Pouvoir lire  / Savoir lire

Savez-vous lire?

Savez-vous écrire?

      Tout étudiant qui vient de s’inscrire à l’université serait assurément vexé de se faire demander s’il sait lire ou encore s’il sait écrire. S’il est rendu aussi loin dans ses études, c’est qu’il a déjà acquis ces deux compétences. Du moins le croit-il.

Il ne viendrait pas plus à l’idée d’un professeur d’université de penser que ses étudiants ne savent pas lire ou ne savent pas écrire. Il considère que ces compétences sont déjà acquises sinon ils ne seraient pas inscrits à son cours. Du moins le croit-il, lui aussi.

Autrement dit, la question ne devrait pas se poser. Pourtant…

Pourtant je me la suis déjà posée et me la pose encore, à l’occasion.

Ne vous est-il jamais arrivé de lire un texte et de vous demander ce que l’auteur pouvait bien vouloir dire?… Moi, si.

  • En tant que professeur de traduction, cela m’est arrivé plus d’une fois. En voici d’ailleurs un exemple :

Récemment mon fils Michael m’a inquiété avec ses commentaires d’être pour que les livres se déclinent, même les bibliothécaires. Les livres deviennent, par les lecteurs, des pages cornées, gâchés par souligner les marques et salis avec les restes de beurre de cacahouète et de gelée. Certains bibliothécaires sans tache de silicone de base de données, lire en utilisant des tubes cathodiques. Cela m’ébranle parce que j’aime les livres, en particulier les vieux livres.

Si je ne comprenais pas ce texte, ce n’était pas parce que je ne savais pas lire. Ça, j’en étais sûr.

  • En dehors de mes activités professionnelles, cela m’est aussi arrivé à l’occasion. La première fois, c’est quand j’ai voulu lire Le Tiers-Instruit, de Michel Serres (Éditions François Bourin, Paris, 1991), ouvrage que m’avait fortement recommandé un bon ami à moi. J’en ai abandonné la lecture à la page 90. Je n’en pouvais tout simplement plus de lire et de ne rien piger. Voici d’ailleurs la phrase qui m’a donné le coup de grâce :

Le monde procède bien des deux personnes, voilà la création objective et la rédemption ou recréation par le rachat, mais comme l’esprit en procède aussi bien, il vient que le monde réel est la troisième personne, comme on a vu, ou l’esprit lui-même ou que l’esprit est le monde même ou le tout de l’objectif, ce pour quoi ce dernier peut être connu, enfin qu’ensemble ils sont le temps, choses belles que non seulement je voulais démontrer, mais qui naissent en même temps que la démonstration.

 Je n’y ai alors rien compris et n’y comprends toujours rien. Mon premier réflexe a été de me dire que l’auteur ne savait pas écrire. Puis je me suis ravisé. Cela était tout simplement impensable. Celui qui a rédigé ce texte est un académicien, et un académicien ne peut pas ne pas savoir écrire. Ce ne pouvait donc être que moi qui ne savais pas lire. Mais cela aussi était impensable, à mes yeux du moins. Pas avec les diplômes que j’avais! Je n’avais donc d’autre choix que de tourner la page et de retourner le livre à qui me l’avait prêté.

Puis, tout récemment, je tombe par hasard sur cette phrase :

Je suis responsable de ce que je dis, et non de ce que tu comprends. 

Ce qui se voulait une boutade fut plus que cela pour moi. Cette phrase a ravivé le pénible souvenir de mon incapacité à lire Le Tiers-Instruit. J’entendais Michel Serres me souffler à l’oreille :

Je suis responsable de ce que j’écris, et non de ce que tu comprends

Ce qui, d’après moi, revenait à dire :

Moi, je sais écrire; toi, va apprendre à lire.

Soit. Mais comment apprend-on à lire? Comment acquiert-on cette habileté qui est censée être maîtrisée à la fin du primaire, mais qui, paraît-il, ne le serait pas toujours? Je serais curieux d’en discuter avec des enseignant(e)s du secondaire. Ce sera pour plus tard.

Pourquoi ne puis-je pas comprendre tout ce que je lis? Suis-je vraiment le seul à avoir de la difficulté à lire, par exemple, Le Tiers-Instruit? Qu’ont donc — que je n’ai pas — tous ceux pour qui ce texte a un sens?…

J’aimerais bien que l’un d’entre eux m’explique ne serait-ce que la phrase qui m’a asséné le coup de grâce. Est-ce parce qu’il s’agit d’une phrase dite complexe? J’en doute. Il est vrai qu’elle fait 86 mots et contient plusieurs verbes, mais comprendre des phrases complexes n’est pas mon talon d’Achille. À preuve, j’ai déjà lu Du côté de chez Swann, de Marcel Proust. J’y ai même pris un certain plaisir. Je ne me suis toutefois pas complu dans la luxure : je n’ai lu que le premier des 7 tomes de son roman intitulé À la recherche du temps perdu.

Pouvoir lire  Savoir lire

Est-il possible de pouvoir lire sans savoir lire?… Voilà une question pour le moins déroutante. Pour y répondre, il faudrait s’entendre sur le sens à donner au verbe lire.

Le dictionnaire nous apprend que c’est un verbe polysémique, i.e. qui peut avoir plusieurs sens. Celui qu’il a dépend donc du contexte dans lequel il est utilisé. En voici deux emplois qui ont retenu tout particulièrement mon attention.

  • « Apprendre à lire à un enfant »

Quand on apprend à lire à un enfant de 6 ans, qu’attend-on de lui?… Pour le savoir, rien de mieux que de fouiller dans sa boîte à souvenirs.

Le premier mot que mon aînée a appris à lire, c’est igloo. Difficile à croire, mais vrai. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne l’ai jamais oublié. Elle, probablement que oui. J’ignore pourquoi on avait choisi ce mot. ?… À l’époque, elle ne connaissait rien à la culture inuite et encore moins à l’inuktitut!

L’objectif était en fait tout autre. On voulait lui apprendre à reconnaître cette suite de lettres et à la prononcer correctement. Ma fille pouvait donc, en voyant ces 5 lettres réunies dans cet ordre, dire à voix haute le mot ainsi formé. Il me semble qu’on aurait pu commencer par un autre mot que igloo. Image, par exemple, aurait mieux fait l’affaire. Ses trois syllabes se rencontrent dans beaucoup plus de mots français que le oo de igloo qui, lui, appartient presque exclusivement à des mots d’origine anglaise. Mais ça, c’est une autre histoire.

Bien d’autres mots se sont par la suite rajoutés, car on voulait élargir le répertoire de lettres et de groupes de lettres que ma fille saurait reconnaître et prononcer correctement. Il y a eu, entre autres, le mot vache qui lui a appris à prononcer correctement la suite ch, que l’on retrouve, par exemple, dans bouche, chemise, cheval. Elle a certainement été surprise de voir écrits des mots qu’elle utilisait déjà depuis un certain temps. Mais l’histoire ne le dit pas.  

Elle a ainsi, à l’aide de différents mots, appris à prononcer toutes les lettres et leurs différentes combinaisons. Du moins lui laissait-on entendre. Cette connaissance lui permettait alors de lire sans problème des mots dont elle ignorait jusqu’alors l’existence, et aussi le sens. Ce n’est que plus tard qu’elle réalisera que le ch ne se prononce pas toujours comme dans vache; qu’en français rien n’est jamais aussi simple qu’on veut bien nous le faire accroire. Mais cela, elle l’ignorait alors.

On n’aurait pas pu apprendre à ma fille de 6 ans à prononcer le ch en prenant comme modèle chiromancie. Cela aurait été contre-productif (ou contreproductif, si vous êtes un accro de la nouvelle orthographe), car ce ch ne se prononce pas comme il se prononce généralement, i.e. comme dans vache ou comme dans chirurgie. Soit dit en passant, chirurgie et chiromancie sont tous deux formés d’un même élément : Chir(o) qui vient du grec kheir et qui signifie « main ». Pourquoi la prononciation de ce même élément de formation diffère-t-elle dans ces deux mots?… Mystère et boule de gomme. Ma fille a dû, plus tard, mémoriser — encore et toujours mémoriser — la prononciation particulière de chiromancie. Ce n’est d’ailleurs pas le seul mot où la présence d’un ch pose problème. Il y en a bien d’autres (1).

Son enseignante a donc utilisé le mot vache. Ce faisant, elle (ou le ministère de l’Éducation) voulait que ma fille prenne l’habitude de se dire : si telle suite de lettres se prononce de telle façon dans tel mot, elle se prononcera de la même façon dans tel autre mot. C’est ainsi qu’elle a appris à lire. À lire une foule de mots inconnus. On voulait, semble-t-il, qu’elle fasse appel à sa logique. Comme si la langue et la logique allaient de pair! Ce qu’on voulait qu’elle fasse, c’était de stocker dans sa mémoire la façon correcte de prononcer les lettres, isolées ou associées à d’autres, quel que soit le mot où elles se trouvent. C’est ce que d’aucuns ont baptisé processus d’encodage mnésique; que d’autres, moins réservés, plus pragmatiques, qualifieraient plutôt de bourrage de crâne.

