Traducteur : une profession dépassée?  (3 de 4)

 

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être?

   La QUALITÉ présumée d’une traduction faite par ordinateur

 

      Dans les deux billets précédents, je me suis intéressé à l’impact qu’a occasionné, ou qu’occasionnera, l’arrivée des logiciels de traduction sur l’exercice de la profession de traducteur, tel que je l’ai connu. Dans le premier, je me suis demandé si la traduction automatique (TA) était aussi menaçante que mon ex-collègue le laissait entendre. Chose certaine, elle a fait d’énormes progrès, qui peuvent faire craindre le pire à certains, étant donné les résultats étonnants parfois observés. Dans le deuxième, je me suis attardé à la post-édition, cette nouvelle activité apparue dans le sillon de la TA. Après examen, il m’a semblé que l’activité du post-éditeur — puisqu’il faut l’appeler par son nom — n’a de nouveau que le nom qu’on veut bien lui donner. La post-édition n’est en fait rien d’autre que ce que, jusqu’à tout récemment, on appelait révision.

J’en suis rendu à me demander si l’intelligence artificielle a rendu l’ordinateur assez « intelligent » pour chasser le traducteur de la niche de l’activité humaine qui lui était jusqu’à tout récemment réservée. Autrement dit, assez « intelligent » pour produire des traductions qui pourraient faire rougir d’envie tout traducteur. Ou pire, lui faire comprendre qu’il n’a plus sa place en traduction. Pour sûr, le logiciel travaille plus rapidement que l’homme. Mais ses traductions sont-elles de qualité? Certains en sont convaincus, sinon le traducteur ne serait pas appelé à « traduire » des textes pré-traduits, ou à les post-éditer. Moi, je n’en suis pas vraiment convaincu. Le ouï-dire n’étant pas ma Bible, j’ai décidé de m’en assurer par moi-même.

La qualité d’une traduction faite par ordinateur est-elle au rendez-vous?

Autrement dit, pour être dite bonne, une telle traduction doit-elle répondre aux mêmes critères qu’une traduction faite par l’homme, à savoir :

  • être fidèle au texte de départ;
  • être rédigée dans un français impeccable;
  • être formulée de façon idiomatique;
  • être dans le même ton que le texte de départ;
  • être pleinement intelligible par le lecteur auquel elle est destinée?

La question ne devrait pas se poser. Pourtant, j’ose le faire. Voici pourquoi.

Il est généralement admis que l’anglophone et le francophone ne s’expriment pas de la même façon; qu’ils utilisent des tournures différentes pour dire une même réalité. Pas de façon systématique, j’en conviens. Mais assez souvent pour que l’on puisse pointer du doigt ces traductions qui sentent ce qu’elles sont. En voici deux exemples :

–  Un unilingue francophone ne dira jamais, après avoir été remercié d’un geste posé, Vous êtes le bienvenu même si, dans les mêmes circonstances, l’anglophone utilisera la formule You’re welcome. Il dira plutôt : De rien. Je vous en prie. Ou encore Il n’y a pas de quoi.

–  Il ne dira pas non plus On traversera le pont quand on y sera rendu même si, dans les mêmes circonstances, l’anglophone ira d’un We’ll cross the bridge when we get to it. Il optera pour Chaque chose en son temps. Ou encore Nous verrons en temps et lieu.

     Seule une personne contaminée par l’anglais se ferait ainsi piéger. Ce qui arrive parfois même à un traducteur, à celui qui n’arrive pas à se détacher du texte anglais. Mais qu’en est-il de l’ordinateur qui se prétend traducteur? Pourrait-il, lui aussi, être contaminé par l’anglais?… Voilà une question fort pertinente.

Vérifions donc la qualité des traductions automatiques.

Pour savoir si l’ordinateur peut « s’exprimer » comme le ferait un unilingue francophone, je lui donne à traduire des phrases typiquement anglaises, i.e. qui font appel à des tournures généralement employées par un anglophone. Des tournures caractérisées telles par la stylistique comparée . Cette dernière nous apprend que, contrairement au français, l’anglais a un goût plutôt prononcé pour le concret, le particulier, la juxtaposition, la coordination, etc. Autrement dit, l’anglais a des préférences; le français en a d’autres, qui lui sont propres.

Pour ce qui est du logiciel de traduction, j’ai opté pour DeepL parce que c’est celui qui apparemment aurait la cote auprès des cabinets de traduction et aussi parce que c’est celui qui s’est démarqué parmi les cinq que j’ai testés. Sans pour autant être toujours le meilleur. Je tiens à le préciser.  Il lui arrive de faire des bourdes monumentales. Vous le constaterez bientôt.

Comparons donc quelques phrases typiquement anglaises avec leur traduction faite par DeepL.

Mais auparavant, j’aimerais rappeler ce que Vinay & Darbelnet, dans leur Stylistique comparée du français et de l’anglais (Beauchemin, Montréal, 1977), ont montré : l’anglais et le français ne voient pas le monde du même œil. Ou, comme je me plaisais à le dire : ils n’utilisent pas la même paire de lunettes pour le regarder. L’anglais privilégie le plan du concret [il fait appel à des mots images (1); et les phrases où se trouvent ces mots sont à l’avenant, i.e. imagées], tandis que le français, lui, privilégie le plan de l’entendement [il fait appel à des mots signes (1); et ses phrases sont aussi à l’avenant.] Compte tenu de cette particularité, comment le logiciel DeepL s’en tire-t-il? Ses productions sentent-elles ou non la traduction à plein nez? C’est ce que nous allons immédiatement vérifier.

  • Qui, en lisant Il a allaité la bande trois fois de suite, croirait que le texte anglais disait : He breasted the tape three times in a row. C’est pourtant la traduction, aberrante est-il besoin de le préciser, qu’en fait DeepL.

Dans To breast the tape, il y a une image que DeepL ne voit tout simplement pas : celle d’un coureur qui, bombant le torse, franchit la ligne d’arrivée (Voir ICI). Car il lui est interdit de toucher au ruban, qui marque cette ligne, avec sa main.  Je ne vous apprends rien là, j’en suis sûr. Le seul à devoir faire ce geste, c’est celui qui termine la course en premier. Après son passage, il n’y a plus de ruban. Point n’est besoin pour bien rendre ce message, en français, d’entrer dans les détails; de parler du ruban. Ce serait accorder trop d’importance à l’image dont le français se passe si facilement. Une bonne traduction pourrait être : Il a gagné la course trois fois de suite. L’image (le concret) a disparu; l’idée (l’entendement) a pris sa place.

On ne peut même pas prétexter le manque de contexte pour justifier l’aberration produite par DeepL, Si je remplace le sujet He par the sprinter ou encore par Usain Bolt, le résultat reste le même. Le logiciel est tout simplement incapable de faire la différence entre breasted et breastfed. Ce qui n’est pas à son honneur, vous en conviendrez. Soit dit en passant, Google Translate a fait un peu mieux, mais le résultat n’est pas parfait. Sa traduction est : Il a passé la bande trois fois de suite.

 Voir DeepL traduire Do you  know what’s around the corner?  par Tu sais ce qu’il y a au coin de la rue? ne peut que faire froncer les sourcils à un lecteur francophone. Ce logiciel est incapable de voir l’image qui se cache derrière ces mots. Une bonne traduction serait : Sais-tu seulement ce qui t’attend?

–  Après avoir soumis à DeepL la phrase suivante : An emotion without social rules of containment and expression is like an egg without a shell: a gooey mess, j’ai obtenu comme traduction : Une émotion sans règles sociales de confinement et d’expression est comme un œuf sans coquille : un gâchis gluant!  La phrase est certes grammaticalement correcte, mais elle ressemble, elle aussi, en tous points, à un « œuf sans coquille »! Une traduction plus appropriée pourrait être :  L’expression d’une émotion qui transgresse les règles de bienséance peut avoir de très graves conséquences.

N’allez pas croire que je me suis donné un mal fou pour trouver ces exemples. Que non! Il y en a beaucoup plus que vous ne le croyez (2). Il suffit d’être attentif et surtout d’avoir quelques notions de base en stylistique comparée.

Un texte français est généralement articulé.

J’ai appris, et enseigné, que tout francophone tient généralement un discours articulé. Que, pour ce faire, il recourt à des anaphoriques (i.e. élément linguistique qui rappelle un mot ou groupe de mots déjà énoncés) et à des indicateurs de rapport, ou mots de liaison (3). Ces deux types d’éléments assurent de la cohérence à son propos et facilitent à son interlocuteur la compréhension du message qu’il veut communiquer.

N’allez pas vous imaginer que la cohérence ne se rencontre qu’en français. Pour que la communication soit efficace, il faut que le récepteur saisisse bien le rapport que l’émetteur a à l’esprit quand il s’exprime, à l’écrit comme à l’oral. Et cela, quelle que soit la langue. Pour assurer cette cohérence, l’anglais – believe it or not – fait appel aux mêmes éléments que le français : anaphoriques et indicateurs de rapport. Du moins en théorie. En pratique, c’est une autre histoire.

Dans les textes anglais courants, ces éléments d’articulations brillent souvent par leur absence. Les phrases sont, la majeure partie du temps, juxtaposées; ce qui n’est pas sans créer des difficultés quand vient le temps de les traduire. Le traducteur doit pouvoir débusquer les rapports sous-jacents et les expliciter. À défaut de quoi, sa traduction n’aura de français que les mots.

Voyons quelques exemples. J’en ai séparé les phrases pour mieux faire voir l’absence d’articulations. On aura beau dire que le texte anglais est de piètre qualité, il n’en demeure pas moins que c’est le genre de textes auxquels le traducteur est très souvent confronté. À  tel point que, face à un texte anglais articulé, un traducteur a peine à croire qu’il a été écrit par un anglophone. Il croira plutôt qu’il est l’œuvre d’un francophone, tellement sa traduction est aisée. Car, point n’est besoin de débusquer les articulations des phrases entre elles; elles sont déjà là! (4)

Premier exemple 

  • Early in life Fahrenheit emigrated to Amsterdam for a business education.
  • By profession he was a manufacturer of meteorological instruments.
  • Obviously one of the chief devices that can be used for studying climate is a thermometer.
  • The thermometers of the seventeenth century, however, such as the gas thermometer of Galileo or of Amontons, were insufficiently exact for the purpose.

Traduction par DeepL :

Au début de sa vie, Fahrenheit a émigré à Amsterdam pour suivre une formation commerciale. Il était fabricant d’instruments météorologiques de par sa profession. De toute évidence, l’un des principaux appareils pouvant être utilisés pour l’étude du climat est un thermomètre. Mais les thermomètres du XVIIe siècle, comme le thermomètre à gaz de Galilée ou d’Amontons, n’étaient pas assez précis pour cela.

 Satisfait?… Moi, pas.

Quiconque lit cette traduction ne peut qu’être déconcerté. La juxtaposition des phrases rend ce paragraphe incompréhensible. Pour que sa traduction ne sente pas ce qu’elle est, un bon traducteur doit pouvoir rétablir les rapports, non exprimés, entre chacune de ces phrases. Ce que DeepL n’a, de toute évidence, pas su faire. Il s’est contenté de traduire ces phrases les unes à la suite des autres, comme des unités isolées.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

Jeune adulte, Fahrenheit se rend à Amsterdam pour y poursuivre des études en commerce. Mais il deviendra fabricant d’instruments météorologiques. Notamment d’un thermomètre — instrument couramment utilisé dans ce domaine –, car ceux qui sont en usage au XVIIe siècle, p. ex. celui de Galilée ou d’Amontons, n’ont pas la précision voulue.

Pour produire une telle traduction, la connaissance de l’équivalent français de chacun des mots anglais ne suffit clairement pas. Il faut avoir une certaine culture ou avoir pris l’habitude de se documenter quand le sujet ne nous est pas familier. Dans ce cas-ci, en apprendre un peu plus sur la vie de Gabriel Fahrenheit.

Deuxième exemple

  • Anthropological excavations show humans ate meat for several million years, but grains are a recent addition to the diet, starting with wild rice in 7,000 BC in China and India.
  • Meat eating Europeans began to cultivate grains 4,000 years later.
  • North American native plains Indians, healthy and fit, lived on wild game but sickened when fed unfamiliar grains supplied by the government on reservations only after the buffalo herds were destroyed.
  • Grains today are not what our ancestors ate anyway, for most grains are genetically engineered and hybridized to increase yield, but have become more indigestible and allergic as a side effect.

Traduction par DeepL :

Des fouilles anthropologiques montrent que les humains ont mangé de la viande pendant plusieurs millions d’années, mais les céréales sont un ajout récent à l’alimentation, à commencer par le riz sauvage en Chine et en Inde en 7 000 avant J.-C. Les Européens mangeurs de viande ont commencé à cultiver des céréales 4 000 ans plus tard. Les Indiens des plaines d’Amérique du Nord, en bonne santé et en forme, vivaient de gibier sauvage, mais ils étaient malades lorsqu’ils étaient nourris de grains inconnus fournis par le gouvernement dans les réserves seulement après la destruction des troupeaux de bisons.

Les céréales d’aujourd’hui ne sont pas ce que nos ancêtres mangeaient de toute façon, car la plupart des céréales sont génétiquement modifiées et hybridées pour augmenter le rendement, mais sont devenues plus indigestes et allergiques comme effet secondaire.

Satisfait?… Moi, pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

L’homme, nous disent les anthropologues, mange de la viande depuis des millions d’année. La consommation de céréales, elle, n’aurait commencé qu’environ 7000 ans av. J.-C. Plus précisément en Chine et en Inde, avec le riz. En Europe, ce n’est que 4000 ans plus tard qu’est apparue la culture des céréales, alors qu’en Amérique du Nord, les Amérindiens des Grandes Plaines, qui se nourrissaient traditionnellement de gibier, ont commencé à en manger, sans très bien les digérer, quand, une fois les troupeaux de bisons décimés, le gouvernement leur en a fourni, sur les réserves.

            Les céréales actuelles ne se comparent pas à celles d’antan. La plupart ont été depuis génétiquement modifiées ou ont fait l’objet de croisements dans le but d’en accroître le rendement, ce qui, du coup, les a rendues moins digestes et plus allergènes.

Troisième exemple 

  • The art of using mixtures of chemicals to produce explosives is an ancient one.
  • Black powder―a mixture of potassium nitrate, charcoal, and sulfur―was being used in China well before 1000 A.D., and has been subsequently used through the centuries in military explosives, in construction blasting, and for fireworks.
  • The du Pont Company, now a major chemical manufacturer, started out as a manufacturer of black powder.
  • In fact,the founder, Eleurian du Pont, learned the manufacturing technique from none other than Lavoisier.

Traduction par DeepL :

L’art d’utiliser des mélanges de produits chimiques pour produire des explosifs est très ancien. La poudre noire – un mélange de nitrate de potassium, de charbon de bois et de soufre – était utilisée en Chine bien avant 1000 après J.-C., et a été utilisée par la suite au cours des siècles dans les explosifs militaires, dans le dynamitage des constructions et pour les feux d’artifice. La société du Pont, maintenant un fabricant majeur de produits chimiques, a commencé comme fabricant de poudre noire. En fait, le fondateur, Eleurian* du Pont, a appris la technique de fabrication auprès de nul autre que Lavoisier.

* Je me serais attendu à ce que ce logiciel, grâce aux nombreux recoupements dont « son » intelligence artificielle est capable, sache que partout où il est question du fondateur de la firme DuPont, le seul prénom que l’on rencontre est Éleuthère Irénée du Pont de Nemours et non Eleurian. Mais il a failli à la tâche.

Satisfait?… Moi, pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, serait :

L’art de fabriquer des explosifs en mélangeant des produits chimiques ne date pas d’hier. Bien avant l’an mille, les Chinois utilisaient déjà la poudre noire, un mélange de salpêtre*, de charbon de bois et de soufre. Plus tard, elle a servi à des fins militaires (bombardement), industrielles (dynamitage) et même récréatives (feux d’artifice). Cette poudre noire fut à l’origine de la firme DuPont, aujourd’hui une importante compagnie de produits chimiques. Son fondateur, Éleuthère du Pont de Nemours, en a appris la fabrication de nul autre que de Lavoisier lui-même.

  Salpêtre est le nom sous lequel on désignait autrefois le nitrate de potassium.

Quatrième exemple 

  • Wine is an alcoholic beverage made by the fermentation of the juice of the grape.
  • Wines are distinguished by color, taste, bouquet or aroma, and alcoholic content.
  • They are classified as natural or fortified, sweet or dry, still or sparkling.
  • The differences depend upon the kind of grape from which the wine was made, the climate, the location of the vineyard, treatment of the grapes while growing and when being harvested, the method by which it was produced, and after-handling.

Traduction par DeepL :

Le vin est une boisson alcoolisée obtenue par la fermentation du jus du raisin. Les vins se distinguent par leur couleur, leur goût, leur bouquet ou leur arôme, et leur teneur en alcool. Ils sont classés comme naturels ou fortifiés, doux ou secs, tranquilles ou pétillants. Les différences dépendent du type de raisin à partir duquel le vin a été fait, du climat, de l’emplacement du vignoble, du traitement des raisins pendant la croissance et la récolte, de la méthode de production et de la manutention ultérieure.

Satisfait?… Moi, pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

Tout vin est produit par fermentation d’un jus de raisin. Chacun d’eux possède une couleur, un goût, un bouquet, ou arôme, et une teneur en alcool qui lui sont propres. On les dit naturels ou vinés, doux ou secs, tranquilles ou pétillants. Tout dépend du cépage utilisé, du climat de la région vinicole, de l’emplacement du vignoble, des méthodes de culture et de vendange, ainsi que des conditions d’élevage.

 Cinquième exemple 

  • This is about the meaning of words.
  • It is language through which we transfer knowledge and experience.
  • For this reason semantics, the connection between words and their meanings is crucial.
  • The semantic device is the coin of the exchange, and this coin has two faces.

Traduction par DeepL :

Il s’agit de la signification des mots. C’est le langage par lequel nous transférons les connaissances et l’expérience. C’est pourquoi la sémantique, le lien entre les mots et leur signification est cruciale. Le dispositif sémantique est la pièce de monnaie de l’échange, et cette pièce a deux faces.

Satisfait?… Moi, définitivement pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

Parlons donc du sens des mots. Vu que ce sont eux qui nous permettent de dire tout ce que l’on veut, la relation entre les mots et leurs sens (ou sémantique) joue un rôle primordial en communication. Mais ces mots peuvent être utilisés aussi bien à bon qu’à mauvais escient*.

* Idée véhiculée par les deux éléments du titre de l’article : Semantics and baloney. 

     Vous conviendrez que ces 5 traductions générées par DeepL ne sont pas époustouflantes. Elles font certes appel à des mots français, mais elles sentent l’anglais à plein nez. Sauf pour qui n’a aucune notion de stylistique comparée.

La qualité est-elle au rendez-vous?

     Dans ces 5 exemples, j’ai fait appel à deux caractéristiques de l’anglais : sa prédilection pour le concret et celle pour la juxtaposition. J’aurais pu tout aussi bien faire appel à d’autres caractéristiques. Je pense, par exemple, à son goût très marqué — qui n’a pas d’égal en français —  pour la conjonction de coordination AND; à son goût également marqué pour le particulier même quand il s’aventure à exprimer la généralité.

Si je ne l’ai pas fait, c’est que cela n’aurait rien ajouté à ma démonstration. Je serais arrivé au même résultat. Au même constat : ce logiciel — et il n’est certainement pas le seul — est esclave des mots et non des idées. Non seulement des mots, mais tous les mots. Sans exception. Revoyez les exemples cités en (2).

J’ajouterais même : esclave de la séquence des mots dans la phrase et esclave de la séquence des phrases dans le paragraphe. Il ne déroge pas à l’ordre établi. Même si cet ordre est anglais.

Rien en somme qui me fasse dire que ces traductions, faites par la machine, sont de bonnes traductions. La qualité n’est vraiment pas au rendez-vous.

Pour que ces traductions faites par DeepL ne sentent plus l’anglais à plein nez, il faut impérativement intervenir. Autrement dit, les faire réviser ou, pour être plus in, les faire post-éditer.  Ce qui demandera plus de temps. Donc plus d’argent.

Est-ce qu’on y gagne au change?… Je me le demande.

