterpréter les classiques. 

dans des mots d’une même famille :

  • réactualiser : 2. Rendre DE nouveau présent. Évènement qui réactualise un conflit.
  • réactualisation : 2. Fait de rendre À nouveau présent. La réactualisation d’un souvenir.

 dans des mots de même sens :

  • réembaucher : ■ Embaucher À nouveau (qqn). ➙ remployer, rengager, reprendre. Ils refusent de le réembaucher.
  • réemployer : 1. Employer DE nouveau. ➙ remployer, réutiliser.
  • réinsérer :   Insérer À nouveau,
  • réintroduire : introduire DE nouveau.

Ces exemples devraient vous convaincre — si vous ne l’êtes pas déjà — que la distinction que certains font, encore de nos jours, entre à nouveau et de nouveau fait plus que s’estomper. Elle est souvent ignorée. Comme le démontre l’emploi qu’en font les lexicographes du Petit Robert.

Un dernier point…

Qu’en est-il dans le domaine juridique, là où les termes ont une si grande importance?

Cette question s’est posée quand j’ai lu la définition que le Petit Robert donne, depuis au moins 2010, au mot opposition [II- 1 Procéd. ] :

Moyen que peut soulever un justiciable ayant fait l’objet d’un jugement par défaut, afin de faire juger de nouveau l’affaire.

Comprendre qu’un justiciable peut faire juger une affaire de nouveau, i.e. une deuxième fois et non sur de nouvelles bases (i.e. à nouveau) ne pouvait que me faire tiquer, car on m’avait toujours dit qu’on ne pouvait être jugé une seconde fois pour un crime dont on avait été acquitté ou pour lequel on avait été puni. M’étais-je fait des idées?… Il fallait m’en assurer. Vérification faite, je n’étais pas dans l’erreur. C’est bien ce que prévoit la Charte canadienne des droits et liberté :

Art. 11. Tout inculpé a le droit :

    • a) […]
    • h) d’une part de ne pas être jugé de nouveau pour une infraction dont il a été définitivement acquitté, d’autre part de ne pas être jugé ni puni de nouveau pour une infraction dont il a été définitivement déclaré coupable et puni […]

Est-ce que de nouveau a, dans l’article du dictionnaire et dans l’article de loi, le même sens, à savoir « une autre fois » ou peut-il désigner aussi « d’une manière différente »? Difficile à dire si l’on ne sait pas quel sens le rédacteur lui a attribué. Ce que je sais pour sûr, c’est que la Société québécoise d’information juridique (SOQUIJ) aborde ce problème dans une de ses Chroniques linguistiques et dit : « il ne faut pas confondre à nouveau et de nouveau » (11). On ne peut être plus clair.

Mais ce qui importe ce n’est pas tant ce que dit la SOQUIJ à propos de ces deux locutions que la façon dont le législateur les utilise. Quel usage ce dernier en fait-il, dans le Code criminel par exemple? Je m’empresse de le vérifier.

J’y relève 7  À nouveau et 11  De nouveau. Il me reste à voir si à nouveau veut toujours dire « d’une manière différente ».

À première vue, je dirais que les 7 emplois de À nouveau dans le Code criminel me paraissent « suspects ». Sans vilain jeu de mots! Voyez par vous-mêmes (12).

Même le législateur les utilise indifféremment!

Conclusion

 Les Académiciens ont beau avoir décrété en 1935 que de nouveau n’a pas le même sens que à nouveau [le premier signifiant « de même manière » et le second, « d’une autre manière »] et prétendre que cette distinction, parfois dite arbitraire, artificiellle, tient toujours la route (DAF, 9e éd., 1985-…), trouver des ouvrages qui disent le contraire ou de « bons » auteurs qui ne font pas cette distinction est chose facile.

Que conclure, après ce tour d’horizon, de l’emploi des locutions à nouveau et de nouveau? Sont-elles interchangeables ou pas?

Ce que mes recherches m’ont permis de découvrir, c’est que bien malvenu serait celui qui prétendrait détenir la vérité quand son voisin aurait d’aussi « douteux » arguments pour prouver le contraire. Quel salmigondis! Quel fouillis! Et il ne date pas d’hier.

On m’a enseigné, dans les années 1980, que les locutions à nouveau et de nouveau n’avaient pas le même sens. Et ce, même si, dans le Petit Robert de l’époque, il était bien mentionné, discrètement cela va sans dire, que les deux s’utilisaient indifféremment. Mes professeurs s’étaient peut-être laissé convaincre par Paul Dupré, qui, quelques années auparavant, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (Éditions de Trévise, Paris, 1972, p. 1738), concluait, après avoir cité bien des sources, que :

La seule expression en litige est donc à nouveau. Elle possède en propre [i.e. qui n’appartient qu’à elle] le sens de : « d’une façon nouvelle, toute différente de la précédente ». Mais convient-il de l’assimiler à de nouveau (« une fois de plus »), malgré la définition de Littré, le libéralisme d’A. Thérive et un nombre respectable de références à des écrivains modernes comme Barrès, Colette, Alain-Fournier, etc., cités par Grevisse? Pour les uns, cet emploi est un vulgarisme, pour les autres une fausse élégance. Ce serait, en tout cas, contribuer à l’appauvrissement de la langue française que d’user indifféremment de l’un ou de l’autre. On fera bien de réserver à chacune de ces deux locutions adverbiales le sens précis qui lui est propre.

Le problème que je vois dans cette dernière phrase — et que je détecte chez tous les défenseurs de la distinction imposée par l’Académie —, c’est que chacun d’eux s’imagine détenir la vérité. Et ce, même si faire la preuve du contraire est facile. J’irais même jusqu’à dire que chacun cherche à imposer, sans peut-être s’en rendre compte, sa propre vision de la langue, alors qu’il devrait plutôt décrire l’usage qu’il observe.

On a beau m’avoir enseigné que ces deux locutions n’étaient pas interchangeables; j’ai beau avoir déjà enseigné la même chose (j’étais conditionné à les voir telles), je ne pourrais plus en faire autant aujourd’hui. Mon esprit critique s’est développé avec les années. Et aussi avec toutes les incongruités qu’on m’a forcé à mémoriser.

Bref, le chien de Pavlov qui dort en moi s’est réveillé. Puisse-t-il en être de même du vôtre!

Maurice Rouleau

(1) Voici les adresses des deux premiers billets :

(2) Cette datation, 1864, diffère de celle que mentionne le Grand Robert, qui est 1884. On aurait donc trouvé, depuis la parution de ce dernier, un texte plus ancien de 20 ans (que je n’ai pas non plus réussi à retracer) où l’on fait dire de nouveau à la locution à nouveau.

(3) Voici ce que A. France a effectivement écrit dans Le Petit Pierre :  

« elle [le traita de polisson et d’olibrius, et] m’interdit, à nouveau, toute familiarité avec un tel malappris.

En comparant l’original et la citation, je ne peux que me demander jusqu’à quel point on peut modifier un texte [ponctuation, vocabulaire, totalité] quand on s’en sert comme citation. On m’a toujours dit qu’un texte cité devait être reproduit verbatim.

Chose certaine, le professeur titulaire du cours Difficultés du français que j’ai suivi durant mes études en traduction  le croyait assurément, puisqu’il nous avait donné comme travail (un parmi tant d’autres!) d’évaluer la ponctuation utilisée par les auteurs cités dans le Petit Robert (chaque étudiant s’était vu assigner 100 pages, car il y avait 20 étudiants dans la classe et 2000 pages dans le dictionnaire). S’il avait su que le Petit Robert s’en permettait avec les citations, peut-être nous aurait-il imposé un autre travail! Ça, on ne le saura jamais.

(4) Le Petit Robert 2018 écrit PIED DE NEZ (sans traits d’union), imitant en cela l’Académie.  Le Larousse en ligne, lui, l’écrit avec ou sans traits d’union. Ces deux dictionnaires devraient pourtant s’entendre puisqu’ils sont censés décrire le même usage…  Qui faut-il croire, Paul (Robert) ou Pierre (Larousse)?

(5) Les rares qui ont lu la préface du dictionnaire de Girodet [ceux qui sont conscients que tous les dictionnaires ne se lisent pas de la même façon] savent ce que son auteur avait en tête en le rédigeant. Ceux-là n’ont pas à lire l’extrait suivant. Les autres sont invités à le faire.

« En ce qui concerne les difficultés générales de la langue française (syntaxe, pluriels ou accords difficiles, vocabulaire, prononciation, etc.), nous aurions pu adopter un point de vue descriptif et présenter, sans porter de jugement, la variété des usages qui se rencontrent dans le français tel qu’on le parle ou qu’on l’écrit. Une telle description de la langue aurait déçu l’attente des lecteurs. En effet, la fonction d’un dictionnaire des difficultés n’est pas d’enregistrer l’usage, bon ou mauvais. Elle est de trancher clairement dans les cas où la pratique spontanée de la langue se trouve en contradiction avec les normes de l’expression soignée. Si l’on consulte un tel dictionnaire, c’est évidemment parce que l’on veut savoir quelle est la construction, la forme ou la prononciation qui met à l’abri de toute critique. Le lecteur demande qu’on lui indique nettement ce qu’on doit dire ou écrire, et non ce qui se dit ou s’écrit.

Notre parti normatif explique et justifie notre tendance quelque peu « puriste »; nous nous adressons à ceux qui sont soucieux, avant tout, de la pureté de leur langue. Cependant nous évitons toujours l’attitude, si fréquente, chez les « puristes », qui consiste à condamner un tour ou un emploi fautif sans proposer un substitut correct. […]

L’utilisateur de ce dictionnaire n’a plus qu’à espérer que l’auteur soit resté fidèle à la mission qu’il s’est fixée.

(6) Certains pourraient même aller jusqu’à dire que la lecture successive du Péchoin & Dauphin (2001), du Colin (2006) et finalement du Girodet (2008) montre que l’évolution de l’emploi de ces locutions va dans le sens d’un renforcement de la distinction et non dans celui d’un relâchement. Mais cette conclusion repose sur des fausses données. Malgré les dates récentes de dépôt du copyright qu’affichent ces ouvrages, ce ne sont pas de nouvelles éditions, mais bien de simples réimpressions. (Voir Ne vous faites pas piéger.)

Bref, avant de conclure, toujours s’assurer que les arguments invoqués sont bien fondés.

(7)  Étymologiquement parlant, pendant et durant n’ont pas le même sens. Mais l’usage actuel les confond. Durant servait à exprimer « pendant toute la durée » et pendant, un moment particulier de la durée. C’est ainsi que l’on disait : Il est resté debout durant le discours, mais il est sorti pendant le discours. Aujourd’hui, une telle distinction n’a plus cours. En fait, elle n’existe souvent que dans l’esprit de celui qui les utilise.

Il en est de même de Continuer à et Continuer de auxquels l’usage a déjà attribué une différence de sens, aujourd’hui disparue.

(8)  De nouveau au sens classique de « une fois de plus »

  • Regonfler =  1.  V. intr. Se gonfler de nouveau. La rivière regonfle. ▫ Enfler de nouveau. Son bras a regonflé.    V. tr. Gonfler de nouveau. Regonfler un ballon, des pneus.
  • Racheter =  Acheter de nouveau. Il faudra racheter du pain.
  • Raplatir = Rendre de nouveau plat ou plus plat. P. p. adj. Chapeau tout raplati.
  • Ruminer =  (1380 rem.  a éliminé ronger) Mâcher de nouveau (des aliments revenus de la panse), avant de les avaler définitivement (en parlant des ruminants).

(9)  À nouveau au sens nouvellement acquis de « une fois de plus, une autre fois »

  • Rediffuser = diffuser à nouveau;
  • Remarcher = marcher à nouveau [le Larousse en ligne lui fait dire « Marcher de nouveau];
  • Affiler = rendre à nouveau parfaitement tranchant (un instrument ébréché, émoussé);
  • Remouler = mouler à nouveau (une statue);
  • Refondre = Passer à nouveau de l’état solide à l’état liquide.

(10)  À nouveau pour dire « d’une manière différente »

  • reformuler = Formuler à nouveau, généralement de façon plus claire. Reformuler sa demande.
  • renégocier = Négocier à nouveau (les termes d’un accord, d’un contrat). Renégocier un contrat d’assurance, le taux d’un prêt bancaire.

Vous ne serez certainement pas surpris d’apprendre que le Larousse en ligne voit la chose différemment.  Voici comment il définit ces deux derniers verbes :

  • Reformuler = Formuler de nouveau et d’une manière plus correcte.
  • Renégocier = Négocier de nouveau.

(11) La SOQUIJ publie de courtes capsules linguistiques destinées à « éclairer sur le bon usage de termes fréquemment employés dans les textes juridiques ». L’une d’elles concerne l’emploi des deux locutions en cause. Elle y note une impropriété :

On ne doit pas confondre les expressions à nouveau et de nouveau. « Examiner à nouveau un problème » signifie en reprendre l’étude d’une manière nouvelle, différente, sur de nouvelles bases. « Examiner de nouveau un problème » signifie simplement l’étudier une fois de plus, encore une fois, comme auparavant.

Cette capsule n’interdit pas au législateur d’utiliser la locution à nouveau. Elle ne fait que le mettre en garde contre sa mauvaise utilisation, i.e. lui faire dire de nouveau.

(12) Voici les 7 extraits où la locution à nouveau est utilisée.

1- « Le prévenu qui, après s’être esquivé, comparaît à nouveau à son procès alors que celui-ci se poursuit conformément au paragraphe (1) ne peut faire rouvrir les procédures menées en son absence que si le tribunal est convaincu qu’il est dans l’intérêt de la justice de le faire en raison de circonstances exceptionnelles. »

2- « […] s’il est d’avis que le document ne doit pas être communiqué, s’assurer que celui-ci est remballé et scellé à nouveau et ordonner au gardien de le remettre à l’avocat qui a allégué le privilège des communications entre client et avocat ou à son client. »,

3- « En tout temps, lorsqu’un document est entre les mains d’un gardien selon le présent article, un juge peut, sur une demande ex parte de la personne qui s’oppose à la divulgation du document alléguant le privilège des communications entre client et avocat, autoriser cette dernière à examiner le document ou à en faire une copie en présence du gardien ou du juge; cependant une telle autorisation doit contenir les dispositions nécessaires pour que le document soit remballé et le paquet scellé à nouveau sans modification ni dommage. »

4 et 5- « Toute personne qui, à l’étranger, a été reconnue coupable ou fait l’objet d’un verdict de non-responsabilité à l’égard d’une infraction est tenue, dans les sept jours suivant son arrivée au Canada, si l’infraction en cause correspond à une infraction visée à l’alinéa a) de la définition de infraction désignée au paragraphe 490.011(1), de notifier ce fait à tout service de police et de lui indiquer ses nom, date de naissance, sexe et adresse actuelle. Elle n’est tenue de le faire qu’une fois, à moins qu’elle soit à nouveau reconnue coupable ou qu’elle fasse à nouveau l’objet d’un verdict de non-responsabilité à l’égard d’une telle infraction. »

6- « Le prévenu inculpé d’un acte criminel non mentionné à l’article 469 doit, s’il choisit selon les articles 536 ou 536.1 ou s’il choisit à nouveau selon les articles 561 ou 561.1 d’être jugé par un juge sans jury, l’être par un juge sans jury, sous réserve des autres dispositions de la présente partie. »

7- « Nonobstant toute autre disposition de la présente loi, la personne visée au paragraphe 597(1) qui a ou est réputée avoir choisi d’être jugée par un tribunal composé d’un juge et d’un jury et qui n’a pas choisi à nouveau, avant le moment de son défaut de comparaître ou de son absence au procès, d’être jugée par un tribunal composé d’un juge ou d’un juge de la cour provinciale sans jury ne sera jugée selon son premier choix que dans les cas suivants… »

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Publié dans Contraintes de la langue, Préposition imposée, Usage imposé | 4 commentaires

 Révision ou Revision / Révoir ou Revoir

 

 La petite histoire du mot RÉVISION

ou

Les décisions étonnantes de  l’Académie française basées sur l’USAGE

 

Faut-il écrire rÉvision ou rEvision? Autrement  dit, faut-il, ou non, lui mettre un accent? Pourquoi lui en mettre un, diront certains, étant donné que ce mot désigne l’action de revoir et non de révoir? Il faut le reconnaître, cet argument n’est pas sans valeur. Pourtant, le Petit Robert — et  ce, depuis sa première édition, en 1967 — l’écrit avec un accent. Nulle part, on ne voit revision. La question ne se poserait donc pas. Pourquoi alors me la poser, direz-vous?

Parce que, voilà bien des lunes, j’ai vu ce mot écrit sans accent. Et n’y ai pas prêté attention. J’aurais dû… mais je ne l’ai pas fait.

  • Je ne l’ai pas fait, parce que le Petit Robert, ma bible à l’époque — le livre dont je ne remettais pas en question la parole — m’indiquait la voie à suivre : il faut écrire révision et non revision. Point à la ligne. Certains vont même jusqu’à penser que ce mot ne s’est jamais écrit autrement! Nous allons voir qu’ils ont tort de penser ainsi.
  • J’aurais dû, parce que… cet emploi n’était pas le fait d’un quidam, nul en « orthographe ». Cette graphie provenait d’un dictionnaire! Et qui dit dictionnaire dit… VÉRITÉ! C’est ce qu’on m’avait appris et, conséquemment, ce que je croyais. Mais que je ne crois plus. Mes idées à ce sujet ont elles aussi évolué.

 RÉVISION ou REVISION n. f..

Au Québec, tout cursus en traduction inclut un cours de révision. Ce n’est peut-être pas « cool », ce n’est peut-être pas non plus « in », mais c’est un « must »! (Voir Les anglicismes.) J’ai donc dû m’y inscrire.  L’ouvrage alors recommandé (euphémisme pour dire obligatoire, car il n’en existait pas d’autres) était Pratique de la révision, de P. A. Horguelin (2e éd., Linguatech, Longueuil, 1985). La graphie de ce mot s’imposait d’elle-même. Il me fallait dire et écrire RÉVISION, car l’auteur de cet ouvrage l’écrivait ainsi. Mais, pour une raison inconnue, Paul Horguelin avait décidé de reproduire, en page couverture, ce qu’un dictionnaire disait de ce mot. Voici l’entrée en question, qui a semé un petit doute dans mon esprit, un doute trop vite dissipé :

RÉVISION ou REVISION  n. f. (lat. revisio)  Action de réviser, d’examiner de nouveau. Le résultat de cette action : La révision des listes électorales.  

  • Diplom. Lettres de révision, v. LETTRE.
  • Dr. Modification d’un texte juridique […]
  • Imprim. Action de réviser une épreuve typographique.

Que conclure d’une telle entrée et surtout de sa présence sur la page couverture de ce manuel? Mes connaissances en langue sont alors trop réduites pour que j’en saisisse toute la portée.

Je fais alors avec les moyens du bord : je me dis que ce mot peut s’écrire avec ou sans accent; qu’aucune de ces deux graphies n’est fautive. Sinon pourquoi les présenterait-on en entrée double dans ce dictionnaire? Mais le lexicographe qui a rédigé cette entrée, lui, a pris position : il n’utilise que révision dans le corps de l’article. Et Paul Horguelin en fait autant dans son ouvrage. Je me dis alors que, n’eût été de leur goût personnel, ils auraient pu choisir l’autre graphie, sans risque de se voir accuser de donner le mauvais exemple. À moins qu’ils aient choisi cette graphie parce qu’elle leur était plus familière… Qui sait?

Voilà ce qui m’est venu à l’esprit en voyant cette entrée double présentée en page couverture. L’idée qu’elle provienne d’un vieux dictionnaire ne m’a même pas effleuré l’esprit.  La langue que je pratique à ce moment-là est ancrée dans le présent et non dans le passé. L’intérêt que je porte actuellement à l’évolution de la langue n’avait pas encore tout à fait pris racine. C’est d’ailleurs en partie à cause de cet intérêt que, dans le présent billet, je cherche à retracer le chemin parcouru par ce mot depuis son apparition dans la langue. Et aussi parce que je veux comprendre d’où nous viennent toutes ces contraintes (ou libertés) que nous impose (ou nous permet) le dictionnaire.

Si j’en avais su plus, à l’époque, sur le fonctionnement de la langue, j’aurais pu me poser une autre question : pourquoi, dans l’ordre de présentation, RÉVISION précède-t-il REVISION? Ne sachant pas de quel dictionnaire provient cette entrée, je ne peux me référer à sa politique éditoriale. Cet ordre des variantes en entrée double respecte-t-il une norme établie en dictionnairique? Je n’en avais, et n’en ai toujours, aucune idée. Le peu que j’en sais, je l’ai trouvé le Nouveau Petit Robert de 1993. Plus précisément dans les pages liminaires (p. XII), celles que, de tout temps, trop peu de gens lisent. J’y apprends que l’ordre de présentation des variantes d’un mot que privilégie ce dictionnaire est loin d’être aléatoire (1). Mais rien ne me dit que les autres respectent sa façon de faire.

 Si je me pose toutes ces questions, c’est, vous l’aurez compris, parce que je veux  savoir exactement ce que veut nous dire ce dictionnaire. Et non ce que je pense qu’il veut dire.  Mais Paul Horguelin n’a pas pris soin de préciser de quel dictionnaire il s’agit. Sans doute a-t-il jugé que cette information n’avait aucun intérêt compte tenu de la raison de cette entrée sur la page couverture de son ouvrage. Pas plus qu’il n’a, fort probablement pour la même raison, indiqué l’année de publication de ce dictionnaire. Il  s’agit peut-être d’un vieux dictionnaire… peut-être même d’une des éditions du DAF (Dictionnaire de l’Académie Française). Qui sait? Je décide donc de m’en assurer.

Je commence, comme toujours, par consulter le site Dictionnaires d’autrefois. J’y découvre qu’effectivement les deux graphies ont eu cours, mais à des époques différentes. Soit dit en passant, ce site, pour des raisons qui ne sont pas précisées, ne permet de consulter que cinq des neuf éditions du DAF : la 1re (1694), le 4e (1762), la 5e (1798), la 6e (1835) et la 8e (1935). Pour savoir ce que contiennent les autres, il faut faire une recherche dans chacune d’elles. Ce travail long et fastidieux sera bientôt, nous dit-on, histoire du passé (2). Espérons qu’il ne s’agit pas d’un canular ou, pour être plus « in », d’une « fake news ».

Voyons ce que nous disent ces différentes éditions.

1re éd. 1694  et  2e éd. 1718

 Dans la première édition, tout comme dans la deuxième, l’Académie française écrit ce mot sans accent :

REVISION s. f. Action par laquelle on revoit, on examine de nouveau. Il ne se dit guere qu’en matiere de compte & de procez. Revision de compte. demander la revision d’un procez. il avoit esté condamné, mais il a obtenu des lettres de revision.

Il n’y a là rien d’étonnant, puisque l’action décrite consiste à REvoir quelque chose et non à le voir.

3e éd. 1740      6e éd. 1835

 En 1740, l’Académie change d’idée. Elle l’écrit alors avec un accent :

RÉVISION   s.f.  Action par laquelle on revoit, on examine de nouveau. Il ne se dit guère qu’en matière de comptes & de procès. Révision de compte. Demander la révision d’un procès. Il avoit été condamné, mais il a obtenu des lettres de révision. Il ne se dit que Des procès criminels.

Cette nouvelle graphie n’arrive pas en langue comme un cheveu sur la soupe. Que non! Ce changement de graphie ne peut s’expliquer que par un changement dans l’usage. — Même si seulement 22 ans se sont écoulés depuis la parution de l’édition  précédente! — J’en veux pour preuve, ce que dit Mme Hélène Carrère d’Encausse :

D’une édition à l’autre, notre Dictionnaire a enregistré, balisé et mis en forme les modifications proposées par l’usage.   

Et elle poursuit :

J’ai parlé de l’usage, notre souverain maître. Dire l’usage : cette mission, l’Académie se l’est assignée et elle l’a revendiquée dès sa création. C’est un choix qu’elle formulait déjà dans la préface de la première édition et qu’elle a constamment réaffirmé dans les huit suivantes.

On ne peut être plus clair. Et cette dame sait de quoi elle parle : elle est, ne vous en déplaise, LE secrétaire perpétuel de l’Académie française!

Donc, en 1740, l’usage, ce souverain maître (3), veut que l’on écrire dorénavant RÉVISION. Et cet usage s’est apparemment maintenu jusqu’à nos jours, puisque révision est la seule et unique graphie admise dans les dictionnaires courants. Je dis apparemment, car, il y a un vice dans ce raisonnement : on fait un saut de plus de 275 ans (de 1740 à 2019), sans prendre la peine de vérifier ce qui a pu se produire entre-temps. Le Thomas que je suis ne peut le tolérer. Il lui faut s’assurer que tel est bien le cas. Et non «  apparemment le cas ».

Vérification faite, l’usage n’est pas resté au beau fixe durant tout ce temps. Il a changé. Brièvement, il est vrai, mais il a tout de même changé.

