Nouvelle orthographe et trait d’union (4 de …)

L’emploi du trait d’union

Quels sont donc ces mots qui voient leur graphie « rectifiée »?

– 4 –

              À défaut d’un document qui le confirme, je ne peux que présumer que le premier ministre Rocard a laissé aux experts le soin de choisir les mots composés qui devraient être « rectifiés » et qu’il ne leur a imposé aucune restriction sur les moyens à prendre pour y parvenir. Les experts devaient, pour ainsi dire, avoir le choix, le choix entre diverses possibilités. L’histoire ne nous dit toutefois pas s’ils ont choisi l’une d’entre elles ou s’ils ont tout simplement décidé de proposer celle qui spontanément leur est venue à l’esprit, s’imaginant que c’était la seule et unique façon de résoudre le problème. Vous vous rappelez certainement la recommandation sur laquelle ils ont jeté leur dévolu :

« Un  certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple :  portemonnaie comme portefeuille). »

Cette règle ne concerne donc qu’un certain nombre de mots composés. Des mots qui, en 1990, s’écrivent forcément avec trait d’union, mais qui devront, dans l’avenir, s’écrire sans trait d’union. Devrai-je dorénavant écrire abatjour, brisemottes, chauvesouris, dernierné, exvoto, fumecigarette, grosporteur, hommegrenouille, icecream, jupeculotte, kungfu, lavevaisselle, meaculpa, nordvietnamien, orangoutan, porteplume, quotepart, radiotaxi, sagefemme, taillecrayon, ultrachic, visàvis, waterpolo, yéyé…? Qui sait? Et cela pourrait n’être que la partie visible de l’iceberg!

Certaines de ces graphies vous sembleront acceptables; d’autres, moins. Rassurez-vous, vous n’êtes pas les seuls. Même les experts semblent avoir eu des hautlecœur (ou hautlecoeurs?) en voyant ce qu’entraîne l’application de leur règle. Ils décident donc de n’intervenir que dans 5 cas particuliers (règles A1 à A5, selon le Grand Vadémécum). Sans évidemment nous fournir la raison de ces choix.

Il faut savoir que le premier ministre a fortement suggéré aux experts de ne pas tout chambouler. Ils se doivent donc de proposer des solutions « simples, modérées et acceptables par tous », nous dit le Rapport. Voyons si tel est bien le cas. Voyons si leurs interventions « modérées » font du français une langue plus facile à apprendre.

Règle A1

« [Le trait d’union est remplacé par la soudure] dans LES mots composés avec les préfixesprépositions contr(e)- et entr(e)-. »

Les experts décident de rectifier tous LES mots composés dont le premier élément, ou préfixe, est la préposition contre ou entre. Tous ces mots seraient si souvent mal écrits que leur graphie gagnerait à être « rectifiée ». Foi d’experts! (Facon différente de dire : ne cherchez pas la preuve.)

Ces mots devraient donc, si l’on applique cette règle à la lettre, s’écrire sans trait d’union. Par exemple,

  • contreattaque           →    contreattaque;
  • contre-plaqué            →    contreplaqué;
  • contre-la-montre      →    contrelamontre;
  • entre-égorger (s’)     →    entreégorger (s’);
  • entre-ligne                  →    entreligne;
  • entre-deux-guerres   →    entredeuxguerres.

Il n’y a pas à en douter, cette proposition simplifie vraiment l’apprentissage de la langue : LES mots dont l’élément préfixé est contre- ou entre- et qui sont affublés d’un trait d’union le perdent. Il s’agit forcément, je tiens à le répéter, de tous les mots en question, sinon les experts auraient assurément écrit dans des mots composés. Soit. Mais…

Mais à la lecture de cette règle, des questions se bousculent dans mon esprit.

–   Pourquoi n’avoir choisi que ces deux prépositions?

En 1990, il y en a pourtant d’autres qui font office de préfixe et qui commandent un trait d’union. Des mots comme après-ski, avant-hier, sans-emploi, sous-alimenté me reviennent. Les experts ont-ils seulement envisagé de les « rectifier »? Si oui, pourquoi ne l’ont-ils pas fait? Serait-ce que, parmi tous les mots préfixés d’une préposition, seuls ceux qui commencent par contre– et entre– seraient si souvent mal écrits que leur enlever le trait d’union diminuerait significativement le nombre de fautes commises? Certains pourraient le penser. Moi, pas.

En 1990, tous les mots commençant par sur- s’écrivent sans trait d’union, sauf surplace qui peut également s’écrire sur-place (Petit Robert dixit; mais pas Larousse en ligne). Ils échappent donc à cette règle, car on ne peut enlever un trait d’union qui n’existe pas (pas même à sur-place qui reste une exception). Mais on ne peut pas en dire autant des mots qui commencent par sous-, car eux s’écrivent tous avec trait d’union, ou presque [les deux seules exceptions sont : soussigné et soustraire [et ses dérivés : soustractif et soustraction] (1). Pourquoi alors les mots commençant par sous- ne sont-ils pas visés par cette règle? Pourquoi les experts ne veulent-ils pas leur enlever, à eux aussi, leur trait d’union? La question se pose, ne croyez-vous pas? Mais la réponse, on la cherche.

–    Dois-je comprendre que les mots construits avec d’autres prépositions sont toujours  bien écrits; qu’ils n’ont, eux, besoin d’aucune « rectification »?

Si tel est le cas, pourquoi les usagers ne feraient-ils de fautes qu’en écrivant des mots commençant par contre- ou entre-?… Cela signifie-t-il qu’ils auraient réussi à mémoriser bêtement les mots qui, ayant comme préfixe une autre préposition, exigent un trait d’union et ceux qui n’en exigent pas? Il m’est difficile de croire que l’emploi du trait d’union n’y soit pas problématique. Il y a, là comme ailleurs, un manque criant d’uniformité. Donc, un fort risque de faire des fautes. Des fautes que les experts, faut-il le rappeler, se devaient de « corriger »!

–     La faute, qui serait apparemment très souvent commise, consiste-t-elle en une surutilisation ou une sous-utilisation du trait d’union?

Autrement dit, a-t-on tendance [rappelez-vous, il y aurait eu évolution de l’usage!] à en mettre là où il n’en faut pas ou à ne pas en mettre là où il en faut?… Étant donné que les experts ne proposent qu’une seule solution, à savoir enlever le trait d’union, force m’est de conclure que la faute à corriger devrait être la même; que les usagers en feraient une sousutilisation. Même si cela n’est pas clairement dit ni surtout démontré. Il me faut donc croire sur parole.

–  Comment être sûr que la solution proposée est la bonne?

Si l’on ne sait pas, pour sûr, que la faute consiste en une surutilisation ou une sous-utilisation du trait d’union, il est impossible de dire que les experts ont solutionné (2) le problème, que le changement apporté répond bel et bien à l’évolution de l’usage. N’est-ce pas une des raisons invoquées pour solliciter des changements de graphie? D’ailleurs cette évolution est-elle réelle, i.e. documentée (3) ou simplement évaluée de manière empirique, i.e. au pifomètre, comme cela est trop souvent le cas en langue?…

–   Combien de mots composés de contre- ou de entre- exigent un trait d’union? Autrement dit combien de mots ainsi construits seront « rectifiés »? La majorité ou la minorité?

Si je me pose la question, c’est que les experts se doivent de respecter la consigne du premier ministre : ne pas tout chambouler. Leur solution se doit donc d’être « modérée ». À moins que j’aie tout faux, cela signifie pour moi que le changement ne touchera qu’un faible nombre de mots ainsi construits. Mais est-ce bien le cas?… Voyons voir.

Dans le Petit Robert 1990, sur un grand total de 131 mots commençant par la préposition contre-,

  • 76 s’écrivent avec trait d’union;
  • 51, sans trait d’union;
  • 4, avec ou sans trait d’union.

Il y en a donc 80 (76 + 4), soit 61 %, qui verront leur graphie « rectifiée ». La majorité!

Dans le cas des mots commençant par entre-, sur un grand total de 76, il y en a, toujours dans le même dictionnaire,

  • 23 qui s’écrivent avec trait d’union;
  • 52, sans trait d’union;
  • 1 seul avec ou sans trait d’union (entre-jambes ou entrejambes) (4).

Il y en a donc 24 (23 + 1), soit 32 %, qui verront leur graphie changée. La minorité!

Au total, cette règle touche 104 mots sur 207 (80 avec contre– + 24 avec entre-). Autrement dit, 50 %. Maintenant que l’on connaît les chiffres, peut-on vraiment parler d’une intervention « modérée »?… Je me pose la question, mais vous laisse y répondre. À moins que la modération ne s’applique qu’à l’ensemble des « rectifications » proposées et non à chacune d’elles considérée séparément. Qui sait?

L’apprentissage de la langue est-il vraiment simplifié? On pourrait répondre OUI. Mais seulement du bout des lèvres. Car il faudra toujours se rappeler que seuls LES mots composés des prépositions contre- et entre- perdent leur trait d’union; que ceux construits avec d’autres prépositions continueront de s’écrire, comme en 1990, avec, sans ou indifféremment avec ou sans trait d’union. Simple, n’est-ce pas? J’ai déjà vu mieux!

L’usage n’aurait donc évolué que dans le cas de ces ceux prépositions! J’aimerais bien en voir la démonstration. Une affirmation, même faite par des experts, ne me convainc pas. J’aimerais en avoir la certitude et non seulement l’impression. Mais à l’impossible, nul n’est tenu! Il me faut, encore une fois, croire sur parole.

–  Y a-t-il des exceptions à cette nouvelle règle?

La question ne devrait pas se poser, car la règle A1 dit clairement : « dans les mots composés » et non « dans des mots composés ». Soit. Mais j’ai appris à me méfier des apparences. Si vous ne vous rappelez pas la publicité de la margarine Nuvel, moi, je ne l’oublie plus.

Si, comme on le prétend, les usagers font souvent des fautes en écrivant les mots commençant par contre- ou entre-, c’est parce que certains de ces mots prennent un trait d’union et d’autres pas et que les usagers n’ont pas tous la mémoire voulue pour se rappeler ceux qui en exigent un. Et ce manque d’uniformité dans leur graphie n’est pas une création de l’esprit. Tous peuvent facilement le vérifier.

On doit, selon le Petit Robert de 1990, écrire obligatoirement

  • (sans trait d’union) :  contrebalancer, contrebas, contremarche, contrecoup                                                        entrecouper, entrebâiller, entretoise;
  • (avec trait d’union) :  contre-mur, contre-manifester, contre-haut (mais contrebas!),                                           contre-pied                                                                                                                                         entre-déchirer (s’), entre-égorger (s’), entre-tuer (s’).

Et on peut écrire indifféremment

(avec ou sans trait d’union) :  contre()fil, contre()pente, contre(-)vérité;                                                                                entre(-)dévorer (s’), entre()jambes.

Force est de reconnaître qu’écrire ces mots comme le dictionnaire nous l’impose (i.e. sans faire de fautes) tient presque du miracle. À moins d’avoir une mémoire d’éléphant ou… un dictionnaire à portée de main. Deux seraient de beaucoup préférables, car les dictionnaires ne tiennent pas toujours le même discours, même s’ils disent refléter le même usage (5).

Comment expliquer une telle variation dans la graphie de ces mots? Ceux qui, en 1990, n’ont pas de trait d’union en ont-ils déjà eu un? Ceux qui en ont un se sont-ils déjà écrits sans trait d’union? Si oui, depuis quand? Pourquoi certains mots peuvent-ils s’écrire indifféremment avec ou sans trait d’union et d’autres pas?… L’USAGE, sans doute, me direz-vous. Encore faudrait-il que les lexicographes s’entendent sur ce qu’est l’USAGE et surtout qu’ils nous disent comment ils l’établissent, car ils ne disent pas tous  la même chose (Voir ICI). Tout compte fait, peut-être vaut-il mieux ne pas leur poser la question…

Le premier ministre avait bien raison de vouloir qu’on y mette un peu d’ordre. L’uniformisation de la graphie de tels mots composés n’est clairement pas du luxe. Et les experts ont décidé d’uniformiser la graphie de tous ces mots en remplaçant leur trait d’union par une soudure. Ce qui à première vue semble tout à fait acceptable.

Passe encore que l’on doive dorénavant écrire sans trait d’union : contremanifester, contrehaut, contrefil, contrepente, contrevérité ou encore s’entretuer, s’entredéchirer, s’entredévorer, entrejambe (sans s, au singulier!), mais qu’il faille en faire autant avec contreattaque, contreindication, contreoffensive, contreut, s’entreaimer, s’entrgorger!… Là, c’est le comble, diront certains. Se pourraient-ils que ces derniers aient tort?… On pourrait le penser en voyant que cette rencontre un peu particulière de voyelles amène les experts à faire de ces mots une classe à part, i.e. des exceptions [qu’ils ont, faut-il le rappeler, mandat de faire disparaître!] :

 « Devant une voyelle, le e disparaît : contre + attaque = contrattaque»

Comme à l’habitude, les experts ne justifient pas leur décision. On ne peut que spéculer, même si « spéculer » veut dire : mettre dans la bouche de l’autre ce qu’il n’a jamais dit ou qu’il n’aurait peut-être même jamais dit. C’est, il faut bien le reconnaître, le risque que court celui qui décide d’une chose sans justifier son choix.

Disons que c’est « pour éviter que deux voyelles se suivent à l’intérieur (6) d’un mot ». Deux voyelles qui appartiennent à des syllabes distinctes, cela va sans dire, sinon le trait d’union n’aurait pas sa raison d’être. Mais qu’est-ce qui empêchent les experts de maintenir le trait d’union dans ce tels cas, d’en faire des exceptions d’un autre genre? Absolument rien. Mais ils se sentent obligés d’apporter une correction à un problème qu’ils viennent tout juste de créer. — Cela me rappelle le médecin qui prescrit un anti-acide (ou antiacide?) pour contrer l’effet indésirable d’un anti-hypertenseur (ou antihypertenseur??) déjà prescrit. — Les experts auraient pu tout simplement décider de ne pas enlever le trait d’union à ces mots. Mais ce n’est pas la solution qu’ils ont retenue.

Acceptons donc, sans nous poser plus de questions, de voir le e final de contre et de entresauter quand le second élément commence par une voyelle, quelle qu’elle soit. Il faudra dorénavant écrire : contrattaque, contrespionnage, contrindication, controffensive, contrut. Il en sera de même avec les mots commençant par entre-. Ce seront des exceptions à la règle A1, telle que formulée par les experts.

Cette façon de faire donne, j’en conviens, de curieux résultats. Mais les experts viennent-ils tout juste de l’inventer pour les besoins de la cause? On pourrait le croire, mais, avant de le proclamer haut et fort, il serait bon d’y regarder de plus près. Question de protéger ses arrières…

Le résultat :

Quelle ne fut pas ma surprise de constater, en fouillant le dictionnaire, que, dans certains mots connus et d’autres moins bien connus, le e final de contre– ou de entre– est, en 1990, déjà disparu sans crier gare et surtout sans que j’en aie pris conscience! Et aussi sans que l’on ait demandé la permission à des experts de le faire sauter. Pensez seulement à entracte (de entre- et acte), s’entraider (entre- et aider), entrapercevoir (de entre et apercevoir), s’entrobliger (de entre– et obliger), entrouvrir (de entre- et ouvrir), s’entraccuser (de entre- et accuser) ou encore à contralto (de contra-, contre et alto), contravis (de contre et avis). Autrement dit, il n’y a rien de nouveau dans la façon de faire que préconisent les experts. Soit dit en passant, avant de perdre le e final de leur préfixe, certains de ces mots s’écrivaient avec une apostrophe (ex. : entr’acte, s’entraider) comme cela est, nous l’avons déjà dit, encore le cas, en 1990, dans entr’ouvrir  et entrapercevoir. Les experts sont donc conséquents avec eux-mêmes. Dans ce cas-ci, du moins. Mais on ne peut pas en dire autant des Immortels, ces défenseurs patentés de la pureté de la langue, qui, dans la 8e édition du DAF (1935), n’ont modifié la graphie que de « certains » mots composés de entre(7). Personne n’a pensé leur demander pourquoi uniquement « certains »? Étrange, n’est-ce pas?

Cette disparition du e final de la préposition contre– ou entre– n’est pas la seule exception prévue à la règle A1. Il y en a une autre que les experts formulent de la façon suivante :

« Cette règle ne concerne pas LES mots composés de plusieurs éléments comme entre-deux-guerres, ou contre-la-montre (il ne s’agit pas de simples préfixes dans ces cas). »

Que veulent donc dire les experts? Moi, je comprends que tous les mots composés de plus de deux éléments échappent à cette règle, à la condition toutefois qu’ils commencent par l’une ou l’autre des deux prépositions en question. Et seulement eux.

Étant donné que l’on ne cite que deux exemples, à savoir contre-la-montre et entre-deux-guerres, je ne peux résister à la tentation de me demander combien de mots ainsi construits échappent à la règle A1. Pour le savoir, je consulte donc le Petit Robert de 1990. Chose étonnante, je n’en trouve qu’un seul : entre-deux-guerres. Contre-la-montre n’y figure pas! Il n’y fera son apparition que dans l’édition de 1993 — donc 3 ans après la parution du Rapport! —, non pas en tant que mot vedette (mot faisant l’objet d’un article du dictionnaire), mais enfoui sous l’entrée montre!

Mais pourquoi, vous demandez-vous, avoir fait une exception de entre-deux-guerres (et par anticipation, de contre-la-montre)? Les experts nous fournissent, entre parenthèses, ce qui se veut une justification : (il ne s’agit pas de simples préfixes dans ces cas). Ah bon!… En lisant cela, mes neurones s’affolent.

Qu’est-ce qui fait que la préposition contre ou entre serait un simple préfixe dans certains cas (p. ex. dans contre-attaque, entre-ligne), mais pas dans d’autres (p. ex. dans contre-la-montre, entre-deux-guerres)? Difficile à dire, car rien de ce que je connais de la préposition — et j’en connais un peu — et de ce qu’on m’a appris du préfixe (nature, emploi, etc.) (8) ne s’accorde avec le contenu de la parenthèse.

Si je m’en remets à mon Bon Usage (11e éd., 1980), voici ce qu’on dit des mots composés :

« Parmi les éléments composants, il faut mentionner notamment les préfixes. Un préfixe est une particule (préposition ou adverbe) ou encore une simple syllabe qui, placée devant un nom, un adjectif, un verbe ou un participe, modifie le sens du mot primitif en y ajoutant une idée secondaire. » (Art. # 180)

« La préposition est un mot invariable qui sert ordinairement à introduire un élément qu’il relie ou subordonne, par tel ou tel rapport, à un autre élément de la phrase : Habiter DANS une chaumière… » (Art. # 2238)

Dans contre-la-montre ou entre-deux-guerres, le premier élément formant, i.e. contre- ou entre-, ne répond-il pas aux deux définitions qui viennent d’être données? Dans se heurter la tête contre le mur ou se faufiler entre deux voitures, les mots contre et entre sont bel et bien des prépositions. Dans contremarche et dans entrefilet, les éléments contre– et entre– sont des prépositions utilisées comme préfixes (autrement dit, ce sont de simples préfixes). Et l’ajout du deuxième élément, joint ou non au premier par un trait d’union, ne confère-t-il pas une idée secondaire à l’unité lexicale formée?… Il me semble bien que oui. Alors…

Qu’a donc contre- dans contre-performance que n’a pas contre– dans contrelamontre pour que les experts disent qu’il ne s’agit pas dans ce dernier cas d’un simple préfixe? Ou encore ce qu’a entre– dans entre-soi mais que n’a pas entre– dans entredeuxguerres?  J’aimerais bien qu’on m’explique.