À SUIVRE

 Maurice Rouleau

(1)  L’anglais a, comme nous l’ont appris Vinay & Darbelnet, une prédilection pour les mots images; le français, lui, préfère les mots signes. Il suffit de penser à bagpipe (cornemuse), green house (serre), hit-and-run (délit de fuite), mixed vegetables (macédoine), ring finger (annulaire), tuning fork (diapason), knee cap (rotule). Vous entendez le mot anglais, vous voyez la chose. Vous entendez le mot français, vous ne voyez rien. Pour en savoir plus, voir https://rouleaum.wordpress.com/2014/02/24/stylist-comparee-11-mots-images-mots-signes/

(2) Voici d’autres phrases dont la traduction par DeepL laisse à désirer. J’ai mis en rouge le segment incriminé; en bleu, la traduction faite par ce logiciel; en vert, l’idée que l’auteur voulait transmettre. 

  • Like other nomadic peoples who wandered through the spotlight of history, the Nabataeans left little behind to explain themselves.

devient après traduction par DeepL :

Comme d’autres peuples nomades qui ont erré sous les feux de l’histoire, les Nabatéens ont laissé peu de choses derrière eux pour s’expliquer.

Ce que l’auteur voulait dire ressemble plutôt à ceci :

Comme bien d’autres peuples nomades qui ont connu leur heure de gloire, les Nabatéens ont laissé peu de traces de leur passage.

  • A living antiquity presents problems to those who would preserve the past, uncovered its secrets or packaged it for mass consumption.

devient :

Une antiquité vivante pose des problèmes à ceux qui voudraient préserver le passé, en découvrir les secrets ou le conditionner pour la consommation de masse.

L’auteur voulait dire : aménager pour en faire un attrait touristique.

  • But because progressive education carries heavy burden of sins I do not think we can use its back as a convenient place on which to pile all our present troubles.

devient :

Mais parce que l’éducation progressive porte un lourd fardeau de péchés, je ne pense pas que nous puissions utiliser son dos comme un endroit commode sur lequel empiler tous nos problèmes actuels.

L’auteur voulait dire :   avoir un lourd passif  et  servir de bouc émissaire.

  • With one of his helpers, he walks along the edge of the forest and unrolls a band of red plastic warning tape.

devient :

Avec l’un de ses assistants, il marche à la lisière de la forêt et déroule une bande de ruban adhésif rouge d’avertissement.

L’auteur voulait dire : établir un périmètre de sécurité. 

  • Quebec City region knocks us out every time.

devient :

La région de Québec nous assomme à chaque fois.

L’auteur voulait dire :  nous surprendre.

  • A dark day, promising to grow darker. Let’s face it; just the sort of day when you might be forgiven for hitting the alarm and rolling over–were you a student, that is.

devient :

Un jour sombre, promettant de s’assombrir. Voyons les choses en face ; le genre de jour où l’on pourrait vous pardonner d’avoir sonné l’alarme et de vous être retourné – si vous étiez étudiant, par exemple.

L’auteur voulait dire : arrêter le réveil  et  faire la grasse matinée.

 (3)    La présence d’indicateurs de rapport (ou mots de liaison) n’est pas toujours essentielle à la compréhension. Quiconque se fait dire : J’ai été malade la nuit dernière. J’ai trop fêté hier soir.  comprendra aisément qu’il y a un rapport de cause à effet, non dit, entre ces deux énoncés. Cette façon de s’exprimer (par juxtaposition) n’est pas fautive en soi, mais elle doit être utilisée avec modération, sinon le texte devient vite indigeste. Pour une démonstration convaincante, voir le court texte intitulé Pierre et Lise vont au zoo.

Soit dit en passant, quand il y a absence d’indicateur de rapport (i.e. juxtaposition), le linguiste parle de parataxe. Quand les éléments de la phrase sont reliés par coordination ou par subordination, il utilise alors le terme hypotaxe. 

(4)  Qui croirait que les phrases suivantes ont vraiment été écrites par un anglophone?

  1. Greatly surprised by the news, Audrey immediately telephoned her parents.
  2. Eager to leave the city, Karl threw his clothes into a suitcase.
  3. Tired of studying, the student took a rest.
  4. Peopled by Indian and Eskimo nomads some thousands of years ago, and subsequently explored by other adventurers, Canada defied « official » discovery until a Venetian, John Cabot, sailing under a British flag in 1497, found a vast continent in the western world.

Pour en savoir plus, voir https://rouleaum.wordpress.com/2014/11/05/blogue-17-la-juxtaposition/

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

Publié dans Contraintes de la langue, Particularités langagières, Stylistique comparée | 2 commentaires

Traducteur : une profession dépassée?  (2 de 4) 

 

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être?

— Traduction, Révision ou Post-édition? —

 

Dans le précédent billet, j’ai voulu vérifier si les craintes formulées par un ex-collègue étaient réellement fondées. Il m’avait semblé dépassé par les événements : ses étudiants, au lieu de se servir de leurs neurones, se contentent trop souvent, m’a-t-il dit, de recourir à un logiciel de traduction. Ils lui disent presque, à leur façon, qu’il n’a rien à leur apprendre! La traduction automatique (TA) est devenue pour lui une menace. C’est du moins ce que j’ai compris de ses doléances.

  • Vérification faite, sommaire j’en conviens — seulement trois courts textes soumis à cinq logiciels —, force m’est de reconnaître que la TA a du potentiel. Beaucoup plus que je ne l’aurais cru. Faut dire à ma décharge que, du temps que j’enseignais, je ne m’étais jamais trop intéressé à cet aspect du problème, car mon emploi, à lui seul, était garant de la supériorité de l’homme sur la machine. Si tel n’avait pas été le cas, on ne m’aurait pas engagé comme professeur. C’est du moins ce que je me plaisais à croire. Mais mon ex-collègue, lui, toujours actif, ne s’illusionne plus.
  • Presque au même moment, j’apprends, à ma grande surprise, que, dans certains bureaux ou cabinets de traduction, on réserve une place de plus en plus importante à la TA. Avant d’opérer un tel virage, les responsables de ces bureaux ou cabinets ont dû faire, du moins je l’espère, une étude — comparable et surtout plus poussée que celle décrite dans mon précédent billet — afin de déterminer la pertinence de l’emploi d’un logiciel de traduction et, le cas échéant, de choisir celui qui donne les meilleurs résultats. On ne prend pas une telle décision sans avoir préalablement fait le tour de la question. Et d’en avoir mesuré toute la portée. C’est du moins la façon dont moi je procéderais.

De toute évidence, le monde de la traduction a bien changé depuis que j’y ai mis les pieds… et que j’en suis sorti! Les traductions ne sont certes pas appelées à disparaître, mais les traducteurs, eux, le sont peut-être. L’avenir seul le dira…

Devant ce double constat — inattendu, je dois le reconnaître, mes neurones se sont affolés. M’est alors revenu en mémoire ce que me disait mon professeur de philosophie : « Laissez faire à l’éléphant ce que l’éléphant peut faire. » Pourquoi, par exemple, vouloir maintenir la corvée d’épluchage de pommes de terre si le même travail peut être fait, beaucoup plus rapidement, par une machine? Poser la question, c’est y répondre. Alors, si un logiciel de traduction donne d’assez bons résultats, et plus rapidement que l’homme, laissons-lui faire le travail et consacrons-nous à autre chose. Je ne vois pas où est le problème. Du moins en théorie.

Mais un tel revirement n’est pas sans créer des bouleversements. Des bouleversements  dans la formation des langagiers (remarquez que je n’ai pas dit : formation des traducteurs, car leur sort semblerait incertain); dans le travail que l’on attend d’eux; et dans la qualité des traductions ainsi produites (dont il sera question dans le prochain billet).

Voici donc des questions qui me trottent dans la tête depuis que mon ex-collègue m’a fait part de son désarroi.

  • Si une traduction peut être faite par un ordinateur, la carrière de traducteur est-elle en danger? Serait-elle, dans le pire des cas, menacée de disparition?
  • Pourquoi engagerait-on un traducteur si la machine peut faire le travail à sa place?
  • De quoi l’industrie langagière actuelle (i. e. le secteur d’activité où la langue joue un rôle fondamental) a-t-elle le plus besoin?
  • Si le marché du travail a changé à ce point, le programme d’études universitaires a-t-il, lui aussi, changé? S’est-il adapté à cette nouvelle réalité?
  • Si oui, quelles modifications lui a-t-on apportées?
  • Si non, les départements de traduction ne devraient-il pas revoir la mission qui est (ou qui fut) la leur, à savoir former des traducteurs?
  • Quelles compétences un éventuel employeur recherchera-t-il bientôt chez un traducteur frais émoulu?
  • Quelle tâche lui attribuera-t-il, étant donné que c’est la machine qui fait le plus gros du travail?
  • Lui demandera-t-il, à lui qui n’a que peu d’expérience, de jouer le rôle de réviseur, dont la mission sera d’améliorer, le cas échéant, la qualité des traductions faites par la machine?
  • Si oui, possède-t-il vraiment les compétences voulues pour faire ce travail, si tôt dans sa carrière?
  • Combien de cours de révision le nouveau diplômé a-t-il suivis pour qu’on lui demande, du jour au lendemain, d’être réviseur plutôt que traducteur? Un seul, comme dans mon temps? Pourtant, on fait suivre plusieurs cours de traduction à celui qui veut devenir traducteur.
  • Serait-ce donc si simple d’être réviseur? Pourtant, voilà quelques années, cette tâche était réservée uniquement à un traducteur chevronné!

Voilà autant de questions qui me chicotent.

En consultant divers forums de discussion, j’ai pu constater que tous ne voient pas la traduction automatique du même œil. Le propriétaire d’un cabinet de traduction y voit un moyen d’augmenter son chiffre d’affaires. Le traducteur indépendant, lui, se sent piégé, car le tarif qu’il commandait auparavant est revu à la baisse, une baisse parfois non négligeable (de 0, 221 $/mot à 0,059 $/mot). Quant au traducteur qui ne travaille pas à son compte, il ne peut que s’en accommoder. Ce travail, même s’il ne correspond pas réellement à la formation qu’il a reçue, lui permet au moins de gagner sa vie.

Comme on dit en grec 😉 : All this has changed!

Une nouvelle venue dans le domaine :  la post-édition

En fouillant un peu plus la question de la TA, j’ai découvert qu’une nouvelle activité reliée à ce type de traduction a fait son apparition : la post-édition. Ah bon!… « Qu’est-ce que cela peut bien manger en hiver? » (façon toute québécoise de s’enquérir de la nature d’une chose qu’on ne connaît pas).

La post-édition n’existerait que parce que la TA existe. L’une serait née de l’autre. L’une n’existerait pas sans l’autre. Soit. Mais…

Mais en quoi consiste réellement la post-édition?

Difficile à dire pour sûr, car ni le Petit Robert 2018, ni le Larousse en ligne n’incluent ce terme dans leur nomenclature. J’y trouve toutefois ses deux éléments de formation (post et édition) qui, en temps normal, permettent au lecteur qui connaît le latin et le grec — une espèce de plus en plus rare, pour ne pas dire presque disparue — de cerner le sens d’un mot inconnu. Mais dans ce cas-ci, c’est peine perdue. Pour une raison fort simple, la définition que les dictionnaires courants donnent du mot édition, à savoir « action d’éditer ou texte ainsi édité », ne colle pas à la réalité dont il semble être question ici : cette action ou son produit peuvent difficilement, selon moi, admettre un après (qui en latin se dit post). Ce qui peut arriver à un ouvrage après sa parution, c’est d’être très recherché par les lecteurs (il est alors en librairie); d’être beaucoup moins en demande (il est alors stocké chez l’éditeur); d’être du bois mort, même pour l’éditeur (il est alors mis au pilon). Alors… que peut bien vouloir dire post-édition?…

Wiktionnaire

Étant donné que les dictionnaires courants ne me sont d’aucun secours, j’en suis réduit à chercher sur Internet la définition de ce terme. Je la trouve sur le Wiktionnaire. La définition qu’on donne de post-édition est la suivante :

Activité de traduction qui s’appuie sur un système de traduction automatique dont la production est ensuite révisée (ses erreurs rectifiées) par un professionnel.

Cette définition me dit clairement que celui qui fait de la post-édition fait une activité de traduction. Ou, dit plus simplement, qu’il fait de la traduction. Et chacun sait que celui qui fait de la traduction est appelé traducteur. Il faut donc être traducteur pour faire de la post-édition! Soit. Mais ce traducteur, nous dit-on, utilise un système de traduction automatique. Ce n’est donc pas lui qui traduit, mais bien l’ordinateur! Alors que fait le traducteur s’il ne traduit pas?… Je me le demande.

Poursuivons donc l’analyse de cette définition. On ajoute que la traduction, que le traducteur n’a pas faite, est ensuite révisée (ses erreurs rectifiées) par un professionnel. Soit. De quel professionnel parle-t-on ici? On ne parle certainement pas d’un traducteur — la formulation aurait été différente —; il ne peut donc s’agir que d’un professionnel de la révision, ou réviseur.

C’est donc dire que le traducteur qui fait de la post-édition ne fait, selon cette définition, ni traduction (c’est la machine qui la fait), ni révision (c’est un professionnel qui s’en charge). Serait-ce pour occulter cette « supercherie » qu’on l’appelle post-éditeur?… C’est à n’y rien comprendre.

Si cette définition est correcte, je ne vois pas pourquoi on embaucherait un traducteur pour faire de la post-édition, i.e. pour faire traduire un texte par une machine. Le faire me semble aussi aberrant que d’engager un dentiste comme conducteur de taxi. On devrait, me semble-t-il, lui demander de faire ce qui correspond mieux à ses compétences. À moins que…

À moins que la définition que le Wiktionnaire donne du terme post-édition ne soit pas correcte. Est-ce envisageable?… Rien n’est impossible. Chose certaine, elle sème le doute dans mon esprit. Et je ne suis pas le seul. Wikipédia a lui aussi quelques réserves. C’est du moins ce que je comprends de la présence, avant la description même du terme, d’un encadré qui dit :

Cette entrée est considérée comme une ébauche à compléter en français. Si vous possédez quelques connaissances sur le sujet, vous pouvez les partager en modifiant dès à présent cette page (en cliquant sur le lien « modifier ».

D’après moi, on ne lance pas une telle invitation sans raison…

Vue sous cet angle, la post-édition n’a assurément pas sa place dans un cursus de traduction. Quiconque s’y connaît un tant soit peu en informatique est capable de faire traduire un texte par un logiciel. Pas besoin d’un cours universitaire pour cela. Il  n’y a donc rien d’étonnant à ce que la post-édition ne fasse l’objet d’aucun cours formel.

D’où vient donc le terme post-édition?

Je le soupçonne d’être un calque, un calque de l’anglais. Un anglicisme, quoi! Mais est-ce bien le cas? Pour le savoir, il suffit de consulter un dictionnaire unilingue anglais, p. ex. le Merriam-Webster (M.-W.).

On y trouve effectivement postediting, qui, nous dit-on, s’utilise à toutes les sauces : comme nom, comme adjectif , voire même  comme adverbe. Il signifie occurring after editing. Exactement ce que laissent entendre ses éléments de formation.

Quel sens a donc editing pour qu’on puisse sans réserve, contrairement au verbe français éditer, lui accoler le préfixe post-? Ces deux verbes n’ont vraisemblablement pas le même sens. Parmi les acceptions que le M.-W. attribue au verbe to edit , il en est une que le mot français éditer n’a pas. La voici :

to alter, adapt, or refine especially to bring about conformity to a standard or to suit a particular purpose.

Le M.-W. va même jusqu’à nous en proposer quelques synonymes : redraft, revamp, revise, rework. Alors tout s’éclaircit. Pour l’anglophone, to edit signifie, entre autres, réécrire, retaper, réviser, retravailler un texte. Ce qui ne se fait, évidemment, qu’après la production de ce texte. D’où la présence du préfixe post-! C’est l’évidence même. Pour un anglophone. Mais pour un francophone, l’évidence n’est pas au rendez-vous.

Force est de reconnaître que le francophone qui utilise post-édition n’a fait qu’habiller à la française le mot anglais postediting. Il donne du fait même à édition un sens que ce mot français n’a pas. Du moins pas encore. Autrement dit, pour bien saisir ce qui se cache derrière le terme post-édition, il faut connaître l’anglais. Sinon, on ne s’y retrouve pas. Ou, ce qui est encore pire, chacun lui attribue le sens qu’il veut bien lui donner.

Tout compte fait, pour un anglophone, faire du postediting, c’est l’équivalent de faire de la révision. Rien de plus. En effet, cette définition ne contient aucun autre trait définitoire qui permette de penser autrement. Pourquoi alors l’anglais a-t-il créé un néologisme, postediting, plutôt que d’utiliser le terme déjà existant, revising, qui veut pourtant dire : ʺlooking over again in order to correct or improve : revising a manuscriptʺ. Serait-ce que la définition de postediting rédigée par un lexicographe ne serait pas exacte?… Qui sait?

Le dictionnaire M.-W. a donc sa définition, mais le Wiktionary a aussi la sienne :

The process whereby humans amend machine-generated translation to achieve an acceptable final product. A person who post-edits is called a post-editor.

Vous l’aurez sûrement noté, elle diffère de celle du M.-W. par un trait définitoire. L’action décrite  par le terme postediting (to amend : corriger) ne concerne qu’une seule catégorie de traductions, celles faites par une machine (machine-generated translation). Le terme ne s’utiliserait donc correctement que dans ce sens!

Qui faut-il croire? Le lexicographe qui travaille pour le M.-W. ou la personne qui a rédigé la définition qu’en donne le Wiktionary? Euh!… Je ne devrais pas avoir à choisir le dictionnaire qui donne la bonne définition, car, quand j’en consulte un,  c’est pour connaître le sens exact d’un mot. Pas pour être confronté à un dilemme. Même si c’est ce qui se produit ici. Il ne me reste plus qu’à espérer que le sens exact se précisera avec le temps et que les dictionnaires finiront par s’entendre sur sa définition.

Chose certaine, quand j’entends parler de postediting, il s’agit toujours de retoucher, de retaper, de retravailler un texte. Autrement dit de le réviser. Et non de le traduire. La traduction, elle, c’est la machine qui s’en charge. Par définition même.

Révision ou post-édition?

Pourtant le mot français qui vient immédiatement à l’esprit quand on fait ce que dit le Wiktionary, c’est révision, un terme qui n’a pas l’opacité de post-édition. Mais étant donné que l’anglais a opté pour postediting, le français s’est senti obligé d’en faire autant. Il lui a alors donné une allure française : post-édition. Sans se rendre compte que ce terme était mal construit.

Étant donné qu’il s’agit de faire la révision d’un texte généré par ordinateur, une question se pose : l’action de post-éditer diffère-t-elle fondamentalement de celle de réviser?… Au point qu’il faille lui attribuer un nom qui la distingue?… J’en doute fort. Je m’explique.

Supposons qu’en raison d’un surcroît de travail et du délai qui vous a été imparti par votre donneur d’ouvrage, vous, propriétaire d’un cabinet de traduction, devez faire appel à un traducteur indépendant qui, paraît-il, travaille vite et bien. Supposons également que ce dernier est à la hauteur de sa réputation et qu’il vous remet sa traduction en temps voulu. Vous voudrez certainement, avant de la faire parvenir à votre donneur d’ouvrage, vous assurer de la qualité de son travail, car c’est votre nom, et non le sien, qui est en jeu.

Dans un tel cas, diriez-vous que vous faites la révision ou la post-édition de sa traduction?… Soyez honnête, vous n’en savez rien. Et ce, tant et aussi longtemps que vous ignorez si le traducteur en question a, oui ou non, utilisé un logiciel de traduction, la qualité de la traduction n’étant pas un critère fiable pour en décider (1). S’il l’a fait, vous en feriez la post-édition; dans le cas contraire, vous en feriez la révision! Autrement dit, vous ne savez pas ce que vous faites; seul le traducteur le sait! Ne trouvez-vous pas la situation plutôt cocasse?… Moi, si.

J’en suis même à me demander si le besoin de recourir à un terme spécial pour désigner le fait de réviser une traduction générée par ordinateur est justifié. Honnêtement, je n’en vois pas le besoin. Éplucher des pommes de terre à la main ou à la machine, ça reste de l’épluchage de pommes de terre. On n’a pas changé le nom de l’opération pour autant. Heureusement que l’on n’a pas cru bon d’appeler différemment le fait de chercher une définition dans un dictionnaire électronique plutôt que dans un bon vieux dictionnaire papier! Pourquoi alors vouloir utiliser un nouveau terme pour désigner un même travail, uniquement parce que la traduction a été produite par la machine plutôt que par l’homme?… Pour faire chic?… Pour se distinguer d’un banal réviseur! Peu importe la raison, le diplômé en traduction est devenu, malgré lui, peut-être même sans le savoir, post-éditeur!