Je me rappelle même avoir demandé à ma jeune fille de lire un paragraphe dans le journal La Presse, question de constater ses progrès en lecture. Ô surprise! Elle pouvait le lire. Elle n’y comprenait rien, j’en suis sûr, car l’article parlait de politique internationale. Mais elle était capable de prononcer correctement les lettres ou groupes de lettres, i.e les mots, qu’elle y voyait. Elle avait donc bel et bien appris à lire! À ma grande satisfaction, cela va sans dire.

Vous l’ignorez, mais je peux, moi aussi, à l’âge que j’ai, en faire tout autant. En effet, je peux lire un texte écrit en allemand ou encore en grec, et n’y rien comprendre. C’est que j’ai, dans une autre vie, appris les rudiments de ces langues, appris à prononcer les lettres et groupes de lettres auxquels elles font appel. Pour ma fille de 6 ans alors, comme pour moi aujourd’hui, lire peut, dans certaines circonstances, ne signifier que « reconnaître les signes graphiques d’une langue et former, mentalement ou à voix haute, les sons que ces signes ou leurs combinaisons représentent. »

  • « Lire dans le texte »

Il en est tout autrement si quelqu’un me dit : « Je peux lire Goethe dans le texte. »

Dans ce cas-là, lire a un tout autre sens. Il signifie comprendre, donner un sens… aux lettres, prises individuellement ou formant des mots, et à l’ensemble des mots qui forme un texte. (2)

 C’est exactement ce que je ne suis pas arrivé à faire avec Le Tiers-Instruit. Et ce, même si ce texte est écrit en français et qu’aucun des mots utilisés par l’auteur n’a de secret pour moi.

Lire, dans ce contexte, dépasse le simple processus d’encodage mnésique dont il a été question précédemment. Il s’agit en fait, selon les experts, d’une « activité mentale multidimensionnelle dont le but est la construction d’une représentation sémantique de ce qui est écrit ». En termes simples, cela veut dire que le lecteur doit, à partir des informations contenues dans le texte et de ses propres connaissances — qui ressortissent, entre autres, à la lexicographie, à la syntaxe, à la ponctuation — en arriver à construire une représentation mentale identique ou très semblable à celle qu’avait à l’esprit l’auteur du texte. Alors seulement pourra-t-il prétendre comprendre le texte qu’il lit.

C’est ce que nous dit, à sa façon, Umberto Eco, en quatrième de couverture de son ouvrage Lector in fabula, Le rôle du lecteur.

Lire n’est pas un acte neutre : il se noue entre le lecteur et le texte une série de relations complexes, de stratégies singulières qui, le plus souvent, modifient sensiblement la nature même de l’écrit originaire. Lector in fabula se veut ainsi le répertoire des diverses modalités de la lecture et une exploration raisonnée de l’art d’écrire. Pour comprendre le rôle du lecteur, mais aussi celui de l’auteur.

Facile à dire, mais comment fait-on pour apprendre à lire dans le texte, que ce dernier soit écrit dans une langue étrangère ou dans sa langue maternelle? C’est là tout le problème de la « compréhension en lecture ».

Ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que la lecture fait intervenir 3 « actants », ou intervenants : l’auteur, le texte et le lecteur.

Le texte est, selon Umberto Eco, une machine paresseuse qui exige du lecteur un travail coopératif acharné pour remplir les espaces de non-dit et de déjà-dit, laissés en blanc par l’auteur. Le texte représente donc pour lui une « machine présuppositionnelle ».

Le lecteur ne peut pas être passif. Il doit pouvoir, consciemment ou pas, dégager du texte ce que l’auteur ne dit pas formellement, mais qu’il présuppose connu de son lecteur. Et ce, quelle que soit la nature du texte. Ce qui revient à dire que le texte laisse toujours une partie de son contenu à l’état virtuel en attendant, grâce au travail coopératif de son lecteur, son actualisation définitive.

Prenons comme exemple la phrase suivante, tirée de l’actualité :

Les dirigeants des deux provinces les plus durement touchées par la pandémie de COVID-19 se réunissent mercredi à Mississauga pour discuter de la reprise économique et de la réponse sanitaire.

  • Il n’est pas dit comment s’appellent ces deux dirigeants.
  • Il n’est pas dit dans quel pays se trouvent ces deux provinces.
  • Il n’est pas dit de quelles provinces il s’agit.
  • Il n’est pas dit ce que représente l’acronyme COVID-19.
  • Il n’est pas dit où se trouve Mississauga. Dans l’une des deux provinces ou en territoire neutre?

Bien des choses sont de fait passées sous silence. Pourtant, cette phrase est parfaitement intelligible à tout lecteur canadien francophone. Elle l’est parce que ce dernier sait combler les vides que le journaliste a volontairement laissés. En effet, pourquoi aurait-il fourni à son lecteur ce que ce dernier sait déjà?… Il est allé droit au but, sans fournir des détails superflus. C’est ce que j’appellerais de l’économie par l’évidence. Pour un Européen, il en serait bien autrement. Cette phrase risque fort d’être incompréhensible, car il ne peut combler les vides. Ce qui n’en fait pas pour autant une phrase mal écrite.

La lisibilité d’un texte dépend donc de deux facteurs : la part de non-dit et de déjà-dit que l’auteur du texte n’a pas senti le besoin d’expliciter ET la capacité du lecteur à combler ces vides. Un texte peut donc être difficile à lire parce que son auteur a présupposé chez son lecteur plus de connaissances ou de compétences qu’il en a, ou, si l’on regarde par l’autre bout de la lorgnette, parce que le lecteur a moins de connaissances ou de compétences que l’auteur du texte l’a présupposé.

Savoir lire dans le texte signifie donc accéder au message que l’auteur veut communiquer au lecteur. Soit. Mais comment ce dernier doit-il s’y prendre pour y arriver? Comment accéder au fond, i.e. à l’idée, au message? La façon dont cette idée est transposée à l’écrit, i.e. la forme, y est-elle pour beaucoup? Autrement dit, peut-on accéder au fond sans passer par la forme? Tous ceux à qui je pose la question répondent, après réflexion, que cela est impensable. Tout comme est impensable l’idée qu’ils ne sachent pas lire. Et pourtant…

Fond  vs  Forme

Pour m’assurer que le lien, que tous jugent essentiel, entre le fond et la forme est plus qu’un concept bêtement mémorisé; que c’est un concept qu’ils ont intégré dans leur façon de faire, j’ai, voilà quelques années, concocté le petit exercice, en apparence anodin mais fort révélateur, que voici.

Pierre          aime           Marie

Après avoir écrit ces trois mots au tableau, je demande aux étudiants si Marie aime Pierre. Ils sont unanimes à me répondre que non. Je leur fais part de mon étonnement. Car si la question m’était posée, je ne serais pas aussi catégorique. Selon moi, il est toujours possible que Marie aime Pierre… Tous me regardent alors avec de grands yeux interrogateurs. Je justifie mon point de vue en pointant successivement les mots Marie, aime et Pierre. Ils répliquent en chœur que ce n’est pas ce que j’ai écrit. Ah bon!…

— Qu’est-ce qui vous fait dire que j’ai tort?

Un moment de silence s’ensuit inévitablement. C’est le genre de question que les étudiants ne sont pas habitués de se faire poser. La langue n’a toujours été pour eux qu’un simple outil de travail, jamais un objet de réflexion.

Il s’en trouve quand même quelques-uns pour briser le silence et me dire, avec un sourire en coin, que le sujet du verbe est Pierre et non Marie. Autrement dit, que j’ai tort. Il n’y a rien de plus jouissif, je peux vous l’assurer, que de prendre son professeur en défaut!

— Pourquoi dites-vous que c’est Pierre qui est le sujet du verbe?

— Parce que Pierre est placé devant le verbe, me répond-on d’un ton assuré.

Je pourrais leur demander de justifier cette affirmation. Mais ce serait peine perdue. Je suis prêt à parier qu’ils n’en savent rien. Aurait-on le leur apprendre? Peut-être. Mais on ne l’a pas fait. Aurait-on seulement pu le leur expliquer? Ça, c’est une autre histoire.

Ouvrons ici une parenthèse.

Tous savent, depuis belle lurette, que le sujet se place devant le verbe. La question ne se pose donc pas, même si je la leur pose. La raison pour laquelle elle ne se pose pas, c’est qu’on leur a dit qu’il doit en être ainsi. Jamais on ne leur a expliqué le pourquoi de la chose. L’apprentissage de la langue, dans tous ses aspects, tient trop souvent du réflexe de Pavlov, ce réflexe dit « conditionné ». (Voir La langue et Pavlov)

On apprend aux élèves comment dire, comment écrire, bref comment faire, sans prendre la peine de leur expliquer pourquoi. Comme si cela était inutile! L’enseignant est satisfait si ses élèves lui démontrent qu’ils ont bien assimilé la matière, assimiler voulant dire ici mémoriser les faits de langue (grammaticaux, syntaxiques, orthographiques, etc.) qui constituent le « bon parler » ou ce qu’on a décidé que serait le « bon parler ». Et s’ils peuvent régurgiter, sur demande, tout ce qu’on les a forcés à mémoriser, leur succès est assuré. Et l’enseignant a le sentiment du devoir accompli. N’est-ce pas ce qu’on attend de l’un et de l’autre? Alors… il n’y a rien à redire! En apparence, du moins.