Certains argumenteront que, selon Grevisse (# 180, cité ci-dessus), le deuxième élément composant ne peut être qu’un nom, un adjectif, un verbe ou un participe. Or, dans contre-la-montre, le deuxième élément n’est ni l’un ni l’autre; c’est un article. Contre ne pourrait donc pas, selon eux, être un simple préfixe, puisqu’il ne répond pas à la définition stricte donnée par Grevisse. Soit. Si cet argument tient la route, il faudra trouver une autre explication au maintien des traits d’union dans entre-deux-guerres, car deux est un adjectif. Un adjectif numéral certes, mais tout de même un adjectif. Il répond donc à la définition stricte du préfixe que donne Grevisse. Alors pourquoi le Grand Vadémécum nous dit-il qu’« il ne s’agit pas d’un simple préfixe dans ce cas-là »? Euh…

Et j’irais même plus loin. Pourquoi les experts ne veulent-ils pas modifier la graphie de entre-deux-guerres quand ils décrètent que celle de entre-deux le sera? Parce que, dans entre-deux-guerres, entre- n’est pas un simple préfixe, mais qu’il en est un dans entre-deux? OUF…! Mieux vaut entendre cela qu’être sourd!

Quelle autre explication pourrait-on envisager?

Si les experts avaient expliqué leur non-intervention dans entre-deux-guerres et la disparition du trait d’union dans entredeux, par le fait que la longueur du nouveau mot formé rend sa lecture pénible, j’aurais volontiers abondé dans leur sens. Imaginez seulement ce que deviendrait cette phrase de Montherlant : « Et c’est ainsi que le bonheursatisfactiondelavanité entre dans le bonheurquis’obtientsansqu’onypense, dont nous parlions tout à l’heure. »  si tous les traits d’union étaient remplacés par une soudure! Je vous le concède, c’est un cas extrême, un cas isolé qui tient plus de l’idiosyncrasie (fantaisie d’auteur) que de la norme. Mais il y en a d’autres, à échelle plus modeste, qui pourraient agacer tout autant. Imaginez-vous devoir écrire jenesaisquoi, dont la forme originelle je-ne-sais-quoi se trouve dans les dictionnaires courants!

Je comprendrais que les experts n’aient pas voulu voir réapparaître la scriptio continua, écriture caractérisée par l’absence de ponctuation, d’espaces et de séparation entre les mots ou les phrases. Elle est disparue voilà de cela plusieurs siècles, et personne ne s’en plaint. (Voir ICI.) Le blanc (ou espace), tout comme le trait d’union ou l’apostrophe, est généralement utilisé pour faciliter la lecture.

La difficulté de lire un mot composé de plus de deux éléments (9) n’est pas une création de l’esprit. Elle est bel et bien réelle. Mais elle ne devrait pas se limiter, comme le laissent entendre les experts, aux seuls mots dont le préfixe est contre– ou entre-. S’ils avaient regardé un peu plus loin que le bout de leur nez, ils auraient constaté qu’il en serait de même avec TOUS les mots composés de plus de deux éléments. Ils n’avaient qu’à penser à arcenciel, c’estàdire, potaufeu, vaetvient, sotl’ylaisse, meurtdefaim, visàvis, surlechamp... Mais ils ont, comme cela est souvent le cas, fait preuve d’interventionnisme à courte vue. Fort heureusement pour nous, dans ce cas-ci. Oui, mais…

Mais ce que vous ne savez sans doute pas, c’est que ces mêmes experts ont décidé de « rectifier » va-nu-pieds et boute-en-train, pourtant formés de plus de deux éléments! Il faudra dorénavant écrire vanupied (sans s au singulier, même si la personne n’est pas unijambiste) et boutentrain (avec perte additionnelle d’un e). Qu’ont de spécial ces deux mots pour que leur graphie soit « rectifiée »? Mystère et boule de gomme. Y en a-t-il d’autres qui subissent incognito le même traitement?  Qui sait? Rien n’est impossible en langue.

Qu’ont donc va-nu-pieds et boute-en-train que n’ont pas, par exemple, arc-en-ciel, va-et-vient, sot-l’y-laisse, vis-à-vis?… Tout ce que je peux dire, c’est que ces deux mots composés [et d’autres peut-être] deviennent, en perdant leurs traits d’union, des exceptions. Ce qui contrevient au mandat que les experts se sont vu confier. Est-il besoin de le rappeler, ces derniers veulent (p. 3 du Grand Vadémécum) « se débarrasser ainsi de nombreuses irrégularités, exceptions et anomalies injustifiées » qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué. Alors, prétendre simplifier la langue en lui ajoutant des exceptions ne constitue pas, à mes yeux, l’intervention du siècle.

Bref, la règle A1 ne simplifie pas la langue autant que les experts le prétendent, ni autant que le souhaite Michel Rocard.

Qu’en est-il des autres règles, les règles A2 à A5? Sont-elles aussi (peu) utiles à l’apprentissage de la langue?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Ceux qui seraient tentés d’y ajouter souscripteur, souscription, souscrire feraient bien de s’abstenir. Il est vrai que ces mots sont étymologiquement composés de sous, mais cette préposition a depuis perdu son S final. La disparition de ce S n’est pas un cas isolé. D’autres mots ont déjà subi le même sort. Depuis si longtemps d’ailleurs que l’on ne perçoit plus, ou difficilement, la présence de cette préposition. Pensez à souterrain, soubassement, soucoupe, soutasse. Sans oublier l’« ineffable » soutane! Je n’invente rien, voyez par vous-mêmes, ce qu’en dit le Petit Robert : étym. 1564; sottane 1550 ◊ italien sottana « jupe », de sottano « vêtement de dessous », de sotto « sous ». Si on le dit, c’est que ce doit être vrai…!

(2)   Je sais, Je sais, l’emploi de solutionner est critiqué par le Petit Robert, et ce, depuis 1967. Mais… il est accepté par le Larousse en ligne. Selon cette source :

« Le verbe solutionner, naguère critiqué, est très fréquent aujourd’hui dans l’expression orale courante. »

On y ajoute même, sans doute pour déculpabiliser son utilisateur, que :

« Solutionner n’est pas à proprement parler un barbarisme, car il est régulièrement formé sur solution, comme auditionner l’est sur audition, et additionner sur addition. Son usage se serait répandu à cause des difficultés que présente la conjugaison de résoudre. »

Si on le dit…

(3)  Je sais fort pertinemment qu’une occurrence ne fait pas loi. J’aimerais quand même porter à votre attention un cas — il y en aurait d’autres que je ne serais pas surpris — où l’évolution ne s’est pas faite par élimination du trait d’union, mais bien par addition. Et ce, après 1990!

En 1990, le Petit Robert nous dit, à l’entrée MESURE (I. 2°) : « Tailleur qui fait un vêtement aux mesures de son client, sur mesure(s). Fig. Sur mesure, spécialement adapté à une personne ou à un but ».

En 1993, année de publication du premier Nouveau Petit Robert, on voit apparaître le trait d’union :

« Vêtement aux mesures de qqn. Loc. Sur mesure, se dit d’un vêtement exécuté pour une personne en particulier. « On jurerait que ce costume est fait sur mesure » (Green). Subst. S’habiller en surmesure. Fig. Spécialement adapté à une personne ou à un but. Rôle sur mesure, spécialement bien adapté à la personnalité d’un comédien. Il faut un caractère sur mesure pour vivre avec lui. Subst. C’est du surmesure»

(4)   Pourquoi, en 1990, puis-je écrire indifféremment entre-jambes et entrejambes, si je dois obligatoirement écrire entrecuisse [sic] sans trait d’union? Parce que les régents en ont ainsi décidé et que leur décision est irrévocable! Comme je l’ai déjà dit, la logique et la langue font souvent mauvais ménage. Auprès de ceux qui en douteraient encore, je me permets d’insister : pourquoi dois-je écrire entrejambes, avec un S? Parce que, direz-vous, il faut avoir deux jambes pour pouvoir mettre quelque chose entre elles. C’est, à coup sûr, votre logique qui parle. Votre logique n’exigerait-elle pas, pour la même raison, que vous écriviez entrecuisses, avec un S? Évidemment, direz-vous. Mais entrecuisse s’écrit sans S, et ce, depuis au moins 1967. Ne me demandez pas pourquoi. Si vous n’avez pas assez de mémoire pour y avoir enregistré cette aberration, vous passerez pour quelqu’un qui ne maîtrise pas bien sa langue.

(5)   Dans le discours prononcé par Michel Rocard, le 24 octobre 1989, on peut lire :

« Il y a, d’autre part, des contradictions entres les dictionnaires. Un ouvrage récent vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire courant à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

L’ouvrage récent (récent en 1990) dont il question n’est pas identifié, mais je ne serais pas surpris que ce soit Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires, publié deux années auparavant, soit en 1988, par le CILF (Conseil international de la langue française), présidé alors par Joseph Hanse. Soit dit en passant, l’harmonisation se fait toujours attendre… Trente ans plus tard! Êtes-vous étonnés? Moi, pas du tout.

(6)  Il y aurait beaucoup à dire sur la succession de deux voyelles en langue. Et conséquemment sur la pertinence de son maintien ou non, dans les mots où elle apparaît après disparition du trait d’union dans les mots composés. Mais cela nous mènerait trop loin.

Il faut savoir que la présence de deux voyelles successives [à l’intérieur d’un mot ou de part et d’autre d’un blanc] peut être :

  • non apparente à l’oral, mais obligatoire à l’écrit. Si vous dites : il est facile à déjouer, vous ne prononcez pas le e de facile (on le dit muet), mais vous devez l’écrire.
  • apparente à l’oral comme à l’écrit (de part et d’autre d’un blanc). Voyez par vous-mêmes : « Il a effectué une importante enquête auprès de…» ou encore « Il y a eu entre eux une entente inespérée. »
  • apparente à l’écrit, mais imperceptible à l’oral. Je pense à des mots comme faute, tous, adieu, lait… S’il en est ainsi, c’est qu’à ces deux voyelles ne correspond qu’un seul son, autrement dit qu’elles font partie d’une même syllabe (ce qu’en langue on appelle un digramme) :
  • ei se prononce [ɛ] (edit ouvert) comme dans peine [pɛn], neige [nɛʒ]), veille [vɛj]; si le ei est suivi d’un n, il se prononce [ɛ̃] comme dans dessein. Le e est alors muet. Comparer la prononciation de dessin à celle de dessein.
  • eu se prononce [ø] comme dans peu, deux ou [œ] comme dans peur, meuble
  • non apparente à l’écrit comme à l’oral. Si tel est le cas, c’est qu’on fait l’élision de la première voyelle. La voyelle qui est élidée est alors, nous dit Grevisse (#133), remplacée par une apostrophe. Ex. : « L’élève, bien quissu dune famille moyenne, naurait jamais osé répondre ainsi. » N’aurait-on pas pu, dans les cas qui nous intéressent remplacer le e de contre– ou de entre– par une apostrophe? À ceux qui pourraient s’étonner d’une telle suggestion, il serait bon de rappeler qu’en 1990 il est encore permis d’écrire entr’apercevoir ou encore entr’ouvrir (Petit Robert dixit)! Alors…
  • apparente à l’oral comme à l’écrit (à l’intérieur d’un mot). Si tel est le cas, c’est qu’il y a hiatus, e. « succession de deux voyelles appartenant à des syllabes différentes… ». Par exemple, aorte, fluor, acuité, actualité, piano, lui. Vous devez prononcer séparément les deux voyelles qui se suivent.

(7)  Dans son Bon Usage (11e éd., # 135, 6°), Grevisse énumère les diverses catégories de mots où  l’élision est marquée par une apostrophe. La sixième se lit comme suit :

«  Dans entre, élément des cinq verbes s’entr’aimer, entr’apercevoir, s’entr’appeler, s’entr’avertir, s’entr’égorger. »

Il s’empresse de nous faire remarquer qu’on écrit toutefois sans apostrophe : entre eux, entre amis, entre autres, etc. Puis, immédiatement après, le Nota Bene (N.B.) suivant :

« L’Académie (8e édition du DAF), abandonnant, dans les mots suivants, l’apostrophe qui marquait la suppression de l’e final de entre, a soudé les éléments composants : s’entraccorder, s’entraccuser, entracte, s’entradmirer, entraide, s’entraider, entrouverture, entrouvrir. — On ne sait pas pourquoi elle n’a pas fait de même pour les cinq verbes ci-dessus. »

C’est ce que j’appellerais de l’inconséquence. Ou de l’« interventionnisme » à la petite semaine (i.e. qui ne résulte pas d’un plan d’ensemble, de prévisions à longue échéance) ou à courte vue (i.e. manquant d’ampleur et de pénétration). Ils interviennent sans évaluer la portée de leur décision. Ce qui, inévitablement, donne naissance à des exceptions. Des exceptions qu’il nous faut mémoriser pour pouvoir être comptés parmi ceux qui maîtrisent bien leur langue. Des exceptions, n’est-ce pas pourtant ce que les experts sont censés faire disparaître? Oui, mais…

(8)   Il y a lieu, ici, de faire remarquer la divergence des points de vue exprimés par Maurice Grevisse et André Goosse, sur l’autonomie du préfixe.

Grevisse (Le Bon Usage, 11e éd., # 180) nous dit :

« Certains préfixes, dits séparables, peuvent, en dehors de la composition, s’employer comme mots indépendants : à, avant, bien, contre, en, entre, mal, moins, non, par, plus, pour, sous, sur, sus.

D’autres, dits inséparables, sont empruntés presque tous au latin ou au grec et n’ont pas d’existence propre : dé-, dés-, é-, for-, in-, mé-, més-, pré-, ré-; archi-, para-, anti-, etc. »

Goosse (Le Bon Usage, 14e éd., # 172) nous dit :

« Un préfixe est une suite de sons (ou de lettres, si l’on envisage la langue écrite) qui n’a pas d’existence autonome et qui s’ajoute au mot existant pour former un mot nouveau. »

Contre et entre seraient des préfixes selon Grevisse, mais pas nécessairement selon Goosse!

 (9)   Les blancs (ou espaces) ne facilitent pas uniquement la lecture des mots; ils sont aussi fort importants dans la lecture des nombres.  En effet, sa présence est obligatoire si le nombre comprend plus de 4 chiffres. Voir le Guide du rédacteur [2.3.1 a].

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Nouvelle orthographe et trait d’union (3 de …)

L’emploi du trait d’union

On ne fait que remplacer le trait d’union par une soudure!

Est-ce vrai?… 

-3-

 

Étant donné que le premier ministre ne souhaitait pas, aux dires des experts, que l’on fasse [ou que l’on fît, c’est selon] une « réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète », il était hors de question, pour ces experts, de proposer une solution radicale, du genre éliminer tout trait d’union ou en mettre un partout. Ils ont décidé de n’intervenir que dans certains cas. Dans des cas qu’eux forcément jugeaient problématiques. Et leur recommandation, qui se veut la solution à ce problème, consiste uniquement à remplacer le trait d’union par la soudure. Je dis uniquement parce que leur recommandation, telle que présentée dans leur résumé, ne fait référence à rien d’autre. Rappelez-vous :

Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille).

Avant d’aller plus loin, je me permets, à mon tour, d’apporter une « rectification ». Une rectification des faits. L’intervention des experts ne se limite pas, comme ils le prétendent, à enlever le trait d’union et à le remplacer par la soudure. Ils recommandent, même si leur résumé n’en fait aucunement mention, d’en ajouter un, deux, trois ou même plus, dans d’autres cas.

Pourquoi n’en font-ils pas mention? Voudraient-ils, ce faisant, nous faire accepter une chose désagréable en nous la présentant sous un jour favorable? Autrement dit, voudraient-ils nous dorer la pilule? Je me pose la question, car je me rappelle la publicité de la margarine Nuvel.

Si les experts avaient voulu circonvenir leurs lecteurs, les berner, les amener à accepter, sans résistances (ou sans résistance), leur proposition, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Ils ne mentent pas, j’en conviens. Ils se contentent de faire une restriction mentale, pratique qui consiste à ne dire qu’une partie de la vérité, dans l’espoir d’amener celui à qui on s’adresse à tirer une conclusion qui ne colle pas parfaitement à la réalité. On pourrait dire qu’ils nous induisent en erreur, tout en ne nous mentant pas! Procédé que certains pourraient qualifier de jésuitique.

Dans leur résumé, les experts (1) ne parlent pas d’ajout de trait d’union, nous l’avons vu. Mais ils en parlent ailleurs. Plus précisément, à la section A, intitulée Le trait d’union et la soudure (p. 18 du Grand Vadémécum). Un autre titre aurait mieux fait l’affaire, car ce dernier nous laisse à penser, tout comme le résumé, que le seul changement apporté consiste à souder les mots, ou plutôt certains mots classiquement liés par un trait d’union. Mais tel n’est pas le cas. À la fin de la section A, plus précisément en A6, il n’est plus question d’enlever des traits d’union, mais bel et bien d’en ajouter :

Règle A6 :

Les numéraux composés sont systématiquement reliés par des traits d’union (y compris avec les mots million, milliard, trillion…).

Si les experts décident d’intervenir, ici et de cette façon, c’est que, selon eux, la règle gouvernant l’emploi du trait d’union dans ces adjectifs numéraux, ordinaux ou cardinaux, est si mal maîtrisée qu’une intervention s’impose pour que l’utilisateur moyen cesse de faire des fautes. Mais cette règle est-elle aussi compliquée qu’on le prétend? Ou en fait-on si rarement usage que, malgré sa simplicité, elle ne nous vient pas à l’esprit au moment opportun? Voyons voir.

La règle de grammaire en vigueur, en 1990  et encore de nos jours —, veut que :

Dans les adjectifs numéraux composés, on met le trait d’union entre les éléments qui sont l’un et l’autre inférieurs à cent, sauf s’ils sont joint par et, qui remplace alors le trait d’union : Dixhuit, soixantedixneuf, dixneuf mille trois cent vingtsept. Mais : vingt et un, cent deux, douze cents.

Cette règle, pourtant fort simple, exige une « rectification ». Du moins aux dires (ou au dire) des experts. Une rectification toute particulière…  Au lieu de remplacer le trait d’union par une soudure, comme l’indique leur résumé, ce qui aurait donné dixhuit, soixantedixneuf, dixneuf mille trois cent vingtsept, ils décident qu’il faudra dorénavant en mettre partout. Il faudra donc écrire dixneufmilletroiscentvingtsept! [J’ai remplacé les nouveaux traits d’union par des tirets, pour mieux faire voir la différence.] Il faudra aussi écrire quatrecents comme on écrit quatrevingts! Cela simplifie l’apprentissage de la langue… C’est du moins ce que prétendent les experts. Mais est-ce bien le cas?… Cela demanderait, selon moi, à être validé.

Les experts auraient aussi bien pu décider de ne pas intervenir, mais ils n’ont pas pu résister au chant des sirènes « rectificatrices ». Cette règle de grammaire est-elle si mal maîtrisée qu’il faille absolument la changer? Qu’il faille coller à l’USAGE, qui, paraît-il, a évolué? Euh…! Ici, il faut faire une distinction, que les experts n’ont pas faite, entre fréquence absolue et fréquence relative. Je m’explique.

Même si l’ancienne règle est si simple d’application qu’une intervention me semble superflue, acceptons, pour les besoins de la cause, l’idée qu’elle soit mal maîtrisée. Que l’on fasse très souvent une faute en écrivant en toutes lettres ces adjectifs numéraux. La fréquence absolue de cette faute — qu’il s’agisse d’une sur- ou d’une sous-utilisation du trait d’union a ici peu d’importance — serait donc très élevée. Mais, dans les textes que vous lisez régulièrement, combien de fois rencontrez-vous de tels numéraux écrits en toutes lettres? Vous me diriez : Jamais, que je n’en serais pas surpris. Ce qui n’a rien de bien étonnant, puisque l’on enseigne couramment de toujours écrire en lettres les nombres inférieurs à 10 ou à 20, et en chiffres les nombres qui leur sont supérieurs.

