Ne faire ni un(e) ni deux

 

Ne faire ni un ni deux

ou

Ne faire ni une ni deux?

 

 Dans un récent billet, j’ai tout naturellement écrit :

« En entendant cela, je ne fais ni un ni deux. Je prends le téléphone à mon tour. »

C’est ma façon habituelle de dire que je me décide sur-le-champ, que je n’hésite pas un seul instant à poser un geste. Et jamais on ne m’a repris. Ce ne pouvait donc être, me semblait-il, que la bonne façon de dire.

Puis, tout récemment, un correspondant m’écrit :

« Je n’ai toujours entendu ou lu que l’expression « ni une ni deux« , mais peut-être le masculin existe-t-il aussi. »

Vous aurez remarqué qu’il ne dit pas que je fais une « faute », que j’ai tort d’utiliser le masculin. Mais, lui, ne l’utilise pas. Il utilise le féminin. La raison étant, semble-t-il, qu’il n’a jamais entendu ni lu autre chose. Il va même jusqu’à envisager la possibilité que le masculin puisse s’utiliser, laissant peut-être entendre par là que son emploi du féminin tient moins d’un choix logique que d’une habitude langagière non raisonnée, acquise voilà de cela bien des années. Mais qu’en est-il vraiment? Quel genre faut-il utiliser et surtout pourquoi?

Point n’est besoin de vous dire que mon correspondant venait de piquer ma curiosité.  Aurais-je vraiment, durant toutes ces années, utilisé le « mauvais » genre, i.e. le masculin? Pour le savoir, rien ne tel qu’une petite recherche.

Je consulte d’abord mes dictionnaires courants, le Robert et le Larousse. Ô surprise! Je n’y trouve que « ne faire ni une ni deux ». Mon correspondant aurait donc raison et moi tort. Du moins d’après ces deux sources. Pour éviter que d’autres lecteurs relèvent cette « faute » bien involontaire de ma part, je m’empresse de faire la correction. Mais, avant de mettre en ligne la version « corrigée », je relis ma phrase…, la relis… et la relis encore… Quelque chose ne va pas. J’ai la nette impression de ne pas m’exprimer correctement tellement cela bouscule mes habitudes langagières. Ce que je dis est, j’en suis maintenant conscient, en opposition avec ce que les dictionnaires imposent. Du moins ces deux-là. Et à ce jeu, je pars perdant, je le sais. Mais je n’arrive pas à me faire à l’idée que c’est le féminin qui doit être utilisé. Qu’a donc de si répréhensible l’emploi du masculin? Il y a là quelque chose qui m’échappe. Mais quoi, au juste? C’est ce que j’aimerais bien découvrir.

Pourquoi donc utiliser une plutôt que un?

Quand je dis ne faire ni un ni deux, j’entends par là que je ne prends pas le temps de compter, j’agis : un, deux, trois, on y va. Le masculin s’impose tout naturellement à moi : c’est ainsi que j’ai appris à compter. Si jamais, ce faisant, je commets une « faute », je pourrais toujours prétendre avoir fait une « faute intelligente ».

Supposons quand même que j’ai tort, que la bonne façon de dire est : ne faire ni une ni deux, quel serait alors le mot sous-entendu qui justifierait ce féminin? Pour le savoir, on m’a appris à paraphraser, à dire la même chose avec d’autres mots dont l’un serait… féminin. J’ai beau essayer, je n’arrive pas à en trouver un qui rende bien l’idée que je veux exprimer. Pourtant, mon idée est bel et bien celle que les dictionnaires donnent.

D’où vient donc cette expression? Comment en est-on arrivé à lui attribuer ce sens, qui déroute quiconque ne la connaît pas (1). À plus forte raison un allophone. Et compte tenu du sens, comment expliquer ce féminin?… Autrement dit, comment passer du fond à la forme? Toutes ces questions se bousculent dans ma tête.

Commençons par le commencement.

Quelle est la nature de une dans Ne faire ni une ni deux?

Dans le Larousse en ligne, la réponse est claire. Cette expression, dite familière, se trouve à l’entrée un, une : adjectif numéral cardinal. En tant qu’adjectif, ce mot s’accorde en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte. C’est ce que dit Le Bon Usage (11e éd., # 780). Et ce, même si ce nom est sous-entendu. Et ce nom qui m’échappe devrait d’être féminin.

Dans le Petit Robert, la réponse n’est pas aussi claire ni tout à fait la même. Je m’explique. À l’entrée un, une, qui couvre plus d’une colonne, on fait plusieurs distinctions. En A, on décrit l’utilisation de un, une en tant qu’adjectif numéral cardinal. C’est ce qu’est une dans Il n’y a qu’une personne présente, même si ce une ressemble, à s’y méprendre, à l’article indéfini. C’est donc en A que le Robert devrait avoir mis la fameuse expression, si ce que le Larousse dit est vrai. Mais elle n’y est pas. C’est en B que je la déniche, là où le Robert décrit un, une en tant qu’adjectif numéral ordinal. Ah!…

Même si ces deux sources s’entendent pour dire qu’il s’agit d’un adjectif numéral, elles ne s’entendent pas sur sa nature précise. L’une le dit cardinal; l’autre, ordinal. Qui dois-je croire?… Une telle différence d’analyse grammaticale mérite-t-elle qu’on s’y attarde? Je n’en suis pas sûr. Passons donc, car…

Il y a plus embêtant encore.

À la lecture attentive de la section B, on constate que le Petit Robert y multiplie les distinctions. En B1, un, une est considéré comme un adjectif proprement dit [ex. : la page 1, vers une heure du matin]. En B2, comme un nom (ou, pour faire plus savant, comme un adjectif substantivé, i.e. utilisé comme un nom). D’abord masculin [ex. : habiter au 1; porter du 1], puis féminin [ex. : l’addition de la 1; un film sur la 1]. Et finalement, en B3, comme un adverbe (ou comme un adjectif utilisé adverbialement) [ex. : un, je n’ai pas le temps; deux, je n’ai pas envie.] Soit. Mais…

Mais où pensez-vous que le Petit Robert a placé l’expression Ne faire ni une ni deux?… En B2! Le mot une serait donc utilisé comme nom. Pourtant le Larousse le dit adjectif!… Qui dois-je croire?… La nature du mot ne devrait pas différer d’un dictionnaire à l’autre. Pourtant cela s’observe souvent. Trop souvent à mon goût. Passons, encore une fois!

Une serait donc un nom, selon le Robert. Féminin, cela va sans dire! Inutile alors d’en chercher un, qui serait sous-entendu. Il est là sous nos yeux. Sous des apparences trompeuses, il faut bien le reconnaître. Soit. Pourquoi alors le mettre au féminin? Si un, une est la forme substantivée de l’adjectif, i.e. un nom, il faut qu’il y ait eu, avant substantivation, un nom, maintenant disparu, dont le genre justifie l’emploi de ce un ou de ce une. On n’utilise pas une, sans raison. Quand on écrit : l’addition de la 1, on sous-entend celle de la table à laquelle on a attribué arbitrairement le numéro 1. Quand on écrit un film sur la 1, on sous-entend la chaîne de télévision à laquelle on a attribué le numéro 1. Le genre du mot sous-entendu aurait été transféré à l’article, avant que cet adjectif ne devienne nom. Apparemment, du moins. Continuons donc notre vérification. Quand on écrit habiter au 1, on sous-entend l’appartement ou le condo qui porte le numéro 1. Mais… ce pourrait aussi être le numéro de la maison : habiter (au) 1, rue de… OUPS!… Dans ce cas, le genre n’est pas celui du mot sous-entendu! De même quand on écrit porter du 1. Ne parle-t-on pas de la taille? Euh!… Pourquoi alors utiliser le masculin? Dois-je comprendre que le genre du mot sous-entendu n’a rien à voir avec le genre de l’article défini qu’on utilise. Qu’on le met indifféremment au masculin ou au féminin? Qu’on doit utiliser celui qu’on est habitués d’entendre ou celui que les régents de la langue nous imposent?… Cette idée, aussi saugrenue soit-elle, n’est peut-être pas loin de la vérité. Qui sait?

Tout lecteur (et toute lectrice), même inattentif, aura remarqué que, dans tous les cas cités précédemment, j’utilise le verbe écrire et non pas dire. Et ce, pour une raison fort simple. Je me rends compte, en lisant ces exemples à voix haute, que je ne dis pas ce que je devrais dire [i.e. un quand l’article est le; ou une quand l’article est la]. Pourquoi donc? Personne ne me pardonnerait, j’en suis sûr, de dire *la pain ou encore *le chaise! Alors…

Force m’est de reconnaître que, chaque fois que cela se produit, « l’adjectif numéral ordinal substantivé » [pour utiliser la terminologie du Petit Robert] est exprimé en chiffre et non en lettres. L’article n’aurait donc pas, dans ces cas, le même genre que le nom qu’il accompagne! Assez particulier, vous en conviendrez. Et ce n’est pas tout. Le même phénomène s’observe quand un est utilisé comme adjectif. On le met au masculin alors que le nom est féminin. Si je lis à voix haute la phrase suivante : Va voir à la page 1 de ton livre, je me surprends à dire la page un et non la page une. Et vous, que dites-vous? Pourtant, dans un tel emploi, un est, selon le Petit Robert, un adjectif!… Le seul exemple où l’adjectif numéral un prend le genre du nom qu’il accompagne, c’est quand cet adjectif est exprimé en lettres : « vers une heure du matin ». Étonnant, n’est-ce pas?

Soit dit en passant, vous, si vous étiez serveur, diriez-vous : l’addition de la un ou de la une? Le film que vous voulez regarder, diriez-vous qu’il passe sur la un ou sur la une? J’ai beau utiliser l’article défini LA, je n’en dis pas moins un. Serais-je encore là fautif? Car cela contrevient à la règle d’accord que j’ai apprise.  À moins que ce ne soit une exception! Comme chacun le sait, en langue, on n’en est pas à une exception près! Ceux qui en douteraient sont invités à lire attentivement Le Bon Usage.

Une autre question se pose ici. S’il arrive qu’on prononce un, comme on vient de le voir, alors que le mot apparemment sous-entendu est féminin, l’inverse [i.e. utiliser une et sous-entendre un mot masculin] est-il possible? Si tel est le cas, le genre du mot qui serait sous-entendu n’a plus aucune importance. L’accord se ferait au pif ou, pour être plus poli, « selon l’usage »! Ça devient très embêtant de justifier l’emploi prescrit par les régents.

Revenons à nos moutons. Dans Ne faire ni une ni deux, qu’en est-il? Le mot sous-entendu est-il masculin ou féminin, en supposant évidemment qu’il y en a un ou qu’il y en a eu un? Pour le savoir, rien de mieux que de reculer dans le temps. Peut-être pourrais-je y trouver quelques éléments pertinents. Des éléments qui me convaincraient de changer ma « mauvaise » habitude langagière. Voyons voir.

Quand a-t-on commencé à utiliser une telle expression?

Il est impossible de répondre à cette question avec certitude. Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que la source la plus ancienne où cette expression a été dénichée remonte à telle ou telle date. Rien de plus. Voyons voir ce que cela donne dans le cas qui nous intéresse.

Le meilleur moyen que je connaisse d’effectuer un retour en arrière, c’est de consulter le site Dictionnaires d’autrefois. Il nous permet, en un clic, de remonter, par bonds, jusqu’en 1606.

La première source que je consulte sur ce site, après avoir tapé deux, c’est le dictionnaire Littré. Un salto arrière de près de 150 ans. Ce dictionnaire a en effet été publié vers 1875. J’y lis :

« Familièrement. N’en faire ni UN ni deux, n’en pas faire à deux fois, se décider sur-le-champ. Il ne fit ni UN ni deux et croqua la poire. » (2)

 Eurêka! (3), m’écriai-je intérieurement. Je ne fais donc pas de « faute »! J’ai, en la personne de Littré, un allié de taille, qu’on le veuille ou pas. Mais…

Mais Littré s’empresse d’ajouter :

« On dit aussi, au féminin, N’en faire ni UNE ni deux, en sous-entendant le mot fois. »

Je ne fais peut-être pas de « faute » en utilisant le masculin, mais mon correspondant n’en fait pas, lui non plus, en utilisant le féminin! Le roi Salomon serait, à ne pas en douter, fier de Littré! Certes, mais Littré utilise deux mots qui projettent un éclairage particulier : familièrement et aussi.

Du temps de Littré, la forme, courante mais familière, est ni un ni deux. Soit. Mais que disait-on alors quand on voulait s’exprimer d’une manière non familière? Se décider sur-le-champ, comme l’écrit Littré? C’est possible. Autrement dit, le sens de l’expression serait déjà fixé. Pour ce qui est du genre, il semble l’être lui aussi. C’est le masculin. Du moins temporairement. Car…

Car on dit aussi ni une ni deux. J’en comprends que le féminin se rencontre, mais moins fréquemment que le masculin. Autrement dit, qu’on commence à utiliser le féminin. Que quiconque l’utilise sous-entendrait, toujours selon Littré, le mot fois. Ne dit-on pas : une fois, deux trois, trois fois… adjugé? C.Q.F.D., diront certains. Moi, je n’en suis pas si si convaincu. Voyons ce que devient l’exemple de Littré si l’on décide de ne plus sous-entendre le mot fois : Il ne fit ni une fois ni deux fois et croqua la poire. Euh!… Vous y comprenez quelque chose? Cette phrase n’a, à mes yeux, aucun sens. Peut-être faudrait-il dire : Il ne le fit ni une fois ni deux fois et croqua la poire. Cette phrase se lit mieux certes, mais elle n’a pas plus de sens. Comment peut-on affirmer qu’il a croqué la poire, si, du même souffle, on dit qu’il ne l’a pas fait même un fois, encore moins deux fois? Ajouter le pour que cette phrase se lise mieux, c’est ce que j’appelle de la manipulation. C’est recourir à un artifice pour lui fait dire ce qu’on veut lui faire dire et non ce qu’elle dit vraiment. Ce n’est pas, à mon sens, une façon de faire qui devrait être tolérée. Je m’en abstiens donc.

Alors l’idée qu’on utilise une sous prétexte que le mot fois est sous-entendu est acceptable tant et aussi longtemps qu’on n’en vérifie pas l’applicabilité. Et dans ce cas-ci, le résultat n’est pas très heureux, vous en conviendrez. Il y a même plus…

Moi, quand je dis que j’ai fait qqch non pas une fois, ni deux fois, c’est que je l’ai faite plusieurs fois. Ce qui n’est clairement pas le sens que l’on attribue à l’expression en cause. Alors que penser de l’élision du mot fois pour justifier le féminin dans Ne faire ni une ni deux?… Moi, mon idée est faite. C’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai jamais utilisé le féminin. Seul le masculin rend bien l’idée que je veux exprimer. D’où mon habitude, bonne ou mauvaise (c’est selon), d’utiliser le contraire de ce que le dictionnaire impose. Autrement dit, de faire une faute intelligente.

En ajoutant « On dit aussi Ni une ni deux… », Littré laisse entendre, sans le dire expressément, qu’avant 1875 c’était le masculin qui était de rigueur. Je ne crois pas faire mentir Littré en disant cela.

Le Thomas que je suis, et que je serai toujours, tient à s’assurer qu’effectivement, avant 1875, tel était bien le cas. Comme si Littré lui soufflait à l’oreille [clin d’oeil à un bon ami à moi] : « You shouldn’t take my word for it. Read the originals.” Ce qu’il s’empresse de faire. Comme toujours.

C’est finalement dans le Dictionnaire de l’Académie française (DAF) que je trouve la plus ancienne occurrence de cette expression. Plus précisément, dans la 6e édition, parue en 1835. — Dans les éditions précédentes, il n’en est aucunement fait mention. — Et c’est la seule façon de dire que reconnaissent les Académiciens d’alors. Voyez par vous-mêmes :

Fam., N’en pas faire à deux fois, n’en faire ni un ni deux.                 

Vous aurez remarqué que, dans le deuxième équivalent proposé, même si l’Académie n’utilise pas le mot fois, elle doit le sous-entendre. Elle met pourtant l’adjectif un (substantivé ou non) au masculin! Il ne faut donc pas utiliser ni une, mais bien ni un! Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie, l’Autorité suprême en matière de langue!

Voyons comment le tout a évolué après 1835. Comment en est-on arrivé à utiliser non plus ni un ni deux, mais ni une ni deux, tout en attribuant à cette expression, dont la livrée a changé, le même sens qu’auparavant? Qu’est-il advenu de ni un ni deux?… Voyons voir.

Vingt ans plus tard, en 1856, dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, Louis-Nicolas Bescherelle (1802-1883) emboîte le pas à l’Académie  :

« N’en faire ni un ni deux. N’en pas faire à deux fois. Se décider sans hésitation, sur-le-champ. »

En lisant cela, le Thomas qui se cache en moi ne peut résister : il se pose encore une question. L’usage que décrit Bescherelle est-il celui que, lui-même, observe ou celui que l’Académie lui impose? Autrement dit, quel rapport Bescherelle entretient-il avec l’Autorité suprême en matière de langue? Se met-il à genoux devant elle ou ose-t-il, à l’occasion, la contredire? La valeur de son dire dépend, vous en conviendrez, de la réponse apportée à cette question. Réponse que je ne connais malheureusement pas.

Une autre vingtaine d’années plus tard, en 1875, Littré mentionne, nous l’avons vu, l’existence des deux constructions : Ni un ni deux et aussi Ni une ni deux. Tout en précisant que ni un est la forme courante et que ni une commence à faire son apparition.

Puis, en 1878, dans la 7e édition de son dictionnaire, l’Académie change son fusil d’épaule. Elle prescrit alors le féminin et rien d’autre que le féminin :

« N’en pas faire à deux fois.  N’en faire ni une ni deux : se décider sur-le-champ. »

Et ce, même si Littré, trois ans auparavant, donnait, comme courante, l’expression N’en faire ni un ni deux! C’est à se demander qui de l’Académie ou du Littré décrit le véritable usage. L’Académie nous dit donc, à mots couverts, qu’utiliser le masculin est dorénavant fautif. Et elle le laissera entendre dans toutes les éditions subséquentes de son dictionnaire (4).

À la même époque, Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, (p. 636, tome sixième, 1870) tient essentiellement le même propos qu’Émile Littré. On dirait presque un copier-coller avant l’heure. Sauf qu’au lieu de croquer une poire, il saute par la fenêtre. Voyez par vous-mêmes :

« Fam. N’en pas faire à deux fois. Se décider sur-le-champ, sans hésiter, ne pas balancer. Il n’en fit pas à deux fois et sauta par la fenêtre. On dit aussi N’en faire ni une ni deux. »

Se pose ici la même question que tantôt : Larousse décrit-il l’usage que, lui-même, observe ou celui que Littré rapporte? À moins que ce soit l’inverse…! Qui sait?

Qu’est-ce que le sujet ne fit pas à deux fois? Sauter par la fenêtre? Aurait-il seulement pu répéter son geste?… Tout dépend, direz-vous, de l’étage d’où il a sauté. Et vous n’auriez pas tort.

Ce ne serait donc qu’après 1875 que la forme Ni une ni deux aurait supplanté la forme Ni un ni deux. Supplanter n’est probablement pas le bon terme. Il faudrait plutôt dire que c’est à la fin du XIXe siècle que la forme masculine est « sortie de l’usage » ou que les dictionnaires, sous la férule de l’Académie, l’ont fait « sortir de leur nomenclature ». Sans évidemment que l’on sache trop pourquoi. Quand on est régent, on n’a pas à justifier ses gestes auprès de ses vassaux ou de ses commettants!

Puis, dès le début du XXe siècle, la forme Ni un ni deux disparaît à jamais des dictionnaires. En 1922, le Larousse Universel en 2 volumes (tome 2, p. 1171) n’en fait plus mention. On ne voit que : Ne faire ni une ni deux.  Et le DAF (8e éd.) en fait toujours autant dans son édition de 1935. C’est donc ni une ni deux qu’il faut impérativement utiliser si l’on ne veut pas se faire taper sur les doigts. Mais…

Devrais-je dorénavant sacrifier sur l’autel de l’usage imposé la tournure que j’utilise depuis toujours, à savoir Ne faire ni un ni deux? Il semblerait que oui, mais je ne suis pas, comme on dit chez nous, « chaud à l’idée » de devoir y recourir. Si un réviseur me corrigeait, je lui demanderais assurément de justifier sa correction. S’il trouvait quelque chose de plus convaincant — pour ne pas dire de plus intelligent — à répondre que « Parce que c’est comme ça! », je me plierais sans doute à sa décision. À la condition toutefois que ce ne soit pas : « parce que le mot fois est sous-entendu ». Là, je serais moins enclin à accepter, sans mot dire (et peut-être aussi sans maudire), sa décision. Car, je ne vois toujours pas pourquoi le féminin devrait être la forme prescrite. Ni ce qu’a de si répréhensible l’emploi du masculin, sauf de ne pas être conforme au diktat imposé par les régents de la langue.

Un dernier mot. Le meilleur argument pour déstabiliser un ayatollah… linguistique est de lui demander pourquoi c’est son choix qui doit prévaloir. La réponse qu’il vous fera en dira long sur sa perception de la langue. Peut-être même plus qu’il ne le voudrait… Essayez-le au moins une fois. Vous verrez…

Maurice Rouleau

 (1)    Ce n’est pas la seule expression dont l’origine (et la graphie) est pour le moins nébuleuse. Il en est une autre : « chercher (de) midi à quatorze heure » sur laquelle je reviendrai bientôt.

(2)    Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué, mais Littré utilise le pronom EN dans N’en faire ni un ni deux, N’en pas faire à deux fois. Mais il l’a oublié dans l’exemple qu’il donne  : Il ne fit ni un ni deux et croqua la poire.

Je ne fais pour le moment qu’attirer votre attention sur cette omission. J’y reviendrai plus longuement, dans un autre billet, car il y a là quelque chose d’anormal, Ou de très révélateur sur le fonctionnement de la langue.

(3)   Ne me demandez surtout pas pourquoi il faut mettre un accent circonflexe sur le second (ou deuxièmee de eurêka. Si vous le faisiez, je serais dans l’obligation de vous répondre de la manière la plus stupide que je connaisse : « Parce que c’est comme ça! » (Voir ICI.)

 (4)    L’Académie ajoutera même, dans la DAF 9e éd. (1985), et ce, pour la première fois, une marque d’usage.  Voyez par vous-mêmes.

ElliptNe faire ni une ni deux, se décider sur-le-champ, agir immédiatement.

Elle semble, par cet ajout, vouloir justifier l’emploi du féminin. En effet, on appelle ellipse une « omission syntaxique ou stylistique d’un ou plusieurs éléments dans un énoncé qui reste néanmoins compréhensible ». Ce qu’elle omet, même si elle ne le précise pas, serait-il le mot fois, qui est féminin? Je ne peux que le présumer. Sinon, quel serait ce mot?…

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Publié dans Contraintes de la langue | 9 commentaires

« Fake news », bobard, fausse nouvelle… (2 de 2)

Ce n’est pas parce qu’on le dit que c’est vrai! 

Les Immortels / Les Pères de l’Église / Les autorités

2

               J’ai terminé le précédent billet par une interrogation indirecte : « Je me demande bien pourquoi j’ai tant tardé à remettre en question tout ce qui touche à ma langue maternelle! » Réservant par le fait même, pour plus tard, la réponse à cette question.

Le moment est maintenant venu de vous expliquer comment j’en suis venu à me poser cette question; pourquoi, aux yeux de certains, je suis un brin iconoclaste, pourquoi  je n’hésite pas à remettre en question les idées reçues.

Idées reçues

Voilà deux mots qui résument bien, je crois, la nature du problème.

Les connaissances que nous avons de la réalité, les choses que nous tenons pour vraies, elles nous ont, pour la plupart, été apprises. Ce sont des idées reçues. Et cet apprentissage a commencé dès notre tendre enfance. À un tel âge, la contestation n’est pas pratique courante, elle est même mal venue. En fait, on nous apprend tout. À bien faire, à bien dire. Sans que nous ayons la permission de rouspéter. Et on nous reprend jusqu’à ce que nous ne fassions plus de faute. Autrement dit, jusqu’à ce que nous fassions ce que nous devons faire. Et non pas ce que nous pouvons ou voulons faire.

À la maison, je dois obéir à mes parents. Sans grommeler. Même si je ne comprends pas toujours pourquoi leur décision est nécessairement la bonne. Ils ont immanquablement le dernier mot. Eux, savent. Moi, je comprendrai plus tard… C’est, semble-t-il, dans l’ordre des choses.

À l’école, je dois en faire autant. L’instituteur a toujours le dernier mot. Ce qu’il m’apprend ne peut qu’être de l’or en barre, i.e. une valeur sûre. Il peut difficilement en être autrement. S’il occupe ce poste, c’est parce que, lui, sait. En un certain sens, il m’impose ses croyances [j’utilise croyances parce qu’il ne peut pas toujours justifier ce qu’il enseigne] sans que j’aie quoi que ce soit à dire. D’ailleurs, je suis encore trop jeune pour savoir quoi dire ou quoi faire. Je ne fais qu’enregistrer, que mémoriser ce qu’on m’enseigne. Et le reproduire sur demande. Ce qui n’est que normal, car je vais à l’école pour apprendre du professeur et non pour en apprendre au professeur. C’est encore là, semble-t-il, dans l’ordre des choses. Même s’il y a parfois des exceptions.

Insidieusement, cette attitude de soumission s’incruste dans l’esprit du jeune. Il en vient à penser que c’est vrai, puisqu’il (parent ou professeur) le dit. Plus tard, il généralisera : si on le dit, c’est que c’est vrai. Même s’il n’est pas prêt à le reconnaître, cette façon de réagir semble s’être installée à demeure. À son insu, même.

Ouvrons ici une parenthèse

On m’a déjà demandé, sans toutefois me le reprocher — du moins ouvertement —, pourquoi je farcis mes textes de renvois aux sources consultées. La réponse est fort simple : dans l’espoir de créer chez mon lecteur le goût de vérifier si ce que je dis est exact; que je ne prends pas mes rêves pour la réalité. Bref, que je n’invente rien.

Quand je suis confronté à une idée qui contrevient à ce que je crois ou à ce qu’on m’a forcé à croire, je me pose toujours la même question : comment en est-on arrivé à une conclusion qui diffère de celle qui me vient naturellement? C’est alors que commence ma quête. Je veux comprendre pourquoi quelqu’un d’autre pense différemment. Qui a raison, lui ou moi? Si j’ai tort, je n’ai aucune difficulté à faire mon mea-culpa. Si j’ai raison, je défends mon point de vue. Sans pour autant forcer qui que ce soit à y adhérer. Je veux simplement remettre les pendules à l’heure, démontrer que ma prise de position se défend très bien.

Comment expliquer que, dans les faits, peu de lecteurs consultent les sources que je cite. Pour une raison fort simple : s’il (moi, en l’occurrence) dit quelque chose, ce ne peut qu’être vrai!  Il ne peut pas s’être trompé, surtout après toutes les recherches qu’il a faites. Le lecteur me croit donc sur parole. Parce qu’à ses yeux je suis une autorité! Ce qu’il ne devrait jamais, au grand jamais, faire. Ce n’est pas parce que j’en sais un peu plus que je suis infaillible. Mais on le pense, hélas! N’est-ce pas ainsi que naissent les légendes, urbaines ou linguistiques?

Fermons la parenthèse

L’autorité

Le nœud du problème résiderait donc dans la perception que tout un chacun a de l’autorité. Ou de celle qu’on lui a inculquée. Autorité signifiant, selon les circonstances,  parents, professeurs, employeurs, politiciens, curés… Tout ce qu’une telle personne dit ne peut être contesté, car elle est en position d’autorité. Et moi, en position de subordination ou de sujétion. Je me dois donc de faire ou de croire ce qu’elle dit. Mes objections, mes contestations, je dois les ravaler, car deux personnes ne peuvent à la fois avoir raison et soutenir des idées contraires. Et ce ne peut assurément pas être moi qui gagne à ce jeu. Sauf si l’autorité n’est pas infaillible.