7e éd. 1878  et  8e éd. 1935

 Sans plus de ménagement qu’elle n’en avait manifesté quand elle a ajouté un accent à ce mot, l’Académie, cette fois-ci, le lui enlève. Elle remplace RÉVISION (qui était la norme depuis 1740) par REVISION, la graphie qui avait eu cours voilà près de 200 ans. J’en reste bouche bée. En voyant cela, je ne peux m’empêcher de penser au chauffeur d’autobus qui, aux heures d’affluence, ne cesse de crier : « Avancez en arrière! »

Mais comme l’usage est le souverain maître des Académiciens, ce changement ne  peut que refléter un autre changement dans l’usage. Celui qui en douterait n’a qu’à lire la préface de cette 7e édition. Il y est clairement dit :

L’Académie ne recueille et n’enregistre que les mots de la langue ordinaire et commune, de celle que tout le monde, ou presque tout le monde, entend, parle et écrit.

Il n’y a là aucune méprise possible : . « tout le monde ou presque » écrit REVISION. Et non plus RÉVISION! C’est l’Académie qui le dit. Ce ne peut donc qu’être vrai. Mais l’est-ce réellement? Je me permets d’en douter, mais pas de l’affirmer, car je ne dispose d’aucune preuve directe.

Que s’est-il donc passé entre 1835 (année de publication de la 6e éd. du DAF) et 1878 (année de publication de la 7e éd.) pour que, dans cette dernière, révision perde son accent? Difficile à dire. Les Immortels, ces régents de la langue, ne se croient pas obligés de justifier leur décision. « Ils pontifient », m’a déjà dit un ami. Faut dire que leur mission de veiller sur la langue leur a été confiée par un cardinal! C’est tout dire…

Les Immortels ne se justifient jamais, ou presque. Soit. Reconnaissent-ils, dans leur prise de position, la contribution de gens qui ne font pas partie de leur club privé? Je me risquerais à me dire intérieurement : « Encore moins ». Ce qui n’empêche pas qu’il ait pu y avoir influence de l’extérieur. Si je m’aventure aussi loin, c’est qu’entre 1835 et 1878, plus précisément en 1858, Benjamin Legoarant a publié un ouvrage intitulé  Nouveau dictionnaire critique de la langue française ou Examen raisonné et projet d’amélioration de la sixième édition du dictionnaire de l’Académie, dans lequel on peut lire (p. 487) :

Dans ce mot [réviseur], aussi bien que dans son analogue [sic] Révision, il faut retrancher l’accent aigu, à moins de le placer aussi sur le premier e de Reviser, autrement on doit renoncer à obtenir de l’uniformité dans le langage, car il est impossible de se rappeler une multitude d’exceptions semblables à celle-ci.

Le changement de cap orthographique que propose l’Académie dans cette 7e éd. de son dictionnaire traduit-il sa réaction à la suggestion de Benjamin Legoarant? Hypothèse fort intéressante, mais difficile à prouver. Ce n’est, vous l’aurez compris, que pure spéculation de ma part, mais la chronologie des événements m’amène à me poser la question. Les Immortels auraient aussi bien pu décider d’accentuer le verbe qui serait alors devenu Réviser. Et le tout serait devenu cohérent. Mais tel ne fut pas leur choix. Reviser était pour eux un intouchable, pour ne pas dire un immortel, comme eux. Pourquoi le corriger puisqu’ils l’avaient de tout temps écrit sans accent… et que, pourrait-on ajouter, le problème concernait la graphie du substantif et non celle du verbe? [Les régents portent souvent des œillères quand ils pontifient!]

9e éd. 1985-…

Puis arrive la 9e édition.

Encore une fois, toujours sans crier gare, les Académiciens en changent la graphie. Faut croire qu’au cours des 50 années précédentes, un autre changement dans l’usage s’est produit. Ils font encore une fois marche arrière. Il faut dorénavant écrire RÉVISION et non plus REVISION, comme le prescrivaient les deux éditions précédentes (les 7e et 8e). Autrement dit, il faut l’écrire comme on avait commencé à l’écrire en 1740! « Autres temps, autres mœurs! », diront certains.

Fait inhabituel, dans cette 9e éd. du DAF, les Académiciens nous rappellent qu’il y a eu un « autre temps ». À la fin de l’entrée révision, ils prennent soin d’ajouter :

(On a écrit aussi Revision.)

C’est en effet très inusité. C’est la première fois que je vois les Immortels rappeler l’existence d’une « vieille » graphie. Pourquoi donc le faire dans ce cas particulier et aussi dans deux autres mots de la même famille : réviseur et aussi réviser (4). Mystère et boule de gomme.

L’USAGE, ce Souverain Maître

 Nous l’avons vu,  les Académiciens ne jurent que par leur Souverain Maître, l’USAGE. Et ce, depuis 1694. S’ils apportent des modifications à un mot de leur dictionnaire, ce n’est pas, nous rappelle Hélène Carrère d’Encausse, « le fait d’un quelconque caprice […], mais bel et bien parce que l’usage voulait qu’il en soit ainsi. »

En 1872-1877, Littré nous dit respecter le même crédo. Dans la préface de son dictionnaire, il écrit :

[…] je dirai, définissant ce dictionnaire, qu’il embrasse et combine l’usage présent de la langue et son usage passé, afin de donner à l’usage présent toute la plénitude et la sûreté qu’il comporte.

Et Littré a fait école. Tous se réclament aujourd’hui de l’USAGE.

Paul Robert, en 1950, en témoigne. Dans l’Introduction au 1er volume de son dictionnaire (connu, depuis la parution du Petit Robert, sous le nom de Grand Robert), il écrit :

Nous répéterons avec lui [Littré] que « L’usage contemporain est le premier et principal objet d’un dictionnaire ». Le but est atteint si les textes retenus rendent compte de cet usage.

                 Si tous les lexicographes respectent le même MAÎTRE, si tous décrivent l’USAGE, le commun des mortels, dont je fais partie, s’attend à trouver essentiellement la même information quel que soit le dictionnaire consulté. Un seul devrait donc suffire! Mais MON maître en révision, P. Horguelin, s’inspirant de la locution latine Timeo hominem unius libri (trad. Je crains l’homme d’un seul ouvrage), disait : « Je crains le réviseur d’un seul dictionnaire. » Et il avait raison. Par exemple, le Petit Robert et le Petit Larousse ne disent pas toujours la même chose. (Voir QUI CROIRE?   Pierre ou Paul? Pierre Larousse ou  Paul Robert?)

Comment expliquer qu’ils ne décrivent pas le même usage? Assez troublant comme perspective, ne croyez-vous pas? C’est, en bout de ligne (5), la fiabilité de ces ouvrages qui est en cause. Il n’y a pourtant aucune raison pour que l’un soit plus, ou moins, crédible que l’autre. J’irais même jusqu’à dire : plus, ou moins, crédible que le DAF, même si l’Académie se dit la détentrice de LA vérité.

Comparons donc ce que différents dictionnaires nous disent du mot révision avec ce qu’en dit le DAF dans ses 9 éditions.

Pour mieux faire voir l’évolution de la graphie « officielle » de ce mot, j’ai défini 4 périodes (A, B, C et D), chacune correspondant à la graphie « officielle » du mot durant cette période. Et chaque édition du DAF (de 1 à 9) est identifiée par sa date de publication, 1694 étant la 1ère éd.; 1985, la 9e éd. On y voit clairement les changements apportés au cours des siècles. Par exemple, durant les périodes A (1re et 2e éd.) et C (7e et 8e éd.), la graphie officielle est revision. Durant les périodes B et D, c’est révision.

         A                                  B                                     C                      D

1694    1718    1740    1762    1798    1835    1878    1935    1985-     ??? 

Revision                     Révision                        Revision           Révision

On voit mieux ainsi que, n’eût été de la période C, la graphie revision aurait eu une très courte vie. Elle serait disparue définitivement dès 1740. Mais il y a eu la période C, celle qui ne peut qu’étonner tout lecteur attentif.

Pourquoi, en 1878, les Académiciens sont-ils revenus à l’ancienne graphie, celle qui avait cours de  1694 à 1718? Pourquoi l’ont-ils abandonnée à nouveau (ou de nouveau) en 1985? L’USAGE est, semble-t-il hésitant. C’est du moins ce qu’ils nous laissent croire. Mais que je ne crois pas nécessairement.

Si l’Académie décide, en 1878, de changer révision pour revision, c’est, à ne pas en douter, que l’USAGE a changé au cours des décennies précédentes et que, fidèle à sa mission, elle l’impose à tous. Elle a pour tâche de préserver la pureté de la langue! Mais y a-t-il vraiment eu changement dans l’usage? Étant ce que je suis, je ne peux m’empêcher d’en douter. Mais comment vérifier que tel est bien le cas? Je n’y vois qu’une façon de faire :  voir ce que disent de ce mot d’autres dictionnaires, publiés à la même époque, et pour lesquels l’USAGE est aussi le Souverain Maître. Ces ouvrages devraient, si l’Académie a raison, corroborer ses dires. Si non, ils diront le contraire. Et, par la force des choses, sèmeront un doute dans mon esprit. Voyons ce qu’il en est.

J’ai retracé 2 dictionnaires qui ont été publiés à l’époque où le DAF (1878) a remplacé révision par revision. Ce sont  :

Contrairement au DAF, ces deux dictionnaires n’ont pas noté de changement dans l’USAGE. Ils continuent d’écrire révision, comme cela se faisait depuis 1740.  Alors… Qui faut-il croire? L’Académie? Ou le Larousse et le Littré?…

Si l’Académie décide en 1935 de maintenir la graphie revision, c’est que le changement dans l’USAGE qu’elle a noté, à tort ou à raison, dans l’édition précédente est, à ses yeux, toujours réel. Est-ce bien le cas? Peut-être que… oui. J’ai retracé deux dictionnaires qui ont été publiés entre 1878 et 1935 :

Ces deux ouvrages incluent dans leur nomenclature les deux graphies, qu’ils présentent dans l’ordre suivant : « revision ou révision » (6). Ont-ils mis revision en premier parce que l’Académie en faisait la seule et unique graphie admise, i.e. « officielle »? Ont-ils mis révision en second, parce que ce mot était, selon eux, encore en usage, malgré ce qu’en disait l’Académie? On ne le saura jamais.

Comme je l’ai mentionné précédemment, l’Académie, dans la 9e édition de son dictionnaire, change encore d’idée. Ou, pour être plus précis, elle observe un autre changement dans l’USAGE. Changement qu’elle se fait un devoir de porter à l’attention de tous! Ce nouveau changement se serait donc produit entre 1935 (8e éd.) et 1985 (9e éd.). L’USAGE veut, nous dit-elle, que l’on écrive révision et non plus revision. Il faut, encore une fois, faire marche arrière; revenir à l’ancienne graphie, celle qui avait cours entre 1740 et 1835!  Tous ces changements commencent à me donner le tournis!

Les Académiciens sont-ils les seuls à noter ce changement dans l’USAGE?  D’autres dictionnaires, parus à la même époque, le confirmeraient-ils? Voyons voir.

Le seul ouvrage que j’ai pu retracer et qui répond à cette condition est le Grand Robert. Dans sa 1ère édition (1951-1966), on peut y lire :

REVISION (vx. ACAD.) ou RÉVISIONn. f. (1298 revision; empr. latin revisio) […]

La présentation des deux graphies, en entrée double, me dit que ce sont des formes courantes. C’est la règle qu’a établie le Robert. Relisez bien la note (1) :

Si deux formes sont courantes, elles figurent à la nomenclature en entrée double : ASSENER ou ASSÉNER

Cette même règle stipule aussi que « dans cette présentation, le lexicographe favorise la première forme. »

C’est là que je me mets à froncer les sourcils. Pour ne  pas dire que je décroche. Que veut bien nous dire le Robert par (vx, ACAD.)? Que l’emploi de revision est, selon lui, vieux, mais que c’est la graphie qu’impose l’Académie? Ou que c’est l’Académie qui le dit vieuxDifficile à dire. Ce que je sais pour sûr, c’est qu’aucune de ces hypothèses ne tient la route. La première met le Robert en contradiction avec lui-même : ce mot ne peut être à la fois courant et vieux. La seconde fait dire à l’Académie ce qu’elle n’a jamais dit. Il y a là, vous en conviendrez, de quoi être perplexe. Et douter encore plus de l’USAGE décrit.

 Dans la 2e éd. du Grand Robert (1984), l’entrée est modifiée :

RÉVISION, n. f. – 1611: resvision, 1298: du bas lat. revisio, du class. revisum, supin de revisere → Réviseur.

REM. La forme revision est archaïque.

Il n’y a plus qu’une seule graphie courante : révision. La forme revision est devenue, nous dit-on en remarque, archaïque. Archaïque! Vraiment? Voilà qui rajoute à ma confusion. Car, si j’en crois ce que le Robert fait dire aux marques d’usage, un mot dit vieux ne peut pas devenir archaïque. Un mot archaïque peut, lui, devenir vieux (7). Vous me direz que cela semble le contraire du bon sens et vous n’auriez pas tort. Mais je dois attribuer aux mots le sens que le Robert leur attribue. Sinon, je leur fais dire ce que moi j’y vois et non ce que, lui, y voit. J’ose seulement espérer ne pas m’être emmêlé les pinceaux.

 Et qu’en dit le Petit Robert, paru pour la première fois en 1967, i.e. seulement trois ans après la parution de la 1ère édition du Grand Robert (1964)? On y lit :

RÉVISION n.f. (1298; lat. revisio) […]

Vous aurez remarqué que la première forme « REVISION (vx. ACAD.) » qu’affichait le Grand Robert est disparue en tant que mot vedette. En fait, cette graphie ne se retrouve nulle part dans le dictionnaire. L’USAGE aurait donc changé… en trois ans! Et cet USAGE est resté le même depuis lors! Du moins, c’est ce que laisse entendre cet ouvrage.

Bref, que penser de l’USAGE qu’est censé décrire tout dictionnaire?…

Il me pose problème. J’ai de la difficulté à croire que les dictionnaires, malgré leur profession de foi à son égard, en sont le reflet. Et l’histoire du mot révision ajoute de l’eau à mon moulin. Il vient me conforter dans mon analyse. Hélas!

Maurice Rouleau

(1)  Voici ce que le Nouveau Petit Robert nous dit des variantes graphiques d’un mot :

  • « Si deux formes sont courantes, elles figurent à la nomenclature en entrée double : ASSENER ou ASSÉNER; dans cette présentation, le lexicographe favorise la première forme […]       [C’est donc le lexicographe qui oriente l’USAGE et non l’USAGE qui s’impose au lexicographe. C’est du moins la lecture que j’en fais.]
  • Si une forme est actuellement plus fréquente que la seconde qui a la même prononciation, cette dernière est accompagnée de var. : CALIFE var. KHALIFE.
  • Si la variante est rare, on la signale par « on écrit aussi, parfois » : EUCOLOGIE… On écrit parfois euchologue.
  • Enfin, lorsqu’une faute courante apparaît comme plus légitime que la « bonne » graphie, le lexicographe s’est permis de donner son avis par « on écrirait mieux » : CHARIOT on écrirait mieux charriot (d’après les autres mots de la même famille; PRUNELLIER, on écrirait mieux prunelier (à cause de la prononciation).  [C’est donc le lexicographe qui chercher à dicter l’USAGE.]

Mais qui est donc ce lexicographe? Celui qui a rédigé l’entrée en question? Celui qui a révisé les épreuves? Ou l’équipe éditoriale du dictionnaire?… On ne peut que spéculer.

(2)  « Dès l’automne [2019], il sera possible de consulter toutes les éditions du dictionnaire depuis la première qui date de… 1694. Ce sera une occasion unique de découvrir des mots disparus ou de lire les différentes définitions d’un même mot selon les époques. » (Voir ICI.)

(3)  La primauté de l’USAGE était déjà reconnue par Vaugelas. Voici ce qu’il écrivait dans la préface de son ouvrage « Remarques sur la langue françoise : utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire », paru en 1647 (la 1re éd. du DAF ne paraîtra qu’une cinquantaine d’années plus tard, plus précisément en 1694) :

Ce ne sont pas ici des lois que je fais pour notre langue de mon autorité privée ; je serais bien téméraire, pour ne pas dire insensé ; car à quel titre et de quel front prétendre un pouvoir qui n’appartient qu’à l’Usage, que chacun reconnaît pour le Maître et le Souverain des langues vivantes? Il faut pourtant que je m’en justifie d’abord, de peur que ceux qui condamnent les personnes sans les ouïr, ne m’en accusent, comme ils ont fait cette illustre et célèbre Compagnie, qui est aujourd’hui l’un des ornements de Paris et de l’Éloquence française. Mon dessein n’est pas de réformer notre langue, ni d’abolir des mots, ni d’en faire, mais seulement de montrer le bon usage de ceux qui sont faits, et s’il est douteux ou inconnu, de l’éclaircir, et de le faire connaître.

(4)   Les Académiciens ont toujours refusé de mettre un accent sur le verbe; ils écrivaient reviser même du temps qu’ils écrivaient révision et réviseur. Mais plus maintenant. Ils ont récemment décidé de corriger cette « irrégularité », cette « incohérence ». Il était temps que les bottines suivent les babines, que les Académiciens fassent ce qu’ils ont toujours prétendu faire : se soumettre à leur Souverain maître, l’USAGE. Le Grand Robert, qui dit en faire autant, a, lui, toujours écrit RÉVISER, et ce, depuis sa première édition, en 1964. Où est l’erreur? Je pose la question, mais elle est rhétorique. J’ai une idée très claire de la réponse, que je vous laisse deviner.

(5)   Est-ce vraiment un anglicisme que l’on condamne? Ne serait-ce pas plutôt quelque chose qui semble être un anglicisme parce que l’anglais a une façon comparable de dire la chose? (Voir ICI.) Certains lui préféreront « en fin de compte ». Soit. Mais pourquoi ne pas laisser l’usage imposer sa loi?

(6)  Il m’a été impossible de retracer le dictionnaire qui a servi à illustrer la page couverture du manuel Pratique de la révision.  Et qui présente ces deux graphies dans l’ordre inverse  « révision ou revision ».  À partir de quand revision a-t-il cédé sa place à révision? Autrement dit, depuis quand révision est-il devenu la forme la plus courante? 

(7)   Voici le sens attribué à chacune de ces marques par le Robert :

  •  Archaïsme :  « forme ou sens qui n’est plus d’usage normal, mais qui se rencontre encore dans la langue moderne, notamment dans un usage particulier (régional; littéraire);
  • Vieux : « mot, sens ou emploi de l’ancienne langue, incompréhensible ou peu compréhensible de nos jours et jamais employé, sauf par effet de style : archaïsme. — Distinct de vieilli :  « mot, sens ou expression encore compréhensible de nos jours, mais qui ne s’emploie plus naturellement dans la langue parlée courante ».

 

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Les anglicismes

 

« L’anglicisme, voilà l’ennemi… »

(J.-P. Tardivel, 1879)

 

Tel est le titre d’une causerie  que Jules-Paul Tardivel a prononcée devant les membres du Cercle catholique de Québec, en 1879. 

Si j’y fais référence, c’est, vous l’aurez compris, parce que je poursuis ma réflexion sur l’évolution de la langue, plus précisément sur les emprunts que le français de France fait à l’anglais, notamment — mais pas exclusivement — dans le domaine de la mode. L’abondance de termes anglais dont j’ai fait état dans mon dernier billet m’agace au plus haut point. Et ce, pour une raison fort simple : au cours de mes études en traduction, j’ai été conditionné [comme un bon chien de Pavlov]  à éviter à tout prix les anglicismes (1) et voilà que j’en rencontre à tout bout de champ dans des textes écrits dans un français qui se veut le modèle à suivre. Il y a là, je crois, matière à revoir mon rapport à la langue! Mais ce sera pour plus tard.

Tardivel n’a pas encore 30 ans quand il prononce cette causerie. Cela ne le discrédite pas pour autant, à mes yeux. À qui le lui aurait reproché, il aurait pu emprunter la célèbre réplique de Rodrigue (Le Cid, Acte 2, Scène 2) : « Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Ce qui m’étonne le plus, ce n’est donc pas son jeune âge, mais le fait qu’il ne parle français que depuis quelques années seulement. Sa langue maternelle est l’anglais, ou si vous préférez l’américain. Il est né au Kentucky de parents immigrants; son père est français et sa mère britannique. Il commence à apprendre le français à 17 ans, quand il vient compléter ses études au Québec, plus précisément au Séminaire de Saint-Hyacinthe. Aussitôt ses études terminées, il s’installe définitivement dans la Belle Province et commence sa carrière de journaliste. Il se démarquera, entre autres, par ses articles consacrés à la promotion de la langue française. Sa causerie de 1879, où il tire à boulets rouges sur les anglicismes, est un bon exemple de son militantisme. Pour Tardivel, « La langue, c’est l’âme d’une nation. » Il faut donc tout faire pour la conserver intacte, à commencer par faire disparaître ces anglicismes qui, selon lui, « dénaturent la langue parlée au Québec ». (2)

Les craintes dont il nous fait part dans cette causerie ne se sont fort heureusement pas concrétisées. Le « langue de la province de Québec » n’est plus, cent cinquante ans plus tard, celle contre laquelle il vitupérait alors. Doit-on lui en attribuer le mérite ou l’accuser d’avoir joué les Cassandre? Difficile à dire.

Ce qui alimente ses craintes, vous le savez déjà, c’est l’emploi de trop nombreux anglicismes.

Des anglicismes! Il y en a partout, disait-il, au barreau, dans les journaux, dans les livres les mieux écrits et jusque dans la chaire sacrée. Personne n’en est entièrement exempt, personne n’a le droit de jeter la pierre à son voisin. Moi, le premier, j’en ai des milliers sur la conscience, et bien que j’aie juré une haine éternelle contre ce péché littéraire, je suis certain d’y retomber encore bien des fois avant de mourir.

Ça, c’était en 1879. Mais qu’en est-il aujourd’hui? Le danger est-il toujours là? Il m’a semblé que oui. Parler de mode sans farcir son discours de mots anglais paraît tout simplement impossible. Quiconque ouvre bien l’oreille constatera que le phénomène ne se limite pas à la mode. Il est généralisé, même au Québec! Faudrait-il, comme Tardivel l’a fait, se mettre à tirer à boulets rouges sur les anglicismes? La « bonne » langue française [qui ne peut être que celle qui se parle en France] est-elle devenue insensible à cette pratique? On pourrait le penser, même si, dans les années 1960, le discours était différent. À preuve, ce qu’en disait Josette Rey-Debove, dans son Dictionnaires des anglicismes (Les usuels du Robert, 1980, page V) :

Voici déjà une vingtaine d’années que fut tiré le signal d’alarme pour nous dissuader d’employer des mots empruntés à l’anglais britannique ou américain. La langue française était en péril, disait-on, submergée par des apports étrangers inutiles qui la défiguraient et l’étouffaient. Ce point de vue fut renforcé par la politique linguistique des Canadiens francophones qui décidèrent de remettre de l’ordre dans leur vocabulaire fortement anglicisé par un contact quotidien; ceux-ci déploraient que la langue de référence parlée en France soit elle-même contaminée et ne puisse servir totalement de modèle. Nous avons alors connu une période de désaveu des emprunts à l’anglais et de refrancisation officielle de notre vocabulaire. Depuis, divers organismes cherchent activement les équivalents français des termes anglais proscrits et les décisions des Commissions ministérielles de terminologie sont publiées au Journal officiel.

Encore faudrait-il que « Les bottines suivent les babines », comme on dit chez nous!  Mais ça, c’est une autre histoire.

Qu’est-ce donc qu’un anglicisme?

La question se pose, car il n’est pas question de tirer sur tout, à l’aveuglette. Comme vous pouvez facilement l’imaginer, tous ne voient pas l’anglicisme du même œil.

Voyons d’abord ce que Tardivel appelle ainsi (c’est moi qui souligne, aux sens propre et figuré) :

Le principal danger auquel notre langue est exposée provient de notre contact avec les Anglais. Je ne fais pas allusion à la manie qu’ont certains Canadiens de parler l’anglais à tout propos et hors de propos. Je veux signaler une tendance inconsciente à adopter des tournures étrangères au génie de notre langue, des expressions et des mots impropres; je veux parler des anglicismes. Il faut bien s’entendre sur la véritable signification de ce mot. On croit trop généralement que les seuls anglicismes que l’on ait à nous reprocher sont ces mots anglais qui s’emploient plus souvent en France qu’au Canada, tels que « steamer,» «fair-play,» «leader,» «bill,» «meeting,» «square,» «dock,» etc. A vrai dire ce ne sont pas là des anglicismes, et il n’y a que très peu de danger à faire usage de ces expressions, surtout lorsque le mot français correspondant manque. On peut, sans inconvénient, emprunter à une langue ce qu’il nous faut pour rendre plus facilement notre pensée. Aussi les Anglais ont-ils adopté une foule de mots français: Naïveté, ennui, sang-froid, sans-gêne, &c.