Et le travail à faire est-il différent?

Les fautes commises par la machine différent-elles de celles commises par l’homme au point qu’il faille au « post-éditeur » des connaissances spéciales pour les corriger, i.e. pour assurer la qualité des traductions ainsi produites? Je me permets d’en douter. Mais, si tel est le cas, les programmes universitaires ne devraient-ils pas les enseigner aux futurs langagiers?… Poser la question, c’est, me semble-t-il, y répondre. Mais les professeurs d’université sont-ils assez près du marché du travail pour en connaître les exigences? Et conséquemment pour apporter au cursus les modifications qui pourraient s’imposer? Si oui, force m’est de reconnaître qu’à leurs yeux le travail est exactement le même, car le programme d’études n’a pas changé. Si non, il leur faudra se mettre à la tâche le plus vite possible, s’ils ne veulent pas être trop dépassés par les événements.

Que dire alors de la qualité des traductions générées par la machine?

On m’a enseigné — et j’en ai fait autant—  qu’une « bonne » traduction, i.e. une traduction qui est à l’abri de tout reproche, doit respecter 5 critères :

  1.  Être fidèle au texte de départ (communiquer le même message);
  2.  Être rédigée dans un français respectueux des codes en usage (orthographe,     grammaire, syntaxe, ponctuation, typographie, etc.);
  3.   Être formulée de façon idiomatique, i.e. ne pas sentir la traduction;
  4.   Être dans le même ton que le texte de départ (équivalence stylistique);
  5.   Être pleinement intelligible par le lecteur auquel elle est destinée (adaptation     culturelle).

Les traductions faites par la machine, une fois révisées, doivent-elles, pour qu’on puisse les qualifier de « bonnes », répondre aux mêmes exigences? La question ne devrait même pas se poser. Si je me la pose, c’est que j’ai des doutes, car il est bien connu que les choses ne se disent pas nécessairement de la même façon dans toutes les langues. Il y a de grosses différences entre, par exemple, l’anglais et le français. La stylistique comparée est une réalité à laquelle tout traducteur ou réviseur et, à plus forte raison, tout post-éditeur devraient être sensibilisés.

C’est dire que le caractère idiomatique d’une traduction (critère n° 3 mentionné ci-dessus) revêt une importance toute spéciale. La question devient alors : « Est-ce qu’une traduction générée par ordinateur est formulée de façon idiomatique? » Il le faudrait, sinon elle risque fort de sentir la traduction à plein nez, de n’être qu’un mot à mot du texte anglais.

Pour pouvoir intervenir adéquatement sur une traduction générée par la machine, il faut indéniablement savoir ce qui différencie le français de l’anglais. Je me suis très tôt dans ma carrière intéressé à cet aspect de la langue. J’ai même publié une série de billets sur le sujet (cliquez sur Stylistique comparée que vous trouverez, sous Catégories, dans la colonne de droite).  Vous y découvrirez quelques prédilections de l’anglais : un goût très prononcé pour le concret; pour le particulier; pour la coordination; pour la juxtaposition; pour la personnalisation du discours; pour le déroulement de l’action; pour l’ordre canonique des mots dans la phrase, etc.

Si la traduction générée par ordinateur ne fait que reproduire les façons anglaises de dire,  elle n’aurait rien de français, sauf les mots.

Tout revient à se demander si un texte traduit par une machine peut être formulé de façon idiomatique. Les logiciels de traduction sont-ils capables d’une telle « prouesse »?

C’est ce que nous examinerons dans le prochain billet…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)  Supposons que vous avez confié à deux traducteurs indépendants la tâche de traduire le paragraphe suivant, tiré d’un texte qui date des années 1990 :

Are Books Becoming Obsolete?

My son Michael recently startled me with his remark that books are falling from favor, even with librarians. Books become dogeared by readers, spoiled by highlighting marks, and dirtied with remains of peanut butter and jelly. Some librarians much prefer pristine silicon databases, read by using cathode ray tubes. This jarred me because I love books, particularly old ones.

Et que le premier vous remet la traduction suivante :

Est-ce que les livres deviennent vieux?

Récemment mon fils Michael m’a inquiété avec ses commentaires d’être pour que les livres se déclinent, même les bibliothécaires. Les livres deviennent par les lecteurs, des pages cornées, gâchés par souligner les marques et salis avec les restes de beurre de cacahouète et de gelée. Certains bibliothécaires sans tache de silicone de base de données, lire un utilisant des tubes cathodiques. Cela m’ébranle parce que j’aime les livres, en particulier les vieux livres.

Et  le second, celle-ci :

Les livres deviennent-ils obsolètes?

Mon fils Michael m’a récemment surpris par sa remarque que les livres tombent en disgrâce, même avec les bibliothécaires. Les livres deviennent dogeared par les lecteurs, gâtés par des marques de surbrillance, et souillés de restes de beurre d’arachide et de gelée. Certains bibliothécaires préfèrent de loin les bases de données en silicium vierge, lues à l’aide de tubes cathodiques. Cela m’a choqué parce que j’aime les livres, en particulier les vieux.

Laquelle d’après vous a été produite par un ordinateur?

Vous me diriez que les deux l’ont été que je ne serais pas surpris. La première, parce que ce n’est que du charabia; la seconde, parce que la présence d’un mot anglais dogeared  la trahit.

En réalité, seule la seconde a été produite par un logiciel de traduction, en l’occurrence par Google Translate. La première traduction est le fait d’un étudiant, qui a fini par comprendre que la traduction n’était pas sa tasse de thé.

Force m’est de reconnaître que ni l’une ni l’autre ne rendent vraiment justice au texte de départ. Même si l’une le fait mieux que l’autre.

Voici une traduction qui rend bien, me semble-t-il, le message du texte en question :

Le livre, une espèce en voie de disparition?

L’autre jour, mon fils Michael a passé un commentaire qui m’a fait sursauter. Selon lui, les livres seraient en train de perdre de leur importance, même auprès des bibliothécaires, qui déplorent les dommages que les utilisateurs leur font subir : pages cornées, passages surlignés, traces de nourriture. Certains bibliothécaires disent préférer qu’on les consulte à l’écran. Cette tendance m’agace au plus haut point, car j’adore tenir un livre, tout particulièrement un livre ancien.

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

Publié dans Uncategorized | 2 commentaires

Traducteur : une profession dépassée? (1 de 4)

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être?

 – Le problème –

 

Voilà qu’un ancien collègue me confie, au cours d’une conversation téléphonique, qu’il éprouve de plus en plus de difficultés à donner ses cours de traduction. Il se considère de moins en moins capable de bien faire son travail. N’allez pas penser qu’il se plaint de subir des ans l’irréparable outrage. Que non! Ce qui fait son malheur, c’est qu’il lui est impossible d’évaluer, à leurs justes valeurs, les travaux que lui remettent ses étudiants : leurs traductions ne sont pas toujours de leur cru. Ce sont souvent, à quelques  retouches près — pertinentes ou pas —, des traductions générées par un ordinateur. Son rôle, me dit-il, est de former des traducteurs et d’évaluer les progrès qu’ils réalisent en cours de session. Pas d’évaluer les performances d’un logiciel de traduction. Et là-dessus, il n’a pas tort. C’est à se demander s’il ne faudrait aller jusqu’à interdire l’utilisation de l’ordinateur pour les examens.  Les étudiants auraient alors la tâche, inhabituelle (anachronique, aux yeux de certains), de remettre une traduction manuscrite! Qui, à coup sûr, serait le reflet de leurs compétences. En arrivera-t-on là? Seul l’avenir le dira.

Une question me vient alors à l’esprit : la traduction automatique est-elle à ce point menaçante?…

Ouvrons une parenthèse.

Je devrais peut-être mettre automatique entre guillemets pour ne pas confondre certains lecteurs pour qui le terme traduction automatique a un sens différent de celui que je lui attribue. Certains lui font désigner un texte produit par un logiciel de traduction, texte dont la qualité est telle qu’aucune intervention humaine n’est nécessaire. Moi, je l’utilise dans son sens général : fait par un automate, peu importe la qualité du produit obtenu.

L’emploi du mot traducteur est, me semble-t-il, moins problématique. J’utilise ce mot — et vous en faites probablement autant — uniquement pour désigner l’auteur d’une traduction. Et ce, même si, depuis 1954, le Robert lui attribue un deuxième (ou second) sens : « Appareil électronique fournissant des éléments lexicaux et phraséologiques de deux langues mis en corrélation ». Acception que l’on retrouve dans le Petit Robert 2018, formulée de façon plus accessible : « Appareil électronique fournissant des éléments de traduction (mots, phrases simples). Traducteur, traductrice de poche. »

Fermons la parenthèse.

A-t-on encore besoin de traducteurs?

Voilà, formulée crûment, LA question dérangeante, celle que personne n’ose poser. La réponse est pourtant évidente. Le traducteur aura toujours sa raison d’être tant et aussi longtemps qu’il y aura une diversité de langues parlées sur la planète. La vraie question n’est donc pas de savoir si les traductions deviendront chose du passé — cela ne se produira que le jour, qui n’est pas encore venu (1), où tous les hommes parleront une même langue —, mais bien de savoir qui aura la charge de faire ces traductions. L’homme ou la machine? Le traducteur ou l’ordinateur?

Ce problème, pour un professeur de traduction, se pose en des termes différents : que me réserve l’avenir si mes services ne sont plus requis pour former des traducteurs, si la machine peut faire le même travail, plus vite et à meilleur coût, que mes élèves à leur arrivée sur le marché du travail? Se pourrait-il que mon département ferme ses portes? Est-ce une mise à pied qui m’attend? Voilà un avenir plutôt décevant! Mais est-il seulement envisageable?… Je peux vous dire qu’une université n’hésitera pas à fermer un programme d’études, si la clientèle n’est plus au rendez-vous. J’en ai moi-même fait les frais. J’utilise ici le terme clientèle, car les universités sont devenues des entreprises de service. S’il n’y a pas d’argent à faire, on coupe le service. Tout comme le fait Hydro-Québec!

Est-ce être alarmiste que de penser qu’un jour un département de traduction pourrait fermer ses portes parce la machine fait mieux que l’homme?… Une telle perspective deviendra réalité si, et seulement si, les traductions automatiques sont de qualité égale ou supérieure à celles que peut faire l’homme. La question est de savoir si nous en sommes rendus là. À moins que ce soit dans un avenir rapproché. Je ne saurais dire, car je n’ai pas eu à faire face à un tel problème durant ma vie professionnelle. Je ne suis donc pas en mesure d’en saisir toute l’importance.

Le problème soulevé n’étant pas anodin, je décide donc d’y regarder de plus près. Je veux me faire une idée [ou me faire une tête, comme certains disent chez nous].

La machine est-elle en concurrence avec l’homme?

Dans bien des domaines, la question ne se pose même plus : la machine fait mieux et plus vite que l’homme. Et cela, depuis un bon moment. Mon professeur de philosophie avait l’habitude de dire : « Laissez faire à l’éléphant ce que l’éléphant peut faire ». Il nous encourageait ainsi à nous consacrer à des tâches dites « nobles », celles qui requièrent la contribution de nos neurones.

Longtemps on a pensé que tout ce qui exigeait de la réflexion échappait à l’animal; qu’une telle activité était la chasse gardée de l’homme. N’a-t-on pas longtemps cru que seul un être intelligent — donc l’homme — pouvait créer des outils?… En effet, on l’a longtemps cru. On l’a longtemps crié sur tous les toits. Quel ne fut pas notre désarroi quand nous avons découvert que le singe pouvait en faire autant!…

Si le singe peut faire quelque chose que l’on croyait être l’apanage de l’homme, la machine peut-elle être l’égale du singe? Peut-elle faire d’autres choses que l’on croit toujours n’appartenir qu’à l’homme? Comme traduire… Pourquoi pas?… Il suffit de le vérifier. Et c’est ce que l’homme fit. La traduction automatique venait de naître.

Ses premiers essais l’ont convaincu qu’elle avait un certain avenir. Même si elle présentait des faiblesses (2). L’homme s’est vite remis à la tâche. Les logiciels de traduction se sont améliorés, mais on ne les voyait pas prendre la relève de l’homme : les textes produits étaient toujours trop grossiers; ils demandaient trop de retouches ou de corrections. Ils avaient malgré tout une certaine utilité. Je me rappelle m’en être servi pour avoir une idée approximative du compte rendu, écrit en flamand, d’un de mes ouvrages. Ces logiciels n’ont pas tardé à être assez performants pour traduire des textes très répétitifs, stéréotypés, comme des bulletins météorologiques, moyennant quand même une certaine révision. Il y avait donc là économie de temps et d’argent. Mais dans tout autre domaine, il en était autrement. Une chose était toutefois acquise : on pouvait faire faire à la machine des choses qu’autrefois seul l’homme arrivait à accomplir. La traduction automatique a, par la suite, fait des pas de géants. Et tout dernièrement, l’intelligence artificielle s’est invitée dans la danse.

Il existe aujourd’hui, me dit-on, plusieurs logiciels de traduction, que certains disent performants. J’en ai trouvé cinq en ligne : Google Translate, Microsoft Translate, Tradooit, Yandex.Translate et DeepL. Reste à voir si ces logiciels peuvent remplacer le traducteur, s’ils peuvent faire de la traduction automatique, au sens que certains lui attribuent, i.e. s’ils génèrent des textes ne nécessitant aucune intervention humaine.

Étant donné que j’ai l’habitude d’évaluer l’arbre à ses fruits et non à la façon qu’il a de les produire; ce qui m’importe, c’est le résultat obtenu, i.e. la traduction, et non les moyens utilisés pour y parvenir (ex. mémoire de traduction, banque de terminologie, concordancier bilingue, outil d’alignement de textes, outil de pré-traduction ou encore intelligence artificielle).

La question qui se pose est alors de savoir lequel de ces logiciels donne le meilleur résultat. Lequel produit la traduction nécessitant le moins de retouches ou de corrections, car espérer obtenir une traduction qui n’en nécessite aucune est, à mes yeux, utopique. Jusqu’à preuve du contraire…

Je mets donc ces 5 logiciels à l’épreuve.

Dans un premier temps, je leur soumets une phrase de 34 mots, dont la traduction ne présente aucune difficulté majeure :

In this province where francophones form the majority, members of linguistic minorities feel a far greater need to express themselves in French than members of the francophone majority do to express themselves in English.

Voyez les résultats :

Google

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques ressentent un besoin beaucoup plus grand de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone ne le font  pour s’exprimer en anglais.

Microsoft

Dans cette province où les francophones forment la majorité, les membres des minorités linguistiques ressentent un bien plus grand besoin de s’exprimer dans Français que les membres de la majorité francophone ne le font  pour s’exprimer en anglais.

Tradooit

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques ont beaucoup plus besoin de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone ne le font pour s’exprimer en anglais

Yandex

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques ressentent un besoin beaucoup plus grand de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone ne ressentent de s’exprimer en anglais.

DeepL

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques éprouvent un besoin beaucoup plus grand de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone de s’exprimer en anglais.

Clairement ces traductions ne sont pas toutes d’égale valeur. J’ai souligné les éléments mal traduits.  Certaines différences sont sans conséquence, car elles sont de nature purement stylistique. J’entends par là que l’idée est exprimée correctement mais avec des mots différents :  form the majorities est aussi bien rendu par forment la majorité que par sont majoritaires; to feel a far greater need, par ressentir un bien plus grand besoin que par éprouver un besoin beaucoup plus grand.

C’est ailleurs que le bât blesse.

La traduction la moins bien réussie, i.e. celle qui nécessite le plus de retouches ou de corrections, est clairement celle produite par Tradooit : Avoir beaucoup plus besoin ne rend pas l’idée exprimée par to feel a far greater need; traduire do par ne le font (problème également rencontré avec Google et Microsof ) ne passe pas le test. Ce logiciel n’a pas su retracer ce que remplaçait le verbe passe-partout to do. À cet égard, Yandex a mieux fait, mais pas parfaitement.

La palme revient sans contredit à DeepL. Sa traduction dit tout et le dit bien. Aucune retouche n’est nécessaire. Une « traduction automatique » (i.e. parfaite) serait donc possible!…

DeepL est-il toujours aussi performant?

On le voudrait bien, mais j’ai appris, voilà de cela plusieurs lunes, qu’une occurrence ne fait pas loi. Il ne me reste qu’à vérifier si DeepL est toujours supérieur aux autres. Je soumets ces 5 logiciels à une autre épreuve : traduire le début d’un article paru en 2010  (titre et chapeau) qui retrace l’histoire du calendrier :

The year one

A big date in retrospect, yesbut merely 754 to Romans then, 3761 to Jews now, and very likely not anno Domini at all.

Voyez les résultats.

Google

La première année

Un grand rendez-vous rétrospectivement, oui, mais seulement 754 pour les Romains à l’époque, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas du tout anno Domini.

Microsoft

L’année 1

Un grand rendez-vous avec le recul, oui, mais seulement 754 aux Romains alors, 3761 aux Juifs maintenant, et très probablement pas anno Domini du tout.

Tradooit 

La première année

Une date importante en rétrospective, oui, mais seulement 754 pour les Romains alors, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas du tout Anno Domini

Yandex

L’année

Une grande date en rétrospective, Oui—mais seulement 754 pour les Romains de L‘époque, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas anno Domini du tout.

DeepL

La première année

Une grande date rétrospectivement, oui, mais seulement 754 pour les Romains à l’époque, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas anno Domini du tout. 

               Aucune de ces 5 traductions ne passe le test. Toutes présentent à des degrés divers des défauts, qui rendent leur compréhension très difficile, pour ne pas dire impossible. Certains pourraient rétorquer qu’un anglophone pourrait, lui aussi, avoir de la difficulté à saisir le sens du texte d’origine. Peut-être… mais cela ne fait pas partie des préoccupations du traducteur. Sa tâche, à lui, consiste à rendre le texte accessible à un francophone qui ne parle pas anglais. Point, à la ligne.

Voyons comment le titre a été traduit.

Seul Microsoft le rend bien. Il l’aurait mieux rendu s’il nous avait proposé L’an 1 plutôt que L’année 1. Mais c’est mieux que ce que tous les autres ont fait. Même mieux que ce que DeepL a fait! DeepL vient, ici, de se faire déclasser.

La pire traduction est assurément celle de Yandex, où One n’est même pas traduit! Quant aux autres logiciels, en le traduisant par La première année, ils n’ont pas su faire la différence entre The year one et The first year. Un très mauvais début, vous en conviendrez.

Voyons maintenant comment le chapeau a été rendu.

Identifier la traduction qui nécessite le moins d’interventions n’est pas ici une mince tâche. Aucun des logiciels testés n’a fait un bon travail.

Traduire date par rendez-vous, comme l’ont fait Google et Microsoft, est on ne peut plus inapproprié. Ces deux logiciels attribuent à ce mot anglais non pas son sens le plus courant, mais bien celui que le Merriam-Webster donne en quatrième place : an appointment to meet at a specified time. Pourtant, rien dans le texte ne laisse entendre que tel soit le cas. Erreur grossière que j’apparenterais à celles que les premiers logiciels faisaient [rappelez-vous erection problems traduit par problèmes de construction; campagne de pêche traduit par country-side of fishing]. L’erreur est encore plus déroutante quand on lit ce que Microsoft, lui qui pourtant avait le mieux traduit le titre, nous propose : rendez-vous avec le recul!

Le deuxième élément qui rend la compréhension de ces traductions très difficile, c’est la présence des nombres 754 et 3761. À quoi font-ils référence? Il me semble essentiel de le préciser. Encore plus quand date est traduit par rendez-vous.