Si les enfants qui subissent des agressions, physiques, sexuelles ou autres, n’en parlent presque jamais, c’est qu’ils ont appris à ne pas contester ce qu’une personne en autorité (i.e. quelqu’un auquel il serait mal venu de s’opposer) dit ou fait. C’est pourquoi il en faut du temps pour que les victimes osent se plaindre. Et aussi, du courage. Pensez seulement au temps qu’il a fallu pour que le mouvement #moiaussi (#metoo) voie le jour. Pensez à toutes les accusations d’agression qui ont été rejetées du revers de la main, ou cachées, par l’Église. Les religieuses — même elles — commencent seulement à faire connaître les abus que les membres du clergé leur ont fait subir.  Pour elles et pour tous les autres avant elles, ce que l’autorité faisait ou disait ne pouvait pas être appelé abus. Parce que, plus haute est la personne dans la hiérarchie, moins condamnables sont ses gestes. Fort heureusement, il n’en est plus de même.  Abus et autorité ne sont plus ce qu’on les avait toujours faits : des réalités incompatibles.

L’abus en langue

L’abus en langue n’a pas la gravité de celles qui font actuellement les manchettes, j’en conviens. Mais il participe de la même mécanique. La façon d’écrire, la façon de dire nous est imposée par une autorité. Un professeur, un réviseur. Combien de fois ne m’a-t-on pas dit (et n’ai-je pas moi-même dit) : « Va voir dans ton dictionnaire » ou encore « Va voir dans ta grammaire ». Comme si, une fois cela dit, tout était dit. Je l’ai pourtant cru durant des années.

Il en faut, là aussi, du temps pour se décider à ne plus croire, sans rouspéter, tout ce que ces ouvrages présentent comme la bonne façon de faire. Comme le BON USAGE. Comme la NORME. Derrière ces termes se cache pourtant une même réalité : une autorité contraignante. À laquelle il est malvenu, pour ne pas dire défendu, de s’opposer.

Une telle attitude de contestation prend, comme je l’ai dit, du temps à s’imposer. Car elle contrevient à tout ce qu’on nous a appris, à tout ce qu’on a cru jusque-là. On ne devient pas iconoclaste du jour au lendemain. C’est le résultat d’une accumulation de petites frustrations, que trop souvent on s’empresse d’oublier. Tant que ces frustrations ne sont pas reconnues comme une forme d’abus, on reste soumis. On plie l’échine. On fait ce qu’on nous dit de faire.

Dans mon cas…

Le tout a commencé dans les années 1990. Un étudiant avait écrit sans détours avec un s. Je lui fais alors remarquer que l’écrire ainsi ne respecte pas la NORME. Façon polie de lui dire qu’il fait une faute. Je suis certain de détenir la vérité, car, avant d’intervenir,   j’ai consulté mon Petit Robert, où l’on trouve à l’entrée détour :

« Sans détour : simplement, sans ambages, tout net. Je vous le dis sans détour ».

Ce n’est pas moi qui impose cette façon de faire. C’est le dictionnaire. Et qui dit dictionnaire dit autorité. Qui dit autorité dit vérité. C’est ainsi que je raisonnais à l’époque.

L’étudiant, à qui je fais la remarque, encaisse le coup. Comme tout bon élève doit faire, car je suis l’autorité! Mais un autre, plus futé, vient à son secours. À mon grand dam! Du moins sur le coup. [Il n’a jamais su ce qu’il venait de déclencher chez moi.] Ce dernier me fait remarquer que, dans ce même dictionnaire, à l’entrée carrément, on trouve sans détours. Avec un S! Il me dit donc, de façon polie et avec, en prime, un petit sourire en coin, que j’ai tort. Qu’invoquer la présence de telle ou telle graphie dans un dictionnaire pour décider de la bonne façon de faire n’est pas un argument valable. Il m’en faisait la preuve. Je ne me rappelle pas le nom de cet étudiant, mais ce qu’il m’a appris, ce jour-là, je ne l’ai jamais oublié : le dictionnaire (ou toute autre source de référence) n’est pas, contrairement à ce que j’avais toujours cru, une Bible, au sens de « Ouvrage faisant autorité pour un individu, un groupe, une époque » (Petit Robert dixit). Mon dictionnaire venait de dégringoler du piédestal sur lequel je l’avais toujours vu. N’allez surtout pas penser que tout ce qui s’y trouve est faux. Accordez-vous toutefois le droit de ne pas croire que tout ce qui s’y trouve est vrai. C’est le moins que vous puissiez faire pour ne plus être… le bon chien de Pavlov qu’on a fait de vous.

À compter de ce jour-là, pour justifier quoi que ce soit, je n’ai plus jamais, au grand jamais, dit à qui que ce soit : « Va voir dans ton dictionnaire. » (1) Autrement dit, mon rapport au dictionnaire (2) n’a plus jamais été ce qu’il était jusque-là : sans appel. Il ne peut plus être le témoin de l’USAGE, puisque cet usage peut varier d’une entrée à l’autre. Et aussi, comme je l’ai constaté plus tard, d’un dictionnaire à l’autre!

Un tel constat n’a pas été sans me causer un sérieux problème quand j’ai commencé à rédiger mon ouvrage sur l’emploi de la préposition en français, ouvrage que j’ai alors intitulé Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec?  Par exemple, quelle préposition devait-on (ou pouvait-on) à l’époque utiliser après l’adjectif loyal? Est-ce que, par exemple, il était correct d’écrire La garde républicaine est demeurée loyale à Saddam Hussein? Personnellement, je n’y voyais pas d’objection. Mais avant d’inscrire cet emploi dans mon ouvrage, il me fallait une source fiable. Un ouvrage qui faisait autorité. Le candidat idéal aurait dû être mon dictionnaire. Mais…

Mais, dans le Petit Larousse, cet adjectif est utilisé sans préposition :  Une femme loyale; une conduite loyale. Serait-ce que cet adjectif ne s’utilise que de façon absolue?… Certains seraient portés à le penser. Dans le Petit Robert, par contre, on l’utilise suivi de deux prépositions : loyal envers qqn et loyal en affaires. Est-ce à dire que je ne peux pas utiliser à sans risque de me faire taper sur les doigts?…  Pourtant, on dit — et le dictionnaire le confirme — être fidèle à son maître. Être loyal, n’est-ce pas être fidèle?… Sans source qui le confirme, puis-je prétendre que loyal à se dit?… Mais qui suis-je pour oser le décréter?  Je dois garder à l’esprit que certains pourront se réclamer de mon ouvrage pour justifier leur façon de faire. Chose certaine, d’autres utilisent cette préposition sans se poser de question. Tout récemment encore, je l’ai rencontré dans un communiqué de l’Agence France-Presse :

« Manafort est resté loyal » à Donald Trump, souligne Jonathan Turley, professeur de droit à l’Université George Washington.

Autrement dit, même si ce n’est pas mentionné dans le dictionnaire, cela ne signifie pas que cette préposition ne s’emploie pas. Mais peut-on pousser la logique jusqu’à dire qu’il n’est pas fautif de l’employer? Euh!… Cet exemple n’en est qu’un parmi tant d’autres. Alors, où est la vérité?

Toujours dans les années 1990, un étudiant qui n’a pas respecté une règle de grammaire voit sa faute sanctionnée. Il ne le prend tout simplement pas. Il se pointe à mon bureau, Grevisse sous le bras, pour réclamer son dû, à savoir  les points que je lui aurais injustement enlevés. Sa façon de faire est, me dit-il, consignée dans le Grevisse. Donc, correcte! Son argument se veut irréfutable, mais ne l’est pas. Le problème est qu’il lisait mal son Grevisse. Cette façon de faire y était certes consignée, mais après la règle. Là où Grevisse se fait un devoir de citer de bons auteurs qui se permettent de ne pas la respecter. En réclamant son dû, l’étudiant sollicitait de ma part que je le considère comme l’égal des grands auteurs. Ce que je ne pouvais pas faire, car je ne me considère pas l’égal de Grevisse. Tout ce que Grevisse et moi partageons, c’est le même prénom! Rien de plus.

Une fois l’étudiant, dépité, sorti de mon bureau, je me mets à ruminer. Sa démarche tient-elle de l’outrecuidance? Ou se situe-t-elle dans une logique qui n’a pas cours? En ne respectant pas telle ou telle règle, les bons auteurs — ceux qui apparemment ont  construit la langue telle qu’on la connaît — veulent-ils faire un pied de nez à Maurice Grevisse? Autrement dit, le font-ils sciemment? J’en douterais. J’ai plutôt l’impression qu’ils font une faute intelligente. Eux peuvent en faire, mais pas nous. Nous, nous devons faire ce que la grammaire nous impose. Nous n’avons pas d’autre choix.

Si les phrases données en contre-exemple avaient été soumises à M. Grevisse de façon anonyme, aurait-il montré autant d’indulgence? Je ne crois pas. Il aurait certainement sanctionné la faute puisque la règle n’est pas respectée. Pourquoi alors être plus tolérant quand on connaît l’auteur, celui que l’on dit bon auteur?  Pourquoi ne pouvons-nous pas, nous aussi, nous éloigner de la norme?… Et questions encore plus fondamentales : Qui a établi cette norme?  et Sur quoi les régents se sont-ils basés pour l’établir?…

Autorité vs Vérité

Invité, en 2003, à donner une conférence au congrès international de l’enseignement du français langue seconde, à Lima, congrès mieux connu sous le nom de SEDIFRALE (SEsiónes para Docentes y Investigadores de FRAncés Lengua Extranjera),  j’en profite pour exposer aux congressistes ma vision « révisée » du dictionnaire français. J’intitule ma conférence : « Ce n’est pas dans le dictionnaire. Ce n’est donc pas… bon! » Ce titre se veut aguicheur et surtout provocateur. Mon objectif est d’amener les participants à repenser la relation qu’ils entretiennent avec leur dictionnaire ou avec tout autre ouvrage de référence. Relation qu’ils n’ont, fort probablement, jamais même pensé remettre en cause.

À la période de questions, une participante me demande à qui elle devra dorénavant faire confiance si elle ne peut plus se fier à son dictionnaire. J’ai fait mouche. Sa question traduit le désarroi qu’elle ressent devant le constat que je viens de lui faire voir : ce qui n’est pas dans le dictionnaire n’est pas nécessairement mauvais ou, son corollaire, ce n’est pas parce que c’est dans le dictionnaire que c’est nécessairement bon. Cette participante se voit soudainement démunie. Elle vient de perdre son allié de toujours, sa source de vérités, sa Bible. Sans son dictionnaire pour cautionner ce qu’elle avance, elle devient vulnérable. Elle a besoin d’une autorité sur laquelle s’appuyer pour justifier ce qu’elle enseigne. Et je viens de le lui arracher des mains.

Qu’a-t-elle fait à son retour en classe? A-t-elle osé changer son discours et dire à ses élèves — avec la même assurance qu’elle affichait avant le congrès — de ne pas croire tout ce que le dictionnaire contient? Je serais curieux de le savoir.

Ce besoin viscéral d’une autorité

Un correspondant m’a déjà fait parvenir un commentaire associant religion et langue. Il établissait un parallèle entre « gardiens des religions » et « gardiens de la langue ». Selon lui, les deux traquent les déviants, les infidèles, car ils s’imaginent les représentants de l’Autorité suprême (religieuse ou linguistique) ou de ce qu’ils considèrent être telle.

Ce commentaire réveille en moi le souvenir d’un événement qui date du début des années 1960. À l’époque de Vatican II. Un événement où religion et autorité s’opposent.

Mon seul cours de théologie

Un jour — je suis dans la jeune vingtaine—, je demande à deux de mes bons amis qui sont entrés chez les dominicains si je peux leur rendre visite durant une fin de semaine (ailleurs on dirait weekend). Ils se disent ravis de me revoir, mais ils m’informent que, le samedi matin, ils ont cours. Ils m’offrent d’assister à ce cours si le cœur m’en dit et si, évidemment, leur professeur y consent. — Et le professeur n’a aucune objection. — Je ne peux tout simplement pas refuser, car une telle occasion ne se représentera jamais plus. Une véritable aubaine! J’allais, sans avoir à prendre la soutane, assister à un cours de théologie! Plus précisément à un cours de…  pneumatologie, à ne pas confondre avec pneumologie (3).

Point n’est besoin de vous dire que ma présence en classe est remarquée : je détonne dans une mer de blanc. — À l’époque, la soutane était de rigueur! — Après le cours, on se masse autour de moi. On croit que je suis un nouveau postulant. On veut savoir de quel pays je suis originaire, pourquoi je viens compléter mes études de théologie à Ottawa, etc. Je leur explique la raison de ma présence. L’interrogatoire prend alors une tournure différente. La question qu’on ne poserait jamais à un étudiant en théologie m’est alors posée : « Comment as-tu trouvé le cours? »

Je leur dis, bien candidement, que leur professeur, tout docteur en théologie qu’il soit, ne m’a pas convaincu. Que faire appel aux pères de l’Église pour étayer son argumentation n’est pas ce que moi j’appelle une preuve irréfutable. Je leur rappelle — même s’ils le savent déjà, j’en suis certain — que ne sont appelés Pères de l’Église que ceux qui disent ce que l’Église veut bien entendre. Que tout ce que les autres ont pu écrire, et que l’Église ne reconnaît pas, est dit apocryphe! En d’autres termes, ce que l’Église dit est vrai à la condition que ce soit ce que l’Église reconnaît comme vrai!  Un peu circulaire comme argumentation, n’est-ce pas? Je prends soin de leur préciser qu’en tant qu’étudiant en sciences il me faut des arguments plus convaincants; que ce n’est pas parce que les Pères de l’Église le disent que je dois le croire! Mais tous ces  théologiens en herbe, eux, y croient. Dur comme fer. L’idée de douter de ce que l’Église enseigne ne leur traverse même pas l’esprit. Ils sont, pour ainsi dire, « vendus » à l’idée. Pour eux, l’autorité ne peut être contestée. Ils y croient. Un point, c’est tout!

Cette forme de croyance n’est pas mienne, vous vous en doutez bien. Mais, vous, qui êtes sans doute des amoureux de la langue, des inconditionnels de la grammaire et du dictionnaire, pratiquez-vous ma forme de croyance ou celle des théologiens en herbe? Vous vous rangeriez derrière moi que j’en serais surpris. Je ne la pratique moi-même que depuis quelques années. Auparavant, il suffisait que le dictionnaire le dise ou que la grammaire le prescrive pour que tout devienne parole d’évangile (4). Mais d’où vient donc le caractère sacré que l’on attribue à ces sources? On le doit à nul autre qu’à Richelieu, cardinal de son état, celui qui, en 1635, a créé l’Académie française (5).

Et ce caractère sacré est reconnu d’emblée (6).  Et il l’est encore de nos jours par la majorité des francophones. Je l’ai moi-même cru durant de nombreuses années.

Puis, forcé par les événements, je me mets à me questionner, à douter, ce qui n’est jamais reposant pour l’esprit. C’est finalement en 2009 que mes tourments prennent fin.

Le magazine Le Point publie, en fin d’année, un numéro hors-série consacré à la langue française. Ce numéro commence par un entretien avec Mme Hélène Carrère D’Encaussele (et non la) secrétaire perpétuel de l’Académie française et aussi, depuis 1999, la (et non le!) présidente de la commission du dictionnaire de l’Académie française.

En réponse à la question d’ouverture (7) « Depuis quand faites-vous partie de la commission du dictionnaire? », elle lève, contre toute attente, le voile sur certaines pratiques de cette institution. Elle nous apprend que tous les Immortels ne peuvent pas faire partie de cette commission. Ils n’en sont pas tous dignes! Seuls ceux qui partagent les objectifs de la commission le sont. Ceux qui ne les partagent pas ne sont tout simplement pas invités à y participer. Ce qu’ils pourraient dire ou écrire n’aurait donc aucun intérêt! Je n’invente rien, c’est elle qui le dit.

En lisant cela, mon seul cours de théologie me revient en mémoire. Et inévitablement,  les fameux Pères de l’Église, les seuls dont la parole est digne d’être écoutée, parce qu’ils disent ce que l’Église veut bien entendre! De toute évidence, il en est de même pour les Académiciens : pour faire partie de la commission, il leur faut impérativement partager les objectifs de la commission. Les fortes têtes ne sont pas admises en son sein. Qu’on se le tienne pour dit!

Dois-je comprendre que ce que l’Académie décrète n’est en fait que l’opinion des 15 membres de la commission du dictionnaire? Que non! Les propositions de cette commission doivent être entérinées par tous les Académiciens présents à l’assemblée, sinon mentalement, du moins physiquement. Il faut qu’il y ait unanimité.

À Bernard Pivot qui venait d’exprimer des réticences à propos d’une des recommandations du CSLF, celle touchant la disparition de l’accent circonflexe, Maurice Druon, alors secrétaire perpétuel de l’Académie, retorque : « J’ai obtenu l’accord de l’Académie française à l’unanimité. » Cela se veut un argument massue. M. Druon aurait même menacé B. Pivot de poursuites judiciaires, nous raconte F. de Closets (Zéro faute, p. 230)! Il faut être convaincu de sa supériorité pour aller jusque-là.

Cette belle unanimité, opposée à B. Pivot, est douteuse, au dire même de Jean d’Ormesson, académicien de son état, absent lors de la tenue du vote. Voici ses propos recueillis par F. de Closets (Zéro faute, p. 225) :

« Beaucoup d’académiciens semblaient avoir été absents lors du fameux vote unanime sur la réforme, et d’autres, sans doute présents, mais frappés d’amnésie, ne se souviennent plus de grand-chose. »

L’unanimité qu’invoque Druon ne serait en fait qu’une illusion!

Après s’être rendu compte de ce qu’ils avaient approuvé à l’unanimité, les Académiciens se ravisent. Ils décident, nous dit Closets (Zéro faute, p. 232), que la « réforme » ne contient « aucune disposition de caractère obligatoire »; que « l’orthographe actuelle reste d’usage »; que les « recommandations » ne constituent pas « des incorrections » et ne sauraient être « jugées comme des fautes ». Et aussi que :

« Elle [l’Académie] estime qu’il y a avantage à ce que lesdites recommandations ne soient pas mises en application par voie impérative et notamment par circulaire ministérielle [ce qui a pourtant été fait. Comme quoi la volonté des Académiciens ne fait pas loi!], elle souhaite que ces simplifications ou unifications soient soumises à l’épreuve du temps, et elle se propose de juger, après une période d’observation [dont la durée n’est pas précisée], des graphies et emplois que l’usage aura retenus [comment sera donc évalué cet usage? Au pif?]. Elle se réserve de confirmer ou infirmer alors les recommandations proposées [elle seule est autorisée à se prononcer sur le sujet, foi de Richelieu!]. »

Comme si leur décision, qui sera prise à une date encore indéterminée, était pour faire loi! Voilà bientôt 30 ans que ces recommandations ont été formulées et les Académiciens n’ont toujours pas confirmé ni infirmé quoi que ce soit! Sans doute se disent-ils que la vitesse tue!

Ceux qui plus tard ont accueilli favorablement les Rectifications de l’orthographe (i.e. les ministères de l’Éducation, les éditeurs de dictionnaires, etc.) étaient-ils, comme les Académiciens, inconscients de la portée de leur geste? Ont-ils dit OUI, parce que ces « rectifications » avaient été formulées par des experts (des personnes en position d’autorité), par des gens qui n’ont aucune raison de ne pas dire la vérité? Je serais curieux de les entendre sur ce point. De connaître les raisons qui les ont poussés à endosser ces « rectifications ». S’ils s’étaient donné la peine d’évaluer à leurs justes valeurs ces « recommandations », ils auraient peut-être eu certaines réticences ou des réticences certaines. Comme celles que j’ai exprimées à plusieurs reprises sur ce blogue.  J’ai été à même de constater, et de démontrer, que ces « recommandations » s’apparentent plus à de l’interventionnisme à la petite semaine (i.e. qui ne résulte pas d’un plan d’ensemble, de prévisions à longue échéance) ou, si vous préférez, à courte vue (i.e. manquant d’ampleur et de pénétration) qu’à une analyse sérieuse, approfondie. Les experts, les régents, sont intervenus sans évaluer la portée de leur décision. Ce qui, inévitablement, donne naissance à des exceptions. Pourtant, les exceptions, n’est-ce pas ce que les experts sont censés faire disparaître? Oui, mais… il en reste. Ils en rajoutent même!

Bref, ce n’est pas parce qu’on le dit qu’il faut le croire. Mais pour bien des gens, c’est exactement le contraire. Cette réalité s’est de plus en plus imposée à moi. Ceux à qui j’enseignais n’étaient jamais autant satisfaits que lorsque je leur présentais des recettes toutes faites. Que je leur disais quoi dire, quoi faire. Le ton dogmatique ajoutait du poids à la démonstration. Là, ils avaient la certitude d’avoir assisté à un bon cours, parce qu’ils avaient appris quoi faire (sans pour autant savoir pourquoi il faut le faire). Et ce, je l’ai observé même quand j’ai enseigné à des traducteurs en exercice. C’est dire à quel point est sacré tout ce que disent le professeur, le réviseur, le dictionnaire, la grammaire, ou toute autre source documentaire auxquels on fait confiance.  Bref, l’autorité avait parlé!

Moi, ce qui aujourd’hui m’intéresse au plus haut point, c’est de savoir pourquoi je dois faire ce qu’on m’a forcé à faire. Surtout quand la logique n’est pas au rendez-vous. Et ce, même si la réponse que je risque de trouver viendra déranger mon ancienne béatitude intellectuelle.

Le doute n’est jamais reposant! Mais quel soulagement quand il se dissipe!

Maurice Rouleau

(1)   Pour ceux que cela pourrait intéresser, dans le Petit Robert 1990, on trouve sans détours écrit avec un S à trois autres entrées : ambages, chemin et façon. Le dictionnaire de l’Académie française (9e éd., 1985) s’en permet autant. Aux entrées chemin et façon, l’Académie écrit : sans détour (sans S), alors que le Petit Robert prescrit sans détours (avec un S)! À détour, l’Académie semble hésitante :  être sans détour (loyal et franc,) et parlez-moi sans détours (franchement). Vous aurez remarqué que le sens est identique. Mais pas la graphie! Dois-je comprendre que les deux graphies sont admises par l’Académie, mais pas par le Petit Robert? Qui dois-je croire?… Mais cette position de l’Académie est récente. Dans la 8e éd. (1935), à l’entrée détour, elle l’écrit alors sans S :

  • DAF, 8e éd. (1935)    Parler sans détour, sans aucun détour.
  • DAF. 9e éd. (1986)    Parlez-moi sans aucun détour, sans détoursfranchement.

(2) « Mon rapport au dictionnaire », je l’ai explicité dans deux articles publiés dans L’Actualité langagière.  (partie 1)  et   (partie 2)

(3)  Pneumologie et pneumatologie sont composés d’un étymon très proche parent, presque des bessons. Dans le premier cas, c’est l’élément grec pneumôn « poumon »; dans le second, c’est l’élément grec pneuma, pneumatos « souffle, esprit » (Petit Robert dixit.)

La pneumologie s’intéresse aux poumons; la pneumatologie, à l’Esprit Saint.

(4)  Paul Robert ne s’en cache pas. Il dit dans l’introduction du Grand Robert :

« Un dictionnaire doit toujours beaucoup à ceux qui l’ont précédé […] Faute de les citer tous je mentionnerai ceux auxquels je dois le plus. Ce sont : […] plus particulièrement la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française. »

Côté grammaire, Maurice Grevisse reçoit, de l’Académie, le Prix de la langue française. Prix annuel, créé en 1914, pour reconnaître les services rendus au dehors à la langue française. Les Académiciens ne lui feraient pas un tel honneur si ce qu’il dit ne leur convenait pas. Cela va de soi, me semble-t-il.

Si vous fréquentez assidument le Bon Usage, vous aurez noté que Grevisse est, envers les bons auteurs, d’une tolérance remarquable. Vous, vous faites une faute si vous ne respectez pas la règle, mais les bons auteurs, non! Autrement dit, « On peut violer la langue à condition de lui faire de beaux enfants. »! Cette boutade est attribuée à Bertrand Poirot-Delpech, lui-même académicien, à propos de San-Antonio.

(5) Sur le site de l’Académie, on peut lire : « L’Académie est ainsi assimilée aux cours supérieures, comme instance suprême en matière de langue. » Rien de moins!

Comme vous pouvez le constater, ce n’est pas la modestie qui étouffe les Académiciens! Rien ne peut donc être opposé à ce que la Cour suprême décide! Nous, nous n’avons d’autre choix que de nous y soumettre.

L’article 24 des statuts de l’Académie va dans le même sens :

« La principale fonction de l’Académie sera de travailler, avec tout le soin et toute la diligence** possibles, à donner des règles certaines [et non certaines règles] à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. »

** On ne savait pas à l’époque qu’il leur faudrait 50 ans pour publier une nouvelle édition!

Ce que les Académiciens décrètent ne peut qu’être certain! Bien mal venu serait celui qui oserait contester ce qu’ils décident.

(6)  En 1674, quelques années à peine après la création de l’Académie, la façon dont Dominique Bouhours s’exprime dans la présentation de son ouvrage intitulé « Doutes sur la langue française proposés à Messieurs de l’Académie française par un gentilhomme de province » ne laisse aucun doute sur l’acceptation du caractère sacré des décisions de l’Académie. Voyez par vous-mêmes.

« Messieurs,

Vous ne devez pas trouver étrange, qu’un homme né dans la Province s’adresse à vous, pour s’éclaircir de quelques doutes qu’il a sur le langage. La Raison veut que les doctes soient les maîtres des ignorants & qu’en toute matière on s’en rapporte aux personnes intelligentes (!!). Dans les affaires civiles on suit l’avis des Jurisconsultes & des Avocats; dans celles de la Religion & de la conscience, on croit les Théologiens & les Directeurs; mais dans ce qui regarde notre Langue, à qui peut-on s’en fier qu’à des Académiciens établis pour la réformer & pour la polir; qu’à vous, Messieurs, qui êtes les juges naturels, & les vrais oracles de l’éloquence Française? Vos réponses ont de quoi satisfaire les esprits les plus délicats; vos décisions font des lois qu’il faut observer, pour bien parler, & pour bien écrire. »

(7)  Voici in extenso la réponse de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, avec, entre crochets, ce que m’inspirent ses mots : 

Je suis entrée à l’Académie française en 1990 et j’ai intégré la commission du dictionnaire neuf ans plus tard. À cette époque-là, nous devions montrer patte blanche pour entrer dans cette prestigieuse et sélective commission. [Ce ne serait donc plus la règle de nos jours?] D’emblée, on nous disait : « Attendez, vous entrerez quand on vous le dira. » Aujourd’hui les choses se passent différemment. [C’est ce qu’elle dit, mais je ne vois pas vraiment la différence, au vu de ce qui suit.] Dès que nous repérons un confrère qui semble avoir « l’esprit de la commission », nous le nommons d’office. Ou, à l’inverse, s’il nous paraît entrer en contradiction avec nos objectifs, nous ne lui proposons rien. Ce qui est important pour nous, c’est de trouver une personne capable d’apporter quelque chose à la commission. [Et ce quelque chose doit plaire aux membres de la commission!] De l’enrichir de son savoir. Lorsque je suis entrée, le médecin et essayiste Jean Hamburger venait de mourir. Il était l’un des piliers de cette commission. C’était un grand savant et un médecin fort respecté [autrement dit, quand il parlait, on l’écoutait].  Il avait aussi une passion** pour la langue française. Il ne supportait pas qu’on la maltraite et s’offusquait du moindre écart langagier. Pendant des années, je l’ai entendu répéter que « mettre le verbe faire à toutes les sauces était la négation même de la langue! » Sa remarque m’avait profondément marquée. [J’ose espérer que ce n’est pas sa seule contribution!] À tel point qu’il m’arrive aujourd’hui encore de reprendre les nouveaux membres de la commission. Mais je constate, avec regret, que le professeur Hamburger n’est plus dans les esprits. Il appartient déjà au passé. Je suis donc la seule mémoire qui reste [Veut-elle dire par là qu’elle vit dans le passé?] et mon rôle est de veiller — comme l’ont fait mes prédécesseurs — à ce que le Dictionnaire de l’Académie reste une référence en matière de langue. [Peut-on vraiment appeler référence ce qui n’est renouvellé que tous les cinquante ans?]