Voici comment je définis le véritable anglicisme : « Une signification anglaise donnée à un mot français ». Un exemple fera mieux comprendre ma pensée. Ainsi on entend dire tous les jours qu’un tel a fait « application » pour une place. Le mot « application » est français; il signifie « l’action d’appliquer une chose à une autre » et n’a d’autre signification. On fait « l’application » d’un principe ou d’un cataplasme. Mais on ne peut pas employer ce mot dans le sens de demande et dire: « Faire application pour une place ». C’est de l’anglais : To make application for a place.

Voilà l’anglicisme proprement dit qui nous envahit et qu’il faut combattre à tout prix si nous voulons que notre langue reste véritablement française. Cette habitude, que nous avons graduellement contractée, de parler anglais avec des mots français, [serait-il moins dangereux de parler français avec des mots anglais?] est d’autant plus dangereuse qu’elle est généralement ignorée. C’est un mal caché qui nous ronge sans même que nous nous en doutions. Du moment que tous les mots qu’on emploie sont français, on s’imagine parler français. Erreur profonde. Pour bien parler et écrire le français, il est non seulement nécessaire d’employer des mots français, il faut de plus donner à ces mots leur véritable signification. Massacrer la langue française avec des mots français est un crime de lèse-nationalité. A mes yeux les barbarismes, les néologismes, les pléonasmes, les fautes de syntaxe et d’orthographe sont des peccadilles en comparaison des anglicismes qui sont pour ainsi dire des péchés contre nature.

Tardivel voit l’anglicisme de façon plutôt restrictive. Les mots anglais qui s’emploient plus souvent en France qu’au Canada, ce ne sont pas, nous dit-il, des anglicismes! (3) Voilà qui est clair. Lui, n’en veut qu’aux véritables anglicismes, ces mots français auxquels on attribue un sens anglais. Et à eux seuls! C’est dire que la surabondance des mots anglais employés de nos jours dans le domaine de la mode le laisserait de glace! Que ma susceptibilité à cet égard n’aurait  pas d’égal chez lui. Mais, pour lui comme pour moi, l’emploi d’anglicismes (quel que soit le sens qu’on veuille bien attribuer à ce mot) est un péché! Un péché tantôt mortel (un péché contre nature), tantôt véniel (une peccadille). C’est selon.

Au Québec, cette idée de péché est accrochée à la notion d’anglicisme comme une ancre à un navire. Elle y prend presque toute la place. Un anglicisme, c’est quelque chose à éviter à tout prix. Et rien d’autre. Sans doute peut-on, à tort ou à raison, en attribuer la paternité à Gérard Dagenais, qui, en 1967, dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada (Édition Pédagogia, Montréal-Québec) écrivait :

Les dictionnaires donnent du mot anglicisme la définition suivante à peu près dans les mêmes termes : « Mot, expression, tournure, construction propre à la langue anglaise et qu’il est par conséquent FAUTIF d’employer dans une autre langue ».

À ce que les dictionnaires en disent (en rouge), Dagenais ajoute tout de même son grain de sel (en bleu). Et son point de vue été bien reçu par tous les langagiers du pays. Au point que l’on disait de tout anglicisme : « Pas touche! »

Il ajoute tout de même :

[…] qu’un mot d’origine anglaise entré dans l’usage d’une autre langue n’est pas un anglicisme, car il a cessé d’être un mot propre à l’anglais.

Soit. Mais il ne précise pas les critères à utiliser pour « décréter » qu’un mot anglais n’est plus un emprunt. Cela ouvre la porte, vous l’imaginez sans peine, à bien des dérapages.

Comment voit-on l’anglicisme de nos jours?

Pour le savoir, rien de mieux, paraît-il, que de consulter son dictionnaire. Voici ce qu’en dit le Petit Robert :

■ Locution propre à la langue anglaise.

◆ Emprunt à l’anglais (par ext. à l’anglais d’Amérique ➙ américanisme).

Tout lecteur attentif y verra deux acceptions : on précise d’abord ce qu’est un anglicisme pour un anglophone (sa façon particulière de dire une chose, une façon qui n’a pas son pareil dans une autre langue, par ex. : I missed you / Tu me manques); puis ce qu’est un anglicisme pour un allophone : un emprunt (Mot, tour syntaxique ou sens de la langue anglaise introduit dans une autre langue). On oppose donc la nature de la chose à son emploi dans une autre langue. Tout en les désignant par un même mot.

La question qui se pose alors est de savoir comment, dans les faits, le Petit Robert traite ces mots d’origine anglaise. Si vous y prêtez une attention particulière, vous constaterez qu’il en parle à différents endroits dans un article. Parfois, c’est dans la section Étym. où l’on trouve la mention (mot anglais ou mot anglais américain) qui parle d’elle-même. Parfois, c’est juste sous Étym., avant les différentes acceptions, ou encore au cœur même de l’article, où l’on trouve ANGLIC. Cette abréviation, elle, demande des explications.

Depuis 1967, l’abréviation ANGLIC. se voit attribuer, dans le Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations, le sens suivant :

Anglicisme : mot anglais employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette marque).

On y précise donc la raison de sa présence et, entre parenthèses, celle de son absence.

Ça, c’est en théorie. Mais en pratique?… J’ai choisi, pour illustrer sa façon de faire, deux mots qui sont anglais d’origine (anglais américain et anglais).

Premier exemple :

cocktail [kɔktɛl] nom masculin  Étym. 1860; « homme abâtardi » 1755 ◊ mot anglais américain, réduction de cocktailed(-horse); évolution de sens obscure

  1.  Boisson constituée d’un mélange de liquides dosés selon des proportions variables, alcoolisée ou non. Cocktail au gin, au champagne. Préparer des cocktails dans un shaker. Un cocktail de jus de fruits, un cocktail sans alcool.

◆ Hors-d’œuvre froid à base de crustacés et de crudités, servi dans une coupe. Cocktail de crevettes, de crabe.

  1.  Réunion mondaine avec buffet. ➙ lunch. Inviter des amis à un cocktail. Robe de cocktail.
  2.  Fig. Mélange (inattendu, dangereux). Un cocktail explosif. Un cocktail d’alcool et de psychotropes. Cocktail lytique*.

▫ Cocktail Molotov : bouteille emplie d’un mélange inflammable, employée comme explosif dans les combats de rue.

Les acceptions du mot « français » cocktail sont celles que le Merriam-Webster (M.-W.) attribue à ce mot. Le français a donc emprunté l’intégralité (i.e. la forme et les sens) du mot anglais Et ce mot est, aux yeux du Petit Robert, si bien intégré dans la langue française que ses acceptions n’ont pas à être précédées de la marque d’usage ANGLIC. Ce mot est, pourrait-on dire, naturalisé français!

Deuxième exemple

rush [ʀœʃ] nom masculin  étym. 1872 ◊ mot anglais « ruée »

■ ANGLIC.

  1.  Sport Effort final, accélération d’un concurrent en fin de course. ➙ sprint.
  2.  Afflux brusque d’un grand nombre de personnes. ➙ ruée. Le rush du week-end. Rush des vacanciers vers les plages.
  3.  Cin., télév. Épreuve* de tournage. Recommandation officielle épreuve. Visionner les rushs. On emploie aussi le pluriel anglais des rushes.
  4.  Méd. Désensibilisation accélérée aux venins d’insectes.

Ce mot anglais (apparu pour la première fois dans un texte français à la même époque que le mot cocktail : 1872 vs 1860) voit, lui, ses différentes acceptions précédées de la marque ANGLIC. Ce mot n’est donc pas encore « naturalisé » français! C’est un anglicisme… dans toute la force du terme, à savoir un « mot anglais employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Autrement dit, il vaudrait mieux ne pas l’utiliser si l’on ne veut pas se faire critiquer. Mais seul l’utilisateur « avisé », celui qui aura consulté le Tableau des abréviations, en sera informé. Les autres, eux, croiront, à tort, qu’on peut l’utiliser sans réserve, puisqu’il se trouve dans leur dictionnaire français. Si jamais vous leur faites la remarque qu’ils ont tort de penser ainsi, ils pourraient vous demander comment il se fait que cela ne soit pas clairement indiqué dans la description du mot. Comme cela est le cas, par exemple, pour basique : « (Anglic. critiqué) L’anglais, le français basique, de base, fondamental »;  charge : « (Anglic. critiqué) Être en charge de qqch., en être chargé, responsable ; avoir la charge de »; ou encore décade : « Anglic. critiqué  Période de dix ans » (4). Et ils n’auraient pas tort. Leur seule erreur aura été de ne pas avoir lu les pages liminaires de leur dictionnaire. Mais qui les lit?… Personne ou presque. Chacun s’imagine avoir la science infuse; tout savoir sans avoir eu à l’apprendre. Autrement dit, l’emploi judicieux d’un dictionnaire ne pose aucun problème à qui que ce soit. Grave erreur!

Qu’ont donc les mots précédés de la marque ANGLIC. pour que, dans certains cas, on ajoute critiqué? Ce faisant, ne se répète-t-on pas? Il me semble bien que oui, car l’abréviation ANGLIC. dit déjà que son emploi est « critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Une telle répétition a un nom : pléonasme. Ce qu’on m’a toujours appris à éviter, sauf quand on recherche un effet de style. Mais un dictionnaire n’est pas la place pour faire du style. La présence de critiqué après ANGLIC. ajoute-t-elle quelque chose à ce qui est déjà sous-entendu? Ou vise-t-elle à simplifier la vie à ceux qui ne lisent pas les pages liminaires? Si tel est le cas, pourquoi ne le fait-on pas systématiquement? Mystère et boule de gomme.

Les acceptions françaises du mot anglais rush sont-elles empruntées à l’anglais, comme le sont celles de cocktail? Autrement dit, les retrouve-t-on dans le M.-W.? OUI et NON.

Les acceptions 1, 2 et 3 que le Petit Robert attribue à ce mot se retrouvent parmi celles que le M.-W. donne au mot anglais. Il y a donc eu emprunt total (fond et forme). Dans le cas de l’acception 4, il en est tout autrement. Il n’y a rien dans le M.-W. qui corresponde à « Désensibilisation accélérée aux venins d’insectes ». On a donc emprunté la forme (i.e. le mot lui-même), mais pas le fond (i.e. le sens). Voilà qui est pour le moins étrange. Pourquoi utiliser un mot anglais quand ce dernier n’a même pas, dans cette langue, le sens qu’on lui donne en français?  N’aurait-on pas pu créer un mot français (néologisme de forme) ou  donner à un mot français déjà connu un nouveau sens (néologisme de sens) ? Poser la question c’est, me semble-t-il, y répondre. Mais on a préféré faire un amalgame des deux… Une solution plutôt bâtarde!

Ouvrons ici une parenthèse  

Cette quatrième acception n’apparaît dans le Petit Robert qu’en 1993. Cette année-là, le Petit Robert a fait peau neuve. C’est la façon qu’il a choisie de célébrer son 25e anniversaire!  On parle même parfois d’une refonte de ce dictionnaire. Ne l’a-t-on pas rebaptisé : Le Nouveau** Petit Robert? Et pour cause, je vous dirais.

** Il s’est appelé ainsi au moins jusqu’en 2010. En 2018, il n’est plus assez nouveau pour porter encore ce qualificatif. On le débaptise. Il redevient Le Petit Robert.

Voici un extrait d’une entrevue que Josette Rey-Debove accordait à un journaliste de La Presse, à la mi-septembre 1993, à l’occasion de la parution de ce Nouveau Petit Robert :

— Donc vous avez introduit dans ce dictionnaire beaucoup de mots nouveaux?

— Oui, quatre mille. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas?

C’est en effet fort impressionnant. Jamais autant de modifications n’ont été apportées en une seule année. On voulait vraiment faire peau neuve. Et l’histoire ne nous dit pas si des mots qui y étaient déjà n’ont pas disparu pour faire place aux nouveaux. Ce qui ajouterait encore plus à la refonte.

Toujours est-il que, cette année-là, rush s’est vu attribuer une nouvelle acception! Une acception qui a de quoi surprendre le traducteur médical qui dort en moi.

Aucun de mes trois dictionnaires médicaux français, publiés après 1993, (chez Maloine, Flammarion et Masson) n’inclut rush dans sa nomenclature. Mais, comme chacun sait (ou devrait savoir), ce n’est pas parce qu’un mot n’est pas dans le dictionnaire que les gens ne l’utilisent pas, fussent-ils des médecins. Encore faudrait-il s’assurer que ces derniers l’utilisent vraiment (5). S’ils le font, ce n’est certes pas parce que rush a ce sens en anglais. On ne trouve cette acception ni dans le M.-W. ni dans le Dorland’s Illustrated Medical Dictionary (28th ed., 1994). Dans ce dernier, on ne lui attribue qu’une seule acception et elle n’a rien à voir avec les allergies :

a powerful wave of contractile activity, which travels extremely long distance down the small intestine; it is caused by intensive irritation or unusual distention. Called also peristatic rush.

Comment expliquer que le Nouveau Petit Robert attribue, et ce, encore de nos jours, une telle acception à rush, alors que ce mot n’a même pas ce sens en anglais? Mystère et boule de gomme. Devant un tel état de fait, je ne peux que répéter — encore et encore — que ce n’est pas parce que le dictionnaire le dit que c’est obligatoirement vrai. Ou l’inverse : Ce n’est pas dans le dictionnaire. Ce n’est donc pas… bon! 

Fermons la parenthèse.

Peut-on vraiment parler, dans le cas de la quatrième acception, d’un anglicisme? J’en doute, car il ne s’agit ni d’une façon de s’exprimer propre à la langue anglaise, ni d’un emprunt direct à l’anglais (forme et sens). Ce n’est même pas un « véritable » anglicisme au sens que Tardivel lui donnait, à savoir une « signification anglaise donnée à un mot français ». C’est exactement l’inverse : « signification française donnée à un mot anglais »! Comme quoi la langue ne manque pas d’imagination!

Oublions donc cette quatrième acception pour le moins douteuse et dont le classement comme ANGLIC. l’est tout autant. Limitons-nous aux trois premières auxquelles on accole la marque d’usage ANGLIC. Autrement dit, c’est un mot anglais dont l’emploi en français est critiqué. C’est un emprunt « abusif ou inutile » (6). Et à ce titre, c’est un terme que tout traducteur formé au Québec se devrait de ne pas utiliser.

D’après le Petit Robert, rush serait donc un « emprunt abusif ou inutile », puisqu’on lui accole la marque ANGLIC. Passe encore qu’on en critique l’emploi, in petto, mais pourquoi ne nous propose-t-il pas un équivalent acceptable, qui justifierait qu’on qualifie cet emploi d’abusif ou d’inutile?… Si l’on ne recommande rien pour le remplacer, pourquoi continuer à dire que cet emprunt est inutile?

Recommandation officielle

Il arrive que l’on propose un tel équivalent. Il est alors dit Recommandation officielle (7).

Mais comment expliquer qu’il n’y en ait pas dans le cas de rush, et de bien d’autres anglicismes? Différentes explications peuvent être avancées, mais aucune n’est « officielle ». On pourrait envisager que les « Commissions ministérielles de terminologie » n’ont pas été saisies de ce cas particulier; ou, si elles l’ont été, qu’elles y travaillent toujours ou encore qu’elles ne s’entendent pas sur la recommandation à faire; qu’il y a tellement de mots anglais que les Commissions sont débordées. Pendant ce temps, les termes anglais continuent d’envahir la langue française. À pochetée, comme on dit chez-nous, pour dire « en grand nombre ». Comme cela est le cas, entre autres, dans le domaine de la mode.

« Partout où le français est en danger, il faut le secourir. »

Ce sont les mots que prononçait récemment (février 2019) Gilles Vigneault lors d’une entrevue menée par Anne-Marie Dussault, sur les ondes de Radio-Canada.

Il n’a toutefois pas précisé la nature de ce danger; ni, évidemment les moyens à mettre en œuvre pour le secourir. Était-ce l’envahissement de la langue par des mots anglais?  Rien ne nous permet de le dire. Peut-être venait-il de lire dans Le Devoir l’article de Christian Rioux (28 janv. 2019) intitulé Trop d’anglais au salon du livre de Paris, article qui faisait écho au cri d’indignation qu’ont fait entendre une centaine d’écrivains, d’essayistes de journalistes et d’artistes dans le journal Le Monde? Ils s’indignaient de voir le « globish », un sous-anglais, supplanter notre langue dans les médias, à l’université et jusqu’au prochain Salon Livre Paris, [et non plus le Salon du livre de Paris]. Le texte paru dans Le Monde porte un titre fort révélateur : « Dans un salon consacré au livre, et à la littérature française, n’est-il plus possible de parler français ? »  C’est tout dire… Non?

Mais ce cri n’a pas fait broncher une responsable de la programmation du Salon qui justifiait ainsi l’emploi de Bookroom : « un mot plus dynamique que n’importe quel équivalent français »! Que ne faut-il pas entendre!

C’est à se demander si ce n’est pas peine perdue que d’espérer voir la France mener une lutte contre cette invasion massive d’anglicismes. La question se pose.

Maurice Rouleau

 (1)  J’ai dû apprendre, au cours de mes études en traduction, « toutes les formes d’emprunt à l’anglais qu’on rencontre au Québec : anglicismes de sens, expressions calquées de l’anglais, termes anglais ou dérivés de l’anglais; anglicismes de syntaxe, de morphologie, de prononciation, de graphie […] (Dictionnaire des anglicismes, G. Colpron, Libraire Beauchemin, Montréal, 1882).

Il y en avait tellement, disait-on, que certains professeurs en ont fait leur unique raison de vivre! Ils en voyaient partout, même là où il n’y en avait pas.

Heureusement, il y eut Frèdelin Leroux, fils, dont l’œuvre n’est malheureusement pas suffisamment connue. Il s’est attelé à une tâche gigantesque mais irréalisable au complet : « déboulonner » toutes les inepties relatives aux anglicismes qu’on enseignait alors. (Voir ICI)  Et ce, dans un style qui ne peut que ravir les amateurs de textes bien écrits. L’exemple qui me vient en tête (c’en est qu’un parmi tant d’autres) est comme étant que l’on m’a, erronément, appris à éviter, sous prétexte qu’en anglais on dit as being! Ce ne pouvait donc être qu’un anglicisme. Quelle connerie!

André Goose donne d’ailleurs raison à Frèdelin Leroux. Il écrit dans son Bon Usage (14e éd., 2008) :

« On parle d’hypercorrectisme ou d’hypercorrection quand, dans le souci de remédier aux « fautes », des usagers considèrent comme incorrect un emploi qui, en fait, est irréprochable. Par ex. au Québec, la crainte des anglicismes fait que l’on prend pour tels des tours qui ont sans doute leur équivalent en anglais, mais qui sont tout à fait normaux en français. » (R2, Art. # 14)

(2) Voici comment Tardivel voit le problème :

Si les Basques ont pu conserver si longtemps intactes leurs antiques institutions au milieu des révolutions et des guerres qui ont bouleversé la France et l’Espagne, si les Bretons et les Gallois sont restés distincts des races qui les entourent, c’est grâce à leur langue. Si l’Irlande lutte en vain pour reconquérir son indépendance, c’est qu’elle ne parle plus la langue de ses anciens rois. Voulez-vous faire disparaître un peuple? détruisez sa langue. C’est parce qu’elles comprennent cette vérité que la Russie se montre si inexorable envers la langue polonaise et que l’Allemagne cherche à proscrire la langue française de l’Alsace-Lorraine. Il est donc important pour un peuple, surtout pour un peuple conquis, de conserver sa langue.

On m’objectera sans doute que la langue française n’est nullement exposée à s’éteindre parmi nous. Elle n’est peut-être pas exposée à disparaître complètement, mais elle pourrait bien subir des modifications assez profondes pour la rendre méconnaissable. Il est possible, si nous n’y prenons garde, qu’avec le temps la langue de la province de Québec devienne un véritable patois qui n’aurait de français que le nom, un jargon qu’il vaudrait mieux abandonner dans l’impossibilité où l’on serait de le réformer. Nous sommes loin, il est vrai, d’un aussi déplorable état de choses, et fasse le ciel qu’il n’arrive jamais. Mais bien aveugle est celui qui ne voit pas que l’éclat de la langue se ternit chez nous, que nous parlons et écrivons moins bien qu’autrefois.

On me dira que les langues meurent nécessairement, fatalement; que l’hébreu, le grec et le latin sont morts; que le français s’altère, même en France, [c’est moi qui souligne] et qu’il cessera enfin d’être une langue vivante. Cela est possible. Nous ne pouvons pas arrêter le cours naturel des événements. Mais s’il faut, dans la suite des temps, que la langue française disparaisse, ayons à cœur de faire enregistrer par l’histoire cette parole: « Ce fut au Canada où la langue française disparut en dernier lieu. »

Que voilà une belle envolée oratoire! Je ne peux toutefois m’empêcher, en lisant cette dernière phrase, d’esquisser un sourire. Non pas parce que je la trouve prétentieuse, mais bien parce qu’elle était, sans que Tardivel le sache, prémonitoire. En 1879, Tardivel en faisait un souhait. En 2017, Bernard Pivot en fait presque une nécessité : « La France a intérêt à s’inspirer du Québec pour promouvoir le français. »

(3) J’imagine qu’il en dirait autant des pseudo-anglicismes, ceux que les Français ont eux-mêmes inventés de toutes pièces! Ceux qui, comme le dit Josette Rey-Debove, « ont le double défaut d’avoir une forme anglaise et de n’être pas anglais ». Je pense, par exemple, à autostop, footing, motocross, pressing, tennisman, wattman, termes qu’aucun Anglais ou Américain n’a jamais utilisés et qui, par la force des choses, ne se trouvent dans aucun dictionnaire anglais. Alors… Les plus futés pourraient rétorquer que motocross n’est pas un bon exemple, puisqu’il est consigné dans le Merriam-Webster. C’est vrai qu’on l’y trouve, mais, vous ne le croirez peut-être pas, il a été emprunté au français!

(4) Le Petit Robert se permet même de critiquer l’emploi de mots qui techniquement parlant seraient « naturalisés » (i.e. des mots qui ne portent pas la marque ANGLIC.) ou de dire que certains en critiquent l’emploi, mais pas lui. Lui, ne fait que dire qu’ils viennent de l’anglais. En voici deux exemples :

a) réaliser (1895 ◊ anglais to realize)  Emploi critiqué  Se rendre compte avec précision de; se faire une idée nette de;

b) opportunité (1864 ◊ de l’anglais) Emploi critiqué Circonstance opportune. ➙ Profiter de l’opportunité.

Il y a donc des mots qui viennent de l’anglais et qui ne sont pas dits ANGLIC., mais dont l’emploi est critiqué et d’autres dont l’emploi de l’est pas. Allez savoir pourquoi.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul casse-tête que nous présente le Petit Robert. Voyez par vous-mêmes ce qu’il dit des mots sévérité et sévère (au sens anglais du terme), le premier dérivant apparemment du second.

Il critique ouvertement l’emploi du substantif :

  • Sévérité 3. Par ext. (de sévère, 3°) Emploi critiqué  Gravité, caractère dangereux. « le docteur, aussitôt appelé déclara “préférer” la “sévérité,” la “virulence” de la poussée fébrile » (Proust).

mais pas celui de l’adjectif qui lui a donné naissance :

  • Sévère  3.  (1914 ◊ anglais severe) Très grave, très difficile. L’ennemi a essuyé des pertes sévères. ➙ « J’ai une lutte sévère à mener contre la police » (Romains).

Allez y comprendre quelque chose. Moi, je m’y perds.

(5)  Pour connaître l’usage qu’en font les médecins, j’ai consulté un bon ami à moi, néphrologue. Il soumet donc à une collègue allergologue ma question que je voulais la plus neutre possible, la moins susceptible d’orienter sa réponse : Quel terme utilise-t-on en allergologie pour désigner une désensibilisation accélérée aux venins des insectes? Sa réponse ne s’est pas fait attendre. Et c’est là que ça devient intéressant. Elle l’informe que « tout le monde dit ultra-rush ou semi-rush au lieu d’accélérée, même en France, selon la vitesse à laquelle on procède ». Cette réponse, aussi courte soit-elle, en dit beaucoup. Rush (ultra- ou semi-) est donc un adjectif (on l’utilise au lieu d’accélérée). Et non pas un substantif, comme le dit le Petit Robert. Peut-être les allergologues utilisent-ils rush sans le nom qu’il qualifie au cours d’une discussion informelle entre spécialistes! Mais je douterais qu’on le fasse dans une publication savante. Chose certaine, en 1999, on ne l’utilisait pas. Dans un article intitulé « Allergie aux venins d’hyménoptères chez l’enfant » (Arch Pédiatr 1999 ; 6 Suppl 1 : 5.5-60), on peut lire :

Un bilan allergologique est indiqué chez tout enfant ayant présenté une réaction générale ou systémique après piqûre d’insecte, aboutissant éventuellement à la mise en route d’une désensibilisation spécifique. L’indication de I’immunothérapie est bien codifiée, mais les méthodes varient selon les équipes : protocole ultra-rapide en quelques heures, protocole rapide sur 3 à 5 jours, protocole semi-rapide en 2 à 8 semaines.