Quand l’étudiant répond : « Parce que c’est Pierre qui est devant le verbe. », il n’a  pas tort. Il fait référence, sans pouvoir la nommer, à ce que la grammaire appelle la « structure canonique de la phrase ». On lui a appris que le verbe (V) est l’élément central de la phrase; que l’action décrite par le verbe est effectuée par le sujet (S) qui est généralement placé avant le verbe; et que ce sur quoi porte l’action du verbe, ou complément d’objet (O), se place généralement après le verbe. D’où l’ordre canonique :  Sujet – Verbe – Objet, ou SVO (3). C’est ce que fait tout élève quand il écrit une phrase, sans même réfléchir. Il a été conditionné à le faire.

Quand on dit que le sujet se place devant le verbe, on parle, vous l’aurez compris, de la phrase française. Il se peut que, dans d’autres langues, la phrase ne soit pas soumise aussi rigoureusement à cet ordre canonique. Mais, en français, cette contrainte s’est, pour ainsi dire, imposée par la force des choses. Soit. Mais de quelle force parle-t-on?… Les étudiants n’en ont jamais entendu parler. Et les professeurs l’ignorent peut-être eux-mêmes. Ils leur ont appris ce qu’ils devaient faire — comme eux-mêmes l’avaient appris —, mais pas pourquoi ils devaient le faire.

L’ordre canonique SVO trouve en fait sa justification dans la disparition des désinences casuelles que le français avait initialement empruntées au latin. Je m’explique.

 Le latin recourt à des terminaisons, ou désinences, qui diffèrent selon la fonction des mots dans la phrase. Il reconnaît, outre le vocatif, les 5 fonctions plus courantes, ou cas, que voici : nominatif (sujet), génitif (complément du nom), datif (complément d’objet indirect, d’attribution), ablatif (complément d’objet indirect, d’origine ou d’agent) et accusatif (complément d’objet direct). Voilà pourquoi on parle de désinences casuelles. Soit dit en passant, ces désinences varient aussi selon que les noms sont au singulier ou au pluriel. Mais passons.

Prenons comme exemple les trois mots suivants : Mariam   amat   Petrus. Pour quiconque connaît un tant soit peu le latin, ces mots ne peuvent signifier qu’une chose : Pierre aime Marie. S’il en est ainsi, c’est que la terminaison -us dans Petrus est celle du nominatif; c’est donc lui le sujet du verbe. La terminaison -am dans Mariam est celle de l’accusatif. Mariam est donc la personne sur qui l’action du verbe porte, i.e. le complément d’objet direct. On pourrait aller jusqu’à dire que, peu importe l’ordre de ces trois mots (amat Mariam Petrus / Mariam Petrus amat / Petrus amat Mariam), le sens sera toujours le même. La désinence des deux noms les trahit, pour ainsi dire. Leur désinence respective informe le lecteur de leur fonction dans une phrase.

À ses débuts, le français, s’inspirant du latin, fait lui aussi appel aux cas. Il finit toutefois par s’en lasser. Progressivement. Au Moyen Âge, il n’en reste plus que deux : le cas sujet et le cas régime; au xive siècle, plus qu’un seul, nous dit Grevisse.

Pour pallier (ou pallier à)  la perte d’informations que les désinences casuelles empruntées au latin fournissaient au lecteur, le français a dû faire preuve d’imagination. Il lui a fallu indiquer autrement la fonction des mots dans la phrase. Il a alors été convenu que la place qu’occupent les mots pourrait jouer ce rôle : le sujet serait placé avant le verbe; le complément d’objet, après le verbe. D’où la structure classique : sujet – verbe – complément. Mais cela ne réglait pas complètement le problème. Que faire des différents compléments (datif, ablatif)? Comment les distinguer s’ils n’ont plus leur désinence respective? Le français jette alors son dévolu sur les prépositions. À celles qu’utilisait déjà le latin, il en ajoute d’autres. C’est ce que nous dit Maurice Grevisse d’une façon on ne peut plus claire :

Au fur et à mesure que se consumait la ruine de la déclinaison nominale, la langue développa l’emploi des prépositions, auxquelles fut dévolu le rôle d’indiquer les rapports syntaxiques que marquaient jusque-là les désinences casuelles.  (Le Bon Usage, 11e éd., 1980, # 2242)

Fermons la parenthèse.

Étant donné que tous sont unanimes à dire que c’est Pierre qui aime Marie et non l’inverse — Pierre est devant le verbe; c’est la place généralement réservée au sujet —, je ne vois pas la nécessité d’insister. Je leur demande plutôt :

— Et ce que vous dites s’appliquerait ici, j’imagine?

Un autre moment de silence. Comme s’ils se disaient intérieurement : « Ça saute aux yeux. Non? »

J’enchaîne alors en leur disant que moi, je n’en suis pas convaincu. Ce dont je suis convaincu, par contre, c’est que ce n’est pas ce que j’ai écrit.

À voir leur physionomie, je parie qu’ils n’en croient pas leurs oreilles. J’ose leur dire, de façon détournée, qu’ils ne savent pas lire… Quelle outrecuidance de ma part!, doivent-ils se dire.

Je répète avec plus d’insistance :

— Ce n’est vraiment pas ce que j’ai écrit. Je vous prie de me croire.

Le silence se fait plus lourd. Puis… parfois… une voix se fait entendre :

— Il n’y a pas de point final!

Je félicite alors cet étudiant de sa perspicacité. Il montre à tous qu’il sait lire. Et moi, je me dis intérieurement : « Vive la maïeutique! Elle fait parfois des miracles. »

Cet étudiant vient de comprendre que j’ai écrit non pas une phrase, mais bien trois mots distincts, dont l’ordre pourrait, par le plus curieux des hasards, former une phrase. J’ai d’ailleurs délibérément espacé les trois mots, pour ne pas les induire en erreur, pour ne pas leur donner l’impression que c’est une phrase. Mais ils n’y voient généralement que du feu. Tout à coup, tous ou presque constatent qu’ils se sont fourvoyés. Ils ont vu une phrase là où il n’y en avait pas. Ils ont lu ce que je n’avais pas écrit. Autrement dit, ils n’ont pas su lire correctement.

Je pourrais, à mon tour, leur dire :

Je suis responsable de ce que j’écris, mais pas de ce que vous comprenez.

Je voulais, par ce simple exercice, leur démontrer que la compréhension d’un groupe de mots, si court soit-il, exige de son lecteur une attention toute particulière. Et qu’il doit en être obligatoirement de même quand il s’agit d’un groupe de phrases (i.e. un paragraphe) et, à plus forte raison, quand il s’agit d’un groupe de paragraphes (i.e. un texte).

J’avais supposé que mes étudiants comprendraient ce que j’avais écrit. Mais, la plupart n’y sont pas parvenus. Ce qui était clair pour moi ne l’était pas pour eux. Pour comprendre, il leur aurait fallu combler les vides que j’y avais laissés. Pour parler comme Umberto Eco, ce que j’ai écrit est bel et bien une « machine présuppositionnelle » et sa compréhension ne se fait pas sans effort. Et cela est encore plus vrai en traduction.

La lecture en traduction

En traduction, une difficulté s’ajoute : l’anglais ne voit pas la réalité avec les mêmes yeux que le français. Le traducteur doit non seulement comprendre (savoir lire) le texte de départ, qui n’est pas écrit dans sa langue maternelle, mais aussi bien faire comprendre le message lu (savoir écrire). (Pour en savoir plus, cliquez sur Stylistique comparée, sous la rubrique Catégories, dans la colonne de droite.)

Voici un court paragraphe qui a le don de faire froncer les sourcils au traducteur en formation (et parfois à celui qui est en exercice) :

Semantics and Baloney

This is about the meaning of words. It is language through which we transfer knowledge and experience. For this reason semantics, the connection between words and their meanings is crucial. The semantic device is the coin of the exchange, and this coin has two faces.

 Il y a fort à parier que le traducteur se demandera ce que l’auteur peut bien vouloir dire. Ces 4 phrases semblent lui dire rien d’autre que :

Il s’agit de la signification des mots. C’est le langage par lequel nous transférons les connaissances et l’expérience. C’est pourquoi la sémantique, le lien entre les mots et leur signification, est cruciale. Le dispositif sémantique est la pièce de monnaie de l’échange, et cette pièce a deux faces.

Comme il n’y comprend rien, il en conclut que l’auteur ne sait pas écrire. Ce qui est certes possible, mais pas nécessairement vrai.