Qu’en est-il de sa fréquence relative, c’est-à-dire la fréquence de cette faute par rapport à la fréquence de toutes les autres fautes? Elle ne peut qu’être très faible. Si faible, en fait, que je me demande si modifier la règle facilitera l’apprentissage du français. Les experts, eux, en sont si convaincus qu’ils décident d’y apporter un changement. Nous n’y pouvons rien, car c’est le privilège que leur a accordé le premier ministre. Cette « amélioration » permet, disent-ils (p. 20 du Grand Vadémécum), de distinguer clairement 61/3 (soixanteetun tiers) de 60 et 1/3 (soixante et un tiers). Ou encore 1240/8 de 1200/48, de 1000/248 ou même de 1248e. Soit. Mais…

Mais, à bien y penser,

  • quand avez-vous écrit, ou aurez-vous à écrire, en toutes lettres, une fraction décimale (p. ex. 1240/8 ou 1000/248…)? Probablement jamais.
  • quand avez-vous écrit, ou aurez-vous à écrire, en toutes lettres, un nombre élevé (par ex. 31 843)? Probablement jamais. Sauf sur un chèque, où le montant doit légalement figurer en lettres et en chiffres. Mais, de nos jours, qui rédige encore des chèques?…

Je reconnais que, dans certains textes (juridiques, ex. actes de vente, contrats, ou de style soutenu), il est de rigueur d’écrire les nombres en toutes lettres, mais ils sont généralement suivis des chiffres arabes correspondants. C’est dire que, même s’il y a mauvais usage du trait d’union (faute que, de nos jours, seuls les notaires risquent de faire et dont seules les parties au contrat pourraient se plaindre), le nombre en chiffres lève toute ambiguïté. Et ces nombres ne seront jamais des fractions! Sauf si vous achetez un condo! Votre quote-part sera alors presque inévitablement fractionnaire.

Alors, que penser de cette « rectification » concernant les numéraux? S’imposait-elle vraiment? J’en doute fort. On n’aurait pas abordé le sujet qu’on ne s’en porterait pas moins bien ou moins mal. D’après moi, c’est un excès de zèle, dont la langue aurait pu se passer. Mais les experts, eux, voient la chose différemment. Et c’est à eux qu’on a demandé de proposer des « rectifications »! Non à vous, ni à moi!

Mots autres que les numéraux

Oublions pour l’instant les adjectifs numéraux, qui font bande à part, et concentrons-nous sur les mots qui, aux yeux des experts, exigent une « rectification ». Et cette rectification, sur laquelle sont braqués tous leurs projecteurs, consiste à éliminer le trait d’union et à le remplacer par une soudure (phénomène que les grammairiens appellent souvent agglutination).

Étant donné que les experts ont convenu de ne « rectifier » que certains mots, conformément au souhait exprimé par le premier ministre (i.e. ne pas tout chambouler), il nous faut absolument savoir quels sont ces mots, sinon on risque de faire encore plus de fautes. Devrai-je dorénavant ne pas m’offusquer de lire, par exemple, arcenciel, chefd’œuvre,  grandpapa, nouveauné, surlechamp ou encore vanupieds? La question se posera tant que j’ignorerai quels sont ces « certains » mots qui voient leur trait d’union disparaître au profit d’une soudure. Qu’ont donc de spécial ces « certains » mots pour être ainsi visés? Les experts les auraient-ils choisis au pif?… Fort heureusement, ils ne semblent pas avoir cédé à cette tentation. C’est du moins l’impression qu’on a en lisant, rapidement, les règles A1 à A5. [J’omets la règle A6 qui, nous l’avons vu, n’a rien à voir avec l’élimination du trait d’union.]

Mais leur recommandation en cinq points simplifie-t-elle vraiment l’apprentissage de la langue? Tous le souhaitent. À commencer par le premier ministre lui-même. Rappelez-vous ce qu’on dit (p. 3, du Grand Vadémécum), on veut se débarrasser « de nombreuses irrégularités, exceptions, anomalies injustifiées, qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué. » Cet objectif, plus que louable, est-il vraiment atteint?…

Voyons comment le Grand Vadémécum (p. 128) présente ce changement recommandé par le Conseil supérieur :

  • A1     [Le trait d’union est remplacé par la soudure] dans les mots composés avec les préfixes-prépositions contr(e) et entr(e) (2);
  • A2     […]  dans les composés de extra-, infra-, intra-, ultra- (comme les composés de co-, sur-, supra-, qui sont déjà soudés);
  • A3     […] dans les composés d’éléments savants, en particulier en –o;
  • A4-1  […] dans les mots composés à partir d’onomatopées ou similaires [sic];
  • A4-2  […] dans les mots d’origine étrangère bien implantés dans l’usage;
  • A5-1   […] dans plusieurs composés avec bas(se)-, bien-, haut(e)-, mal-, mille-, et dans quelques autres composés bien ciblés;
  • A5-2  […] dans les composés formés d’un verbe et du mot tout.  

Cette règle en cinq points est censée éliminer les irrégularités, exceptions, anomalies, autrement dit rendre l’apprentissage de la langue plus aisé. Est-ce vraiment le cas? Si j’évalue l’arbre à ses fruits, je dois répondre tantôt OUI, tantôt NON.

Étant donné que les experts disent que « le trait d’union est remplacé par la soudure dans les mots composés de… », j’en conclus que tous les mots composés de… sont modifiés, les étant un article défini. Si tel n’était pas le cas, les experts auraient assurément utilisé un article indéfini : « dans des mots composés de… ». [Ils connaissent, j’en suis sûr, la différence qui existe entre ces deux genres d’articles.] Cette nouvelle règle, en raison de sa généralité, remplit apparemment bien son rôle, celui de simplifier l’apprentissage de la langue, d’où mon OUI. Mais…

Mais il y a une exception : la règle A5-1. D’où mon NON. Les experts décident de ne remplacer le trait d’union que dans plusieurs composés avec…  et aussi dans quelques autres composés bien ciblés! Euh… Quels sont donc ces mots qui perdent leur trait d’union? Quels sont ceux qui le gardent?… Il nous faut les connaître, pour ne pas faire plus de fautes, et aussi les mémoriser, car il n’y en a que quelques-uns. Sur quels critères les experts se sont-ils basés pour bien cibler les quelques autres mots en question? Les auraient-ils choisis au pif? Rien ne nous empêche de le penser, surtout quand on voit quels sont ces mots si bien ciblés (nous y reviendrons dans un prochain billet).

Qu’ont donc vraiment fait les experts? Je me risque à dire qu’ils ont raté la cible. Magistralement, d’ailleurs. Il y a, comme on dit, loin de la coupe aux lèvres, de la théorie à la pratique. On ne peut prétendre simplifier la langue en éliminant des exceptions si, aussitôt dit, on en rajoute. Faut-il se réjouir de voir un arbre produire de tels fruits?… NON.

Quiconque pratique le doute systématique ne pourra résister à la tentation de se poser une dernière question : les règles A1 à A4, de même que la règle A5-2, éliminent-elles toutes les exceptions, comme l’emploi de l’article défini les le laisse clairement entendre?… Si jamais il reste quelques exceptions, se justifient-elles facilement? Au point que l’on puisse dire que, malgré leurs présences, l’apprentissage de la langue s’en trouve simplifié?… C’est à voir.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Quand je dis experts, je fais référence non seulement à ceux auxquels le Conseil supérieur a fait appel, mais aussi à l’ouvrage de Chantal Contant (spécialiste des rectifications de l’orthographe du français) intitulé Grand vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, ouvrage qui se veut le reflet fidèle du Rapport de 1990. Sous une forme plus acceptable pédagogiquement parlant!

(2)  Le Grand Vadémécum écrit contr(e) et entr(e). La présence de parenthèses encadrant le e final de ces deux prépositions me paraît disons… incongrue. Les mots où le e final de ces deux prépositions est absent n’ont pas de trait d’union. Ils ne peuvent donc être touchés par cette règle… Pourquoi alors avoir mis des parenthèses?… Je me le demande.

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Le Rouleau des prépositions

Le Rouleau des prépositions

Deuxième édition revue et augmentée

 

          Vient de paraître, chez Linguatech , la 2e édition de mon ouvrage sur l’emploi des prépositions en français (418 pages). Sa parution coïncide avec la tenue du Salon du livre de l’Outaouais , qui se tient, du 1 au 4 mars, au Palais des Congrès, à Gatineau.

Je reproduis ici la préface de cette nouvelle édition, pour que vous puissiez prendre connaissance des nombreuses  améliorations qui y ont été apportées.

 

Préface de la deuxième édition

Vous avez en mains la réédition d’un ouvrage paru, voilà de cela quelques années, sous le titre Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec? et sous-titré La préposition vue par un praticien. L’accueil qu’a reçu, et que reçoit encore, cet ouvrage démontre à quel point il s’imposait, s’impose et s’imposera toujours, car l’emploi de la préposition ne sera jamais autre que problématique, surtout pour celui qui travaille à cheval sur deux langues.

Compte tenu des demandes qui nous ont été adressées au cours des ans par des lecteurs, ainsi que de leurs commentaires, concernant par exemple l’absence de tel ou tel mot ou encore de telle ou telle préposition, nous en sommes arrivé à la conclusion qu’une réédition s’imposait. La voici donc. Dans sa nouvelle livrée.

Peu de temps après la parution de la première édition, en 2002, un ami bibliographe nous fait remarquer que la longueur du titre rend son référencement plutôt difficile (cette considération nous avait complètement échappé). L’intention qui avait primé était d’y évoquer le contenu de l’ouvrage. C’aurait pu être, m’a-t-il dit, Le Rouleau des prépositions. L’idée a été retenue. C’est d’ailleurs sous ce titre que l’on peut, depuis 2010, le consulter sur le site du Bureau de la traduction (Voir ICI).

Et c’est sous ce titre que paraît aujourd’hui cette nouvelle édition.

Le lecteur y trouvera toujours un répertoire d’adjectifs, de verbes et d’adverbes pouvant ou devant se construire avec une préposition. Il n’y trouvera cependant pas tout ce qu’il veut. Ce n’est pas parce qu’une préposition suit un mot qu’elle est nécessairement commandée par ce mot. J’en veux pour preuve les prépositions que l’on trouve après l’adjectif inutile. Il y a la préposition à (individu inutile à la société; inutile à la démonstration), qui introduit un complément d’adjectif, et la préposition de (inutile d’insister). Même si, dans ce dernier cas, la préposition de est vide de sens, c’est celle qu’il faut employer pour introduire l’infinitif qui suit. Par contre, la préposition pour ne figure pas dans le répertoire, même si elle suit parfois cet adjectif (il est inutile pour un débutant de tenter sa chance; cela est inutile pour la mise en valeur du site). La raison en est fort simple : elle n’entretient aucun lien logique contraignant avec l’adjectif. Vous ne trouverez donc dans ce répertoire que ce qui répond à la problématique posée, problématique que décrivait bien le titre de la première édition : Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec?

Le nouveau répertoire a été amélioré à bien des égards.

  • De nombreux mots-vedettes qui avaient été laissés de côté, en 2002, par choix éditorial, y figurent maintenant. Je pense à cafarder, caviarder, chanceux, court, coûteux, creuser, et combien d’autres encore.
  • D’autres mots n’avaient pas été inclus dans le répertoire parce que les sources consultées à cette époque les utilisaient sans préposition ou encore parce que la préposition ne semblait pas commandée par l’adjectif. C’est le cas, par exemple, de spécifique, dans l’odeur spécifique du cuir, le poids spécifique du plomb ou encore le sens spécifique d’un terme. Les utilisateurs étaient déroutés par leur absence. Nous avons donc décidé d’inclure ces mots problématiques, accompagnés toutefois d’une remarque.
  • De nombreux exemples d’emploi ont été ajoutés. Par exemple, acheter suivi de la préposition dans est maintenant illustré par huit exemples et non plus par un seul. Ces exemples se distinguent les uns des autres par la nature du régime commandé par la préposition. À côté de acheter dans une pharmacie, vous trouverez maintenant : acheter dans un lotissement, dans le sud du pays; acheter dans le temps des Fêtes, dans trois ans; acheter dans le neuf (nouvellement construit plutôt que déjà construit); acheter dans une autre devise.
  • Nous avons aussi fait un grand usage de parenthèses. Ces dernières contiennent parfois le sens, variable, qu’a le mot-vedette dans l’exemple en question : accommoder (adapter) ses désirs à la réalité; accommoder (préparer pour la consommation) des escargots au beurre à l’ail. Ou encore suivi de son chien (accompagné); suivi (poursuivi ou surveillé) par deux agents secrets.

L’emploi des parenthèses s’observe également quand deux verbes, homographes et homophones, n’ont pas la même origine. Par exemple, causer n’a pas dans causer de la peine à qqn le même sens que dans causer de choses et d’autres et causer à bâtons rompus. Dans le premier cas, il signifie « être la cause de » et dans les autres, « s’entretenir familièrement ». Une telle explicitation du sens pourra paraître superflue à un francophone, mais elle ne l’est certainement pas pour un allophone. D’autant plus que le de qui suit ces deux verbes n’est pas de même nature : article partitif dans de la peine; préposition dans de choses et d’autres.

Les parenthèses sont aussi employées à l’occasion pour indiquer le sens d’un mot peu ou pas utilisé au Québec. Par exemple, saucer son assiette (enlever la sauce de l’assiette) avec un morceau de pain ou encore saucissonner (manger) dans le train. Une telle entrée pourrait intéresser l’allophone, surtout s’il a appris le français ailleurs que chez nous.

Nous avons également mis entre parenthèses, à l’intention surtout de l’allophone, le sens des expressions figées, sens qui dépasse toujours celui des seuls mots utilisés. Par exemple : se tailler à Paris qui veut dire « s’enfuir à Paris », ou encore tirer le diable par la queue qui signifie « avoir peine à vivre avec de maigres ressources ».

Finalement les parenthèses servent aussi à indiquer l’auteur des exemples qui sont des citations.

  • La dernière modification apportée, et non la moindre, c’est l’ajout de remarques (REM.) à plusieurs entrées. Nous les y avons mises pour aider le lecteur à se faire une meilleure idée de l’emploi soit du verbe, soit de la préposition mentionnée. C’est ainsi qu’à l’entrée CONTINUER il est question de la différence de sens, qui toutefois s’estompe, entre continuer à et continuer de; qu’à INFLUENCER il est fait mention de la différence entre influencer et influer, etc.

Vous avez donc entre les mains une édition revue, corrigée et grandement augmentée. Augmentée globalement de plus de 50 %.

Europe

Diffusion en France, Belgique, Suisse, Allemagne et Luxembourg:

Dicoland/La maison du dictionnaire www.dicoland.com / contacts@dicoland.com.

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Nouvelle orthographe et trait d’union (2 de …)

L’emploi du trait d’union

-2-

La solution proposée par les experts

 

Nous l’avons vu précédemment, l’emploi du trait d’union dans les unités lexicales constituerait, selon certains observateurs — dont Michel Rocard —, un véritable casse-tête (ailleurs on dira puzzle). On trouverait, semble-t-il, un trait d’union là où on ne l’attendrait pas; on ne le trouverait pas là où, selon toute vraisemblance, on devrait le trouver. La règle censée gouverner son emploi serait donc très malmenée. Ou bien parce qu’on ne la connaît pas, ou bien parce qu’elle est tellement alambiquée qu’une faute nous attend à tous les coins de rue. Faute que les experts ont pour mission de faire disparaître. Soit. Mais…

Combien de ces mots seraient, dans la pratique courante, mal écrits?

Nulle part il n’en est fait mention. Pourtant, la réponse à cette question est de toute première importance. Elle nous dirait si le problème soulevé est mineur ou majeur; s’il mérite qu’on s’y attarde ou pas. Étant donné que les experts ont autre chose à faire que de s’occuper de foutaises, je veux bien admettre, sans preuve** toutefois, que ce nombre est important.

** On me pardonnera, je l’espère, cette faute intelligente. Le Petit Robert écrit sans preuves!

Si jamais le nombre de mots en cause était en réalité limité, toute solution qu’on pourrait proposer ne changerait pas grand-chose. Elle calmerait certes les esprits de ceux qui sont troublés par ce problème, mais elle ne réduirait pas, de façon significative, le nombre de fautes que l’on dit observer. Or, c’est précisément le but de toute cette opération. Rappelez-vous, les experts cherchent la solution qui permettra « un apprentissage plus aisé et plus sûr » du français.

La petite histoire ne nous dit toutefois pas comment les experts s’y sont pris pour arriver à la solution qu’ils proposent.

De fait, que proposent-ils?

Après y avoir réfléchi, les experts ont proposé un changement fort simple, changement qu’ils ont résumé, au début de leur Rapport, en une courte phrase : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). »

Un tel énoncé — et surtout l’exemple cité — ne peut que ravir ceux qui souhaitent une simplification de l’orthographe. Et j’en suis. Porte-monnaie s’écrira dorénavant sans trait d’union, tout comme portefeuille, qui s’écrit ainsi depuis 1798 (DAF, 5e éd.) (1). Soit. Mais…

Que penser réellement de cette proposition?

Devrait-on l’accepter sans mot dire, uniquement parce que ce sont des connaisseurs ou de gens que l’on croit tels qui l’ont formulée? Devrait-on la défendre bec et ongles? Certains s’y sentent obligés. Moi, pas. Ce n’est pas parce que certains endossent, peut-être même aveuglément, cette proposition; que d’autres font des pieds et des mains pour qu’elle devienne la « norme » et qui crient victoire chaque fois qu’un ouvrage, dictionnaire ou autre, s’y soumet, que je dois en faire autant, que je dois me transformer sur-le-champ en un béni-oui-oui. Ce n’est tout simplement pas dans ma nature. À moins que ce ne soit une déformation professionnelle.

Avant de vous dire ce que je pense de cette proposition — je n’aime pas travailler pour rien —, je dois m’assurer que la solution proposée correspond bien aux attentes du premier ministre. Et là-dessus, aucun doute n’est possible. Michel Rocard, dans sa réponse à Maurice Druon, rédacteur du Rapport, le dit clairement :

« Je vous remercie pour ce rapport limpide, qui correspond exactement à la demande que j’avais faite au Conseil. »

On peut difficilement être plus explicite, vous en conviendrez. Et un peu plus loin :

« Sur le trait d’union, sur les accents et trémas, sur le pluriel des mots composés et des mots empruntés, sur l’harmonisation des familles de mots présentant aujourd’hui des contradictions, vous avez réussi à mettre au point des solutions simples, modérées et acceptables par tous. »

Bref, ce Rapport comble d’aise le premier ministre. Les experts ont bel et bien répondu à ses attentes. Du moins, c’est ce qu’il dit. Mais, en tant qu’homme politique, peut-il dire le contraire? J’en doute fort. Je me demande même s’il a lu ce Rapport au complet. Je ne peux évidemment pas répondre à sa place. Je me contente de poser la question. Car, si  je me mets dans la peau d’un premier ministre, i.e. de quelqu’un de très occupé — même en dehors des périodes de crise —, la lecture, complète, d’un tel rapport ne constituerait pas pour moi une priorité. Je ferais ce que bien d’autres font : je sauterais directement aux conclusions. Autrement dit, j’irais à l’essentiel. Et l’essentiel, on le trouve, au début de ce Rapport, dans un encadré intitulé Résumé. Et ce qu’on y lit, à propos du trait d’union, c’est ce que j’ai mentionné plus haut : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). » Rien de plus.