La pratique a-t-elle changé depuis?… Je l’ignore.

(6) Tout emprunt n’est pas obligatoirement abusif ou inutile. Il s’impose quand un mot français lui correspondant manque (ou quand on ne fait aucun effort pour lui en trouver un). Aurait-on idée de traduire : PIZZA ou MACARONI ou encore BAKLAVA? NON. Pourtant on l’a fait dans le cas de  lasagna (→ lasagne), de parmigiano (→ parmesan), de beef steak (→ bifteck). Et que dire de paëlla?…

La Nouvelle Orthographe recommande de l’écrire paéla! [Même si l’on s’en défend bec et ongle, cela ressemble étrangement à de l’écriture phonétique (ou au son).] Cette graphie est disons…  étonnante. Est-ce vraiment l’usage spontané (celui des utilisateurs) qui aura le dernier mot? Ou l’usage imposé (celui des régents)? L’avenir le dira.

[Pour en savoir plus sur la néologie, voir https://rouleaum.wordpress.com/  et sélectionner, dans la colonne de droite, la catégorie Néologie (de sens/ de forme)].

(7)  Voici quelques exemples de Recommandations officielles : remplacer Airbag par sac gonflable, coussin gonflable, coussin de sécurité; Aquaplanning, par aquaplanage; Antiskating, par antiripage; Background par arrière-plan; Black-out, par silence radio; Brainstorming, par remue-méninges; Break, (au tennis) par brèche; Casting, par audition; Deal, par accord, négociation, transaction; Start-up, par jeune pousse.

 Mais la présence d’un équivalent « officiel » ne garantit pas la disparition du terme anglais. Si l’on ne veut pas que cette recommandation reste lettre morte, il lui faut absolument passer l’épreuve du temps. Le terme gaminet, par exemple, proposé dans les années 1970 par le linguiste français Jacques Cellard pour remplacer le mot anglais T-shirt (tee-shirt, teeshirt), n’a eu aucun succès. Il ne s’est jamais implanté au Québec. Ni en France, semble-t-il.

Certaines de ces recommandations sont presque vouées dès le départ à mourir de leur belle mort. Je pense entre autres à brèche, qui est la recommandation officielle pour remplacer break, terme utilisé au tennis. Au Québec, cet équivalent n’a aucune chance de s’implanter, car on lui a déjà trouvé un équivalent : bris de service.

 

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Usage et Norme

 

« L’usage a toujours raison,

même quand il a tort. »

 

Dans la foulée de ma réflexion sur l’importance du choix des mots pour bien se faire comprendre, j’aimerais vous faire part d’une difficulté que j’éprouve à l’occasion : mon incapacité à comprendre certains textes écrits en français, en français de France, s’entend (1). Je ne parle pas ici de textes écrits en ancien français (comme La Chanson de Roland) ni même en français de la Renaissance (comme Pantagruel).  Non. Je parle de textes écrits en français d’aujourd’hui.

Le texte qui me sert ici de prétexte est paru, dans le magazine Vogue Paris, le 17 juillet 2018.  Donc tout récemment. Si je l’ai lu, c’est que le titre « Comment Meghan Markle porte la robe trench-coat ? » a piqué ma curiosité. Il m’avait toujours semblé qu’il n’y avait qu’une seule façon de porter, décemment, une robe. J’ai donc voulu en savoir plus. Voici un extrait de ce court article :

               Un rendez-vous immanquable pour la duchesse de Sussex qui s’y  rendait ce 17 juillet en avant-première aux côtés du Prince Harry, habillée d’une robe façon trench coat, déclinée dans une teinte poudrée signature. Un nouveau statement mode signé par la marque canadienne House of Nonie qui s’ajoute aux nombreuses silhouettes résolument modernes adoptées par Meghan Markle et qu’elle sublimait d’une paire d’escarpins Dior et d’un clutch ton sur ton de la griffe Mulberry. Ou comment upgrader ses look [sic] d’été en optant pour des intemporels du vestiaire.

Si, à la première lecture, vous comprenez tout ce que l’auteure (certains préfèrent autrice; le DAF, lui, ne reconnaît ni auteure ni autrice) veut dire, je ne peux que vous envier. Moi, je n’y comprends rien. J’exagère, vous l’aurez deviné. Je vois bien que l’on décrit ce que portait Meghan Markle, duchesse de Sussex, quand elle s’est rendue à une exposition. Mais pas beaucoup plus. Je relis donc ce petit article. Plus lentement, cette fois. Le résultat est le même. Je ne comprends toujours pas. Est-ce normal?… Autrement dit, suis-je dans la norme, norme signifiant « état habituel, conforme à la majorité des cas »? Ou suis-je l’exception qui, se plaît-on  à dire, sert à confirmer la règle?…

Qu’est-ce qui peut bien m’empêcher de comprendre un texte récent, tiré d’un magazine français grand public comme Vogue Paris? La source du problème, c’est moi ou c’est le texte?… Il me presse de le savoir.

Je commence par faire ce que chacun fait tout naturellement : mettre la faute sur le dos du voisin (1). Jamais il ne me viendrait à l’esprit de penser que j’y suis pour quelque chose. Si le texte avait été bien écrit, je l’aurais assurément compris. Il n’y a là aucun doute dans mon esprit. Mais est-ce bien le cas? Peut-être… Je pourrais aussi bien avoir tort tout en croyant avoir raison. Cela aussi est possible. Voilà un problème typique de dialectique éristique. (2)

Alors qu’en est-il?…

Cet extrait contient bien des éléments qui me font tiquer. À commencer par les mots anglais, qui, à mes yeux, occupent trop de place. J’en compte six (peut-être sept) sur un total de 86 mots. Ce qui représente 7 % des mots utilisés, une concentration nettement supérieure à la norme. Il n’y aurait dans tout le Petit Robert que 5 % d’anglicismes, i.e. de mots d’origine anglaise!

La question qui me vient immédiatement à l’esprit est la suivante : serait-il possible de dire la même chose en n’utilisant que des mots français?… Le français serait-il à ce point inapte à dire la modernité?… Son lexique est-il pauvre au point qu’il faille recourir à des mots anglais pour s’exprimer « correctement »?… Manque-t-on à ce point de créativité lexicale?… La question se pose. Ou du moins, je me la pose.

Mais quel mal y a-t-il, diront certains, à utiliser des mots anglais? L’emprunt n’est-il pas un phénomène courant quand deux langues se côtoient? Les exemples sont trop nombreux pour qu’on puisse en douter. Et ce phénomène n’est pas l’apanage d’une seule des deux langues en contact. Que non! (3) L’anglais a emprunté au français (ex. : pamphlet, entrée, chef, blouse, rendez-vous) tout comme le français a emprunté à l’anglais (ex. : artefact, background, barmaid, handicap, gospel).

Quand, en langue, on parle d’emprunts, l’aspect le plus important est sans contredit celui de leur intégration dans la langue emprunteuse. Certains sont si anciens qu’on ne les reconnaît même plus. Je pense, par exemple, à cheddar, cafétéria, pyjama, lévitation, touriste, qui, d’après le Petit Robert, sont tous nés anglais. D’autres, par contre, sont toujours, selon la même source, considérés comme étrangers, et ce, malgré leur âge, parfois vénérable : badge (étym. xive), bay-window (étym. 1664), jazzman (étym. v. 1930), best-seller (étym. 1947). Je ne vois pas d’autre explication au fait qu’on leur accole, encore de nos jours, la marque d’usage Anglic. 

Mais qu’en est-il des mots anglais utilisés dans l’extrait en question? Ils ne sont assurément pas aussi anciens que ceux que je viens d’énumérer. Ils sentent l’emprunt à plein nez. Leur présence dans un texte français me fait dire, à tort ou à raison, que le pif de ceux qui les utilisent n’est pas aussi sensible que le mien! Ou que ces utilisateurs ne se soucient guère de l’origine des mots utilisés.

Ces mots seraient-ils entrés, à mon insu, dans l’usage courant ou sont-ils le fait de la rédactrice du texte en question? Encore faudrait-il s’entendre sur le sens à donner au mot usage. Lui fait-on dire :

  • l’usage qu’en fait une personne?
  • l’usage qu’en fait la majorité des gens?**
  • l’usage qu’en font les gens provenant d’une région particulière?
  • l’usage qu’en font les gens d’un certain âge?
  • l’usage qu’en font les gens exerçant telle ou telle activité?

** Quand je lui donne ce sens, je l’écris USAGE (en majuscules).

Tout dépend.

Disons, pour ne rien compliquer, que je qualifie de courant un mot qui figure dans mon dictionnaire, le Petit Robert. C’est lui que je consulte quand je veux savoir comment écrire un mot, comment le prononcer ou encore quel sens lui donner. Ne dit-on pas encore aujourd’hui, comme le faisait Littré à son époque, que « L’usage contemporain est le premier et principal objet d’un dictionnaire »?  Si je n’y trouve pas le mot que je cherche, je ne peux tout simplement pas comprendre le texte où il figure. Élémentaire, n’est-ce pas? Il est toujours possible de se rabattre sur la Toile (ou le web). Les exemples d’utilisation obtenus après interrogation pourraient nous mettre sur la piste du sens à lui attribuer. Mais rien n’est garanti. De plus, on n’a pas toujours son ordinateur à portée de main. Même s’il l’était, la fréquence d’emploi qu’il afficherait n’est pas à prendre au pied de la lettre. (Voir Que penser du nombre d’occurrences fourni par Google?)

Si les mots anglais de l’extrait sont de fait suffisamment intégrés dans la langue — ils devraient alors avoir leur place dans le dictionnaire —, il ne me reste plus qu’à battre ma coulpe. C’est mon ignorance qui serait en cause. Si tel n’est pas le cas, c’est l’auteure qui, en empruntant de façon inconsidérée à l’anglais, rend son texte incompréhensible au commun des mortels dont je fais partie. Voyons voir.

  • façon trench coat…

Ce terme anglais, nous dit le Merriam-Webster, a fait son apparition en 1914. Il désignait alors l’imperméable (overcoat) que portaient les soldats dans les tranchées (trenches).

Et, selon le Grand Robert (1964), sa présence dans un texte français est attestée dès 1921. Ce dictionnaire l’écrit avec trait d’union (trenchcoat) et lui accole deux marques d’usage : Anglic. et Vieilli. En 1967, i.e. à peine 3 ans plus tard, le premier Petit Robert lui enlève ces deux marques! Non seulement son emploi en français est-il tellement bien implanté dans la langue qu’il n’est plus classé comme anglicisme, mais il a rajeuni. Il n’est plus vieilli! Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Petit Robert…

Celui qui ne connaît pas le terme trench coat et qui voudrait savoir de quoi l’on parle consultera, s’il a les mêmes réflexes que moi, d’abord et avant tout son dictionnaire. Ce que je n’ai pas eu à faire dans ce cas-ci, car, dans ma jeunesse, j’en ai porté un. — Ne vous méprenez pas, je suis né bien après la Première Guerre mondiale. — Je sais donc ce qu’est un trench-coat, plus commodément appelé trench. Je consulte quand même mes dictionnaires. Simple curiosité. Selon le Petit Robert, c’est un « Imperméable à ceinture ». Sans plus. Ah bon!… Ce serait donc la ceinture qui ferait d’un imperméable un trench-coat! Un peu court, me semble-t-il. Laissez-moi vous dire que c’est une très mauvaise définition. Ce n’est pas parce que mon Petit Robert le dit que c’est vrai. — J’en suis rendu là dans mon Rapport au dictionnaire. (Voir ICI et ICI) — C’est dans le Petit Larousse 2000 (le seul que j’ai consulté) que je trouve la meilleure définition, celle qui colle le mieux à la réalité que je connais : « Imperméable croisé, ceinturé, avec col à revers et rabats extérieurs [ou bavolets] de dos et de poitrine ». Ça, c’est bien la description du trench que j’ai porté dans ma jeunesse. Et c’est effectivement ce à quoi ressemble ce que porte la duchesse de Sussex, d’où la formulation : façon trench coat, car il ne s’agit pas d’un imperméable mais bien d’une robe. Vous aurez sans doute remarqué que la rédactrice n’écrit pas ce mot à la française (ou du moins, comme le prescrit le dictionnaire), mais bien à l’anglaise. Sans trait d’union!

Aurait-il été possible de dire la même chose en utilisant un mot français? Là est toute la question. Autrement dit, quel est l’équivalent français reconnu, s’il en existe un, du terme anglais trench coat?

  • L’unique équivalent français qu’en propose Termium est trench!
  • Le GDT (Grand Dictionnaire Terminologique) en propose deux : trenchcoat (en un mot) ou trench (forme apocopée ou raccourcie).
  • Le dictionnaire bilingue (le Robert & Collins) ne donne que trenchcoat.
  • Les dictionnaires courants (Le Petit Robert et le Petit Larousse) l’incluent dans leur nomenclature et ne l’écrivent qu’avec trait d’union, trench-coat. Ils mentionnent également sa forme abrégée, trench.

Devant une variété d’équivalents (ou de graphies), on dit souvent dire que l’USAGE est hésitant. Cet adjectif me semble très mal choisi dans le cas présent. Si l’usage était vraiment hésitant, chacune de ces sources — qui se veut le reflet de l’USAGE — devrait fournir les divers équivalents (ou graphies) employés par les francophones. Mais tel n’est pas le cas. Chacune n’en propose qu’un. Ce qui varie ici n’est donc pas l’USAGE (celui des membres de la francophonie), mais bien l’usage que privilégie le lexicographe chargé de rédiger cet article du dictionnaire. Clairement, tous n’ont pas, du terme usage, la même notion. Comment expliquer autrement qu’ils ne parlent pas tous d’une même voix?

Bref, même si les apparences sont trompeuses, les équivalents français reconnus de trench coat sont trench-coat ou trenchcoat ou encore tout simplement trench. Selon Ngram Viewer, trench-coat serait plus utilisé que trenchcoat.  Et trench, encore plus que les deux autres! (Voir ICI)

La rédactrice n’avait donc d’autre choix que d’utiliser ce mot. Soit. Mais elle aurait pu l’écrire à la française, i.e. avec trait d’union. Elle lui en avait pourtant mis un dans le titre!…

  • Un nouveau statement mode…

          Ni le Petit Robert 2018, ni le Larousse en ligne, n’incluent statement dans leur nomenclature. Impossible alors de savoir de quoi l’on parle. Et que dire de mode? S’agit-il du mot anglais ou du mot français? D’où encore plus d’opacité dans cet énoncé. J’aurais tendance à le dire anglais, car la rédactrice le met au masculin! Mais ce n’est que pure spéculation de ma part. Car, le genre des mots est ce qu’il y a de plus arbitraire en langue. Je ne vous apprends certainement rien là.

Si je veux y comprendre quelque chose, j’en suis réduit à questionner la Toile. Ce que je fais illico. Mais le résultat de mes recherches n’est pas concluant. J’y décèle parfois, mais pas toujours, le sens de tendance ou de quelque chose qui s’en rapprocherait (4). Sans plus.

Dans ces conditions, il m’est impossible de dire s’il existe un mot français qui rendrait bien l’idée, car je ne saisis pas précisément quelle est l’idée exprimée. À l’impossible, nul n’est tenu.

La rédactrice n’aurait-elle pas dû s’exprimer différemment si elle voulait se faire comprendre? Poser la question, c’est y répondre, me semble-t-il. À moins qu’elle ne veuille s’adresser qu’à un public restreint, celui qui est passionné de mode et… d’anglicismes. Si tel est le cas, c’est réussi. Mais le commun des mortels, lui, se sent délaissé.

  •  d’un clutch ton sur ton

Ce nom, que l’on fait masculin (5), ne figure ni dans le Petit Robert ni dans le Larousse en ligne. Impossible de savoir de quoi il est question. Il ne serait donc pas entré dans l’USAGE. De quoi parle-t-on alors? Pour le savoir, je consulte mon Merriam-Webster, car ce mot sent l’anglais à plein nez.

À clutch, je trouve 4 acceptions. Aucune ne me semble pertinente. Du moins à première vue. Mais, à y regarder de près, l’une d’elles pourrait peut-être l’être : clutch, nous dit-on, s’utilise pour dire clutch bag. Sans plus. C’est en allant à l’entrée clutch bag que je peux en lire la définition : a woman’s small usually strapless handbag. Cette acception semble convenir parfaitement au contexte : la tenue vestimentaire de la duchesse. La photo qui accompagne le texte en témoigne : la duchesse en porte effectivement un, qui est de la même couleur que la robe, d’où l’expression ton sur ton. La rédactrice parlait donc de son sac à main, et je ne le savais pas!

La question qui se pose maintenant est de savoir s’il existe un terme français pour désigner un tel accessoire. Si oui, pourquoi utiliser un terme anglais? Si non, la rédactrice n’avait d’autre choix que de l’utiliser, comme cela était le cas pour trench coat. Voyons voir.

Il existe bel et bien, dans les dictionnaires français courants, un mot dont la définition semble être la traduction de celle que donne le Merriam-Webster. C’est pochette, qui est défini de la façon suivante : Petit sac à main sans poignée ni bandoulière. Il ne faut pas être terminologue patenté pour saisir d’emblée que pochette et clutch bag désignent la même réalité, dans deux langues différentes. Ce mot français, déjà bien installé dans la langue, s’est vu attribué cette acception voilà presque 40 ans (entre 1977 et 1982, selon le Petit Robert). À une époque où, semble-t-il, le recours à l’anglais était moins prisé.

Pourquoi la rédactrice de l’article ne l’a-t-elle pas utilisé? Par ignorance? Pour être plus in (comme on dit en France)? L’histoire ne le dit pas.

Il est clair que la rédactrice n’a aucune raison valable, lexicalement parlant, d’utiliser le mot anglais clutch. Mais elle le fait. D’ailleurs, si vous jetez un coup d’œil aux magazines de mode — ce que j’ai fait, non par goût, mais par besoin pour rédiger le présent billet —, vous constaterez que l’anglais y occupe une place très importante (6). On pourrait presque dire que c’est l’USAGE dans le monde de la mode. Que c’est la NORME. Que, sans anglicismes, le discours de la mode, un discours qu’on pourrait presque qualifier de spécialisé — seuls les initiés s’y retrouvent —, n’existerait pas! Il arrive, j’en conviens, que des mots anglais soient utilisés dans un discours de spécialité — je pense à coder pour en biologie moléculaire (7) —, mais jamais, me semble-t-il, en aussi grand nombre que dans les textes qui parlent de mode.

  • Ou comment upgrader ses

          Celui qui ne connaît pas l’anglais croira qu’il s’agit d’un verbe de la première conjugaison. N’a-t-il pas la terminaison voulue? Pour en connaître le sens, il ira donc consulter son dictionnaire, confiant de l’y trouver. Ce qu’il ignore, c’est qu’il perd son temps. Il ne le trouvera ni dans le Petit Larousse, ni dans le Petit Robert. Ce verbe ne serait donc pas entré dans l’USAGE! Même si elle en fait usage. Certains n’hésiteraient pas alors à le qualifier de barbarisme. Mais passons!

Qui connaît l’anglais aura vite reconnu le mot upgrade qu’on a francisé en lui ajoutant la terminaison -er. Pour en saisir le sens, il doit toutefois se référer à son dictionnaire unilingue anglais ou, à défaut, à son dictionnaire bilingue. Il pourra alors lui attribuer un sens voisin de : « Promouvoir, revaloriser, moderniser, améliorer, réviser… »

Clairement l’auteure aurait pu dire exactement la même chose avec un mot français. Mais elle ne l’a pas fait. Ce mot emprunté à l’anglais, accoutré d’une terminaison française, semble s’être fait, contre toute attente, une place dans le discours de la mode en France et peut-être aussi dans d’autres pays. Mais pas dans les dictionnaires. Serait-ce que les équivalents français qui viennent d’être énumérés ne rendent pas tout à fait l’idée que la rédactrice a en tête? Elle seule pourrait le dire.

  • upgrader ses look [sic] d’été

Dans ce cas-ci, le problème est fort différent. Ce mot, on le trouve aussi bien dans le Larousse en ligne que dans le Petit Robert. On peut donc en connaître le sens : « Manière de se comporter, de s’habiller, allure générale de quelqu’un ou de quelque chose considérée comme caractéristique de telle ou telle mode ». On le considère toutefois comme un anglicisme, dont l’emploi n’est pas critiqué (ce qui lui vaut de ne pas l’être demeure pour moi un mystère. Mais passons!). Soit dit en passant, on en a même fait un verbe avec préfixe : relooker! Contrairement à upgrader, ce verbe figure dans le Petit Robert et dans le Larousse en ligne. Sa présence, tout comme celle de son étymon (look), nous fait dire qu’il serait couramment utilisé. Autrement dit, qu’il est entré dans l’USAGE.

Son emploi répondait-il à un besoin qu’aucun mot français ne pouvait combler? NON. Ce mot n’est pas venu combler un vide terminologique. Malgré cela, il s’est imposé. Est-ce sa forme compacte qui a plu à l’utilisateur? Ou voulait-on tout simplement faire snob? Cela, on ne le saura jamais. Chose certaine, il n’a pas mis grand temps à se tailler une place dans le dictionnaire. Cinq ans seulement! Attesté pour la première fois dans un texte français en 1977 (Petit Robert dixit), le voilà qui figure dans le Petit Robert en 1982! Et son emploi n’est pas critiqué! Il existe même un Dictionnaire du look, une nouvelle science du jeune?, paru chez Laffont, en 2009, et signé Géraldine de Margerie (8)? Peut-être le saviez-vous. Moi, pas.

Il y a donc dans cet extrait plusieurs cas d’espèce. Je les présente en tableau pour mieux en faire voir la variété.

Tableau récapitulatif 

Mot anglais utilisé

Emprunt reconnu 

Équivalent français connu
     trench coat OUI non
     statement mode?? non non
     clutch non OUI
     upgrader non non
     look OUI OUI

Dans cet extrait, il n’y a pas que les mots anglais qui m’agacent. Il y a aussi…

Des mots français qui me font tiquer.

Mon agacement est-il fondé ou ne repose-t-il que sur une vision trop personnelle du fonctionnement de la langue?… Voyons voir.

  • qui s’y rendait ce 17 juillet en avant-première

J’y vois un problème de cooccurrence.

L’emploi de la préposition en me semble inapproprié. Est-il normal, i.e. conforme à la norme, de s’exprimer ainsi? Peut-on se rendre en avant-première ou doit-on se rendre à une avant-première?

Je conçois parfaitement qu’un cinéma puisse présenter un film en avant-première, qu’on puisse voir un film, un spectacle, une exposition, en avant-première. Mais qu’on puisse se rendre en avant-première à une exposition m’agace au plus haut point. À moins que l’usage (celui que je voudrais respecter) ne soit en train de changer, à mon insu.

  • déclinée dans une teinte poudrée signature 

J’y vois un contre-sens.

J’ai appris très jeune, dans mes cours de latin et de grec, que décliner voulait dire « Donner à (un nom, un pronom, un adjectif) toutes ses désinences, suivant les nombres, les genres et les cas. » J’ai appris plus tard que l’on pouvait utiliser ce verbe au figuré pour dire « Donner plusieurs formes à (un produit). Ex. : Décliner un tissu en plusieurs couleurs. »

J’en ai conclu que je ne pouvais utiliser décliner que s’il y avait diversité de formes. Mais ici, on décline dans UNE teinte… Décliner n’a donc pas le sens que lui donne le dictionnaire. Il a le sens que la rédactrice veut bien lui donner, mais qu’elle est seule à connaître! Et elle espère que je comprenne?…

  •  déclinée dans une teinte poudrée

J’y vois un problème de cooccurrence et/ou de sens.