Si le traducteur n’y comprend rien, c’est qu’il n’arrive pas à voir le fil conducteur qui relie ces phrases. Et ce n’est pas obligatoirement parce que l’auteur ne sait pas écrire. Ce pourrait aussi bien être parce que le traducteur ne sait pas lire. Umberto Eco pourrait lui dire qu’il n’a pas su voir la part de non-dit ou de déjà-dit que l’auteur du texte n’a pas senti le besoin d’expliciter.

S le traducteur avait pu le faire, il aurait compris ce que l’auteur voulait lui dire :

Parlons donc du sens des mots. Vu que ce sont eux qui nous permettent de dire tout ce que l’on veut, la relation entre les mots et leurs sens (ou sémantique) joue un rôle primordial en communication. Mais ces mots peuvent être utilisés aussi bien à bon qu’à mauvais escient*.

* Idée véhiculée par les deux éléments du titre de l’article : Semantics and Baloney. 

N’allez pas croire que j’ai peiné pour trouver cet exemple. Il y en a beaucoup plus qu’on pourrait le croire. En voici un autre.

Fahrenheit Gabriel Daniel (1686-1736)

Early in life Fahrenheit emigrated to Amsterdam for a business education. By profession he was a manufacturer of meteorological instruments. Obviously one of the chief devices that can be used for studying climate is a thermometer. The thermometers of the seventeenth century, however, such as the gas thermometer of Galileo or of Amontons, were insufficiently exact for the purpose.

Le traducteur en formation ou en exercice n’hésitera peut-être pas, encore ici, à dire que l’auteur ne sait pas écrire. Car il ne voit pas ce que l’auteur peut bien vouloir dire. Ces 4 phrases semblent, encore ici, ne rien dire d’autre que :

Tôt dans sa vie, Fahrenheit a émigré à Amsterdam pour suivre une formation commerciale. Il était fabricant d’instruments météorologiques de par sa profession. De toute évidence, l’un des principaux appareils pouvant être utilisés pour l’étude du climat est un thermomètre. Mais les thermomètres du XVIIe siècle, comme le thermomètre à gaz de Galilée ou d’Amontons, n’étaient pas assez précis pour cela.

S’il avait su lire, i.e. combler les vides laissés par l’auteur, il aurait sans doute compris que :

Jeune adulte, Fahrenheit se rend à Amsterdam pour y poursuivre des études en commerce. Mais il deviendra fabricant d’instruments météorologiques. Notamment d’un thermomètre — instrument couramment utilisé dans ce domaine –, car ceux qui sont en usage au XVIIe siècle, p. ex. celui de Galilée ou d’Amontons, n’ont pas la précision voulue.

Il est toujours plus facile de mettre la faute sur le dos du voisin; de dire que l’auteur ne sait pas écrire. Alors que la réalité est souvent tout autre : c’est le destinataire du  texte qui ne sait pas lire

Voilà une idée qui, sans être farfelue, ne lui a jamais traversé l’esprit. Pourquoi le traducteur n’a-t-il jamais vu le problème sous cet angle?… Parce qu’il est convaincu qu’il sait lire. Et que s’il n’arrive pas à saisir le message, c’est que le texte est mal écrit. Mais rien ne dit qu’il n’existe pas, quelque part, un traducteur qui, lui, saisirait le message; un traducteur pour qui ces paragraphes seraient bien écrits. Qui alors est à blâmer? L’auteur ou le lecteur?

L’auteur d’un texte n’a aucune idée de l’étendue des compétences de chacun de ses lecteurs. Il peut avoir laissé des vides que le lecteur/traducteur est incapable de combler. Ce qui n’en fait pas pour autant un texte mal écrit. Son texte peut être difficile à lire pour certains, mais pas pour d’autres.

Bref, un texte que l’on dit mal écrit ne l’est pas nécessairement. Il peut tout simplement dépasser les capacités ou compétences présupposées chez celui qui le lit. Ce dernier n’arrive tout simplement pas à combler les vides que l’auteur y a laissés.

Je ne dis pas qu’il n’y a que des lecteurs qui ne savent pas lire. Que non! Des textes mal écrits, ça existe. Mais peut-être moins qu’on le prétend.  À la condition toutefois de savoir lire.

Maurice Rouleau

(1)   Un c suivi d’un h ne se prononce pas toujours comme dans vache [vaʃ], même si c’est ce qu’on nous a laissé croire au primaire.

  • Il arrive qu’il se prononce comme si c’était un k (ex. archange, chaos, chœur, écho, orchestre). Et cela, même quand deux mots ont la même étymologie (rappelez-vous chiromancie [kiʀɔmɑ̃si] ou chiropratique[kiʀɔpʀatik]] et chirurgie [ʃiʀyʀʒi] sans oublier psychiatre [psikjatʀ] et psychisme [psiʃism]); ou encore quand deux mots, par ailleurs synonymes, possèdent un élément de formation différent mais ayant le même sens (ex. chimiorécepteur [ʃimjoʀesɛptœʀ] et chémorécepteur [kemoʀesɛptœʀ]).
  • Il arrive même que le ch soit muet. Par exemple dans yacht [’jɔt] ou encore dans almanach [almana] mais pas dans varech [vaʀɛk].

La prononciation des mots que je viens de citer en exemple ne vous cause, j’en suis certain, aucun problème. S’il en est ainsi, c’est que vous en avez mémorisé leur prononciation. Force vous est de reconnaître que votre prononciation n’est pas raisonnée, mais bel et bien « conditionnée ». On a fait de vous, comme de moi, un bon chien de Pavlov.

Si vous aviez à prononcer un mot qui vous est inconnu et qui contient un ch, que feriez-vous? Vous chercheriez sans doute dans votre mémoire un mot dont la graphie est apparentée, vous disant que sa prononciation doit aussi l’être.

Si, par exemple, vous deviez prononcer correctement, i.e. comme le prescrit Le Petit Robert, le mot achalasie qui vous serait inconnu, n’y verriez-vous pas une similitude avec achalandage? Dans le cas de achène, une certaine parenté avec chêne? Dans celui de cétérach, un lien avec almanach? Dans le cas de polychètes, avec tu achètes? Vous n’auriez pas tort d’agir ainsi, car c’est bel et bien de cette façon qu’on nous a appris à lire. Ce qu’on a oublié de nous dire, c’est que cela est loin d’être une règle absolue.

Si ma fille a pu, la première fois qu’elle les a vus, lire les mots tache, cache, hache, bernache, attache, biche, anche, planche, c’est qu’elle y voyait l’empreinte du mot « vache ». Si vous en avez fait autant avec les mots que je viens de vous proposer, je suis dans l’obligation de vous dire que vous avez tout faux. Vous ne savez pas lire! Consolez-vous, vous n’êtes pas le seul.

Ce n’est pas tout. Il arrive parfois que le ch puisse se prononcer indifféremment, comme celui de vache ou celui de chaos. C’est du moins ce que nous dit Le Petit Robert à propos du mot fuchsia : [fyʃja; fyksja]. Ce que j’ignorais jusqu’à tout récemment. Ou encore qu’il peut se prononce différemment si on le retrouve à plus d’un endroit dans un même mot. Exemple : schnorchel [ʃnɔʀkɛl].

Et comme si cela ne suffisait pas, il arrive même qu’un mot que l’on dit être une altération d’un autre voit la prononciation de son ch changer totalement après l’opération. Le mot melchior, qui se prononce [mɛlkjɔʀ], est, nous dit Le Petit Robert, une « altération de maillechort » qui lui se prononce [majʃɔʀ]. Qui dit mieux?…

Après tout, il n’est peut-être pas si honteux de se faire dire qu’on ne sait pas lire. Car, pour bien lire, il faut avoir une mémoire d’éléphant, avoir mémorisé toutes les exceptions. Et les exceptions, ce n’est pas ce qui manque en français!

Au fait, comment prononcez-vous diachylon? Prononcez-vous le ch comme dans vache ou comme dans chaos?… Moi, je viens de constater que c’est un autre mot que je prononce mal! Du moins, si je me fie au Petit Robert.

Bref, ne pas savoir lire est moins rare qu’on pourrait le croire.

 (2) Le verbe lire ne s’utilise pas au sens de comprendre, donner un sens à… uniquement quand il s’agit de lettres, de mots. Voyez par vous-mêmes : Je lis la crainte dans tes yeux; Je lis ces données d’au moins deux façons; l’aruspice lisait l’avenir dans les entrailles des animaux; il est occupé à lire une partition; le médecin apprend à lire des échographies, etc.

(3)  Dans une phrase, on trouve aussi, à l’occasion, un ou des compléments circonstanciels (CC), qui eux sont facultatifs, i.e. qui ne sont pas essentiels à la phrase de base, et qui surtout n’ont pas de place fixe. Un CC peut se trouver au début, au milieu ou à la fin de la phrase. Ce qui schématiquement donne :

(CC) – Sujet – (CC) – Verbe – (CC) – Objet – (CC)

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COVID-19 : un virus ou une maladie?