Étant donné que cette courte phrase est tirée du Rapport lui-même, et non d’un quelconque compte rendu (ou compterendu, selon le Petit Larousse), elle ne peut que refléter fidèlement l’opinion des experts. Personne ne se risquerait à penser que les experts n’ont pas tout dit. Sauf peut-être… moi. Vous comprendrez bientôt pourquoi.

Cette proposition est-elle assez convaincante pour que je l’endosse sans réserves (ou sans réserve) ? Certains le penseront.  Moi, pas.

C’est en tant que simple utilisateur — je ne suis rien d’autre; surtout pas un linguiste —, que je vais vous dire ce que je pense de cette recommandation, sous sa forme résumée, la seule que les gens pressés vont lire ou que les prosélytes voudront  de préférence utiliser.

La façon d’analyser un problème est inévitablement modulée par les expériences de vie de chacun, expériences qui laissent immanquablement des traces, certaines étant plus importantes que d’autres. Dans mon cas, il en est au moins deux qui me suivent partout, qui conditionnent ma façon de voir les choses. Même si ces événements sont en soi tout à fait insignifiants, ils n’en constituent pas moins, pour moi, des événements qui ont influencé ma façon de penser et d’analyser. Les voici.

  • J’ai déjà moi-même entretenu ma pelouse et ma rocaille. Puis un jour, je réalise — Je sais. Je sais. Son emploi est critiqué par le Petit Robert (2). — que cette tâche prend trop souvent trop de mon temps. Trop, c’est trop, n’est-ce pas? Ce temps, je pouvais et surtout je voulais l’utiliser plus judicieusement. Je fais donc appel à une entreprise qui s’affiche experte en entretien paysager. Rapidement, une équipe de travailleurs se pointe chez moi pour faire ce que je ne voulais plus faire et qu’eux, experts, se faisaient un plaisir, bien rémunéré, de faire à ma place.

Et ils le font en deux temps trois mouvements. Faut dire qu’ils sont quatre à le faire et qu’ils sont mieux équipés que je le suis. Comme c’est la première fois que je fais appel à leurs services, il n’est que normal que je veuille vérifier la qualité de leur travail. Je pourrai par la suite leur laisser la bride sur le dos. Quelle ne fut pas ma surprise de voir qu’il restait, ici et là, des touffes de gazon; qu’on n’avait pas passé le coupe-bordure le long du trottoir et de la rocaille. On avait même fait un peu de zèle : on avait taillé la haie, même si je ne leur avais pas demandé, mais d’un seul côté! On m’avait pourtant assuré qu’on ferait du bon travail — un travail d’experts —, mais le résultat est déplorable. C’est, à mes yeux, un travail mal fait parce que, entre autres, vite fait. Faire un bon travail exige qu’on y mette le temps qu’il faut. J’ai appris cette journée-là, et de façon magistrale, à ne pas me fier à l’idée que les gens se font d’eux-mêmes. J’ai appris à évaluer l’arbre à ses fruits et non à ceux qu’il est censé donner.

  • J’ai déjà voulu acheter de la margarine de marque Nuvel. Sur l’étiquette, bien en évidence, on pouvait lire : huile Canola & Olive oil. Comme l’huile d’olive avait et a toujours la cote, le fabricant a intérêt à signaler au consommateur que son produit en contient. Ce dernier sera ainsi plus enclin à l’acheter. Jusque-là, rien à redire. Mais tout consommateur, non averti, croira que cette margarine contient autant d’huile de canola que d’huile d’olive (50-50), la grosseur des caractères ayant à ses yeux, sans qu’il s’en rende nécessairement compte, une valeur sémantique. Mais dans les faits, qu’en est-il?

En petits caractères – cela va sans dire –, on peut lire : Fait de 83 % d’huile de canola, 10 % d’huile d’olive, 7 % d’huiles végétales (3). C’est loin du 50-50, que j’avais imaginé! Mais il n’y a rien de faux dans ce qui est affiché : cette margarine contient bel et bien de l’huile d’olive et de l’huile de canola. Et il n’est dit nulle part qu’elles y sont en proportions identiques. Si c’est ce que le consommateur en déduit, il n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Il n’a qu’à lire attentivement l’étiquette. Mais il ne le fait généralement pas, car il va à l’épicerie pour acheter quelque chose et non pour lire quelque chose. C’est donc lui qui est, ici, pris en défaut. Il faut quand même reconnaître que le publicitaire a misé sur la crédulité du consommateur moyen, sur sa grande facilité à croire sur une base fragile. Moi, pour une raison inconnue, — peut-être avais-je, cette fois-là, un horaire moins chargé — j’ai voulu en savoir plus, avant d’acheter cette margarine. Je lis donc au complet l’étiquette. Quelle ne fut pas ma surprise de voir, en petits caractères, que j’avais tout faux!

J’ai donc appris cette journée-là à ne pas me fier aux apparences; elles sont souvent trompeuses. Que ce qui n’est pas clairement dit (ou qui est dit en petites caractères) est souvent plus important que ce qui est clairement dit (ou qui est dit en gros caractères), car la vérité peut prendre bien des formes. Surtout quand on veut amener quelqu’un à croire quelque chose ou à modifier ses habitudes. Ce que cherche effectivement à faire le fabricant de cette margarine.

Que dois-je donc penser de la proposition mise de l’avant par les experts pour simplifier l’emploi du trait d’union, proposition qu’ils ont, pour le lecteur pressé, résumée en une courte phrase : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). »? Me voilà parti.

Dans cette recommandation, trois mots retiennent tout particulièrement mon attention, des mots qui sont, vous allez le constater, lourds de conséquences. Ce sont certain, soudure et comme.

1- Un  certain  nombre de mots

Si Michel Rocard demande au Conseil supérieur d’examiner comment l’usage du trait d’union peut être rendu plus simple, plus régulier, c’est qu’il est convaincu que, trop souvent, les gens en font un mauvais usage; que ce mauvais usage agace au plus haut point ceux qui ont une excellente mémoire. Et ce que les experts disent clairement — ils ne font pas que le laisser entendre—, c’est qu’uniquement certains mots sont visés.

Pourquoi uniquement certains mots? Que sous-tend l’emploi de cet adjectif? Les experts veulent-ils nous dire :

  • Qu’il y a certains mots que les usagers écrivent presque toujours mal et que le changement proposé ne concerne qu’eux… Si tel est le cas, j’aimerais bien les connaître pour ne plus faire de faute(s).
  • Que leur recommandation ne touche qu’un certain nombre de mots même si beaucoup d’autres mériteraient le même traitement… Si tel est le cas, j’aimerais encore plus les connaître.

Il est vrai que le premier ministre a convenu, au départ, que sa demande excluait « toute idée de réforme de notre orthographe ». Donc l’intervention des experts se devait d’être modérée. Ils ne devaient pas tout chambouler. Cette contrainte force donc les experts à y aller mollo. Ils n’ont pour ainsi dire pas le choix. Ils ne « rectifieront » donc que certains mots. Et c’est à eux que revient l’ingrate tâche de concilier les deux composantes de la requête : simplifier sans tout chambouler. Michel Rocard leur a, selon moi, refilé une patate chaude. À eux, maintenant, de résoudre la quadrature du cercle.

Mais en lisant leur recommandation, une question me vient aussitôt à l’esprit : est-il assuré qu’une fois cette « recommandation » admise et appliquée par tous, l’emploi du trait d’union ne posera plus problème? Je réponds NON. Sans hésitations (ou sans hésitation).

Le problème sera toujours le même. Les gens continueront à faire des fautes, car ils devront, encore et toujours, se demander s’il faut ou non mettre un trait d’union à tel ou tel mot, la différence étant que les mots qui posent problème ne seront plus nécessairement ceux qui, en 1990, étaient problématiques. Autrement dit, on ne fait que déplacer le problème. Rien d’autre. Étant donné que seuls certains mots ne commanderont plus l’emploi du trait d’union, il faudra, comme cela était le cas auparavant, se rappeler ceux qui dorénavant perdront leur trait d’union, suite à l’application de cette recommandation, et ceux qui le conserveront… On n’a vraiment pas simplifié la langue. On n’a fait que changer quatre trente-sous pour une piastre  (façon toute québécoise de dire que c’est du pareil au même).

Nous verrons plus tard comment les experts s’y sont pris (quels mots ont retenu leur attention) et surtout si, comme le pense (ou le dit) le premier ministre, ils se sont bien acquittés de leur tâche.

2- [Remplacer] le trait d’union par la  soudure

Les experts nous proposent donc de rectifier la graphie de certains mots, en enlevant le trait d’union qu’ils exigeaient et en soudant les deux mots qu’il unissait.

Ils excluent donc, si l’on en croit leur résumé, toute autre intervention qui aurait également pu permettre d’atteindre l’objectif visé, celui de simplifier l’apprentissage de la langue. Par exemple…

Ils auraient pu décider que les deux graphies (avec et sans trait d’union) seraient dorénavant admises; que l’on pourrait écrire, sans se le faire reprocher, rondpoint ou rond-point; intraveineux ou intra-veineux; précité ou pré-cité; superléger ou super-léger, etc. En 1990, ne peut-on pas indifféremment écrire contre-vérité/contrevérité, porte-mine/portemine, infrasonore/infra-sonore? Pourquoi ne pas généraliser le principe? Ce serait, me semble-t-il, la solution rêvée pour qu’il n’y ait plus de faute(s). Sauf que les experts n’ont pas retenue cette solution. Peut-être était-elle trop simple. L’ont-ils au moins envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ils auraient pu décider d’en mettre aux groupes de mots qui forment, sémantiquement parlant, une unité : magazine-photo au lieu de magazine photo (ne doit-on pas déjà écrire roman-photo ou safari-photo?); chou-de-Bruxelles au lieu de chou de Bruxelles (ne doit-on pas déjà écrire chou-fleur, chou-rave, chou-navet?). La présence du trait d’union indiquerait à coup sûr une unité lexicale. Mais les experts n’ont pas retenu cette autre solution. L’ont-ils seulement envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ils auraient pu également décider d’en mettre systématiquement un (ou de l’enlever systématiquement) à tous les mots composés dont l’élément préfixé serait disons… une préposition. On pourrait ainsi écrire entre-couper au lieu de entrecouper (n’écrit-on pas déjà s’entre-déchirer?); en contre-bas au lieu de en contrebas (n’écrit-on pas déjà en contre-haut?). Ou encore écrire sur-alimenter au lieu de suralimenter (n’écrit-on pas déjà sur-place?).  Cette solution aurait l’avantage d’éliminer les exceptions qui embêtent tant de gens. Il n’y aurait plus qu’une seule règle à appliquer. Une règle fort simple à mémoriser :  il faut mettre un trait d’union dans tous les mots dont l’élément préfixé est une préposition. Point, à la ligne. Ce serait une façon fort ingénieuse de simplifier l’apprentissage de la langue. Mais cette solution n’a pas plu aux experts. Trop systématique, peut-être. Mais l’ont-ils seulement envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ce que je peux dire, par contre, c’est ce sur quoi ils ont jeté leur dévolu pour simplifier la langue, sans la chambouler. Ils proposent — sans justifier quoi que ce soit — d’enlever le trait d’union et de le remplacer par une soudure.

Pourquoi avoir choisi cette solution-là et rejeté les autres (en supposant qu’ils les ont réellement considérées)? Pourtant, le savoir nous permettrait de mieux évaluer la pertinence de leur recommandation. Mais à l’impossible, nul n’est tenu.

Leur recommandation est claire, elle consiste uniquement à remplacer le trait d’union par une soudure. Elle ne laisse place à aucune autre possibilité. Quand je me vois obligé de tirer une telle conclusion, l’histoire de la margarine Nuvel me revient immanquablement à l’esprit : y aurait-il quelque chose ailleurs qui viendrait restreindre la portée de cette recommandation, telle qu’elle est résumée? Nous verrons plus loin qu’effectivement c’est le cas.

3-  portemonnaie  comme  portefeuille

Cet exemple, choisi par les experts, illustre à merveille la « rectification » proposée. Personne n’en disconviendra, j’en suis sûr. Porte-monnaie perd son trait d’union. Il s’écrira, après soudure, en un seul mot. Tout comme portefeuille! Soit. Mais…

Mais les experts avaient-ils une raison particulière de choisir ce mot comme exemple? Pourquoi n’ont-ils pas opté pour porte-billets, terme qui désigne une réalité plus proche du portefeuille que du porte-monnaie? La question se pose. Du moins, je me la pose.

La leçon que m’a apprise la margarine Nuvel me revient, encore une fois, à l’esprit : y a-t-il là quelque chose qui n’est pas clairement dit et qui devrait l’être? La réponse est OUI : porte-billets, contrairement à porte-monnaie, ne perd pas son trait d’union; il ne fait pas partie des « certains mots » auxquels les experts ont décidé de l’enlever. Ah bon!… Porte-billets n’est donc pas visé par cette « rectification »! Pourquoi donc? Soit dit en passant, ce mot n’est pas le seul à échapper au couperet du Conseil supérieur.

Je me suis demandé, voilà de cela quelques années, pourquoi ces experts font de certains mots composés de porte- + nom des exceptions (Voir Ici). Ne souhaite-t-on pas pourtant — c’est le Grand Vadémécum qui le dit à la page 3 — que « les générations présentes et futures […] se débarrassent ainsi de nombreuses irrégularités, exceptions, anomalies injustifiées, qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué »? Comment peut-on oser prétendre se débarrasser des exceptions si, du même coup, on en rajoute? Les experts devaient pourtant nous simplifier la vie, mais, dans la pratique, ils nous la compliquent encore plus.

Au lieu de se demander, comme on le faisait autrefois, si tel mot exige ou non un trait d’union, il faudra à l’avenir se demander en plus si tel mot fait maintenant partie de ceux qui n’en prennent plus. La problématique est, il faut bien le reconnaître, restée exactement la même. Ce n’est pas ce que j’appelle simplifier l’apprentissage de la langue.

Voyons concrètement ce que cela peut représenter. Supposons que j’écrive le substantif bon à rien sans trait d’union (C’est un bon à rien). Je continuerai donc  à l’écrire ainsi, car la « rectification » ne le concerne pas du tout. Mais si je crois qu’il s’écrit avec trait d’union (C’est un bon-à-rien), sa graphie sera-t-elle changée? Euh…! Tout dépend s’il fait partie des mots « rectifiés ».

On peut se poser la même question à propos de contre la montre, utilisé comme substantif. S’écrit-il avec ou sans trait d’union? S’il s’écrit contre-la-montre, devrai-je dorénavant l’écrire contrelamontre? Et que dire de coude à coude? Selon le Petit Robert, en tant qu’adverbe, il s’écrit sans trait d’union : travailler coude à coude. En tant que substantif, il s’écrit avec traits d’union : des coude-à-coude fraternels. Devrai-je bientôt écrire coudeàcoude?

Serai-je un jour obligé d’écrire arcenciel, béniouioui, bouteentrain, chefd’œuvre, entredeuxguerres, fourretout, gagnepain, grandmaman, millepatte, quatrevingts, surlechamp?  Impossible de répondre à cette question sans connaître les mots visés par la recommandation des experts. Il n’y en a qu’un certain nombre… Soit. Mais quels sont donc ces mots « rectifiés »?… Et pourquoi uniquement eux?

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Si, pour savoir depuis quand portefeuille s’écrit sans trait d’union, vous consultez les Dictionnaires d’autrefois, vous croirez, tout comme moi, que c’est depuis au moins 1694.

La présence de portefeuille (sans trait d’union) est bel et bien signalée dans la 1e éd. du DAF (1694). Et comme on peut s’y attendre, dans les 5e, 6e et 8e éditions. L’Académie semble n’avoir jamais écrit ce mot autrement. Mais, après une seconde lecture, plus attentive, quelque chose attire mon attention, ou plutôt l’absence de quelque chose : le site Dictionnaires d’autrefois ne signale pas la présence de portefeuille dans la 4e éd. du DAF (1762), édition qui pourtant figure parmi les ouvrages répertoriés sur ce site. Comment expliquer cette absence? L’aurait-on tout simplement oublié, par mégarde? Ou l’aurait-ton écrit différemment? Comment l’aurait-on alors écrit? Forcément avec un trait d’union : porte-feuille. Je ne vois pas d’autre possibilité. Vérification faite, c’est bel et bien cette graphie qui se trouve dans la 4e éd. du DAF, d’où son absence dans les résultats obtenus quand je tape portefeuille. Il y a donc eu changement de graphie entre 1694 et 1762! À remarquer, dans l’édition de 1762, tous les mots formés de porte + nom s’écrivent avec un trait d’union. Porte-feuille ne fait donc pas exception.

Mais comment expliquer cette valse graphique? En 1694, on écrit portefeuille; en 1762, on change pour porte-feuille; dans l’édition suivante, la 5e, parue en 1798, on revient à portefeuille. Que s’est-il donc passé entre 1694 et 1762? Pour le savoir, je consulte la 3e (1740) du DAF. J’y trouve là aussi porte-feuille. Je poursuis en consultant la 2e édition du DAF (1718). Et rebelote… Ce serait donc à partir de 1718 que portefeuille aurait fait l’acquisition d’un trait d’union, puisqu’en 1694, selon les Dictionnaires d’autrefois, il s’écrivait portefeuille. Le mot portefeuille se serait donc écrit porte-feuille (avec trait d’union) uniquement entre 1718 et 1762! Euh!…

Comment expliquer ce double changement de graphie en un si court laps de temps? — En langue, un siècle, c’est court.  — Je me mets alors à fantasmer, ou phantasmer (graphie encore admise en 1990) : se pourrait-il que portefeuille se soit écrit porte-feuille, même dans la 1ère éd. du DAF? Autrement dit, que l’information fournie par Dictionnaires d’autrefois soit erronée? Ce serait le comble, vous en conviendrez. Mais qui sait?…

Pour ne pas être à l’origine d’une « fake news » — pour utiliser un terme fort à la mode par les temps qui courent; avant, j’aurais dit : légende linguistique —, je décide de m’en assurer. Ce que je croyais improbable, voire même  impossible, est avéré. Dans la 1ère éd. du DAF, je trouve, à mon grand étonnement, porte-feuille et non pas portefeuille. Il y a effectivement erreur sur le site Dictionnaires d’autrefois, erreur que je ne peux absolument pas expliquer. Cela démontre que pratiquer le doute systématique, comme je le fais depuis belle lurette par déformation professionnelle, n’est pas que du luxe. C’est une habitude à prendre. Encore plus pressante de nos jours, est-il besoin de le préciser.

(2)  Le Petit Larousse nous dit : Au sens de « comprendre, prendre clairement conscience de qqch », réaliser est un calque de l’anglais to realize, aujourd’hui passé dans l’usage courant.

Le Petit Robert, lui, a toujours critiqué cet emploi et le critique encore en 2018. Je m’étonne toujours de lire ce genre de remarque dans le Robert, quand on sait le nombre d’anglicismes qu’il accueille régulièrement dans ses pages. Je me demande, par exemple, ce que tchatter (ou chatter) peut bien avoir que n’a pas réaliser, pour qu’on l’accepte sans commentaire. Sans même préciser clairement son origine. Mais passons!

(3)  Soit dit en passant, dans cette margarine, il n’y a pas que 7 % des huiles qui soient végétales. Cette margarine es végétale à 100 %. Le colza (ou canola) est une fleur à graines oléagineuses, et l’olivier, un arbre à fruits oléagineux. À quel monde apparteinnent donc les graines et les fruits? Au monde végétal. C.Q.F.D.