On désigne généralement par teinte la nuance d’une couleur. Ne dit-on pas qu’il y a différentes teintes de rouge, de bleu, de vert…? Alors, que peut bien vouloir dire poudrée comme qualificatif de teinte?…

Ce participe passé, utilisé comme adjectif, signifie, d’après le dictionnaire, légèrement couvert de poudre. Cela, vous l’aurez vite compris, m’est de peu d’utilité, car j’ignore de quelle couleur est la poudre en question. J’ignore donc l’effet que l’ajout de cette poudre aura sur une « teinte » ou une « couleur » donnée. D’ailleurs, dans leur a définition du mot poudre, aucun dictionnaire ne fait mention d’une couleur. Et pour cause. Poudre ne fait que dire le degré de division d’un solide. Réduire qqch en poudre, c’est le broyer jusqu’à ce qu’il soit transformé en de très fines particules. La poudre obtenue aura donc la couleur du produit de départ. Il ne faudrait pas s’imaginer que le chocolat en poudre ne peut être que d’une seule et unique couleur. Que non! Outre le chocolat noir, il y a du chocolat blanc, dont la poudre sera immanquablement blanche. Et le chocolat au lait (de couleur intermédiaire). Sans oublier le nouveau chocolat rose (9), dont la poudre ne peut qu’être rose! Alors que veut-on dire par teinte poudrée?…

La seule et unique couleur à laquelle j’associe poudre, c’est le bleu : bleu poudre. Qui est synonyme de bleu pâle. Jamais je n’ai dit et ne dirai rouge poudre, jaune poudre, vert poudre… Si, une fois poudré, le bleu devient pâle, c’est forcément parce qu’on lui a ajouté du blanc. Alors d’où vient qu’on attribue ici à poudre la couleur blanche? Serait-ce à cause de la couleur du talc, qui, réduit en poudre, est devenu la classique poudre pour bébés, de Johnson’s? Qui dit poudre dirait blanc? Peut-être. On attribuerait donc inconsciemment à poudre une couleur, ce qui n’a pourtant rien à voir avec la grosseur de ses particules. Voilà pour la logique! Mais c’est l’USAGE. Et l’usage a toujours raison!

Étant donné que la couleur de la robe façon trench coat que portait la duchesse était, au dire de la rédactrice, rose poudré, il me faut comprendre qu’elle est d’une teinte de rose, plus pâle que le rose normal… le rose étant, selon les normes AFNOR, « un champ chromatique regroupant des rouges lavés de blanc ». Sa robe serait donc d’un « rouge lavé de blanc » auquel on a rajouté du blanc. Elle serait d’un rose pâle! Sans la photo à l’appui, je n’aurais jamais pu reconnaître cette couleur. Ce rose est-il différent du rose Kennedy? Du rose gomme? Du rose bonbon?… Je ne saurais dire.

  • une teinte poudrée signature 

J’y vois une apposition (10) mal foutue.

Que vient donc faire ici le mot signature? Quel sens lui donner? Son emploi en apposition ne figure ni dans le Larousse en ligne, ni dans le Petit Robert. Le lecteur est donc laissé à lui-même; il en est réduit à lui attribuer le sens qu’il y perçoit. Sans savoir si c’est le bon.

Voici comment, moi, j’interprète la mise en apposition du mot signature, que j’ai justement entendu, voilà quelques jours, de la bouche d’un journaliste : un plat (ou un mets) signature.

Le syntagme plat signature désigne un plat qui porte la signature d’un chef [pris au sens large] qui l’a créé, un plat qui a fait sa réputation, un plat dont on reconnaît l’auteur tellement il rappelle sa façon particulière de cuisiner. Une préparation qui est devenue un classique. Qui, se faisant servir à l’aveugle un hamburger, ne pourrait pas identifier un Big Mack? Il a une « personnalité » propre. The one and only one, nous dit la publicité. C’est ce qui fait dire que c’est un mets signature. Il a quelque chose qui permet de l’identifier, de le reconnaître parmi d’autres. Tout comme il est facile de reconnaître une toile signée Van Gogh, car ce peintre a une touche qui lui est particulière. C’est pour ainsi dire sa signature.

Avec cette idée en tête, quel sens dois-je donner à une teinte poudrée signature? Là, je frappe un mur. La signature de qui?…

  • Celle de l’entreprise qui fabrique un tissu ayant cette teinte poudrée? J’en doute. Car cela voudrait dire qu’elle est la seule à le produire. Une entreprise peut difficilement, selon moi, faire breveter une teinte particulière et se déclarer la seule à pouvoir l’utiliser.
  • Celle de la maison House of Nonie qui serait la seule à utiliser un tissu de cette teinte poudrée? J’en doute. Car une maison de haute couture travaille à la pièce et non à la chaîne. C’est dire qu’elle n’utilisera qu’une quantité limitée de tissu de cette teinte et que, pour la compagnie qui le lui fournit, ce n’est pas rentable.
  • Celle de la duchesse qui adorerait tout particulièrement cette teinte poudrée, au point d’avoir plusieurs vêtements de cette « teinte »? Que voir cette teinte poudrée nous ferait immédiatement penser à elle? J’en doute. Les journalistes l’auraient certainement signalé, car un petit rien, surtout d’origine royale, attire immanquablement leur attention.

Autrement dit, le sens de signature mis en apposition à teinte poudrée reste un mystère. Je n’arrive tout simplement pas à comprendre ce que la rédactrice veut dire.

  •  statement mode signé par la marque canadienne House of Nonie 

Le sens de cette suite de mots m’échappe totalement. Et statement mode, nous l’avons déjà vu, n’est pas sans jouer un rôle dans mon incompréhension. Mais il y a plus. Que veut dire signé? Pris au sens littéral, il signifie qui porte la signature de… Et une signature ne peut être le fait que d’une personne, physique ou morale. Et que veut dire marque? Peut-il désigner une personne, physique ou morale?… Je n’ai rien trouvé dans le Larousse qui vienne le confirmer. Contrairement au Petit Robert, qui, lui, attribue, entre autres, à ce mot le sens de « entreprise »! Ce que j’ignorais totalement. Qui dois-je croire, Pierre ou Paul? Pierre Larousse ou Paul Robert?

Alors, dire signé par la marque… me paraît pour le moins bizarre. Pour ne pas dire incompréhensible. C’est donc la marque qui aurait signé le statement mode! Euh!… Là, j’abandonne. Je n’y comprends rien du tout. Je comprendrais si l’on avait dit : signé par House of Nonie. Ou plus couramment, signé House of Nonie, pour dire que ce modèle est une création de la maison House of Nonie. Mais ce ne sont pas les mots utilisés par la rédactrice. Elle aurait pu aussi omettre signé, comme elle le fait un peu plus loin dans son texte : d’escarpins signés Dior. Ou encore utiliser griffé, une griffe étant la « Marque d’un fabricant de produits de luxe ». Mais elle n’a rien fait de cela. Suis-je donc le seul à penser que cette phrase est très mal tournée?…

  •  qu’elle sublimait d’une paire d’escarpins Dior 

D’abord, est-ce que sublimer peut commander un complément introduit par de? Aucun dictionnaire n’en fait mention. Les chaussures que portaient la duchesse sublimaient donc sa robe! Qui l’eût cru? Certainement pas moi.

Je décide donc de consulter mon Petit Robert, me disant que le verbe avait peut-être, à mon insu, acquis un nouveau sens. Mais après consultation, c’est toujours l’impasse : aucune des 3 acceptions indiquées ne me permet de comprendre.

La rédactrice voulait peut-être dire que les escarpins s’agençaient parfaitement à la robe que portait la duchesse. — Le contraire aurait été surprenant, vous en conviendrez. — Mais ce n’est pas ce qu’elle a écrit. Elle n’a pas utilisé agencer mais sublimer. Alors…

Peut-être suis-je de la vieille école, mais quand je lis un texte, c’est pour savoir ce que l’auteur a à dire et non pour deviner ce qu’il avait, peut-être, l’intention de dire.

  •  pour des intemporels du vestiaire

Parler d’intemporels dans un article de mode peut sembler contradictoire, car une mode est passagère. Par définition même : « Aspect caractéristique des vêtements correspondant à une période bien définie ». Quant à intemporel, lui, signifie « Qui, par sa nature, est étranger au temps, ne s’inscrit pas dans la durée ou apparaît comme invariable ». Une mode a beau être passagère, il y a des goûts qui ne se démodent pas. Ce n’est donc pas l’adjectif substantivé intemporels qui me fait tiquer, mais bien le mot vestiaire.

L’idée que j’ai d’un vestiaire n’a pas sa place ici. À tort ou à raison, j’attribue à ce mot le sens de : Lieu, dans un établissement public, où l’on dépose provisoirement tout vêtement ou accessoire qui n’est d’aucune utilité à l’intérieur (ex. manteau, parapluie, couvre-chaussures) ou encore tout vêtement qui ne correspond pas à la tenue vestimentaire qu’exige l’activité qui se pratique à cet endroit (ex. natation, tennis, conditionnement physique (qu’ailleurs on appelle fitness).

C’est le seul sens que j’ai jamais attribué à ce mot. Et il ne convient pas du tout ici. Ce mot me semble donc mal choisi. Mais est-ce bien le cas? Se pourrait-il que ce mot ait un sens que je ne lui connais pas? Si oui, c’est mon ignorance qui m’empêche de comprendre. Et non celle de la rédactrice. Je consulte donc mon dictionnaire. J’y constate que vestiaire a un sens qui m’était inconnu : Ensemble des vêtements propres à une personne (Larousse dixit). Pour une surprise, c’est en une! Pour désigner cette réalité, moi, j’aurais utilisé garde-robe (11). Certainement pas vestiaire. Ici, ce n’est pas la rédactrice qui est prise en faute. Mais bel et bien moi. Comme pour m’excuser de mon ignorance, je pourrais toujours invoquer le fait que le Larousse en ligne dit que cet emploi relève du domaine Littéraire! Mais le Petit Robert n’en dit pas autant. Qui croire? Alors, je dis : Mea culpa! Mais du bout des lèvres.

Bref, si, à un examen de compréhension en lecture, on m’avait soumis ce petit article, j’aurais lamentablement échoué. Je bute non seulement sur des mots anglais, mais aussi sur des mots français. En de rares occasions, la faute est mienne, mais dans l’ensemble c’est celle de l’auteure. C’est du moins ce que j’en conclus. Mais…

Mais, à bien y penser, il y a peut-être une autre explication.

Qui me dit que je ne suis pas en train d’assister à l’évolution de la langue? À mon insu, évidemment. Que les mots anglais utilisés ne sont pas dans mon dictionnaire parce qu’ils ne sont pas utilisés en français par un assez grand nombre de locuteurs pour y avoir une place? Ils sont peut-être en train de s’implanter. Lentement mais sûrement… Tout est possible. Prenez par exemple les mots spaghetti ou baklava. Ils ont été utilisés en français bien avant que les dictionnaires ne les incluent dans leur nomenclature! C’est dans l’ordre des choses : il faut qu’un mot soit déjà en usage pour que le dictionnaire reconnaisse, en le consignant, qu’il fait partie de l’USAGE. Autrement dit, l’USAGE ne peut qu’être en retard sur l’usage qu’en font les locuteurs ou les rédacteurs.

Mais est-ce bien le cas des mots anglais que contient cet articulet?… Tout dépendra de l’empressement que mettront les dictionnaires à les consigner. Si jamais ils les consignent… Dans le cas de look, il n’a fallu que cinq ans! Mais dans le cas de trench-coat, il a en fallu beaucoup plus. En 1922, le Larousse universel en 2 volumes ne le mentionnait pasEn 1935, le DAF 8e éd. ne le mentionne toujours pas. Il faudra encore attendre avant de savoir s’il figurera dans la 9e édition du DAF (1985-…), car l’Académie n’est pas encore rendue à la lettre T. Quel sera le sort réservé à statement mode? Bien malin qui pourrait le dire. Et à clutch? Ces deux termes ont-ils une chance d’être un jour admis dans les dictionnaires français courants? Je ne miserais pas sur cela, car la mode étant passagère, les mots pour la décrire risquent fort, eux aussi, de l’être. Pour ce qui est de upgrader, je vous laisse le choix. Faire d’un mot anglais un verbe de première conjugaison était courant au Québec, voilà de cela quelques décennies (ex.: flusher, rusher, booster). Et décrié par les régents ou tous ceux qui se prétendent tels. Mais cette façon de faire n’est pas que québécoise. Elle a fait son chemin jusqu’en France, semble-t-il. Pensez seulement à relooker! (12) 

Est-ce que cet usage va s’imposer?…

Ceux qui emploient ces mots anglais se justifieront en disant que « L’usage a toujours raison ». S’ils disent vrai, c’est qu’ils considèrent qu’ils ont toute liberté de faire de la langue ce qu’ils veulent. De l’utiliser comme bon leur semble.

Il y a là, qu’on le veuille ou pas, une grande part de vérité. En 1634, la langue française est ce que l’ensemble des locuteurs en a fait. Ce que l’USAGE en a fait. Mais, dans certains milieux, on s’en plaint. C’est alors que Richelieu crée l’Académie française dont « La principale fonction […] sera de travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. » (Article 24 des statuts.)

L’évolution de la langue venait d’échapper au peuple. Elle était devenue la chasse gardée d’un petit groupe (40, pour être précis) de gens issus non pas du peuple, mais du gratin de la société. À partir de ce moment-là, il y a eu un BON usage, celui que pratiquait l’élite, et le MAUVAIS usage (ou, au mieux, le MOINS BON usage), celui que pratiquait le peuple. Ce peuple qui se fait régulièrement dire qu’il fait des « fautes ».

On continue  à proclamer que L’usage a toujours raison. Mais ce qu’on ne dit pas, c’est que seul le BON usage est accepté. Que si l’usage ne plaît pas aux régents, on sent le besoin d’ajouter « même quand il a tort ».

Ce faisant, les régents ne déplorent-ils pas le fait qu’une partie de l’usage leur échappe complètement, autrement dit qu’ils n’exercent pas une emprise totale sur la langue?… Il me semble que oui.

Maurice Rouleau

(1)  Cette incapacité n’est pas que québécoise. Elle est, à ses heures, française, comme en témoigne le commentaire suivant qu’une correspondante m’a fait parvenir :

                À propos des grosses différences de langue entre nos deux pays [la France et le Québec] : j’ai regardé trois films canadiens dans ma vie, dont deux récemment en DVD (dont j’ai oublié les titres, j’ai rendu les DVD).

J’ai abandonné les deux derniers au bout de vingt minutes, je ne comprenais quasiment rien (mots inconnus, mots connus mais prononcés de telle manière qu’ils m’étaient, dans un premier temps, étrangers).

Je me suis exclamée intérieurement : « Je me sens flouée ! Il serait sage et honnête de prévenir les consommateurs francophones de France qu’ils n’y comprendront rien.

Cette réaction ne m’étonne pas du tout. C’est exactement celle que j’ai moi-même eue, voilà de cela bien des années, quand j’ai commencé à aller au cinéma. Les films américains qu’on y présentait étaient doublés en français, en français de France, s’entend — c’était la règle. Que pouvais-je bien comprendre de : mon pot, dans son beau costard, sa gonzesse à ses côtés, s’est mis à flinguer les élèves du lycée (pour désigner un High School dans un quartier pauvre de Chicago)? Absolument RIEN. Un autre Français aurait, à ma place, répondu « Que dalle! » (que certains écrivent parfois Que dal!)

Ce langage ésotérique ne me simplifiait pas la vie. J’ai dû m’y faire, obligé que j’étais de voir des films doublés uniquement en France. Avec un peu d’effort, je suis arrivé à comprendre cette langue « étrange » qui venait de France.  Étrange au sens de : « Mod. Très différent de ce qu’on a l’habitude de voir, d’apprendre; qui étonne, surprend. »

Si les Français avaient eu la chance (certains préféreront dire la possibilité) de voir des films québécois ou doublés au Québec tout comme nous avons été obligés de voir des films doublés en France, ils seraient aujourd’hui capables d’apprécier, sans regimber, un film provenant de mon coin de pays. Mais tel n’est clairement pas le cas de cette correspondante.

S’il en est ainsi, c’est que son gouvernement a voulu que tout film étranger soit obligatoirement doublé en France. Tout autre, doublé au Québec par exemple, était interdit de projection. Est-ce encore le cas?… Je ne saurais dire. Chose certaine, voilà à peine 6 ans, le problème était toujours là.

Ceux qui en doutent sont invités à lire l’article « La guerre du doublage reprend de plus belle avec les Français » paru en 2012, de même que les commentaires qui l’accompagnent. Tout particulièrement le premier…, écrit par un Français « qui remet les pendules à l’heure ». Du moins, le croit-il…

 (2)  Dans son ouvrage intitulé L’Art d’avoir toujours raison, Arthur Schopenhauer nous dit :

          La dialectique éristique est l’art de la controverse, celle que l’on utilise pour avoir raison, c’est-à-dire per fas et nefas [trad. : par tous les moyens possibles, licites et illicites]. On peut en toute objectivité avoir raison, et pourtant aux yeux des spectateurs, et parfois pour soi-même, avoir tort. En effet, si un adversaire réfute une preuve, et par là donne l’impression de réfuter une assertion, il peut pourtant exister d’autres preuves. Les rôles ont donc été inversés : l’adversaire a raison alors qu’il a objectivement tort. Ainsi, la véracité objective d’une phrase et sa validité pour le débatteur et l’auditeur sont deux choses différentes (c’est sur ce dernier que repose la dialectique).

(3) Il paraît [je dis il paraît, car je n’ai pas pu le vérifier] que, dans le Shorter Oxford English Dictionary, près de 30 % des mots seraient d’origine française; et 30 %, d’origine latine (P. Durkin dixit). Si tel est bien le cas — et je n’ai aucune raison d’en douter —, je me demande pourquoi on nous enseigne que l’anglais est une  langue germanique! Mais, passons!

La langue française, pour sa part, serait beaucoup moins emprunteuse que la langue anglaise. Seulement 5 % des mots du Petit Robert seraient, nous dit Josette Rey-Debove, des anglicismes (2620 sur environ 50 000 mots). Il n’y a donc pas de quoi fouetter un chat! Que ceux qui crient à l’invasion de l’anglais se taisent, semble être le message.

Pour en savoir plus, voir :

  • Durkin Philip, Borrowed Words. A History of Loanwords in English, Oxford University Press, 2014.
  • Rey-Debove J. et G. Gagnon, Dictionnaire des anglicismes. Les mots anglais et américains en français. Les usuels du Robert, 1980.
  • Höfler Manfred, Dictionnaires des anglicismes, Larousse, 1982.

(4)   À partie des énoncés qui suivent, quel sens attribueriez-vous à statement mode?

  • Boucles d’oreilles dorées, bracelets par milliers, colliers plastron, bagues minimalistes, broches à sequins… L’obsession bijoux est sans conteste le statement mode de l’année.
  • Après avoir osé le rose millenial [sic], le bleu ciel ou encore dernièrement le jaune acidulé en avril dernier, Gigi Hadid signait le statement mode du jour en portant, en avant-première [sic], la couleur de l’année 2019.
  • Côté accessoires, Jennifer Lopez choisissait une paire de talons silver. Un véritable statement mode, 18 ans après son apparition mythique en robe Versace lors de la 42ème cérémonie des Grammy Awards.
  • C’est dans un costume Emporio Armani au chic résolument androgyne, nuancé par une paire d’escarpins haut perchés, que Cara Delevingne arrivait au mariage de la Princesse Eugénie. Un statement mode remarqué, bousculant le protocole de la famille royale britannique…
  • En accumulation avec des pièces dorées, comme avec les pendentifs Camille Enrico, c’est le statement mode de cet été.
  • La marque new-yorkaise, réputée pour avoir fait du pyjama un statement mode, dévoile aujourd’hui une collection capsule entièrement pink en soutien à l’initiative Octobre Rose.
  • Statement mode revendiqué ou classique, audacieusement revisité, il est grand temps d’être infidèle à notre denim fétiche pour succomber à des pièces estivales en tout et pour tout.
  • Résurgence festive des sixties, la jupe fluide s’impose comme un statement mode cette saison.
  • More is more est définitivement le statement mode de Céline Dion.
  • « Pour eux, le jogging est une madeleine, mais surtout un statement mode. C’est un vêtement transgressif, parce qu’il a longtemps été considéré comme totalement importable », explique Marc Beaugé.  (jogging  est utilisé ici pour désigner un nouveau jean et non pas un survêtement, comme le définit le Petit Robert).
  • Le statement mode du défilé Moschino [tv] H&M : le choker pour homme    Alors le choker, nouvelle tendance phare de la mode masculine ? C’est en tout cas ce que prédit le créateur le plus fun [sic] du moment…

(5)  Dans mon jeune temps, pour désigner la pédale d’embrayage d’une voiture, j’utilisais, comme presque tous les Québécois, le mot anglais clutch. On le faisait féminin. On nous apprenait à « Peser sur LA clutch pour pouvoir changer de vitesse ». Pourquoi utilisait-on le féminin? C’était l’usage. Ce n’est d’ailleurs pas le seul mot anglais qui se voit attribuer un genre différent de part et d’autre de l’Atlantique. Je pense à fan, job…

(6)  Les gens qui travaillent dans le domaine de la mode ne semblent pas capables de s’exprimer autrement qu’en farcissant leurs dires, à l’oral comme à l’écrit, de mots anglais. En voici quelques exemples trouvés en criant ciseau (comme on dit chez nous; ailleurs on dira très rapidement) :

  • « De l’imprimé wild aux pièces eco-friendly en passant par les sneakers griffées et les montures statement, revue en images des 10 tendances les plus recherchées sur Pinterest, du podium à la rue. »
  • « Un spécial femme de caractère incarné par le top Grace Elizabeth, qui prend la pose sous l’objectif du photographe David Sims. »
  • « L’heure du bilan a sonné : après 4 semaines de défilés de New York à Paris, les tendances capillaires du printemps-été 2019 se sont démarquées. Avec en tête : un esprit heatwave qui donne lieu à des les longueurs wet plaquées version chic, un retour en force des cheveux courts – ou carrément rasés – et le serre-tête comme accessoire statement de la saison. »
  • « Quoi de neuf l’hiver prochain ? L’easy wear continue de faire l’apanage [sic] du style avec des vêtements chaleureux [sic], ceux grâce auxquels on se sent à l’abri. »
  • « Breaking : en janvier 2019, Hedi Slimane dévoilera sa première collection exclusivement masculine pour Celine à l’occasion de la Fashion Week homme de Paris. »
  • « Les newsletters Vogue     Recevez chaque jour les dernières news mode, inspiration beauté, idées shopping directement dans votre boite [sic] mail ! »
  • « Alors le choker, nouvelle tendance phare de la mode masculine ? C’est en tout cas ce que prédit le créateur le plus fun du moment… »  [fun est ici adjectif!]
  • « En tête de ce nouvel hiver, des jeux de superpositions où les volumes prennent leurs aises, s’empilent pour des accumulations maîtrisées. […] Chez Chanel, le layering se fait plus discret, quoique présent avec un hoodie revisité (lui-même superposé d’une doudoune) superposé à une robe. »

(7)  D’après le Petit Robert, le verbe CODER peut être soit transitif, soit intransitif** :

intr. Génét. (en parlant d’un gène ou d’une séquence d’A. D. N.). Coder pour (anglic. critiqué) : détenir le message génétique correspondant à (une protéine donnée).

** Si ce verbe commande la préposition pour, ne devrait-on pas plutôt le dire Transitif indirect?

En voici quelques exemples :

  • « Comment 4 bases peuvent-elles coder pour 24 acides aminés? »
  • « Étant donné que les protéines sont construites à partir de 20 aminoacides mais qu’il n’y a que 4 bases, un groupe de 3 bases, appelé codon, est nécessaire pour coder pour un aminoacide. »
  • « La taille du protéome est plus importante que celle du génôme [sic], car un gène peut coder pour plusieurs protéines en considérant les modifications introduites par […] »
  • « Comment un gène peut-il coder pour plusieurs protéines? »

Mais, aux yeux du Robert, cet emploi est critiqué. Sans que l’on sache par qui… Les scientifiques, eux, l’utilisent sans hésitation. Il est entré dans leur usage (ou USAGE?).

Qu’a donc cet anglicisme, que d’autres [comme artefact, canette, chartiste…] n’ont pas,  pour se voir ainsi condamné. Cela dépendrait-il du lexicographe qui a rédigé cette entrée plutôt que de l’USAGE? La question se pose.

(8)  Elle a aussi cosigné, en 2012, avec Maxime Donzel, Dress Code, le bon vêtement au bon moment!  L’emploi de mots anglais semble être un incontournable. Utiliser code vestimentaire aurait-il été mal vu? Il n’aurait peut-être pas été au goût du jour! Il aurait été trop banal!!!

(9) « Le chocolat rose n’est pas coloré artificiellement, ni additionné de baies ou [sic] parfumé aux fruits rouges. Ruby est une variété de fève de cacao qui devient rose lorsqu’elle est transformée. Le fruit est déjà connu depuis longtemps, mais le fabricant suisse Barry Callebaut est parvenu à franchir le seuil de sa transformation. » Voir ICI.

(10)   Le terme apposition désigne généralement une relation de subordination entre un nom et un autre nom qui désigne la même réalité, mais d’une autre manière. Le mot mis en apposition sert de référence. Par exemple, une négociation(-)marathon, c’est une négociation qui exige temps et effort pour donner des résultats, au même titre que la course à pied de grand fond (de 42,95 km), ou marathon, qui sert ici de référence.

 (11)  Pour désigner la « Petite pièce attenante à une chambre à coucher, où sont rangés ou pendus les vêtements », j’ai toujours utilisé garde-robe, que je fais masculin  (le garde-robe).