Le troisième élément qui vient brouiller les cartes, c’est la présence de anno Domini (année du Seigneur), deux mots qui n’ont pas leur place dans un texte français. Les logiciels de traduction les ont considérés comme des mots étrangers — qui n’avaient apparemment pas à être traduits — alors qu’en fait, ils sont naturalisés. Selon le dictionnaire Merriam-Webster, anno Domini « is used to indicate that a time division falls within the Christian era ». L’emploi de anno Domini (ou AD) après une date indique, à un anglophone, que l’événement ainsi daté s’est produit après l’année de la naissance du Christ, qui signe le début de l’ère chrétienne. En français, pour dire la même chose, on utilise après J.-C. [De même, l’abréviation BC (before Christ) se rend en français par avant J.-C.] Un anglophone comprendra ce que veut dire anno Domini, mais pas un francophone. D’où, encore plus d’opacité dans ces cinq traductions. Tous les logiciels ont d’ailleurs fait la même erreur. Même DeepL! (3)

Devant un résultat aussi peu emballant, je décide de pousser un peu plus loin l’évaluation de ces logiciels. Que feront-ils si je leur soumets un court paragraphe, composé de plus d’une phrase? La cohérence qu’ont normalement ces phrases entre elles — cohérence assurée par l’utilisation d’anaphoriques et d’indicateurs de rapport (Voir ICI, p. 149) — rend la tâche un peu plus délicate. Je leur soumets donc le premier paragraphe d’un texte, simple à lire et à traduire, intitulé The Origin of Species :

The basic principles of Darwin’s theory of evolution can be outlined in perhaps a dozen sentences. The Origin of Species, however, is five hundred pages long, and as Darwin himself exclaimed when he reread it: “Oh! my gracious, it is tough reading.” The reason for this is that he had to do more than merely outline his theory: he had to persuade other men that it was true. The Origin of Species is, therefore, one long, relentless argument in support of the theory of evolution by natural selection. Its purpose was to make men accept a theory that they did not wish to accept.

Voyez les résultats :

Google

Les principes de base de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être résumés en une douzaine de phrases. L’Origine des espèces, cependant, compte cinq cents pages et, comme Darwin lui-même s’exclama en le relisant: «Oh! c’est une lecture difficile. » La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie: il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’origine des espèces est donc un argument long et implacable à l’appui de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne souhaitaient pas accepter.

Microsoft

Les principes de base de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être décrits en une douzaine de phrases. L’Origine des Espèces, cependant, est de cinq cents pages de long, et comme Darwin lui-même s’écria quand il le relisait: «Oh! mon gracieux, il est difficile de lire. La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie : il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’origine des espèces est donc un argument long et implacable à l’appui de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne voulaient pas accepter.

Tradooit

Les principes fondamentaux de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être définis en une douzaine de phrases. L’Origine des Espèces, cependant, compte cinq cents pages, et Darwin lui-même s’est exclamé en la relisant : «Oh! ma gentillesse, c’est difficile à lire. » La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie : il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’Origine des espèces est donc un long et inlassable argument à l’appui de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne voulaient pas accepter.

Yandex

Les principes de base de la théorie de L’évolution de Darwin peuvent être décrits en une douzaine de phrases. L’Origine des espèces, cependant, est de cinq cents pages, et comme Darwin lui-même s’est exclamé quand il l’a relu: « Oh! mon gracieux, il est difficile à lire.” La raison en est qu’il a dû faire plus que simplement esquisser sa théorie: il a dû persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’Origine des espèces est donc un argument long et implacable à l’appui de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Son but était de rendre les hommes accepter une théorie qu’ils ne veulent pas accepter.

DeepL

Les principes de base de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être résumés en une douzaine de phrases. L’Origine des espèces, cependant, fait cinq cents pages, et comme Darwin lui-même s’est exclamé lorsqu’il l’a relue : « Oh ! mon Dieu, c’est difficile à lire. » La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie : il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’Origine des espèces est donc un long et implacable argument en faveur de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne voulaient pas accepter.

Des cinq traductions, celle générée par DeepL est la meilleure. Même l’italique du titre de l’ouvrage est respecté, ce qu’aucun autre logiciel n’a fait. Sans oublier qu’il est aussi le seul à avoir bien rendu gracious. C’est clairement la meilleure traduction. Mais elle n’est pas parfaite : relue devrait être au masculin; et argument implacable rend très mal relentless argument. Cette traduction devrait donc être améliorée (4), même si elle rend assez bien l’idée du texte de départ et que sa lecture est somme toute assez agréable. Au point qu’un réviseur, pressé, pourrait se leurrer sur sa qualité.

Même si mon évaluation de ces 5 logiciels est sommaire (3 courts extraits seulement), il semble tout à fait possible qu’une machine traduise convenablement un texte, moyennant tout de même une certaine révision. Et à deux occasions sur trois, c’est le logiciel DeepL qui s’est démarqué. Mais il ne réussit pas toujours haut la main. Il lui arrive de faire des erreurs. Ses traductions ont donc, elles aussi, besoin d’être revues et corrigées. Peut-être moins que les autres… mais je n’en suis pas certain. Pour l’être, il me faudrait évaluer son rendement avec beaucoup plus de textes, non seulement généraux, mais aussi spécialisés.

C’est là que la question en titre prend toute son importance. Maintenant que l’on sait qu’une traduction automatique est plus rapidement produite qu’une traduction « humaine », et que, somme toute, elle peut être assez bien tournée, le traducteur a-t-il toujours sa raison d’être?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)   Le jour où nous parlerons tous une même langue n’est pas encore venu et risque fort de ne jamais se pointer. Non pas qu’il n’y ait pas de signes annonciateurs (Voir La France donne sa langue au… cat ou encore Do you speak encore français?) mais, au vu des efforts faits pour contrer le phénomène autant chez les peuples autochtones, qu’au Québec, en Acadie et même en France, on peut manifester un certain optimisme. Car sauver sa langue, n’est-ce pas sauver son identité?

Michel Rocard, dans son discours du 24 octobre 1989, prononcé lors de l’installation du Conseil supérieur de la langue française (CSLF), s’attarde assez longuement sur le sujet. Selon lui,

« Nous avons besoin d’une unification linguistique de l’Europe sur le mode du multilinguisme, seul véritable garant d’une unité culturelle qui se ferait dans le respect des différentes composantes et non dans la réduction à l’uniformité. Si l’unification linguistique de l’Europe devait se faire sur le modèle de l’unilinguisme, il est clair que l’Europe de demain serait anglophone. »

« Si l’on veut éviter que la construction de l’Europe n’entraîne la domination d’une langue sur toutes les autres, il est indispensable de mettre en œuvre une politique assurant en quelques décennies le plurilinguisme individuel de chaque citoyen européen. Ne pourrait-on aller un peu plus loin et proposer que sur les deux langues étrangères enseignées à chaque enfant, l’une au moins soit choisie parmi les langues nationales des États membres. […]

Si un dispositif de ce genre pouvait être adopté et mis en œuvre à l’intérieur de la Communauté, en quelques décennies tous les Européens seraient trilingues, au moins passivement […] »

Clairement, l’unilinguisme n’est pas à l’agenda, du moins en Europe.

(2)   L’une des faiblesses était son incapacité à trouver le bon équivalent d’un terme polysémique. Par exemple, à la fin des années 1990, au moment de l’apparition du sildénafil (commercialisé sous le nom de Viagra), erection problems était traduit par problèmes de construction, au lieu de problèmes ou difficultés d’érection ou encore campagne de pêche, par country-side of fishing, au lieu de fishing campaign ou fishing season.

(3)   Une bonne traduction aurait pu être :

L’an 1

En rétrospective, un grand moment, certes, mais rien d’autre que l’an 754 pour les Romains de l’époque, ou encore l’an 3761 pour les Juifs d’aujourd’hui, et certainement pas après J.-C

(4)  Voici une autre traduction que plusieurs pourraient préférer. Une traduction qui s’éloigne du mot à mot, sans pour autant s’éloigner du sens.

La théorie de Darwin sur l’évolution tient essentiellement en une dizaine de phrases. Pourtant, son ouvrage, De l’origine des espèces, couvre pas moins de cinq cents pages. La longueur de ce document, difficile à lire, au dire même de l’auteur, s’explique par le fait que Darwin ne pouvait se limiter à brosser les grandes lignes de sa théorie; il se devait d’en démontrer à tous le bien-fondé. De l’origine des espèces est donc un long plaidoyer, interminable, à l’appui de sa théorie de l’évolution par sélection naturelle, un plaidoyer destiné à rallier tous ceux qui se refusaient à y croire.

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

Publié dans Uncategorized | 2 commentaires

Chaussetrape  →  Chausse-trape  →  Chausse-trappe → Chaussetrappe

 

La valse « orthographique » de chaussetrape

 

Comment écrire chausse()trap(p)e?… Avec ou sans trait d’union? Avec un ou deux p?… C’est le dilemme auquel j’ai été confronté quand, dans un récent billet, j’ai voulu écrire : « la langue n’a pas, pour bien remplir son rôle, à être pleine de pièges ou, comme certains préfèrent dire, de chausse()trap(p)es. »

Quand je me demande comment écrire un mot, mon premier réflexe, inévitablement « conditionné », est de consulter mon dictionnaire où, m’a-t-on appris, se trouve, en entrée, la façon autorisée, officielle d’écrire un mot. Dans mon Petit Robert 2018, c’est :

chausse-trape [ʃostʀap] n.f. — kauketrepe fin xiiie; bot. « chardon » fin xiie ◊ de l’ancien français chauchier « fouler » (latin calcare) et treper → trépigner

Plus d’hésitation possible. Mon dictionnaire a parlé. J’écris donc ce mot avec un seul p et avec un trait d’union. Comme cela semble être le cas pour bien des gens!  En temps normal, j’aurais immédiatement refermé mon Petit Robert, car j’avais la réponse à ma question. Par temps normal, j’entends avant 1990, année de publication du fameux rapport, qui est venu bouleverser mes certitudes « orthographiques ». Je poursuis donc la lecture de cet article, question de voir si, depuis 1990, des changements y ont été apportés. La microstructure de cet article est légèrement modifiée, mais le contenu est essentiellement le même. À une différence près. À la toute fin de l’article, en petits caractères, on a ajouté :

« On trouve la variante chausse-trappe, par analogie avec trappe « piège », bien que ce mot n’appartienne pas à la famille de trappe. »

Dois-je comprendre que je pourrais l’écrire avec deux p (i.e. me contrebalancer de l’étymologie qu’en donne mon dictionnaire) sans risque de me le faire reprocher? Pour m’en assurer, je consulte les pages liminaires de mon Petit Robert. À Variantes des mots (1), j’y trouve le sens à attribuer aux formules « on écrit aussi, parfois » ou encore « on écrirait mieux », mais aucune trace de « On trouve [la variante] ».

Serait-ce, me dis-je alors, une façon d’indiquer — sans toutefois le préciser — que c’est la graphie choisie par la Nouvelle Orthographe, celle que le rapport de 1990 recommande? Compte tenu de l’attitude adoptée par le Petit Robert à l’égard de ces « rectifications orthographiques » (voir ICI), je me permets d’en douter.

Mais, au fait, que recommande le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) dans son fameux rapport? Il y est dit que ce mot devrait dorénavant s’écrire chaussetrappe. Avec deux p et sans trait d’union! Là, plus de doute possible. Ce que le Petit Robert ajoute à la fin de l’article n’est pas la nouvelle façon d’écrire ce mot.

Pourquoi donc le CSLF recommande-t-il de l’écrire chaussetrappe?  

Pour le savoir, je consulte le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée (2009), qui se veut la référence en orthographe, car généralement, il en dit plus que le rapport du CSLF lui-même. À chaussetrappe (p. 76), on peut lire :

« A5, F1    Il existait *chausse-trape et *chausse-trappe. Le Rapport du CSLF choisit la graphie avec deux p (probablement par analogie avec trappe, même s’il n’appartient pas à la même famille). La soudure est recommandée. Avis favorable des travaux des éditions Le Robert. »

Certains éléments de cet énoncé (que j’ai mis en gras et en couleur) retiennent mon attention. Je décide donc de m’y attarder.

–  A5, F1

À quoi ces codes font-ils référence? C’est la façon qu’a choisie le Grand Vadémécum de désigner les nouvelles règles d’écriture des mots « rectifiés ». En lisant la règle A5, le lecteur devrait comprendre pourquoi, dans chausse-trape, le trait d’union a disparu. Et la règle F1 devrait lui dire pourquoi ce mot doit dorénavant s’écrire avec deux p. Soit. Mais est-ce bien le cas? Voyons voir.

En A5, le Grand Vadémécum distingue deux groupes de mots où le trait d’union est remplacé par une soudure.

Le trait d’union disparaît :

  • (A5.1) … « dans plusieurs composés avec bas(se)-, bien-, haut(e)-, mal-, mille-, et dans quelques autres composés bien ciblés »;
  • (A5.2) … « dans les composés formés d’un verbe et du mot tout. »

Étant donné que chausse-trape n’est formé ni du mot tout, ni d’un des éléments cités (à savoir bas(se)-, bien-, haut(e)-, mal-, mille-), le renvoi à A5 ne peut s’expliquer que si ce mot fait partie des quelques autres composés bien ciblés.

Pas très utile comme renvoi, vous en conviendrez. (Voir ICI) Au lieu de répondre à la question, il en soulève d’autres. Pourquoi le CSLF n’a-t-il ciblé que quelques mots, dont chaussetrappe, et pourquoi ceux-là plus particulièrement?…  Quels sont donc ceux qui ont subi le même sort?… Pourquoi certains autres, comme arrière-gardeporte-aviontourne-disquevice-doyen, ne perdent-ils pas le leur? Euh!…

En F1, le Grand Vadémécum regroupe les « quelques familles de mots » dont la graphie doit être harmonisée (p. ex. charriot s’écrira dorénavant avec deux r, comme charrue; imbécilité, avec un seul l, comme imbécile; combattif, avec deux t, comme combattre). Soit. Mais…

Mais à quelle famille appartient donc le mot chausse-trape pour qu’on veuille harmoniser sa graphie? Euh!… On veut lui mettre deux p parce que, dit-on, le mot trappe en prend deux! Voilà un argument qui, à première vue, peut sembler convaincant, mais qui ne tient pas la route. Le mot trappe vient du bas latin trappa, alors que –trape, dans chausse-trape, vient du verbe treper. C’est du moins ce que nous dit le Petit Robert. Force est de reconnaître que trappe et –trape ont peut-être des airs de famille, mais ils n’ont aucun lien de parenté. Et pourtant, on les fait jumeaux! (2)

–  Il existait *chausse-trape et *chausse-trappe.

Pourquoi utiliser l’imparfait? Ce temps, ai-je appris dans ma prime jeunesse, « exprime un fait qui se déroule au moment où un autre fait se produit : La cigale chantait au temps chaud. Il chantait quand je suis entré. » (art. 1429, Le Bon Usage, 11e éd., 1980).

Dois-je comprendre que les deux graphies en question co-existaient en 1990, au moment de la publication du rapport, ou qu’elles co-existaient, en 2009, au moment de la rédaction du Grand Vadémécum? On ne le dit pas.

Le Grand Vadémécum en rajoute en bas de page. Il y précise que l’astérisque mis devant *chausse-trape et *chausse-trappe indique une « graphie ancienne à ne plus utiliser ». Je me demande pourquoi on sent le besoin d’ajouter cette précision, ici et nulle part ailleurs. Et surtout, comment le lecteur interprétera cette information.

S’il se dit qu’il doit cesser d’utiliser ces graphies parce qu’elles sont anciennes, il risque d’avoir tout faux. Pourquoi, direz-vous? Parce qu’en reformulant ainsi l’énoncé, le lecteur utilise ancien comme attribut et non pas comme épithète. Et que, ce faisant il gomme la différence de sens qu’avec les années cet adjectif a acquis selon qu’il est placé avant ou après le nom qu’il qualifie (3). Le Grand Vadémécum nous dit, en mettant ancienne après le nom, que chausse-trape et chausse-trappe sont des graphies qui ont commencé à exister voilà bien longtemps et qui existent encore de nos jours. Il ne reste donc plus qu’à espérer que le lecteur interprétera correctement cette information, dont, soit dit en passant, l’utilité m’échappe toujours. En effet, pour vouloir rectifier une graphie, il faut bien que cette graphie existe! Alors pourquoi le préciser?…

Pourquoi donc avoir utilisé l’imparfait?… Mystère et boule de gomme. Pourquoi indiquer que ce sont des graphies anciennes?… Mystère et boule de gomme.

–  La soudure est recommandée.

Cela n’a rien de bien surprenant. Michel Rocard avait demandé au CSLF de se pencher sur 5 point bien précis, dont l’emploi du trait d’union. Il souhaitait voir son emploi simplifié. La simplification proposée par les experts consiste à remplacer le trait d’union par une soudure. On ne fait donc que répéter ce que nous dit, de façon plus discrète, le code A5, dont on a parlé précédemment.

Vu qu’on ne fait disparaître le trait d’union que dans certains mots, force est de reconnaître que le souhait du premier ministre de voir l’apprentissage de la langue simplifié n’a pas vraiment été comblé. L’utilisateur devait et devra toujours, malgré ces quelques rectifications, se demander si tel mot fait partie ou non de ceux dont le trait d’union a été remplacé par une soudure.

–  Avis favorable des travaux des éditions Le Robert**.

**  Par « travaux des éditons Le Robert », on désigne l’opuscule intitulé La réforme de l’orthographe au banc d’essai du Robert, publié en 1991. (Il en a été question dans le précédent billet.)

Pourquoi ajouter ici Avis favorable…? Veut-on tout simplement informer le lecteur que le Petit Robert approuve cette rectification?… Si oui, deux questions se posent. 1- Pourquoi ne pas avoir également mentionné le point de vue adopté par le Petit Larousse? Pourquoi l’avis du Petit Robert mérite-t-il plus de considération que celui de tout autre dictionnaire? 2- Pourquoi ne trouve-t-on jamais la mention Avis défavorable…? (4) À mes yeux, c’est une donnée factuelle aussi importante que Avis favorable. Mais, de toute évidence, pas aux yeux du Grand Vadémécum.

Bref, il faudrait, si l’on tient absolument à respecter la nouvelle orthographe, écrire chaussetrappe et non pas chausse-trape (comme je l’ai fait) ni chausse-trappe (comme le Petit Robert l’indique en fin d’article). Soit. Mais devant des données aussi étonnantes que variées, je ne peux que vouloir en connaître davantage sur ces graphies.

La petite histoire du mot chausse()trap(p)e

Au moment de la parution du rapport du CSLF, i.e. en 1990, le Petit Robert présente les deux graphies chausse-trape et chausse-trappe en entrée double. Ce qui signifie que ces deux mots sont d’usage courant, le premier étant la forme préférée du lexicographe (1). Mais d’où viennent donc ces deux graphies qu’il vaudrait mieux, selon le Grand Vadémécum, ne plus utiliser? Laquelle des deux a vu le jour en premier, en supposant qu’elles ne sont pas des « bessons »? Et en quelle année? Qu’est-ce qui explique l’apparition de la seconde forme? Est-ce vraiment l’usage qui est en cause?… C’est ce que je voudrais savoir.

Le Petit Robert reconnaît à chausse-trape des origines fort lointaines :

étym.  kauketrepe fin xiiie; bot. « chardon » fin xiie ◊ de l’ancien français chauchier « fouler » (latin calcare) et treper → trépigner.

Fort lointaines, pour sûr. J’ajouterais même fort étonnantes pour le non-spécialiste de l’étymologie que je suis. Je ne peux m’empêcher de me demander comment on en est venu à chausse à partir de chauchier; à trape, à partir de treper. Mais passons!

Au XIIIe s., ce mot ne s’employait, semble nous dire le Petit Robert, que pour désigner une plante (bot. « chardon »). C’est bel et bien ce que Frédéric Godefroy, dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX au XVe siècle (p. 99)  nous dit :

« Chaussetrape, kauketrape, cauchetrepe, caudetrepe, s.f.  sorte d’herbe. »

Vous aurez certainement remarqué que ce mot s’écrivait alors sans trait d’union. Ce que la Nouvelle Orthographe recommande (i.e. la disparition du trait d’union) n’est donc rien de moins qu’un retour en arrière. Recommande-t-on cette graphie par respect pour ses origines?… On a déjà utilisé un tel argument pour justifier la « rectification » de nénuphar en nénufar. Pourquoi n’en ferait-on pas de même dans ce cas-ci? L’idée est peut-être intéressante, mais nulle part il n’en est fait mention.

Il ne faut pas être un logicien patenté pour conclure que, si le CSLF veut faire disparaître le trait d’union qui n’existait pas au départ, c’est qu’on le lui en a ajouté un, à un moment donné et pour une raison encore inconnue.