 

Maîtrise du vocabulaire

COVID-19

 

Il faudrait vraiment vivre en ermite pour prétendre ne pas avoir encore entendu parler de coronavirus, d’épidémie, de pandémie et, plus récemment encore, de COVID-19. Nos dirigeants tiennent des points de presse presque tous les jours. La radio et la télévision suivent religieusement l’évolution de la situation et nous en informent à chaque bulletin de nouvelles. Sans oublier les nombreuses émissions spéciales qui lui sont consacrées. Et tout un chacun, face à une situation aussi alarmante, ne peut faire autrement que d’en parler lui-même.

Tout le monde en parle. Soit. Mais est-ce que tout le monde en parle correctement?… Je le souhaiterais, mais à écouter et à lire ce qu’on en dit, il m’arrive très souvent de froncer les sourcils. Au cours de la semaine dernière, cela m’est arrivé si souvent que j’ai décidé d’écrire ce billet.

Voici donc des phrases, lues ou entendues, qui ont choqué mon oreille.

1- « Le président français Emmanuel Macron a annoncé lundi […] l’interdiction des déplacements non essentiels en France pour freiner la propagation de la pandémie de coronavirus. » (Source

Sauriez-vous faire la différence entre épidémie, pandémie et endémie? Si vous ne le pouvez pas, il est fort possible que vous — et tous ceux qui recourent à ces termes — en fassiez un usage inapproprié. Bien involontairement, cela va sans dire.

La journaliste qui a rédigé cette phrase croit s’exprimer correctement. Tout le monde parle de pandémie! Alors… où est le problème? Peut-être dans le sens qu’elle lui attribue… Ou, si elle lui accorde le bon sens, dans les mots qui entourent pandémie. Autrement dit, est-il courant de parler de la propagation d’une pandémie? Est-il courant de parler d’une pandémie de coronavirus? Voyons voir.

La journaliste sait fort certainement que se propager se dit d’un feu, d’une nouvelle, de la lumière, du son, d’une maladie, etc. Là n’est donc pas le problème. La question est de savoir si l’on peut vraiment dire qu’une pandémie se propage.

Pressée de soumettre son article, la journaliste n’a fort probablement pas pris le temps de faire les vérifications nécessaires. L’aurait-elle eu que ses recherches l’auraient plus déroutée qu’éclairée, car les définitions qu’en donnent le Petit Robert et le Larousse en ligne ne sont pas tout à fait superposables.

Bien que tous deux reconnaissent qu’une pandémie est une épidémie (1), l’étendue de la zone touchée n’est pas aussi clairement et unanimement décrite. Dans l’un, on parle d’une « zone géographique très étendue »; dans l’autre, d’un « continent, voire le monde entier ».

De plus, selon le Petit Robert, ce qui différencie une pandémie d’une épidémie, c’est l’importance de la zone touchée. Dans le cas d’une pandémie, la zone est, nous l’avons déjà dit, « très étendue »; dans le cas d’une épidémie, il s’agit d’une zone « donnée ». Sans plus. Reste à savoir ce qui distingue une zone étendue d’une zone donnée!

Dans de telles circonstances, mieux vaut, me semble-t-il, se fier à ce qu’en dit l’Organisation mondiale de la santé (OMS), car c’est elle qui a décrété qu’il y avait péril en la demeure :

« On parle de pandémie en cas de propagation mondiale d’une nouvelle maladie. »

Voilà qui a le mérite d’être clair.

Alors parler de la propagation d’une pandémie, c’est vouloir dramatiser une situation qui l’est déjà suffisamment. On peut concevoir qu’une épidémie puisse se propager partout sur la planète, mais certes pas une pandémie, car ce terme ne s’utilise qu’en cas de propagation mondiale. Il y a dans cette façon de dire quelque chose de redondant. Mais son côté pléonastique n’est pas aussi apparent que dans « pandémie mondiale », que j’ai entendu récemment de la bouche d’un politicien. Clairement, ce dernier ne connaissait pas la différence entre épidémie et pandémie, sinon il se serait exprimé autrement. Du moins je l’espère.

Il n’y a pas que propagation qui me fait froncer les sourcils, il y a aussi coronavirus, utilisé comme complément de pandémie.

Peut-on parler, comme le fait la journaliste, d’une pandémie de coronavirus? Techniquement parlant, NON, car une pandémie, ou une épidémie, est, par définition même, un « accroissement considérable du nombre des cas (i.e. de personnes malades) » et non l’accroissement du nombre de virus. Ce qu’on est en droit d’attendre comme complément, c’est non pas le nom de l’agent responsable de la maladie, mais bien celui de la maladie elle-même. Ne parle-t-on pas de de la pandémie de grippe de 1918 (la grippe espagnole; de la pandémie de peste (la peste noire ou bubonique)? Ne parle-t-on pas aussi d’une épidémie de variole (causée par un poxvirus); d’une épidémie de gastro-entérite   (causée par un novovirus); d’une épidémie de sida (causée par le virus de l’immunodéficience humaine, ou VIH)?

Il n’est donc pas dans les habitudes langagières des spécialistes d’identifier une pandémie ou une épidémie par son agent causal. C’est pourtant ce qu’a fait la journaliste. On pourrait lui reprocher un tel abus de langage (2). Mais…

Mais accordons à la journaliste le bénéfice du doute. Disons qu’elle a tout simplement voulu faire une économie. Qu’elle a voulu dire, en seulement trois mots, « pandémie de [maladie infectieuse causée par un] coronavirus », ce qui a donné pandémie de coronavirus. Soit. Mais c’est une économie mal placée, car une telle formulation ne dit pas ce qu’elle devrait dire. Elle est source d’incompréhension et même de confusion, car le terme coronavirus n’est pas le nom d’un virus, mais celui d’un groupe de virus. Alors pandémie de coronavirus devient par le fait même un générique. Il peut désigner aussi bien l’épidémie de SRAS en 2003 (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) que celle de MERS, en 2012, moins connu dans mon coin de pays (Middle East Respiratory Syndrome ou Syndrome respiratoire du Moyen-Orient) ou encore la maladie infectieuse émergente qui bouleverse actuellement nos vies, chacune d’elles ayant été causée par un membre différent de la famille des coronavirus. Pour désigner la pandémie actuelle, et elle seule, il serait plus approprié de parler de « pandémie de maladie à coronavirus de 2019-2020 ». Ce que personne ne fait. Celui qui dit pandémie de coronavirus se dit fort probablement que le lecteur saura de quoi il parle. Par les temps qui courent, peut-être! Mais pour combien de temps encore?… Il faudra bien un jour — le plus tôt serait le mieux — lui trouver un nom qui la distingue des autres pandémies à coronavirus.

2- « Coronavirus et Pandémie de COVID-19 » (Source)

Si parler de pandémie de coronavirus n’est pas approprié, que penser alors de pandémie de COVID-19, que l’on entend de plus en plus? Serait-ce le terme qui l’identifierait en propre? Voyons voir.

Avant de pouvoir se prononcer sur l’acceptabilité de cette formulation, il faut savoir ce que signifie réellement COVID-19. Est-ce un virus ou une maladie? Si c’est le nom du virus, la formulation est aussi incorrecte que pandémie de coronavirus. Si c’est le nom de la maladie, il n’y a rien à redire. Malgré les apparences. Car, COVID-19 ne se laisse pas appréhender facilement. On peut difficilement appeler cela un mot, vous en conviendrez. C’est plutôt une suite de lettres et de chiffres, sans signification évidente. D’où la difficulté d’en saisir le sens.

Que désigne donc COVID-19 aux yeux de ceux-là mêmes qui l’ont créé?  

Ils n’ont pas créé cet assemblage de lettres et de chiffres pour le plaisir. Ils l’ont fait par besoin. Besoin de dire en moins de temps ou en moins de mots ce dont il est précisément question. Ce serait donc une abréviation. Comme le sont Dict., Ex., Mlle pour dictionnaire, exemple et mademoiselle. Sauf que tout mot ainsi abrégé (à l’écrit) se prononce (à l’oral) comme le mot entier. Ce qui n’est pas le cas de COVID-19. Ce dernier est composé d’éléments provenant de plus d’un mot (+ deux chiffres) et il a sa propre prononciation qui n’est pas celle de chacun des mots qui le composent. Peut-on alors vraiment parler d’abréviation?…  Il s’agit en fait d’un type particulier d’abréviation, que l’on appelle soit sigle (quand chacune des lettres qui le composent doit être prononcée,  ex. GPS, MP3), soit acronyme (quand elles se prononcent comme si c’était un mot, ex. OTAN, ASCII). Dans le cas qui nous intéresse, il s’agit clairement d’un acronyme, car on le prononce en deux syllabes, auxquelles on ajoute le nombre 19.

Ne devrait-on en lisant cet acronyme savoir ce que chacune de ses lettres remplace? Idéalement OUI. Mais tel n’est pas toujours le cas. Car, une fois que l’acronyme est bien ancré dans l’usage, sa nature même n’est souvent plus très bien perçue.