Pour désigner l’ensemble des vêtements qui s’y trouvent, j’ai toujours utilisé garde-robe, que je fais féminin (la garde-robe). Ce n’est pas un emploi qui m’est particulier (ou, pour parler comme un linguiste, ce n’est pas une idiosyncrasie**). Cette différence de sens en fonction du genre est consignée dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (appelé parfois le Petit Robert québécois, car publié par DICOROBERT INC.).

**   Idiosyncrasie est le terme couramment utilisé en linguistique pour désigner la :

« Tendance à employer un certain mot selon sa propre tournure d’esprit pour s’exprimer dans une langue donnée ».

Cette acception ne se trouve consignée ni dans le Larousse ni le Robert. Elle nous vient sans doute de l’anglais qui utilise idiosycrasy dans un sens plus large. Selon le Merriam-Webster, ce mot a deux acceptions : a peculiarity of constitution or temperament (seule acception admise dans les dictionnaires français) ET an individualizing characteristic or quality 

(12)  Voici ce que j’ai lu dans la traduction française de l’autobiographie d’André Agassi, intitulée OPEN, (Collection J’ai lu, # 9566, 2011) :

« J’étais au service et Mancini a pris mon service, puis il a gagné le TIE-BREAK (au Québec, nous utilisons BRIS D’ÉGALITÉ) avant de me BREAKER (au Québec, on dit : faire perdre son service ou briser le service) trois fois au cours du cinquième set. »

Point n’est besoin de vous dire que breaker ne figure pas dans le Petit Robert 2018 [ni dans le Larousse en ligne]. C’est pourtant le mot choisi par les traducteurs de cet ouvrage. Break, par contre, s’y trouve. Et ce, depuis 1993, année de parution du premier Nouveau Petit Robert.

Pour ce qui est de la définition qu’il donne de ce mot : « Tennis  Écart de deux jeux creusé par un joueur en prenant le service sur son adversaire, puis en gagnant le sien. Faire le break. Balle de break », elle me laisse fort perplexe. Ce n’est pas le sens que je lui donne, à tort ou raison. Je m’explique. Si, d’entrée de jeu, je perds mon service — le compte est alors de 0-1 —, il ne peut s’agir d’un break, tel que défini, puisqu’il n’y a pas écart de deux jeux! [Il faudrait que mon adversaire gagne son service pour qu’il y a break – le compte serait alors de 2-0.] Si à mon tour je fais perdre son service à mon adversaire — le compte est alors 1-1 — il n’y a toujours pas de break, car il n’y a toujours pas d’écart de deux jeux. Pourtant les deux premières parties ont été gagnées par celui qui n’avait pas le service! Autrement dit, les deux joueurs ont perdu leur service, mais il n’y aurait eu aucun break! Allez y comprendre quelque chose.

Ce terme anglais, admis dans le dictionnaire (donc d’USAGE), déplaît tellement à certains régents que, depuis au moins 2010, on recommande officiellement de le remplacer par brèche. Cette recommandation a-t-elle une chance de s’imposer? Le temps le dira. Mais, en tant qu’usager, je ne me vois pas en train de parler d’une balle de brèche. Ni de corriger le texte d’André Agassi de la façon suivante :

« J’étais au service et Mancini a pris mon service, puis il a gagné le tiebrèche** (ou brèche d’égalité) avant de me brécher*** trois fois au cours du cinquième set. »

Mais ce n’est pas moi qui fais l’USAGE…

** Ne craignez rien, la recommandation officielle est d’utiliser jeu décisif au lieu de tie-brake.

*** J’en fais un verbe comme on en a fait un avec break.

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Le bon choix de mots

L’étrange façon de parler de l’évolution

des espèces

 

Une langue qui n’évolue pas est condamnée à mourir, à devenir ce qu’il est convenu d’appeler une langue morte. C’est dire que, dans une langue vivante, des mots font leur apparition et d’autres disparaissent. Au gré des besoins. Si la langue évolue, c’est que le monde dans lequel nous vivons évolue lui aussi. Par exemple, le mot daguerréotype  est apparu après que Louis Daguerre (1787-1851) eut mis au point un procédé permettant de fixer l’image d’un objet sur une plaque métallique — La photographie venait de naître. — Ce mot est tombé dans l’oubli après qu’on eut appris à mieux faire, c’est-à-dire à fixer une image sur autre chose qu’une plaque métallique. Le procédé avait évolué. La langue en a fait autant. De nos jours, utiliser daguerréotype pour désigner une photo, c’est vouloir être incompris. Ou vouloir, sans succès assuré, épater la galerie.

Pour bien communiquer, le choix des mots est d’une importance capitale. Si on ne les choisit pas correctement, le message ne passe pas. Ou passe de travers. Je lisais récemment qu’une voiture frappée par la foudre était partie en fumée!  Vous avez bien lu : partie en fumée. Ce n’est pourtant pas ce que la vidéo qui se veut le témoin de l’événement nous fait voir. On a confondu dégager de la fumée et partir en fumée. On a fait un très mauvais choix de mots. Partir en fumée, S’en aller en fumée n’a toujours eu qu’un sens, et il est figuré. Et ce, depuis 1694 :

« [On dit] qu’Une chose s’en va en fumée, pour dire, qu’Elle ne produit point l’effet qu’on en attendoit; Tous ses desseins s’en sont allez en fumée. »  

N’allez pas penser qu’il en est de même de tous les mots. Que non! Il arrive, avec le temps, qu’un mot se voie attribuer d’autres significations. C’est le cas du mot chaire. Dans voir la chaire de saint Pierre, monter en chaire ou créer une chaire de recherche, le mot chaire ne désigne pas la même réalité. Son sens a évolué. Dans ce cas-ci, par rayonnement (1). 

Tout mot qui fait son apparition dans la langue devient par le fait même un raccourci. Il permet de dire plus avec moins. Sans de tels raccourcis, un texte deviendrait vite un désert d’idées dans un déluge de mots. Imaginez l’économie que l’on fait en disant chaise au lieu de « Siège à pieds, à dossier, sans bras, pour une seule personne ». Mais dès qu’on attribue à ce mot une nouvelle signification, cette économie s’accompagne inévitablement d’une imprécision. Dans un tel cas, c’est le contexte qui permet de désambiguïser l’énoncé. En chimie, par exemple, chaise a un sens qui n’a rien à voir avec un meuble, sauf une parenté, très éloignée, de forme. (Voir ICI)

C’est dire que les mots utilisés dans un texte doivent être à la hauteur de la mission qu’on leur confie : bien rendre l’idée que l’on veut communiquer.

Je me suis déjà penché sur le sujet (Voir ICI). Mon attention s’était alors portée sur le résumé, destiné à un grand public, d’un article scientifique qui, apparemment, établissait un lien entre la dépression et la malbouffe. Je dis apparemment, car ce résumé, tel que rédigé, soulevait tellement de questions qu’il était impossible de comprendre comment les chercheurs en étaient arrivés à cette conclusion. On avait tout simplement mal choisi les mots pour le dire. Cela se produit surtout quand une personne est appelée à rendre compte d’un phénomène, sans avoir les connaissances voulues pour bien saisir la portée des mots qu’elle utilise (2).

J’ai observé le même problème, sous une forme beaucoup moins évidente, dans un court article publié récemment : Une théorie de l’évolution née 50 ans avant Darwin?   Intéressé depuis longtemps par l’ÉVOLUTION, je m’empresse de le lire. Il faut dire que l’emploi d’un point d’interrogation dans le titre a particulièrement piqué ma curiosité. J’y vois, peut-être à tort, ce qu’on appelle une interrogation rhétorique, i.e. une affirmation déguisée en question. On laisserait entendre que la théorie de l’évolution a vu le jour avant Darwin. Un demi-siècle plus tôt, pour être plus précis. Serait-ce une « fake news »? Si c’en était une, ce ne serait pas la première. C’est, hélas, presque devenu la norme!

Pourtant, qui dit ÉVOLUTION dit Darwin.

C’est à lui que l’on attribue la théorie généralement admise de l’évolution… des espèces. Et là, on me laisse entendre qu’on a peut-être tout faux, que la théorie de l’évolution aurait vu le jour avant Darwin. Ai-je bien compris ou suis-je dans les patates, comme on dit dans mon coin de pays (ailleurs on dirait : être à côté de la plaque)?

La lecture des trois premières phrases de cet article me conforte dans mon interprétation. Voyez par vous-mêmes :

La célèbre théorie de l’évolution a été établie par Charles Darwin en 1859. Mais d’après une récente étude, le naturaliste anglais aurait été devancé d’une cinquantaine d’années par « le débat de l’ibis sacré ». Le Français Jean-Baptiste de Lamarck aurait été le premier à émettre une théorie sur l’évolution des espèces.

D’entrée de jeu, on reconnaît à C. Darwin la paternité de la « célèbre théorie de l’évolution ». C’est un bon début. Puis vient la deuxième phrase qui, avec son Mais initial, ne peut qu’introduire une restriction à ce qui vient d’être dit. Une récente étude viendrait changer la donne. Ah bon!…

On aurait donc récemment démontré que tel n’est pas le cas! Ou plutôt que tel n’est plus le cas! J’ai du mal à me contenir. Que m’a-t-on caché durant toutes ces années? La troisième phrase répond à ma question : « Le Français Jean-Baptiste de Lamarck aurait été le premier à émettre une théorie sur l’évolution des espèces. » On veut donc, semble-t-il, remettre les pendules à l’heure. Rendre à César ce qui appartient à César. Voilà un geste qui mérite d’être signalé. C’est du moins ce que la journaliste pense, ou ce que les mots qu’elle utilise laissent entendre. Mais…

Mais qui s’y connaît un peu en évolution a déjà entendu parler de J.-B. de Lamarck et sait qu’il a, avant Darwin, émis une théorie sur l’évolution des espèces. C’est un fait connu. Alors où est la nouveauté annoncée? Qu’est-ce que cette récente étude nous révèle qui n’était pas déjà connu? Je veux en savoir plus.

Ouvrons ici une parenthèse

Voici à grands traits l’histoire de la vie et des différentes formes sous laquelle elle se manifeste, telle qu’on l’a racontée au cours des siècles.  Elle vous permettra de mieux comprendre l’essentiel de mon propos.

L’homme primitif avait sous les yeux une variété de formes de vie, tant animales que végétales, dont l’existence ne lui posait aucun problème. Elles étaient là avant lui. C’est du moins ce que la Bible nous apprend : Dieu créa le monde végétal le troisième jour; le monde animal, le cinquième jour; et l’homme, le sixième jour.

Quand l’homme, libéré de certaines contingences de la vie quotidienne, commence à se poser des questions sur tout ce qui l’entoure, même sur l’origine des espèces, il ne cherche pas longtemps. La réponse est connue : c’est Dieu qui a tout créé. Point, à la ligne. Prétendre le contraire serait dangereux. Rappelez-vous l’histoire de Galilée qui a osé prétendre que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, alors que l’Église soutenait le contraire. On sait ce qu’il lui est arrivé…  Ce n’est que bien plus tard que l’homme, insatisfait de cette réponse, biblique, commence à échafauder des hypothèses, basées sur des faits bien établis, et non uniquement sur des croyances.  Voyons ce que cela a donné.

Fixisme ou Créationnisme (théorie de la création des espèces)

S’appuyant sur la Bible, Georges Cuvier (1769-1832), célèbre anatomiste français,  n’imagine pas qu’il puisse exister une autre théorie que le créationnisme. Selon lui, notre faune actuelle n’est constituée que de « replicas », ou copies exactes, de la faune originelle, celle que Dieu a créée. Cuvier se refuse à envisager l’évolution des espèces, même si, à l’époque, l’idée commence à circuler.

Transformisme ou  Évolutionnisme

On désigne sous le terme transformisme ou évolutionnisme la théorie selon laquelle les espèces vivantes dérivent les unes des autres par des transformations successives. Autrement dit, elles ne sont plus ce qu’elles étaient au moment de leur création. Elles ont évolué. Ce terme englobe aussi bien le lamarckisme, le darwinisme que le mutationnisme. Ces théories transformistes diffèrent toutefois par leur façon d’expliquer l’apparition des nouvelles espèces.

Le lamarckisme :

Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) rejette l’idée du fixisme, si chère à son contemporain, Georges Cuvier (1769-1832). Selon lui, les espèces qu’il côtoie ne sont pas telles que Dieu les a créées. Elles se sont transformées au cours des siècles.

À partir des variations observées au sein d’une même espèce, J-B Lamarck en vient à postuler, dans son ouvrage Philosophie zoologique, paru en 1809, une théorie — qu’on appellera plus tard le lamarckisme — selon laquelle les espèces subissent une transformation graduelle au fil du temps, en réponse aux changements environnementaux (c’est l’élément clé de sa théorie). Si la girafe a aujourd’hui un long cou, c’est que les arbres dont elle mange les feuilles sont devenus de plus en plus hauts. Elle a eu donc besoin d’un plus long cou pour les atteindre! Ceci explique cela. On peut donc, avec Lamarck, dire que le besoin crée l’organe. Si la girafe ne s’était pas adaptée à ce changement environnemental, elle serait disparue de la surface de la terre. Par inanition! Seules celles qui se sont gréées d’un long cou ont pu survivre et se multiplier. D’où l’existence de girafes à long cou! Et la disparition des girafes qui n’en avaient pas. C’est donc, selon Lamarck,  le changement du milieu qui est le moteur de l’évolution.

Pour que le résultat de cette adaptation à un changement environnemental ne doive pas se reproduire à chaque génération, il faut que le caractère acquis, sous l’action du milieu, devienne héréditaire. Ce que Lamarck s’empresse de postuler, pour boucler la boucle.

Mais Lamarck confond adaptation et transformation. Il peut y avoir adaptation sans évolution, i.e. sans transmission du nouveau caractère. C’est là le point faible de sa théorie.

Le lamarckisme a donc été écarté au profit du darwinisme.

Le darwinisme

Dans son ouvrage intitulé ON THE ORIGIN OF SPECIES by means of natural selection or the preservation of favoured races in the struggle for life (1859) (3), Darwin part du principe que les espèces, tant animales que végétales, ne sont pas des entités fixes, comme le prétend Cuvier; qu’elles ont évolué, comme l’a proposé Lamarck. Il l’explique non par l’effet du milieu comme le veut le lamarckisme, mais bien par la lutte pour la survie, l’apparition d’un nouveau caractère résultant de la mutation d’un gène.

Tout être vivant ayant subi une mutation doit maintenant vivre avec son nouveau bagage génétique. Si cette mutation l’avantage, il survit; si elle le désavantage, il disparaît. D’où la notion de « sélection naturelle ». Un animal qui, à cause de la mutation d’un de ses gènes, aurait plus de poils que ses congénères aura plus de chance de survivre dans un environnement plus froid. Il transmettra donc cette anomalie positive à toute sa descendance. Et l’espèce ayant plus de poils devient alors la seule à survivre. Le moteur de l’évolution est, selon lui, la lutte pour la survie. Et cette théorie tient toujours, 150 ans plus tard!

Voilà donc, grosso modo, les notions de base que chacun doit maîtriser pour pouvoir lire correctement un texte de vulgarisation portant sur l’ÉVOLUTION… des espèces. Ou encore s’il souhaite en écrire un.

Fermons la parenthèse

Laissez-moi maintenant vous expliquer ce qui m’agace dans l’article à l’origine du présent billet. Cela tient à quelques mots, que l’on trouve en début de deuxième phrase : « d’après une récente étude ».

La querelle dont fait état cette récente étude querelle, à propos de l’origine de l’ibis sacré, entre les tenants du fixisme et ceux du transformisme — n’est peut-être pas connue comme Barabbas dans la passion , j’en conviens, mais on ne vient pas de démasquer une conspiration du silence. Qu’il y ait eu querelle, cela n’a rien d’étonnant : toute nouvelle idée (le transformisme) bouscule inévitablement les idées reçues (le fixisme). Elle ne peut donc qu’engendrer de la résistance, à la limite une querelle, si les esprits s’échauffent. Proposer une nouvelle théorie sur l’origine des espèces n’a pas fait exception.

Pour quelqu’un qui s’intéresse un tant soit peu à l’évolution, il n’y a là absolument rien de nouveau. Peut-être était-ce du nouveau pour la journaliste. D’où le fait qu’elle parle d’une récente étude. En fait, cette étude (qui n’en est pas une) ne fait que raconter l’histoire de la querelle entre ces deux grands noms de l’ÉVOLUTION. Une histoire connue, mais qui, depuis, est tombée dans l’oubli. Sans conséquences réelles. Le rappel de cette histoire n’ajoute rien à la théorie de l’évolution généralement admise de nos jours.

En fait, ce que cet article nous dit réellement, c’est que l’idée d’évolution pour expliquer les différentes espèces ne vient pas de Darwin. Mais bien de Lamarck. C’est lui qui aurait le premier parler d’évolution. Ce qui n’a jamais, me semble-t-il, été contesté. Ils sont en fait tous deux partisans du transformisme. Ce qui les oppose, c’est le mécanisme auquel chacun recourt pour expliquer  les transformations. Ce ne sont pas les changements du milieu (Lamarck), mais la lutte pour la survie (Darwin) qui expliquent les changements observés chez les individus d’une même espèce. Autrement dit, Lamarck a peut-être introduit l’idée d’évolution et formulé UNE première théorie, mais LA théorie généralement admise de nos jours, on la doit à Darwin. Point, à la ligne.

C’est précisément ce malentendu à propos de la théorie de l’évolution — ou pour être plus précis à propos de l’évolution de la théorie de l’évolution — qui m’a aiguillé sur une autre difficulté que je rencontre, assez souvent pour que je veuille bien m’y attarder. Dans un même texte portant sur l’évolution, il arrive, trop souvent à mon goût, qu’on passe allègrement du darwinisme au lamarckisme, ou vice versa, sans même s’en rendre compte. Sans se rendre compte que les mots utilisés ne correspondent pas à la même réalité. En voici un bon exemple.

Je lisais récemment un article  portant sur une tribu d’Indonésie, les Bajau.  Quelle ne fut pas ma surprise de constater que les deux premiers paragraphes, mine de rien, se contredisent! Dans le premier (LE SECRET DES PLONGEURS NOMADES), le journaliste prend parti pour le darwinisme; dans le second (UNE ÉVOLUTION RAPIDE DE LA RATE), pour le lamarckisme! Sans s’en rendre compte, j’en mettrais ma main au feu.

Premier paragraphe : LE SECRET DES PLONGEURS NOMADES

Les pêcheurs de la tribu Bajau, dans l’ouest du Pacifique, passent plus de la moitié de leurs journées sous l’eau en apnée, en atteignant des profondeurs de 70 m. Des chercheurs californiens et danois viennent de trouver le secret qui les rend aussi résistants : une mutation génétique qui augmente de moitié la taille de leur rate.

Si c’est une mutation qui cause l’augmentation du volume de la rate, cette mutation est apparue avant le changement morphologique. Logique oblige. C’est ce que la science moderne nous apprend. Un point de vue nettement darwiniste. Une mutation qui occasionnerait un changement bénéfique (i.e. une anomalie positive) se transmettra de génération à génération. Elle avantagera les individus qui la portent. Si l’anomalie est négative, les porteurs de ce gène seront désavantagés et finiront par disparaître de la surface de la terre, faute de moyens pour survivre. La proportion des individus avantagés dans la population ne fait alors qu’augmenter. Puis elle devient la norme, i.e. l’espèce telle qu’on la connaît. Et les pêcheurs de cette tribu possèdent tous cette mutation.

Deuxième  paragraphe : UNE ÉVOLUTION RAPIDE DE LA RATE

Les plongeurs Bajau bénéficient d’un apport accru en globules rouges grâce à leur rate, qui a vraisemblablement grossi au fil des générations à cause de leur mode de vie particulier. Cette évolution est très rapide, selon les chercheurs qui ont dévoilé leur découverte en avril dans la prestigieuse revue Cell.

Il y a là, je dirais, du vrai lamarckisme : si ces plongeurs ont une grosse rate, c’est à cause de leur mode de vie particulier. Le besoin crée l’organe, disait Lamarck. Ici, le besoin d’un plus grand nombre de globules rouges pour pouvoir plonger régulièrement en apnée a provoqué une augmentation du volume de la rate, organe responsable de la production de ces globules! Cela n’est pas sans nous rappeler l’explication du long cou de la girafe! Malgré ce relent de lamarckisme, le journaliste fait référence dans la phrase suivante à la découverte de la mutation génétique, responsable de cette augmentation du volume de la rate. Ce qui me fait dire que l’auteur du texte ne se rend pas compte qu’il passe du lamarckisme au darwinisme. Et ce, à cause d’un mauvais choix de mots!

Sur la chaîne de télévision Explora, on présente régulièrement des documentaires portant sur l’évolution de diverses espèces. Et souvent, le problème que je viens de décrire s’y retrouve. En voici quelques exemples.  

Documentaire sur le Sri-Lanka

« (Les adultes [de la grenouille violette] passent leur vie enfouis sous terre à chasser les termites. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils ont acquis un museau pointu commun à tous les animaux qui consomment ces insectes. »

Si l’adulte a développé un museau pointu, c’est qu’il avait besoin d’un tel museau pour mieux trouver sa nourriture sous terre, là où vivent les termites. La preuve en est que tous les animaux qui se nourrissent de ces insectes en sont munis. La grenouille verte adulte en a donc développé un. C’est ce que le texte dit. On croirait entendre parler Lamarck!

Ce qui aurait dû être dit, c’est qu’une mutation est survenue chez cette espèce, mutation qui a modifié la forme du museau (il est devenu pointu). Et qu’ainsi équipé l’adulte trouve plus facilement à manger sous terre. Si les adultes ont tous aujourd’hui un museau pointu, c’est que ce caractère a permis la survie de l’espèce; les individus qui n’étaient pas porteurs de cette mutation n’ont pas pu survivre. C’est, nous dit Darwin, la survie du plus fort.

Documentaire sur le rift Albertin   

 « Ces fourmis ont évolué pour devenir de terribles chasseuses. Leurs pattes ont allongé pour mieux saisir leurs proies; leur tête et leurs mâchoires se sont développées afin de les broyer. »   

Le texte est clair : leurs pattes se sont allongées parce que celles qu’elles avaient ne leur permettaient plus de bien saisir leurs proies! Leurs mâchoires se sont développées parce que celles qu’elles avaient ne leur permettaient plus de broyer facilement leurs proies!  C’est donc, nous disent ces mots, le besoin qui a créé l’organe! C’est du lamarckisme tout craché. Personne ne dira le contraire.

Documentaire sur le désert du Namib (le plus vieux désert au monde)

« Le manque de nourriture et d’eau a provoqué d’étranges mutations dans leur évolution. »

« De nombreux arbres font coïncider leur floraison avec la saison des pluies. »

« La chaleur extrême et le manque d’eau ont également influencé l’évolution de manière étonnante…  les plantes grasses se sont dotées de feuilles très épaisses pour stocker l’eau. »

Encore là, on nous dit que c’est le besoin qui a créé l’organe!

Documentaire intitulé Big History, une nouvelle histoire de l’humanité

 « Le froid et l’invention du vêtement sont à l’origine de l’éclaircissement de notre peau. »

« Le froid est responsable de l’évolution de l’homme. »

 Autre exemple qui nous dit que c’est le besoin qui a créé l’organe!

Et des exemples comme ceux-là, il y en a beaucoup… beaucoup trop.

Bref, si les auteurs de ces textes mêlent si facilement lamarckisme et darwinisme, c’est bien involontairement. Ils croient utiliser les mots qui rendent bien l’idée qu’ils s’en font, alors que, dans les faits, ils se fourvoient. Peut-être avaient-ils pour objectif de rendre cette idée facilement compréhensible au commun des mortels. Soit. Mais pas au détriment de la vérité. Ils s’emmêlent les pinceaux parce qu’ils maîtrisent mal les notions sous-jacentes, parce qu’ils n’utilisent pas les bons mots pour le dire.

Pour parler correctement d’évolution,  il faut prêter une attention toute particulière aux mots qu’on l’on choisit. Ce qui vaut pour tout autre sujet, vous l’aurez deviné.

Maurice Rouleau

 

(1)  On utilise le terme rayonnement pour désigner le fait qu’un objet donne son nom à un ou plusieurs autres objets parce qu’ils ont un caractère en commun.  Par analogie avec les rayons d’une roue qui partent d’un point commun, le moyeu, et qui arrivent à un endroit différent sur la jante (Voir ICI).  

(2) Le mot épicentre qui apparaît immanquablement dans l’actualité quand un tremblement de terre se produit illustre à merveille la difficulté d’utiliser des mots dont on saisit mal de sens. On lit ou on entend souvent dire que l’épicentre du séisme se trouve à telle profondeur. On fait là un contre-sens. Un épicentre ne peut se trouver qu’en surface, épi voulant dire « sur ». On appelle ainsi le foyer apparent d’un tel séisme, celui d’où semblent partir les secousses. Le foyer réel, lui, se situe évidemment en profondeur, d’où le nom hypocentre que les sismologues lui ont donné, hypo signifiant « sous ». On confond donc épicentre et hypocentre.