** Dans son ouvrage Introduction au langage de la médecine, (Flammarion, 1982), J. Hamburger nous dit la passion qu’il a pour sa langue maternelle :

« La langue française n’est pas une femme facile : avant de leur dévoiler ses beautés multiples [la beauté ne réside-t-elle pas dans les yeux de celui qui regarde? Comme l’accent, dans l’oreille de celui qui écoute?], elle exige de ses soupirants un grand effort, leur tend mille pièges, leur présente de faux amis, les plonge dans l’embarras orthographique, leur fait croire qu’on peut en prendre à son aise avec elle alors qu’elle exige d’eux un aveugle respect [Ce que les régents décrètent ne peut donc être contesté.]. Mais ceux qui sont enfin acceptés parmi les amoureux élus ont droit à de grandes récompenses. Je ne veux pas seulement parler des plaisirs désormais offerts : le plaisir de jouer avec des mots innombrables, des nuances insensibles, des variations sans fin dans la forme des phrases, dix façons différentes de ne pas dire la même chose, ou encore la découverte de rythmes qui n’ont rien à envier à la musique. Il y a plus inattendu : la maîtrise du langage ouvre de nouvelles portes dans la maîtrise de la pensée […] Les champs d’étude et de réflexion les plus difficiles s’éclairent lorsqu’on parle bien leur langue. »

Vous aurez compris que ce n’est pas la conclusion qu’il en tire qui me turlupine, mais plutôt les mots beauté et aveugle respect.

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« Fake news », bobard, fausse nouvelle… (1 de 2)

Ce n’est pas parce qu’il le dit que c’est vrai! 

ou

Pourquoi ne pas pratiquer le doute systématique?

1

 

Prétendre ne jamais se faire raconter des bobards en serait déjà un en soi (1). Ce serait dire que tout ce qu’on entend ou lit est pure vérité ou, pire, qu’on est incapable de distinguer le vrai du faux. Vous avez le choix.

Nous avons tous, un jour ou l’autre, entendu raconter des sornettes, entendu des affirmations qui ne reposent sur rien, des affirmations qui sont on ne peut plus fantaisistes, pour ne pas dire ridicules. Par exemple, entendre quelqu’un s’attribuer, en 2017, le mérite de l’amélioration de la sécurité aérienne alors qu’en fait il n’a rien à voir avec ce bilan sans précédent! (Voir ICI.)  C’est ce que j’appelle prendre ses rêves pour la réalité. D’où peut-être son goût pour la téléréalité. Pour moi, ce n’est pas parce qu’il le dit que c’est vrai. Pour d’autres, c’est tout le contraire. Il suffit qu’il ouvre la bouche pour que tout ce qui en sort devienne parole d’évangile.

Comment expliquer cette divergence d’opinion?  Il y a forcément là une composante personnelle. Composante qu’il faut chercher autant chez celui qui ment effrontément (pourquoi le fait-il? que gagne-t-il à jouer ce jeu?) que chez celui qui croit tout ce qu’on lui dit.

Qu’en est-il dans mon cas? Qu’est-ce qui fait que, pour moi, une assertion, i.e. une « proposition que l’on avance et que l’on soutient comme vraie » est crédible? La réponse est double. Il faut…

  1. Que ce qui est dit corresponde à ce que je sais pour sûr ou découle logiquement de ce que je sais. Dans le cas contraire, je doute.
  2. Que la personne qui soutient comme vrai ce qu’elle avance soit reconnue par moi pour ne jamais raconter d’histoires; qu’elle soit digne de confiance. Dans le cas contraire, je doute.

Dans le premier cas, c’est moi qui sais pour sûr. Dans le second, c’est l’autre, dont l’honnêteté intellectuelle est indiscutable. C’est donc essentiellement une question de « fiabilité de la source ». Si la source est fiable, je crois; si elle ne l’est pas, je ne crois pas, ou je me fais un devoir impératif de douter tant que ce qu’elle avance n’a pas été confirmé par une source sûre.

Cette double condition ne sera pas sans rappeler à certains le premier des 4 principes énoncés par Descartes dans son Discours de la méthode(2)

Mais vous, dans quel camp vous rangez-vous? Faites-vous partie de ceux qui croient facilement, qui ne remettent que très rarement en cause ce qu’on leur dit; ou de ceux qui croient difficilement, de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ont pris l’habitude de remettre en question presque tout ce qu’on leur dit, de pratiquer le… doute systématique?

Moi, vous l’aurez deviné, je fais partie du second groupe. Je ne saurais dire toutefois si c’est la raison pour laquelle les sciences m’ont toujours passionné ou si c’est l’inverse. Une recherche ne peut être amorcée que si une question se pose. Il ne faut donc pas se surprendre que le scientifique qui sommeille en moi s’en pose beaucoup et cherche à tout prix à y répondre.  Je ne peux tout simplement pas croire sur parole. Il me faut des faits vérifiables et vérifiés. Ce n’est donc pas parce qu’on le dit que je dois le croire. Et tous devraient, je pense, en faire autant!  Ou, du moins, essayer. Surtout par les temps qui courent…

Une question plus fondamentale se pose ici. Question à laquelle je ne tenterai même pas de répondre : « Pourquoi suis-je ce que je suis? » (3) Cela s’est-il décidé à ma naissance? Autrement dit, était-ce dans mes gènes? Ou cela m’est-il venu avec les années, à cause du milieu dans lequel j’ai grandi? Chose certaine, on ne m’a jamais appris formellement à être sceptique. Il me faut peut-être en chercher la cause dans mon vécu.

Quand je fais un retour en arrière, des événements qui se sont produits voilà de cela parfois bien des années me reviennent en mémoire. Ces événements m’ont marqué. D’une façon ou d’une autre. Sinon, pourquoi m’en rappellerais-je si facilement? Il en est certains où je suis acteur, d’autres où je suis spectateur. Mais, dans chaque cas, il y a, en jeu, une affirmation quelconque et la façon dont je la reçois. Avec, en filigrane, une leçon à tirer. Leçon qui m’est sans doute venue inconsciemment et dont le cumul aurait fait de moi ce que je suis. Voici donc quelques-uns de ces événements.

  • Le quêteux

Ma mère m’a raconté — je n’avais pas 10 ans alors — qu’elle avait connu un quêteux (au sens québécois de mendiant) qui avait l’habitude, quand il passait de maison en maison, de colporter des nouvelles. Question sans doute d’entretenir la conversation. Un jour, il apprend à ma mère qu’un terrible incendie fait rage, rue Roy, près du pont Turcotte. Or, mes grands-parents maternels habitent précisément là, et ma grand-mère, qui vient tout juste de téléphoner à la maison, n’en a rien dit à sa fille. Il n’y a assurément pas d’incendie, pas même mineur. Ma grand-mère en aurait été témoin et en aurait parlé. Mais le quêteux, lui, y croit dur comme fer. À tel point d’ailleurs qu’il met subitement fin à son « colportage » pour aller constater de visu les dégâts causés par cet « important » incendie, imaginaire! Il s’était convaincu lui-même…, mais n’avait pas convaincu ma mère.

Cette anecdote, que je n’ai jamais oubliée, m’a sans doute appris deux choses : 1) qu’on n’est pas obligé de croire tout ce qu’on entend; 2) qu’on peut raconter des bobards sans avoir l’intention d’induire les autres en erreur. Il suffit d’en être convaincu.

Cette tendance à présenter comme réels des faits purement imaginaires est, en médecine, appelée fabulation. On la dit fréquente et normale, durant la petite enfance et aux débuts de l’adolescence, mais pathologique à l’âge adulte. C’est du moins ce que l’on dit! Et je n’ai aucune raison d’en douter. Ce sont des spécialistes qui le disent; des gens qui, eux, n’ont aucune raison de ne pas dire la vérité. C’est du moins ce que l’on se plaît à penser!

  • Le discours indirect

J’ai peut-être 13 ou 14 ans à l’époque. Mon professeur de latin, l’abbé Vincent, fait en classe l’analyse grammaticale et logique d’un texte que nous avions à traduire. Il y a, dans ce texte, un subjonctif que je n’arrive pas à justifier. Je lui demande alors de me l’expliquer. Sa réponse est courte et sans appel : « C’est du discours indirect. »

On m’avait appris — donc ce ne pouvait qu’être vrai —qu’en latin le discours indirect commande le subjonctif, mais il n’y a, dans cette phrase, rien qui laisse à penser que c’est le cas. Et je le lui fais remarquer, avec toute la délicatesse de l’adolescent que je suis!… Si je mets en doute sa réponse, c’est qu’il n’a jamais fait d’études en langues anciennes. En fait, il sait du latin ce qu’il a appris quand il avait mon âge. Rien de plus. Pourquoi me répond-il alors que c’est du discours indirect? En est-il vraiment convaincu ou veut-il éviter à tout prix de perdre la face? Un professeur ne peut pas ne pas savoir. Il lui faut, s’il veut maintenir sa crédibilité, avoir réponse à toutes les questions que des jeunots peuvent lui poser. Que la réponse soit bonne ou pas! S’il m’avait fait la preuve de ce qu’il avançait, je l’aurais cru sans hésitation. Alors… je ne l’ai pas cru même s’il le disait.

  • La plus belle langue du monde

Trois ans plus tard, mon professeur de grec, l’abbé Goyette, se met « surprenamment » (i.e. contre toute attente) à vanter la beauté de la langue grecque. Appelant même à la barre, nul autre que Lamartine. Il se veut convaincant. Mais l’est-il vraiment?… Là, c’est une autre histoire.

Si je me pose la question, c’est qu’en début d’année il nous a dit que ce n’est pas par choix qu’il enseigne le grec — son supérieur le lui a imposé. Il s’imaginait sans doute que cette confession allait tomber dans l’oreille d’un sourd. Ce qu’il ignorait, c’est qu’elle allait, au cours de cette même année, le desservir! La vie est parfois ainsi faite!

Passe encore qu’il prétende aimer la langue grecque, mais venir nous dire, en plus, que Lamartine en avait dit autant, c’était trop. Là, il dépassait les bornes de ce que je pouvais entendre. Je lève donc la main et lui dis, à la stupéfaction de tous mes camarades de classe, que ce n’est pas Lamartine qui a dit cela, mais bien André Chénier. Comme tout bon professeur, il se doit d’avoir le dernier mot. Il s’empresse d’ajouter : « Lamartine aurait pu en dire autant! » Je n’ai pas insisté. Le coup avait porté. Ne serait-ce qu’à cause du conditionnel  aurait pu qu’il a utilisé.

Je ne voyais vraiment pas pourquoi Lamartine aurait dit une telle chose. Mais je savais qu’André Chénier, lui, avait une très bonne raison de le faire : sa mère était grecque. Il était clairement mieux placé que Lamartine pour parler de cette langue en termes élogieux.

Le lendemain matin, au moment d’entrer en classe, mon professeur m’interpelle : « Rouleau, es-tu certain que… c’est Chénier? » Et moi de lui répondre : « Je vous en apporte la preuve si vous y tenez. » Et je lui récite ce que Chénier a dit (4) :

« Un langage sonore, aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines. »

Il n’a plus insisté.

Je n’avais aucune difficulté à croire que la langue grecque puisse être une belle langue. Les goûts ne sont pas à discuter. Mais je n’acceptais pas que mon professeur attribue à Lamartine ce qui appartient à André Chénier. Il y avait là, pour moi, conflit entre Autorité et Vérité. Le blanc-bec que j’étais a choisi la vérité. Je suis certain que mon professeur ne voulait pas nous mentir; il ne voulait qu’ajouter du poids à sa prétendue déclaration d’amour. Soit. Mais il n’en demeure pas moins que ce qu’il nous disait n’était pas exact!

Ce n’était pas parce que mon professeur le disait que je me devais de le croire.

  • Programme télévisé sur la haute cuisine

Un jour, je tombe par hasard sur un programme de télévision — dont j’ai oublié le nom — qui a immédiatement retenu mon attention. Ce n’est que plus tard que j’ai compris d’où me venait cet intérêt : à chaque émission, l’animateur, chef de son état, se faisait un devoir de démontrer que certains principes de cuisine, devenus des dogmes, ne résistaient pas à l’épreuve. Que ce n’était pas parce que les grands chefs le disaient que les petits chefs étaient tenus d’en faire autant.

Chaque émission démolissait un dogme. L’animateur suivait à la lettre une recette « officielle » et, l’instant d’après, il faisait la même recette en ne respectant pas les directives, auxquelles il ne fallait, en aucun temps, déroger si l’on ne voulait pas que la recette soit ratée. Immanquablement, les deux produits, soumis à une dégustation à l’aveugle, se révélaient aussi bons l’un que l’autre!

La preuve était faite : certains interdits ne sont pas infranchissables. Pour l’être, il faut qu’ils reposent sur des faits vérifiables. Ce qui n’était clairement pas le cas. Les grands chefs, eux, y croyaient dur comme fer. Sinon ils ne s’en seraient pas faits les hérauts. Ils devaient vouloir établir leur autorité.

  • « La clinique du cœur »

Au milieu des années 60, j’ai alors une vingtaine d’années, il y a une émission radiophonique quotidienne, La clinique du cœur, animée par le père Marcel-Marie Desmarais, o.p. Émission que je me fais un devoir d’écouter, non pas par conviction, mais par besoin d’alimenter mon rejet de tout ce qu’on m’avait forcé à croire jusque-là.

Un jour, une auditrice demande au bon père, reconnu pour avoir une certaine largeur d’esprit, ce que, lui, pense du mariage civil, que l’Église, évidemment, condamne. Il se met alors à rappeler aux auditeurs l’enseignement officiel : Deux personnes ne peuvent vivre comme mari et femme (comprendre : avoir des relations sexuelles) que si leur mariage a été célébré par un prêtre. Le mariage est un sacrement! En toute autre circonstance, les soi-disant mariés vivent dans le péché. Ils sont condamnés aux flammes éternelles de l’Enfer! De quoi, vous en conviendrez, dissuader même les plus osés…

En entendant cela, je ne fais ni un ni deux [je reviendrai sur cette expression très bientôt]. Je prends le téléphone à mon tour. Et  lui pose en rafale quelques questions, que je savais embarrassantes :

1- Étant donné qu’un sacrement est, selon ce qu’on dit, un « rite institué par Jésus-Christ », les Évangiles ne devraient-ils pas faire mention de celui du mariage? On y parle certes des Noces de Cana, mais jamais de l’institution du mariage en tant que tel. Comment expliquez-vous une telle lacune?

Et, sans lui laisser le temps de répondre, j’enchaîne :

2- Le mariage n’était-il pas, au début de la chrétienté, la simple bénédiction  d’un mariage civil, le seul qui existait alors, par quelqu’un qu’on appellera plus tard « prêtre »?… C’est dire que les nouveaux mariés « civilement » pouvaient fort bien, avant de faire bénir leur union, « consommer leur mariage » (façon puritaine ou catholique de dire : faire l’amour), sans pour autant vivre dans le péché, comme vous le dites.

3- Le mariage, tel que vous le décrivez, ne serait-il pas plutôt une invention de l’Église pour mieux contrôler la vie intime des gens? Tout comme la confession, d’ailleurs. Ce n’est certainement pas saint Joseph, charpentier de son état, qui a construit le premier confessionnal! Les évangiles n’en parlent pas non plus…

4- Pourquoi alors parler de sacrements et contraindre tous les catholiques à s’y soumettre à défaut de quoi ils seront condamnés aux flammes éternelles?

Le bon père avait à peine commencé à bafouiller une réponse qu’il a dû s’arrêter :  le temps de l’émission était écoulé. Il venait d’être sauvé par la cloche!

Ce n’était pas parce que l’Église le disait que je me devais de le croire.

Et ce doute systématique, je le pratique chaque fois que j’ai l’impression qu’on veut abuser de ma crédulité. Et je n’ai pas la crédulité facile. Encore moins aujourd’hui.

  • La publicité

ANTHELIOS, une crème à haut pouvoir de protection contre (ANTI-) les rayons solaires (HÉLIOS : soleil en grec) est, nous dit la publicité, recommandée par les dermatologues canadiens. Soit.

La question que je me pose ici n’est pas de savoir si cette crème est efficace ou pas, mais de savoir si ce sont vraiment les dermatologues canadiens qui la recommandent.

Ce qui me chicote dans cette phrase, c’est l’emploi de l’article défini les. Selon le Bon Usage (# 596, 11e éd., 1980), est dit article défini

« celui qui se met devant un nom pris dans un sens complètement déterminé; il individualise l’être ou l’objet nommé, le suppose identifié : Donnez-moi la clef (c.-à-d. la clef que l’on sait; Le livre de Paul. Aimer les pauvres (tous les individus de l’espèce pauvres). »

Fort de cette connaissance, je peux donc dire, sans risque de me tromper, que cette crème est recommandée par tous les individus de l’espèce dermatologues. Mais est-ce bien le cas?…  Grammaticalement parlant, OUI. Mais dans les faits?…

Il est bien connu que les publicitaires n’ont pas une attitude frileuse en matière de grammaire. Ce qui leur importe le plus, c’est d’obtenir l’assentiment, rapide pour ne pas dire instantané, de la clientèle visée.  Et quel meilleur moyen d’y parvenir que de dire (prétendre serait sans doute un meilleur choix) que tous les dermatologues recommandent cette crème!

Le Thomas que je suis se demande si vraiment tous les dermatologues ont été consultés. S’il se pose la question, c’est qu’il a des doutes. Si l’on lui avait dit « recommandée par LES dermatologues qui sont consultants pour le laboratoire La Roche-Posay »  ou encore qui ont été consultés, il ne douterait pas un seul instant que cela soit vrai. Mais de proposition relative déterminative (5), il n’en voit aucune. Cette absence, volontaire ou pas, l’agace. Au point qu’il ne peut pas croire, sans réserve, ce que dit cette publicité. Même en donnant la chance au coureur. Même en supposant que tous les dermatologues ont effectivement été consultés. Car, si tel est bien le cas, pourquoi, alors, n’a-t-on pas dit que cette crème est recommandée par l’Association canadienne de dermatologie? Cela aurait, me semble-t-il, plus de poids, car elle est seule autorisée à parler au nom de tous ses membres. Serait-ce que l’Association n’a jamais été appelée à se prononcer sur le sujet? La question se pose. Du moins, moi, je me la pose.

De plus, on précise que ces dermatologues sont canadiens. Dois-je comprendre que ceux de France ou des États-Unis, par exemple, ne partagent pas le même enthousiasme pour cette crème? Grammaticalement parlant, OUI. Mais dans les faits?…

Il se peut fort bien que cette crème fasse des miracles. Je ne m’y connais pas en la matière. Ce sur quoi je peux me prononcer, c’est sur la façon dont on en fait la promotion. Elle ne rencontre pas mes standards de fiabilité. Ce n’est pas parce que la publicité le dit que je dois le croire.

Ouvrons une parenthèse

Seriez-vous du genre à dire, par exemple, que manger des croustilles (qu’ailleurs on appelle chips) est bon pour la santé parce qu’elles ne contiennent pas de cholestérol? — On venait de découvrir le « mauvais » cholestérol, quand cette publicité est apparue. — On ne peut pas accuser le publicitaire de mentir; les croustilles n’en contiennent effectivement pas. On peut toutefois lui reprocher de jouer sur la crédulité des gens. Étant donné que le cholestérol a mauvaise presse, il est de bonne guerre de faire valoir l’absence d’un si mauvais produit… même dans les croustilles! Tout ce qu’on veut, c’est que les gens en achètent, convaincus qu’elles sont même bonnes pour la santé.

Pourtant, même si le bois d’œuvre contient autant de cholestérol que les croustilles, il n’en est fait aucunement mention dans sa publicité. Miser sur cette caractéristique pour en vendre plus serait tout simplement ridicule. Personne ne se laisserait piéger. C’est donc dire qu’abuser de la crédulité des gens joue en publicité un rôle parfois méconnu; que ce n’est surtout pas parce que la publicité le dit que tout un chacun doit le croire.

Récemment je lisais cette boutade qui tient un peu du même esprit : I don’t care how much I have to pay for boneless watermelon. It’s worth it! 

Fin de la parenthèse

  • La recherche universitaire

La semaine dernière, je suis tombé sur la citation suivante, que l’on attribue, à tort ou à raison (6), à Andrew D. Atiemo, cardiologue :

« une étude récente réalisée à l’université Johns Hopkins, dans le Maryland, a révélé que, si un régime riche en calcium est une bonne chose, absorber ce nutriment sous forme de supplément pourrait présenter un risque accru de calcification des artères. Mieux vaut manger des aliments pleins de calcium – produits laitiers et verdure – et laisser tomber les comprimés. »

Venant apparemment de la bouche d’un cardiologue, un tel conseil se doit d’être pris au sérieux.  J’en suis presque sûr, certaines gens, après avoir lu cela, délaisseront les comprimés pour des aliments riches en calcium, car ils craignent, maintenant qu’ils le savent, de faire une embolie. Dans un avenir plus ou moins rapproché. Cette crainte est-elle justifiée? Autrement dit, ces conclusions sont-elles bien établies, sont-elles indiscutables? Je ne saurais dire.

Il est bien évident que, si une telle étude avait été financée par une entreprise spécialisée dans la vente de produits laitiers ou maraîchers, je me permettrais, sans hésitation, de prendre à la légère cette recommandation. Mais ce n’est pas le cas. Cette étude a été menée par des chercheurs de la John Hopkins University, une université très bien cotée (elle occupe le treizième rang). De plus, sa marque de commerce, pourrait-on dire, est : We’re America’s first research university.  Qui dit mieux?…

Une étude menée dans une telle université ne peut donc être que crédible! Mais l’est-elle? Peut-être. Élargissons le débat. Demandons-nous si toute étude est irréprochable, inattaquable, sur la seule base qu’elle a été menée par des scientifiques, par des universitaires. Elle devrait l’être, mais… la réalité est tout autre. Marie-Claude Malboeuf nous en parle dans un article intitulé Les tricheurs de la science (12 sept. 2017) :

« Ils [les scientifiques] devraient être des modèles de rigueur. Ils ont plutôt truqué leurs résultats, détourné des fonds, menti ou volé des écrits. Depuis cinq ans, près d’une centaine de scientifiques canadiens ont été punis pour malhonnêteté, révèlent des données obtenues par La Presse. Et ils sont de plus en plus nombreux à se faire prendre. »

Ce constat n’est pas pour moi une révélation. J’ai été sensibilisé à cette réalité [qui ne touche pas que les scientifiques canadiens], voilà de cela bien des années, plus précisément en 1987, après avoir lu La souris truquée. Enquête sur la fraude scientifique (7).

Il n’y a pas que les chercheurs qui soient en cause. Les revues scientifiques, qui publient des études prétendument sérieuses, peuvent aussi se faire piéger. Il suffit que les membres du comité de lecture n’exercent pas leur jugement critique; qu’ils croient tout ce que l’article dit. C’est ce que nous apprend le journal Le Monde. (Voir ICI.)

Pour être crédibles, les résultats d’une étude scientifique doivent pouvoir être reproduits par d’autres chercheurs. Il est un principe en sciences qui dit : à conditions identiques, résultats identiques. Autrement dit, une observation ne fait jamais loi!

Des conclusions dites scientifiques, surtout préliminaires, font immanquablement la manchette, car le journaliste est à l’affût de la nouveauté. Et, là, il y en a une. Faut-il nécessairement y croire? NON. Il faut se garder une petite gêne à colporter une telle nouvelle. Ou si on le fait, toujours prendre soin de préciser que cela devra être confirmé par des études ultérieures. Ce qu’évidemment personne ne fait!

Rappelez-vous l’histoire de la margarine. Un jour, on décrète — on incluant des médecins — que sa consommation est préférable à celle du beurre, car elle contient des acides gras insaturés (d’origine végétale) et non des acides gras saturés (d’origine animale), reconnus pour causer des maladies cardio-vasculaires. Les gens ont cru que c’était vrai, parce qu’on le leur disait ou parce que cela leur convenait de le croire. Bien des années plus tard, un chercheur, un sceptique assurément, a voulu savoir ce qu’il advenait de ces « bons » acides gras insaturés quand on les utilisait pour la cuisson. Il a pu démontrer, et d’autres par la suite, que ces « bons » acides gras insaturés se transformaient, sous l’effet de la chaleur, en acides gras aussi peu recommandables que ceux d’origine animale! La margarine venait de tomber de son socle. On nous avait induit en erreur. Pas sciemment, j’en conviens, mais on l’avait quand même fait. Les gens l’ont cru; ils n’ont jamais même pensé en douter. On le leur a répété ad nauseam. Et c’est devenu Vérité! Une vérité qui s’est révélée fausse! C’était une fake news avant l’heure, pourrait-on dire.  Même si personne ne l’a alors vue comme telle.

Depuis l’apparition des réseaux sociaux, les fake news (les vraies autant que celles qui n’en sont pas mais qu’on dit telles parce qu’elles font l’affaire) se multiplient. Chacun peut y publier tout ce qui lui passe par la tête, sans restriction. Que cela soit risible ou pas. Et bien des « followers » (abonnés, amis) se croient investis d’une mission : « transmettre la bonne nouvelle »! Surtout si celle-ci est un tant soit peu scandaleuse. Dans un tel cas, la fake news se propage à une vitesse vertigineuse. L’Organisation pour la science et la société (OSS) de l’Université McGill en a fait récemment la démonstration. (Voir ICI.) D’une façon on ne peut plus convaincante. En moins de deux semaines, une VRAIE « fausse nouvelle » [i.e. qu’on a inventée pour les besoins de la cause]  a été visionnée par des millions d’internautes. Comment expliquer qu’une nouvelle (fausse, vraie ou prétendue vraie) devienne virale?  — Le choix de l’adjectif viral est très révélateur de la nature de cette transmission : incontrôlable, comme une infection virale. — Je ne saurais dire. Chose certaine, elle circule… et berne tous les gens qui n’ont pas le doute facile.

À la fin de la vidéo, les concepteurs de cette arnaque, de cette VRAIE « fausse nouvelle », font la recommandation suivante : Soyez sceptiques. Autrement dit, ne croyez pas tout ce qu’on vous dit. On aurait peut-être dû ajouter, pour être de son époque : « Ne le répétez surtout pas. » Si on ne l’a pas fait, c’est peut-être qu’on pensait que ce serait peine perdue.

Comme vous avez pu le constater, je pratique le doute systématique depuis fort longtemps. Et encore plus aujourd’hui. Il y a toujours une question qui me vient à l’esprit, une question qui ne vise qu’un objectif : valider l’information reçue, car être abusé m’est insupportable.

Pourtant, il est un domaine où j’ai tardé à le faire. C’est celui de ma langue maternelle. J’ai gobé, pendant des années, tout ce qu’on m’en disait. L’idée ne m’est jamais venue de mettre en doute ce qu’on m’enseignait.