Faisons donc un saut, du XIIIe au XVIIe s.

C’est au début du XVIIe s. que paraît le plus vieil ouvrage répertorié sur le site Dictionnaires d’autrefois.

En 1606, dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, Jean Nicot écrit toujours chaussetrape sans trait d’union, mais lui reconnaît deux autres acceptions. Ce mot sert alors à désigner non seulement une herbe, mais aussi un engin de guerre et un fruit (5).

Il faut attendre près d’un siècle pour voir apparaître ce mot paré d’un trait d’union. C’est en 1694, dans la première édition du dictionnaire de l’Académie française (DAF, 1ière éd.)  qu’on le voit ainsi écrit pour la première fois. Ne me demandez surtout pas pourquoi. Tout ce que je peux dire, c’est que les Académiciens en ont décidé ainsi. Non seulement lui ajoutent-ils un trait d’union (chaussetrapechaussetrape), mais ils ne lui reconnaissent plus aucun emploi en botanique; aucune herbe, aucun fruit ne porte plus ce nom. Chausse-trape ne désigne plus, selon eux, qu’un engin de guerre, décrit comme un « fer à quatre pointes aiguës ». Rien d’autre.

Ouvrons ici une parenthèse.

Une parenthèse sur l’incidence de l’ajout de ce trait d’union, par les Académiciens, sur la forme plurielle de ce mot.

Vous n’êtes pas sans savoir que le pluriel des mots composés, de même que celui des mots composés devenus simples, ou des mots simples devenus composés, nous réserve parfois des surprises (6). Et chausse-trape ne fait pas exception.

En lisant les exemples cités, dans le DAF (1ière éd., 1694, p. 177), on constate que chausse- peut soit prendre la marque du pluriel [Jetter des chausses– trapes aux avenuës du camp; s’enferrer dans des chausses-trapes], soit rester invariable [semer des chausse-trapes]. On pourrait croire que l’usage est hésitant. Mais est-ce bien le cas? Se pourrait-il que ce ne soit qu’une coquille? Et si tel est le cas, consiste-t-elle à avoir mis un s là où il n’en faut pas ou à ne pas en avoir mis un là où il en faut un… L’histoire ne le dit pas.

C’est en 1718, plus précisément dans la 2e édition de son dictionnaire, que l’Académie uniformise la forme plurielle; elle opte pour l’invariabilité de l’élément chausse- : On jette des chausse-trapes dans des guez… Semer des chausse-trapes. s’enferrer dans des chausse-trapes. On ne saura jamais si c’est parce que l’usage a changé ou parce qu’on a corrigé l’erreur. Cette invariabilité pourrait s’expliquer, diront certains, par le fait que chausse- tire son origine d’un verbe. En effet, ce mot, nous dit le Dictionnaire étymologique de la langue française, signé Oscar Bloch et W. von Wartburg (8e édition, PUF, Paris, 1989), serait l’impératif de l’ancien verbe chauchier, qui signifie fouler. Soit. Mais alors comment expliquer que –trape ne soit pas invariable? Ne vient-il pas, lui aussi — du moins c’est ce que dit cette même source — de l’ancien verbe tréper, qui signifie sauter et qui a donné naissance à trépigner? Euh…!

Quoi qu’il en soit, l’Académie française n’a plus, dès lors, écrit ce mot au pluriel que d’une seule façon : chausse-trapes.

Fermons la parenthèse.

Après 1718, l’Académie n’a plus  écrit ce mot autrement qu’avec un trait d’union et un seul p. Ce n’est que dans la 9e édition de son dictionnaire (1985-…) qu’elle en change la graphie. Elle l’écrit maintenant avec deux p : chausse-trappe! La graphie avec un seul p n’est même plus mentionnée! Pas même comme archaïsme! Comme si ce mot ne s’était jamais écrit ainsi! C’est dire que ceux qui oseraient l’utiliser pourraient se faire accuser de recourir à un barbarisme!… Heureusement, me dis-je, que le DAF n’est pas un dictionnaire courant!

Comment expliquer ce changement de graphie?  

Tout simplement en y indiquant que Chausse-trape vient de « chausser et trappe » (7), information qui ne figure dans aucune des éditions précédentes du DAF. Veut-on par cet ajout étymologique justifier le changement de graphie, sans le dire carrément?… Qui sait? Sauf que les Académiciens s’empressent d’ajouter que trappe vient de treper (et non plus du latin trappa)! Euh!… Là, je ne les suis plus.

L’idée que -trape dans chausse-trape vienne de trappe n’est pas une invention de l’Académie. Littré, dans son dictionnaire paru dans les années 1870, le laissait déjà entendre :

« Trappe s’écrivant avec deux p, on ne voit pas pourquoi, dans chausse-trape, il n’y en a qu’un. »

Le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (ou Grand Robert), paru en 1965, lui, fait plus que le laisser entendre, il le dit clairement :

CHAUSSE-TRAPE. n. f. (XIIIe s.; altér., d’après chausser et trappe, de chauche-trape, de chalcier : fouler aux pieds, et trappe).

Cette information ne peut que confondre le lecteur, car, malgré ses origines, ce mot s’écrit encore avec un seul p!

Dans sa deuxième édition (© 1990), le Grand Robert fournit la même information. Avec, en plus, la remarque suivante :

La graphie chausse-trape est ancienne et seule acceptée par l’Académie, jusqu’à la 9e éd. (1988); on pourrait préférer chausse-trappe, pour harmoniser avec trappe.

En utilisant le conditionnel, on pourrait préférer, le Grand Robert veut-il nous dire qu’il accepte qu’on l’écrive ainsi, sans toutefois cautionner officiellement cette graphie? Je ne saurais dire.

Ne trouvez-vous pas déroutant qu’on l’écrive avec un seul p, mais qu’on le fasse dériver de trappe, qui lui s’écrit avec deux p?… Je serais normalement tenté de répondre oui. Mais en langue, plus rien ne me surprend! En voici d’ailleurs un autre exemple.

Que dit le Petit Robert?

Étant donné que ce dictionnaire est un abrégé du Grand Robert, rien de plus normal que d’y trouver en entrée la graphie chausse-trape. Ce qui est effectivement le cas dans la première édition du Petit Robert. Mais, dans les éditions subséquentes, il n’en est pas toujours ainsi. Voyez quels sont les mots qui y sont mis en entrée. Vous allez comprendre pourquoi j’ai intitulé ce billet : La valse « orthographique » de chaussetrape (graphie originelle).

  • En 1967,          chausse-trape
  • En 1977,                                           chausse-trappe
  • En 1982,                                            chausse-trappe
  • En 1990,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 1992,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 1993,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 1996,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 2001,          chausse-trape  ou chausse-trappe
  • En 2010,          chausse-trape
  • En 2018,          chausse-trape

Dix ans après la parution du premier Petit Robert (peut-être même moins), l’usage a changé du tout au tout. En 1977, ce mot ne s’écrit plus qu’avec deux p! Nulle part, dans cette édition, il n’est fait mention de la graphie avec un seul p. L’écrire ainsi est donc devenu fautif! En 1982, la graphie officielle est toujours chausse-trappe!

L’édition de 1990 nous réserve une double surprise. Non seulement la graphie avec un seul p réapparaît-elle — cette fois-ci en entrée double —, mais elle occupe la première place, ce qui, dans le langage « robertien », signifie que c’est la graphie privilégiée par le lexicographe (1). L’usage, ou plutôt ce que préfère le Petit Robert, aurait donc de nouveau changé! Et reste inchangé au moins jusqu’en 2001, peut-être même plus tard.

Chose certaine, en 2010, il n’y a plus qu’une entrée simple : chausse-trape. Avec un seul p! C’est, dorénavant, la seule graphie autorisée. Celle que le lexicographe [et non l’usage] privilégiait dans les éditions précédentes! Mais, cette fois-ci, sa variante, chausse-trappe, n’a pas disparu complètement. On peut lire en fin d’article :

« On trouve la variante chausse-trappe, par analogie avec trappe « piège », bien que ce mot n’appartienne pas à la famille de trappe. »

Cette remarque s’y trouve toujours dans l’édition de 2018, malgré le fait que l’Académie ne reconnaisse que chausse-trappe comme seule graphie officielle et qu’elle ignore même l’existence de la graphie chausse-trape! Le Petit Robert est-il en train de nous dire que, dans une prochaine édition, le mot vedette redeviendra chausse-trappe, comme cela était le cas dans les éditions de 1977 à 1982?… Même si tel était le cas, cette graphie ne serait toujours pas celle que recommande la Nouvelle Orthographe.

Selon Alain Rey,  dans son Dictionnaire historique de la langue française :

« Les hésitations graphiques entre chausse-trape et chausse-trappe reflètent la perte de conscience de l’histoire du mot trappe. »

Encore faudrait-il qu’on s’entende sur son histoire! Ce qui est loin d’être le cas.

Vous comprendrez que, dans ces conditions, il m’est difficile,  de savoir sur quel pied danser… cette valse « orthographique ».

Maurice Rouleau

 

(1)  « On appelle variante d’un mot une autre façon autorisée de l’écrire, avec ou sans différence de prononciation (bette/blette; clé/clef) mais sans changement d’affixes, sans abréviation ni troncation. Les variantes ont une importance plus ou moins grande par rapport au mot de référence. L’estimation de cette importance est exprimée dans le Nouveau Petit Robert par la manière de présenter la variante, ou les variantes. Si deux formes sont courantes, elles figurent à la nomenclature en entrée double : ASSENER ou ASSÉNER; dans cette présentation, le lexicographe favorise la première forme; c’est elle, en effet, qui fonctionne pour l’ensemble du dictionnaire, dans les définitions, les exemples, les renvois de synonymes, de contraires, etc. Si une forme est actuellement plus fréquente que la seconde qui a la même prononciation, cette dernière est accompagnée de var. : CALIFE var. KHALIFE. Si la variante est rare, on la signale par « on écrit aussi, parfois » : EUCOLOGE… On écrit parfois euchologe. Enfin, lorsqu’une faute courante apparaît comme plus légitime que la « bonne » graphie, le lexicographe s’est permis de donner son avis par « on écrirait mieux » : CHARIOT, on écrirait mieux charriot (d’après les autres mots de la même famille); PRUNELLIER, on écrirait mieux prunelier (à cause de la prononciation). Si l’on souhaite un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire, c’est la « faute » intelligente qui doit servir de variante à une graphie recommandée mais irrégulière; il faut lui laisser sa chance, et l’avenir en décidera. »

(2)  Ne trouvez-vous pas étonnant que l’on veuille ajouter un p à trape dans chausse-trape, sous prétexte d’harmoniser sa graphie, mais qu’on ne veuille pas en faire autant dans le cas du verbe attraper, composé pourtant, selon le Petit Robert, de a- et de trappe? On veut harmoniser chausse-trape en créant une fausse parenté, mais on n’harmonise pas des mots clairement de même famille, harmonisation que pourtant Littré appelait de tous ses vœux, voilà de cela près d’un siècle et demi :

« L’Académie, qui écrit trappe avec deux p, n’en met qu’un à attraper ; désaccord auquel il faudrait remédier. »

Littré n’a toujours pas été entendu!

Faut dire que les régents jouent assez allègrement avec l’étymologie, s’y référant quand bon leur semble ou s’en contrebalançant quand cela ne leur convient pas. En voici un autre bon exemple : le verbe taper (un seul p) viendrait, toujours selon le Petit Robert, du moyen néerlandais tappe « patte » ou du germanique °tappon. Ce mot aurait donc perdu un p en chemin! Malgré son étymologie!…

Bref, on en ajoute un ici; on en enlève un là. Selon le bon vouloir de…

(3)  Utilisé comme épithète et placé avant le nom, l’adjectif ancien signifie : « Qui est caractéristique du passé et n’existe plus »; placé après le nom, il signifie « Qui existe depuis longtemps, qui date d’une époque bien antérieure ». Autrement dit, ancien modèle ne dit pas la même chose que modèle ancien. Le premier n’existe plus; le second existe encore, bien qu’il soit apparu voilà de cela bien longtemps. Dans le cas qui nous intéresse, ces deux graphies existent toujours, car on a mis ancien après le nom. Effectivement, on les retrouve dans le Petit Robert 2018, de même que dans la nouvelle mouture du Larousse en ligne.  Il ne nous reste plus qu’à espérer que le lecteur connaît et fait cette distinction de sens.

Utilisé comme attribut (ex. : le modèle est ancien), l’adjectif ancien a le sens qu’a bien voulu lui donner le rédacteur. Reste au lecteur à trouver lequel, car la distinction mentionnée précédemment ne s’applique pas dans ce cas. Cela ne peut que créer de l’ambiguïté dans l’esprit du lecteur.

(4)   En 1991, un avis défavorable a été émis à l’égard de certaines « rectifications » proposées par le CSLF. Le Petit Robert n’approuve pas, par exemple, les graphies extramuros, exsanguinotransfusion (il les écrit toujours avec trait d’union). Il n’approuve pas non plus les graphies coupe-papiers, chauffe-eaux, sigmas (il les considère toujours invariables). Pourquoi le Grand Vadémécum n’en fait-il pas mention?

Certaines des graphies rejetées ont, depuis lors, fait leur apparition dans le dictionnaire, sans qu’il soit précisé qu’il s’agit de la nouvelle orthographe. Ex. Des demi-sel ou des demi-sels (graphie refusée en 1991); Otorhinolaryngologie (graphie refusée en 1991) On écrit aussi oto-rhino-laryngologie.

Certaines autres sont toujours ignorées. Par exemple, pulqué, forme rectifiée du mot espagnol pulque, est absent du Petit Robert 2018 comme du Larousse en ligne;  ricercares, le pluriel rectifié du mot italien ricercare, n’est toujours pas admis. Et ce, aussi bien par le Petit Robert que par le Larousse en ligne. Ce dernier y a va même d’une graphie additionnelle : ricercar! C’est dire que le manque d’harmonisation des dictionnaires que déplorait Michel Rocard n’est pas près de disparaître. 

(5)   Chaussetrape :

  • « Est un petit engin de fer à quatre poinctes aiguës, dont […] les trois l’appuyent, et la quatriéme est dressée amont, et est celle qui picque »;
  • « Une herbe qu’on appelle chaussetrape, c’est aussi un fruit qu’on appelle chastaigne de riviere, ou truffes, ou saligots,» (Source)

(6)  On écrit : un gentilhomme, mais des gentilshommes; un monsieur, mais des messieurs, comme si l’on n’arrivait pas à oublier que ces mots étaient auparavant des mots distincts. Mais il arrive qu’on l’oublie : on écrit un abrivent et des abrivents, comme le veut la grammaire.

Dans les mots ayant un trait d’union, tout n’est pas simple. Il arrive  :

  • que les deux éléments prennent la marque du pluriel : un maréchal-ferrant, des maréchaux-ferrants; une grand-mère, des grands-mères
  • que seul le premier la prenne : une année-lumière, des années-lumière; un soutien-gorge, des soutiens-gorge (le Petit Robert accepte aussi des soutiens-gorges, mais seulement depuis 1993);
  • que seul le dernier la prenne : un long-courrier, des long-courriers (en 2001, ni le Petit Robert, ni le Larousse en ligne n’acceptaient longs-courriers);
  • que de tels mots restent invariables : un coq-à-l’âne, des coq-à-l’âne; un pied-à-terre, des pied-à-terre; un pot-au-feu, des pot-au-feu (en 2001 le Petit Robert n’acceptait pas encore pots-au-feu).

(7)   CHAUSSE-TRAPPE ◇ nom féminin (pluriel Chausse-trappes).

xiie siècle., Altération, d’après chausser et trappe, de chauchetrepe « piège à animaux », composé de l’ancien français chauchier, « fouler », et de treper, « frapper du pied ». […]

Peut s’écrire chaussetrappe, selon les rectifications orthographiques de 1990.

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Pourquoi vouloir rectifier l’orthographe (2 de 2)

 

Pourquoi procéder à des changements…?

 

Mon précédent billet se termine par une question : « Quel genre d’accueil cette énième tentative de réforme de la langue a-t-elle reçu? » Je parle évidemment de celle qui a été présentée, en 1990, au premier ministre Michel Rocard — à la demande expresse de ce dernier —, par le Conseil supérieur de la langue française (CSLF), qui s’est fait aider par un comité d’experts. Il veut l’avis du Conseil sur cinq points bien précis. Même si le rapport en question s’intitule Les Rectifications de l’orthographe, on y réfère plus souvent en utilisant le terme Nouvelle orthographe. J’utiliserai donc indifféremment ces deux appellations.

Si je m’interroge sur l’accueil de cette réforme, c’est que les précédentes tentatives n’ont pas connu le succès anticipé. Elles sont presque toutes restées lettre morte. Parce que, nous dit Michel Rocard, les instances supérieures les ont, pour ainsi dire, « tablettées ». Tous ceux qui auraient pu en favoriser l’implantation n’ont pas agi. Parfois même s’y sont opposés.

Qu’en sera-t-il cette fois-ci? Répétera-t-on les mêmes erreurs? Il semble bien que Michel Rocard soit déterminé à ce que tel ne soit pas le cas. Il y met le paquet :

« Nous avons voulu donner à votre Conseil (1) du poids. C’est pourquoi le décret désigne comme suppléants du premier ministre dans les fonctions de Président, le ministre chargé de l’Éducation nationale et le ministre chargé de la francophonie, l’un et l’autre membres de droit du Conseil, tout comme le sont les Secrétaires perpétuels de l’Académie française et de l’Académie des Sciences. »

Et du poids, il en rajoute :

 « Il vous [CSLF] appartiendra, dit-il, après les [changements souhaités] avoir fait étudier par un Comité d’experts ad hoc (2) et entendu toutes les personnalités qu’il vous paraîtra utile de consulter, et, cela va de soi, l’Académie française, de présenter sur ces cinq points des propositions claires et précises… »

Toutes les mesures sont prises, semble-t-il, pour que cette opération ne soit pas un autre coup d’épée dans l’eau.

Clairement, Michel Rocard ne veut pas que les changements proposés soient le fait d’une seule personne, comme cela fut le cas précédemment [Georges Leygues, René Haby, René Thimonnier, Aristide Beslais, etc.] (3). Il veut que le rapport soit l’œuvre d’un groupe de personnes intéressées par la chose. Il s’assure ainsi, du moins le croit-il, d’une meilleure réception des « rectifications » qui lui seront proposées. Et si l’on en juge par ce que dit Maurice Druon, dans son discours de présentation du rapport, le CSLF a adopté la même approche :

« D’autre part, le Conseil de la langue française du Québec et celui de la Communauté française de Belgique ont été tenus informés des travaux auxquels certains de leurs membres ont participé, et ils ont donné des avis positifs, nous assurant donc que ces autorités francophones accueillent favorablement nos propositions»  

Autrement dit, il crée des alliances, avant même que le rapport soit publié. Dans le but de se prémunir contre les réactions négatives que cette réforme ne manquera pas de déclencher!

Voyons comment cette « réforme » a, dans les faits, été accueillie?

L’Académie française

Compte tenu que l’Académie française, en la personne de son secrétaire perpétuel, fait partie des membres de droit du CSLF et que de plus elle sera consultée avant la publication des recommandations du CSLF, on serait en droit de s’attendre à un accueil favorable. Mais…

Mais voici en quels termes elle se rappelle, en février 2016, l’annonce de ce chantier :

« Dans sa séance du 16 novembre 1989, [i.e. à peine trois semaines après le discours de Michel Rocard] confrontée (4) à un projet de simplification de l’orthographe, elle a adopté à l’unanimité une déclaration qui rappelait fermement son opposition à toute modification autoritaire de l’orthographe. L’Académie a réaffirmé qu’il n’appartient ni au pouvoir politique ni à l’administration de légiférer ou de réglementer en matière de langage, l’usage, législateur suprême, rendant seul compte des évolutions naturelles de la langue, qui attestent sa vitalité propre. »

Elle ajoute même :

« L’Académie s’interroge sur les raisons de l’exhumation par le ministère de l’Éducation nationale d’un projet vieux d’un quart de siècle et qui, à quelques exceptions près, n’a pas reçu la sanction de l’usage. »

C’est ce que j’appellerais partir d’un bien mauvais pied. C’est, pour ainsi dire, tuer dans l’œuf cette réforme tant souhaitée par le premier ministre. (5)

Cette prise de position n’a vraiment  rien de bien surprenant. La langue, c’est l’affaire des Académiciens! C’est le cardinal Richelieu qui l’a ainsi voulu. Donc pas question que des politiciens ou des administrateurs tentent de la modifier de façon autoritaire. Le législateur suprême en matière de langue, c’est l’USAGE. Lui seul peut rendre compte de l’évolution naturelle d’une langue. Et les seuls témoins crédibles de cet usage ne peuvent être que les Académiciens. Personne d’autre. Qu’on se le tienne donc pour dit!