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Publié dans Nouvelle orthographe | 6 commentaires

Nouvelle orthographe et trait d’union (1 de …)

 

L’emploi du trait d’union

– 1 –

La problématique

 

Qui ne s’est jamais demandé, ne serait-ce qu’une fois, si tel ou tel mot s’écrit avec ou sans trait d’union? Par exemple, sauriez-vous écrire sans faute(s) les trois locutions suivantes : au dessous, en dessous et par dessous? Ou encore à travers champ, dans le champ, en plein champ et sur le champ? Vous en tireriez-vous mieux avec autrement dit, c’est à dire et cela veut dire, qui sont, vous en conviendrez, trois façons d’exprimer la même idée?

Si vous ne pouvez répondre sans hésitation à ces questions, c’est que l’emploi du trait d’union vous pose problème. Et quand cette question vous revient trop souvent à l’esprit, vous vous mettez à rêver d’une langue qui serait moins compliquée.

C’est ce qui serait apparemment arrivé, en 1989, à Michel Rocard, alors premier ministre, sous François Mitterand. Il n’a pas fait que rêver, il a agi. C’est ce que je comprends dès les premières lignes du « Rapport » intitulé Les rectifications de l’orthographe :

 « Dans son discours du 24 octobre 1989, le Premier ministre [Michel Rocard] a proposé à la réflexion du Conseil supérieur [de la langue française] cinq points précis concernant l’orthographe :

  •  le trait d’union;
  •  le pluriel des mots composés;
  •  l’accent circonflexe;
  •  le participe passé des verbes pronominaux;
  •  diverses anomalies.

C’est sur ces cinq points que portent les présentes propositions. »

La petite histoire ne nous dit pas si ces préoccupations sont bien celles de Michel Rocard et non celles de quelqu’un de son entourage, qui les lui aurait soufflées à l’oreille. Cela a peu d’importance, tout compte fait. Ce qui importe, c’est que, de par son autorité, il demande au Conseil, qui se fera aider d’experts en la matière, de se pencher sur ces cinq points.

Si j’avais été appelé comme expert, j’aurais d’abord voulu savoir, précisément, ce qui chicote (ailleurs on dira tracasse, chiffonne) le premier ministre en ce qui a trait à  l’emploi du trait d’union. Sinon je serais incapable de répondre adéquatement à sa requête. Mais je n’ai pas réussi à lire ce discours dans le texte, qui fournissait peut-être de précieuses indications.

Ceux qui ont été sollicités pour le faire doivent en savoir plus, car, dans la lettre de présentation de ce fameux Rapport, on y lit quelque chose qui s’en rapproche. Ce ne sont évidemment pas les mots du premier ministre lui-même, mais ceux de Maurice Druon, rédacteur de ce rapport. Voici donc comment le Conseil perçoit son mandat :

« En installant, en octobre dernier, le Conseil supérieur ici assemblé, vous le chargiez, entre autres missions, de formuler des propositions claires et précises sur l’orthographe du français, d’y apporter des rectifications utiles et des ajustements afin de résoudre, autant qu’il se peut, les problèmes graphiques, d’éliminer les incertitudes ou contradictions, et de permettre aussi une formation correcte aux mots nouveaux que réclament les sciences et les techniques. […]

« C’est pourquoi, écartant tout projet d’une réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète, vous nous avez sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

Les experts proposent donc des changements ou, si vous préférez, des rectifications, des ajustements, des retouches, des aménagements. Vous avez le choix du terme. Des changements qui s’imposent, car il y a eu « évolution de l’usage » (c’est du moins ce qu’ils affirment); des changements qui permettent « un apprentissage plus aisé et plus sûr [du français] » (ça, c’est ce qu’ils souhaitent). Autrement dit, il sera dorénavant possible, grâce à ces changements, de ne plus faire des fautes dans l’emploi, entre autres, du trait d’union. Ou, pour être plus réalistes, d’en faire moins que par le passé. Soit. Mais avant d’aller plus loin…

Définissons les termes.

Comme son nom l’indique, le trait d’union sert à unir deux mots. La Palice n’aurait pas dit mieux, vous en conviendrez. Ces mots ainsi reliés forment un tout, une nouvelle unité, et non plus une simple suite de mots que le hasard a mis l’un après l’autre [ce qu’en grammaire on appelle un « groupe syntaxique libre »]. Et la grammaire distingue deux types d’unités exigeant un trait d’union : les unités lexicales (arc-en-ciel, demi-douzaine, grand-parent…) et les unités grammaticales (Soyez-en sûr, dites-le-lui, répliqua-t-elle, allez-vous-en…). Je ne m’intéresserai ici qu’aux unités lexicales, comme l’a d’ailleurs fait le Conseil supérieur. Si les experts se limitent à ces unités, est-ce parce que, à leurs yeux, les unités grammaticales ne posent pas problème? On pourrait le croire, car ils sont muets sur le sujet. Mais a-t-on déjà vu des régents de la langue justifier leurs décisions?…  Chose certaine, la faute y est possible, là comme ailleurs (1).

Comment définit-on trait d’union? C’est l’élément graphique, en forme de petit trait horizontal, qui sert à joindre deux mots, de manière inséparable. Sauf en fin de ligne, voudront ajouter certains.

Ce petit trait que l’on place en fin de ligne, après la première partie d’un mot —  pour indiquer que la seconde partie, faute d’espace, est reportée à la ligne suivante —, porte aujourd’hui le nom officiel de tiret. Mais on l’appelle abusivement trait d’union, nous dit le Petit Robert. (2)

Quel genre de faute agace donc le premier ministre?

S’agit-il d’une surutilisation ou d’une sous-utilisation du trait d’union? Autrement dit, en met-on trop souvent un là où il n’en faut pas ou l’omet-on trop souvent là où il en faut un? Ou est-ce un joyeux mélange des deux?… J’espère que les experts se sont posé la question avant de proposer quoi que ce soit, car cette information est cruciale. Fondamentale. En effet, comment envisager résoudre adéquatement un problème si, au départ, le problème est mal défini?…

Si, vérification faite (en supposant que tel est bien le cas), il s’agit d’une surutilisation, la proposition devrait, selon toute logique, consister à en mettre un là où, en 1990, l’usage n’en voulait pas. Cette proposition serait doublement pertinente. Elle serait 1- plus respectueuse de la façon de faire (il ne faut pas oublier qu’il y a apparemment eu évolution  de l’usage); 2- garante d’une réduction du nombre de fautes (elle rendrait l’apprentissage de la langue plus aisé et plus sûr). Dans le cas contraire, celui d’une sous-utilisation, on devrait— pour les mêmes raisons — proposer de l’enlever. Nous verrons plus tard ce qu’ont décidé les experts.

Comment expliquer qu’apparemment on utilise si mal le trait d’union?

Pour une raison fort simple : on ne sait ni quand ni surtout pourquoi on doit l’employer.

Nous avons tous appris, à la dure, pour ne pas dire bêtement, qu’il y a des mots qui s’écrivent avec trait d’union; d’autres, sans trait d’union. Soit. Mais sauriez-vous dire pourquoi?… Moi, pas. Peut-être y arriverai-je en fouillant. Rien n’est toutefois assuré.

Voyons d’abord ce que nous en dit la grammaire.

Maurice Grevisse, dans son Bon Usage (11e éd., 1980), se contente de préciser quand « on met un trait d’union » (art. 229-240) et quand « on ne met pas de trait d’union » (art. 241-243). Une telle liste ne peut que refléter l’usage en vigueur au moment de la publication de cette grammaire. Mais un quart de siècle plus tard, qu’en est-il?

En 2008, André Goosse, dans son Bon Usage (14e éd.) aborde le sujet d’une manière différente. Il se risque à dire pourquoi, mais son propos est loin d’être convaincant. Son exposé est « émaillé » de :

  • il est logique d’écrire… mais…;
  • les dictionnaires ne sont pas toujours cohérents…;
  • il faut reconnaître que les justifications ne sont pas toujours très nettes…;
  • la tendance est à l’agglutination…;
  • mais caprices de l’usage…;
  • il n’est pas facile d’expliquer pourquoi…

Vous aurez compris, tout comme moi, que vouloir justifier la présence d’un trait d’union dans tel mot ou son absence dans tel autre constitue une mission impossible. S’il y a autant d’exceptions, c’est que l’explication ne tient pas la route.

Qu’est-ce qui, d’après vous, différencie coffrefort de château fort… (il s’agit pourtant dans les deux cas d’un moyen de protection); c’estàdire de autrement dit… (deux façons de dire la même chose)? Et ce n’est pas tout. Qu’est-ce qui différencie pardessous de en dessous…; quatrevingts de quatre cents…; arcenciel de arc de triomphe…; faceàface de nez à nez…; antiscientifique de antisportif?… Vous ne le savez pas? Moi non plus. Je suis pourtant tenu, tout comme vous, de les écrire comme le prescrit le dictionnaire. Sinon, je me fais taper sur les doigts.

Et pourquoi, dans d’autres cas, ai-je le choix? Pourquoi puis-je écrire indifféremment entretemps et entre temps (disparition du trait d’union sans soudure), extraterrestre et extraterrestre (disparition du trait d’union avec soudure) ou encore faittout et faitout (disparition du trait d’union et d’une lettre avec soudure)? Comme on peut le constater, ce ne sont pas les cas d’espèce qui manquent.

Soit dit en passant, les graphies officielles dont je fais ici état sont celles que le Petit Robert admet en 1990, année de parution de Rapport, celles que les experts ont pour mission de « rectifier ».

Vous aurez certainement compris qu’il n’y a rien à y comprendre. Qu’au moment d’écrire un mot, qui exige peut-être un trait d’union, seule votre mémoire peut être appelée en renfort. Que, si vous ne faites pas d’erreur, ce n’est pas parce que vous êtes plus intelligent qu’un autre, c’est parce que votre mémoire est meilleure que celle d’un autre. Bref, que Paul Valery avait bien raison d’écrire, en 1936, dans Variétés III :

« L’absurdité de notre orthographe, qui est, en réalité, une des fabrications les plus cocasses du monde, est bien connue. Elle est un recueil impérieux ou impératif d’une quantité d’erreurs d’étymologie artificiellement fixées par des décisions inexplicables. »

L’absurdité était peut-être bien connue en 1936, mais, de toute évidence, elle ne dérangeait personne. Comment expliquer autrement qu’on n’ait rien fait? J’ai parfois l’impression que les régents se complaisent dans toutes ces irrégularités, exceptions, contradictions, certains allant même jusqu’à proclamer que ce sont elles qui font du français une si belle langue! Heureusement, je ne suis pas tenu de les croire. Apparemment Michel Rocard n’y croit pas lui non plus. Sinon il n’aurait pas demandé au Conseil supérieur de se pencher sur les difficultés que pose l’utilisation du trait d’union et de proposer des solutions qui en simplifieraient l’usage. Ce que le Conseil ignorait peut-être, c’était l’ampleur et la complexité de la tâche qui les attendaient.

Mais avant de changer quoi que ce soit (dans ce cas-ci, l’emploi du trait d’union), il me paraît essentiel de savoir pourquoi il en est ainsi (dans ce cas-ci, pourquoi il faut l’employer). Sinon la solution risque fort de poser, elle aussi, un problème! Le risque de faire des fautes, que l’on veut voir disparaître, serait toujours là. Autrement dit, on ferait du surplace (ou surplace?).

Quant à faire quelque chose, faisons-le bien. Essayons donc, dans la mesure du possible, de savoir ce qu’il en est de l’emploi, tant ancien que nouveau, du trait d’union. Ainsi équipés, nous saurons mieux résoudre le problème posé.

  • Quand le trait d’union est-il apparu dans la langue?

 Il y a de cela fort longtemps. Il en est déjà fait mention, en 1694, dans Le Dictionnaire de l’Académie française (1ère éd.). Sous un autre nom toutefois : « On appelle aussi, Tiret, Un trait de plume […] dont on se sert aussi à joindre, ou à diviser les mots […]. »

  • Quel usage en fait-on à l’époque?

Difficile à dire, à brûlepourpoint. Est-il possible que la présence d’un trait d’union dans tel mot ou son absence dans tel autre traduisent des stades différents d’évolution de leur graphie? Se peut-il que tout mot aujourd’hui composé d’au moins 2 éléments ait fait son apparition dans la langue en tant qu’« éléments syntaxiques libres », et que l’emploi de ces derniers se soit, en raison de sa fréquence accrue, figé et qu’on ait cristallisé ce figement par l’insertion d’un trait d’union entre ses éléments? C’est une hypothèse qui mérite considération. On pourrait même aller jusqu’à se demander si, dans certains cas, ce trait d’union ne serait tout simplement pas disparu comme par enchantement, ce qui aurait donné naissance à des mots dont la valeur des éléments qui les composent n’est plus perçue (3). Schématiquement cela donnerait :  par toutpar-toutpartout. Ou encore : long temps →  long-tempslongtemps. Pour vérifier cette hypothèse, je fouille donc dans le DAF (1êre éd., 1694) et y trouve matière à réflexion.

Certains mots s’écrivent en 1694 comme en 1990, ou presque :

  • arrière-ban                        id.                         
  • bas-relief                            id.
  • bec-de-corbin                    id.
  • belle-mère                          id.
  • court-bouillon                   id.
  • icy-bas [sic]                       id.  (avec deux i)
  • passe-droit                        id.
  • passe-pied                         id.
  • prié-dieu [sic]                   id.  (sans accent)
  • quatre-vingt-deux           id.
  • quatre-vingts                   id.
  • remue-ménage                id.

Certains autres voient leur graphie changer avec le temps.

Pour vous simplifier la tâche, je les regroupe en fonction de la modification subie. Je présente, sur une même ligne, d’abord la graphie d’antan, puis la graphie admise, en 1990, par le Petit Robert.

Ajout d’un trait d’union pour combler l’espace :

  • au dessous                     audessous
  • au dessus                       audessus
  • face à face                      faceàface                                       
  • pas d’âne                        pasd’âne
  • brusle pourpoint          brûlepourpoint

Ajout d’une espace et d’un trait d’union :

  • audelà                             audelà
  • blancmanger                 blancmanger
  • coupejarret                    coupejarret
  • gardemanger                gardemanger
  • crèvecoeur                     crèvecoeur
  • pardessus                       pardessus

Disparition de l’espace avec soudure des éléments :

  • courte pointe                 courtepointe
  • par tout                          partout
  • sur tout                           surtout

 Disparition du trait d’union et soudure des éléments :

  • aussitost                          aussitôt
  • bientost ou bientost      bientôt
  • clairvoyant                     clairvoyant
  • desenrhumer                  désenrhumer  
  • longtemps                        longtemps
  • passe-partout                 passe-partout
  • passeport (4)                  passeport
  • platfond ou plafond     plafond

Disparition du trait d’union sans soudure des éléments :

  • coupdepied                     coup de pied
  • toutàfait                          tout à fait
  • trèsbon (5)                       très bon.

La séquence des changements survenus au cours des siècles n’est pas, contrairement à ce que je pensais, la même dans tous les cas. L’emploi du trait d’union est aussi aléatoire en 1694 qu’il l’est en 1990.  Mon hypothèse de départ (espace → trait d’union → soudure) est donc à rejeter. Elle ne tient pas la route.

Le premier ministre avait donc raison de demander au Conseil, aidé par des experts, de se pencher sur les difficultés que pose l’utilisation du trait d’union et de proposer des solutions qui en simplifieraient l’usage.

Reste à savoir si ce qu’ils ont proposé répond bien à la problématique soulevée.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Je voudrais ici tester vos connaissances sur l’emploi du trait d’union dans les unités grammaticales, celles sur lesquelles le Conseil supérieur ne s’est pas penché. Par exemple, écririez-vous :

  • a) « Tenez vous le pour dit »;
  • b) « Tenez vousle pour dit»;
  • c) « Tenezvous le pour dit»; ou
  • d) « Tenezvousle pour dit»?

[J’utilise ici le tiret au lien du trait d’union pour mieux mettre en évidence les différences.]

Vous aurez certainement rejeté les choix a) et b), car vous avez appris que l’impératif commande l’emploi du trait d’union entre le verbe et son complément, si ce dernier est un pronom personnel. On doit écrire : Prenez ces livres, mais Prenez-les; Protégez cet enfant, mais Protégez-le.

Vous aurez aussi rejeté le choix c), car vous avez appris que, si l’impératif est suivi de deux pronoms personnels compléments, on met également un trait d’union entre les deux pronoms. On écrira donc : Diteslemoi ou Rendeznousles.

 La seule formulation acceptable serait donc d) : « Tenezvousle pour dit ». Vous vous demandez sans doute pourquoi j’ai utilisé serait et non pas est, comme vous vous y attendiez. Tout simplement parce que le Petit Robert n’autorise plus cette façon d’écrire. Et ce, depuis 1993, année de parution du premier Nouveau Petit Robert. Et 25 ans plus tard, on trouve toujours, à l’entrée TENIR : Tenez vousle pour dit! Il y aurait donc effectivement eu évolution de la langue! À mon insu…

Me faut-il donc respecter cette nouvelle façon de faire?… Pour ne pas me faire taper sur les doigts, je devrais m’y sentir obligé. Mais au risque de passer pour une forte tête, je ne m’y plierai jamais. Pour une raison fort simple : dans le Petit Robert, à l’entrée DIRE (et non à l’entrée TENIR), je trouve — et ce, depuis 1967 —  ce que la grammaire m’a appris : Tenezvousle pour dit!

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un dictionnaire le dit que cela est vrai. Un autre dictionnaire pourrait dire le contraire. Et pire, ce n’est pas parce que tel dictionnaire le dit à un endroit particulier que cela est vrai. Il arrive qu’il dise le contraire ailleurs. Assez troublant, n’est-ce pas? On ne consulte pourtant pas son dictionnaire pour trouver des erreurs, mais bien pour savoir la bonne façon de faire. Le dictionnaire est censé refléter l’USAGE, i.e. l’utilisation faite par la majorité et non par un lexicographe inconnu, qui croit que SA façon de faire est LA bonne!

Un dernier mot…

Ceux dont le sens d’observation est aiguisé auront remarqué que, dans Diteslemoi et Rendeznousles, l’ordre des pronoms est inversé. La grammaire veut pourtant que le C.O.D. (obj. direct) précède le C.O.I. (obj. indirect). Il faudrait donc dire Rendez-les-nous, comme on dit Dites-le-moi. Mais l’USAGE semble, selon Grevisse, privilégier l’ordre inverse. Une exception. Une de plus!

Qu’en est-il dans le cas qui nous intéresse? Selon Grevisse (11e éd, 1980, # 1064, N.B. -1), « Tiens-le-toi pour dit est, semble-t-il, plus fréquent que Tiens-toi-le pour dit. » Ah bon!… Il appelle même à la barre R. Martin du Gard, A. Gide, Ph. Hériat… Dans la 14e éd. du Bon Usage, parue en 2008 [#683, b), 1°], André Goosse renchérit en disant : « il y a du flottement dans l’usage. »  Vous êtes donc libres de choisir la forme qui agacera le moins votre oreille.

(2)  Dire, comme le Petit Robert, que tiret est utilisé Abusivt pour désigner Trait d’union, reflète un point de vue moderne. Autrefois, c’était plutôt l’inverse.