Je devais, pour réussir, faire la preuve que j’avais bien appris (i.e. mémorisé) ce qu’on m’avait enseigné, car on ne pouvait pas m’avoir enseigné autre chose que la vérité. Mais tel n’est pas toujours le cas. Un jour, mon aînée, alors adolescente, me demande s’il est vrai qu’il existe deux types de mercure, le mercure gris et le mercure rouge. C’est ce que son professeur de physique vient de lui enseigner. Et clairement elle en doute. Je lui réponds que, si on lui pose la question à l’examen, mieux vaut répondre ce que le professeur croit. C’est lui qui donne les notes. Mais qu’en toute autre circonstance, mieux vaut rayer de sa mémoire une telle affirmation, pour ne pas dire une telle connerie.

L’idée ne m’est jamais venue, non plus, du temps que j’enseignais, de professer autre chose que ce que j’avais appris. Je leur enseignais la vérité, ou plutôt ce que je croyais telle. Mes dictionnaires ou ma grammaire étaient des ouvrages intouchables. C’était pour moi des bibles. Ils ne pouvaient contenir autre chose que la vérité. C’est ce que je croyais!

Quand on me posait une question, j’avais toujours une référence en mémoire sur laquelle m’appuyer. Autrement dit, ce n’était pas moi qui prescrivais telle ou telle façon de faire, mais bien telle ou telle source. Source inattaquable, évidemment!

Ce n’est que bien plus tard que j’ai pris conscience qu’on avait fait de moi un chien de Pavlov. S’il en est qui croient que je fais exception,  ceux-là y gagneraient à lire l’article publié dans L’Actualité langagière, intitulé La langue et Pavlov.

C’est, en fait, dans les années 1990 que je commence à me poser de sérieuses questions sur ce que la grammaire ou le dictionnaire appellent la NORME. Par exemple, comment justifie-t-on que seules les prépositions à, de et en doivent être répétées devant chaque complément? (Voir ICI.) Pourquoi doit-on utiliser deuxième s’il y a plus de deux choses; et second s’il n’y en a que deux? (Voir ICI.)Pourquoi faut-il écrire millionnaire mais millionième? Pourquoi dois-je écrire honneur, mais honorer? Et bien d’autres encore. Autrement dit, tout ce qu’on m’a enseigné, à moi et à tous les autres, est-ce que ce ne serait que des ukases, des décisions purement arbitraires imposées par des gens qui se croient maîtres, après Dieu, de la langue? La question se pose, je vous l’assure.

Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai intitulé mon blogue : La langue française et ses caprices ou Les caprices de ceux qui la régentent.

Je me demande bien pourquoi j’ai tant tardé à remettre en question tout ce qui touche à ma langue maternelle!…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)    Un bobard, c’est, selon le Petit Robert, un « Propos fantaisiste et mensonger qu’on imagine par plaisanterie pour tromper ou se faire valoir; fausse nouvelle ». Soit. Mais quel mot devrais-je utiliser si ce n’est pas par plaisanterie que l’on tient de tels propos? La question se pose, car une définition est généralement la somme des caractéristiques essentielles, et non accidentelles, de la chose décrite. C’est du moins ce qu’on m’a appris.

Le Petit Larousse, lui, est plus laconique : « Fausse nouvelle, propos mensonger ». C’est dire qu’un propos mensonger n’a pas à être tenu par plaisanterie pour être dit bobard. Ah bon!…

Qui dois-je croire? Le Larousse ou le Robert? Ce sont eux qui ici sèment le doute dans mon esprit. Auraient-ils, bien malgré eux, contribué à faire de moi un sceptique?… Je peux dire, pour sûr, qu’ils ne m’ont pas détourné de ma soi-disant mauvaise  habitude de douter le tout. Loin de là.

(2)   Extrait du Discours de la méthode :

« Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu’un État est bien mieux réglé lorsque, n’en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées ; ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j’aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.

Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. »  (Source)

(3)    Ceux que la problématique intéresse pourraient se référer à l’étude dite de Dunedin. (Voir ICI.) C’est une étude longitudinale et multidisciplinaire — sans doute la plus longue à avoir été menée — qui étudie l’évolution de la santé physique, psychique et sociale de la population de cette ville de Nouvelle-Zélande, et ce, depuis 1972. L’objectif ambitieux de cette étude est de « comprendre ce qui fait de nous qui nous sommes ». Et les résultats déjà publiés jettent un éclairage fort révélateur sur la nature humaine. Sur l’inné et l’acquis, que les anglophones appellent nature et nurture.

(4)    Je vous fais grâce des circonstances qui ont amené un jeune blanc-bec de 16 ans à confronter ainsi son professeur. Ce serait trop long. J’avais 11 ans quand j’ai, pour la première fois, lu ces deux vers, sans qu’ils soient attribués à un auteur particulier. Deux vers que je n’ai jamais oubliés. C’est à 14 ans que j’ai su qu’ils étaient de Chénier et que la langue en question était le grec. Et à 16 ans, pourquoi Chénier les avait écrits.

(5)      Maurice Grevisse (Le Bon Usage, 11e éd., 1980, # 2608) nous apprend qu’il existe deux types de propositions relatives.

1° Les relatives déterminatives qui précisent ou restreignent l’antécédent en y ajoutant un élément indispensable au sens : on ne saurait les supprimer sans nuire essentiellement au sens de la phrase. Ces propositions ne se séparent pas de l’antécédent par une virgule. Ex.: « Mes dictionnaires qui étaient sur mon bureau ont été volés. » Uniquement ceux-là.

2° Les relatives explicatives qui ne servent jamais à restreindre l’antécédent; elles ajoutent à celui-ci quelque détail, quelque explication non indispensable : on pourrait les supprimer sans nuire essentiellement au sens de la phrase. Ces propositions se placent ordinairement entre virgules. Ex. « Mes dictionnaires, qui étaient sur le bureau, ont été volés. » Tous mes dictionnaires l’ont été et ils se trouvaient, cette journée-là, sur mon bureau.

(6)     Je dis à tort ou à raison parce qu’une autre source attribue cette même citation à Olivia Gadenne, diététicienne, porte-parole de la Fédération française de cardiologie.

(7)    D’autres ouvrages se sont penchés sur le sujet. En voici quelques-uns :

 

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Nouvelle orthographe et trait d’union (7 de …)

L’emploi du trait d’union

Que peuvent nous apprendre les exemples de la règle A3?

Rien de bien convaincant, hélas!

7

                La règle A3, selon laquelle « Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les  composés d’éléments savants, en particulier en -o. » ne simplifie pas vraiment l’apprentissage de la langue (Voir ICI).  Son libellé est par trop imprécis. On ne dit même pas quels sont les éléments savants en question. Comme si leur choix était laissé à la discrétion de chacun!… Ce qui va à l’encontre même du rôle d’une règle, qui est d’indiquer « ce qui doit être fait dans un cas déterminé » et non ce que chacun pense devoir faire.

Étant donné son libellé plutôt sibyllin, je me vois obligé, pour mieux cerner la portée de cette règle, de me rabattre sur les exemples cités dans le Grand Vadémécum (ou G.V.)  Un exemple n’est-il pas, par définition, un cas particulier qui illustre parfaitement ce qu’on avance? Et les exemples ne manquent pas. Il y en a 10 :

agroalimentaire, autoévaluation, cirrostratus, hydroélectricité, microéconomie, néozélandais, otorhinolaryngologiste, socioculturel, minijupe, téléfilm.

D’abord, pourquoi un si grand nombre? Serait-ce pour illustrer la généralité de la règle?… Si tel est le cas, le G.V. aurait dû en faire autant pour toutes les règles. Serait-ce pour compenser l’imprécision de sa formulation; pour qu’en en voyant les différentes applications le lecteur comprenne mieux ce que la règle ne dit pas clairement? C’est le pari que je fais. Voyons maintenant si je gagne à cette loterie.

Que peuvent donc m’apprendre ces différents exemples? Ils me disent grosso modo que : 1- chacun d’eux est composé d’un élément qualifié de savant (sans que l’on sache trop ce que cache cet adjectif); 2- chacun d’eux s’écrivait obligatoirement avec un trait d’union en 1990, sinon on ne les utiliserait pas pour illustrer la disparition de ce dernier. Mais est-ce bien le cas?… Voyons si ces nombreux exemples sont plus « bavards » que la règle.

1- agroalimentaire, hydroélectricité, microéconomie

Ces mots me disent qu’après disparition du trait d’union, deux voyelles (ici, oa et ) peuvent se suivre, sans espace, comme si de rien n’était. Que tout un chacun les considérera comme des voyelles distinctes (formant hiatus) et non des voyelles représentant un seul son (formant digramme). Soit. Mais…

Est-ce que ce sont les seules paires possibles de voyelles à former un hiatus?… Y en aurait-il qui feraient « exception »?… Je pense, par exemple, à ée que l’on trouve dans téléenseignement; à éé, dans télé-évangéliste, ou encore à oo, dans microorganisme. On n’en dit rien. N’aurait-il pas été utile de citer des exemples qui illustrent les autres combinaisons possibles; elles ne doivent certainement pas être légion? Ou, à tout le moins, de préciser, si tel est bien le cas, que oa et sont les seules possibles? Chose certaine, si on l’avait fait, je ne froncerais pas les sourcils.

2- autoévaluation

Ce mot, qui signifie évaluation de soi-même, semble être un bon exemple d’application. La façon dont le dictionnaire décrit auto- (du grec autos, signifiant « soi-même, lui-même ») me fait dire qu’il s’agit d’un élément savant. Certains pourraient vouloir discréditer ce terme parce qu’il ne figure pas dans le Petit Robert de 1990 — pas plus d’ailleurs que dans celui de 2018 — ni même dans le Larousse en ligne. Peut-être figure-t-il dans Le dico des mots qui n’existent pas (et qu’on utilise quand même),de Gilles Vervisch et Olivier Talon. Qui sait? Chose certaine, ce n’est pas parce que ce mot ne figure pas dans un dictionnaire qu’on doit se priver de l’utiliser. J’ai déjà abordé le sujet. Accordons-lui le droit à l’existence et disons qu’il serait un bon exemple d’application. Je dis serait et non est. Car…

Cet exemple me laisse à penser que tout mot commençant par auto- s’écrira dorénavant sans trait d’union; que auto- est, partout où on le rencontre, un élément savant. C’est assurément le cas dans autofécondation, autodidacte, automobile, automutilation, autoportrait, autoréglage [ces mots n’ont toutefois pas besoin d’être rectifiés puisqu’ils s’écrivaient déjà, en 1990, sans trait d’union]. Mais il y a d’autres mots comme auto-école, auto-stop,auto- ne signifie pas « soi-même ». C’est  la forme abrégée de automobile. C’est donc un préfixe non savant! Les mots construits avec un tel préfixe ne sont techniquement pas visés par la règle; ils ne doivent donc pas perdre leur trait d’union. C’est du moins ce que dit, sans le dire carrément, la règle A3. Mais là, un gros problème se pose.

Si je veux respecter cette règle à la lettre, devrai-je ajouter un trait d’union à autobus, autocar, autoroute, autodrome [auto- n’étant pas un préfixe savant] ou enlever le trait d’union à auto-couchettes, auto-école, auto-stop, par ANALOGIE avec autobus, autocar, et ainsi augmenter le nombre d’exceptions? Euh!…

J’en entends certains qui déjà rouspètent à l’idée qu’ils pourraient devoir faire une telle « rectification ». D’autres qui diront, sans hésitation, que différencier auto-, préfixe savant, de auto-, préfixe non savant, n’est vraiment pas un problème, que c’est un jeu d’enfants. Voyons si c’est aussi simple qu’on le dit.

Supposons, pour les besoins de la cause, que les mots auto-cuiseur, auto-entrepreneur, auto-punition, auto-radio, auto-radiographie, auto-route, auto-stoppeur [mots trouvés dans le Petit Robert 2018] s’écrivent tous avec trait d’union et qu’on vous demande d’appliquer la règle A3. Que ferez-vous?… Leur enlèverez-vous leur trait d’union?… Vous devrez le faire si, et seulement si, auto- est un préfixe savant. C’est ce que prescrit la règle. Ce qui suppose que vous connaissez déjà le sens de chacun de ces mots. Ce qui n’est pas assuré.  Si vous ne le pouvez pas, vous êtes, pour ainsi dire, piégés. Et que dire de l’allophone qui apprend le français?… J’aime mieux ne pas être dans sa peau.

Quiconque est incapable de différencier le préfixe savant du préfixe non savant s’expose à faire autant de fautes qu’auparavant, car cette règle, qui devrait l’aider, ne lui sera d’aucun secours. À moins que…

À moins qu’on ait décidé — sans le crier sur tous les toits — d’enlever le trait d’union à tous les mots construits avec auto-, que ce préfixe soit savant ou non savant. Si tel est le cas, de deux choses l’une, ou bien le G.V. a mal formulé la règle A3, ou bien il fait, de tous les mots commençant par ce préfixe non savant, des exceptions!  Voyons ce que recommande le G.V.

Il nous dit, de façon plutôt « discrète », que le trait d’union doit disparaître de tous les mots construits avec auto-, que ce préfixe soit savant ou non savant. C’est au hasard que je dois d’en avoir pris connaissance. En lisant, dans la Liste des mots rectifiés (p. 56), ce qu’on dit, entre autres, de autocouchette. Voyez par vous-mêmes.

Autocouchette : « Choisir la soudure. […] Il ne s’agit pas du préfixe (A3), mais de l’abréviation de automobile (une auto) ».

On ne peut être plus clair. En enlevant le trait d’union même quand auto– n’est pas un élément savant, le G.V. fait de tous les mots ainsi construits des exceptions. Des exceptions à la règle qu’il a lui-même concoctée. Il n’en serait pas de même si la règle avait été formulée différemment ou si elle n’avait jamais vu le jour. En effet, pourquoi faut-il obligatoirement en référer à une règle, mal ficelée? Ne pourrait-on pas tout simplement dire qu’on a voulu, en uniformisant la graphie de ces mots, rendre l’apprentissage de la langue plus aisé, comme le souhaite le premier ministre? En effet, pourquoi, en 1990, dois-je écrire autocouchettes, autoécole, autostop, avec trait d’union, si je dois écrire autobus, autocar, autoneige, autoroute, sans trait d’union? Le préfixe auto- n’est-il pas dans tous ces mots la forme abrégée de automobile? Alors…

Le terme autoévaluation n’est peut-être pas un mauvais exemple, mais il n’est pas le parfait exemple. Il ne dit pas tout ce qu’il faut savoir de ce préfixe, car auto-stop, qui ne répond pas aux exigences de la règle, perd lui aussi son trait d’union! Allez expliquer cela à un allophone, voire même à un francophone.

3-  téléfilm, microéconomie

Si, comme on vient de le voir, on doit enlever le trait d’union aux mots construits avec auto, que ce préfixe soit savant ou non savant, je m’attends à ce que, pour la même raison, on en fasse autant avec tout autre préfixe qui serait, lui aussi, tantôt savant, tantôt non savant. Autrement dit, je m’attends à de la cohérence de la part de ceux qui ont pour mandat de simplifier l’apprentissage du français. Car ce n’est pas en introduisant des exceptions ici et là qu’on va atteindre ce noble objectif. Voyons si la cohérence est au rendez-vous.

télé

Cet élément de formation peut, à ses heures, être un préfixe savant [du grec têle « loin »] ou un préfixe non savant [forme abrégée de télévision].

L’emploi du trait d’union dans les mots commençant par télé- pose-t-il vraiment problème en 1990? Si je me fie au Petit Robert, le problème n’existe même pas. Tous les mots qui commencent par télé- (préfixe savant ou non savant) s’écrivent déjà sans trait d’union. Tous, sans exception.

Pourquoi alors utiliser téléfilm comme exemple d’un mot « rectifié » s’il n’a pas besoin d’être rectifié? Le Petit Robert l’écrit ainsi depuis au moins 1982, donc bien avant que le CSLF ne publie son fameux Rapport! Serait-ce parce que d’autres dictionnaires ne sont pas du même avis?… (1) Rien n’est impossible : l’harmonisation « orthographique » des dictionnaires, on en rêve, mais se réalisera-t-elle un jour? Je ne parierais pas là-dessus.

Il n’est donc pas nécessaire de se demander si le préfixe télé- est savant ou non savant. L’USAGE aurait, apparemment, décidé que la présence d’un trait d’union n’a rien à voir avec la nature du préfixe. Heureusement d’ailleurs, car pouvoir faire une telle distinction ne semble pas à la portée de tous! Voyez par vous-mêmes.

Dans téléfilm (film produit pour la télévision), téléréalité (genre télévisuel qui consiste à filmer la vie quotidienne des participants), téléthéâtre (pièce de théâtre télévisée), le préfixe télé- est la forme abrégée de télévision. Les définitions sont là pour l’attester. C’est donc un préfixe non savant. Personne ne dira le contraire, j’en suis sûr. Sauf le G.V.! Lui, justifie la disparition du trait d’union dans ces trois mots de la façon suivante : « Soudure avec télé- (préfixe savant) ».  Ah bon!…

Si télé-, forme abrégée de télévision, est, au dire du G.V., un préfixe savant, j’aimerais bien savoir ce qui le différencie du préfixe télé– que l’on trouve dans télécommande (commande à distance) ou téléguidage (guidage à distance). Je vous avoue que je m’y perds un peu. Aurais-je donc tout faux?…  À moins que ce ne soit le G.V. qui ait tout faux!  

L’emploi de téléfilm comme exemple est, selon moi, mal venu, mal choisi, car, même si le G.V. lui fait perdre son trait d’union (qu’il n’avait plus depuis bien des années), ce mot n’illustre pas du tout la règle, telle que formulée. Cette dernière vise les mots dont le préfixe est savant. Et dans téléfilm, il est non savant. Il aurait été beaucoup plus judicieux d’utiliser télécommande ou encore téléguidage. Mais on s’est emmêlé les pinceaux, me semble-til.

Si différencier un préfixe savant d’un préfixe non savant n’est pas à la porte du G.V., cela l’est encore moins pour le commun des mortels. Que faire pour contourner cette difficulté? Le G.V. a décidé que, peu importe la nature du préfixe télé- (savant ou non savant), ces mots s’écriraient dorénavant sans trait d’union. Autrement dit, on fait de tous les mots composés de télé-, élément non savant, des exceptions à la règle. Pourtant les experts étaient censés faire disparaître les trop nombreuses exceptions et ainsi simplifier l’apprentissage de la langue. Auraient-ils failli à leur tâche? Pour moi, poser la question, c’est y répondre. Pour vous?…

Compte tenu du traitement de faveur accordé à tous les mots commençant par auto– ou par télé– (i.e. disparition du trait d’union, même quand le préfixe est non savant), je me dis qu’il devrait en être de même, cohérence oblige!, de tout autre préfixe qui pourrait avoir les deux natures. Si jamais il en existe d’autres!… Il y existe au moins un. C’est… micro-.

micro

Cet élément peut effectivement être soit un préfixe savant [du grec mikros « petit »] ou un préfixe non savant [forme abrégée de microphone].

En 1990, l’emploi du trait d’union dans les mots commençant par micro- pose vraiment problème. Il faut, pour ne pas se faire taper sur les doigts, savoir que microéconomie, microordinateur s’écrivent avec trait d’union, mais que microfilm, microprocesseur s’écrivent sans trait d’union. Savoir également que micro()organisme peut s’écrire  avec ou sans trait d’union [et ce, depuis au moins 1982] mais pas micro-climat ni microonde? Il y a, vous en conviendrez, du ménage à faire. En douter serait faire l’autruche.

C’est là que la règle A3 vient supposément à notre secours. Elle est censée  nous simplifier l’existence, nous fournir un critère qui nous permettrait de décider quand il faut faire disparaître le trait d’union (quand le préfixe est savant) ou le maintenir (quand le préfixe est non savant). J’ai bien dit supposément. Car, contrairement à ce que certains pourraient penser, trancher n’est pas nécessairement un jeu d’enfants. Nous l’avons déjà vu.

Si l’on vous demande de corriger la graphie des mots suivants : microanalyse, microbrasserie, microcravate, micropilule, microsillon, microtrottoir, auxquels je mets un trait d’union pour les besoins de la cause, que faites-vous? Le leur enlevez-vous, comme le prescrit la règle A3?… Vous devez le faire si, et seulement si, ce préfixe est savant. C’est ce que dit la règle. Vous pourriez aussi décider de le leur enlever à tous, et ainsi contrevenir à la règle, en vous disant que, si avec auto– et télé– vous n’avez pas à vous soucier de la nature du préfixe, vous pourriez en faire autant avec micro-. PAR ANALOGIE! Mais… ce serait beaucoup trop simple! La langue se doit pas être à la portée de tous. Comme semble le croire René Georgin (1888-1978). (2) Voyons ce que prévoit le G.V. dans le cas des mots commençant par micro-.

Il nous dit que, contrairement à auto– et à télé-, il n’est pas indifférent que ce préfixe soit savant ou non savant : seuls les mots dont le préfixe micro- est savant (il signifie alors « petit ») perdent leur trait d’union! Le choix de microéconomie comme exemple de la règle A3 est donc fort pertinent. Il va alors de soi que les mots où le préfixe micro– est non savant ne sont pas concernés par cette règle, qu’ils doivent conserver leur trait d’union. Point n’est besoin, me semble-t-il, d’insister là-dessus. Mais le G.V., lui, insiste. Il nous informe, comme si nous ne le savions pas déjà, que seuls ces mots avec préfixe savant sont soumis à la règle! Voyez par vous-mêmes.

À micro-casque, dans la Liste des mots rectifiés (p. 160), on lit :

« Inchangé […] il ne s’agit pas du préfixe micro- pour signifier petit casque, mais du nom un micro (abréviation de microphone). Le trait d’union est donc maintenu»

On répète essentiellement la même chose à microcravate et à microtrottoir! Si le G.V. tient tant à répéter cette évidence, c’est peut-être qu’il se rappelle que, dans le cas de auto– et de télé-, il recommande exactement le contraire!…

Pourquoi ne peut-on pas faire avec micro– ce que l’on doit faire avec auto– ou télé-, c’est-à-dire ignorer la nature du préfixe et enlever systématiquement le trait d’union? Parce que c’est ce que la règle dit. Le préfixe micro– serait-il un des rares à être visé par cette règle? Il faut qu’il y en ait d’autres, sinon elle  n’aurait pas sa raison d’être. J’en ai trouvé un autre :  photo-. Le G.V. nous dit à photo-choc (p. 182) ce que la règle disait, sans le dire carrément :

« Inchangé. Non touché par A3. Il ne s’agit pas du préfixe ici (pas de soudure) mais du nom photo (photographie). On conserve donc le trait d’union. »

Comment expliquer le besoin d’inclure dans la Liste des mots rectifiés, des mots qui ne sont pas « rectifiés »? Je me le demande.

Bref, dans certains cas, on ne fait pas la distinction entre savant et non savant  (contrairement à ce que la règle stipule); dans d’autres, on la fait pas. Pour ne plus faire de fautes, il suffit de savoir lequel est lequel! Se rappeler ceux qui font exception! Comme moyen de simplifier l’apprentissage du français, j’ai déjà vu mieux!  Beaucoup mieux, même!

Au fait, est-ce que auto– et télé– sont les seuls préfixes, tantôt savants tantôt non savants, à exiger la disparition du trait d’union dans les deux cas?… Le G.V. n’en souffle mot. C’est dire que je serai contraint de consulter mon dictionnaire (en supposant qu’il a adopté les recommandations du CSLF) chaque fois que je voudrai écrire « correctement » un mot construit avec un semblable préfixe. OUF!… Vive la simplification!

4-  cirrostratus, otorhinolaryngologiste

Ces deux exemples me laissent à entendre que les termes de spécialité n’échappent pas à cette règle, information qui, en théorie, pourrait être fort utile (nous verrons plus loin ce qu’il en est en pratique). Et que ces deux termes devaient s’écrire avec trait(s) d’union en 1990. C’est effectivement le cas. Cirro-stratus et  oto-rhino-laryngologiste sont les seules graphies alors admises par le Petit Robert. (3)

Dois-je en conclure que les termes de toutes les spécialités (pas uniquement ceux de météorologie et de médecine) perdent leur trait d’union? Difficile à dire, car je ne suis pas un Ti-Joe connaissant.

Si je me pose la question, c’est que la graphie d’un mot reflète généralement l’usage qu’on en fait et que l’usage des termes de spécialité est forcément celui qu’en font les spécialistes. Par exemple, un médecin écrit dacryo-sinusite, adipo-cellulaire, glosso-palatin, costo-transversaire, rhino-salpingite. Voudra-t-il, parce que le G.V. le prescrit, enlever le trait d’union à tous les mots composés que lui seul utilise et qui ne se retrouve que dans des dictionnaires médicaux?… Au fait, y avait-il un spécialiste de la langue médicale, ou de toute autre spécialité, parmi les membres du CSLF, ceux-là même qui ont rédigé le fameux Rapport?… Si non, que penser de leurs recommandations concernant des termes d’une spécialité qui n’est pas la leur? Que connaissent-ils de l’USAGE de cette langue? Euh!… À moins que…

À moins que la règle ne s’applique qu’aux seuls termes de spécialité qui, en 1990, figurent dans les dictionnaires courants. Soit. Mais comment savoir? Tout simplement en comparant la Liste des mots rectifiés (p. 41 → p. 257 du G.V.) à  la nomenclature des dictionnaires courants. Je vais me limiter aux termes médicaux; car c’est un domaine que je connais mieux.

Vérification faite, il y a discordance. On  trouve dans le G.V. des termes médicaux non consignés dans les dictionnaires courants. Des termes dont la « rectification » proposée me laisse d’ailleurs plutôt perplexe. Par exemple, il y est dit que rhinosclérome ou encore rhinobronchite devront dorénavant s’écrire sans trait d’union [soudure avec rhino-, préfixe savant]. Soit. Mais ces deux mots s’écrivaient déjà sans trait d’union, en 1893! Vous avez bien lu : en 1893. Plus précisément dans le Dictionnaire de médecine…, d’Émile Littré (17e éd., Librairie J.-B. Baillière et fils, Paris).

Et c’est sans parler de la présence de rhinopharyngite, auquel le G.V. enlève le trait d’union alors que le Petit Robert l’écrivait déjà sans trait d’union en 1967! Pourquoi vouloir inclure, dans la Liste des mots rectifiés, des mots qui n’ont pas besoin d’être rectifiés? Il y a encore là de quoi me faire froncer les sourcils.

Ouvrons une parenthèse.

Comment expliquer la présence d’un terme de spécialité dans un dictionnaire courant? C’est sans doute parce qu’un jour un lexicographe a décidé que la fréquence d’emploi d’un tel mot par le commun des mortels (et non seulement par lui) était assez élevée pour qu’on lui attribue une entrée dans le dictionnaire. Hypothèse intéressante, mais difficilement vérifiable. Tout ce qu’on peut documenter, c’est l’année d’entrée d’un tel mot dans un tel ouvrage. Ce qui n’est possible que si son dictionnaire courant est un Robert, car c’est un des rares à fournir une datation. La décision d’inclure oto-rhino-laryngologiste [de même que cirro-stratus] remonte en fait à plus d’un demi-siècle. Plus précisément en 1967. Méritait-il vraiment d’y figurer?… Pour le savoir, il faudrait connaître les critères d’inclusion utilisés par les lexicographes de l’époque. Il en existait certainement, sinon tous les termes techniques, ou un plus grand nombre d’entre eux, se retrouveraient dans les dictionnaires courants, ce qui, vous le savez, n’est pas le cas. On a obligatoirement fait un choix!… Basé sur on ne sait quoi!

Fermons de la parenthèse.

N’aurait-on pas pu,  ou n’aurait-on pas dû, comme exemple d’application de la règle A3, choisir un terme de spécialité plus courant? Par exemple, électro-aimant ? Je réponds oui sans hésitation. Cela m’aurait assurément évité de froncer les sourcils. Mais, pour une raison que j’ignore, on lui a préféré oto-rhino-laryngologiste. Et cirro-stratus!