Qui, par exemple, à l’exception des spécialistes, saurait dire ce que désigne chacune des lettres des sigles ADN, GPS, IRM, MP3, URL, USB, LSD… (3), qui sont assez couramment utilisés? Ou celles des acronymes ASCII [aski], SRAS [sʀas], LED [lɛd], OTAN [[ɔtɑ̃] (4)? Sans parler des mots qui n’ont plus l’apparence de ce qu’ils sont en réalité. Je pense à laser, radar, paraben, sarin, pacs, aspartame, cedex, goulag, sonar(5)

C’est dire qu’on peut savoir de quoi l’on parle sans savoir ce que représente chacune des lettres du sigle ou de l’acronyme utilisé. Mais cela ne nous excuse pas pour autant d’en faire un mauvais usage.

Que représente donc les éléments de formation du nouvel acronyme COVID-19?

  • CO       est la première syllabe du mot COrona
  • VI         est la première syllabe du mot VIrus
  • D         est la première lettre du mot anglais Disease
  • 19        indique l’année d’apparition de ce virus : 2019.

Maintenant que l’on connaît les éléments de formation de cet acronyme, il est inexcusable de lui faire désigner autre chose qu’une maladie. Soit. Mais comment un francophone qui le voit pour la première fois peut-il le savoir?… Sait-il seulement que ce n’est pas un acronyme français, comme le sont SRAS ou SIDA (6), mais bien un acronyme anglais? Rappelez-vous, son D, bien « emmitouflé » à l’intérieur de cet acronyme, est l’abréviation de disease! De plus, en anglais, le mot disease se trouve toujours en fin de terme : altitude disease = mal des montagnes; Basedow’s disease = maladie de Basedow (ou de Basedow-Graves); Budd-Chiarry disease = syndrome de Budd-Chiarry; Lyme disease = maladie de Lyme, alors qu’en français le générique se trouve toujours au début : maladie de…, mal de…, syndrome de…, etc.

Comme l’acronyme commence par CO (corona) VI (virus), le francophone ne peut faire autrement que de penser qu’il désigne le virus et non la maladie. De plus, depuis que cet acronyme a fait son apparition, on le voit remplacer le mot coronavirus. Au lieu de parler de pandémie de coronavirus, on parle maintenant de pandémie de COVID-19. Il n’en faut pas plus pour qu’un francophone, qui en ignore son origine anglaise, se fasse piéger. Cette confusion n’est pas sans conséquence. Elle entraîne un problème de sexe. Ou, pour être plus grammaticalement correct, un problème de genre. On fait COVID-19 masculin quand on lui fait désigner le virus (7), mais féminin quand on lui fait désigner la maladie. Et ce, des deux côtés de l’Atlantique. Il n’y a là rien qui ne contrevienne à ce que nous apprend la grammaire (8). C’est certainement ce qui explique que l’on puisse lire ou entendre :

  • « Existe-t-il un traitement contre le COVID-19? »
  • « La COVID-19 encore présente dans les selles de patients pourtant jugés guéris »
  • « La COVID-19 est une maladie infectieuse de la famille des coronavirus. »!
  • « Nombre de personnes infectées par la COVID-19. »

Est-ce qu’on traite un virus ou une maladie?… Est-ce que c’est la maladie ou le virus que l’on retrouve dans les selles?… Est-ce que c’est  la famille des coronavirus qui est atteinte d’une maladie infectieuse?…  Est-ce qu’on est infecté par une maladie ou par un virus?… Vous en conviendrez, il y a, dans ces phrases, de quoi froncer les sourcils. De quoi se demander si l’on parle du virus ou de la maladie, et ce, malgré le genre que l’on donne à COVID-19. 

3- « Le président chinois Xi Jinping est arrivé mardi dans le centre de Wuhan, ville à l’épicentre du Covid-19 et totalement bouclée depuis fin janvier. » (Source

Que peut bien vouloir dire celui qui a rédigé cette phrase? En supposant que l’emploi du mot épicentre soit approprié, je me serais plutôt attendu à lire que l’épicentre de la pandémie a été localisé à Wuhan, et non que Wuhan est à l’épicentre de la pandémie.  Mais passons!

La lecture que j’en fais est la suivante : le président chinois s’est rendu à Wuhan, ville où est apparu le coronavirus, responsable de la (pandémie) de COVID-19. Mais est-ce vraiment ce que le journaliste a voulu dire? Oublions pour le moment le problème de genre (du au lieu de la) et celui de l’emploi d’une seule majuscule dans Covid-19 (au lieu de COVID-19). Attardons-nous plutôt sur le mot épicentre.

L’emploi de épicentre est-il justifié dans les circonstances?

Il faut reconnaître que, justifié ou non, on le rencontre très souvent, pour ne pas dire trop souvent. On nous le sert à toutes les sauces. Certaines plus indigestes que d’autres : épicentre du virus; un mini-épicentre; un épicentre de la lutte; épicentre de la pandémie (9).

Pourquoi avoir choisi le mot épicentre?… Parce qu’il s’agit d’une catastrophe?… Certains pourraient le penser. Il est vrai que le mot épicentre apparaît immanquablement dans l’actualité quand une catastrophe frappe une région du globe. Mais ce que ceux qui l’utilisent actuellement ignorent, c’est que 1- épicentre se dit d’un tremblement de terre et non d’une épidémie; 2-  épicentre désigne l’endroit à la surface du globe (le préfixe épi- veut dire « sur ») d’où partent apparemment les secousses sismiques (donc le foyer apparent; le foyer réel, situé en profondeur, est appelé hypocentre).

Dans le cas d’une épidémie, il ne peut pas être question de foyer apparent. Le foyer de propagation du virus est bel et bien réel. Et il est situé quelque part à la surface de la terre, et non en profondeur. Point besoin alors de le préciser. Autrement dit, l’emploi de épicentre dans le contexte d’une pandémie est tout à fait inapproprié (10). Un meilleur choix de mot serait sans doute foyer, qui, par définition, désigne :

  1. Fig. Point central, d’où provient qqch. ➙ centre. Le foyer de la révolte.

◆ (1575)  Méd. Siège principal d’une maladie; lésion. Foyer d’infection. Foyer tuberculeux.

▫ Lieu d’où se propage une maladie. Les îlots insalubres, foyers d’épidémie.

Bref, avant d’utiliser un terme appartenant à un domaine de spécialité avec lequel nous ne sommes pas familiers, il serait bon de s’assurer d’en connaître le sens. Et aussi les termes qui lui sont généralement associés (i.e. les cooccurrents). C’est la condition sine qua non pour que le message soit clair et net. Tout rédacteur, qu’il soit journaliste ou pas, doit s’assurer que les mots qu’il utilise sont à la hauteur de la mission qu’il leur confie. Dans le cas contraire, c’est la catastrophe assurée.

Maurice Rouleau

(1)    Pour définir le terme pandémie, le Petit Robert et le Larousse en ligne recourent au même hyperonyme, à savoir épidémie. On appelle hyperonyme le « Terme dont le sens inclut le sens d’un ou plusieurs autres termes, qui sont ses hyponymes. (Par exemple animal est l’hyperonyme de chien, chat, oiseau, etc.) » C’est dire que, dans le cas qui nous intéresse, toute pandémie est une épidémie, mais que toute épidémie n’est pas une pandémie.

(2)    Un abus de langage mène parfois à un dérapage en règle. J’en veux pour preuve la phrase suivante :

« Le virus du papillome humain (VPH) est une infection transmissible sexuellement qui se transmet le plus facilement lors des contacts sexuels. » (Source)

Limitons-nous au sujet grammatical de cette phrase, virus, et à son attribut, infection. Oublions le reste, qui souffre dangereusement de tautologie. Celui qui a écrit cette phrase devrait savoir qu’un virus n’est pas une maladie. Mais il l’ignore.