Mais, l’Académie s’est ravisée en partie, quelques mois plus tard.

« L’Académie […] a voté à l’unanimité dans sa séance du 3 mai 1990 un second texte, marquant son accord avec les lignes directrices du projet en préparation. C’est cet accord, voté en l’absence de tout texte et ne portant que sur des principes, qui est invoqué aujourd’hui comme une approbation des directives devant entrer en application dans l’enseignement secondaire à partir de la prochaine rentrée. » 

Alors, quand on prétend qu’elle a approuvé les rectifications, on a apparemment tout faux. Elle n’a en fait approuvé que les principes. Pas les résultats! [J’aimerais bien pouvoir lire le procès-verbal de cette séance du 3 mai, et non ce dont on se rappelle, 26 ans plus tard, i.e. en février 2016.]

La position qu’adopte finalement l’Académie est la suivante :

« Sans se montrer fermée à certains ajustements ou tolérances, l’Académie s’est donc prononcée en faveur du maintien de l’orthographe d’usage, conseillant de laisser au temps le soin de la modifier selon un processus naturel d’évolution qui ne porte pas atteinte au génie de la langue et ne rende pas plus difficile d’accès l’héritage culturel. »

Autrement dit, c’est l’USAGE seul qui en décidera!

Il est tout de même étonnant d’apprendre, de la plume même de M. Maurice Druon — Secrétaire perpétuel de l’Académie et rédacteur du rapport en question —, que l’Académie a approuvé, le 3 mai, à l’unanimité les propositions présentées (6).  Et qu’elle « est disposée à les mettre en application », l’année suivante.

Un an, est-ce vraiment suffisant pour que l’USAGE, ce « législateur suprême », le seul qui « rende compte des évolutions naturelles de la langue », change? Au point que l’Académie se voit contrainte de consigner ces changements dans son dictionnaire? La question se pose, car l’Académie tient à tout prix à « laisser au temps le soin de la modifier… »! Mais qui décidera que le temps a fait son œuvre?… L’Académie et elle seule?… On ne le précise pas, mais on le devine.

Comment cela se traduit-il dans les faits?

Pour savoir ce que l’Académie a fait des propositions du Conseil, je consulte la 9e édition du DAF, en cours de rédaction depuis 1985. Je n’ai vérifié, vous le comprendrez, que quelques-uns des deuxmille mots touchés par cette réforme. Que croyez-vous que j’y ai trouvé? Un peu de tout. Comme si l’application de sa politique était laissée à la discrétion des rédacteurs des différentes entrées! Je ne vois pas d’autre explication aux  manques d’uniformité relevés :

A-  Étant donné que l’Académie « s’est prononcée en faveur du maintien de l’orthographe d’usage», l’utilisateur que je suis n’est pas surpris de trouver en entrée les mots ciguë, gageure, bonhomie, osso buco, porte-monnaie, contre-indication, paraître et non pas cigüe, gageüre, bonhommie, ossobuco, portemonnaie, contrindication, paraitre, comme le veut la Nouvelle Orthographe. Mais il est fort surpris d’y trouver : cèleri (7), crèmerie, millefeuille (la plante et non la pâtisserie), imbécilité, millepatte, macroéconomie, qui sont non pas les graphies en usage en 1990, mais bien les graphies rectifiées. L’USAGE aurait donc changé! Au point que leur graphie traditionnelle est rayée à jamais du DAF en tant qu’entrée! Pour le moins étonnant, vous en conviendrez.

B-  Étant donné que l’Académie ne veut pas « se montrer fermée à certains ajustements ou tolérances », elle inclut, à la fin de l’article des mots rectifiés, la mention : ◇ Peut s’écrire… selon les rectifications orthographiques de 1990. Comme pour bien faire comprendre que cette décision n’est pas la sienne, mais bien celle du CSLF!

Mais cette mention ne fournit pas toujours la même information. Étant donné qu’on nous présente une graphie alternative, il n’est que normal qu’on y trouve la nouvelle graphie. Comme cela est souvent le cas.

Exemples :

  • À sage-femme, on trouve : ◇ Peut s’écrire sagefemme, selon les rectifications orthographiques de 1990.
  • À haute-contre, on trouve : ◇ Peut s’écrire hautecontre, selon les rectifications orthographiques de 1990 ».

Mais il arrive aussi, contre toute attente, qu’on y mentionne les deux graphies, lancienne, ou la traditionnelle, et la nouvelle.

Exemples :

  • À abîme, on trouve : ◇ Peut s’écrire abîme ou abime, selon les rectifications orthographiques de 1990.
  • À assidûment, on trouve : ◇ Peut s’écrire assidûment ou assidument, selon les rectifications orthographiques de 1990.

Le lecteur moyen doit-il comprendre que les rectifications orthographiques de 1990 admettent, dans certains cas, une seule graphie et, dans d’autres, les deux graphies? Si tel n’est pas le cas, comment justifier une telle différence de traitement?… À moins qu’il s’agisse tout simplement d’un manque flagrant d’uniformité dans le traitement. Qui sait?

C-  Il arrive aussi que cette mention brille par son absence. C’est ce que j’ai noté, par exemple, aux entrées entre-deux, événement, levraut, maelström, référendum (seules graphies admises en 1990). Selon moi, cette absence peut s’expliquer assez facilement : le DAF présente en entrée les deux graphies du mot en question, l’ancienne et la nouvelle.

Le lecteur moyen comprendra, j’imagine, que les deux graphies sont d’usage courant. Point n’est besoin alors de préciser que le mot en question « Peut s’écrire… selon les rectifications orthographiques de 1990 ». Soit. Mais…

 Mais, dans un article à double entrée, l’ordre de présentation des deux graphies est-il indifférent? Si je pose la question, c’est que je me serais attendu, compte tenu de l’attitude adoptée par l’Académie à propos des rectifications proposées, à ce que le premier mot en entrée soit toujours écrit de façon traditionnelle (l’usage n’ayant pas eu le temps d’agir), suivi de la graphie rectifiée. Mais tel n’est pas toujours le cas. En voici quelques exemples. J’ai mis en bleu les formes traditionnelles (celles qui avaient cours en 1990) et en rouge les formes rectifiées. 

  • CROQUE-MITAINE ou CROQUEMITAINE;
  • ENTRE-DEUX ou ENTREDEUX;
  • LEVRAUT ou LEVREAU (8);
  • NÉNUFAR ou NÉNUPHAR;
  • RÉFÉRENDUM ou REFERENDUM.

Le lecteur moyen doit-il comprendre que la graphie présentée en premier est celle que l’USAGE préfère? Ou celle que l’Académie privilégie? L’histoire ne le dit pas.

Les problèmes que je relève à propos des pratiques, en apparence aléatoires, du DAF sont, je dirais, sans trop de conséquences, car rares sont ceux qui font de cet imposant  ouvrage leur dictionnaire courant. De plus, n’étant réédité que tous les 50 ans, ou presque — la présente édition est en cours de rédaction depuis 1985 —, ce dictionnaire peut difficilement prétendre refléter l’usage. Cette tâche revient plutôt aux dictionnaires courants de grande diffusion et de format plus pratique, comme le Petit Robert ou le Petit Larousse, qui, eux, sont publiés annuellement.

Quel accueil ces dictionnaires courants ont-ils réservé à ces rectifications?

Rappelez-vous ce que disait Michel Rocard :

« Un ouvrage récent vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire courant à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

Le message subliminal que j’y perçois est : « De grâce, corrigez la situation. »

Ma question ne manque donc pas d’à-propos. À l’avenir, l’utilisateur moyen devrait trouver la même graphie quel que soit le dictionnaire consulté. Et cette question est encore plus pertinente quand on sait que les maisons Larousse et Robert ont eu voix au chapitre. Elles étaient représentées (2) respectivement par Claude Kannas et Josette Rey-Debove, toutes deux expertes en lexicographie.

Pour que cette réforme ne reste pas lettre morte, l’aide des dictionnaires est plus que souhaitée. Elle est, pour ainsi dire, essentielle au succès de l’opération. S’il n’y a pas d’harmonisation entre les dictionnaires, le vœu du premier ministre ne se concrétisera pas. Autrement dit, cette réforme sera un autre coup d’épée dans l’eau. Voyons voir ce qu’il en est.

Que fait la maison Robert?

Pour le savoir, rien de mieux que de lire le dossier intitulé La réforme de l’orthographe au banc d’essai du Robert, publié en juillet 1991 [moins d’un an après la publication du rapport sur les rectifications orthographiques]. Josette Rey-Debove y passe en revue les « 2385 mots du Petit Robert touchés par les rectifications » et se prononce sur leur acceptabilité.

Le jugement qu’elle porte est sans équivoque :

« On peut dire, avec d’autres spécialistes du mot écrit (linguistes, pédagogues, correcteurs) que les rectifications proposées par le Conseil ne sont pas toujours simplificatrices, que de nouvelles exceptions sont venues remplacer les anciennes; que la réforme est trop limitée pour que l’apprentissage du français écrit en soit vraiment amélioré ».

« Nous ajouterons que certains principes d’intervention étaient mal choisis. »

« Toutefois les autres questions abordées par le Conseil offrent des solutions inégalement applicables selon les mots, ou généralement applicables, mais au détriment de la signification. »

Ce n’est pas le délire, vous en conviendrez.

 Voici comment Josette Rey-Debove présente son dossier :

 « Nous proposons donc aux lecteurs une liste alphabétique des mots du Petit Robert 1991 visés par le texte du Journal officiel, suivis de leur forme nouvelle, afin qu’ils se fassent une opinion concrètement motivée. Nous nous sommes permis après plusieurs mois de réflexion et de recherches, de donner une évaluation sur les rectifications proposées et appliquées à notre nomenclature. 

   Chaque mot est accompagné d’un signe évaluatif : signe +, =  ou  . Le signe + signale que la nouvelle graphie est souhaitable et présente des avantages; le signe = indique notre abstention pour des solutions qui conservent des exceptions injustifiées, des changements à mémoriser qui n’apportent rien (saccarine, nénufar), ou pour des solutions qui démolissent d’un côté ce qu’elles réparent de l’autres; le signe rejette les rectifications nuisibles au mot ou à la morphologie de la langue. »

 Et elle conclut :

 « Voici donc après cette libre introduction, les documents que nous avions promis à nos lecteurs en janvier 1991 par voie de presse. Car l’utilisateur des dictionnaires Robert, étudiant ou personne cultivée, peut souhaiter connaître le dossier auquel il n’a pu avoir accès, dans le brusque affrontement des parties adverses. La réflexion reprend maintenant ses droits, et chacun est libre, comme nous l’avons fait, d’accepter ce qu’il juge convenable et d’écarter ce qu’il juge inopportun. Il ne saurait y avoir d’unanimité sur un sujet qui pose tant de problèmes, mais un consensus peut évoluer vers une réforme, même si les actuelles rectifications ne satisfont pas vraiment ce vœu. Rien ne presse en la matière. »

 C’est presque un appel à la désobéissance civile « orthographique » : On est libre de faire ce qu’on veut! — Il n’existe pas, que je sache, un pareil document provenant de la maison Larousse. Ce qui ne veut pas dire qu’elle accepte toutes les « rectifications ». — Y a-t-il alors des chances pour que les désaccords entre dictionnaires courants, que Michel Rocard déplorait, disparaissent un jour? C’est plutôt mal parti, vous en conviendrez (9). Et dire que cette opération visait à simplifier l’apprentissage de la langue française!

Peut-on espérer que d’autres changements seront apportés dans les années à venir? On ne peut que le souhaiter. Mais je me permets d’en douter. Pour une raison fort simple : dans les pages liminaires du Petit Robert 2018 (pages XXIV-XXV), le texte qui fait le point sur la Nouvelle Orthographe est la copie exacte de celui qui a été publié en mai 2008. Dix ans auparavant! Clairement, rien n’a changé.

 Quel accueil le monde de l’éducation réserve-t-il à ces rectifications?

Je ne peux parler que de ce que je connais. La question devient donc : quel accueil le ministère de l’Éducation du Québec réserve-t-il à ces « rectifications »?

Compte tenu que « le Conseil de la langue française du Québec et celui de la Communauté française de Belgique ont, nous dit Maurice Druon, été tenus informés des travaux auxquels certains de leurs membres ont participé, et ils ont donné des avis positifs, nous assurant donc que ces autorités francophones accueillent favorablement nos propositions. », il n’est que normal que le ministère s’aligne sur la position du Conseil de la langue française du Québec. Soit. Mais comment cela se traduit-il dans les faits? Je suis donc allé aux sources.

Au primaire

Le ministère m’informe qu’il n’y a qu’au primaire qu’une directive fait mention de la Nouvelle Orthographe.  C’est dans le document intitulé Liste orthographique à l’usage des enseignants et des enseignantes qu’il en est question, de façon toutefois assez subtile.

On y trouve la liste des 3000 mots que l’élève doit savoir écrire correctement à la fin de son primaire. Certains d’entre eux se voient attribuer deux graphies. À côté de la seconde, on note la présence, en exposant, du sigle OR (pour Orthographe Rectifiée). L’élève peut donc utiliser l’une ou l’autre graphie sans être pénalisé.

Quels sont donc ces mots à double graphie? À deux exceptions près [asseoir/assoirOR et événement/évènementOR], ce sont tous des mots qui s’écrivaient « anciennement » avec un accent circonflexe : Ex. : août/aoutOR,  boîte/boiteOR, naître/naitreOR. Pour un élève du primaire, la Nouvelle Orthographe se résume donc à pouvoir écrire sans accent circonflexe les mots que ses parents ont appris à écrire avec accent. Mais il devra se garder d’en faire autant avec le verbe être, même si son accent n’est pas mieux justifié. Ce verbe doit toujours s’écrire avec accent!

Au secondaire

Le ministère m’informe qu’il n’existe aucune directive officielle qui s’adresse aux enseignants du secondaire; que ces derniers sont simplement invités à signaler à leurs élèves, le cas échéant, les graphies rectifiées. Soit. Mais encore faut-il que ces enseignants soient bien au fait des recommandations du rapport! Car, s’ils ne l’ont pas lu ou n’ont pas à portée de main le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, comment peuvent-ils savoir que la graphie utilisée par l’élève est bien celle que recommande la Nouvelle Orthographe? Il y a là, me semble-t-il, un risque que bien des fautes ne soient jamais relevées. En clair, l’objectif visé : faciliter l’apprentissage du français, risque fort de ne pas devenir réalité.

Et ces élèves du secondaire qui voudront savoir si tel ou tel mot s’écrit avec un accent circonflexe et qui, pour ce faire, consulteront leur Petit Robert, auront la surprise de voir que, par exemple, l’accent circonflexe n’a pas disparu. Et ce, pour une raison fort simple, nous dit Alain Rey : il donne à certains mots écrits leur personnalité! Certains vont même jusqu’à qualifier cet accent d’« esthétique »! Ce n’est pas peu dire, vous en conviendrez. Qui donc a raison?…  À vous de choisir! Ceux qui ont le Petit Larousse comme dictionnaire courant ne seront pas devant le même dilemme, car lui, admet les graphies avec ou sans accent circonflexe. Du moins, on le prétend. Et que dire des parents qui voudront respecter la Nouvelle Orthographe qu’utilisent leurs enfants? À  coup sûr, ils ne sauront plus à quel saint se vouer…

Dire que Michel Rocard souhaitait voir disparaître le manque flagrant d’harmonisation orthographique des dictionnaires pour simplifier l’apprentissage du français! Il doit certainement se retourner dans sa tombe, le pauvre.

Si l’on me demandait de résumer, en quelques mots, ce qu’évoque pour moi ce débat à propos de la Nouvelle Orthographe, je dirais, sans hésitation, que c’est, une fois de plus,  « Un débat sans mémoire ».  Autrement dit, un débat où les protagonistes n’ont pas su tirer profit des nombreuses tentatives précédentes, infructueuses.

Il ne faut pas s’illusionner, le problème que l’on voulait régler en 1990 sera toujours là dans 50 ans! Il y aura toujours des exceptions, des irrégularités, des incohérences. À la différence que ce ne seront plus les mêmes!

Bref, apprendre la langue française n’est pas plus facile, même si c’était  l’objectif visé. Hélas! Et cela, à cause des régents qui n’ont pas, contrairement à ce qu’ils pensent, bien fait leur travail.

Maurice Rouleau

 

(1)   Le CSLF est composé d’une vingtaine de membres, tous nommés par le premier  ministre: « Présidé par le premier ministre, et « vice-présidé » par Bernard Quemada, il réunit des linguistes, des écrivains, des journalistes et diverses personnalités intéressées à divers titres par les problèmes de la langue française. Parmi eux, plusieurs étrangers francophones. S’y ajoutent les ministres de l’Éducation nationale et de la Francophonie et les secrétaires perpétuels de l’Académie française et de l’Académie des sciences. » 

(2)   La composition du groupe d’experts appelés en renfort est la suivante : 5 linguistes (Nina Catach, Bernard Cerquiglini, André Goosse, André Martinet et Charles Muller); les responsables du dictionnaire Larousse (Claude Kannas) et du dictionnaire Robert (Josette Rey-Debove); le chef correcteur du Monde (Jean-Pierre Colignon); un inspecteur général des Lettres au ministère de l’Éducation Nationale, Jacques Bersani.

(3)   Ceux qui veulent en savoir plus sur les différentes tentatives de réforme sont invités à lire l’article fort intéressant de Renée Honvault-Ducrocq, L’orthographe du français, une histoire de réformes académiques,  paru dans L’orthographe en questions (Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2006).

(4)   L’emploi de « Être confronté à un problème » pour dire « être obligé d’y faire face » est dit critiqué par le Petit Robert de 2018. Et ce, depuis au moins l’édition de 1977. Mais pas par le Petit Larousse ni par l’Académie. Lequel de ces dictionnaires faut-il croire? Lequel décrit le mieux l’USAGE?…

(5)   Il n’y a pas que l’Académie qui se montre réticente. Si l’on en croit les journaux de l’époque, le tollé est presque général.  Il faudra attendre une quinzaine d’années avant qu’un groupe militant pour la réforme ne fasse beaucoup parler de lui. C’est ce groupe, connu sous le nom de RENOUVO (seau pour la NOUVelle Orthographe du français),  qui a publié, en 2004, la plaquette Le millepatte sur un nénufar, dont j’ai parlé dans le précédent billet. Puis, en 2009, paraît, sous la plume de Chantal Contant, le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, qui, selon l’auteure (appelée autrice ailleurs qu’au Québec; l’Académie, elle, ne reconnaît aucune de ces deux graphies!) « contient la liste alphabétique la plus complète à ce jour des mots qui sont touchés par les rectifications de l’orthographe française. »

(6)   « Comme vous l’aviez précisé, et comme il allait de soi, l’Académie française a été consultée. M. Cerquiglini [membre du CSLF], au cours de deux auditions, a présenté les propositions à la Commission du dictionnaire, laquelle en a débattu dans le détail et avec le plus grand soin. À la suite de quoi, j’ai présenté moi-même à l’Académie, dans sa séance du 3 mai 1990, le rapport de sa Commission. L’Académie a constaté que les ajustements proposés étaient dans la droite ligne de ceux qu’elle avait pratiqués dans le passé, notamment en 1740, où la graphie d’un mot sur quatre était changée, en 1835, où elle a décidé de la modification que j’ai évoquée tout à l’heure, en 1878, dans la septième édition du dictionnaire, et encore en 1935, dans la huitième édition. Mais elle n’avait pas, en ces circonstances, l’aide d’un comité d’experts hautement qualifiés, ni non plus le secours de l’informatique. Elle a apprécié les intentions qui avaient inspiré les travaux du Conseil : rectifier les incohérences anciennes, faciliter la maîtrise orthographique des mots à créer, faciliter l’enseignement de l’orthographe, affermir la place de la langue dans le monde. Elle a noté avec satisfaction que les deux graphies des mots modifiés resteraient admises jusqu’à ce que la nouvelle soit entrée dans l’usage. Et elle a considéré que cet ajustement mesuré serait de nature à ramener l’attention du public sur l’orthographe. Pour ces motifs, et à quelques réserves près, minimes, que le Conseil supérieur a bien voulu prendre en compte, l’Académie, à l’unanimité, a approuvé les propositions du Conseil. Et elle est disposée à les mettre en application dès la publication du 6e fascicule de son dictionnaire, l’an prochain. »

(7)   Trouver en fin d’article la mention : Peut s’écrire cÈleri, selon les rectifications orthographiques de 1990 se justifie, selon moi, si et seulement si le mot en entrée est cÉleri. Mais tel n’est pas le cas. C’est cÈleri! J’ai cru que c’était une coquille. J’ai donc écrit à l’Académie pour m’en assurer. La réponse obtenue est pour le moins étonnante :

« L’Académie préfère** la forme cÈleri, plus en harmonie avec la prononciation. »

** Vous aurez remarqué, j’en suis sûr, que ce n’est pas l’USAGE qui la préfère, mais bien les Académiciens!

Si apparemment tous prononcent cÈleri, à quoi sert la mention ajoutée à la fin de l’article? À confondre le lecteur attentif?…

Une autre question se pose : où est donc rendue la graphie traditionnelle cÉleri?… On la retrouve entre parenthèses après la définition du mot : (On écrit aussi Céleri.) Pourquoi ne la trouve-t-on pas en entrée à côté de cÈleri comme cela est le cas pour évÈnement et évÉnement? Doit-on comprendre que la prononciation de cèleri est chose acquise alors que celle d’évÈnement ne l’est toujours pas?… Pourtant, dans le Petit Robert, on trouve l’entrée double évÈnement ou événement depuis 1993. Celle de cèleri ou céleri, elle, se fait toujours attendre. Le Petit Larousse 2000, pour sa part, l’inclut, non pas parce que la Nouvelle Orthographe le recommande, mais bien parce que, nous dit le Larousse en ligne, c’est ainsi que l’Académie l’écrit!