5-  otorhinolaryngologiste

Cet exemple m’interpelle encore, mais, cette fois-ci, pour une tout autre raison. Il me dit, sans le dire carrément, que même un mot composé de plus de deux éléments devra dorénavant s’écrire sans traits d’union (otorhinolaryngologisteotorhinolaryngologiste). Si je dis même, c’est que, dans les observations faites à la règle A1, il est précisé que la disparition du trait d’union « ne concerne pas les mots composés de plusieurs éléments… ». Comprendre : de plus de deux éléments. Je m’attendais donc, en toute logique, à ce que oto-rhino-laryngologiste conserve ses traits d’union. Tout comme contre-la-montre ou encore entre-deux-guerres. Mais tel n’est pas le cas.

Faut-il s’étonner que les experts se permettent parfois de faire le contraire de ce qu’ils recommandent? Il le faudrait, mais j’ai appris avec les années que c’est peine perdue. Ils pratiquent, trop souvent à mon goût, ce que j’appellerais de l’« interventionnisme à courte vue » (4). Rappelez-vous va-nu-pieds et boute-en-train qui s’écriront dorénavant vanupied et boutentrain, même s’ils contiennent plus de deux éléments de formation!

Est-ce que oto-rhino-laryngologiste est le seul terme médical composé de plus de 2 éléments à devoir perdre ses traits d’union?… Euh!… Le médecin devra-t-il dorénavant — comme l’exemple le laisse entendre — écrire oligomacronéphronie plutôt que oligo—macro—néphronie;  bacilles acidoalcoolorésistants (ou BAAR) plutôt que bacilles acido—alcoolo—résistants; ou encore glutamateoxaloacétatetransaminase au lieu de glutamate—oxaloacétate—transaminase (enzyme retrouvé dans le sang après survenue d’un infarctus du myocarde)? Je ne vois pas pourquoi il ne serait pas tenu de le faire, s’il se doit de « rectifier » oto-rhino-laryngologiste. Mais le fera-t-il? Ça c’est une autre histoire.

Le G.V. s’est-il préoccupé du réel usage de ces termes, de l’usage qu’en font les médecins, avant de décider quoi que ce soit? Il aurait dû, selon moi. Mais la réalité est tout autre. J’ai découvert, toujours par hasard, dans la Liste des mots rectifiés (p. 212 du G.V.), que rhino—entomophtoro—phycomycose devra dorénavant s’écrire rhinoentomophtorophycomycose! OUF!… Il y là de quoi se demander si l’USAGE, qui, pour une raison évidente, ne peut être que celui des médecins, changera vraiment. Disons que j’ai de sérieux doutes. Ce genre de « rectification » n’est autre chose, selon moi, qu’un autre coup d’épée dans l’eau!

6- néozélandais

Compte tenu…

  1. que ce mot s’écrit, selon le Petit Robert 1990, avec un trait d’union : « néo-zélandais, aise, adj. et nom; de néo– et zélandais.  De Nouvelle-Zélande. Population néo-zélandaise. — Les Néo-Zélandais »;
  2. que le préfixe néo- est, d’après ce même dictionnaire, un élément savant : « néo-, Élément du grec neos « nouveau »; 
  3. que néon’est rien d’autre qu’un élément savant (dans le Petit Robert, il ne fait l’objet que d’une seule entrée, contrairement à auto, micro ou télé),

il serait disons… très mal venu de dire que néozélandais n’est pas un parfait exemple d’application de cette règle. Soit. Mais cela ne m’empêche pas de faire le trouble-fête. Pour une raison fort simple : on ne fait pas une distinction qui me paraît fondamentale. Je m’explique.

Étant donné le sens qu’on attribue à ce préfixe, sa présence dans un mot ajoute obligatoirement à l’élément auquel il est associé l’idée de nouveauté ou de modernité : néocapitalisme = capitalisme moderne…; néologisme = mot nouveau, sens nouveau d’un mot. Jusque-là, tout va. Mais, peut-on en dire autant de néozélandais qui devient néozélandais?… C’est là que je mets à tiquer.

Le préfixe néo-, dans néo-zélandais, n’est pas un élément de formation comme les autres. J’irais même jusqu’à dire qu’il n’y est pas, à proprement parler, un élément de formation. Si on l’y trouve, c’est que, pour former l’adjectif correspondant à un nom comme Nouveau-Mexique, Nouvelle-Zélande, on change l’adjectif Nouveau (Nouvelle) pour néo-. (Le Bon Usage, 11e éd., # 810-2) Autrement dit, on n’ajoute pas à ce mot une idée de nouveauté ou de modernité. Elle se trouve déjà dans le nom propre, dont cet adjectif est un dérivé.

Le mot néozélandais est donc, selon moi, un très mauvais exemple d’application de la règle A3. L’emploi de néogrec ou de néoformation auraient assurément mieux servi la cause, néogrec signifiant « qui a rapport à la Grèce moderne » et néoformation « formation de tissus nouveaux ». Mais, pour une raison que j’ignore, on leur a préféré néozélandais! D’où mon froncement de sourcils.

Ouvrons une autre parenthèse.

Étant donné la double fonction reconnue au préfixe néo- (ajouter une idée de nouveauté ou remplacer l’adjectif Nouveau, Nouvelle d’un nom propre dans l’adjectif qui en dérive),  je ne peux m’empêcher de penser à la double nature (savant, non savant) des préfixes  auto-, télé-, micro-, dont il a été question précédemment. Et par le fait même, de me demander si la recommandation concernant l’emploi du trait d’union dans les mots construits avec néo- ne varierait pas, elle aussi, en fonction du rôle que joue cet élément savant dans les mots où il se trouve. À cette problématique s’ajoute également celle des majuscules, qu’on ne met pas à l’adjectif, mais qu’il faut mettre au nom désignant les gens qui habitent un lieu particulier.

S’il me faut écrire : Les Français aiment bien la cuisine française, comment devrai-je dorénavant écrire ce qui, en 1990, s’écrivait de la façon suivante : « Les Néo-Zélandais aiment bien la cuisine néo-zélandaise »?…

L’exemple cité par le G.V. m’impose de faire disparaître le trait d’union à néozélandaisnéozélandais. C’est ce que prescrit la règle A3. Et l’absence de majuscule dans cet exemple me dit qu’il s’agit d’un adjectif et non d’un substantif. Soit.   

Est-ce que néozélandais illustre à la perfection la fameuse règle A3? Il le devrait puisqu’on  l’utilise comme exemple. Mais, nous allons voir que tel n’est pas le cas. Dans le G.V. (p. 37), il  est dit que tout dépend…

Tout dépend du rôle que joue le préfixe néo-. Ah bon!…

  • S’il remplace Nouveau ou Nouvelle(s), élément appartenant à un nom propre (ex. Nouveau-Mexique, Nouvelle-Écosse, Nouvelles-Hébrides, Nouvelle-Zélande), l’adjectif faisant référence à ce lieu s’écrit sans trait d’union (avec soudure) et sans majuscule (ex. population néozélandaise); le nom désignant une personne qui y habite s’écrira, lui, sans trait d’union (avec soudure) et avec une seule majuscule, l’initiale, parce que, paraît-il, une majuscule ne peut exister dans le corps d’un mot que si elle est précédée d’un trait d’union. Simple n’est-ce pas? C’est pourquoi, pour désigner un habitant du Nouveau-Mexique (État américain), on utilise Néomexicain; un habitant de la Nouvelle-Écosse (prov. canadienne), un Néoécossais. et un habitant de la Nouvelle-Zélande, un Néozélandais.

On devra donc dorénavant écrire : Les Néozélandais aiment bien la cuisine néozélandaise!

  • Si, par contre, néo- sert à désigner une personne nouvellement établie dans un pays, néo- ne prend pas de majuscule et son trait d’union est maintenu, même si la règle A3 ne dit rien de tout cela. Les termes néo-Canadien, néo-Belge, néo-Sicilien désignent des gens récemment établis au Canada, en Belgique, en Sicile. Étonnamment, ces noms ne prennent pas de majuscule initiale, même s’ils désignent des personnes habitant ces régions. Cette façon de faire est censée rendre le tout, clair comme de l’eau de roche!

Je ne vous apprendrai rien, j’en suis convaincu, si je vous dis que, pour qualifier un endroit de Nouveau ou Nouvelle(s), il faut qu’il en existe un qui porte déjà ce nom. C’est l’évidence même. S’il y a une Nouvelle-Écosse, c’est qu’il y a une Écosse; s’il y a un Nouveau-Mexique, c’est qu’il y a un Mexique. On peut en dire autant de Nouvelles-Hébrides, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Orléans, Nouvelle-Calédonie, etc.

Si je vous rappelle une telle évidence, c’est qu’elle n’est pas sans conséquence dans le cas qui nous occupe. En effet, comment nommera-t-on une personne qui vient de s’établir, disons… au Nouveau-Brunswick  ou encore au Nouveau-Mexique? Le G.V. nous dit que c’est un néo-Néobrunswickois ou un néo-Néomexicain! Le premier néo- indique que la personne y habite depuis peu, alors que le second ne fait que remplacer Nouveau (Nouvelle), partie intégrante du nom propre du lieu. Le premier prend une minuscule; le second, une majuscule. Le premier est suivi obligatoirement d’un trait d’union, mais pas le second. Donc, le trait d’union après néo- ne disparaît pas toujours, contrairement à ce que la règle et l’exemple cité laissent entendre. C’est pourquoi je fronce  les sourcils, encore une fois.

L’emploi de l’adjectif néozélandais comme exemple d’utilisation du préfixe savant néo- est-il un bon choix, me demandais-je? Ceux qui répondent oui ont oublié de se poser une question. Une question qui ne vient pas immédiatement à l’esprit quand on voit néozélandais. Je m’explique. C’est un fait reconnu, on ne se pose généralement pas de question sur le sens d’un nom propre. Pensez seulement aux patronymes Champagne, Brassard, Lamoureux, Lavallée, Vadeboncoeur et même Rouleau. Il ne peut en être autrement avec Nouvelle-Zélande. Qui s’est déjà demandé s’il existe vraiment un coin de pays appelé la Zélande? Certainement pas moi. Comment aurais-je pu, dans ces circonstances, me demander s’il existe des néo-Zélandais, des gens récemment établis en Zélande? Mon ignorance m’en empêchait. Maintenant que je le sais (5), je me trouve devant une difficulté : comment écrire les adjectifs correspondant respectivement à Néozélandais (ceux qui habitent la Nouvelle-Zélande) et à néo-Zélandais (ceux qui viennent de s’établir en Zélande)?…

Le G.V. a vite réglé le problème. À néozélandais, dans la Liste des mots rectifiés (p.169), on peut lire : « Relatif à la Nouvelle-Zélande ou à ses habitants ». Il passe donc sous silence l’existence des néo-Zélandais. Pourtant, manque de cohérence oblige!, tel n’est pas toujours le cas. Par exemple, à néoécossais (p. 168), on peut lire :

Relatif à la Nouvelle-Écosse (ou à ses habitants, les Néoécossais). Ou relatif aux néo-Écossais (en Écosse).

Simple, n’est-ce pas? Si simple que, la prochaine fois que vous rencontrerez néoécossais, néomexicain, vous ne saurez pas à qui ou à quoi on fait référence. Même si vous avez la bénédiction du G.V.!

C’est bien de vouloir simplifier la langue, mais que fait-on de la clarté du message?

Fermons cette autre parenthèse.

Comme on a pu le constater, la disparition du trait d’union dans les mots commençant par néo- n’est pas toujours de mise. Contrairement à ce que laisse croire l’utilisation de néozélandais comme exemple d’application de la règle A3.

7- socioculturel

En 1977, donc bien avant 1990, ce mot, formé de l’élément savant socio- (6), s’écrivait déjà avec ou sans trait d’union : socio(-)culturel. Alors, dire que la graphie de ce mot est « rectifiée » ne tient nullement compte de la réalité, de l’USAGE consigné dans le dictionnaire. Devoir l’écrire sans trait d’union n’est donc pas réellement une rectification. C’est plutôt une demi-rectification. [On verra plus loin ce qu’il faut faire du trait d’union dans un mot commençant par demi-.] On aurait pu choisir socio-économique, qui ne s’écrivait qu’avec trait d’union en 1990. Mais on lui a préféré socioculturel. Soit.

8- minijupe

En 1990, ce mot s’écrit mini-jupe. Ce n’est qu’en 1993 qu’il perdra officiellement son trait d’union. Ce mot semble donc, à première vue, un parfait exemple d’application de la règle A3.

Mais est-ce que mini– est réellement un élément savant? Il le faut puisque le G.V. utilise minijupe comme exemple. C’est d’ailleurs ce qu’on peut lire comme justification à tous les mots composés de mini-, dans la Liste des mots rectifiés :

minidose, n. f.  A3 ● Soudure avec mini (préfixe savant)

C.Q.F.D., diront certains. Mais le fait que le G.V. le dise ne constitue malheureusement pas un argument irréfutable. Rappelez-vous, le préfixe télé– dans téléfilm est dit savant, alors que c’est en fait l’abréviation de télévision! Il n’est que normal que je fronce les sourcils.

Qu’en dit donc le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant. Éléments et modèles de formation, de H. Cottez? Y trouve-t-on mini-? Non, cet élément de formation brille par son absence. Comme si mini– n’était pas un préfixe savant! En 1990, le Petit Robert semble abonder dans ce sens. Même s’il le fait dériver de l’élément latin, minus « moins », il le décrit bien différemment :

Ce préfixe, tiré de composés anglais (comme miniskirt minijupe), s’est rapidement diffusé, produisant d’innombrables composés avec le sens de « très petit, très court », « très bref » (minivacances), « infime ».

Dois-je comprendre qu’un préfixe qui tire ses origines de l’anglais ne peut pas être dit savant?… Je laisse les experts débattre de ce point.

Si l’on oublie pour le moment la nature incertaine du préfixe mini– (savant ou non), on peut dire que minijupe est un bon exemple d’application de la règle A3. Mais…

Mais est-ce que tous les mots dont le préfixe savant se termine en -i perdent leur trait d’union? Si oui, on aura simplifié la graphie de ces mots. Si non, ce sera tout le contraire. Rappelez-vous, la Nouvelle Orthographe est née du besoin, jugé impérieux, de faire disparaître les anomalies, les incongruités, les exceptions de la langue. Toute mesure qui en laisserait traîner ici et là, ou pire qui en créerait, serait contre-productive (ou contreproductive). Mais qu’en est-il?…

Quels sont les éléments « savants » se terminant en -i qui, en théorie (i.e. selon la règle), devraient ne plus être suivi d’un trait d’union? Il y a, par exemple, amphi-, anti-, archi-, demi-, épi, hémi-, omni-, péri, pluri-, semi. Et peut-être aussi quasi (nous y reviendrons plus loin). S’ils sont visés, c’est qu’en 1990 le trait d’union est de mise ou, à tout le moins, facultatif et qu’il devra dorénavant disparaître. Reste à voir s’il n’y aurait pas, là encore, des exceptions, des cas où la pratique ignorerait la théorie. 

Au moment de la rédaction de ce fameux Rapport, c’est-à-dire en 1990, les mots commençant par  amphi-, hémi-, omni-, pluri– s’écrivent déjà sans trait d’union. Tous sans exception, du moins selon le Petit Robert. Ces mots n’ont donc pas besoin d’être modifiés. Ils n’ont donc aucune raison de figurer dans la Liste des mots rectifiés.

Parmi ceux qui commencent par anti-, il y en a qui se distinguent. Certains s’écrivent avec trait d’union. Passe encore qu’à cette époque on ne veuille pas voir deux voyelles se suivre (comme dans antiâge, anti-américanisme, anti-inflationniste), même si cela n’engendre aucun problème de prononciation, mais qu’il faille écrire anti-scientifique alors qu’on écrit antisportif, là il y a des limites. Il y a du ménage à faire. Et les experts sont intervenus. Ils ont décidé que ces exceptions disparaîtraient. Ouste le trait d’union! D’où la règle A3!

Que dire de quasi? Qu’a-t-il de spécial pour que je veuille le traiter à part? C’est que quasi n’est pas à proprement parler un préfixe, malgré ce qu’en dit le G.V. (p. 204). C’est un adverbe, qui signifie presque et qui, pour une raison inconnue, se lie au mot qui le suit par un trait d’union si, et seulement si, ce mot est un nom : quasi-synonyme, quasi-totalité, quasi-certitude. (7) Mais on  n’en met pas s’il est suivi d’un adjectif ou d’un adverbe : des fraises quasi mûres; tu l’aimes quasi autant que ton propre fils

Que prévoit donc le G.V. dans le cas de quasi? L’enlever, comme la règle le commande (si on le considère comme un préfixe) ou le maintenir? Pour le savoir, il faut consulter la Liste des mots rectifiés. On y apprend alors que « Les noms construits avec le préfixe quasi– prennent toujours le trait d’union. » Pourquoi ne veut-on pas le leur enlever? Pourquoi faire d’eux d’autres exceptions à la règle A3!… Serait-ce parce qu’il faudrait alors souder les deux éléments uniquement quand le second est un nom, et laisser une espace quand c’est un adjectif ou un adverbe?…  Argument peu convaincant, car il y aura toujours deux poids deux mesures, selon que l’élément auquel est associé quasi est un nom ou pas : le maintien du trait d’union ou la présence d’une soudure, dans une seule des deux possibilités! Dans un cas comme dans l’autre, on n’a pas réussi à faire ce qu’on devait faire, à savoir simplifier la langue.

Et que faire si le préfixe est demi– ou semi-? Faire comme avec anti– (enlever le trait d’union) ou comme avec quasi– (le maintenir)? Le G.V. est clair là-dessus :

Les mots construits avec le préfixe demi[et semi-] prennent toujours le trait d’union.

Ce qui revient à dire que tous ces mots sont d’autres exceptions à la règle A3!…  

Pour simplifier l’apprentissage du français, les experts n’ont rien trouvé de mieux à proposer que d’enlever le trait d’union aux mots commençant par anti– (comme le prescrit la règle) et de le maintenir dans les mots commençant par semi-, demi– et aussi quasi– (contrairement à ce que prescrit la règle). Le G.V. formule une « nouvelle » règle (A3) qui, à l’image de ce qui existait avant, comporte toujours de nombreuses exceptions, la seule différence étant que les exceptions ne sont plus les mêmes! Qu’est-ce qu’on y a gagné? Rien. Malheureusement!

Bref, pour ce qui est de simplifier l’apprentissage du français, il faudra repasser. La règle A3 est à l’égal des règles A1 et A2 : peu utile. Et les exemples d’application : mal choisis, donc pas convaincants.

Que nous réservent les deux dernières règles (A4 et A5)?… C’est ce que nous verrons plus tard.

Maurice Rouleau

 

(1)  Pour justifier l’emploi de téléfilm comme exemple, certains pourraient se réclamer du Larousse. Soit. Mais comment expliquer que, dans le Larousse en ligne (que j’imagine être à jour, i.e. conforme à l’usage actuel), on trouve des mots avec trait d’union (ex. télé-crochet, télé-réalité, télé-écriture, télé-enseignement), alors que, dans le Petit Larousse 2000 (publié 18 ans plus tôt), tous les mots commençant par télé- (préfixe savant ou non savant) s’écrivaient sans trait d’union, à l’exception de télé(-)écriture et télé(-)enseignement, qui acceptaient alors les deux graphies? C’est à n’y rien comprendre. On peut même se demander si les dictionnaires font vraiment état de l’USAGE ou si se référer aux dictionnaires quand on veut décrire l’USAGE est vraiment la chose à faire.

(2) Je ne crois pas trahir la pensée de R. Georgin. Comment expliquer autrement que son ouvrage Jeux de mots. De l’orthographe au style porte en épigraphe cette citation d’Antoine Meillet (Les langues dans l’Europe nouvelle) :

La langue commune française est une langue traditionnelle, littéraire, aristocratique, et qui ne peut être maniée que par des personnes ayant un degré très élevé de culture. Il faut n’avoir pas conscience des difficultés pour se résigner sans trembler à écrire quelques lignes de français.

Si ce qu’il dit est vrai, cela signifie que je n’ai pas « conscience des difficultés » de la langue pour oser, sans trembler, tenir un blogue, en français! Disons… que je ne partage pas son point de vue élitiste.

(3)  Cirro-stratus perdra son trait d’union en 1993 — l’USAGE aurait alors changé! —, mais pas oto-rhino-laryngologiste. Ce dernier conservera ses traits d’union durant encore une bonne dizaine d’années, peut-être même plus. On le trouve tel quel dans le Petit Robert 2001. Dans le Petit Robert 2010, l’entrée principale est devenue otorhinolaryngologiste, mais on peut lire dans le corps de l’article : « On écrit aussi otorhinolaryngologiste ». Les deux graphies sont donc admises. Et elles le sont encore en 2018!

(4)  J’entends par interventionnisme à courte vue le fait de recourir à un principe pour justifier, dans le cas qui nous intéresse, la « rectification » d’un mot sans se rendre compte que d’autres mots devraient, pour la même raison, être, eux aussi, « rectifiés », mais qu’ils ne le sont pas. Par exemple, on rectifie nénuphar en nénufar parce que ph ne doit se trouver que dans des mots d’origine grecque et que nénufar n’a rien de grec. Soit. Mais camphre n’a rien de grec, lui non plus, et on ne le rectifie pas. Autrement dit, on ne voit pas plus loin que le bout de son nez. On a la vue courte! Et si l’on recommande d’écrire mufti au lieu de muphti, ce n’est pas parce que ce terme n’a rien de grec (même si c’est le cas), mais bien parce que les deux graphies se rencontrent, et que, dans un tel cas, on recommande de privilégier la plus simple!

(5)  Ce n’est que tout récemment que j’ai appris que la Zélande (Zeeland, littéralement « Terre de la Mer ») est une province maritime du sud-ouest des Pays-Bas; que le nom de Nouvelle-Zélande trouve ses origines chez les cartographes néerlandais de l’époque, qui baptisèrent les îles Nova Zeelandia en l’honneur de la province néerlandaise de Zélande.

L’explorateur anglais James Cook a anglicisé le nom en New Zealand, d’où Nouvelle-Zélande en français.  (Voir ICI.)

(6)  Pour ceux que cela peut intéresser, le formant socio- est consigné dans le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant. Éléments et modèles de formation, de H. Cottez, sous deux formes :

1- socio– :  élément de formation tiré par A. Comte du radical de social, société, pour former sociologie (1839).

2- socio– :  Représente social ou sociologique dans diverses formations comme socioprofessionnel, socio-économique, sociolinguistique

(7)  Pourtant si l’on remplace quasi par presque, qui est son équivalent, on ne met pas de trait d’union,  quasicertitude devient  presque certitude. Comme en font foi ces trois exemples tirés du Petit Robert  : « La presque certitude de ce que je vous ai dit » (Balzac); « Ce n’était qu’une lueur dans la presque obscurité » (Proust); « La presque totalité des affaires humaines » (Caillois). 

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Nouvelle orthographe et trait d’union (6 de …)

L’emploi du trait d’union

La règle A3

– 6 –

Dans le Rapport qu’ils ont publié en 1990, les membres du Conseil supérieur de la langue française (CSLF) se déclarent en faveur de la soudure (ou agglutination) des éléments de formation de mots composés. C’est la réponse qu’ils fournissent au premier ministre de l’époque, Michel Rocard, qui souhaite voir l’emploi du trait d’union simplifié, voir le francophone faire moins de fautes en l’utilisant. Voici en quels termes ils interprètent le mandat qui leur a été confié :

« C’est pourquoi, écartant tout projet d’une réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète, vous [M. Rocard] nous [CSLF] avez sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

La Nouvelle Orthographe (N.O.), puisqu’il faut l’appeler par son nom, ne doit donc pas tout chambouler. Le premier ministre est clair là-dessus : il ne souhaite pas un changement profond; il ne veut pas une réforme de l’orthographe. Il veut seulement, au dire du CSLF, des retouches, des aménagements. Et ces changements se doivent de refléter l’évolution de l’usage et (de) simplifier l’apprentissage du français.

Nous l’avons vu, admettre que la règle A1  et la règle A2  répondent bien à la requête du premier ministre revient à faire un acte de foi : l’évolution n’est pas documentée et l’apprentissage n’est pas facilité en raison du maintien de certaines exceptions, quand ce n’est pas de l’ajout de certaines autres.

Voyons maintenant si la règle A3, telle que formulée par le Grand Vadémécum (ou G.V.), répond mieux à la demande du premier ministre.

Règle A3 :

Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les composés d’éléments savants, en particulier en -o.

Si l’on décide, en 1990, de « rectifier » la graphie de tels mots, c’est qu’elle pose problème. Que certains doivent s’écrire sans trait d’union et d’autres avec trait d’union, sans que l’on sache trop pourquoi. Que la probabilité de faire une faute en les écrivant est telle qu’une « correction » s’impose. Qu’écrire télé-film quand la graphie « officielle » est téléfilm (depuis au moins 1982; Petit Robert dixit) est impardonnable; que c’est, pour ainsi dire, un péché… mortel. Je dis péché, parce que, pour le francophone, l’orthographe est une véritable religion. Nous avons été conditionnés — et ce, depuis notre tendre enfance — à lui manifester le plus grand respect. Pour ne pas dire à l’idolâtrer. On pourrait même à la limite parler de grapholâtrie, comme l’a déjà fait, je crois, F. de Closets.

Il faut donc, pour répondre au souhait de Michel Rocard, simplifier l’orthographe de certains mots. Soit dit en passant, je préfère parler de graphie plutôt que d’orthographe. Et ce, pour une raison fort simple. Je ne vois pas comment je pourrais « rectifier » (i.e. rendre droit; au figuré : correct) ce qui, par définition même, est déjà la « Manière d’écrire [-graphe] un mot qui est considérée comme la seule correcte [ortho-] ». Je n’y arrive tout simplement pas. Mais, ça, c’est mon problème. Pas le vôtre. Alors, passons!

Quand je lis la règle A3, je me peux m’empêcher de froncer les sourcils. Signe visible d’un malaise, d’un doute, d’une certaine incompréhension, qui me vient, dans ce cas-ci, de l’emploi de l’article les, de l’adjectif savant et de la voyelle finale -o. Sans oublier les exemples cités. Comme ces derniers soulèvent de très nombreuses interrogations, j’ai décidé de leur consacrer un billet. Ce sera le prochain.

les composés…

La « rectification » proposée porte donc sur les mots ainsi construits. Toute personne, aussi faible soit-elle en lecture, conclura que cette « rectification » concerne tous les mots formés d’un élément savant, et non quelques-uns seulement. Car, dans un tel cas, on aurait dit : sur des mots.

Et cela me fait froncer les sourcils. Est-ce vraiment ce que l’on veut dire?… Rien n’est moins sûr. Quiconque a appris le français (comme langue maternelle ou langue seconde) sait que des exceptions, ce n’est pas ce qui manque. On en trouve presque à toutes les règles. Pourquoi celle-ci n’en aurait-elle pas, pourrait se demander un petit malin?…  Si l’on avait écrit : « Le trait d’union est généralement remplacé par la soudure dans les composés d’éléments savants… », je n’aurais pas froncé les sourcils. Mais ce n’est pas ce qui est écrit.

élément savant

Pour pouvoir appliquer cette nouvelle règle sans difficulté(s), il faut, de toute évidence, savoir de quoi on parle, s’entendre sur ce qu’est vraiment un élément savant.

Intuitivement, on qualifie de savant quelque chose qui exige des connaissances poussées, des connaissances que ne possède pas le commun des mortels. C’est d’ailleurs ce que, en moins de mots, nous dit le dictionnaire : « Qui, par sa difficulté, n’est pas accessible à tous. »

Voilà qui déjà pose problème. Comment le commun des mortels, celui-là même qui doit appliquer la règle, pourra-t-il s’en sortir s’il ne sait pas ce qu’est un élément savant? Difficile, vous en conviendrez. Il court donc la chance de faire autant de fautes qu’auparavant; l’apprentissage du français n’en sera pas pour lui moins ardu. Alors… Qu’est-ce qu’il y gagne?…

Une autre question me vient à l’esprit : un mot courant, mot utilisé par le commun des mortels, peut-il être composé d’un élément savant?… Euh…! Posons la question différemment : est-ce l’élément qui est savant ou le mot dont il fait partie?… Le G.V. parle d’élément savant. La question ne se pose donc pas. Du moins formellement. Mais elle me trotte quand même dans la tête… surtout quand je vois cirro-stratus ou encore oto-rhino-laryngologiste parmi les exemples cités (V. le prochain billet).