(3)     Voici la signification de chacune des lettres des sigles suivants (utilisés en français même s’ils ne sont pas tous français d’origine) :

  • ADN   Acide DésoxyriboNucléique (en anglais : DNA)
  • GPS    Global Positioning System
  • IRM    Imagerie par Résonance Magnétique (en anglais : NMR)
  • MP3   MPeg-1 audio layer 3, de Moving Picture Experts Group
  • URL    Uniform (ou Universal) Resource Locator
  • USB    Universal Serial Bus
  • LSD     Lysergsäurediethylamid (d’origine allemande)

(4)    Voici la signification de chacune des lettres des acronymes suivants (utilisés en français même s’ils ne sont pas tous français d’origine) :

  • ASCII  :  American Standard Code for Information Interchange
  • SRAS  :  Syndrome Respiratoire Aigu Sévère (en anglais : SARS)
  • LED (ou led)    :  Light Emitting Diode (1968)
  • OTANOrganisation du Traité de l’Atlantique Nord (en anglais : NATO)

(5)    Voici d’où viennent certains mots qu’on utilise en français même s’ils ne sont pas tous français d’origine et qu’on ne reconnaît plus pour ce qu’ils étaient au départ, i.e. des « abréviations », ou acronymes :

  • laser : (anglais)  Light Amplification by Stimulated Emission of Radiation
  • radar :  (anglais) Radio Detecting And Ranging
  • paraben :  (anglais) parahydroxybenzoate
  • sarin :  (allemand) Schrader, Ambros, Rüdiger et Van der Linde (noms des chimistes allemands qui l’ont synthétisé en 1938)
  • pacs :  (français) Pacte Civil de Solidarité
  • aspartame :  (anglais) ASPARTic acid phenylAnine Methyl Ester
  • goulag :  (russe) Glavnoïé OUpravlenié LAGereï
  • sonar :  (anglais) SOund NAvigation and Ranging

(6)    Même si le phénomène est rare, certains sigles ou acronymes ont été francisés. C’est le cas par exemple de ADN (Acide DésoxyriboNucléique), qui est la traduction de DNA (DeoxyriboNucleic Acid); de SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) qui est la traduction de SARS (Severe Acute Respiratory Syndrome); de SIDA (Syndrome d’ImmunoDéficience Acquise), qui est la traduction de AIDS (Acquired Immune Deficiency Syndrome). 

La méconnaissance de la langue d’origine d’un sigle ou d’un acronyme n’est pas étrangère au fait que son emploi pose parfois problème.

(7)    À lire les phrases ci-dessous, il n’est pas toujours facile de savoir si COVID-19 désigne un virus ou une maladie. Et ce, même si on le fait masculin.

  • Comme pour d’autres maladies respiratoires, le COVID-19 peut provoquer des symptômes bénins, notamment de la toux et de la fièvre.
  • Comment le COVID-19 se propage-t-il?
  • Existe-t-il un traitement contre le COVID-19?
  • Contre le Covid-19, le ministre de la santé recommande de ne pas prendre d’ibuprofène.
  • Le nouveau coronavirus de 2019 (COVID-19) originaire de Wuhan (Chine) provoque une infection respiratoire.
  • Le COVID-19 plus contagieux mais moins mortel que le SRAS.
  • Avec plus de 74 740 personnes contaminées depuis fin décembre, le nouveau coronavirus COVID-19 s’avère beaucoup plus contagieux que celui du SRAS.
  • Renseignez les employés sur les façons de prévenir la propagation du COVID-19.
  • La prise de médicaments anti-inflammatoires « pourrait être un facteur d’aggravation de l’infection » chez les personnes atteintes du Covid-19, a prévenu samedi 14 mars le ministre de la santé, Olivier Véran, sur son compte Twitter.
  • Par contre, le COVID-19 semble beaucoup plus contagieux que le coronavirus du SRAS,
  • Quelle est la différence entre le SRAS-CoV-2 et le Covid-19?
  • Au Pérou, des paysans ont tenté de brûler 200 chauves-souris, les rendant responsables de la transmission du Covid-19.

(8)   D’après Le Bon Usage (11e éd., 1980, art. 393), « Dans sa fonction sémantique, le genre du nom est, en principe une indication du sexe des êtres : c’est alors le genre naturel. »  On peut donc extrapoler ce principe et donner au sigle ou à l’acronyme le genre de ce que chacun d’eux représente.

Mais ce principe doit être appliqué en toute connaissance de cause. Autrement dit, on féminise le sigle ou l’acronyme si, et uniquement si, la « manifestation morbide » porte le nom de maladie. Si elle porte le nom de syndrome, il faut alors utiliser le masculin. Dans un tel cas, le risque de confondre la cause et l’effet est dangereusement élevé. Il faut dire le SRAS, car cet acronyme désigne le Syndrome Respiratoire Aigu Sévère. Mais il arrive, comme dans la phrase suivante, qu’on lui fasse désigner l’agent causal : « Le COVID-19 plus contagieux mais moins mortel que le SRAS »!

(9)    Voici des phrases où le terme épicentre est utilisé d’étrange façon :

  1.  Brescia, nouvel épicentre italien du virus, croule sous les malades;
  2.  L’Italie est désormais l’épicentre de la pandémie;
  3.  John’s funeral home a COVID-19 ‘mini-epicentre’ after more than 60 cases traced to   two wakes;
  4.  L’Europe, «épicentre» de la pandémie selon l’OMS;
  5.  Emmanuel Macron s’est rendu dans l’épicentre du virus;
  6.  L’État de New York est devenu l’épicentre de la pandémie de COVID-19 aux USA;
  7.  Le maire de… craint que sa ville devienne le prochain épicentre du coronavirus.
  8.  Bienvenue dans l’épicentre de la lutte contre la COVID-19 au Canada.

Si vous remplacez épicentre par foyer de propagation, les phrases deviennent tout à coup limpides. Sauf en 8, où, étrangement, on lui fait dire « principal laboratoire de recherche »!

Dans la phrase suivante , le journaliste est conscient du mauvais emploi du mot épicentre. C’est, dirons certains,  l’exception qui confirme la règle. Il nous signale son désaccord en mettant épicentre entre guillemets et en nous en fournissant l’explication :

« La ville de New York, elle, est devenue « l’épicentre » de la crise aux États-Unis, pour reprendre l’expression du maire Bill de Blasio. »

(10)   L’emploi inapproprié de épicentre  ne se limite pas au discours sur le pandémie de COVID-19.  Tout récemment, dans une émission portant sur l’obésité, le médecin journaliste qui anime ce documentaire nous dit : « Je me devais de me rendre aux États-Unis, pays qui est en quelque sorte l’épicentre du phénomène. »  Clairement, le terme épicentre cherche à s’introduire dans la langue générale. Avec un nouveau sens, que les dictionnaires courants lui reconnaîtront peut-être un jour. Qui sait?

 P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est assurément la solution idéale.

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Prononciation vs Orthographe (2)

 

 Est-ce une faute d’orthographe?

Est-ce la faute de l’orthographe?

(2)

 

Je poursuis donc mon étude sur l’écart ou, si vous préférez, la discordance que l’on observe souvent entre la prononciation d’un mot et son orthographe. N’allez pas croire que j’utilise l’adverbe souvent à la légère. Mon choix est justifié : Léon Warnant, phonéticien belge, a publié en 1996 un ouvrage de 238 pages intitulé Orthographe et prononciation. Les 12 000 mots qui ne se prononcent pas comme ils s’écrivent. Un tel nombre devrait convaincre, du moins je l’espère, le plus sceptique des sceptiques.

Dans un premier temps, je me suis penché sur sculteur et zingué. Cette fois-ci, je m’intéresse aux deux derniers noms dont il a été question dans le précédent billet, à savoir magnat et baîllon.

3- Magnat / Ma-gnat

À l’aune de mes habitudes langagières, prononcer magnat [magna], comme l’a fait le lecteur de nouvelles, c’est mal le prononcer. Moi, j’ai toujours dit ma-gnat [maɲa]. Serait-ce donc un autre mot que je prononce mal depuis ma tendre enfance?… Pour le savoir, je consulte mon Petit Robert 2017. Ô soulagement! J’y trouve :

magnat [magna; maɲa] nom masculin

Ma prononciation [maɲa] n’est donc pas fautive. Mais celle du lecteur de nouvelles [magna] ne l’est pas non plus! Contrairement à ce que je croyais.

Il y aurait donc deux façons admises de prononcer ce mot ou deux variantes phonétiques.

Cette double réalité m’étonne au point que bien des questions me viennent aussitôt à l’esprit.

  • En a-t-il toujours été ainsi?
  • Si non, laquelle des deux variantes est apparue en premier?
  • Quand la deuxième s’est-elle pointée dans le décor?
  • L’apparition de cette deuxième variante répondait-elle à un besoin réel?
  • Chez qui ce besoin s’est-il fait sentir?
  • L’ordre de présentation de ces deux variantes est-il significatif?
  • Ces deux variantes sont-elles aussi courantes l’une que l’autre?
  • Où ces variantes phonétiques se font-elles entendre de nos jours?

Les réponses à ces questions devraient m’aider à mieux cerner l’USAGE, dont le Petit Robert est censé faire état.

–   Si j’applique à ces variantes, les principes directeurs adoptés par le Petit Robert pour ce qui est des mots en entrée double (1) (i.e. qui peuvent s’écrire de deux façons), cela signifierait que les deux prononciations indiquées sont courantes, mais que le lexicographe — et non l’usage — privilégie la première! Mais est-ce bien le cas? Je ne peux que le supposer, car nulle part cela n’est précisé.