En 1694, le mot tiret désignait deux réalités, que l’on distingue aujourd’hui, mais qu’on ne distinguait pas alors. Dans la 1ère édition de son dictionnaire — et ce, jusque dans la 5e éd. —, l’Académie française appelle tiret « un trait de plume qu’on fait au bout de la ligne pour la terminer, ou dont on se sert pour joindre ou pour diviser les mots. »  RENVOI

Le terme trait d’union ne fera son apparition dans le DAF qu’en 1835. Non pas en tant que mot-vedette, mais à l’entrée tiret, où l’on peut lire : « Dans ce sens, les grammairiens disent plus ordinairement Trait d’union, et les imprimeurs Division. »

Parle d’abus, comme le fait le Petit Robert, c’est laisser entendre que son emploi en ce sens serait malvenu, inapproprié. De fait, cela pose problème. Un problème qui n’est pas toujours apparent. Supposons que, sur une ligne, vous ayez l’espace voulu pour écrire seulement la première partie d’un mot (disons : contre…), vous devrez mettre la seconde partie (disons : révolutionnaire) sur la ligne suivante. Quel nom donneriez-vous au petit trait horizontal que vous aurez mis à la fin de la ligne? Tout dépend…

Si ce mot s’écrit contrerévolutionnaire, le petit trait horizontal sera un tiret, mais s’il s’écrit contre-révolutionnaire, ce sera alors un trait d’union. Cela n’est pas problématique en soi, j’en conviens. Mais force est de reconnaître que le trait d’union mis en fin de ligne ne nous renseigne absolument pas sur la bonne graphie de ce mot. Si vous avez assez d’espace pour mettre ce mot sur la même ligne, lui mettriez-vous un trait d’union?  C’est là qu’il est important de savoir si le petit trait horizontal mis en fin de ligne est un vrai trait d’union ou un vrai tiret! Cela se verrait d’emblée si, comme le veut, semble-t-il, la typographie, ces signes étaient de longueur différente. Mais, en pratique, tel n’est pas le cas. D’où la difficulté de connaître la bonne graphie d’un mot trop long pour être sur une même ligne.

(3) Il est des mots dont la valeur des éléments qui entrent dans leur composition n’est plus perçue. Difficile dans ces conditions de présumer qu’ils ont peut-être déjà exigé un trait d’union. J’en veux pour preuve : gendarme, plafond et sourire.

Le mot gendarme est formé de deux éléments :  gens et d’armes. Des éléments bien connus, mais pas nécessairement apparents dans ce mot. Le S de gens est disparu, de même que l’apostrophe que l’on trouve dans darmes. Sans oublier le S de armes. De plus, gendarme désigne une seule personne alors que gens désigne un groupe de personnes. Tout est là pour qu’on ne puisse percevoir comment ce mot a été formé.

Dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy, le terme gensdarme(s) n’est pas consigné. On trouve par contre gensdarmée et gendarmée, ce dernier étant l’entrée principale, i.e. celle où l’on trouve la définition. Il serait tentant de penser que la disparition du S s’est accompagnée du changement de sens dont j’ai fait mention ci-dessus. Mais tel n’est pas le cas : gendarmée, ou gensdarmée, désigne une « Troupe de gens d’armes » et non une seule personne. On voit apparaître gendarme, au tout début du XVIIe siècle, plus précisément en 1606, dans le dictionnaire de Nicot, et ce mot n’a plus subi de modification par la suite.

Dans les deux autres mots, à savoir plafond et sourire, la valeur des éléments qui les composent est encore plus obscure.

Sachant que plafond désigne la « Surface horizontale qui limite intérieurement une salle dans sa partie supérieure » (Petit Robert dixit), on ne peut qu’être surpris de lire l’origine qu’en donne ce dictionnaire : étym. platfons 1546 ◊ de plat et fond.

Comment expliquer la présence de fond si la chose désignée se trouve dans la partie supérieure de la pièce? Que je sache, fond désigne la partie inférieure, et non supérieure, d’un contenant. Est-ce l’étymologie qui est fausse, ou bien la définition du terme? La question se pose, vous en conviendrez. La discordance tient au fait que, aujourd’hui, on définit l’objet en question, le plafond, d’un point de vue opposé à celui qui avait cours anciennement. Voyez comment, en 1694, (DAF, 1ère éd.), on définissait plafond : « Lambris qui couvre le plancher d’ enhaut [sic] d’ une chambre ». Le plafond appartenait donc à la pièce du haut et non à celle du bas. Tout est clair maintenant, mais pas évident, sans explication(s).

Et que dire de sourire? Ce mot s’écrivait sousrire en 1694. Et était défini de la façon suivante : « rire doucement et sans éclat ». C’était un rire disons… étouffé. Sur une échelle d’intensité, cette réaction se situe sous le rire. C’était donc un sousrire. Cette disparition du S de sous s’observe dans bien d’autres mots. Pensez seulement à soupeser, soulever, souligner, soumettre. Cette pratique ne s’est toutefois pas généralisée. Allez savoir pourquoi. Il y avait en 1694, et il y a encore aujourd’hui, beaucoup de mots qui non seulement ont gardé le S de sous, mais se sont enrichis d’un trait d’union (ex. sous-alimentation, sous-bois, sous-utilisation). Ne me demandez pas pourquoi.

D’après Goosse (Bon Usage, 14e éd., # 109), l’agglutination des éléments d’un mot composé s’explique par le fait que les usagers ne perçoivent plus la valeur des éléments qui le composent. Est-ce vraiment le cas?… Il me semble plus logique de penser que c’est l’agglutination qui empêche l’usager de percevoir la valeur des éléments qui entrent dans sa composition. Et non, l’inverse. Mais passons!

(4)  De nos jours, le nom du document délivré par les autorités pour permettre le passage de certaines frontières s’écrit passeport. En 1694 (DAF, 1ère éd.), il s’écrivait passe-port. Il aurait donc, depuis, perdu son trait d’union. Soit. Mais qu’en était-il auparavant? Étonnamment, en 1606, Jean Nicot nous dit qu’il s’écrivait comme il s’écrit aujourd’hui, passeport. Et avant cela, il s’écrivait passeporte (Droit qu’on payait pour passer une porte; cédule qui certifiait l’acquittement de ce droit). C’est ce que nous apprend le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy.

Ce serait donc les Immortels qui, en 1694, l’auraient affublé d’un trait d’union. Et ils ne reviendront sur leur décision qu’en 1835 (DAF, 6e éd.).

Passeporte (XVe s.)  → Passeport (1606)  →  passeport (1694-1834)  →  passeport (1835-…)

(5)  De nos jours, voir trèsbon ainsi écrit ne peut qu’étonner. Mais, en 1694, c’est la norme, celle qu’impose l’Académie, dans la  1ère éd. de son dictionnaire :

« TRES   Adverbe, qui denote le superlatif, & se joint avec un nom, avec un participe, ou avec un autre adverbe. Bon, meilleur, tresbon. sage, plus sage, tressage. assuré, tresassuré. tresconnu, tresestimé. vaillant, plus vaillant, tresvaillant, tresbien […]»

Et cette norme a la vie dure. En 1835, dans la 6e éd. du DAF, elle est encore de mise. Il faudra attendre Littré (1873) pour que l’on reconnaisse enfin que l’USAGE a changé (l’Académie n’est jamais à l’avant-garde, à ce chapitre, cela est connu). Voici ce qu’il dit de l’adverbe très :

« Particule qui marque le superlatif absolu, et qui se joint à un adjectif, à un participe et à un adverbe ; on unit ces deux mots par un trait d’union ; du moins c’est l’usage du Dictionnaire de l’Académie. Une campagne très agréable. Il est très estimé et très aimé. Cela lui arrive très rarement. »

À partir de cette année-là, ce n’est plus l’Académie qui dicte la règle. Elle est dépassée par l’usage. La fréquence de très-bon tombe en chute libre au profit de très bon. Ngram Viewer l’illustre d’ailleurs brillamment (Voir ICI).

Pourquoi a-t-on anciennement mis un trait d’union après très?

Jean Nicot, dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne [1606 ] nous l’explique. Le français utilise plus pour exprimer le comparatif et le plus ou très pour exprimer le superlatif (instruit, plus instruit, le plus ou très instruit). Contrairement au latin qui, lui,  fait appel à une terminaison différente (Doctus; Doctior, Doctissimus). Mais pour ne pas trop s’éloigner du latin, le français a, semble-t-il, décidé de souder les deux éléments : tresdocte. Soit. Mais pourquoi ne pas en avoir fait autant avec le comparatif et avoir écrit plusdocte?… Peut-être parce que plus avait acquis déjà une plus grande autonomie. On disait déjà à l’époque :  Je lui en demande plus qu’à nul autre. Ou encore : il ne travaille plus ici). L’explication est peut-être là… Qui sait?

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Publié dans Nouvelle orthographe | 4 commentaires

Qu’est-ce qu’une faute?  (3 de 3)

 

La faute en français…

Celle que l’on pourrait qualifier d’« intelligente » 

-3-

 

Dans le précédent billet, nous avons vu qu’un mot a parfois plus d’une graphie autorisée et que cette graphie peut varier selon le dictionnaire consulté (1). Nous avons aussi vu que la grammaire n’a pas réponse à toutes les questions qu’on peut se poser. Ainsi va la langue…

Ceux qui croient dur comme fer que leur dictionnaire ou leur grammaire font foi de tout se sentent obligés, à tort ou à raison, de déclarer fautif tout ce qui ne s’y trouve pas ou tout ce qui y contrevient. Comme si chacun de ces ouvrages était une somme, i.e. une « œuvre qui résume toutes les connaissances relatives à une science, à un sujet »!

Mais a-t-on raison de dire que tout écart au bon usage, fait de bonne foi, est une faute?

Pourquoi ajouter fait de bonne foi, vous demandez-vous? Tout simplement parce que personne ne fait une faute sciemment, délibérément. Il recourt à ce qui lui semble être la bonne façon de faire. La faute, faut-il le rappeler, n’est jamais dans la plume de celui qui écrit ni dans la bouche de celui qui parle. Elle est dans l’oreille de celui qui écoute ou dans l’œil de celui qui lit. Tout comme l’accent, qu’un Français détecte immanquablement quand il m’entend parler. Comme si lui n’en avait pas! Mais ça, c’est une autre histoire.

Pour décréter qu’il y a faute, il faut être convaincu que ce dont on se sert, à l’oral comme à l’écrit, est la bonne façon de faire. Mais comment en être sûr?… Qu’est-ce qui fait qu’une graphie est bonne et une autre, mauvaise?…

Quand, selon une source donnée — dans ce cas présent, le Petit Robert—, deux graphies sont prétendument admises par l’USAGE, pourquoi votre choix spontané se porte-il sur l’une plutôt que l’autre?

  • Si l’on vous dit : « Je t’offre, pour ton anniversaire, cette eau-de-vie », comment prononceriez-vous le mot AKVAVIT qui est écrit sur la bouteille et que vous verriez pour la première fois? Akvavit ou akvavi? Akuavit ou aquavit?
  • Si vous entendez dire CAMÉLIA, fleur dont vous ignoreriez l’existence, comment écririez-vous ce nom? Kamélia, camélia ou camellia?
  • Si l’on vous reproche d’être COMBATIF, comment écririez-vous cet adjectif? Combatif ou combattif?
  • Comment écririez-vous le nom de la science qui étudie les reptiles? Erpétologie ou herpétologie?

Tout dépend, je dirais, de vos repères.

Si vous n’avez aucune idée de ce que le mot désigne, vous vous fierez à votre oreille et à votre expérience. Vous écrirez le mot comme vous l’entendez. Vous transcrirez chaque syllabe en recourant aux lettres que vous utiliseriez pour écrire un mot connu qui contient la même syllabe. C’est ce qu’on appelle écrire au son. Ou vous lirez le mot comme vous êtes habitués de le faire dans votre propre langue. C’est ce qu’on pourrait appeler lire à la lettre. C’est ce que fait un Espagnol qui ne connaît rien du français et qui prononce mon nom de famille. Il dira non pas Rou-lo, mais Rou-le-a-u, parce qu’en espagnol toutes les lettres se prononcent. On ne peut rien lui reprocher. C’est le système phonétique de sa langue maternelle qui le veut ainsi.

Si vous ne connaissez pas le suédois, vous prononcerez sans doute le mot AKVAVIT comme il est écrit. Peut-être vous demanderez-vous si le t final doit être sonore ou muet, car, en français, les deux sont possibles (2). La prononciation que vous choisirez, est-elle bonne? Seul un Suédois pourrait vous le confirmer. Si vous prononcez akvavit — avec un t sonore—celui qui vous l’entendra dire ne pourra assurément pas l’écrire autrement que akvavit. Peut-être même y mettra-t-il un e final, par analogie avec l’adjectif vite. Mais il ne lui viendra jamais à l’esprit que les deux v de akvavit puissent se prononcer de façon différente, que la bonne prononciation de ce mot puisse être akuavit ou aquavit. C’est pourtant ce que l’on trouve dans les dictionnaires courants.

 Si vous entendez distinctement KA-MÉ-LIA, vous écrirez fort probablement camélia, tout comme vous écrivez caméléon. L’idée de l’écrire avec un K ne vous viendra sans doute pas à l’esprit, car cette lettre n’est pas courante en français (demandez à ceux qui jouent au Scrabble). Mais si vous avez des connaissances en botanique, vous écrirez peut-être camellia, car vous pourriez savoir que c’est le nom latin que Linné a donné à cette fleur, en l’honneur du botaniste autrichien G. J. Kamel dit Camellus (Petit Robert dixit). Si, en plus d’avoir des connaissances en botanique, vous possédez quelques rudiments de linguistique, vous hésiterez à écrire camellia, car un e sans accent, suivi de deux consonnes, se prononce généralement è et non é (ex. : elle, perpétrer, pechblende). [Il en est de même si le e est suivi d’un x : examen, vexer, alexandrin, annexe, etc.]

Si vous voulez dire que votre ami « est porté au combat », vous écrirez fort probablement combatif. En effet pourquoi iriez-vous lui mettre deux T?… Parce que combattre en prend deux, direz-vous. Mais embatre, que l’on dit de la même famille que battre, peut pourtant n’en prendre qu’un. Alors…

Si vous connaissez un peu le grec, peut-être savez-vous que, dans cette langue, reptile se dit herpeton (Robert dixit; Larousse dixit). Fort de cette connaissance, vous n’utiliseriez jamais, j’en suis convaincu, le terme erpétologie, pour désigner cette science. C’est à coup sûr herpétologie qui s’imposerait à vous.

Autrement dit, la graphie que vous choisirez dépendra de l’analyse que vous ferez du mot en question. Et aussi des connaissances générales que vous avez. Vous chercherez une raison qui orientera votre préférence vers telle graphie plutôt que telle autre. Autrement dit, vous raisonnerez votre choix. Vous vous servirez de votre logique, qui veut que, si telle suite de lettres se prononce (ou s’écrit) de telle façon dans un mot que vous connaissez, elle devrait se prononcer (ou s’écrire) de la même façon dans un mot que vous ne connaissez pas.

Si nous sommes autorisés à choisir la graphie qui convient le mieux à notre logique quand le dictionnaire nous en offre deux, pourquoi ne pourrions-nous pas en faire autant en toute occasion? Il n’y aurait plus alors de fautes en français… Ou, si notre choix ne correspond pas à celui que les régents voudraient nous imposer, nous pourrions toujours plaider en faveur d’une « faute intelligente ». Faute aux yeux des régents, mais solution intelligente, aux nôtres, car elle fait appel à notre logique.

Mais la logique est-elle la panacée recherchée? — Je me retiens d’utiliser « panacée universelle », comme l’a déjà fait Balzac, même si c’est un BON auteur, car on crierait au pléonasme. Et le pléonasme a mauvaise presse. — Saurait-elle nous sortir du pétrin en toutes circonstances?

Imaginez un instant la douce béatitude où nous plongerait le fait de savoir qu’on ne fait plus de fautes. Finies les dictées! La logique nous suffirait. Là on pourrait vraiment dire que la langue a été simplifiée! Mais j’en entends qui, rien qu’à l’idée de devoir respecter une telle proposition, crient déjà au scandale.

  • Certains autres, dont je suis, ne sont pas convaincus du caractère universel de ce remède.

Si je suis autorisé à écrire « nouveaux venus », pourquoi ne pourrais-je pas, logiquement, écrire « nouveaux-nés »? Parce que les régents en ont décidé ainsi. Ils nous imposent nouveau-nés (ou ils condamnent nouveaux-nés, c’est selon) sous prétexte que nouveau a, dans ce terme, le sens de nouvellement et qu’un adverbe est, de par sa nature, invariable (3). Soit. Mais quel sens a-t-il donc dans nouveaux venus, sinon nouvellement? Euh… Si l’on y pense, ne serait-ce qu’un seul instant, les nouveau-nés ne sont-ils pas tous des nouveaux venus en ce bas monde? C’est pourtant ce que ma logique à moi me dit. Mais la logique des régents, elle, vient me dire que j’ai tort. À moins qu’ils viennent de se mêler les pinceaux, sans s’en rendre compte. À vous de choisir. Ou encore, ce qui est pire à mes yeux, ils ont la vue courte. Ils ne voient pas la portée de leur diktat. Ils ont le nez collé sur nouveau-né, mais ne voient pas que nouveau venu pose exactement le même problème et, par conséquent, devrait appeler la même solution. Je vous avoue que cette dernière possibilité me paraît plus que probable, car les exemples ne manquent pas. Langue et logique sont connues pour ne pas faire bon ménage. Mais passons!

Si je peux dire : je t’ai trompé, je l’ai trompé, pourquoi ne pourrais-je pas, logiquement, dire je m’ai trompé? C’est ce qu’un allophone ne manquera pas de faire, en se servant de sa logique. Il faudra, pour le remettre sur le droit chemin — seul celui que les régents nous imposent mérite un tel qualificatif — lui expliquer que les verbes pronominaux (i.e. ceux où le complément et le sujet désignent la même personne) se construisent uniquement avec l’auxiliaire être et non avec l’auxiliaire avoir. Ne me demandez surtout pas pourquoi… Encore là, ma logique se heurte à celle des régents.

Si je dois écrire un va-nu-pieds ou encore aller pieds nus, pourquoi dois-je écrire aller à pied? Je ne suis pourtant pas unijambiste. C’est ma logique qui parle. Mais elle est prise en défaut par les régents. De la même façon, j’écrirais asséner un coup de poing, mais se battre à coups de poings, car j’utiliserais alors mes deux poings. Pourtant, il me faut écrire se battre à coups de poing (Robert dixit). Encore là, ma logique est battue en brèche.

Si, selon le Larousse en ligne, je dois écrire contrecoup, pourquoi ne pourrais-je pas, logiquement, écrire contrechoc? La question se pose. Mais pour ne pas faire de faute, pour respecter ce que cet ouvrage prescrit, il me faut aller contre ma logique et écrire contre-choc!

Si, toujours selon le Larousse en ligne, je peux écrire une liqueur de noyau ou de noyaux, pourquoi ne pourrais-je pas, logiquement, écrire fruits à noyau ou à noyaux? Le même Larousse en ligne est clair là-dessus : « Avec noyau, toujours au singulier : les fruits à noyau ». Le ton ne laisse place à aucune discussion, vous l’aurez remarqué. « La consigne, c’est la consigne », aurait répondu l’allumeur de réverbères dans Le Petit Prince, de Saint-Exupéry. « La norme, c’est la norme! », dirait-on dans ce cas-ci. Quant au Petit Robert, il est, lui, ouvert à tout. Il suffit de trouver la bonne entrée. Par exemple, à pépin, on trouve Fruits à pépins et fruits à noyaux; à l’entrée noyau, on trouve Fruits à noyau et fruits à pépins (4). Il n’y a plus de raison de se mettre martel en tête pour savoir si noyau doit être au singulier ou au pluriel. Vous avez le choix. Mais uniquement si votre Bible est le Petit Robert!

Vous voyez que les solutions logiques apportées aux cas précités ne passent pas le test. Non pas le test de l’intelligence, mais le test de l’obéissance, du respect de l’autorité. Peut-on alors dans ces conditions parler de faute intelligente? J’aimerais bien pouvoir le faire.

« Faute intelligente »

 Revenons donc sur la notion de faute, et plus particulièrement sur celle de faute intelligente.