À quoi fait précisément référence le G.V. quand il parle d’élément savant? Étant donné que le mot élément est un générique, j’en conclus que la règle s’applique à tout ce qui peut être ajouté à un « radical » pour former un mot nouveau (1). Sinon, on aurait choisi un meilleur terme. On n’écrit pas délibérément de façon ambiguë, surtout pas quand on veut convaincre quelqu’un de faire quelque chose. Mais, en note de bas de page, le G.V. semble vouloir se racheter, vouloir préciser sa pensée. D’une manière plutôt gauche, je dirais. On y lit :

Un élément savant NE constitue PAS à lui seul un mot autonome. Ex. : agro-, électro-, hydro-, anti-.

On le définit — si l’on ose appeler cela une définition — par la négative. Procédé contre lequel on m’a toujours mis en garde. On ne définit jamais une chose par ce qu’elle n’est pas [elle n’est pas un millier de choses], mais bien par ce qu’elle est [ce qui la distingue des milliers d’autres]. Voyons voir. L’élément savant able (savant, car « il NE constitue PAS à lui seul un mot autonome ») ne peut pas être visé par cette règle. En effet, un suffixe n’est jamais séparé de son radical par un trait d’union. Pas plus d’ailleurs qu’un infixe. Il ne peut donc s’agir ici que de préfixes. Pourquoi alors le G.V. n’a-t-il pas utilisé le mot juste? Pourquoi ne pas vouloir appeler un chat un chat?… Pourquoi ne pas vouloir être clair?… Cela m’aurait évité de froncer les sourcils.

en particulier en -o

Dans les règles précédentes, les éléments visés sont clairement identifiés. Dans la règle A1, c’est contre– et entre-; dans la règle A2, c’est extra-, infra-, intra– et ultra-. Dans celle-ci?… On se contente de préciser que les éléments savants en question se terminent en particulier par un o. En particulier, donc… pas exclusivement.

Pourquoi ne pas les avoir identifiés, comme on l’a fait pour les deux règles précédentes? Serait-ce que la liste est trop longue?… Qu’on a tout simplement oublié de la dresser ou qu’on s’est volontairement abstenus de le faire?…

La formulation : en particulier en -o  ne peut que me faire froncer les sourcils; que m’amener à me poser des questions.

  • De quelle autre façon — moins courante, semble-t-il — un élément savant peut-il se terminer?

Si je veux appliquer correctement cette règle, il faut que je le sache. Mais on ne le précise pas. On se contente de nous donner deux exemples : minijupe et téléfilm (V. le prochain billet). Veut-on nous dire, sans vraiment le dire, que -i et sont les deux seules autres terminaisons possibles? Si oui, pourquoi ne pas le dire tout simplement?

Sur quoi se basera donc le francophone moyen — et à plus forte raison l’allophone qui apprend le français — pour décider que tel préfixe est bel et bien un élément savant et qu’en tant que tel il est visé par cette règle?… Mystère et boule de gomme.

  • Combien y a-t-il de préfixes savants?

Bien malin qui pourrait le dire. Et encore plus malin qui pourrait dire combien de mots ainsi préfixés s’écrivent avec trait d’union. Autrement dit, combien d’entre eux sont susceptibles d’être « rectifiés »? Si je me pose la question, c’est que les experts ne sont pas censés tout chambouler… Ces mots seraient-ils si rares?… On ne peut que le souhaiter. Mais on n’en sait rien.

L’idée de les dénombrer ne m’est pas venue à l’esprit, cette fois-ci. Et ce, pour une raison fort simple : ces éléments savants sont trop nombreux. Je le sais pour sûr, car j’ai, dans ma bibliothèque, le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant. Éléments et modèles de formation (4e éd., 1989), de Henri Cottez, publié dans Les Usuels du Robert. Cet ouvrage fait plus de 500 pages! Rien de moins.

Dans l’Introduction (p. IX), l’auteur nous dit :

 « [Tous ces critères de sélection une fois appliqués,] nous avons finalement retenu un peu plus de 2700 formants, dont la production est dès maintenant considérable, et la productivité illimitée. »

Il nous présente donc un peu plus de 2700 éléments savants, ou formants. Et ce n’est qu’une partie!… Oh là là, quelle abondance! Combien d’autres n’ont pas été retenus?… Se pourrait-il que, parmi ces derniers, il y en ait qui soient également visés par la règle A3?… Ça, on ne le saura jamais. Mais 2700, c’est déjà assez, pour ne pas dire trop. Surtout que le premier ministre ne veut pas que l’on chamboule trop la langue…

Comment alors concilier le fait qu’il y ait autant d’éléments savants avec l’exigence de ne pas « [altérer] le visage familier du français, [ni dérouter] tous ses usagers répartis sur la planète »? Cela pourra sembler, à certains, tenir de la quadrature du cercle. Mais ce n’est pas parce qu’il y a autant d’éléments savants que le nombre de mots à rectifier est du même ordre de grandeur, car ces 2700 éléments savants ne sont pas tous des préfixes. De plus, il y a assurément des mots ainsi construits qui s’écrivent déjà sans trait d’union. Qui n’ont donc pas besoin d’être « rectifiés ». Mais combien?… Ça, on ne le sait pas non plus. On nage dans l’incertitude la plus totale.1-

  • Est-ce que tous les mots dont le préfixe se termine en -o perdent leur trait d’union?

Même si la règle est formelle : « Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les composés d’éléments… », la réponse est non. On trouve le moyen d’y introduire, là encore, des exceptions.

Le G.V. nous informe que cette règle ne s’applique pas dans deux cas bien précis :

1- Le trait d’union est maintenu dans les mots où la soudure engendrerait une prononciation défectueuse, c’est-à-dire si a ou o est suivi d’un i ou u (pour éviter ai, ain, au, oi, oin, ou). Ex. : bioindustrie, hospitalouniversitaire.

J’imagine que toute autre suite de voyelles n’engendrerait pas de problème de prononciation. Si te n’est pas le cas, on l’aurait certainement précisé. Je pense, par exemple, à ée ou éé que l’on trouve dans télé-enseignement ou dans télé-évangéliste.

Ce problème de « prononciation défectueuse » ne nous est pas inconnu. Le G.V. y fait appel à la règle A2. Rappelez-vous, c’est pour cette raison que intra-utérin garde son trait d’union, mais pas intraabdominal.

Que l’on fasse la même réserve dans ce cas-ci n’a donc rien de surprenant. Bien au contraire, on doit se réjouir de voir les experts être conséquents avec eux-mêmes.

2- Le trait d’union est maintenu lorsqu’il sert à marquer une relation de coordination entre deux termes désignant des noms propres ou géographiques. Ex. : mythe gréco-romain, relations franco-russes, culture finno-ougrienne. 

Là, je dois vous avouer que ma compréhension n’est pas aussi immédiate que dans le cas précédent. Mais pas du tout. Pourquoi de tels mots ne pourraient-ils pas perdre leur trait d’union? Qu’ont donc de spécial les adjectifs gréco-romain ou franco-russe que n’ont ni agro-alimentaire ni socio-culturel, pour qu’on ne veuille « rectifier » que ces derniers? Mystère et boule de gomme. À la limite, je pourrais comprendre qu’on ne veuille pas enlever le trait d’union à finno-ougrien. Je dis bien à la limite, car les deux voyelles –oo– n’ont jamais causé de problème de prononciation (pensez à :alcool, coopération, cooccurrence, zoologie). Mais, dans franco-russe ou encore dans gréco-romain, il n’y a même pas l’ombre d’un hiatus. Alors… pourquoi? Cette décision me semble disons… arbitraire.

Ce n’est d’ailleurs pas, vous vous en doutez bien, la seule question qui me vienne à l’esprit. Les mots coordination, deux, noms propres ou géographiques me font également froncer les sourcils.

une relation de coordination 

Si le G.V. prend soin de préciser que les deux éléments du mot composé doivent, pour que le trait d’union soit maintenu, entretenir entre eux une relation de coordination, c’est que cette caractéristique est fondamentale. Que, dans le cas d’un autre type de relation, de subordination par exemple, le trait d’union devra être éliminé. Autrement dit, qu’un tel mot ne fera pas exception à la règle A3. C’est ce que je comprends de ce qui est écrit.

Il faut donc, pour appliquer correctement cette règle, savoir distinguer une relation de coordination d’une relation de subordination. Soit. Mais est-ce à la portée de tous? Je n’en suis pas convaincu.

Coordination   vs   Subordination

On reconnaît généralement qu’il y a coordination quand on peut placer entre les deux termes  la proposition « qui est » ou son équivalent « et ».  Par exemple, un wagon-restaurant, c’est un wagon qui est aussi un restaurant; c’est à la fois un wagon et un restaurant. Un chou-fleur, c’est un chou qui est en fleurs, etc. Établir qu’il y a coordination peut, à première vue du moins, sembler un jeu d’enfants, mais tel n’est pas toujours le cas. Encore moins, quand on fait entrer dans la danse les restrictions mentionnées dans la règle : élément savant, terminé en o.

Sauriez-vous dire, par exemple, quelle est la nature de la relation (coordination ou subordination?) entre les deux éléments des mots composés suivants : oligo-élément, radio-cobalt, radio-taxi, latino-américain, canado-haïtien, canado-américain, ou encore taxi-brousse, surdi-mutité? Si vous en êtes incapables, la règle A3, telle que formulée, ne vous sera d’aucune utilité. Vous ne saurez pas si ces mots doivent conserver ou non leur trait d’union. Autrement dit, vous risquez de faire autant de fautes qu’auparavant! À moins que…

À moins qu’on ait, sans le claironner, décidé de maintenir également le trait d’union dans les mots où la relation est une subordination. Si tel est le cas, comment pourrait-on expliquer que le G.V. prescrive son maintien uniquement dans les cas de relation de coordination? Cela n’aurait aucun sens. À moins que le G.V. ait lui aussi de la difficulté à distinguer les deux types de relation. Est-ce seulement possible? Rien ne nous interdit de le penser. Il suffit d’en faire la preuve.

Le problème que je soulève ici n’est pas que théorique. Voyez par vous-mêmes. Dans [frontière] canado-américaine, il s’agit, à ne pas en douter, d’une coordination. On parle ici de la frontière du Canada qui est aussi celle des États-Unis; c’est la frontière du Canada et des États-Unis. Mais dans [collège] canado-haïtien, on ne peut pas en dire autant. Il ne s’agit pas d’un collège situé au Canada ET en Haïti, mais bien d’un collège haïtien (établi en Haïti) dirigé par des religieux canadiens (originaires du Canada). Il n’y a là aucune coordination. Il s’agit bel et bien d’une subordination, et, dans un tel cas, le trait d’union devrait, en théorie, disparaître.

Ces deux exemples prouvent hors de tout doute que ce n’est pas parce que les adjectifs canado-américain et canado-haïtien commencent par le même élément savant que la relation entre les deux termes est dans les deux cas de même nature. Chaque cas est particulier. Chaque cas doit être analysé attentivement avant de décider quoi que ce soit. Dans [frontière] canadoaméricaine, le trait d’union devrait être maintenu (exception à la règle A3); dans (collège) canado-haïtien, il devrait être enlevé. Simple, n’est-ce pas? Euh!…

Vous avez de la difficulté à vous y retrouver?… Vous n’êtes pas les seuls… Même le G.V. semble avoir quelques difficultés à distinguer les deux types de relation. En voici la preuve.

Dans relations franco-russes (exemple cité), on est manifestement en présence d’un cas de coordination; il s’agit bel et bien des relations entre la France et la Russie. Le trait d’union doit donc être maintenu.  C’est donc une exception à la règle A3.

Dans association franco-ontarienne, je comprends, sans avoir besoin d’explications, qu’il s’agit non pas d’une association de Français et d’Ontariens, mais bien d’une association de francophones ontariens (i.e. d’Ontariens dont la langue maternelle est le français). L’élément savant franco– n’a donc pas dans franco-ontarien le même sens que dans franco-russe. Il ne signifie pas « de France », mais bel et bien « qui parle français ». Et chacun sait qu’on peut parler français sans être Français. Dans de tels cas, il ne s’agit donc pas d’une relation de coordination, mais bel et bien d’une relation de subordination. Et à ce titre, son trait d’union devrait être enlevé, comme le veut la règle. Soit. Mais…

Mais le G.V. nous dit, presque en catimini, qu’il faut l’y maintenir! Je dis en catimini, parce que ce n’est qu’à la page 113 qu’on l’apprend. N’aurait-on pas pu nous le dire plus tôt? Sans doute. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait?… Se pourrait-il que ce soit par incapacité de différencier les deux types de relation?…  Je dois vous avouer que, malgré tout, je n’y vois pas vraiment d’objection. Imaginez seulement que l’on veuille parler de l’association des francophones de Terre-Neuve-et-Labrador et que l’on soit obligé, parce qu’il s’agit d’une relation de subordination, d’enlever les traits d’union! Cela donnerait l’association francoterreneuvienneetlabradorienne!  OUF!… Là, je crierais, haut et fort : « De grâce, maintenons les traits d’union. Faisons une exception à l’exception. » Soit. Dans ce cas-ci, la démonstration est claire. Il faut dire que j’ai choisi un cas extrême. Mais faut-il pour autant généraliser et maintenir le trait d’union dans tous les cas de subordination? Même quand il n’y a que deux termes? Là, c’est pousser un peu trop loin, compte tenu de ce que nous dit la règle.

Ce qui me fait froncer les sourcils, ce n’est pas tant le fait qu’on veuille maintenir le trait d’union dans le cas d’une relation de subordination [en français on n’en est pas à une exception près!], quand l’exception n’est censée concerner que les cas de coordination (même si cela est contradictoire), mais bien plutôt la façon dont le G.V. justifie la graphie de franco-ontarien (et de tous les autres mots ainsi préfixés) :

« Exception A3 : pas de soudure (relation de coordination) ».

De coordination?… Vraiment?… J’aimerais bien que l’on m’explique la coordination, que je ne vois vraiment pas. Pour moi, chaque fois que franco– veut dire francophone et non de France, j’y vois une subordination. Aurais-je donc tout faux?… Ou est-ce le G.V. qui….?

Le problème des exceptions pourrait même être encore plus complexe. Je m’aventure peut-être un peu trop, mais je ne serais pas surpris que les experts n’en soient pas conscients.  Je m’explique. Étant donné le manque notoire d’uniformité dans la graphie des mots français, se pourrait-il qu’en 1990 des mots commençant par un élément savant s’écrivent sans trait d’union même si le lien est une coordination (ou l’inverse avec trait d’union même si le lien est une subordination), ce qui contreviendrait à la règle? Une telle éventualité a de quoi donner le vertige, car il y aurait d’autres exceptions à l’exception.

Tout compte fait, j’aime mieux ne pas trop y penser…, car ça devient de moins en moins simple de ne pas faire de fautes.

une relation de coordination entre deux termes…

Ne feraient donc exception, nous dit le G.V., que les mots composés de deux termes… (i.e. n’ayant qu’un seul trait d’union). Ex. : mythe grécoromain, relations francorusses, culture finnoougrienne. Ces mots faisant exception à la règle, ils ne perdent pas leur trait d’union. Soit.

Mais pourquoi uniquement les composés de deux termes? Pourquoi pas les composés de… trois termes?

Cette question du nombre de termes dans un mot composé n’est pas nouvelle. Elle refait pour ainsi dire surface. En effet, il en a été question à la règle A1, où il est dit que cette règle « ne concerne pas les mots composés de plusieurs éléments […] ». Entre-deux-guerres ne voit pas sa graphie changer (il est composé de trois éléments), mais entredeux, lui, perd son trait d’union (il est composé de deux éléments)! Simple, n’est-ce pas? Oui, mais…

Mais cela n’a pas empêché les experts d’enlever les traits d’union, de « rectifier » va-nu-pieds et boute-en-train en vanupied et boutentrain, des mots pourtant composés de trois éléments. Les experts devaient avoir une bonne raison de le faire, mais ils ne nous en ont jamais fait part. Eux seuls la connaissent! Et nous, nous sommes pris avec les exceptions!!

Et dans cette règle A3, on voit réapparaître cette même restriction : uniquement les mots composés de deux termes devront conserver leur trait d’union. Ceux de trois termes ne feront pas exception. Ils perdront leurs traits d’union. C’est ce qui est écrit. Et c’est ce qui me fait froncer les sourcils. J’y vois un manque de cohérence.

En effet, pourquoi, dans francorusse (composé de deux termes), faut-il maintenir le trait d’union si, dans otorhinolaryngologiste (composés de trois termes), il faut les enlever? Je vous avoue ne rien y comprendre.

Supposons pour les besoins de la cause que l’Europe et les pays d’Amérique latine signent une entente commerciale. [Je n’ai pas voulu parler d’une entente avec les États-Unis, de crainte que mon exemple ne tienne plus demain!] On serait alors en droit de parler des relations…  euro-latino-américaines. Pas question ici d’écrire eurolatinoaméricaines! Le G.V. l’interdit. Pour être honnête avec vous, je préfère le voir avec ses traits d’union, ne serait-ce que pour en simplifier la lecture. Mais qu’a donc oto-rhino-laryngologiste que n’a pas euro-latino-américain? Ou pourquoi puis-je écrire otorhinolaryngologiste, mais pas eurolatinoaméricain? Serait-ce parce que le premier est un nom et le second un adjectif? Si tel est le cas, c’est vraiment se perdre dans des subtilités, c’est du pinaillage, dans toute la force du terme. Ou serait-ce pour une tout autre raison bien fondée, mais gardée secrète? Si elle n’est pas fondée, elle ne peut être qu’arbitraire! Et qui dit arbitraire dit exception! Mais les exceptions, n’est-ce pas précisément ce que les experts ont pour mandat de faire disparaître?…

entre deux termes désignant des noms propres ou géographiques 

Est-ce que les deux éléments de formation de gréco-romain, franco-russe ou encore de finno-ougrien sont des noms propres ou géographiques?

Assurément pas. On m’a appris que le nom que possède en propre une personne ou qui la caractérise s’écrit avec une majuscule (ex. : Marguerite Deschamps, Pierre Vadeboncoeur, un Anglais, une Mexicaine). De même qu’un nom désignant en propre une réalité géographique (ex. : le Québec, la Belgique, la Manche, les Alpes).

 Si gréco-romain, franco-russe, finno-ougrien n’ont pas de majuscules, c’est que ce ne sont pas des noms propres. Ce serait plutôt des adjectifs dérivés de noms propres. C’est peut-être ce qu’on a voulu dire mais on l’a mal dit. Qui ne connaît pas la France (franco-), la Grèce (gréco-), la Russie (-russe)? Et peut-être aussi la Finlande (finno-)? Mais à quoi fait référence –romain?… Sans doute à l’ancienne Rome et à son empire. Soit. Mais qu’en est-il de –ougrien?… Là, je donne ma langue au chat. D’après le Petit Robert, ougrien ne s’emploie que dans « langues ougriennes » : groupe de langues de Sibérie apparentées au hongrois. Je n’y vois ni nom propre, ni adjectif dérivé d’un nom propre. Dois-je en conclure que finno-ougrien ne répond pas à la condition imposée? Si oui, pourquoi faudrait-il lui garder son trait d’union?… Si non, pourquoi l’utiliser comme exemple?…

Une dernière question. Pourquoi faut-il que seuls les adjectifs « désignant des noms propres ou géographiques » fassent exception (2), i.e. qu’ils conservent leur trait d’union? Qu’ont donc de si spécial franco-russe ou gréco-romain pour qu’on ne veuille pas les « rectifier »? Je l’ignore complètement. Dépourvus de leur trait d’union, ils ne me semblent pourtant ni plus ni moins bizarres que agroalimentaire ou socioculturel.

Ce que je sais par contre, c’est que je devrai me rappeler, à défaut de quoi je me ferai taper sur les doigts, que ce ne sont pas tous les mots composés de deux éléments savants liés par un trait d’union qui voient leur graphie « rectifiée ». Que certains, qui sont mal identifiés, doivent le conserver. Sans que l’on sache trop pourquoi.

Et dire qu’on prétend simplifier l’apprentissage du français!

Comme la règle A3 ne précise pas clairement quels sont les éléments savants visés, — elle se contente de dire qu’ils se terminent « en particulier en –o » —, j’en viens, bien malgré moi, à accorder une attention toute particulière aux exemples cités. Dans l’espoir d’apprendre d’eux ce que ne dit pas clairement la règle. Et surtout de ne leur faire dire rien d’autre que n’a voulu dire, sans le dire, le G.V. Comme vous le verrez, ce n’est pas une mince tâche.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 (1)  On distingue trois types d’éléments (ou affixes) pouvant servir à construire un nouveau mot : le préfixe (i.e. celui que l’on met avant le radical) : /mêler, re/faire; l’infixe  (i.e. celui que l’on insère dans le radical) : boit/ill/er,  mâch/ouill/er; et le suffixe  (i.e. celui que l’on met après le radical) : hépat/ite, jardin/et.

(2)  Nous verrons dans le prochain billet que d’autres distinctions sont à faire. Question de nous compliquer un peu plus l’existence. Alors qu’on est censés nous la simplifier…

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Nouvelle orthographe et trait d’union (5 de …)

L’emploi du trait d’union

La règle A2

– 5-

               Admettre que la règle A1 facilite l’apprentissage du français exige une foi inébranlable, pour ne pas dire aveugle (Voir ICI). Certes, elle modifie, ou « rectifie », la graphie de certains mots, mais elle laisse en place des exceptions, quand elle n’en crée pas d’autres. Exceptions que le Conseil supérieur a reçu pour mandat de faire disparaître. C’est dire que celui pour qui la graphie des mots construits avec contre– et entre– est à la source de ses déboires en dictées, celui-là devra, je le crains, prendre son mal en patience.

La question qui se pose maintenant est de savoir si les quatre autres règles (A2 A5) que nous présente le Grand Vadémécum (G.V.), elles, facilitent vraiment l’apprentissage du français; si elles répondent au souhait formulé par le premier ministre. Voyons voir.

Règle A2

Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les composés de extra-, infra-, intra-, ultra- (comme dans les composés de co-, sur-, supra-, qui sont déjà soudés).

Dans cet énoncé, trois éléments (mis en vert) attirent tout particulièrement mon attention.

les :       Cette règle, tout comme la règle A1, s’applique à tous les mots ainsi préfixés. Son libellé ne laisse place à aucune autre interprétation : le trait d’union disparaît « dans les composés de… ». Non pas « dans des mots composés de… ». Soit. Mais n’en disait-on pas autant à la règle A1? Alors…

extra-, infra-, intra-, ultra– :   Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué, mais, même si cela n’est pas précisé, ces 4 éléments sont des préfixes. Tout comme contre– et entre– dans la règle A1. Mais cette fois-ci, le préfixe, au lieu d’être une préposition (élément de formation qui, de par sa nature, peut s’utiliser seul), est un élément de formation sans existence propre (1). Selon Goosse du moins, mais pas selon Grevisse [Voir note (8) dans le précédent billet.]  Est-ce la raison pour laquelle on en a fait une règle à part?… Je ne saurais dire. De plus, cette énumération est close. Donc, seuls les mots composés de ces 4 préfixes font l’objet d’une « rectification ». Pourquoi uniquement ces quatre-là?…

comme    Pour ce qui est de la parenthèse que le G.V. ajoute à la fin de l’énoncé : (comme dans les composés de co-, sur-, supra-, qui sont déjà soudés), j’y vois une  justification. Ai-je raison ou tort de penser cela?

Comme vous pouvez le constater, la lecture de cette règle soulève chez moi quelques interrogations. Et ce ne sont pas les seules. En voici quelques autres.

a) Est-il vrai que les mots ainsi préfixés sont très souvent mal écrits?

Même si cela n’est pas dit — et encore moins démontré —, le fait que le Conseil supérieur, aidé d’experts, recommande d’en changer la graphie, nous force à admettre que tel devrait être le cas; que, si l’usager fait très souvent des fautes en écrivant ces mots composés — au point qu’une « rectification » s’impose! —, ce ne peut être qu’en raison d’un manque flagrant d’uniformité dans leur graphie, du fait que certains de ces mots s’écrivent avec trait d’union et d’autres sans trait d’union, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Mais rien de tout cela n’est documenté. Il faut donc croire sur parole.

b) En 1990, combien y a-t-il de mots construits avec les préfixes extra-, infra-, intra-, ultra– susceptibles de voir leur graphie « rectifiée », i.e. perdre leur trait d’union? La majorité ou la minorité?

Il y a, dans le Petit Robert 1990, 12 mots composés de extra qui doivent s’écrire sans trait d’union (extragalactique, extrajudiciaire, extrasystole…) et 12 avec trait d’union (extrafort, extralégal, extrasensible, extrautérin…). Autrement dit, moitiémoitié! On ne peut donc parler ni de majorité, ni de minorité! Mais il y a un autre mot, un seul, qui fait bande à part, c’est extra()terrestre. Lui, peut s’écrire avec ou sans trait d’union.

  • Pourquoi puis-je écrire extra()terrestre avec ou sans trait d’union, mais pas extrasystole ni extrafort?…
  • Pourquoi dois-je écrire extralégal, s’il me faut écrire extrajudiciaire?…
  • Pourquoi dois-je écrire extraparlementaire, s’il me faut écrire extragalactique?…

L’USAGE, diront certains. Un bien curieux usage, ne trouvez-vous pas? N’y a-t-il pas là tout ce qu’il faut pour faire des fautes; tout ce qu’il faut pour souhaiter ardemment qu’on y mette un peu d’ordre?… Je réponds oui sans hésitation. Mais ne vous méprenez pas, le fait de reconnaître la nécessité d’intervenir ne signifie pas que j’accepte aveuglément la recommandation que les experts ont avancée. Il me faut l’évaluer avant d’opiner du bonnet. Ce n’est pas parce qu’on dit quelque chose que je dois le croire. Je suis plutôt du genre sceptique.

Les 6 mots composés de infra que contient le Petit Robert 1990 s’écrivent tous sans trait d’union. Aucun mot n’a donc besoin d’être « rectifié ». Pourquoi alors les experts ont-ils inclus infra– dans leur liste? Euh!… Serait-ce parce que infra()sonore s’écrit, lui, avec ou sans trait d’union?… Peut-être. Supposons que tel est bien le cas, comment peut-on justifier la présence, facultative, du trait d’union dans infra()sonore quand le substantif correspondant, infrason, n’en prend pas? Euh…! Parce que, diront certains, ce mot s’est déjà écrit infrason (Petit Robert, 1967). Soit. Mais ce mot a perdu son trait d’union depuis au moins 1977 (Petit Robert dixit). Pourquoi alors l’adjectif ne l’a-t-il pas perdu lui aussi?… Parce que les régents l’ont ainsi décidé ou parce que l’USAGE le voulait ainsi?… À vous de choisir. Il faudra attendre la parution du Nouveau Petit Robert, en 1993, pour voir infrasonore (avec trait d’union) devenir fautif. À partir de ce moment-là, la seule et unique graphie admise est infrasonore! L’adjectif a donc perdu son trait d’union une vingtaine d’années après que infra-son eut perdu le sien! Il en a mis du temps! Mais mieux vaut tard que jamais!