(3) Cet ouvrage de C. Darwin a été traduit en 1873 par J.-J. Moulinié. Et ce, « Sur l’invitation et avec l’autorisation de l’auteur […] ».  Le titre est devenu en français :  L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la lutte pour l’existence dans la nature.

 

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Expressions figées : origine et emploi

Comment expliquer la forme et le sens

d’une expression figée? 

Parler français comme une vache espagnole 

Aller au diable vert 

Chercher de midi à quatorze heures   

Ne faire ni un ni deux

 

Récemment, j’ai été appelé à me pencher sur la façon, dite courante, d’écrire une locution, ou expression figée. Je parle, vous l’aurez deviné, de Ne faire ni une ni deux, que moi j’ai toujours écrit : Ne faire ni un ni deux. Je ne m’y serais jamais attardé, n’eût été d’un correspondant qui se demande d’où vient le masculin que j’utilise. Lui, n’a jamais utilisé que le féminin.

En lisant son commentaire, je me suis rappelé l’anecdote suivante :

Un jour que la fanfare municipale paradait dans les rues du centre-ville, — tous les parents étaient là, sur les trottoirs, à regarder leur enfant marcher au pas —, la mère de l’un d’entre eux dit à son mari : « Mon chéri, vois comment fiston s’en tire bien. Il est le seul à avoir le pas! » 

Voilà posé, de façon amusante, le problème auquel je suis confronté. Autrement dit, suis-je le fiston de la farce? Ou présenté de façon plus sérieuse : Comment justifier le masculin que j’utilise?…

Il faut savoir qu’à son apparition dans la langue (i.e. dans un dictionnaire), plus précisément en 1835, cette expression est nulle autre que N’en faire ni un ni deux! L’emploi que je fais du masculin n’a donc rien d’étonnant. Il s’explique. Non pas parce que c’est ce qui se disait dans mon jeune temps (je ne suis quand même pas un dinosaure), mais parce que c’est ce que prescrivait l’Académie. Il faut aussi savoir que c’est à la fin du XIXe siècle que le féminin vient brouiller les cartes, pour ensuite s’imposer de façon définitive. Il faut, depuis lors, dire Ne faire ni une ni deux! Le féminin qu’utilise mon correspondant s’explique donc lui aussi.

Ce changement de forme s’accompagne-t-il d’un changement de sens? Pas que je sache. Voilà donc que surgit, sans crier gare, le problème fondamental en communication, celui de la relation entre le fond et la forme. La relation entre les mots utilisés pour dire une chose et le sens qu’on leur attribue.

Dans le cas qui m’intéresse, pourquoi Ne faire ni un ni deux est-il devenu Ne faire ni une ni deux? Autrement dit, qu’est-ce qui se cache sous UNE que UN ne disait pas? Là est toute la question.

Littré l’explique de la façon suivante : le féminin s’impose parce que le mot fois est sous-entendu. Soit. Mais cette explication tient-elle la route?… Vérifions-le. Si l’on décide de ne plus sous-entendre le mot fois, que devient l’expression? Voyez par vous-mêmes : Il ne fit ni une fois ni deux fois et croqua la poire. Euh!… Vous y comprenez quelque chose?… Moi, pas.

Se pourrait-il que Littré ait mal lu ce que disaient les Académiciens en 1835, à savoir : « Fam., N’en pas faire à deux fois, n’en faire ni un ni deux »? Se pourrait-il qu’il n’ait eu d’yeux que pour le mot fois? Qu’il n’ait pas vu que, dans le second énoncé, où l’idée de fois devrait normalement être sous-entendue, les Académiciens font appel à UN et non à UNE?… Cela revient à dire que Littré aurait imposé, bien malgré lui, sa vision de l’expression. Je dis bien malgré lui, car, s’il en est ainsi, c’est qu’il est pour les autres un Maître à penser. Et on ne conteste pas son Maître. On boit ses paroles! On répète ce qu’il dit, sans se poser de questions. Ce qui, sous forme lapidaire, devient Magister dixit!

Penser que le mot féminin sous-entendu pourrait être chose plutôt que fois ne donne pas un meilleur résultat. Voyez. Il ne fait ni une chose, ni deux choses et croqua la poire. Ça ne s’améliore vraiment pas…

Malgré tout, utiliser Ne faire ni un ni deux, comme je le fais et comme c’était la norme jusqu’à la fin du XIXe siècle, est contraire à l’orthodoxie langagière actuelle.

Ne pouvoir expliquer le féminin que les dictionnaires imposent justifie-t-il, ipso facto, l’emploi du masculin? Presque…, je dirais. Car il n’y a que deux genres en français. Et le masculin l’emporte généralement sur le féminin (masculin que l’on dit générique). Mais, moi, dans cette expression, je n’utilise pas le masculin par défaut. Je peux l’expliquer de façon logique. Du moins, je me plais à le croire.

Si j’utilise Ne faire ni un ni deux, c’est que, dans ma tête, je ne prends pas le temps de compter. Je ne dis ni un, ni deux; j’agis. L’idée que le mot fois soit sous-entendu ne peut donc me venir à l’esprit. C’est le masculin qui s’impose tout naturellement à moi, parce que c’est ainsi que j’ai appris à compter et ainsi que j’interprète cette expression.

Interpréter

Voilà peut-être le coupable! Ce verbe, dans les circonstances, prend une grande importance. Je m’explique. Ma façon de voir l’expression vient-elle du fait que je veux à tout prix trouver une justification au masculin que j’utilise ou n’a-t-elle rien à voir avec moi? Autrement dit, est-ce que je cherche à me justifier plus qu’à justifier l’expression?… La question est pourtant fort pertinente — surtout quand on objecte une autre forme, que l’on prétend être la seule bonne.

La question n’est toutefois pas pertinente si une explication s’impose d’elle-même, comme dans :

  • tomber les quatre fers en l’air pour dire tomber à la renverse;
  • avoir le feu au derrière pour dire se sauver, filer très vite;
  • donner le feu vert pour dire autoriser, permettre, par analogie avec les feux de circulation.

La question devient en fait pertinente chaque fois qu’on cherche à expliquer une expression figée dont on ignore l’origine ou dont l’origine se serait, croit-on, perdue dans la nuit des temps. En voici quelques-unes :

  • rire jaune.     Sauriez-vous expliquer pourquoi on dit jaune? Pourquoi pas rouge, bleu ou même vert? D’où vient donc le sens que tous lui attribuent, à savoir « rire d’une manière contrainte en dissimulant mal son dépit »? Serait-ce parce que, dans de telles circonstances, notre organisme se met à produire une quantité anormalement élevée de bilirubine, ce pigment responsable de la jaunisse?…  Certainement pas. Alors…
  • avoir une peur bleue.    Ne dit-on pas couramment blêmir de peur? Devenir blême, n’est-ce pas prendre un teint « d’une blancheur maladive »? Blanc, pas bleu. Alors… d’où vient que l’on dise une peur bleue? Vous avez une idée?…
  • être paresseux en diable.    On m’a appris, dans ma tendre enfance, comme à tout bon catholique, que le diable ne cesse de nous tenter. Il devrait conséquemment être de type hyperactif. Pas paresseux! D’où lui vient le sens de très, extrêmement qu’on lui attribue dans cette locution? Vous l’ignorez?…
  • tirer le diable par la queue. Qu’est-ce que le diable a à voir avec le fait de mener une vie de misère, d’avoir peine à vivre avec ses maigres ressources? Vous donnez votre langue au chat?… Soit dit en passant, pourquoi ne pas la donner au chien?…

Que diriez-vous si l’on vous demandait d’expliquer ces locutions ou toute autre aussi mystérieuse? Répondriez-vous : « Parce que c’est comme ça! »? Ou vous évertueriez-vous à leur trouver une justification qui vous ferait bien paraître? Vous voudriez sans doute démontrer comment cet assemblage de mots en est venu, selon vous, à dire ce qu’il dit. Autrement, comment vous, vous l’interprétez

Suis-je donc dans l’erreur si…? 

Est-ce que je fais vraiment une faute en utilisant le masculin dans Ne faire ni un ni deux?… Certains n’hésiteront pas à me condamner. Leur explication est toute trouvée : C’est ce que le dictionnaire dit! Comme si leur dictionnaire ne contenait rien d’autre que la vérité! Comme si leur  dictionnaire était une Bible! Il n’y a là, vous l’aurez deviné, rien qui puisse convaincre le sceptique que je suis. D’où mon écart à la norme actuelle qui veut que je dise Ne faire ni une ni deux. Je ne dis pas que MA façon de faire est LA bonne. Que non! Je suis prêt à battre ma coulpe n’importe quand. À la condition qu’on justifie correctement l’emploi du féminin qu’on impose. Ce qui n’est pas encore le cas. En attendant, j’accepte volontiers qu’on dise que je fais une faute si, et seulement si, on la qualifie d’intelligente.

Emploi d’une expression figée

Si l’on utilise une expression figée, c’est qu’on croit qu’elle véhicule parfaitement l’idée que l’on veut communiquer (ou l’idée qu’on s’en fait!). Personne n’en disconviendra. Mais une telle expression n’est pas toujours aussi figée qu’on le prétend. Il arrive parfois qu’on la rencontre sous des formes différentes. Dans un tel cas, y en a-t-il une qui aurait « préséance » sur les autres? C’est le problème auquel je suis présentement confronté : Ne faire ni un ni deux ou Ne faire ni une ni deux. Et ce n’est pas un cas isolé, je vous prie de me croire. Pensez seulement à :

A- Parler français comme une vache espagnole

               Quiconque utilise cette expression lui fait dire : parler très mal le français. Personne ne lui attribuerait un autre sens, j’en suis certain. Mais d’où lui vient ce sens? Qu’est-ce que la vache vient faire là? Et pas n’importe quelle vache. Seulement la vache espagnole!… Vous pourriez l’expliquer? Moi, pas. Du moins, spontanément. Peut-être qu’en ruminant durant quelques heures, j’y arriverais… Mais rien n’est assuré.

L’emploi de cette expression, aujourd’hui figée, ne date pourtant pas d’hier. On l’utilisait déjà au XVIIIe s. :

« On dit aussi proverbialement et populairement d’Un homme de peu de génie, qui parle mal, qu’Il parle françois comme une vache espagnole. »  (DAF, 5e éd. 1798)

Pour qu’on lui fasse alors dire parler très mal le français, il faut qu’elle corresponde à une réalité bien connue à cette époque. Autrement dit que les mots utilisés aient le même sens pour tous, sinon le message ne passerait pas.

À quoi faisait donc référence le premier qui utilisa cette comparaison — et que les autres lui empruntèrent — pour qu’il lui attribuât ce sens? Pourquoi a-t-il fait appel à une vache pour parler d’une personne, à une vache espagnole de surcroît? Euh!…  Je suis prêt à parier que le commun des mortels n’en sait strictement rien. Faut-il le lui reprocher? NON.

Au même titre qu’on peut, fort à propos, utiliser un mot, disons œsophage ou encore pétanque, sans en connaître l’étymologie, on peut employer à bon escient des expressions figées sans pouvoir expliquer d’où elles viennent. Il suffit, pour ne pas être fautif, d’avoir une très bonne mémoire, et rien d’autre. Une logique infaillible n’est d’aucune utilité. Les exemples sont trop nombreux pour qu’on se paie le luxe d’en douter.

Pourquoi parler de vache?

Tout dépend de la source consultée! Selon certains, vache viendrait :

  • de vace, ancien mot par lequel on désignait un habitant de la Biscaye (1);
  • de baxo, ou baco, devenu vaco (vache) [en espagnol, le v et le b se prononcent de la même façon] (2);
  • de gavach, mot tiré de l’expression occitane, “ parlar coma un gavach espanhòl ” (parler comme un gabatch espagnol), gabatch désignant ici un  « montagnard (un travailleur venant des Pyrénées, pour les travaux agricoles saisonniers) ». Gavach (gabatch) se serait apparemment transformé en vache!  (Source)
  • de vasces, mot utilisé, dit-on, pour désigner un Gascon, un Basque, qui serait devenu vache! (3).
  •  Ou encore, selon A. Rey, d’aucun autre mot que de vache lui-même. Dans son Dictionnaire historique de la langue française, il dit :

On peut plutôt se référer à l’emploi intensif de comme une vache […] 

Ah bon! Mais cette locution avait-elle vraiment, à son apparition dans la langue, une valeur intensive? NON. (4). Le seul cas où on lui attribuait une telle valeur, en 1694, c’était dans l’expression Pleurer comme une vache. Que Gabriel Feydel interprète différemment : il l’oppose à Pleurer comme un veau (5)!

Pourquoi la vache doit-elle être espagnole?

Dans son Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey nous en fournit une explication. Celle que lui privilégie, évidemment.

En plus de dire : « On peut plutôt se référer à l’emploi intensif de comme une vache […] », il ajoute :

et aux valeurs négatives qu’a eues l’adjectif espagnol au XVIIe siècle, par exemple dans l’expression payer à l’espagnole ˝en coups et en rodomontades˝ (1611).

Soit. Mais…

Mais le Thomas qui sommeille en moi se sent interpellé. Il se demande si l’emploi d’espagnol ajoute vraiment une valeur négative au nom qu’il qualifie, comme A.Rey le dit. La réponse me semble être NON.

En 1762, dans la 4e édition du DAF, on apprend que, pour dire que quelqu’un n’est nullement sorcier, il faut dorénavant dire Il est sorcier comme une vache espagnole et non plus, comme on disait en 1694, Il est sorcier comme une vache. Une seule conclusion s’impose donc : l’ajout de l’adjectif espagnol ne change rien au sens, n’ajoute rien de négatif. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie! Il semblerait donc qu’au XVIIIe s., comme une vache espagnole n’a plus la connotation négative qu’elle avait, selon A. Rey, au XVIIe s! Plutôt dérangeant comme conclusion, n’est-ce pas?

D’où A. Rey tient-il cette idée? Il se réfère à une expression (une est-il ici un adjectif numéral ou un article indéfini?) payer à l’espagnole pour dire payer en coups et en rodomontades, qu’il a déniché dans un ouvrage datant de 1611.

Recourir à cette expression pour attribuer une connotation négative à l’adjectif espagnol, a tout ce qu’il faut pour me faire tiquer, i.e. une affirmation qui se veut irréfutable, mais qui résiste à toute vérification d’usage. Je m’explique en trois temps.

a)   La valeur négative d’antan.

Il est possible qu’une connotation négative lui ait été associée en 1611, i.e.au XVIIe s. Mais encore faudrait-il que cela puisse être correctement documenté. Ce qui ne me semble pas être le cas. Ce qui est documenté, par contre, c’est que parler français comme une vache espagnole n’apparaît dans les dictionnaires qu’en 1835. Donc, au XIXe s. Et qu’entre-temps, la locution comme une vache espagnole s’utilisait sans valeur négative, comme en fait foi la 4e éd. du DAF, parue en 1762, (XVIIIe s.), dans laquelle on peut lire :

On dit aussi proverbialement & populairement d’Un homme de peu de génie, qui n’a ni finesse, ni habileté, qu’Il est sorcier comme une vache espagnole, pour dire, qu’il n’est rien moins que sorcier.

Comprendre qu’il n’est pas plus sorcier que peut l’être une vache, espagnole en l’occurrence!

b)   L’exemple même cité par A. Rey.

Dans payer à l’espagnole, le mot espagnole n’est pas, que je sache, un adjectif, mais bel et bien un nom (6). La question qui se pose alors est de savoir si l’on peut, sans problème, comparer un adjectif et le nom qui en dérive, étant donné que, dans ce dernier cas il y a déjà, sous-entendu, un nom bien précis que qualifie l’adjectif? Et qu’à ce titre, il prend un sens bien déterminé… J’en doute fort.

c)   La nature du document d’où provient l’exemple fourni.

Cet exemple provient, nous dit le Petit Robert, d’un ouvrage datant de 1611. Or, le seul ouvrage qui remonte à cette année-là, mentionné par ce dictionnaire, dans la section « Correspondances des principales datations », est celui de Randle Cotgrave : A Dictionarie of the French and English Tongues.

Pourquoi fait-il appel à une source bilingue? Serait-ce parce qu’il n’a pas trouvé d’exemple dans une source unilingue française? Je serais prêt à parier. Ce qui reviendrait à dire que cette expression est si peu utilisée — en supposant qu’elle les soit— qu’elle ne mérite pas une place dans les dictionnaires français de l’époque. Ne serait-ce pas précisément ce que Cotgrave dit, lui aussi,  à mots couverts quand, à propos de payer à l’espagnole, il écrit: « A phrase devised by some Dutchman [sic, et non Duchmen!] »? Cette expression viendrait, si je lis bien, d’un quelconque Néerlandais qui parlait français! Y a-t-il là de quoi faire une entrée dans un dictionnaire? Je me le demande. D’autant plus que c’est la seule expression mentionnée par Cotgrave où l’on trouve « À l’espagnole »!  (Voir ICI.)

Pourtant, en 1606, (5 ans seulement avant la parution de l’ouvrage de R. Cotgrave), Jean Nicot, dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, n’attribue à la locution À l’Espagnole qu’un seul sens :

A l’ Espagnole, est une façon de parler telle que ces autres, A la Françoise, à l’ Allemande, à l’ Italienne, […] comme, Il porte une cappe à l’Espagnole, […], Il marche à l’Allemande… 

Ce qui n’a rien à voir avec la valeur négative qu’on veut bien lui attribuer.

Bref, l’explication avancée par A. Rey ne me semble pas meilleure que les autres (7).

B- Allerpartirenvoyerhabiterdemeurer au diable vert

Depuis ma tendre enfance, j’utilise au diable vert pour dire très loin, on ne sait où. Sans qu’on me reprenne. Ce ne peut donc être, me dis-je, que la seule bonne façon d’exprimer cette idée. Ou à tout le moins, une bonne façon de dire. Ai-je raison ou tort?… Tout dépend à qui on pose la question. De deux choses l’une, une telle affirmation traduit ou bien une perception nombriliste, égocentrique de la langue (Si je le dis, c’est que c’est bon!), ou bien une attitude de totale soumission à l’égard de ceux qui nous ont servi de modèle au début de notre apprentissage de la langue (S’ils le disent, c’est que c’est bon!). Voilà le dilemme auquel j’ai été confronté quand un ami m’a dit, bien poliment, que je devrais dire aller au diable vauvert plutôt qu’aller au diable vert (8). « Ah oui! », me suis-je contenté de lui répondre.

Point n’est besoin de préciser que bien d’autres questions me sont immédiatement venues à l’esprit. J’aurais pu, par exemple, lui demander d’où il tenait cela; comment il l’écrivait (avec majuscule ou pas; en un seul mot ou pas); ce que pouvait signifier pour lui le mot vauvert, quelle qu’en soit la graphie; ou encore pourquoi vauvert était préférable à vert… Mais je me suis retenu pour ne pas détourner la conservation, sa remarque n’ayant été en fait qu’un soit-dit-en-passant.

Quand plus tard sa remarque m’est revenue à l’esprit, une autre question a surgi. Question qui s’adressait aussi bien à lui qu’à moi, mais que je ne m’étais jamais posée : qu’est-ce que le diable vient faire là? Voilà que ressurgit [ou resurgit, c’est selon (9)] l’éternel problème du rapport entre le fond et la forme que l’on donne à une expression. D’autant plus que cette idée, ou fond, ne se rencontre pas uniquement sous la forme au diable vert. On rencontre également  au diable Vauvert, au diable vauvert, au diable Auvert, au diable auvert, au diable au vert, au diable au Vert et au diable de Vauvert. On a vraiment l’embarras du choix. C’est le moins que l’on puisse dire. Mais y en a-t-il une qui soit meilleure que les autres?…

Si l’on rencontre toutes ces variantes, c’est que chacun interprète cette expression à sa façon, qui ne peut être que celle qui correspond le mieux à l’idée qu’il s’en fait, comme en témoigne la variante Aller au diable bouilli rapportée par Charles Lecomte, dans Le parler dolois (p. 224) (10)

Comment expliquer que cette locution, qu’elle qu’en soit la forme, en soit venue à signifier « très loin », « on ne sait où »? A-t-elle toujours eu ce sens? Sous quelle forme cette expression est-elle apparue dans la langue? Pour le savoir, je consulte les Dictionnaires d’autrefois.

Parmi les ouvrages regroupés sur le site Dictionnaires d’autrefois, seul le Littré fait mention de cette expression. Et il est catégorique : Aller au diable auvert ou Aller au diable au vert sont des formes vicieuses. La seule forme qu’il admet est : aller au diable vauvert [sans majuscule]. Et le sens qu’il lui attribue est : aller très loin, faire une grande course!

Associer l’idée d’éloignement à la locution au diable est d’un emploi récent, du temps de Littré (1872). Il est apparu pour la première fois dans le DAF (6e éd., 1835) : aller au diable = Être excessivement loin (Il est au diable, en Amérique, je crois.) Les seuls emplois qu’on en faisait auparavant étaient pour exprimer soit son impatience (sous forme d’imprécation) : « qu’il aille au diable et qu’il me laisse en repos »; soit, quand le sujet n’était pas une personne, pour exprimer l’idée que la chose tourne mal, qu’on la considère comme manquée, comme perdue : Cette affaire s’en va au diable.

Si aller au diable signifie déjà, à lui seul, aller très loin, d’où vient le besoin de rajouter (aller au diable) vert, ou au vert, ou Vauvert…? Autrement dit, que vient faire VAUVERT dans cette expression?

Littré nous le dit ou plutôt il nous présente son explication, sa version. Sous VAUVERT, à la section Étymologie, on lit :

Saint-Foix (Essais sur Paris) raconte (11) que, sous le règne de saint Louis, des chartreux, possesseurs à Gentilly d’une très belle maison qu’ils tenaient de ce prince, et mis en appétit par ce cadeau, s’avisèrent de convoiter le château abandonné de Vauvert (12), bâti autrefois par le roi Robert dans la rue qu’on nomme aujourd’hui rue d’Enfer, et qu’ils voyaient de leurs fenêtres. Le demander sans aucune raison valable, c’eût été s’exposer à un refus, même de la part du pieux monarque. Les moines préférèrent employer la ruse ; à leur commandement une légion d’esprits peupla le château, dont personne n’osa bientôt plus s’approcher [c’est moi qui souligne] et, comme on le pense bien, le roi fut, un beau jour, enchanté de trouver les bons pères, pour se débarrasser de cette maudite propriété qu’ils se chargeaient bravement de disputer aux revenants. Telle est l’origine du diable de Vauvert ou diable Vauvert. Vauvert est val vert, vallée verte. »

Soit. Mais cela n’explique aucunement qu’il faille ajouter Vauvert à l’expression Aller au diable. De plus, l’histoire que raconte Littré ne dit absolument rien à propos de l’éloignement. Elle me dit plutôt qu’emprunter le chemin qui mène au château de Vauvert n’est pas recommandée aux gens peureux : « personne n’osa plus s’en approcher ». Serait-ce téméraire de ma part de penser que Littré s’est fourvoyé, car son histoire n’a rien à voir avec l’idée d’aller extrêmement loin? Je l’ai craint jusqu’à ce que je trouve, dans un ouvrage de 1823, une histoire qui s’apparente étrangement à celle rapportée par Littré ou par de Saint-Foix, mais dont la conclusion est différente : Aller au diable Vauvert = faire une course pénible et dangereuse! (13) Où est donc rendue l’idée de très loin? J’ai mis la main sur une autre source, datant de 1842, qui associe également à cette expression l’idée de terreur (14). Idée qui serait, selon toute apparence, tombée en désuétude, ou inconnue de Littré!

Comme on peut le constater, le sens attribué aujourd’hui à cette locution n’a pas toujours été le même. Pas plus d’ailleurs que la forme que prend cette expression ni même l’explication de son origine. Alors…

Alors vous comprendrez qu’il y a de quoi être mêlé, comme on dit chez-nous (ailleurs on dirait : embrouillé ou encore troublé). J’arrive mal à concilier le fait que Demeurer au diable vauvert signifie demeurer loin (tout comme habiter au diable), et que la présence de vauvert ne soit qu’une simple allusion au château de Vauvert qui passait pour être hanté par le diable. Le rapport entre loin et ce fameux château hanté m’échappe totalement.

Je vais continuer à utiliser : aller au diable vert. Sans pouvoir l’expliquer. C’est plus court!

C- Chercher de midi à quatorze heures

Un correspondant m’a récemment fait parvenir le commentaire suivant :

Je vois que vous écrivez chercher DE midi à quatorze heures, là où moi j’ai l’habitude de dire chercher midi à quatorze heures; et comme vous récidivez dans votre article « demi-heure et heure et demie », je suis définitivement sûr que ce n’est pas un hasard.