On reconnaît, sans trop de difficultés, deux types de fautes :

  • Celles qui sont indiscutables. Par exemple, écrire les chevals au lieu de les chevaux; écrire fète au lieu de fête; écrire je mettais intéressé au lieu de je m’étais intéressé. Voilà des fautes non préméditées, non délibérées, mais tout de même impardonnables, inexcusables. Bref, indiscutables.
  • Celles que l’on pourrait qualifier d’excusables. Par exemple, se faire dire qu’écrire erpétologie au lieu de herpétologie constitue une faute est excusable, car tous ne savent pas — et j’en faisais partie voilà de cela quelques minutes — que les deux graphies sont admises dans les dictionnaires courants. Et SURTOUT que herpétologie n’est pas la graphie de référence. En effet, à cette entrée, le lecteur est renvoyé à erpétologie, où se trouve la définition du terme. On y indique que herpétologie est une variante, ie. une autre façon autorisée, mais moins courante, d’écrire ce mot. Moins courante, ah bon! Ce que ne confirme toutefois pas Ngram Viewer.  Qui croire alors? Qui fait la faute? Sur quoi se basent donc les dictionnaires, ou les lexicographes, pour dire que l’USAGE favorise erpétologie? Je vous laisse deviner.

Il pourrait y avoir un troisième type de faute — que tous ne reconnaissent malheureusement pas —, la faute intelligente, celle que la logique nous autoriserait à faire.

N’allez pas penser que c’est moi qui ai inventé ce terme. Je l’ai rencontré pour la première fois en 1993. Plus précisément, dans la préface du Nouveau Petit Robert, signée Josette Rey-Debove et Alain Rey, à la section Variantes des mots. On y lit :  

 Enfin, lorsqu’une faute courante apparaît comme plus légitime que la « bonne » graphie (5), le lexicographe s’est permis de donner son avis par « on écrirait mieux » : CHARIOT, on écrirait mieux charriot (d’après les autres mots de la même famille); PRUNELLIER, on écrirait mieux prunelier (à cause de la prononciation). Si l’on souhaite un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire, c’est la « faute » intelligente qui doit servir de variante à une graphie recommandée mais irrégulière; il faut lui laisser sa chance, et l’avenir en décidera. 

À noter, que le mot faute est mis entre guillemets. On informe ainsi le lecteur que ce mot n’est pas utilisé au sens courant du terme. Autrement dit, on appelle faute ce qui n’en est pas nécessairement une! Une faute intelligente serait donc ce que l’on devrait appeler faute, mais que la logique peine à admettre, pour ne pas dire refuse d’admettre. De plus, ne pourrait parler de faute intelligente que celui qui « souhaite un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire ». Mais qui ne souhaiterait pas un tel desserrement, qui ne voudrait pas voir l’arbitraire mis au rancart? Vous n’en feriez pas partie?… Moi, si.

Serait-ce une faute intelligente que d’écrire sans fautes au lieu de sans faute? Si j’ose le faire, me le reprochera-t-on? Fort probablement que oui, car les ouvrages de référence prescrivent l’emploi du singulier. Pourquoi ne pourrais-je pas avoir le choix, si ma logique me le commande? Je pourrais par exemple choisir sans faute dans une phrase comme « Venez me voir sans faute », car la locution a, dans ce cas, valeur adverbiale; elle signifie : à coup sûr. Je pourrais aussi choisir d’écrire sans fautes si la phrase était « Il a fait un parcours sans fautes » ou encore « il a fait une dictée sans fautes ». Je pourrais expliquer ce pluriel en disant que le sujet n’a pas fait toutes les fautes qu’il aurait pu faire. C’est peut-être ce que s’est dit Marguerite Duras en écrivant : « la lettre était convenue, recopiée, sans fautes, calligraphiée » ou encore G. Duhamel, en écrivant « [le livre] demeurait aux mains d’une élite fort étroite. Tel, il assurait, non sans fautes, la conservation de la connaissance. » (exemples cités dans le Petit Robert) Mais un autre pourrait, tout aussi logiquement, comprendre qu’il s’agit d’un parcours ou d’une dictée qui a été réalisé(e) sans qu’une seule faute soit commise, et ainsi opter pour le singulier. Alors… Pourquoi le Petit Robert nous impose-t-il le singulier? Il nous laisse pourtant le choix dans le cas de la locution sans reproche(s). N’y a-t-il pas là deux poids, deux mesures? Est-ce vraiment le reflet de l’usage que d’utiliser le singulier? Ne serait-ce pas plutôt une décision purement arbitraire, celle du rédacteur de cette entrée? On ne le saura jamais. Chose certaine, la question se pose.

Serait-ce une faute intelligente que d’utiliser voire même au lieu de voire, tout court, même si voire même est condamné par les bien-pensants? Poser la question, c’est y répondre. Voyez ce qu’en dit le Petit Robert : « Ce modèle est inutile, voire même dangereux (tour critiqué comme pléonasme) ». Dois-je comprendre qu’on le critique mais qu’on ne le condamne pas?…

Comment expliquer que cette locution soit dite pléonastique, par certains, quand, d’après ses origines, voire (étym. xiielatin vera, adv., de verus « vrai ») signifie vraiment? Il n’y a rien de redondant à dire « vraiment même ». Sauf si l’on fait dire à voire autre chose que vraiment. Si l’on décide que voire « est vieux en ce sens », comme l’a fait le DAF, dans sa 6e éd., en 1835. Mais les Académiciens s’empressent d’ajouter quelques lignes plus loin : « On le joint souvent au mot Même. Ce remède est inutile, voire même pernicieux. » Les Immortels nous disent donc – et non de façon subliminale — que c’est une façon, admise, de marquer son insistance sur le fait en question. Ce n’est donc pas, selon eux, un pléonasme, mais une figure de style. Cela change la donne, n’est-ce pas?

D’ailleurs, voyez ce qu’en dit le Larousse en ligne :

Voire même a été critiqué comme formant pléonasme (= et même même). La locution est devenue si courante que l’interdit qu’avaient jeté sur elle quelques puristes paraît aujourd’hui dépassé. Si l’on souhaite néanmoins s’y conformer [on pourrait tout aussi bien ne pas le souhaiter], on peut dire simplement voire ou et même : il est rusé, et même retors.

Ceux qui crient au pléonasme savent-ils seulement qu’ils condamnent ce qu’ils cautionnent en d’autres circonstances? Sans le savoir, évidemment. Que leur condamnation reflète plus leur idéologie que leur propre pratique? Un autre exemple, selon moi, de « courte vue ». Se sont-ils jamais demandés d’où viennent, par exemple, le substantif (ou adverbe) aujourd’hui ou encore le verbe se suicider?…  Je réponds (6)  sans hésitation : « Certainement pas. »

En fin de compte, tout dépend de la logique à laquelle recourt l’utilisateur, logique que ne voient pas nécessairement, ou ne veulent pas voir, le lecteur ou le réviseur, qui, eux, n’ont d’yeux que pour leur dictionnaire ou leur grammaire, ou pire, pour leur « nombril » (i.e. leur propre façon de faire, qui ne peut qu’être bonne).

À quand la reconnaissance officielle des fautes intelligentes?… Je me permets ici de dire, comme Martin Luther King l’a fait dans un contexte différent : I still have a dream

Un dernier mot.

Les francophones ne sont pas les seuls à vouloir faire appel à la logique pour expliquer certaines « fautes ». Les anglophones aussi le peuvent. En voici un excellent exemple : le mot exAmple lui-même. Ce mot (qui vient du latin exEmplum) est le seul mot de la famille à s’écrire avec un A; les autres s’écrivent avec un E : exEmplify, exEmplification, exEmplar, exEmplary. Allez savoir pourquoi.

Même si la graphie exEmplary (au sens de serving as an exAmple) est la seule à figurer dans le Merriam-Webster’s, on trouve souvent sur la Toile exAmplary. À une fréquence nettement moindre toutefois que celle de la graphie officielle : 216 000 contre 58 600 000 (voir ICI)! Cette graphie que d’aucuns n’hésitent pas à déclarer fautive n’est-elle pas, elle aussi, une « faute intelligente »? Comment un anglophone peut-il s’imaginer, lui qui sait que exAmple s’écrit avec un A, qu’il faille écrire exEmplary avec un E? Ou inversement. C’est son gros bon sens qui est ici pris en défaut. À moins que ce soit celui des régents. Qui sait?

Maurice Rouleau

(1)  Le CILF, ou Conseil international de la langue française, s’est déjà intéressé à ce problème. Il a même publié, en 1988, sous la direction de Joseph Hanse, un ouvrage de 130 pages, intitulé Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires (ISBN 2-85319-200-8). Qu’en est-il trente ans plus tard? Vous l’aurez deviné : l’harmonisation se fait toujours attendre! Preuve que l’USAGE n’est pas le même pour tous les lexicographes!

(2)  En français, le t final d’un mot se terminant par -it est tantôt sonore, tantôt muet. Pourquoi est-il sonore dans aconit, affidavit, cockpit, prurit, transit, satisfecit et muet dans appétit, bandit, conflit, érudit, lit, manuscrit, récit, sanskrit?… Il faut donc, pour ne pas faire de faute, avoir mémorisé la « bonne » prononciation de chacun d’eux.

(3)  L’adverbe est, nous dit la grammaire, un mot invariable. Soit. Mais il ne faut pas oublier que des régents  autorisent ou plutôt imposent son accord dans certaines circonstances. Par exemple, elle est tout étonné, mais elle est toute honteuse. Ou encore Ils (elles) sont toute hargne et fureur. Ce voyage, c’est une tout autre histoire!

(4)  Comment expliquer que la graphie varie selon l’entrée consultée? Chacune de ces entrées aurait-elle été rédigée par un rédacteur différent? Si tel est le cas, cela revient à dire que la main gauche ne sait pas ce que fait la main droite; que l’USAGE que l’on prétend décrire est celui du rédacteur et non celui de la majorité des francophones… Une conclusion plutôt troublante, n’est-ce pas?

(5)  Me faire dire qu’une « faute courante apparaît comme plus légitime que la bonne graphie » ne peut que m’étonner. Dois-je comprendre qu’une forme « fautive » est plus légitime que la « bonne » forme (celle imposée par le dictionnaire ou la grammaire) parce qu’elle est couramment utilisée?…

Ce serait donc l’USAGE qui légitimerait une graphie et non les régents. Bien content d’apprendre cela. L’USAGE aurait donc repris ses droits. Je dis repris ses droits, parce que, même si l’on professe que le dictionnaire est le reflet de l’USAGE, la pratique nous fait souvent comprendre le contraire. Comment expliquer autrement la présence, dans le dictionnaire, à certaines entrées, de « emploi critiqué » ou encore de « on écrirait mieux »? Si les rédacteurs du dictionnaire sentent le besoin de faire une telle mise en garde, ne serait-ce pas précisément parce que la « faute » est devenue courante? Et que, si elle est courante, elle devrait être plus légitime?… Si elle est plus légitime, pourquoi ne pas le reconnaître, sans ambages? Y aurait-il différents degrés de légitimité? Degrés qui varieraient selon la source?… Qui sait?

(6)  Aujourd’hui vient de au  jour  de hui, hui signifiant alors « le jour où l’on est ». Si ce n’est pas un pléonasme, je me demande bien quel terme utiliser pour le décrire. Puis hui fut un jour déclaré « vieux en ce sens ». On ne dit plus d’hui en un an, mais bien d’ici un an. Mais au jour de hui s’est maintenu. Ses quatre éléments ont même fusionné pour donner aujourd’hui. Et on ne voit plus le pléonasme. Pourquoi? Parce qu’arbitrairement on a décidé que cela n’en serait pas un. Parce que les régents ont fermé les yeux.

 Il s’en trouve qui condamne comme pléonastique l’expression au jour d’aujourd’hui, qu’on entend parfois. Pourtant celui qui s’exprime ainsi ne veut qu’insister sur le fait que la chose se produit aujourd’hui même. Tout comme celui qui écrivait au jour de hui. Ce dernier a pourtant été  pardonné, mais pas le premier. Autre temps, autres moeurs, dira-t-on.

Et que dire de se suicider? Ce verbe, que le Littré qualifie de néologisme dans les années 1870, est très mal construit. Il signifie : se donner la mort à soi-même. Vous conviendrez avec moi qu’il y a là redondance. Et qui dit redondance dit pléonasme. Se donner la mort suffit amplement pour dire ce que l’on veut dire. Pourquoi n’a-t-on pas condamné ce nouveau verbe quand il est apparu?…  Parce qu’il dérivait de suicide? Faible comme argument! Le substantif suicide, au sens de « Action de celui qui se tue lui-même » serait, selon Littré, apparu pour la première fois un siècle plus tôt [dans le DAF en 1762 et dans le dictionnaire Richelet en 1759]. Il aurait remplacé homicide de soi-même, formule qui était utilisée à l’époque. C’est à l’abbé Desfontaines (1685-1745) que l’on devrait ce néologisme, construit à partir de sui (de soi) et cide, emprunté à homicide.  Suicide s’explique, mais se suicider est clairement pléonastique. Mais… pas fautif!

Pourquoi, de nos jours, plus personne ne voit de pléonasme dans aujourd’hui ni dans se suicider? Parce que les régents ne s’y sont pas opposé. Et que le commun des mortels a pris l’habitude d’y recourir, n’étant pas réprimandé quand il osait le faire.

Pourquoi veut-on voir absolument un pléonasme dans voire même? Parce que les régents  ont, dans ce cas-ci, décidé que c’en était un! Ainsi va la langue…

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Publié dans Grammaire | 8 commentaires

Qu’est-ce qu’une faute?  (2 de 3)

 

La faute en français…

Où trouver la NORME?

(2)

 

Nous l’avons vu, il y a faute chaque fois que, pour s’exprimer, quelqu’un ne fait pas comme on lui a enseigné. Car ce qu’on enseigne, c’est la bonne façon, celle qu’on utilise normalement.  D’où le terme de NORME. Et tout ce qui s’en éloigne est rejeté, dit incorrect ou fautif. Et cette bonne façon de faire, on la valorise en lui donnant le nom de bon usage. Parler de bon usage, c’est comme parler de norme.

  • Où se trouve la norme, i.e. la bonne façon d’écrire un mot?

Dans ma jeunesse, quand je me risquais à demander comment écrire tel ou tel mot, on me disait d’aller voir dans mon dictionnaire. J’ai vite compris que c’est là que se trouve LA vérité; que le dictionnaire fait foi de tout en matière d’écriture. Et il en est encore de même de nos jours. C’est du moins ce qu’on dit.

Voilà de cela quelques lustres, un étudiant me déclare, du haut de ses 20 ans, qu’écrire aéroclub (sans trait d’union) est une faute. Foi de son Petit Larousse! La seule graphie qui y est effectivement consignée est aéro-club. C’est donc pour lui LA façon d’écrire ce mot. Sa décision est irrévocable, sans appel : écrire aéroclub est fautif. Ce qu’il ignore toutefois, c’est que le Petit Robert, lui, l’écrit avec ou sans trait d’union. Je le lui fais donc remarquer. Pas le moins du monde décontenancé, l’étudiant me rétorque : « Pourquoi devrais-je me conformer au dictionnaire que, vous, vous utilisez? Mon Larousse n’est pas bon? » Il se demande – et me demande du même coup dans ses propres mots – à quel dictionnaire il doit faire confiance, le Petit Larousse ou le Petit Robert (Voir ICI).  Sa réaction s’explique aisément. Je viens de détruire tout ce en quoi il a cru pendant 20 ans. Je viens de lui dire que son Larousse n’est pas, contrairement à ce qu’il croit, une Bible! Sa belle assurance vient d’être « déboulonnée ». On lui aurait donc menti durant toutes ces années!… Difficile à admettre, vous en conviendrez.

Si je me suis permis de lui faire remarquer cette particularité, c’est qu’on m’avait déjà fait la leçon, à moi aussi. Une leçon que je n’ai jamais oubliée.

Il m’est arrivé, durant un cours, de dire  à un étudiant, du haut de mes cinquante ans, qu’écrire sans détours, comme il le fait, ne respecte pas la norme, façon polie de dire qu’il commet une faute. Je me fais fort de détenir la vérité, car, tout comme lui, j’ai au préalable consulté mon dictionnaire, mon Petit Robert. C’est de là que vient ma belle assurance. En fait, je m’aventure, sans le savoir, sur un terrain miné. Il est vrai qu’à l’entrée détour on donne sans détour, mais j’ignore ce qu’un autre étudiant est sur le point de me mettre sous le nez. Ce dernier me dit, avec une certaine joie mal dissimulée, qu’à l’entrée carrément, dans ce même dictionnaire, sans détours est écrit avec un s. Euh!… Cette journée-là, j’apprends grâce à un étudiant que, pour justifier ce que je crois être la bonne graphie, je ne dois plus, mais plus jamais, dire: « Va voir dans ton dictionnaire. » D’ailleurs, l’étudiant aurait pu m’en apprendre autant en se référant à trois autres entrées où sans détours est également écrit avec un s, à savoir ambages, chemin et façon. La leçon qu’on venait de me donner m’a même forcé à revoir en profondeur le rapport que j’entretenais avec mon dictionnaire.

La question qui se pose alors est la suivante : sur quoi s’est donc basé celui qui, en 1990, a décrété, à l’entrée détour, que sans détour s’écrit sans s? Je dis décrété, parce que la possibilité qu’il puisse s’écrire avec un s n’est même pas évoquée par ce rédacteur, contrairement à ce qu’on trouve à l’entrée reproche, où deux possibilités sont offertes, à savoir  sans reproche(s). Il ne se base certainement pas sur l’USAGE, car d’autres rédacteurs du même dictionnaire lui en mettent un. Ce qu’il nous fournit, c’est plutôt SON usage. Tout comme les rédacteurs des autres entrées se basent sur LEUR usage. Y a-t-il beaucoup de rédacteurs de dictionnaires qui imposent leur façon de faire plutôt que la façon de faire de la majorité, que l’on appelle norme et que le dictionnaire est censé répertorier? J’ose espérer que non, car la fiabilité du dictionnaire, en tant que reflet de l’USAGE, serait sérieusement compromise. Cela signifierait que ce n’est pas parce que le dictionnaire le dit qu’il faut le dire! Assez dérangeant comme conclusion, vous en conviendrez.

Soit dit en passant, dans le Petit Robert 2017, on trouve encore sans détours aux mêmes entrées. SAUF à chemin. Le mot détour y est maintenant au singulier.  Pourquoi donc  uniquement là?… Il semblerait que le réviseur de cette entrée a jugé que celui qui avait précédemment écrit sans détours avait fait une faute! Que c’est SA façon à lui d’écrire, et elle seule, qui est LA bonne… D’où son intervention. Autrement dit, lui, ne fait pas de faute… les autres, oui. OUF!…

Il n’y a pas que les réviseurs du Petit Robert qui se croient détenteurs de la vérité. Ceux du DAF (dict. de l’Académie) aussi. Voyez par vous-mêmes :

  • DAF, 8e éd. (1935) Parler sans détour, sans aucun détour.
  • DAF, 9e éd. (1986) Parlez-moi sans aucun détour, sans détoursfranchement.

L’usage aurait-il changé entre 1935 et 1986? À moins que ce soit le réviseur…  Qui sait? Il y a lieu, je crois bien, de se poser de sérieuses questions sur la prétendue NORME que le dictionnaire est censé répertorier. Mais passons!

Revenons au verbe paraître dont il a été question dans le précédent billet. Quelle est la bonne façon de l’écrire? Quelle est la NORME?

Quelle graphie trouve-t-on dans les dictionnaires courants, ceux que consulte monsieur Tout-le-monde? L’ancienne (paraître) ou la nouvelle (paraitre)? Je m’attends, étant donné que la Nouvelle orthographe « recommande » — et ce, depuis 1990 — la disparition de l’accent, à ce que les deux graphies soient consignées, et que la graphie paraitre soit reconnue pour ce qu’elle est vraiment, à savoir une « recommandation ». À ma grande surprise, tel n’est pas le cas.