Sur les 13 mots composés de intra, 3 seulement s’écrivent, en 1990, avec trait d’union (intraatomique, intramuros et intrautérin). La rectification proposée ne toucherait donc qu’une minorité de mots ainsi construits. Je vous le dis immédiatement : seulement deux de ces trois mots sont de fait visés, mais aucun d’entre eux n’a encore perdu son trait d’union, du moins selon le Petit Robert 2018! Est-ce l’USAGE qui tarde à s’imposer ou le Robert qui veut s’imposer?…

Sur les 19 mots composés de ultra, il y en a 9 qui s’écrivent sans trait d’union; 6 avec trait d’union et 4 avec ou sans trait d’union : ultra(-)marin, ultra(-)son,  ultra(-)sonique et ultra(-)violet. Pourquoi seulement ces quatre-là? Serait-ce encore l’USAGE?… Soit dit en passant, la paire ultra-son et ultra-sonique est homogène (les deux prennent le trait d’union) contrairement à celle de infrason et infra(-)sonore, dont il a été question précédemment.

Il y en a donc 10 (6 + 4) sur 19 qui verront leur graphie « rectifiée ». La moitié + 1. La majorité donc. Mathématiquement parlant, mais pas politiquement parlant, dirait  Stéphane Dion.

Il y a effectivement un manque flagrant d’uniformité dans la graphie de ces mots. Donc une forte probabilité de ne pas mettre de trait d’union là où il en faut un, ou vice-versa. Autrement dit de faire une faute en les écrivant. D’où la nécessité d’intervenir…

Bref, sur les 63 mots construits avec ces 4 préfixes, 27 (ou 43 %) voient leur graphie « rectifiée ». On ne veut pas tout chambouler, mais on « rectifie » tout de même presque la moitié d’entre eux!

c) Pourquoi les experts ont-ils jeté leur dévolu uniquement sur ces quatre préfixes?

Si les experts veulent nous dire que seul l’emploi de extra-, infra-, intra-, ultra– pose problème (ces 4 préfixes formeraient une liste close), ils ne s’y seraient pas pris autrement. Dans le cas contraire, ils auraient mis, après ultra-, des points de suspension ou un etc., ou encore intercalé la locution par exemple. Mais ce n’est pas ce qu’ils ont fait. La lecture que j’en fais est donc correcte : la règle ne concerne que ces 4 préfixes. Il y en a pourtant bien d’autres qui sont obligatoirement suivis d’un trait d’union. Et les mots ainsi composés gagneraient peut-être, eux aussi, à être « rectifié ». Je pense, par exemple, à demifrère, nonlieu, avantcoureur, semiprécieux,  supergrand, etc. Que faire d’eux?… Il n’est pas question ici de les modifier. Cela viendra peut-être. Qui sait?…

d) Pourquoi ne pas avoir ajouté ces préfixes à ceux de la règle A1?

Serait-ce que le G.V. veut présenter tous les cas de « rectification » d’une manière plus pédagogique que ne le fait le Rapport? Que, pour ce faire, il a regroupé ces 4 préfixes en une règle distincte parce qu’ils partagent une même caractéristique, à savoir une terminaison en -a : extra, infra, intra, ultra-?… Ce serait, j’en conviens, un excellent moyen mnémotechnique. Mais est-ce vraiment la raison?… Il faudrait, pour en être sûr, savoir exactement ce que les experts avaient à l’esprit.

Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que tous les autres préfixes se terminant en a soient déjà soudés au second élément de formation. Qu’il n’y ait pas d’exception. En effet, on ne peut prétendre simplifier la langue si des exceptions ne cessent de se pointer le bout du nez, ici et là. Voyons donc ce qu’il en est dans ce cas-ci.

Vérification faite, aucun mot composé de ces autres préfixes (par ex. contra, juxta, méga, méta, para, supra ou encore hexa-, octa-, penta-, téra) ne prend, en 1990, de trait d’union. La preuve est donc faite, diront certains…  Ne tirons pas de conclusion trop hâtive. Ce n’est pas parce que mon hypothèse se vérifie, qu’elle est nécessairement vraie. Ce n’est pas moi qui ai rédigé cette règle, ce sont des experts. Voyons ce que, eux, disent.

Le G.V. ajoute, entre parenthèses, à la fin de la règle : (comme dans les composés de co-, sur-, supra, qui sont déjà soudés.) Je l’ai dit précédemment, cette affirmation ressemble étrangement à une « justification » : on doit enlever les traits d’union dans les mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra– parce que les mots composés de co-, sur-, supra– n’en contiennent pas; ces derniers sont déjà soudés! C’est donc dire que, contrairement à ce que je pensais, la présence d’un -a final n’a rien à voir avec l’existence de la règle A2. Mon hypothèse ne tient pas la route. Mais celle du G.V., elle, tient-elle la route? Voyons voir.

L’argument qu’il avance peut sans doute convaincre l’usager moyen, dit parfois lambda, mais certainement pas un esprit sceptique. Je m’explique. L’argumentation utilisée est biaisée. Fortement biaisée. Pour ne pas dire vicieuse. C’est comme dire que le chat est un mammifère parce que le chien, le cheval, la girafe, l’opossum sont des mammifères! Je regrette, mais ce n’est pas parce que le chat est un mammifère que le chien en est obligatoirement un. Il n’y a aucune relation de cause à effet. Le prétendre ne démontre absolument rien. Il ne fait que mettre en évidence un vice de raisonnement. (2)

Prétendre que les mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra– devront dorénavant s’écrire sans trait d’union parce que les mots composés de co-, sur, supra n’en prennent pas, c’est, mutatis mutandis, recourir au même genre de raisonnement. Vicieux. Pourquoi fait-on appel aux mots composés de co-, sur-, supra-?… Parce que ces mots font l’affaire. Ils s’écrivent tous, nous dit-on, sans trait d’union; ils sont déjà tous soudés! Même si cela était vrai — ce que je n’ai pas vérifié —, ça ne me convainc pas du tout, car les experts auraient pu, de manière aussi peu convaincante, avec le même genre d’argument, soutenir le contraire, dire que tous ces mots devront s’écrire avec trait d’union (comme les mots composés de sous qui ne sont pas soudés). Mais ils ne l’ont pas fait. En fait, ils ne le pouvaient pas, car cela serait allé à l’encontre de leur recommandation : enlever le trait d’union. La logique dont font preuve ici les experts ne tient donc pas la route, elle non plus.

Conclusion : il faut enlever le trait d’union aux mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra-, parce que… les experts en ont décidé ainsi! Ou pour toute autre raison non déclarée.

e)   Les experts prévoient-ils des exceptions à cette règle, comme ils en ont prévu à la règle A1?

Il nous faut,  dit la règle A2, remplacer le trait d’union par une soudure. Et les exemples cités dans le G.V. à  l’appui de cet énoncé sont : extraterrestre, infrason, intraoculaire, ultraviolet.

Malgré les apparences, ces 4 exemples ne sont pas tous également pertinents, pas tous également convaincants. Il en est qui me semblent fort mal choisis.

Par définition, un exemple sert à illustrer un énoncé, un propos. Je lis donc ces exemples de la façon suivante : ces 4 mots devront dorénavant s’écrire sans trait d’union parce qu’ils s’écrivent avec trait d’union (avant la publication du Rapport). Mais ma lecture est fausse ou n’est pas tout à fait vraie. Je m’explique.

D’après le Petit Robert de 1990, extraterrestre et ultraviolet peuvent s’écrire avec ou sans trait d’union; il ne s’agit donc, ici, que d’une semirectification, ou demirectification (nous verrons dans un prochain billet s’il faut ou non enlever le trait d’union à ces mots).

Pour ce qui est de infrason, c’est un exemple mal choisi; il s’écrivait déjà sans trait d’union, depuis au moins 1977. Il n’a donc pas besoin d’être « rectifié ». Il n’illustre donc pas la règle. Pourquoi alors le donner en exemple? J’ai l’impression qu’on enfonce une porte ouverte!

Quant à intraoculaire, il ne figure pas dans le Petit Robert (autre exemple mal choisi). Soit dit en passant, il n’y figure toujours pas dans l’édition de 2018! Sans doute parce que c’est un terme médical et que les termes de spécialité tardent, non sans raison, à faire leur entrée dans les dictionnaires courants. Pourquoi utiliser intraoculaire comme exemple s’il ne fait pas partie du vocabulaire courant?… Parce qu’il pourrait bientôt faire son entrée dans le Petit Robert?… Si tel est le cas, cet exemple en est un… par anticipation. Ou parce que le Larousse en ligne l’inclut dans sa nomenclature?… Même si cela est vrai, sa présence n’est pas pour autant plus pertinente que celle de infrason, car intraoculaire ne s’est jamais écrit autrement que sans trait d’union! (3) Encore ici, on enfonce une porte ouverte!

Les experts auraient dû choisir un exemple plus convaincant que intraoculaire, i.e. un mot qui s’écrivait avec trait d’union et qui devra dorénavant s’écrire sans trait d’union. Mais ce n’est pas ce qu’ils ont fait. Il faut dire que leur choix était plutôt limité. Dans le Petit Robert de 1990, il n’y en a, nous l’avons déjà dit, que trois : intra-atomique, intra-muros et intra-utérin. Ils auraient pu, pour être plus convaincants, choisir l’un d’entre eux. D’ailleurs, ils recommandent d’écrire : intraatomique, intramuros. Mais pas intrautérin (vous devinez certainement pourquoi). Chose étonnante, en 2018, ces trois mots s’écrivent toujours, du moins selon le Petit Robert, avec trait d’union! Ces « rectifications » n’ont donc pas trouvé grâce aux yeux des lexicographes qui travaillent pour cette maison d’édition! Pour ce qui est de l’harmonisation orthographique des dictionnaires, il faudra repasser. Encore et toujours repasser.

A-t-on prévu des exceptions à cette règle, nous demandions-nous? La réponse est OUI. Feront exception toutefois, nous dit le G.V., les mots où la disparition du trait d’union « engendrerait une prononciation défectueuse », c’est-à-dire ceux où le -a final du préfixe serait immédiatement suivi d’un i ou d’un u. Car ce i, tout comme ce u, qui en présence d’un trait d’union se prononce séparément du -a, doit continuer d’en faire autant. Les deux voyelles a-i et a-u forment dans ces mots un hiatus et non un digramme (comme cela est le cas dans mais, vain, auberge, sauter). En 1990, ces exceptions ne sont vraiment pas légion. Il n’y en a en fait que deux : intrautérin et extrautérin. Les autres mots mentionnés dans le G.V. (intra-individuel, intra-institutionnel, intra-image) ne figurent pas encore dans les dictionnaires courants. C’est disons… par anticipation que ces mots sont cités en exemples. Autrement dit, c’est la graphie que devront avoir ces mots quand ils seront entrés dans l’usage, l’usage courant, cela va sans dire. Parce qu’actuellement l’usage, non encore consigné dans les dictionnaires, mais relevé sur la Toile, nous en fait voir de toutes les couleurs. J’y ai trouvé  intra institutionnel, intra-institutionnel et même intrainstitutionnel!

Mais on devra remplacer le trait d’union par une soudure dans les mots où le -a final du préfixe sera suivi, après disparition du trait d’union, de la voyelle a, e ou o, parce que les suites a-a, a-e et a-o ne forment pas des digrammes .  C’est pourquoi il faudra dorénavant écrire, selon le G.V., intraatomique ou encore intraoral tout comme on écrit extraordinaire. L’adjectif intraoral n’existant pas dans les dictionnaires courants, c’est encore… par anticipation qu’on le donne comme exemple. En supposant évidemment que ce mot fera un jour son entrée dans la langue française, ce qui n’est pas assuré. (4)

Pour terminer, une dernière question.

f)  Pourquoi le Conseil supérieur n’a-t-il pas étendu sa « rectification » aux mots composés, par exemple, de hyperou de superqui, comme ultra, servent à exprimer l’idée de renforcement? Est-ce parce qu’ils ne se terminent pas par un -a?…

Il nous faut, encore ici, spéculer, car, comme toujours, les explications brillent par leur absence. Serait-ce qu’aucun mot ainsi préfixé ne prend de trait d’union? Peut-être, mais vérifions bien avant de nous prononcer. Vaut toujours mieux protéger ses arrières.

Il est vrai qu’en 1990 on ne trouve, dans le Petit Robert, aucun mot composé de hyper– qui s’écrive avec trait d’union. On doit écrire hyperacidité, hypercorrect, hypermotivé, hypernerveux, etc. On doit aussi écrire superbénéfice, supercarburant, superchampion, superfécondation, superfin, superfluide, supernova, etc. La règle ne peut donc s’appliquer dans ces cas; il n’y a aucun trait d’union à enlever. D’où sans doute le silence des experts.

La preuve est faite, direz-vous. Pas tout à fait. Il y a, parmi ces derniers, quelques rares exceptions, 4 en fait, qui s’écrivent avec trait d’union : supergrand, superhuit, superléger et superpréfet! Il y a là, à ne pas en douter, matière à « rectification ». Du moins, selon moi. En effet, pourquoi dois-je écrire superfin, superfluide, supernova si je dois écrire supergrand, superléger…? Pourquoi ne pas leur enlever, à eux aussi, le trait d’union… et ainsi faire disparaître ces exceptions qui rendent l’apprentissage du français si ardu? Je me le demande… Mais le Conseil supérieur, lui, n’a apparemment pas jugé bon d’intervenir. À moins qu’il n’y ait pas pensé. Si tel est le cas, nous serions face à un autre cas d’interventionnisme à courte vue.

Même si le Conseil ne s’est pas intéressé à ces 4 mots, cela n’a pas empêché le Petit Robert de s’en mêler, après 1990. Il a sans doute voulu, selon la formule consacrée, « refléter » l’USAGE, un usage qui varie non seulement en fonction du mot considéré, mais aussi, vous l’aurez deviné, en fonction du dictionnaire consulté. (5) Un phénomène déjà bien documenté.

On pourrait aussi se demander si le silence entourant la graphie des mots commençant par le préfixe inter– qui, comme intra– et extra-, sert à indiquer l’emplacement, tient au fait qu’en 1990 aucun mot ainsi construit ne prend de trait d’union. Vérification faite, c’est bel et bien le cas. Il y en a déjà eu, mais c’était voilà bien longtemps. Je pense à inter-ars et inter-utéroplacentaire, que l’on trouve dans le Littré (1872-1877). Mais ces deux mots ne figurent plus dans les dictionnaires courants depuis belle lurette. Nous pouvons donc dire, sans risque de nous tromper, qu’aucun mot ayant inter– comme préfixe n’a besoin d’une  « rectification ». D’où, sans doute, le silence des experts.

Somme toute, que penser de la règle A2? Simplifie-t-elle vraiment l’apprentissage du français? Si oui, le fait-elle mieux que la règle A1? On pourrait peut-être dire oui. Mais ce ne serait que du bout des lèvres. Chose certaine, la présentation qu’en fait le G.V. n’est pas convaincante. La logique n’y est pas. Mais comme il y a encore des mots qui font exception, qui gardent leur trait d’union, répondre non est à envisager sérieusement.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Ces 4 éléments, ou préfixes, ont, avec les années, acquis leur autonomie : extra s’utilise à l’occasion comme nom ou adjectif; infra, comme adverbe; ultra, comme nom ou adjectif; et intra, comme nom, à l’époque où existaient encore les examens intra-semestriels, i.e. dans mon jeune temps.

(2)   Il y a un autre vice de raisonnement auquel on recourt parfois.  Mais de façon bien involontaire. Quand on le fait, c’est par ignorance. Par exemple, dire que tous les mammifères sont des animaux terrestres, c’est qu’on ignore qu’il existe des mammifères volants (ex. la chauve-souris) ou encore des mammifères marins (ex. la baleine). Autrement dit, l’ignorance de l’existence des autres types de mammifères ne rend pas pour autant l’affirmation de départ vraie. Il sera toujours faux de dire que tous les mammifères sont des animaux terrestres. Laissons les déclarations ex cathedra aux autres.

 (3)   Dans le Dictionnaire médical (L. Manuila, A. Manuila, M. Nicoulin, 4e éd., 1991, [choisi parce qu’il est contemporain du Rapport, publié en 1990; ne faut-il pas comparer des comparables?], on ne trouve aucun mot composé de intra– qui s’écrive avec un trait d’union, sauf intra-artériel, intra-articulaire, intra-auriculaire et intra-utérin. Vous devinez, j’en suis sûr, pourquoi ces mots font exception. Et deux autres qui s’écrivent sans trait d’union ET sans soudure. Ce sont deux locutions latines, intra partum et intra vitam, qui ne feront jamais partie de la nomenclature d’un dictionnaire courant, j’en mettrais ma main au feu! Alors, oublions-les.

Utiliser intraoculaire comme exemple d’application de la règle A2 est donc tout à fait inapproprié. Ce mot, et tous ses congénères ou presque, s’écrivaient déjà sans trait d’union. Ils ne peuvent donc pas se le voir enlever puisqu’ils n’en ont jamais eu. C’est l’évidence même.

Et cette absence de trait d’union dans les termes médicaux commençant par intra- ne date pas des années 1990. Elle s’observait déjà voilà plus d’un siècle. Dans le Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, d’Émile Littré (17e éd., Librairie J.-B Baillière et Fils, Paris, 1893), on constate que l’USAGE est déjà bien établi. Les seuls termes où le trait d’union est de rigueur, c’est, faut-il s’en étonner, intra-abdominal, intra-arachnoïdien, intra-utérin et intra-utriculaire. Tous les autres, comme intracapsulaire, intrahépatique, intralobulaire, intramusculaire, intravasculaire, s’écrivent, eux, sans trait d’union. Leur graphie n’a donc aucun besoin d’être « rectifiée », n’en déplaise aux experts.

(4)  Le mot intraoral ne se trouve dans aucun dictionnaire français courant. Pas même dans un dictionnaire médical. Est-ce que intraoral, terme de spécialité, fera un jour son apparition dans la langue médicale, comme le laisse entendre le G.V.? Je me permets d’en douter. On le trouve certes dans le International Dictionary of Medicine and Biology (Vol. II, John Wiley & Sons, 1986), au sens de « Within the mouth », mais c’est un dictionnaire anglais.

Tout traducteur médical en formation apprend très tôt que l’adjectif anglais oral ne se rend pas systématiquement par l’adjectif français oral. C’est un faux ami, i.e. un « terme d’une langue étrangère qui présente une ressemblance graphique ou phonique avec un terme de la langue maternelle, mais ne possède pas le même sens ». À preuve :

  • Oral route         :   par voie orale, per os
  • Oral hygiene     :   hygiène bucco-dentaire
  • Oral mucosa      :  muqueuse buccale
  • Oral solution     :   solution buvable.

(5)   Trois ans après la parution du fameux Rapport, supergrand perd son trait d’union. Ce mot ne s’écrit plus, d’après le Petit Robert 1993, que d’une seule façon : supergrand. L’évolution dans ce cas-ci a été très rapide. Pour ne pas dire brutale. Elle s’est faite à la vitesse de l’éclair! Et  sans aucune hésitation, i.e. sans qu’à un moment donné les deux graphies n’aient été admises dans la langue!

Dans le cas de superléger, l’évolution est plus lente, pour ne pas dire normale. La graphie de ce mot passe, comme qui dirait, par une période d’hésitation, ou de tolérance. En 1993, l’emploi du trait d’union est devenu facultatif. On peut, sans risque de se faire corriger, l’écrire avec ou sans trait d’union : superléger ou superléger.

Pour ce qui est des deux derniers mots qui font exception, superhuit et superpréfet, l’évolution est nulle. Elle ne s’est pas mise en marche. Ces deux mots s’écrivent, comme en 1990, avec trait d’union. C’est du moins la seule graphie qu’admet le Petit Robert 1993.

J’en entends déjà dire que trois ans, c’est vraiment trop court pour jauger l’évolution d’une graphie. Soit. Est-ce que 25 ans serait plus acceptable? Si oui, voyons ce que l’actuel Petit Robert, celui de 2018, prescrit :

  • superhuit et superpréfet, qui s’écrivaient en 1993 de la même façon qu’en 1990, s’écrivent toujours avec trait d’union. Leur évolution s’est figée dans le temps. Et le Larousse en ligne abonde dans le même sens.
  • supergrand, qui a vu son trait d’union disparaître en 1993, s’écrit encore, sans grande surprise, supergrand; et le Larousse en ligne est du même avis. Son évolution s’est donc stabilisée.
  • superléger, qui, en 1993, peut s’écrire avec ou sans trait d’union, [il s’écrivait uniquement sans trait d’union, en 1990] s’écrit toujours, en 2018, des deux façons. Son évolution s’est pour ainsi dire arrêtée. Vous avez encore le choix de la graphie. Mais à une condition : que votre dictionnaire de référence soit le Petit Robert, car le Larousse en ligne, lui, n’admet que superléger! Vous avez bien vu : avec trait d’union! Pourquoi le Larousse enlève-t-il le trait d’union à supergrand, mais pas à superléger?

Il y a un autre mot, qui n’apparaît dans le Petit Robert qu’en 2010 et qui s’écrit avec un trait d’union : superhéros. Le fait qu’une seule graphie soit admise dans les dictionnaires courants (Petit Robert et Larousse en ligne) nous amène à penser que la recommandation, faite par les experts en 1990, de remplacer le trait d’union pas une soudure, même dans les nouveaux mots, n’a pas reçu un accueil favorable ni  inconditionnel de la part des lexicographes. À moins que ce soit la faute des usagers…!

Il serait intéressant d’évaluer l’accueil qu’ont réservé les dictionnaires courants aux graphies « rectifiées » par le Conseil. Voir si l’on peut y découvrir l’harmonisation orthographique qu’appelait déjà de tous ses vœux, en 1968, le Conseil international de la langue française (CILF) « à la demande du Ministre français de l’Éducation » de l’époque. (Voir  Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires, CILF, 1988, ISBN : 2-85319-200-8).

Ce que j’aimerais savoir par-dessus tout, c’est pourquoi il y a désaccord entre les dictionnaires, ces ouvrages pourtant censés décrire l’USAGE. Pourquoi ne s’entendent-ils pas?

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Nouvelle orthographe et trait d’union (4 de …)

L’emploi du trait d’union

Quels sont donc ces mots qui voient leur graphie « rectifiée »?

– 4 –

              À défaut d’un document qui le confirme, je ne peux que présumer que le premier ministre Rocard a laissé aux experts le soin de choisir les mots composés qui devraient être « rectifiés » et qu’il ne leur a imposé aucune restriction sur les moyens à prendre pour y parvenir. Les experts devaient, pour ainsi dire, avoir le choix, le choix entre diverses possibilités. L’histoire ne nous dit toutefois pas s’ils ont choisi l’une d’entre elles ou s’ils ont tout simplement décidé de proposer celle qui spontanément leur est venue à l’esprit, s’imaginant que c’était la seule et unique façon de résoudre le problème. Vous vous rappelez certainement la recommandation sur laquelle ils ont jeté leur dévolu :

« Un  certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple :  portemonnaie comme portefeuille). »

Cette règle ne concerne donc qu’un certain nombre de mots composés. Des mots qui, en 1990, s’écrivent forcément avec trait d’union, mais qui devront, dans l’avenir, s’écrire sans trait d’union. Devrai-je dorénavant écrire abatjour, brisemottes, chauvesouris, dernierné, exvoto, fumecigarette, grosporteur, hommegrenouille, icecream, jupeculotte, kungfu, lavevaisselle, meaculpa, nordvietnamien, orangoutan, porteplume, quotepart, radiotaxi, sagefemme, taillecrayon, ultrachic, visàvis, waterpolo, yéyé…? Qui sait? Et cela pourrait n’être que la partie visible de l’iceberg!

Certaines de ces graphies vous sembleront acceptables; d’autres, moins. Rassurez-vous, vous n’êtes pas les seuls. Même les experts semblent avoir eu des hautlecœur (ou hautlecoeurs?) en voyant ce qu’entraîne l’application de leur règle. Ils décident donc de n’intervenir que dans 5 cas particuliers (règles A1 à A5, selon le Grand Vadémécum). Sans évidemment nous fournir la raison de ces choix.

Il faut savoir que le premier ministre a fortement suggéré aux experts de ne pas tout chambouler. Ils se doivent donc de proposer des solutions « simples, modérées et acceptables par tous », nous dit le Rapport. Voyons si tel est bien le cas. Voyons si leurs interventions « modérées » font du français une langue plus facile à apprendre.

Règle A1

« [Le trait d’union est remplacé par la soudure] dans LES mots composés avec les préfixesprépositions contr(e)- et entr(e)-. »

Les experts décident de rectifier tous LES mots composés dont le premier élément, ou préfixe, est la préposition contre ou entre. Tous ces mots seraient si souvent mal écrits que leur graphie gagnerait à être « rectifiée ». Foi d’experts! (Facon différente de dire : ne cherchez pas la preuve.)

Ces mots devraient donc, si l’on applique cette règle à la lettre, s’écrire sans trait d’union. Par exemple,

  • contreattaque           →    contreattaque;
  • contre-plaqué            →    contreplaqué;
  • contre-la-montre      →    contrelamontre;
  • entre-égorger (s’)     →    entreégorger (s’);
  • entre-ligne                  →    entreligne;
  • entre-deux-guerres   →    entredeuxguerres.

Il n’y a pas à en douter, cette proposition simplifie vraiment l’apprentissage de la langue : LES mots dont l’élément préfixé est contre- ou entre- et qui sont affublés d’un trait d’union le perdent. Il s’agit forcément, je tiens à le répéter, de tous les mots en question, sinon les experts auraient assurément écrit dans des mots composés. Soit. Mais…

Mais à la lecture de cette règle, des questions se bousculent dans mon esprit.

–   Pourquoi n’avoir choisi que ces deux prépositions?

En 1990, il y en a pourtant d’autres qui font office de préfixe et qui commandent un trait d’union. Des mots comme après-ski, avant-hier, sans-emploi, sous-alimenté me reviennent. Les experts ont-ils seulement envisagé de les « rectifier »? Si oui, pourquoi ne l’ont-ils pas fait? Serait-ce que, parmi tous les mots préfixés d’une préposition, seuls ceux qui commencent par contre– et entre– seraient si souvent mal écrits que leur enlever le trait d’union diminuerait significativement le nombre de fautes commises? Certains pourraient le penser. Moi, pas.

En 1990, tous les mots commençant par sur- s’écrivent sans trait d’union, sauf surplace qui peut également s’écrire sur-place (Petit Robert dixit; mais pas Larousse en ligne). Ils échappent donc à cette règle, car on ne peut enlever un trait d’union qui n’existe pas (pas même à sur-place qui reste une exception). Mais on ne peut pas en dire autant des mots qui commencent par sous-, car eux s’écrivent tous avec trait d’union, ou presque [les deux seules exceptions sont : soussigné et soustraire [et ses dérivés : soustractif et soustraction] (1). Pourquoi alors les mots commençant par sous- ne sont-ils pas visés par cette règle? Pourquoi les experts ne veulent-ils pas leur enlever, à eux aussi, leur trait d’union? La question se pose, ne croyez-vous pas? Mais la réponse, on la cherche.

–    Dois-je comprendre que les mots construits avec d’autres prépositions sont toujours  bien écrits; qu’ils n’ont, eux, besoin d’aucune « rectification »?

Si tel est le cas, pourquoi les usagers ne feraient-ils de fautes qu’en écrivant des mots commençant par contre- ou entre-?… Cela signifie-t-il qu’ils auraient réussi à mémoriser bêtement les mots qui, ayant comme préfixe une autre préposition, exigent un trait d’union et ceux qui n’en exigent pas? Il m’est difficile de croire que l’emploi du trait d’union n’y soit pas problématique. Il y a, là comme ailleurs, un manque criant d’uniformité. Donc, un fort risque de faire des fautes. Des fautes que les experts, faut-il le rappeler, se devaient de « corriger »!

–     La faute, qui serait apparemment très souvent commise, consiste-t-elle en une surutilisation ou une sous-utilisation du trait d’union?