(8)   La graphie levreau ne figure, dans le Petit Robert, que depuis 1993, année de parution du Nouveau Petit Robert. Cette graphie serait donc, d’après cette source, entrée dans l’USAGE trois ans à peine après la publication des Rectifications de l’orthographe!

Chose étonnante pour certains, mais pas pour moi, le Petit Larousse 2000, lui, ne l’inclut pas dans sa nomenclature. On ne la trouve toujours pas dans la dernière mouture du Larousse en ligne.

Levreau est-il vraiment une graphie courante? Difficile à dire quand tout dépend de la source consultée. Il y a donc encore désaccord entre ces dictionnaires. Désaccord que la Nouvelle Orthographe voulait pourtant voir disparaître!

(9)   Je n’ai pas trouvé d’article décrivant l’état de la question en 2018. Mais j’en ai trouvé qui datent de 2009,  de 2013 et de 2016.      Ce qu’on y décrit n’a rien à voir avec l’harmonisation tant souhaitée.

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Pourquoi vouloir rectifier l’orthographe? (1 de 2)

Pourquoi procéder à des changements?

 

Qui n’a pas, un jour ou l’autre, changé de voiture ou d’emploi? Qui n’a pas déjà remplacé son chauffe-eau ou renouvelé une partie de sa garde-robe? Personne, j’en suis certain. Procéder à des changements est un geste qui n’a rien d’exceptionnel, rien d’inhabituel.

Mais si l’on se donne la peine d’expliciter les raisons qui nous poussent à poser de tels gestes, on constate que, malgré leurs diversités, elles tiennent en fait à deux facteurs : on peut vouloir comme on peut devoir. On peut vouloir changer de voiture parce qu’on tient à ce qu’elle soit toujours couverte par l’assurance du manufacturier, parce qu’elle a « déjà » 10 ans d’âge, tout comme on peut devoir le faire parce qu’elle a subi un accident. On peut vouloir changer d’emploi parce que le travail ne correspond plus à nos aspirations; parce que la rémunération ne suit pas l’augmentation du coût de la vie; on peut devoir le faire parce que notre santé est en jeu ou encore parce que nos services ne sont plus requis… On peut devoir changer de chauffe-eau parce qu’un des deux éléments chauffants a rendu l’âme; parce que la police d’assurance du condo l’exige après un certain nombre d’années… On peut vouloir changer de garde-robe parce qu’on aime être « à la mode » tout comme on peut devoir le faire parce que certains vêtements sont usés; parce qu’on a perdu ou pris du poids…

Bref, on peut avoir envie de changer quelque chose (sans qu’il y ait un réel besoin) tout comme on peut avoir besoin, ou être contraint, de changer quelque chose (sans qu’il y ait une réelle envie).

Mais est-ce que tout peut être changé?

À première vue, je serais porté à dire OUI. Sans toutefois en avoir la certitude. Il existe peut-être, sans que je puisse les nommer, des choses qui, pour une raison ou pour une autre, sont « immuables » ou déclarées telles.

La langue, par exemple, ne ferait-elle pas partie de ces choses immuables? Spontanément, un élève du primaire, voire (ou voire même ) un apprenti traducteur, se sentira presque obligé de dire OUI. Mais sa réponse pourrait tout aussi bien être NON.

Pourquoi serait-il tenté de répondre OUI?  

Parce qu’il a été conditionné à le penser. De façon indirecte, cela va sans dire. L’enseignement qu’il a reçu ne lui a jamais permis de croire le contraire. Depuis sa tendre enfance, ses profs le corrigent. Chaque fois qu’il n’écrit pas correctement un mot, chaque fois qu’il fait une faute d’orthographe, grammaticale ou lexicale, il se fait taper sur les doigts. Il n’y a qu’une seule bonne façon d’écrire : celle qu’on lui enseigne. Et, de fil en aiguille, il devient ce qu’on veut qu’il soit : un bon chien de Pavlov « orthographique », un être conditionné à faire ce qu’on lui a appris à faire, sans vraiment savoir pourquoi il le fait. Sans jamais rien remettre en cause. À ses yeux, il ne peut y avoir qu’une seule façon d’écrire : celle que lui dictent son dictionnaire et sa grammaire. Combien de fois ne s’est-il pas fait dire : « Va voir dans ton dictionnaire. » Ou encore : « Va voir dans ta grammaire. » D’où l’idée qu’il s’est faite que la langue, en tant que code, est figée, immuable. Idée que tout un chacun partage même une fois devenu adulte. Si vous en doutez, demandez-vous, par exemple, depuis quand vous possédez votre dictionnaire ou votre grammaire. Quand les avez-vous renouvelés pour la dernière fois?  Votre réponse à cette question sera, j’en suis sûr, fort éloquente!

Pourquoi serait-il tenté de répondre NON?

Parce que le français est une langue vivante et que tout ce qui vit change.

L’idée qu’une langue évolue ne date pas d’hier. En l’an 19 avant J.-C., Horace, dont la langue maternelle est le latin, en parle déjà dans son Art poétique, ou Épître aux Pisons (1).

La langue française a, comme toute autre langue, changé avec le temps et elle change encore. De nouveaux mots sont apparus ou apparaissent afin de répondre à de nouveaux besoins, réels ou fictifs; d’autres sont disparus ou disparaissent parce que le besoin qui les avait fait naître ne se fait plus sentir. Personne n’en disconviendra, j’en suis sûr.

C’était à mes yeux les deux seules formes de changement que pouvait subir la langue qu’on m’avait enseignée. Du moins, à l’échelle de ma courte vie. Mais…

Quelle ne fut pas ma surprise quand…

En 2005, au début de mon cours « Problèmes de vocabulaire », un étudiant me demande si je vais aborder le changement d’orthographe dont on entend de plus en plus parler. Il s’est fait dire qu’il faudra dorénavant écrire ognon et non plus oignon!  Parce que le i — ne se prononçant pas ou ne se prononçant plus, qui sait? — n’a rien à faire là. Je lui réponds, un peu désarçonné par l’exemple cité, qu’effectivement j’ai entendu dire qu’en haut lieu — là où je ne suis jamais invité — on parle depuis quelques années, en bien comme en mal, d’une « réforme » de l’orthographe, mais que rien n’est encore arrêté. Du moins, que je sache. Autrement dit, je n’ai pas prévu aborder ce sujet dans mon cours.

Comme tout bon professeur, je saisis la balle au bond  et lui demande si toutes les lettres qui ne se prononcent pas vont, comme le i de oignon, disparaître. Il n’en sait trop rien. On ne lui a parlé que de ognon!… Si je lui pose la question, c’est que j’ai en tête bien d’autres mots auxquels on aurait pu — sans que je le sache — faire subir le même traitement. Je pense, par exemple, à alcool [alkɔl], automne [otɔn], accroc [akʀo], compter [kɔ̃te], doigt [dwa], afghan [afgɑ̃], fils [fis], bobard [bɔbaʀ], sculpture [skyltyʀ], persil [pɛʀsi], pouls [pu], etc. Ces transcriptions phonétiques sont tirées du Petit Robert. Sans oublier montréalais [mɔ̃ʀealɛ]et sandwich [[sanwitʃ]. Ces transcriptions phonétiques sont tirées du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Point n’est besoin de vous dire que je priais intérieurement pour que tel ne soit pas le cas. Je ne voulais pas devoir réapprendre à écrire. J’y avais déjà suffisamment consacré de temps.

Une étudiante s’invite alors dans la discussion. Elle nous apprend que son amoureux, qui connaît bien son goût pour la langue — la langue française, s’entend —, lui a récemment offert une plaquette d’une quarantaine de pages, où sont énumérés tous les mots dont l’orthographe est changée. Et ognon, précise-t-elle, y figure!… Ce n’était donc pas qu’une rumeur!… Me voilà pris de court.

Je m’empresse, dès le lendemain, de me procurer cet opuscule. Son titre est fort révélateur : Le millepatte sur un nénufar. Il donne pour ainsi dire le ton : le millepattes que je connaissais est amputé non seulement de son trait d’union mais aussi, au singulier, de son S ; et le nénuphar se voit dépouillé de son ph et accoutré d’un f   Ça promet…

Clairement, l’orthographe, ou plutôt ce qu’on appelle ainsi, est en train de passer sous le scalpel du plasticien! Fait-on ces changements parce qu’on en a envie (sans qu’il y ait un réel besoin) ou parce qu’on en sent le besoin (sans qu’il y ait une réelle envie)? Dans ce cas-ci, la réponse semble s’imposer d’elle-même.

Selon moi, il s’agit d’un réel besoin et non d’un caprice. Quiconque a appris le français, comme langue maternelle ou comme langue seconde, sait à quel point la tâche est ardue. J’irais même jusqu’à dire, comme l’a déjà fait Augustin Paul [La Libre Belgique 10/04/1990] :

« Ne faut-il pas regretter le temps scolaire sacrifié en vain à retenir des exceptions, qui aurait pu servir à acquérir soit une ouverture d’esprit, soit des connaissances supplémentaires? »

Il appelle pour ainsi dire une réforme de la langue.

Pour bien paraître aux yeux de mes professeurs, j’ai dû, comme tout francophone ou francophile, mémoriser les exceptions, les irrégularités, les anomalies dont la langue française est farcie. Et Dieu sait qu’elles sont légion! Ceux qui en doutent n’ont assurément jamais consulté Le Bon Usage. Ni comparé les nomenclatures des dictionnaires courants. Que P. Dupré, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (3 tomes, Éditions de Trévise, Paris, 1972), les appelle difficultés, subtilités, complexités, singularités ne change strictement rien à la « donne ». Elles sont légion et il faut les avoir maîtrisées avant d’être proclamé bon élève.

Même si faire preuve de cette maîtrise « orthographique » procure un certain sentiment de fierté, d’accomplissement, de supériorité même sur tous les minables (??) qui n’y parviennent pas, il n’en demeure pas moins que la langue n’a pas, pour bien remplir son rôle, à être pleine de pièges ou, comme certains préfèrent dire, de chausse-trapes  

S’il n’en tenait qu’à moi, toutes ces bizarreries disparaîtraient sur-le-champ, à tout jamais, sans que j’en éprouve le moindre regret. Mais qui suis-je pour parler ainsi?… Rien d’autre qu’un illustre inconnu qui ne peut qu’en rêver. À ma grande surprise, toutefois, c’est exactement ce que propose Le millepatte sur un nénufar. Dans son introduction, il est dit que

« Ces rectifications tendent à supprimer des anomalies de l’orthographe française, des exceptions ou des irrégularités (les rectifications ne concernent ni les noms propres ni leurs dérivés). »

Cela rendra assurément beaucoup plus facile l’apprentissage de la langue française, du moins je le pense.

Qu’on veuille y faire le ménage ne peut donc que me réjouir. Moi et tous ceux de mon espèce qui ont eu, et qui ont encore, j’en suis sûr, maille à partir avec l’orthographe. Reste à voir si le résultat sera à la hauteur des prétentions de ces « réformateurs » ou, plus égoïstement, à la hauteur de mes attentes.

Deux éléments m’amènent toutefois à douter du succès de l’opération. Tous deux tiennent à la façon de nous présenter cette « réforme ». D’abord, on nous dit que ces rectifications « tendent à supprimer… » J’aurais préféré y voir un autre verbe, car tendre à veut dire : « Avoir un but, une fin et agir pour s’en rapprocher » (Petit Robert dixit). Il n’y aurait donc, si je lis correctement, aucune assurance que le but sera atteint! On ne fait qu’aspirer à!… Pas très prometteur, vous en conviendrez. Puis, on nous dit que ces rectifications tendent à « supprimer des anomalies, des exceptions et des irrégularités. » Si je lis encore correctement, j’en conclus qu’il en restera toujours! — Un peu? Beaucoup? Énormément? L’histoire ne le dit pas. — Si tel est bien le cas, que gagne-t-on au change?… J’aimerais bien le savoir.

Une pièce est-elle plus propre si l’on balaie moins de 1 % de sa surface ou que l’on n’époussette qu’une des deux petites tables de coin?… Si je me permets une telle analogie, c’est que, dans l’introduction de cette plaquette, il est dit que ces rectifications ne touchent qu’un peu plus de, non pas deux mille mots, mais bien deuxmille mots. Or, il y en a environ 60 000 consignés dans le Petit Robert. Le calcul est facile à faire. Ces rectifications touchent si peu de mots [« en moyenne, nous dit-on, moins de un mot par page d’un livre ordinaire et souvent, il s’agit d’un accent »] qu’elles ne bouleverseront pas pour la peine nos habitudes langagières. C’est du moins ce qu’on laisse entendre. Mais, du même coup, je ne peux m’empêcher de penser qu’après une opération d’aussi peu d’envergure l’apprentissage du français ne sera pas vraiment rendu plus facile. Car, il y aura, toujours et encore, des anomalies, des exceptions, des irrégularités. Sauf que ce ne seront plus les mêmes!… Je n’y vois vraiment pas une grande amélioration, à moins que j’aie la vue courte. On ne fait, selon moi, que changer le problème de place! Ce n’est pas ce que moi j’appellerais simplifier l’apprentissage de la langue.

Pourquoi, me dis-je alors, avoir attendu si longtemps pour « rectifier » des anomalies, des exceptions, des irrégularités? Nous verrons plus loin que ce n’est pas la première fois qu’on essaie.  Et surtout ne le faire qu’à une si petite échelle. Pourquoi sont-elles, en 1990, devenues inacceptables alors que, depuis des siècles, elles rendent la vie misérable à quiconque veut ou doit apprendre le français?…

Pour le savoir, je me dois de lire le texte du discours que Michel Rocard a prononcé le 24 octobre 1989 à l’occasion de l’installation du Conseil supérieur de la langue française (CSLF). Car c’est à cette occasion, m’a-t-on dit, qu’il confie au CSLF le mandat d’apporter à l’orthographe des modifications. Vérification faite, c’est effectivement le cas. Il consacre près de la moitié de son discours au « nécessaire perfectionnement de la langue française ».

Nécessaire, parce qu’il est préoccupé par la place qu’occupe de nos jours la langue française « dans les relations internationales quotidiennes »; préoccupé par la menace que « la construction de l’Europe n’entraîne la domination d’une langue sur toutes les autres ». Il va même jusqu’à préciser sa crainte :

« L’Europe occidentale […] se comporte souvent comme si elle était le siège d’une mosaïque de langues que seul l’anglais pourrait unifier, comme jadis le latin ».

Il faut donc, selon lui, tout faire pour que le français non seulement conserve la place qu’il avait, mais en occupe une plus grande. Et cela passe par un « nécessaire perfectionnement de la langue française ». Autrement dit, par une simplification de son apprentissage, simplification qui ne peut être réalisée que par l’élimination de ses anomalies, de ses exceptions, de ses irrégularités.

Mais il y met une réserve :

« Une véritable réforme, qui modifierait les principes mêmes de la graphie de notre langue, et altérerait donc son visage familier, me paraît absolument exclue. »

Plus loin, il précise sa pensée:

« Il ne m’appartient pas d’entrer dans les détails, mais — parce que je crois nécessaire d’exclure explicitement toute idée de réforme au sens propre — je vous demande de les limiter à cinq points seulement (2) où se concentrent l’essentiel des problèmes rencontrés. »

Le texte est clair. Les changements qu’il souhaite voir apportés doivent se limiter aux cinq points mentionnés. Pas question donc de chambouler toute la langue. Pourtant, il en est qui interprètent cette restriction d’une manière tout à fait différente. D’une manière qui, à mes yeux, fait dérailler toute l’opération. On fait appel à cette réserve pour justifier une rectification partielle des mots appartenant aux groupes visés (3). On ne veut pas s’écarter de la directive officielle : ne pas tout chambouler. Soit. Mais comment peut-on prétendre simplifier la graphie d’une catégorie de mots si on ne le fait qu’en partie? Ce n’est pas ce que moi j’appelle une simplification. Mais passons!

Pour justifier sa demande de « perfectionnement » de la langue, Michel Rocard invoque un autre argument, qui mérite toute notre attention :

« Un ouvrage récent (4) vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

Voilà, vous en conviendrez, une bonne raison de faire du ménage. Mais n’allez pas vous imaginer que Michel Rocard est le premier à vouloir que la langue soit modifiée. Que non!

L’histoire du français est émaillée de telles tentatives. De « vaines » tentatives, devrais-je dire, car elles ont rarement eu le succès attendu. Comme si on sentait le besoin de proposer des changements, sans qu’il y ait une réelle envie d’y donner suite. Des coups d’épée dans l’eau. J’irais jusqu’à dire que ces tentatives étaient condamnées avant même d’être nées, tellement l’idée de modifier la langue rebutait, et rebute toujours, les gens bien-pensants. J’en veux pour preuve le sort réservé à de telles tentatives, notamment celles faites au cours du XXe s.

L’article 1 de cet arrêté est clair :

« Dans les examens ou concours dépendant du Ministère de l’Instruction publique, qui comportent des épreuves spéciales d’orthographe, il ne sera pas compté de fautes aux candidats pour avoir usé des tolérances indiquées dans la liste annexée au présent arrêté. »

Il ne faudra plus voir de fautes là où on en voyait auparavant. On devient plus « tolérant », plus permissif, diront certains. Ce qui leur fait dire qu’on nivelle par le bas. Mais cette tolérance ne sera permise que dans les examens comportant des épreuves spéciales d’orthographe! Nulle part ailleurs!

Il y a là, vous en conviendrez, matière à soulever des objections : « L’Académie française se mobilise contre cette réforme et, en 1901, le ministre fait machine arrière. »

Un coup d’épée dans l’eau.

  • En 1968, le Ministre français de l’Éducation charge le Conseil international de la langue française (CILF) de faire un rapport sur le projet de normalisation de l’orthographe présenté par René Thimonnier. Ce rapport lui est remis le 29 novembre 1972. Le Ministère le fait parvenir à l’Académie deux mois plus tard.

Le 3 mai 1973, l’Académie nomme les membres d’un comité chargé d’étudier ce rapport. Ils mettent près de deux ans pour y arriver. C’est le 6 février 1975 que l’Académie envoie le résultat de ses travaux au Ministère. On y lit que :

« L’Académie, estimant qu’une normalisation systématique de l’orthographe introduirait plus de désordre qu’elle en éliminerait, a choisi en un premier temps, un petit nombre de modifications rectifiant aux moindres frais certaines anomalies particulièrement choquantes. »

Les quelques modifications retenues se retrouvent dans La banque des mots (1976, n° 12, p. 145-148).