Devrais-je m’étonner de voir le Petit Robert 2017 ne mentionner que l’ancienne graphie? Pas vraiment, car il est généralement admis que le Robert est plus puriste que le Larousse. (Je ne suis pas certain qu’il en soit encore ainsi. Mais passons!) Quant au Petit Larousse, il mentionnait déjà, en 2014, les deux graphies. Là encore, rien de bien surprenant, car on m’a toujours dit que le Larousse était plus près de l’usage que du bon usage. Pourtant, j’ai eu une surprise en consultant le Petit Larousse 2017, dans sa version Maxipoche (i.e. un gros format de poche! Un oxymoron, de toute évidence.) Je n’y trouve qu’une seule graphie. Pas la nouvelle, mais bel et bien l’ancienne! Qu’a-t-on fait de la nouvelle? Euh…! Non seulement y a-t-il des différences entre les maisons d’édition (Robert vs Larousse), mais il y en a également entre les différents formats publiés par une même maison d’édition (Petit Larousse vs Maxipoche). Clairement, il devient de plus en plus difficile de savoir à quel dictionnaire faire confiance pour connaître la bonne façon d’écrire un mot,  celle qu’on est autorisé à utiliser.

Et l’Académie, qu’en dit-elle?

Un petit malin m’a déjà dit qu’il ne pouvait absolument pas considérer le DAF (dict. de l’Acadmie française) comme un dictionnaire courant, étant donné qu’il s’écoule presque 50 ans entre chaque édition. En un demi-siècle, la langue, ou l’USAGE, a le temps de changer. L’édition sur laquelle travaillent présentement les Immortels, la 9e, est sur leur table de travail depuis 1986! Et  ils en sont rendus, d’après la version informatisée, au verbe RENOMMER (1)

Malgré la réserve de ce petit malin — que j’endosse pleinement —, je tiens quand même à savoir ce que l’Académie en dit, car…

Car, dans le Rapport publié en 1990 et intitulé « Les rectifications de l’orthographe », il est écrit, de la plume même du secrétaire perpétuel de l’Académie française, Maurice Druon :

« Pour ces motifs, et à quelques réserves près, minimes, que le Conseil supérieur a bien voulu prendre en compte, l’Académie, à l’unanimité, a approuvé les propositions du Conseil. Et elle est disposée à les mettre en application dès la publication du 6e fascicule de son dictionnaire, l’an prochain. »

L’an prochain, c’était donc en 1991. Nous sommes bientôt rendus en 2018. Les Académiciens ont donc eu amplement le temps de s’y mettre. Voyons s’ils ont tenu parole.

À l’entrée paraître, ils n’admettent qu’une seule graphie, l’ancienne :

PARAÎTRE  v. intr. (se conjugue comme Connaître).

Et à connaître, on lit :

CONNAÎTRE  v. tr. (je connais, il connaît, nous connaissons).

C’est dire que, selon eux, pour respecter la norme, il faut écrire il paraît, comme on écrit il connaît. Ils passent sous silence le fait que la Nouvelle Orthographe, qu’ils ont, est-il besoin de le préciser, approuvée à l’unanimité, « recommande » la disparition de l’accent circonflexe! On pourrait même, à la limite, interpréter leur attitude comme un désaveu de leur « approbation ». N’étaient-ils pas censés les « mettre en application dès la publication du 6e fascicule », i.e. dès 1991? On l’aurait cru, mais, si on relit attentivement le paragraphe cité, on se rend compte que l’Académie est disposée à les mettre… et que disposé à signifie « avoir l’intention de » et non « s’engager à… »  Peut-être verrons-nous apparaître le verbe paraitre dans la prochaine édition. Mais je ne pourrai certainement pas le vérifier. Je ne tiendrai pas encore 50 ans!

Certains, comme nous l’avons mentionné précédemment, n’acceptent comme bon que ce qui figure dans leur dictionnaire. C’est leur droit, même si leur point de vue est discutable. Mais il en existe d’autres qui voient le problème sous un autre angle, qui n’est en fait que le corollaire du précédent. Ils prétendent qu’il y a  faute quand on utilise un mot qui ne figure pas dans le dictionnaire. Le leur, évidemment. En voici deux exemples qui n’ont malheureusement rien de fictif.

  • Voilà de cela quelques lustres, une réviseure — ailleurs on préfère utiliser réviseuse —, professionnelle par surcroît, intervient dans un texte parce que le traducteur, un de mes poulains, a utilisé neutropénique pour désigner une personne chez qui on a diagnostiqué une neutropénie. Comme ce mot ne figure ni dans son Petit Robert, ni dans son Petit Larousse (ce qui n’a rien d’étonnant, car c’est un terme technique) ni surtout dans son (unique!) dictionnaire médical, cette réviseure décrète qu’il y a faute. À ses yeux, le traducteur a utilisé un barbarisme, ce qui est impardonnable. Elle remplace donc le substantif neutropénique par personne en neutropénie! OUF!… Ce que cette réviseure ignore, c’est qu’elle corrige ce qui lui semble être une faute — mais qui n’en est pas une — par une faute avérée, une faute d’idiomaticité. En effet, aucun médecin n’utilise « patient en neutropénie ». En langue médicale, la substantivation d’un adjectif, i. e. sa transformation en nom, est pratique courante. Et le nom qui en résulte n’a nullement besoin de figurer au dictionnaire pour être d’USAGE. Toute personne qui souffre de neutropénie est dite neutropénique. Point, à la ligne. Cette réviseure travaillait pourtant dans le domaine pharmaceutique. Elle aurait donc dû savoir. Mais, pour elle, le dictionnaire est la source de toute vérité. Il prime même l’USAGE. Au grand dam du révisé. Et au discrédit de la réviseure.
  • Voilà de cela quelque quinze ans, un collègue d’université, linguiste de profession, me signale, bien gentiment par ailleurs, que j’utilise, dans mon ouvrage sur les prépositions, un mot que le dictionnaire ne reconnaît pas. Je comprends de sa remarque que j’ai fait quelque chose de mal, que j’ai péché contre la langue. Le mot en question est appréhendable, au sens évident de « qui peut être appréhendé » (2). Je n’avais pas cru nécessaire de m’assurer de la présence de ce mot dans le dictionnaire avant de l’utiliser, puisque je savais que le verbe appréhender au sens de « saisir par l’esprit » y figure depuis belle lurette. Soit dit en passant, appréhendable n’y figure toujours pas en 2017; cette fois-ci, j’ai vérifié.

Sa remarque m’a certes surpris, mais pas décontenancé. Peut-être aurais-je dû me sentir coupable d’avoir ainsi péché contre la langue, mais je n’avais pas, et n’ai toujours pas, la culpabilité facile. J’entends par là qu’avant de reconnaître une faute – et j’en fais, je ne suis pas infaillible –, il faut qu’on m’en convainque. Et que les arguments utilisés soient irréfutables. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on me dit que j’ai fait une faute, que je me transforme sur-le-champ en un béni-oui-oui.

Chaque fois que les circonstances m’amènent à me remémorer cette anecdote, je me mets à fantasmer (pourquoi pas phantasmer?). J’essaie d’imaginer la réaction qu’aurait cet ex-collègue si, aujourd’hui, par un curieux hasard, il tombait sur cette phrase que j’aurais pu écrire : « Ma familiarisation avec la zoothérapie ne date pas d’hier ». Je ne serais pas surpris qu’il n’ait rien à redire, qu’il n’y voie que du feu. Pourtant… ni familiarisation ni zoothérapie ne se trouvent dans le Petit Robert 2017! Cela, il ne le sait fort probablement pas! Aurait-il condamné l’emploi de appréhendable en se basant uniquement sur le fait que, si lui ne l’utilise pas,  l’utiliser est fautif? J’ose espérer que non. Mais qui sait?

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un mot n’est pas dans le dictionnaire qu’il faut se priver de l’utiliser, surtout s’il est bien construit. Et utiliser un tel mot ne constitue pas de facto une faute. On devrait aussi enseigner cela, me semble-t-il.

  • Où se trouve la bonne façon de construire une phrase?

Quand, dans ma jeunesse, j’avais un quelconque doute sur la construction d’une phrase, sur l’emploi d’un temps de verbe, sur l’accord de tel mot, etc., on me disait d’aller voir dans ma grammaire. Le message ne pouvait être plus clair : la grammaire fait foi de tout; c’est là que se trouve LA vérité. Et il en est encore de même aujourd’hui. Pensez seulement au titre de l’ouvrage de Maurice Grevisse : Le Bon Usage. Certains vont même jusqu’à prétendre que ne se dit ou ne s’écrit que ce qu’on y trouve, car y est répertoriée la bonne façon de faire, le bon usage, ce bon usage étant celui des bons auteurs. Encore faudrait-il savoir ce qui fait qu’un auteur est un bon auteur. Suffit-il de respecter la règle énoncée par Grevisse?… Nous verrons plus loin que tel n’est pas le cas.

Ouvrons ici une parenthèse

Autrefois c’était la grammaire qu’on consultait. Aujourd’hui, c’est plus souvent la Toile. Il est plus rapide de consulter un forum de discussions, par exemple, (Voir ICI)  que consulter sa grammaire, surtout si c’est Le Bon Usage. Et la réponse obtenue ne laisse généralement pas le demandeur sur son appétit. Elle est souvent catégorique, par exemple, « Acheter de » is not French! » La personne qui répond ne se prend pas pour Grevisse, j’en suis certain, mais elle devient, aux yeux de celui qui pose la question, l’émule de Maurice Grevisse, i.e. l’autorité en la matière. Ce qui est fort contestable quand on voit les réponses fournies. Mais passons!

Je l’avoue sans gêne, je suis un « dinosaure » aux yeux des jeunes. Je crois plus au livre qu’à l’internet. Parce que le livre est le fruit d’une longue réflexion contrairement au  commentaire livré, sous l’impulsion du moment, par un internaute qui se sent interpellé par la question posée. La justification de sa réponse se résume assez souvent, sans que cela soit dit de façon claire et précise, à « Si je le dis, c’est que c’est bon! »

Fermons la parenthèse.

Si ce qu’on trouve dans Le Bon Usage est la bonne façon de faire, faut-il en conclure que faire autrement est une faute? Certains pensent que toute construction non validée par Grevisse (i.e. qui contrevient à la règle édictée par ce grammairien) ne peut pas être utilisée si l’on veut être considéré comme quelqu’un qui maîtrise sa langue. Est-ce défendable comme point de vue?…

Cela me rappelle une discussion que j’ai eue avec un bon ami à moi, à propos de l’emploi de la locution adverbiale plutôt… que. Discussion déclenchée par la phrase « De nos jours, le nocturne musical est plutôt lié au caractère romantique de la pièce qu’au moment de son exécution. » Il me semble — c’est le réviseur qui sommeille en moi qui parle — que cette formulation est disons « gauche ». Je subodore une faute. Ai-je raison ou tort? Pour le savoir, appelons à la barre un témoin crédible, un expert en la matière, Maurice Grevisse.

Quelle ne fut pas ma surprise de constater que nulle part, dans son Bon Usage, il n’est question de l’emploi de cette locution. Il n’y aurait donc pas de règle précise gouvernant son emploi. Est-ce à dire que chacun est libre de l’utiliser comme bon lui semble? Qu’en fait là où je crois voir une faute, il n’y en aurait pas? Pourtant… Je pense à deux autres formulations qui me paraissent nettement préférables, chacune d’elles ne nécessitant d’ailleurs qu’une intervention mineure.

  • Juxtaposer les éléments plutôt et que : « De nos jours, le nocturne musical est lié au caractère romantique de la pièce plutôt qu’au moment de son exécution ». Soit. Mais comment justifier cette intervention? Est-elle obligatoire ou facultative? Là est toute la question. Il ne faut jamais oublier qu’en révision il est interdit d’imposer ses préférences linguistiques.

Sans preuve à l’appui, cette intervention ne peut qu’être facultative. Je ne suis quand même pas l’autorité suprême en la matière pour la déclarer obligatoire. Intervenir ne serait donc pas justifié. Le faire reviendrait, comme je me plaisais à dire quand j’enseignais, à changer BB pour BB (i.e. bonnet blanc pour blanc bonnet), autrement dit à imposer mes façons de faire.

  • Déplacer plutôt après lié : « De nos jours, le nocturne musical est lié plutôt au caractère romantique de la pièce quau moment de son exécution» Soit. Mais comment justifier cette intervention? Est-elle obligatoire ou facultative?

Dans ce cas-ci, je suis sur un terrain moins mouvant. J’y vois une analogie avec la construction d’une autre locution adverbiale [non seulement… mais encore], dont parle Grevisse dans son Bon Usage (11e éd., 1980, # 2042-b). Il nous dit essentiellement que les deux segments de texte mis en opposition doivent suivre immédiatement chacun des éléments de cette locution adverbiale et, surtout, être de même nature grammaticale : Non seulement je lui ai téléphoné, mais je lui ai serré la pince; Un chrétien doit aimer non seulement ses amis, mais aussi ses ennemis.

En mettant lié avant plutôt, j’applique, mutatis mutandis, ce que Grevisse dit de la locution adverbiale non seulement… mais encore. Mon intervention serait donc justifiée. Mais je l’applique ici à une locution dont Grevisse ne parle pas.  Alors… suis-je vraiment justifié?…

Est-ce que le fait que Grevisse n’en fasse pas mention est suffisant pour m’interdire d’intervenir? Suffisant pour décider que cette intervention ne peut être que facultative, en aucun temps obligatoire? Autrement dit, suis-je légitimé d’intervenir, si Grevisse est muet sur le sujet? Tout dépend, je dirais, du caractère sacré que chacun attribue aux dires de Grevisse. Ou du caractère sacré que Grevisse attribue aux auteurs qu’il cite. Je m’explique.

Après avoir formulé une règle, Grevisse ajoute souvent une remarque, du genre : Cette règle ne paraît pas sûre; L’usage est indécis; Cette règle n’a rien d’absolu; On trouve aussi, mais beaucoup moins souvent; Des auteurs s’écartent parfois de cette règle, etc. Vous remarquez qu’il ne dit pas que ces auteurs font une faute. Ils ne font que s’écarter de la règle. Il aurait pu aussi dire : « De BONS auteurs s’écartent de cette règle. », mais il ne l’a pas fait. Pourtant, parmi les auteurs qui se permettent ce genre d’incartade, il y a, dans le cas de non seulement… mais encore, Maupassant, Colette, Brunot, Gide, Mauriac, Proust (3).  On s’entend généralement pour dire que ce sont de BONS auteurs. Et malgré cela, ils s’écartent de la règle en question. Le font-ils exprès? Veulent-ils faire un pied de nez à Grevisse? S’opposent-ils, à leur façon, aux contraintes que leur impose la grammaire? J’en doute, mais je ne saurais répondre pour eux.  Ils n’ont fort probablement pas vu le côté un peu étrange de la formulation choisie. Étrange à mes yeux, mais certainement pas aux leurs. Sinon ils auraient fait ce que dit la règle. On s’entend, personne ne fait une faute délibérément, Ni eux, ni moi, ni vous.

Moi, je n’aurais jamais écrit, comme Gide l’a fait dans Les faux-monnayeurs : « C’est là ce qui fait qu’il se défend si âprement, non point seulement quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. » Cette phrase est mal construite. À mes yeux du moins. Sa compréhension m’exige une relecture. J’aurais plutôt écrit : « C’est là ce qui fait non seulement qu’il se défend si âprement, quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. »

Je n’aurais pas non plus écrit, comme Proust l’a fait dans À la recherche du temps perdu : Tome IV – Sodome et Gomorrhe : « Et selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille fois raison non seulement de faire cette algarade, mais aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » Cette phrase est encore pire que celle de Gide. Elle est très mal construite. À mes yeux du moins. J’aurais écrit : « Et selon moi, non seulement mon oncle Gilbert a eu mille fois raison de faire cette algarade, mais il aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » Je ne veux pas ici prétendre que Gide et Proust ne savent pas écrire. Mais pour le réviseur que j’ai déjà été — et qui sommeille toujours en moi — contrevenir à une règle de grammaire constitue une faute, peu importe l’estime que l’on peut porter au fautif. Prétendre le contraire équivaudrait à déclarer « grammaticalement acceptable » une construction qui contrevient à la règle, sur la seule base que cette construction « inhabituelle » est mentionnée dans le Bon Usage. Un de mes bons étudiants m’a déjà servi cette logique. Point n’est besoin de vous dire que ses efforts ont été vains. Il ne me serait jamais venu à l’esprit d’être moins exigeant envers un bon étudiant qu’envers un mauvais. J’aurais alors perdu toute crédibilité à leurs yeux. Et la dernière chose qu’un professeur souhaite perdre, c’est bien sa crédibilité.

Il est une question que certains qualifieraient de cornélienne, d’autres de tordue ou encore de problématique, une question qui, à ce moment-ci de la discussion, s’impose à moi de façon brutale : « Jusqu’à quel point une règle citée dans Le Bon Usage est-elle contraignante? »

La question que mon ami et moi débattions, à savoir si l’emploi de plutôtque dans la phrase en cause exige vraiment une intervention, n’est pas vraiment résolue. Car Grevisse n’en parle pas. Et l’analogie avec non seulement…mais encore, que je me risque à faire, n’est peut-être pas valable.

Est-ce à dire que ce qui n’est pas dans la grammaire n’est pas obligatoirement une faute? Certains, sans pour autant être laxistes ou permissifs, abonderont dans ce sens. D’autres s’y opposeront, car il leur faut des balises bien établies. Moi, je ne saurais dire avec certitude, car dire oui, ce serait admettre que tout ce qui se dit se trouve dans Le Bon Usage, ou inversement que tout ce qui ne s’y trouve pas ne se dit pas.

Alors… est-ce que je fais vraiment une faute si…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  « En mai 2015, quand l’écrivain [Dany Laferrière] est devenu le premier Haïtien et le premier Québécois à intégrer la prestigieuse assemblée d’immortels, ces derniers se penchaient sur les mots commençant par V. C’est toujours le cas, deux ans plus tard! » (LA PRESSE, 15 octobre 2017, section ARTS)

(2)  Voici le texte où j’ai utilisé le vilain adjectif appréhendable :

Les trois énoncés suivants – Monsieur X s’est suicidé à l’hôtel; Monsieur X s’est suicidé au souper; Monsieur X s’est suicidé à l’arsenic – ne posent aucun problème de compréhension même si la préposition à indique des rapports différents. Ces rapports sont immédiatement appréhendables. Dans le premier cas, la préposition désigne l’endroit, le lieu (à l’hôtel); dans le deuxième, le moment, le temps (au souper); dans le troisième, le moyen, l’instrumentalité (à l’arsenic).

(3)    Exemples cités par Maurice Grevisse : « Il lui avait donné non seulement toutes ses économies, mais il s’était même endetté gravement. » (G. de Maupassant);  « L’attente est non seulement bénévole, mais elle est déjà récompensée. » (Colette)

Exemples cités par André Goosse : « Tomber dans ce défaut de proportion est non seulement une faute contre l’art, […] mais contre la méthode. » (F. Brunot);  « C’est là ce qui fait qu’il se défend si âprement, non point seulement quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. » (A. Gide)

Exemples cités par Jean-Paul Colin : « Le peuple juif se relève de son effroyable martyre non seulement dans un monde qui n’a pas désarmé à son égard, mais […] ses protecteurs d’autrefois semblent vouloir refermer devant lui les porte de la Terre promise. » (F. Mauriac); « Et selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille fois raison non seulement de faire cette algarade, mais aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » (M.  Proust).

 

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