Autrement dit, a-t-on tendance [rappelez-vous, il y aurait eu évolution de l’usage!] à en mettre là où il n’en faut pas ou à ne pas en mettre là où il en faut?… Étant donné que les experts ne proposent qu’une seule solution, à savoir enlever le trait d’union, force m’est de conclure que la faute à corriger devrait être la même; que les usagers en feraient une sousutilisation. Même si cela n’est pas clairement dit ni surtout démontré. Il me faut donc croire sur parole.

–  Comment être sûr que la solution proposée est la bonne?

Si l’on ne sait pas, pour sûr, que la faute consiste en une surutilisation ou une sous-utilisation du trait d’union, il est impossible de dire que les experts ont solutionné (2) le problème, que le changement apporté répond bel et bien à l’évolution de l’usage. N’est-ce pas une des raisons invoquées pour solliciter des changements de graphie? D’ailleurs cette évolution est-elle réelle, i.e. documentée (3) ou simplement évaluée de manière empirique, i.e. au pifomètre, comme cela est trop souvent le cas en langue?…

–   Combien de mots composés de contre- ou de entre- exigent un trait d’union? Autrement dit combien de mots ainsi construits seront « rectifiés »? La majorité ou la minorité?

Si je me pose la question, c’est que les experts se doivent de respecter la consigne du premier ministre : ne pas tout chambouler. Leur solution se doit donc d’être « modérée ». À moins que j’aie tout faux, cela signifie pour moi que le changement ne touchera qu’un faible nombre de mots ainsi construits. Mais est-ce bien le cas?… Voyons voir.

Dans le Petit Robert 1990, sur un grand total de 131 mots commençant par la préposition contre-,

  • 76 s’écrivent avec trait d’union;
  • 51, sans trait d’union;
  • 4, avec ou sans trait d’union.

Il y en a donc 80 (76 + 4), soit 61 %, qui verront leur graphie « rectifiée ». La majorité!

Dans le cas des mots commençant par entre-, sur un grand total de 76, il y en a, toujours dans le même dictionnaire,

  • 23 qui s’écrivent avec trait d’union;
  • 52, sans trait d’union;
  • 1 seul avec ou sans trait d’union (entre-jambes ou entrejambes) (4).

Il y en a donc 24 (23 + 1), soit 32 %, qui verront leur graphie changée. La minorité!

Au total, cette règle touche 104 mots sur 207 (80 avec contre– + 24 avec entre-). Autrement dit, 50 %. Maintenant que l’on connaît les chiffres, peut-on vraiment parler d’une intervention « modérée »?… Je me pose la question, mais vous laisse y répondre. À moins que la modération ne s’applique qu’à l’ensemble des « rectifications » proposées et non à chacune d’elles considérée séparément. Qui sait?

L’apprentissage de la langue est-il vraiment simplifié? On pourrait répondre OUI. Mais seulement du bout des lèvres. Car il faudra toujours se rappeler que seuls LES mots composés des prépositions contre- et entre- perdent leur trait d’union; que ceux construits avec d’autres prépositions continueront de s’écrire, comme en 1990, avec, sans ou indifféremment avec ou sans trait d’union. Simple, n’est-ce pas? J’ai déjà vu mieux!

L’usage n’aurait donc évolué que dans le cas de ces ceux prépositions! J’aimerais bien en voir la démonstration. Une affirmation, même faite par des experts, ne me convainc pas. J’aimerais en avoir la certitude et non seulement l’impression. Mais à l’impossible, nul n’est tenu! Il me faut, encore une fois, croire sur parole.

–  Y a-t-il des exceptions à cette nouvelle règle?

La question ne devrait pas se poser, car la règle A1 dit clairement : « dans les mots composés » et non « dans des mots composés ». Soit. Mais j’ai appris à me méfier des apparences. Si vous ne vous rappelez pas la publicité de la margarine Nuvel, moi, je ne l’oublie plus.

Si, comme on le prétend, les usagers font souvent des fautes en écrivant les mots commençant par contre- ou entre-, c’est parce que certains de ces mots prennent un trait d’union et d’autres pas et que les usagers n’ont pas tous la mémoire voulue pour se rappeler ceux qui en exigent un. Et ce manque d’uniformité dans leur graphie n’est pas une création de l’esprit. Tous peuvent facilement le vérifier.

On doit, selon le Petit Robert de 1990, écrire obligatoirement

  • (sans trait d’union) :  contrebalancer, contrebas, contremarche, contrecoup                                                        entrecouper, entrebâiller, entretoise;
  • (avec trait d’union) :  contre-mur, contre-manifester, contre-haut (mais contrebas!),                                           contre-pied                                                                                                                                         entre-déchirer (s’), entre-égorger (s’), entre-tuer (s’).

Et on peut écrire indifféremment

(avec ou sans trait d’union) :  contre()fil, contre()pente, contre(-)vérité;                                                                                entre(-)dévorer (s’), entre()jambes.

Force est de reconnaître qu’écrire ces mots comme le dictionnaire nous l’impose (i.e. sans faire de fautes) tient presque du miracle. À moins d’avoir une mémoire d’éléphant ou… un dictionnaire à portée de main. Deux seraient de beaucoup préférables, car les dictionnaires ne tiennent pas toujours le même discours, même s’ils disent refléter le même usage (5).

Comment expliquer une telle variation dans la graphie de ces mots? Ceux qui, en 1990, n’ont pas de trait d’union en ont-ils déjà eu un? Ceux qui en ont un se sont-ils déjà écrits sans trait d’union? Si oui, depuis quand? Pourquoi certains mots peuvent-ils s’écrire indifféremment avec ou sans trait d’union et d’autres pas?… L’USAGE, sans doute, me direz-vous. Encore faudrait-il que les lexicographes s’entendent sur ce qu’est l’USAGE et surtout qu’ils nous disent comment ils l’établissent, car ils ne disent pas tous  la même chose (Voir ICI). Tout compte fait, peut-être vaut-il mieux ne pas leur poser la question…

Le premier ministre avait bien raison de vouloir qu’on y mette un peu d’ordre. L’uniformisation de la graphie de tels mots composés n’est clairement pas du luxe. Et les experts ont décidé d’uniformiser la graphie de tous ces mots en remplaçant leur trait d’union par une soudure. Ce qui à première vue semble tout à fait acceptable.

Passe encore que l’on doive dorénavant écrire sans trait d’union : contremanifester, contrehaut, contrefil, contrepente, contrevérité ou encore s’entretuer, s’entredéchirer, s’entredévorer, entrejambe (sans s, au singulier!), mais qu’il faille en faire autant avec contreattaque, contreindication, contreoffensive, contreut, s’entreaimer, s’entrgorger!… Là, c’est le comble, diront certains. Se pourraient-ils que ces derniers aient tort?… On pourrait le penser en voyant que cette rencontre un peu particulière de voyelles amène les experts à faire de ces mots une classe à part, i.e. des exceptions [qu’ils ont, faut-il le rappeler, mandat de faire disparaître!] :

 « Devant une voyelle, le e disparaît : contre + attaque = contrattaque»

Comme à l’habitude, les experts ne justifient pas leur décision. On ne peut que spéculer, même si « spéculer » veut dire : mettre dans la bouche de l’autre ce qu’il n’a jamais dit ou qu’il n’aurait peut-être même jamais dit. C’est, il faut bien le reconnaître, le risque que court celui qui décide d’une chose sans justifier son choix.

Disons que c’est « pour éviter que deux voyelles se suivent à l’intérieur (6) d’un mot ». Deux voyelles qui appartiennent à des syllabes distinctes, cela va sans dire, sinon le trait d’union n’aurait pas sa raison d’être. Mais qu’est-ce qui empêchent les experts de maintenir le trait d’union dans ce tels cas, d’en faire des exceptions d’un autre genre? Absolument rien. Mais ils se sentent obligés d’apporter une correction à un problème qu’ils viennent tout juste de créer. — Cela me rappelle le médecin qui prescrit un anti-acide (ou antiacide?) pour contrer l’effet indésirable d’un anti-hypertenseur (ou antihypertenseur??) déjà prescrit. — Les experts auraient pu tout simplement décider de ne pas enlever le trait d’union à ces mots. Mais ce n’est pas la solution qu’ils ont retenue.

Acceptons donc, sans nous poser plus de questions, de voir le e final de contre et de entresauter quand le second élément commence par une voyelle, quelle qu’elle soit. Il faudra dorénavant écrire : contrattaque, contrespionnage, contrindication, controffensive, contrut. Il en sera de même avec les mots commençant par entre-. Ce seront des exceptions à la règle A1, telle que formulée par les experts.

Cette façon de faire donne, j’en conviens, de curieux résultats. Mais les experts viennent-ils tout juste de l’inventer pour les besoins de la cause? On pourrait le croire, mais, avant de le proclamer haut et fort, il serait bon d’y regarder de plus près. Question de protéger ses arrières…

Le résultat :

Quelle ne fut pas ma surprise de constater, en fouillant le dictionnaire, que, dans certains mots connus et d’autres moins bien connus, le e final de contre– ou de entre– est, en 1990, déjà disparu sans crier gare et surtout sans que j’en aie pris conscience! Et aussi sans que l’on ait demandé la permission à des experts de le faire sauter. Pensez seulement à entracte (de entre- et acte), s’entraider (entre- et aider), entrapercevoir (de entre et apercevoir), s’entrobliger (de entre– et obliger), entrouvrir (de entre- et ouvrir), s’entraccuser (de entre- et accuser) ou encore à contralto (de contra-, contre et alto), contravis (de contre et avis). Autrement dit, il n’y a rien de nouveau dans la façon de faire que préconisent les experts. Soit dit en passant, avant de perdre le e final de leur préfixe, certains de ces mots s’écrivaient avec une apostrophe (ex. : entr’acte, s’entraider) comme cela est, nous l’avons déjà dit, encore le cas, en 1990, dans entr’ouvrir  et entrapercevoir. Les experts sont donc conséquents avec eux-mêmes. Dans ce cas-ci, du moins. Mais on ne peut pas en dire autant des Immortels, ces défenseurs patentés de la pureté de la langue, qui, dans la 8e édition du DAF (1935), n’ont modifié la graphie que de « certains » mots composés de entre(7). Personne n’a pensé leur demander pourquoi uniquement « certains »? Étrange, n’est-ce pas?

Cette disparition du e final de la préposition contre– ou entre– n’est pas la seule exception prévue à la règle A1. Il y en a une autre que les experts formulent de la façon suivante :

« Cette règle ne concerne pas LES mots composés de plusieurs éléments comme entre-deux-guerres, ou contre-la-montre (il ne s’agit pas de simples préfixes dans ces cas). »

Que veulent donc dire les experts? Moi, je comprends que tous les mots composés de plus de deux éléments échappent à cette règle, à la condition toutefois qu’ils commencent par l’une ou l’autre des deux prépositions en question. Et seulement eux.

Étant donné que l’on ne cite que deux exemples, à savoir contre-la-montre et entre-deux-guerres, je ne peux résister à la tentation de me demander combien de mots ainsi construits échappent à la règle A1. Pour le savoir, je consulte donc le Petit Robert de 1990. Chose étonnante, je n’en trouve qu’un seul : entre-deux-guerres. Contre-la-montre n’y figure pas! Il n’y fera son apparition que dans l’édition de 1993 — donc 3 ans après la parution du Rapport! —, non pas en tant que mot vedette (mot faisant l’objet d’un article du dictionnaire), mais enfoui sous l’entrée montre!

Mais pourquoi, vous demandez-vous, avoir fait une exception de entre-deux-guerres (et par anticipation, de contre-la-montre)? Les experts nous fournissent, entre parenthèses, ce qui se veut une justification : (il ne s’agit pas de simples préfixes dans ces cas). Ah bon!… En lisant cela, mes neurones s’affolent.

Qu’est-ce qui fait que la préposition contre ou entre serait un simple préfixe dans certains cas (p. ex. dans contre-attaque, entre-ligne), mais pas dans d’autres (p. ex. dans contre-la-montre, entre-deux-guerres)? Difficile à dire, car rien de ce que je connais de la préposition — et j’en connais un peu — et de ce qu’on m’a appris du préfixe (nature, emploi, etc.) (8) ne s’accorde avec le contenu de la parenthèse.

Si je m’en remets à mon Bon Usage (11e éd., 1980), voici ce qu’on dit des mots composés :

« Parmi les éléments composants, il faut mentionner notamment les préfixes. Un préfixe est une particule (préposition ou adverbe) ou encore une simple syllabe qui, placée devant un nom, un adjectif, un verbe ou un participe, modifie le sens du mot primitif en y ajoutant une idée secondaire. » (Art. # 180)

« La préposition est un mot invariable qui sert ordinairement à introduire un élément qu’il relie ou subordonne, par tel ou tel rapport, à un autre élément de la phrase : Habiter DANS une chaumière… » (Art. # 2238)

Dans contre-la-montre ou entre-deux-guerres, le premier élément formant, i.e. contre- ou entre-, ne répond-il pas aux deux définitions qui viennent d’être données? Dans se heurter la tête contre le mur ou se faufiler entre deux voitures, les mots contre et entre sont bel et bien des prépositions. Dans contremarche et dans entrefilet, les éléments contre– et entre– sont des prépositions utilisées comme préfixes (autrement dit, ce sont de simples préfixes). Et l’ajout du deuxième élément, joint ou non au premier par un trait d’union, ne confère-t-il pas une idée secondaire à l’unité lexicale formée?… Il me semble bien que oui. Alors…

Qu’a donc contre- dans contre-performance que n’a pas contre– dans contrelamontre pour que les experts disent qu’il ne s’agit pas dans ce dernier cas d’un simple préfixe? Ou encore ce qu’a entre– dans entre-soi mais que n’a pas entre– dans entredeuxguerres?  J’aimerais bien qu’on m’explique.

Certains argumenteront que, selon Grevisse (# 180, cité ci-dessus), le deuxième élément composant ne peut être qu’un nom, un adjectif, un verbe ou un participe. Or, dans contre-la-montre, le deuxième élément n’est ni l’un ni l’autre; c’est un article. Contre ne pourrait donc pas, selon eux, être un simple préfixe, puisqu’il ne répond pas à la définition stricte donnée par Grevisse. Soit. Si cet argument tient la route, il faudra trouver une autre explication au maintien des traits d’union dans entre-deux-guerres, car deux est un adjectif. Un adjectif numéral certes, mais tout de même un adjectif. Il répond donc à la définition stricte du préfixe que donne Grevisse. Alors pourquoi le Grand Vadémécum nous dit-il qu’« il ne s’agit pas d’un simple préfixe dans ce cas-là »? Euh…

Et j’irais même plus loin. Pourquoi les experts ne veulent-ils pas modifier la graphie de entre-deux-guerres quand ils décrètent que celle de entre-deux le sera? Parce que, dans entre-deux-guerres, entre- n’est pas un simple préfixe, mais qu’il en est un dans entre-deux? OUF…! Mieux vaut entendre cela qu’être sourd!

Quelle autre explication pourrait-on envisager?

Si les experts avaient expliqué leur non-intervention dans entre-deux-guerres et la disparition du trait d’union dans entredeux, par le fait que la longueur du nouveau mot formé rend sa lecture pénible, j’aurais volontiers abondé dans leur sens. Imaginez seulement ce que deviendrait cette phrase de Montherlant : « Et c’est ainsi que le bonheursatisfactiondelavanité entre dans le bonheurquis’obtientsansqu’onypense, dont nous parlions tout à l’heure. »  si tous les traits d’union étaient remplacés par une soudure! Je vous le concède, c’est un cas extrême, un cas isolé qui tient plus de l’idiosyncrasie (fantaisie d’auteur) que de la norme. Mais il y en a d’autres, à échelle plus modeste, qui pourraient agacer tout autant. Imaginez-vous devoir écrire jenesaisquoi, dont la forme originelle je-ne-sais-quoi se trouve dans les dictionnaires courants!

Je comprendrais que les experts n’aient pas voulu voir réapparaître la scriptio continua, écriture caractérisée par l’absence de ponctuation, d’espaces et de séparation entre les mots ou les phrases. Elle est disparue voilà de cela plusieurs siècles, et personne ne s’en plaint. (Voir ICI.) Le blanc (ou espace), tout comme le trait d’union ou l’apostrophe, est généralement utilisé pour faciliter la lecture.

La difficulté de lire un mot composé de plus de deux éléments (9) n’est pas une création de l’esprit. Elle est bel et bien réelle. Mais elle ne devrait pas se limiter, comme le laissent entendre les experts, aux seuls mots dont le préfixe est contre– ou entre-. S’ils avaient regardé un peu plus loin que le bout de leur nez, ils auraient constaté qu’il en serait de même avec TOUS les mots composés de plus de deux éléments. Ils n’avaient qu’à penser à arcenciel, c’estàdire, potaufeu, vaetvient, sotl’ylaisse, meurtdefaim, visàvis, surlechamp... Mais ils ont, comme cela est souvent le cas, fait preuve d’interventionnisme à courte vue. Fort heureusement pour nous, dans ce cas-ci. Oui, mais…

Mais ce que vous ne savez sans doute pas, c’est que ces mêmes experts ont décidé de « rectifier » va-nu-pieds et boute-en-train, pourtant formés de plus de deux éléments! Il faudra dorénavant écrire vanupied (sans s au singulier, même si la personne n’est pas unijambiste) et boutentrain (avec perte additionnelle d’un e). Qu’ont de spécial ces deux mots pour que leur graphie soit « rectifiée »? Mystère et boule de gomme. Y en a-t-il d’autres qui subissent incognito le même traitement?  Qui sait? Rien n’est impossible en langue.

Qu’ont donc va-nu-pieds et boute-en-train que n’ont pas, par exemple, arc-en-ciel, va-et-vient, sot-l’y-laisse, vis-à-vis?… Tout ce que je peux dire, c’est que ces deux mots composés [et d’autres peut-être] deviennent, en perdant leurs traits d’union, des exceptions. Ce qui contrevient au mandat que les experts se sont vu confier. Est-il besoin de le rappeler, ces derniers veulent (p. 3 du Grand Vadémécum) « se débarrasser ainsi de nombreuses irrégularités, exceptions et anomalies injustifiées » qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué. Alors, prétendre simplifier la langue en lui ajoutant des exceptions ne constitue pas, à mes yeux, l’intervention du siècle.

Bref, la règle A1 ne simplifie pas la langue autant que les experts le prétendent, ni autant que le souhaite Michel Rocard.

Qu’en est-il des autres règles, les règles A2 à A5? Sont-elles aussi (peu) utiles à l’apprentissage de la langue?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Ceux qui seraient tentés d’y ajouter souscripteur, souscription, souscrire feraient bien de s’abstenir. Il est vrai que ces mots sont étymologiquement composés de sous, mais cette préposition a depuis perdu son S final. La disparition de ce S n’est pas un cas isolé. D’autres mots ont déjà subi le même sort. Depuis si longtemps d’ailleurs que l’on ne perçoit plus, ou difficilement, la présence de cette préposition. Pensez à souterrain, soubassement, soucoupe, soutasse. Sans oublier l’« ineffable » soutane! Je n’invente rien, voyez par vous-mêmes, ce qu’en dit le Petit Robert : étym. 1564; sottane 1550 ◊ italien sottana « jupe », de sottano « vêtement de dessous », de sotto « sous ». Si on le dit, c’est que ce doit être vrai…!

(2)   Je sais, Je sais, l’emploi de solutionner est critiqué par le Petit Robert, et ce, depuis 1967. Mais… il est accepté par le Larousse en ligne. Selon cette source :

« Le verbe solutionner, naguère critiqué, est très fréquent aujourd’hui dans l’expression orale courante. »

On y ajoute même, sans doute pour déculpabiliser son utilisateur, que :

« Solutionner n’est pas à proprement parler un barbarisme, car il est régulièrement formé sur solution, comme auditionner l’est sur audition, et additionner sur addition. Son usage se serait répandu à cause des difficultés que présente la conjugaison de résoudre. »

Si on le dit…

(3)  Je sais fort pertinemment qu’une occurrence ne fait pas loi. J’aimerais quand même porter à votre attention un cas — il y en aurait d’autres que je ne serais pas surpris — où l’évolution ne s’est pas faite par élimination du trait d’union, mais bien par addition. Et ce, après 1990!

En 1990, le Petit Robert nous dit, à l’entrée MESURE (I. 2°) : « Tailleur qui fait un vêtement aux mesures de son client, sur mesure(s). Fig. Sur mesure, spécialement adapté à une personne ou à un but ».

En 1993, année de publication du premier Nouveau Petit Robert, on voit apparaître le trait d’union :

« Vêtement aux mesures de qqn. Loc. Sur mesure, se dit d’un vêtement exécuté pour une personne en particulier. « On jurerait que ce costume est fait sur mesure » (Green). Subst. S’habiller en surmesure. Fig. Spécialement adapté à une personne ou à un but. Rôle sur mesure, spécialement bien adapté à la personnalité d’un comédien. Il faut un caractère sur mesure pour vivre avec lui. Subst. C’est du surmesure»

(4)   Pourquoi, en 1990, puis-je écrire indifféremment entre-jambes et entrejambes, si je dois obligatoirement écrire entrecuisse [sic] sans trait d’union? Parce que les régents en ont ainsi décidé et que leur décision est irrévocable! Comme je l’ai déjà dit, la logique et la langue font souvent mauvais ménage. Auprès de ceux qui en douteraient encore, je me permets d’insister : pourquoi dois-je écrire entrejambes, avec un S? Parce que, direz-vous, il faut avoir deux jambes pour pouvoir mettre quelque chose entre elles. C’est, à coup sûr, votre logique qui parle. Votre logique n’exigerait-elle pas, pour la même raison, que vous écriviez entrecuisses, avec un S? Évidemment, direz-vous. Mais entrecuisse s’écrit sans S, et ce, depuis au moins 1967. Ne me demandez pas pourquoi. Si vous n’avez pas assez de mémoire pour y avoir enregistré cette aberration, vous passerez pour quelqu’un qui ne maîtrise pas bien sa langue.

(5)   Dans le discours prononcé par Michel Rocard, le 24 octobre 1989, on peut lire :

« Il y a, d’autre part, des contradictions entres les dictionnaires. Un ouvrage récent vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire courant à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

L’ouvrage récent (récent en 1990) dont il question n’est pas identifié, mais je ne serais pas surpris que ce soit Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires, publié deux années auparavant, soit en 1988, par le CILF (Conseil international de la langue française), présidé alors par Joseph Hanse. Soit dit en passant, l’harmonisation se fait toujours attendre… Trente ans plus tard! Êtes-vous étonnés? Moi, pas du tout.

(6)  Il y aurait beaucoup à dire sur la succession de deux voyelles en langue. Et conséquemment sur la pertinence de son maintien ou non, dans les mots où elle apparaît après disparition du trait d’union dans les mots composés. Mais cela nous mènerait trop loin.

Il faut savoir que la présence de deux voyelles successives [à l’intérieur d’un mot ou de part et d’autre d’un blanc] peut être :

  • non apparente à l’oral, mais obligatoire à l’écrit. Si vous dites : il est facile à déjouer, vous ne prononcez pas le e de facile (on le dit muet), mais vous devez l’écrire.
  • apparente à l’oral comme à l’écrit (de part et d’autre d’un blanc). Voyez par vous-mêmes : « Il a effectué une importante enquête auprès de…» ou encore « Il y a eu entre eux une entente inespérée. »
  • apparente à l’écrit, mais imperceptible à l’oral. Je pense à des mots comme faute, tous, adieu, lait… S’il en est ainsi, c’est qu’à ces deux voyelles ne correspond qu’un seul son, autrement dit qu’elles font partie d’une même syllabe (ce qu’en langue on appelle un digramme) :
  • ei se prononce [ɛ] (edit ouvert) comme dans peine [pɛn], neige [nɛʒ]), veille [vɛj]; si le ei est suivi d’un n, il se prononce [ɛ̃] comme dans dessein. Le e est alors muet. Comparer la prononciation de dessin à celle de dessein.
  • eu se prononce [ø] comme dans peu, deux ou [œ] comme dans peur, meuble
  • non apparente à l’écrit comme à l’oral. Si tel est le cas, c’est qu’on fait l’élision de la première voyelle. La voyelle qui est élidée est alors, nous dit Grevisse (#133), remplacée par une apostrophe. Ex. : « L’élève, bien quissu dune famille moyenne, naurait jamais osé répondre ainsi. » N’aurait-on pas pu, dans les cas qui nous intéressent remplacer le e de contre– ou de entre– par une apostrophe? À ceux qui pourraient s’étonner d’une telle suggestion, il serait bon de rappeler qu’en 1990 il est encore permis d’écrire entr’apercevoir ou encore entr’ouvrir (Petit Robert dixit)! Alors…
  • apparente à l’oral comme à l’écrit (à l’intérieur d’un mot). Si tel est le cas, c’est qu’il y a hiatus, e. « succession de deux voyelles appartenant à des syllabes différentes… ». Par exemple, aorte, fluor, acuité, actualité, piano, lui. Vous devez prononcer séparément les deux voyelles qui se suivent.

(7)  Dans son Bon Usage (11e éd., # 135, 6°), Grevisse énumère les diverses catégories de mots où  l’élision est marquée par une apostrophe. La sixième se lit comme suit :

«  Dans entre, élément des cinq verbes s’entr’aimer, entr’apercevoir, s’entr’appeler, s’entr’avertir, s’entr’égorger. »

Il s’empresse de nous faire remarquer qu’on écrit toutefois sans apostrophe : entre eux, entre amis, entre autres, etc. Puis, immédiatement après, le Nota Bene (N.B.) suivant :

« L’Académie (8e édition du DAF), abandonnant, dans les mots suivants, l’apostrophe qui marquait la suppression de l’e final de entre, a soudé les éléments composants : s’entraccorder, s’entraccuser, entracte, s’entradmirer, entraide, s’entraider, entrouverture, entrouvrir. — On ne sait pas pourquoi elle n’a pas fait de même pour les cinq verbes ci-dessus. »

C’est ce que j’appellerais de l’inconséquence. Ou de l’« interventionnisme » à la petite semaine (i.e. qui ne résulte pas d’un plan d’ensemble, de prévisions à longue échéance) ou à courte vue (i.e. manquant d’ampleur et de pénétration). Ils interviennent sans évaluer la portée de leur décision. Ce qui, inévitablement, donne naissance à des exceptions. Des exceptions qu’il nous faut mémoriser pour pouvoir être comptés parmi ceux qui maîtrisent bien leur langue. Des exceptions, n’est-ce pas pourtant ce que les experts sont censés faire disparaître? Oui, mais…

(8)   Il y a lieu, ici, de faire remarquer la divergence des points de vue exprimés par Maurice Grevisse et André Goosse, sur l’autonomie du préfixe.

Grevisse (Le Bon Usage, 11e éd., # 180) nous dit :

« Certains préfixes, dits séparables, peuvent, en dehors de la composition, s’employer comme mots indépendants : à, avant, bien, contre, en, entre, mal, moins, non, par, plus, pour, sous, sur, sus.

D’autres, dits inséparables, sont empruntés presque tous au latin ou au grec et n’ont pas d’existence propre : dé-, dés-, é-, for-, in-, mé-, més-, pré-, ré-; archi-, para-, anti-, etc. »

Goosse (Le Bon Usage, 14e éd., # 172) nous dit :

« Un préfixe est une suite de sons (ou de lettres, si l’on envisage la langue écrite) qui n’a pas d’existence autonome et qui s’ajoute au mot existant pour former un mot nouveau. »

Contre et entre seraient des préfixes selon Grevisse, mais pas nécessairement selon Goosse!

 (9)   Les blancs (ou espaces) ne facilitent pas uniquement la lecture des mots; ils sont aussi fort importants dans la lecture des nombres.  En effet, sa présence est obligatoire si le nombre comprend plus de 4 chiffres. Voir le Guide du rédacteur [2.3.1 a].

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