Mais elles n’ont pas reçu un bon accueil. Dans l’avant-propos de Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires (CILF, 1988, p. 11), il est dit :

« L’Académie française les a tout simplement annulées en deux séances tenues en mars 1987 (5), sauf en ce qui concerne déciller/désiller. »

Si elle s’est résignée à les annuler, ce n’est pas sans raison. Michel Rocard le rappelle dans son discours : cette annulation s’explique par le fait que

« [le ministère de l’Éducation nationale qui pourtant en avait fait la demande expresse] ne s’est pas prononcé sur les modifications consenties par votre compagnie et ne les a pas fait enseigner, de sorte que l’usage ne s’en est pas répandu. C’est donc bien normalement que l’Académie n’a pas voulu être la seule à les mettre en pratique. »

Un autre coup d’épée dans l’eau.

Ce qui fait dire à Joseph Hanse que :

« Cette expérience a montré que les conditions favorables à une réforme de l’orthographe sont loin d’être réunies, aussi bien chez les auteurs de projets, les responsables des dictionnaires, les autorités académiques ou autres, que chez les écrivains et dans le grand public. »

  • Le 9 février 1977, un autre arrêté est signé, celui-là par René Haby, ministre de l’Éducation. Il est intitulé Tolérances grammaticales ou orthographiques.

En début de texte, on retrouve, à un détail près (souligné), ce que l’arrêté Leygues disait en 1901 :

« Dans les examens ou concours dépendant du ministère de l’éducation [sic] et sanctionnant les étapes de la scolarité élémentaire et de la scolarité secondaire, qu’il s’agisse ou non d’épreuves spéciales d’orthographe, il ne sera pas compté de fautes aux candidats dans les cas visés ci-dessous. »

Quelle réception réserve-t-on à cet arrêté?… Joseph Hanse, dans sa communication à la séance mensuelle de l’Académie royale de langue et de littérature françaises (Bruxelles) du 12 mars 1977, [p. 42-72 du Bulletin de l’Académie, lui assène, peut-être sans le vouloir, le coup de grâce. Les qualificatifs qu’il utilise disent tout : dangereux, néfaste, grave (6). Le sort en est, pour ainsi dire, jeté. Cette réforme restera lettre morte. Un autre coup d’épée dans l’eau.

Ce court rappel de ces tentatives de « réforme » de la langue m’amène à me demander pourquoi les instances supérieures en font la demande si leur volonté d’y donner suite n’y est pas. Au Québec, pour décrire un tel état de fait, on a créé le verbe tabletter, qui se dit aussi bien d’une personne (sous-ministre tabletté : qui occupe le poste mais auquel on ne donne plus de responsabilités) que d’un objet (rapport tabletté : qui répond à une demande, mais auquel on ne donne pas suite). Ce qui revient presque à dire qu’on admet — du bout des lèvres — le besoin de faire quelque chose, mais que l’envie de l’effectuer n’y est pas.

Quel accueil, selon vous, cette énième tentative de réforme de la langue a-t-elle reçu?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1) « Pour l’arrangement des mots dans la phrase, il convient d’être minutieux et attentif : ce sera une belle réussite de donner de la nouveauté à un terme par une habile alliance de mots. Il peut être nécessaire de représenter par de nouveaux signes des idées jusqu’alors inconnues : on pourra créer des mots que ne connaissait pas le vieux Céthégus, on y sera autorisé à condition de le faire avec réserve; ces mots nouveaux, récemment créés, prendront crédit, si on les dérive discrètement du grec. Pourquoi, en effet, avoir donné à Cécilius et à Plaute un droit qu’on refuserait à Virgile et à Varius? Quelles raisons de me contester les quelques acquisitions que je puis faire, quand Caton et Ennius ont enrichi la langue nationale et créé des termes nouveaux ? On a toujours eu, on aura toujours la liberté de mettre en circulation un mot marqué au coin de l’année. Les forêts changent de feuilles à mesure que l’année décline, et les premières tombent : ainsi meurent les vieilles générations de mots, et les nouvelles, comme des jeunes gens, s’épanouissent et prennent force. Nous sommes condamnés à mourir, nous et nos œuvres. Nous pouvons creuser des ports pour abriter nos vaisseaux contre les vents : c’est une œuvre digne d’un roi; des marais longtemps stériles et qui portaient bateau, nourrissent aujourd’hui les villes voisines et sont sillonnés par la charrue; le cours d’une rivière a été modifié parce qu’elle ravageait les cultures; on lui a donné une meilleure direction : toutes ces œuvres sont mortelles et condamnées à disparaître; à plus forte raison, les mots ne conserveront-ils pas un éclat et un crédit éternels. Beaucoup renaîtront, qui ont aujourd’hui disparu, beaucoup tomberont, qui sont actuellement en honneur, si l’exige l’usage, ce maître absolu, légitime, régulier de la langue. » 

(2) Ces cinq points sont : 1- l’usage des traits d’union; 2- le pluriel des mots composés; 3- l’usage des accents circonflexes; 4- les anomalies des séries étymologiques désaccordées; 5- l’accord du participe passé dans les verbes pronominaux.

(3)  Dans le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, il est dit à propos du trait d’union :

« Ce sont principalement des innovations, introduites en nombre limité : le Conseil supérieur de la langue française ne voulait pas modifier d’un coup plusieurs milliers de mots composés. » (p. 19)

« Lors de l’élaboration des rectifications, des principes généraux ont été dégagés […] Mais il n’a pas été question de modifier d’un coup des milliers de mots de type « verbe + nom » (comme porte-cigare) : le bouleversement aurait été trop grand. On a donc recommandé la soudure pour un nombre restreint de mots… » (p. 37)

Le Grand Vadémécum ne fait pas ici preuve d’initiative. Il suit à la lettre ce que les experts disent dans leur Rapport. À la fin de la page 13,  on peut lire :

 « et quelques composés sur porte-, dont la série compte plusieurs soudures déjà en usage (portefaixportefeuille, etc.). Il était exclu de modifier d’un coup plusieurs milliers de mots composés, l’usage pourra le faire progressivement. »

Combien de ces mots ont vu leur graphie rectifiée? Quels sont les critères de sélection qui ont été utilisés?… L’apprentissage de la langue est-il devenu plus facile? Clairement pas, selon moi. (Voir ICI.)

(4)  L’ouvrage en question, qu’il ne nomme pas, ne peut qu’être Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires (CILF, Paris, 1988), paru l’année précédente.

(5) « La Commission du Dictionnaire, puis l’Académie (sur proposition de Monsieur le Professeur Jean Hamburger) étudie à nouveau les modifications orthographiques. Constatant que la nouvelle orthographe n’était pas entrée dans l’usage l’Académie décide de ne garder qu’une seule de ces modifications : la forme DÉCILLER à côté de l’orthographe traditionnelle DESSILLER. » [Renseignement fourni par le Service du dictionnaire de l’Académie française]

(6) « Ce que l’élève, en toute hypothèse, retiendra trop souvent, c’est qu’il peut impunément, au moment des examens, braver les règles, se dispenser de les appliquer. Il est dangereux et néfaste de l’habituer à croire qu’ʺon admettra dans tous les casʺ des licences que l’usage, non seulement littéraire mais commun, continue à proscrire. Ce qui est grave, c’est précisément cette bonne conscience abusivement donnée à l’élève qui ne tient plus compte des exigences du code. »  p. 46

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

LA RÉVISION, d’hier à aujourd’hui

 

La RÉVISION

vue par Nicolas Boileau (1674) et revue par J.-P. Davidts (1978)

 

Tous ceux qui ont fait des études en français connaissent, j’en suis sûr, L’Art poétique de Boileau (publié en 1674), un poème — que certains disent didactique, d’autres satirique — long de onze cents alexandrins et découpé en quatre chants. Même s’ils en connaissent l’existence, rares sont ceux qui l’ont lu. Il faut l’admettre, son style n’est plus vraiment au goût du jour. Pourtant… il est riche d’enseignements.

J’y ai découvert une quarantaine de vers où il est question de censure. Il ne s’agit pas à proprement parler de révision, me direz-vous, mais ce que fait le censeur se rapproche étrangement de ce que fait le réviseur : il trouve à redire; lui, aurait fait mieux! Pour en apprécier toute la saveur, pensez, pendant que vous le lisez, au travail que le réviseur a fait sur votre dernière traduction et à la réaction que vous avez peut-être eue en lisant ses « corrections ». Voici donc l’extrait en question, tiré du Chant IV.  J’y ai souligné des éléments qui ont tout particulièrement attiré mon attention (les lignes 4 et 28 sont des sauts de ligne).

  1. Je vous l’ai déjà dit, aimez qu’on vous censure [ou révise],
  2. Et, souple à la raison, corrigez sans murmure. [sans rouspéter]
  3. Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend. [dès qu’un réviseur…]
  4. Souvent, dans son orgueil, un subtil ignorant
  5. Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce,
  6. Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.
  7. On a beau réfuter ses vains raisonnements,
  8. Son esprit se complaît dans ses faux jugements;
  9. Et sa faible raison, de clarté dépourvue,
  10. Pense que rien n’échappe à sa débile vue.
  11. Ses conseils sont à craindre; et, si vous les croyez,
  12. Pensant fuir un écueil, souvent vous vous noyez.
  13. Faites choix d’un censeur solide et salutaire,
  14. Que la raison conduise et le savoir éclaire,
  15. Et dont le crayon sûr d’abord aille chercher
  16. L’endroit que l’on sent faible, et qu’on se veut cacher.
  17. Lui seul éclaircira vos doutes ridicules,
  18. De votre esprit tremblant lèvera les scrupules.
  19. C’est lui qui vous dira par quel transport heureux
  20. Quelquefois, dans sa course, un esprit vigoureux,
  21. Trop resserré par l’art, sort des règles prescrites,
  22. Et de l’art même apprend à franchir leurs limites.
  23. Mais ce parfait censeur se trouve rarement
  24. Tel excelle à rimer qui juge sottement;
  25. Tel s’est fait par ses vers distinguer dans la ville,
  26. Qui jamais de Lucain n’a distingué Virgile.
  27. Auteurs, prêtez l’oreille à mes instructions.
  28. Voulez-vous faire aimer vos riches fictions?
  29. Qu’en savantes leçons votre Muse fertile
  30. Partout joigne au plaisant le solide et l’utile.
  31. Un lecteur sage fuit un vain amusement
  32. Et veut mettre profit à son divertissement.
  33. Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages,
  34. N’offrent jamais de vous que de nobles images.
  35. Je ne puis estimer ces dangereux auteurs
  36. Qui de l’honneur, en vers, infâmes déserteurs,
  37. Trahissant la vertu sur un papier coupable,
  38. Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.

Plus je le relis, plus me reviennent en mémoire de bons mais surtout de mauvais souvenirs. En voici quelques-uns triés sur le volet :

  • Dans une de mes traductions médicales, le réviseur a jugé nécessaire de changer chez le neutropénique pour chez la personne souffrant de neutropénie, sous prétexte que seul le substantif neutropénie figurait dans son dictionnaire médical!

Ce réviseur, qui pourtant travaillait dans une société pharmaceutique depuis un certain temps, aurait dû savoir qu’en infectiologie neutropénique s’utilise couramment comme substantif, même si son emploi n’est pas attesté dans son dictionnaire. Comme le disait Boileau, dans des termes un peu durs, je dois le reconnaître :

  1. Son esprit se complaît dans ses faux jugements;
  2. Et sa faible raison, de clarté dépourvue,
  3. Pense que rien n’échappe à sa débile vue.
  • Dans ma traduction d’un texte scientifique, le réviseur a changé tous les car pour des étant donné que!

Clairement la conjonction car ne trouvait pas grâce à ses yeux. Allez savoir pourquoi…  Et Boileau de dire…

  1. Souvent, dans son orgueil, un subtil ignorant
  2. Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce
  3. Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.
  • Un jour, je reçois un coup de fil d’un traducteur qui, sur un ton assez sec, me demande pourquoi j’ai changé « traiter avec des stéroïdes » pour « traité par stéroïdes». Il ne voit pas ce que sa traduction a de répréhensible. La phrase à traduire était : Has the patient been treated with steroids within the last six months?

 Je lui fais alors comprendre que, même si, en français, l’instrumentalité (ce qui est le cas dans la phrase en question) peut s’exprimer de différentes façons (1), l’USAGE a parfois ses préférences. Autrement dit qu’on ne peut utiliser indifféremment l’une ou l’autre, si l’on veut que sa traduction soit idiomatique.

En sidérurgie, par exemple, on ne dira pas traiter avec le froid, mais bien traiter à froid. Un fermier ne dirait pas qu’il a traité son champ par des herbicides, mais bien avec des herbicides. En médical, il en est autrement. Les spécialistes du domaine quand ils utilisent le verbe traiter ou le substantif traitement recourent presque toujours (à plus de 95 %) à la préposition par (V. La traduction médicale. Une approche méthodique).

Autrement dit, si je suis intervenu, c’est que je ne voulais pas que l’on dise que son texte sentait la traduction. S’il est une caractéristique que devrait avoir toute traduction, c’est bien celle d’être idiomatique : laisser croire au lecteur que le texte a été rédigé par un spécialiste du domaine alors qu’en fait il l’a été par quelqu’un qui connaît suffisamment bien la façon qu’un spécialiste a de s’exprimer pour pouvoir l’imiter.

Cela l’a convaincu. Et son ton s’est adouci.

Mais un traducteur connaît rarement celui qui révise son travail. D’où, à ne pas en douter, l’animosité légendaire entre traducteur et réviseur. Certains en viennent même à penser que la révision n’a pas sa place dans le domaine de l’édition. Ni même dans un programme de traduction! (2) Mais ils sont rares, fort heureusement.

Et 300 ans plus tard…

 Et cette animosité, Jean-Pierre Davidts l’a très bien rendue dans son Petit Norbert (1978).

Voyez comment il définit, de façon humoristique, mais non moins réaliste, les termes réviseur et traducteur.

Réviseur [rEVIZOEr] n. (lat. revisor).

Mammifère carnivore (Revisor implacabile L.) de la même famille que le traducteur (V. ce mot) dont il est l’ennemi héréditaire. Le réviseur implacable n’hésite pas à s’attaquer aux petits du traducteur (V. Traduction). C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il est possible de faire la distinction entre ces deux animaux par ailleurs d’apparence semblable. En effet, quand il attaque, le réviseur excrète un épais liquide rouge destiné à paralyser le traducteur. Celui-ci semble néanmoins acquérir une immunité de plus en plus grande à cette toxine et l’on a vu parfois un réviseur terrassé par son opposant. Les traducteurs entièrement immunisés peuvent côtoyer des réviseurs sans manifester d’inquiétude. Certains zoologistes envisagent la possibilité d’un drift génétique qui conduirait éventuellement à la fonte des deux races en une seule. Pline le Jeune parle d’un réviseur apprivoisé par un traducteur (l’authenticité de cette source a été mise en doute). Le réviseur a une alimentation essentiellement liquide, si l’on excepte son goût de carnassier pour les traductions (V. ce mot). Il raffole particulièrement d’un produit qui rappelle le papier par sa couleur et qui dégage une forte odeur que d’aucuns ont qualifée d’enivrante. Un, une réviseur (V. Révision). Loc. et prov. Quand le réviseur n’est pas là, les traducteurs dansent; les subordonnés s’émancipent quand le maître est absent. Jouer avec sa victime comme un réviseur avec un traducteur. ― Être, vivre comme traducteur et réviseur; éprouver de l’antipathie, de la haine l’un pour l’autre. ― Écrire comme un réviseur : d’une manière illisible, désordonnée. Donner sa langue au réviseur : s’avouer incapable de trouver une solution.

Traducteur [tRadyktoeR] n. (lat. traductor).

Mammifère à toison (Traductor scribile, Linnaeus 1775). De taille et d’intelligence variable, cet animal a été très tôt domestiqué par les hommes de langue anglaise pour se faire comprendre de leurs semblables francophones. Zool. Animal diurne, parfois nocturne. A tendance à dormir peu. À l’état sauvage, c’est un animal timide qui vit presque en reclus. Afin de les faire connaître du grand public, le gouvernement canadien a ouvert plusieurs réserves où ils vivent en semi-liberté. Le traducteur se nourrit essentiellement de papier et marque une nette préférence pour les feuilles couvertes de caractères d’imprimerie. Son régime se compose de petites branches (V. Crayon) raison pour laquelle on a longtemps hésité à le classer parmi les rongeurs. Le traducteur manifeste une vive répulsion pour tout ce qui est de couleur rouge exception faite des feuilles d’Urgent (voir ce mot) qui l’attirent inexorablement. Les feuilles de cet arbre constituent un appât très recherché des chasseurs lorsque la saison est ouverte. L’équilibre mental de ce mammifère est instable et il passe rapidement de l’exubérance à la dépression la plus profonde. Tanière du traducteur (V. Section). Traductrice, femelle du traducteur. Petit du traducteur (V. Traduction). Loc. fig. Cela n’est pas fait pour les traducteurs : on peut, on doit s’en servir, l’utiliser. ― Faire le jeune traducteur, être bête comme un jeune traducteur, être étourdi, folâtre. ― Nom d’un traducteur! Juron familier. Par dénigr. Loc. « de traducteur ». Métier, travail de traducteur; misérable, difficile. ― Caractère de traducteur :  très mauvais, hargneux.

Ne vous désolez pas de ne pas connaître Le Petit Norbert.  Ce dictionnaire n’a jamais vu le jour. Je n’en connais que les deux entrées reproduites ci-dessus avec la permission de l’auteur. Ce serait des travaux du temps que l’auteur étudiait en traduction que je n’en serais pas surpris. À la même époque, j’ai dû moi aussi, pendant mes études en traduction, faire un pastiche, mais de Marcel Proust. Comme ces définitions ont été rédigées en 1978, voilà donc près de 40 ans, certains passages en portent la marque, vous l’aurez certainement remarqué. Mais l’essentiel du propos a encore toute sa pertinence.

Aux traducteurs et aux réviseurs, je dirais de ne jamais oublier ce que disait Boileau :

  1. Je vous l’ai déjà dit, aimez qu’on vous censure,
  2. Et, souple à la raison, corrigez sans murmure.
  3. Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend.

Et surtout de tout faire pour faire mentir J.-P. Davidts.

 

Maurice Rouleau

 

(1)   Pour indiquer un rapport d’instrumentalité, le français peut recourir à diverses prépositions, comme en font foi les exemples suivants :

  • à              :   examiner au microscope / broder à l’aiguille
  • avec        :   manger avec ses doigts
  • par          :   obtenir quelque chose par la force
  • dans       :   l’âme s’épure dans l’épreuve / l’aigle étrangle sa proie dans ses serres.

(2)   Le premier jet d’un texte est rarement parfait; il exige presque toujours des retouches, parfois majeures, parfois mineures. Peut-être même encore plus quand il s’agit d’une traduction. Penser autrement (encore pire : ne pas aimer se relire), c’est souffrir d’une maladie, qui ne figure pas encore dans le DSM-5, sous « Troubles de la personnalité », que j’appellerais hypertrophie de l’estime de soi.

Quand un traducteur remet son travail, il le croit parfait. Du moins il le devrait. Alors se faire dire par un inconnu que des « corrections » devraient y être apportées est pour certains comme une gifle au visage. Le regard accusateur d’un autre est rarement le bienvenu. Surtout s’il n’est pas empreint de délicatesse. Force est d’admettre qu’en révision tel est souvent le cas. Non pas que le réviseur veuille nécessairement être indélicat, mais le caractère anonyme de l’opération (le réviseur ne connaît généralement pas le révisé, et vice versa) et, en plus, l’urgence du travail ne permettent pas une approche toute en nuances. C’est dire que la relation entre le réviseur et le révisé (ou traducteur) risque fort d’être tendue; que la « correction » risque d’être fort mal perçue par le révisé. Mais elle n’en demeure pas moins utile.

Il n’y a pourtant rien de mal à penser que son texte puisse être mieux tourné. J’irais même jusqu’à dire que c’est une obligation, ou un « must », comme on dirait en France. L’œil d’un étranger voit ce qui est écrit et non ce que l’auteur pense avoir écrit. Là est toute la différence.

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

Publié dans Révision | 5 commentaires