Peut-on dire les deux ? ou dois-je changer ma pratique ? Je le regretterais, car il est finalement assez banal de chercher quelque chose pendant deux heures (DE midi à quatorze heures) – en tout cas on a une probabilité de trouver ce qu’on cherche, alors qu’il est vraiment sans espoir de chercher quelque chose à l’endroit où il n’est pas – « midi » est alors simplement le complément d’objet direct de « chercher ». Bref chercher « midi » à quatorze heures me paraît plus fort, plus puissant… et plus savoureux !

En lisant ce commentaire, je ne peux que me dire : « Voilà un point de vue fort intéressant! Et tout à fait inattendu! » Raison suffisante pour que je m’y attarde.

Ce n’est effectivement pas un hasard si j’utilise l’expression chercher de midi à quatorze heures. C’est celle que j’ai toujours utilisée, celle que j’ai apprise. Tout comme, j’en suis sûr, mon correspondant a appris à l’utiliser sans mettre un de.  Ce qui s’oppose ici, ce sont donc deux habitudes langagières. Peuvent-elles être toutes deux bonnes? Tout dépend évidemment de la façon dont chacun analyse cette expression.

Pour moi, midi et quatorze heures ne sont rien d’autre que les limites d’un laps de temps. Ces mots jouent le rôle d’un complément circonstanciel de temps. Et là, on me dit que midi est plutôt un COD (complément d’objet direct) du verbe chercher! Et quatorze heures, un complément circonstanciel de lieu. OUF! Quelle différence d’analyse grammaticale!

Est-ce moi qui ajoute un de ou mon correspondant qui en fait l’élision?

Rappelez-vous Parler français comme un Basque (l’)espagnol. L’ajout de l’article élidé ne change rien au sens. Les deux veulent dire la même chose : parler très mal français. Et ce, même si la forme prétendument (et non prétenduement ni prétendûment) correcte est Parler français comme un Basque espagnol.

Il en est de même dans Prendre un cachet matin, midi et soir, de Je le sais à Québec ou encore de Trouver chaussure à son pied. Le locuteur a retranché dans ces trois énoncés un ou plusieurs éléments du discours qu’on serait en droit d’attendre. Pourtant, le résultat obtenu n’en reste pas moins compréhensible. Serait-ce le cas dans Chercher de midi à quatorze heures? C’est à voir.

Cette expression ne date pas d’hier. On la trouve dans le DAF (1ère éd., 1694), sous la forme Chercher midi à quatorze heures. On lui fait alors dire : « Chercher des difficultez où il n’y en a point. » Et aujourd’hui, les dictionnaires courants (Larousse et Robert) lui font dire exactement la même chose, même si l’origine de cette expression, ou son explication, est loin de faire consensus (15).

Mais est-ce bien le sens que vous, vous lui donnez?… Est-ce bien le sens que moi, je lui donne quand je l’utilise? Rien n’est moins sûr (16). Voyons ce que je lui fais dire dans les deux cas relevés par mon correspondant.

Première occurrence (Source)

Pourquoi vouloir avoir raison à tout prix? Plutôt que de chercher, de midi à quatorze heures, une source pour appuyer votre dire, pourquoi, en tant que réviseur, ne pas vous contenter d’admettre que le rédacteur (ou le traducteur) peut avoir un point de vue différent du vôtre et que son point de vue vaut autant que celui que vous seriez tenté de privilégier. La vie serait tellement plus simple.

Vous remarquerez que j’ai mis de midi à quatorze heures entre virgules. Je laisse ainsi entendre à mes lecteurs que cet élément peut occuper une autre place dans la phrase; qu’il ne fait pas partie d’une expression figée commençant par chercher. Il ne suit qu’accidentellement ce verbe. Je l’utilise comme si je l’utiliserais dans : argumenter à propos de ceci ou cela de midi à quatorze heures! Façon de dire : « très longtemps ». Le sens que je donne à ces mots n’a rien à voir avec celui qu’on attribue à l’expression consacrée. De plus, dans ma phrase, le verbe chercher est accompagné d’un COD qui n’est pas midi mais bien source! « Plutôt que de chercher, de midi à quatorze heures, une source pour appuyer… » Que je sache, un verbe ne peut avoir deux COD que s’ils sont coordonnés ou juxtaposés dans le cas d’une énumération. Ce qui n’est pas le cas ici.

Bref, dans cet exemple, la présence de la préposition de devant midi à quatorze heures en change complètement le sens. J’irais jusqu’à dire que, malgré les apparences, ces mots ne sont pas ceux de l’expression figée.

Seconde occurrence (Source)

La directive est claire : il FAUT écrire une demi-heure. Inutile donc de continuer à chercher de midi à quatorze heures, direz-vous. C’est sans doute ce que se dirait l’étudiant docile. 

Dans cette deuxième phrase, même sans virgules pour encadrer de midi à quatorze heures, les mots qui constituent l’expression figée n’ont clairement pas le sens qu’on lui attribue généralement, à savoir : chercher des difficultés là où il n’y en a pas. Je leur fais dire : longuement.

Je reconnais que mon emploi (17) de ces mots — qui semblent venir tout droit de l’expression figée — peut prêter à confusion. Tel ne serait pas le cas si j’avais écrit : chercher du matin au soir. Soit. Mais chercher de midi à quatorze heures dit bien ce que les mots veulent dire même si le laps de temps est plus court. Un de mes amis m’a même dit qu’il utilise chercher de midi à quatorze heures pour dire « perdre son temps à chercher quelque chose d’introuvable ». Ce qu’il justifie par le fait que « les boutiques, en France, sont fermées, entre midi et quatorze heures, ou du moins l’étaient voilà quelques décennies ». Son interprétation en vaut bien d’autres, je crois.

  • N’en faire ni un(e) ni deux

Si je reviens sur cette expression, ce n’est pas, vous l’imaginez bien, pour vous parler de nouveau (ou à nouveau ) du changement de genre (unune) qu’a subi cette expression avec les années. Je m’y suis déjà attardé (Voir ICI).

Cette fois-ci, je veux attirer votre attention sur le changement de forme subi par cette expression, changement qui passe souvent inaperçu,  sans doute parce qu’il n’est pas récent. Je veux dire la disparition du pronom personnel EN.

En 1835, quand cette expression fait son apparition dans le DAF, elle a la forme suivante :

Fam., N’EN pas faire à deux fois, n’EN faire ni un ni deux. 

 En 1870, Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire universel du XIXesiècle, (p. 636, tome sixième) reprend ce que dit l’Académie :

Fam. N’EN pas faire à deux fois. Se décider sur-le-champ, sans hésiter, ne pas balancer. Il n’EN fit pas à deux fois et sauta par la fenêtre. On dit aussi  N’EN faire ni une ni deux.

En 1873, Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, reste lui aussi fidèle à l’Académie : N’EN faire ni un ni deux, N’EN pas faire à deux fois. Mais il se permet, dans l’exemple qu’il cite juste après, d’y apporter un léger changement. Il fait disparaître le pronom EN : Il ne fit ni un ni deux et croqua la poire. Est-ce un oubli? Je ne saurais dire. Est-ce de là que vient la forme actuelle de l’expression, où le pronom EN brille par son absence? Peut-être, mais je ne peux le jurer.

Ce changement n’est pas, vous l’imaginez bien, sans me faire tiquer.

Analyse de EN dans N’EN faire ni un(e) ni deux

Que vient faire EN dans cette expression? La réponse à cette question ne saute pas aux yeux. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir combien de pages lui sont consacrées dans Le Bon Usage, à lui et à Y, car on les traite toujours conjointement. Maurice Grevisse leur consacre 12 pages; André Goosse, 13 pages. Qui dit mieux?

Grevisse (# 1101) nous dit que EN est étymologiquement un adverbe de lieu, adverbe qui a pris, dès les temps les plus anciens, la valeur d’un pronom personnel équivalant à de lui, d’elle(s), d’eux, de cela. C’est pourquoi il est dit pronom adverbial (parfois adverbe pronominal).

Par définition, un pronom remplace un nom déjà employé dans le texte. Dans « Il veut du pain; on lui EN donne », EN remplace du pain. Il n’y a là rien de bien sorcier. Alors que remplace EN dans N’EN faire ni un(e) ni deux?… Que représente de ceci, de cela que devrait remplacer le pronom EN?…

Pour y voir plus clair, formulons cette expression d’une façon schématique :

N’en faire ni A ni B

A et B peuvent remplacer différents mots ou groupes de mots. En voici quelques exemples :

« J’ai fait ce film avec l’idée de n’en faire ni un documentaire ni un film de fiction. »

 « Je demande comme une grâce à ma femme de n’en faire ni un Militaire, ni un Courtisan, ni un Diplomate. »

« Mais il faudra prendre garde à n’en faire ni un paradigme idéal, détaché des réalités historiques, ni un modèle singulier à généraliser… »

« Dans son texte, paru en 2012, il s’était appliqué à aborder le sujet avec distance, soucieux de n’en faire ni un héros, ni un salaud. »

Dans chacune de ces phrases, EN remplace effectivement quelque chose, que tous peuvent facilement identifier. Ce qui n’est pas le cas dans N’EN faire ni un(e) ni deux.

S’il ne remplace rien, que fait-il là? Serait-ce la raison pour laquelle on ne le voit plus dans l’expression consignée par les dictionnaires courants : ne faire ni un(e) ni deux? Peut-être. Qui sait?

Bref, vouloir faire la preuve que son emploi d’une locution est préférable à celui du voisin n’est pas chose aisée. Ne serait-ce pas, tout compte fait, vouloir SE justifier plutôt que de justifier l’expression elle-même?

La question se pose. Du moins, moi, je me la pose.

MAURICE ROULEAU

(1)    En 1860, dans son ouvrage Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial, Pierre Marie Quitard nous dit comment il interprète cette expression.

Parler français comme une vache espagnole. Voilà une comparaison dont tout le monde se sert sans en savoir au juste la raison. Je crois qu’on en a altéré le texte en y substituant vache à VACE, ancien mot par lequel on désignait un habitant de la Biscaye [province du Pays basque], soit française, soit espagnole. La substitution a dû se faire d’autant plus aisément que les deux mots étaient à peu près homonymes dans le vieux langage. […] Ainsi parler français comme une vache espagnole c’est proprement parler français comme un vace ou Basque espagnol.   (Source)  

Comme vous pouvez le constater, on est dans le domaine des hypothèses.

(2)   Voici ce que P. M. Quitard nous raconte :

Je soumettais un jour à un philologue espagnol l’explication qu’on vient de lire [présentée en (1)]. Il la trouva fort probable, mais il m’en indiqua une autre qui ne l’est pas moins. Cette autre, la voici : II fut un temps où les habitants du nord de l’Espagne, voisins des contrées méridionales de la France, en parlaient usuellement le langage, tandis que les habitants du midi de l’Espagne avaient un idiome différent, et les premiers, faisant allusion à cette différence, disaient dérisoirement de quelqu’un qui commettait des fautes grossières contre le français, qu’il le parlait comme un baxo. Or ce mot baxo, qu’on employait pour désigner un Espagnol du bas pays ou du midi de la Péninsule, et qu’on prononçait baco, fut bientôt changé en vaco (vache), et de là vint la locution proverbiale. Le lecteur peut choisir entre les deux explications. (Source

Comme s’il n’y avait que ces deux explications et que la bonne était du nombre!

(3)   Faire venir vache de vasces ne résiste pas à l’analyse, nous dit A. Rey. Dans son Dictionnaire historique de la langue française, on peut lire que

la locution a été expliquée par une altération de vasces « Gascon, Basque », mais la version comme un Basque espagnol est postérieure à celle de la vache […]

Alors… cette hypothèse ne devrait pas être retenue.

(4)    En 1694, dans le DAF (1ère éd.), on trouve sous la même entrée :

On dit aussi prov. & bassement d’Un homme, qu’Il est sorcier comme une vache , pour dire qu’il n’est rien moins que sorcier.

Comprendre qu’il n’est pas plus sorcier qu’une vache peut l’être. Il n’y a là rien d’intensif. Rien que du comparatif!

– On appelle, Le poil roux, Poil de vache. Il est roux comme une vache

Autrement dit, il est de la même couleur que le poil de la vache. Il n’y a là rien d’intensif. Que du comparatif!  MAIS, en 1762 (DAF, 4e), l’Académie ne voit plus la chose du même œil : « Roux & rousse comme une vache, s’utilise pour dire, Extrêmement roux », et non plus : de la couleur du poil de la vache. Il y aurait donc différents degrés de rousseur! Quand quelque chose est, disons, plus roux que roux, il faudrait ajouter « comme une vache »! C’est du moins ce que les Académiciens d’alors nous disent…

Mais on trouve aussi :

–  Pleurer comme une vache, pour dire, Pleurer excessivement pour peu de chose.

Là, il y a effectivement une valeur intensive, mais elle est modulée par l’ajout de pour peu de chose. Faut-il comprendre que si l’on a une raison sérieuse de pleurer toutes les larmes de son corps, on ne peut pas dire qu’on pleure comme une vache?… C’est pourtant la conclusion qui s’impose. Si tel n’est pas le cas, pourquoi avoir ajouté, comme crochet terminologique, « pour un rien »? Je me le demande.

(5)    Dans Remarques morales, philosophiques et grammaticales sur le Dictionnaire de l’Académie françoise, de P* P* P*   (pseudonyme de Gabriel Feydel), on peut lire :

Je n’ai jamais oui dire, Pleurer comme une vache; et j’ai prié autrefois d’habiles gens, académiciens et autres, de m’apprendre s’ils avaient connaissance de cette expression-là. Tous me répondirent que, non seulement ils ne la connaissaient point, mais, de plus, qu’ils jugeaient impossible qu’elle n’eût jamais été française; et ils me donnèrent, de leur opinion, la raison suivante. Pleurer comme un veau, ne se dit que d’un homme : Pleurer comme une vache, se dirait apparemment d’une femme. Or il répugne à la délicatesse française, de se moquer d’une femme qui pleure, quelque futile que soit la cause de ses larmes.  (Source)

Vous l’aurez compris, c’est sa façon à lui de voir la chose, sa façon, toute personnelle, d’interpréter cette locution.

Dans les faits, ne dit-on pas pleurer comme un veau plus couramment que pleurer comme une vache? Pour moi, la question ne se pose même pas. Je n’ai jamais utilisé que pleurer comme un veau et je lui fais dire : [comme un veau] pleure après sa mère. Ce qui n’a rien à voir avec pour peu de chose.

Mais encore là, ce n’est que ma façon à moi d’interpréter cette expression. Le Petit Robert, lui, ne fait aucune différence entre les deux. Il imite en cela la 1ère éd. du DAF (1694) où, à l’entrée Pleurer, on peut lire :

On dit prov. Pleurer comme une vache, comme un veau, pour dire, Pleurer excessivement  & cela ne se dit que quand on reproche à quelqu’un de pleurer pour une chose qui n’en vaut pas la peine

(6)    Le Bon Usage nous apprend (11e éd., 1980, # 164) qu’un adjectif peut devenir un nom par ellipse du nom déterminé [ex. la ville capitale, une lettre circulaire, un costume complet]. C’est précisément le cas ici : à la mode espagnole.

(7)   Le Petit Robert 2018 dit :

Parler français comme une vache espagnole a été corrigé pour le sens en Parler français comme un Basque espagnol.

Vous aurez certainement noté que cette information n’est pas présentée au conditionnel, i.e. sous forme d’hypothèse. On la présente comme étant pure vérité. Alors…

Dois-je comprendre que dire parler français comme une vache espagnole devra dorénavant être marqué au fer rouge par tout réviseur? Qu’il faut impérativement utiliser comme un Basque espagnol?… Il s’en trouvera sûrement qui le proclameront. Foi du Petit Robert! Je ne suis toutefois pas du nombre.

De plus, parler de correction, n’est-ce pas vouloir imposer une forme qui se rapproche plus de ce qu’on veut lui faire dire?… Mais qui a décidé qu’une correction s’imposait?… Les régents ou l’usage?…

L’explication fournie par le Petit Robert, même si elle est exprimée de façon plutôt catégorique, ne rallie pas tous les francophones. Pour s’en convaincre, il suffit de lire ce qu’en disent, de façon parfois tout aussi catégorique, ceux qui ont ajouté un commentaire à propos de cette expression plus ou moins figée sur un blogue consacré à ce sujet (Source)

(8)    Ce ne serait qu’à partir des années 1980 que Au diable Vauvert a supplanté Au diable vert. Du moins si l’on en croit l’application linguistique Ngram Viewer qui permet d’observer l’évolution de la fréquence de ces expressions à travers le temps dans les sources recensées par Google.

(9)    De 1967 à 2001, le Petit Robert donne, en entrée principale, les deux graphies : resurgir ou ressurgir (dans cet ordre). Depuis au moins 2010, on n’y trouve plus que ressurgir. La forme avec un seul S est reléguée au cœur de l’article : « On écrit aussi resurgir. » La Nouvelle Orthographe y serait-elle pour quelque chose? J’en doute, car le Grand Vadémécum  n’en souffle mot.

(10)    Aller au diable bouilli. C’est aller au diable, au diable Vauvert.

Peut-être cette expression repose-t-elle (comme tant d’autres) sur un jeu de mots. Rien d’impossible qu’un farceur, fatigué d’entendre toujours parler du Diable au Vert, ne se soit avisé de substituer au diable vert (cru) un diable passé à sa propre chaudière et ne l’ait servi cuit ou, plus exactement bouilli (Entendu à Rennes : au diable rôti).

Cette explication hasardée dans l’Intermédiaire des Chercheurs en 1903, n’a pas, jusqu’ici, été réfutée.   

Cette expression figure dans Histoires comiques, d’Anatole France (p. 204). » (Source)

(11)    L’histoire que raconte Littré n’est pas tout à fait celle que l’on peut lire dans l’ouvrage de Saint-Foix, paru en 1759. Littré l’a enjolivée ou dramatisée. [Voir ICI l’histoire racontée par Saint-Foix (pp. 133-134).]

Littré se serait-il inspiré de plusieurs sources tout en n’en mentionnant qu’une seule? Qui sait? Chose certaine, cela expliquerait la discordance entre ce qu’il dit et ce que dit de Saint-Foix.

(12)    Il y a une source selon laquelle VAUVERT ne désignerait pas le château de Vauvert, mais bien plutôt un sanctuaire situé dans le Gard!!

Le terme vauvert  désigne au départ une simple « vallée verdoyante ». L’origine de l’expression n’est pas certaine, mais il semble qu’il s’agisse d’un sanctuaire situé dans le Gard, dédié à Notre-Dame de la Vallée verte, où les pèlerins en partance pour Saint-Jacques-de-Compostelle pouvaient séjourner pendant leur trajet. 

Si l’on cherchait à tout prix un endroit « extrêmement loin » de Paris pour justifier le sens que l’on donne à l’expression, c’est réussi. Mais rien de nous dit que telle est bien l’origine de cette expression.

(13)     J. A. Dulaure, dans son ouvrage Histoire physique, civile et morale de Paris: depuis les premiers temps historiques jusqu’à nos jours, (1823) dit :

La terreur qu’inspirait ce lieu s’était si puissamment emparée des imaginations que le souvenir s’en est conservé longtemps après, et a donné naissance à cette phrase proverbiale : Aller au diable Vauvert, pour signifier une course pénible et dangereuse; et aujourd’hui, par corruption, on dit aller au diable auvert

(14)     En 1842, Pierre Marie Quitard, dans son ouvrage  intitulé Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française, écrit ce qui suit (p. 302), à propos de l’expression : Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert.

Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements horribles et un bruit affreux de chaines traînées, disait-on par des spectres. Saint-Louis donna ce château inhabité aux Chartreux qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression proverbiale : Envoyer ou Aller au diable de Vauvert, et par corruption, au diable vert.

Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à ce manoir infernal prit de nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore.  

(15)    Cette expression serait apparue sous la forme : chercher midi à onze heures. On la justifiait en lui faisant dire : chercher à manger avant l’heure du milieu du jour!

Puis elle est devenue : chercher midi à quatorze heures, parce que, en Italie, on avait l’habitude de compter les 24 heures à partir du coucher du soleil!  Ou encore, parce qu’en Italie on a l’habitude de compter les heures non d’après leur chiffre sur le cadran, mais d’après leur ordre numérique dans les 24 heures. Pourquoi se référer à une habitude italienne pour justifier une expression bien française? Euh!… Est-ce parce qu’on cherche désespérément une explication à fournir?  L’histoire ne le dit pas.

J’ai également lu que changer onze pour quatorze serait une forme de superlatif. N’a-t-on pas dit fendre un cheveu en deux avant de le fendre en quatre? N’a-t-on pas dit se mettre un doigt dans l’œil avant de se le mettre jusqu’au coude? C. Q. F. D., diront certains.

Il en est d’autres qui lui font dire : chercher l’heure du dîner après qu’elle est passée!

Comme vous pouvez le constater, ce ne sont pas les hypothèses qui manquent. Mais ce ne sont que des hypothèses. Hélas!

(16)    Quel sens donnez-vous à l’expression figée Rien n’est moins sûr? Est-ce Il est tout à fait sûr ou il n’est pas sûr du tout? C’est peu probable ou c’est certain?…

La question a déjà été posée sur un forum de discussions. Et ce qu’on y lit est fort révélateur. Chacun s’imagine détenir la vérité, qui évidemment ne repose sur rien d’autre que sur ses propres habitudes langagières. Et chaque intervenant crie haut et fort que le bon sens est celui que lui, lui attribue. Comme si le fait de le proclamer lui conférait ipso facto toute sa légitimité! Il faudrait, je pense, cesser de « Trumper » le monde, à commencer par soi-même. Ce n’est pas parce qu’on le dit que c’est vrai!

Ce n’est pas la seule expression figée qui pose un tel problème d’interprétation. Pensez seulement à Ne pas faire long feu

Je lisais récemment que

La Québécoise Eugénie Bouchard n’a pas fait long feu à l’Omnium Pan Pacifique, alors qu’elle s’est inclinée en deux manches identiques de 4-6 devant l’Américaine Alison Riske […]. 

Le journaliste nous dit à sa façon qu’elle s’est fait battre (au sens figuré, évidemment). Personne ne dira le contraire. Pourtant…

Selon la grammaire, on recourt à l’adverbe de négation ne… pas pour nier l’action décrite par le verbe, pour dire son contraire. Ne pas manger, c’est le contraire de manger. Ou vice versa. La Palisse n’aurait pas mieux dit, j’en conviens. Alors Ne pas faire long feu, c’est, grammaticalement parlant, le contraire de faire long feu. Comme, dans la phrase en question, ne pas faire long feu signifie échouer, faire long feu devrait signifier son contraire, i.e. réussir. Je n’y peux rien, c’est la façon de raisonner que la grammaire m’a enseignée. Mais…

Mais, quiconque utilise faire long feu pour dire réussir fait apparemment une grossière erreur. Selon le Robert et le Larousse, la locution faire long feu signifie, au figuré, échouer, ne pas réussir! Ah bon!… Comment expliquer alors que ne pas faire long feu ait le même sens que faire long feu? Du moins dans la phrase citée. Euh!… Allez expliquer cela à un allophone qui apprend le français. Il ne pourra que vous regarder avec un air hébété. Ou — pour dire comme Léon Bloy, dans Le Désespéré — avec les yeux d’une vache qui pisse. Où donc est la faute, si faute il y a? Le journaliste aurait-il utilisé cette expression mal à propos? À moins que l’usage soit en train de lui faire subir une mutation. Et que les dictionnaires ne l’aient pas encore consignée. Qui sait?…

(17)    Il n’y a pas que mon ami et moi qui utilisions de midi à quatorze heures. En voici quelques exemples :

  • Au lieu de chercher de midi à quatorze heures de grandes explications, pourquoi le ministre n’admet-il pas que la seule chose à faire, c’est de rendre l’assurance-chômage plus accessible?
  • Comme je l’ai dit tout à l’heure, il n’est pas nécessaire de chercher de midi à quatorze pour trouver des solutions concrètes…
  • Nul besoin de chercher de midi à quatorze heures, il suffit de dire les choses simplement et franchement.
  • Pourquoi chercher de midi à quatorze heures alors que de simples excuses contenteraient tout le monde?

Certains seront peut-être tentés de classer un tel emploi comme un régionalisme, ou un québécisme. Peut-être l’est-ce. Mais en faire la preuve hors de tout doute n’est pas chose aisée. Chose certaine, un tel emploi n’est pas né au Québec. En 1849, dans L’illustration, Journal universel (vol. 13), on peut lire :

—  Que dites-vous du système de l’organisation, monsieur? lui demanda-t-il.

—  Une folie répondit celui-ci; l’auteur va chercher de midi à quatorze heures la vérité sociale, pendant qu’elle est chez votre serviteur.

Vous remarquerez, encore là, la présence d’un COD autre que midi commandé par le verbe chercher.  

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