–   Où ces variantes phonétiques se font-elles entendre? Dans toute la francophonie ou en certains endroits seulement? Les pages liminaires, celles que personne  ne lit, viennent une fois de plus à mon secours. Du moins, en partie. Il y est dit :

« Dans le cas de réalisations phonétiques multiples (ce qui est bien le cas de magnat), nous avons choisi de noter une seule des variantes possibles (pas dans le cas de magnat), de préférence la plus conforme à la prononciation récente des locuteurs urbains éduqués d’Île-de-France et de régions voisines (dont je ne fais pas partie), en espérant ne pas trop choquer les utilisateurs d’usages plus anciens, ruraux ou de régions où subsistent soit un bilinguisme (je ne suis pas choqué, seulement surpris), soit l’influence d’une autre langue ou de dialectes (par ex. Occitanie, Bretagne, Alsace…). » p. XXI

Dois-je comprendre que, dans la région en question, qui représente environ 3-4 % de la superficie de la France métropolitaine, il y aurait deux variantes phonétiques aussi courantes l’une que l’autre?…  Qu’en est-il dans le reste du pays? Si je pose la question c’est qu’il y a de « Ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon d’un bout à l’autre de la France ».  À plus forte raison, au Québec.

Je poursuis tout de même cette étude, car bien des questions restent sans réponse. Et je veux contenter ma curiosité.

–   Ces deux prononciations, officiellement admises par le Petit Robert 2017, ont-elles toujours existé?

Dans le premier Petit Robert, paru en 1967, la seule prononciation alors admise « officiellement » est [maɲa]. Celle que je pratique. Du même coup, j’en déduis que la prononciation magnat est apparue par après, comme on dit chez-nous . Mais quand exactement? Réponse : en 1993.

Que s’est-il donc passé cette année-là? À l’occasion du 25e anniversaire de parution du Petit Robert, la maison Robert a décidé de « reprendre la description [de la langue] par le menu ». Ce n’est pas peu dire. Et qui dit langue dit non seulement orthographe, mais aussi prononciation. C’est la raison pour laquelle cette édition et les suivantes ont porté le nom de Nouveau Petit Robert.

Dans les pages liminaires de cette édition, on y apprend que :

« Le Nouveau Petit Robert a fait l’objet d’une révision intégrale de la phonétique. Une comparaison avec le Petit Robert de 1967 et le Grand Robert permet d’évaluer le chemin parcouru tant sur le plan de l’évolution de la prononciation que sur celui des principes théoriques qui ont guidé notre travail. » p. XIX

Il y est également dit :

« On peut remarquer aussi qu’avec le temps, la prononciation traditionnelle et irrégulière de certains mots (dompteur, magnat, arguer, homuncule, etc.) est plus ou moins abandonnée au profit de la règle générale (comme dans somptueux, magnifique, narguer, homoncule); […]  Mais on oublie souvent que chaque moment s’inscrit dans une évolution globale de la prononciation dont les causes sont difficiles à démêler. Or les 26 années entre 1967 et 1993 constituent déjà une période historique où les évolutions phonétiques sont sensibles […] La comparaison des notations phonétiques de 1967 et de 1993 dans le Petit Robert est très instructive à cet égard. » p. XVI

Tout est clair maintenant! La langue aurait beaucoup changé depuis 1967! Il ne nous reste plus qu’à le croire. Comme par hasard — le hasard fait parfois bien les choses —, on fait référence, dans cet extrait, au mot qui me cause problème, à savoir magnat. Je ne pouvais espérer mieux.

La prononciation traditionnelle de magnat serait donc irrégulière. Soit. Mais quelle en est donc la prononciation traditionnelle? La réponse ne peut, selon moi, qu’être [maɲa], car c’est celle que le Petit Robert reprend d’une édition à l’autre depuis 1967. Donc ma prononciation, qui est traditionnelle mais irrégulière, a été, nous dit-on, plus ou moins abandonnée. La prononciation de ce mot suit dorénavant la règle générale! Ah bon!… Cette règle n’est pas énoncée, mais, fort heureusement, on en donne quelques exemples d’application, dont magnat. Ce mot se prononcerait de plus en plus comme magnifique [maɲifik]. Euh!… Mais magnat se prononçait déjà [maɲa] depuis 1967! Où est donc le changement annoncé? Je le cherche, mais en vain. La prononciation traditionnelle dont il est question doit donc se trouver ailleurs que dans le Petit Robert. Mais où? Serait-ce dans le Grand Robert? Voyons voir.

Dans le volume 4 de la première édition du Grand Robert, paru en 1959 (le dernier volume paraîtra en 1966), il est écrit :

MAGNAT  (magh’-na ou, plus souventma-gna) (2)

J’en conclus qu’à l’aube des années 1960, les deux prononciations sont courantes, mais que celle qui est le plus souvent rencontrée est [ma-gna]. Et aussi que sa prononciation traditionnelle devrait être [magh’-na]. Ce que, de fait, me confirment les dernières éditions du DAF (3). La nouvelle prononciation, [ma-gna], aurait donc, selon cette source, fait son apparition entre 1935 et 1959. (4)

Mais, en 1967, les lexicographes qui travaillent à la publication du premier Petit Robert jugent que la prononciation traditionnelle a définitivement cédé sa place. Ils ne consignent plus qu’une seule prononciation : [ma-gna] ou, selon l’API (alphabet phonétique international),[maɲa].

Comment expliquer qu’en 1993, dans le premier Nouveau Petit Robert, la prononciation, traditionnelle mais abandonnée depuis un quart de siècle, renaisse de ses cendres? Mystère et boule de gomme. À moins que…

À moins que les utilisateurs aient eu des remords… Des remords de ne pas rendre à César ce qui appartient à César. Ou pour faire chic! Je m’explique.

Déjà, en 1967, le Petit Robert donnait à magnat (mot polonais, de descendance latine) deux acceptions :

1° Titre donné autrefois […];

2° (1895; angl. magnate). Puissant capitaliste. Les magnats de l’industrie, de la finance. Ce financier est un magnat du pétrole.

Étant donné que, de nos jours, ce terme n’est plus utilisé qu’au sens 2°, on le prononce peut-être à l’anglaise pour bien marquer son origine (5) ou pour se démarquer, pour faire chic. Qui sait? Ce qu’on n’a pas senti le besoin de faire pour magnanime [maɲanim], qui pourtant dérive, tout comme magnat, du même ancêtre, à savoir du latin magnus « grand ». Une autre particularité, parmi tant d’autres! Mais passons!

Bref, je vais continuer à prononcer [maɲa] et cesser de croire que je le prononce mal. Et aussi cesser de penser que ceux qui disent [mag-nat] ne le prononcent pas bien.

Mais le cas de magnat, avec sa double transcription phonétique du digramme –gn-, est-il un cas isolé?

Non. Parmi les 648 mots, consignés dans le Petit Robert, qui contiennent le groupe –gn-, on en trouve quelques autres. Mais, règle générale, le digramme –gn– forme un couple inséparable, i.e. sa prononciation « officielle » est [ɲ], comme dans li-gne. Mais quels sont ces mots qui font exception, ceux où le g et le n doivent tous deux se faire entendre? Répondre à cette question est aussi embêtant, selon moi, que de déterminer le genre d’un mot.

Vous aimeriez tester vos connaissances?… Je vous en offre l’occasion. Quelle serait selon vous la « bonne » prononciation des 15 mots suivants, par « bonne » j’entends celle que donne le Petit Robert?

  1. Agnathe : qui n’a pas de mâchoire
  2. Agnostique : qui ne croit que ce qui peut être démontré
  3. Cognitif : qui concerne la connaissance
  4. Diagnostic : détermination d’une maladie d’après ses symptômes…
  5. Gneiss : roche métamorphique à grain grossier où alternent…
  6. Gnocchi : boulette à base de semoule de blé…
  7. Igné : qui est produit par l’action du feu
  8. Ignominie : déshonneur extrême causé par…
  9. Magnanime : qui est enclin au pardon…
  10. Pharmacognosie : étude des médicaments d’origine animale et végétale
  11. Prognathe : qui a les maxillaires proéminents
  12. Pugnace : qui aime le combat, la polémique
  13. Recognition : Acte de l’esprit qui reconnaît (une chose) en identifiant
  14. Sphaigne : mousse à l’origine de la formation de la tourbe
  15. Wagnérien : qui concerne Wagner et sa musique

Il y en a qui, sans doute, font partie de votre vocabulaire actif. Je pense, entre autres, à diagnostic, gnocci, sphaigne. Vous les prononcez d’une façon qui, selon vous, ne peut qu’être « bonne ». Même si vous ne savez pas si elle est « officiellement » consignée dans le Petit Robert.

Il y en a d’autres qui, fort probablement, font partie de votre vocabulaire passif. Par exemple : agnostique, cognitif, ignominie, wagnérien. Là, votre prononciation est peut-être moins assurée, puisque ce sont des mots que vous n’utilisez pas à l’oral, mais que vous comprenez.

Enfin, il y en a d’autres qui vous sont totalement inconnus. Agnathe, gneiss, pharmacognosie, prognathe en font partie, j’en suis presque sûr. Pour une raison fort simple, ce sont des termes de langue de spécialité et non de langue générale.

Comment doivent donc se prononcer ces 15 mots?

Exception faite dans gnocchi [ɲɔki], ignominie [iɲɔmini], magnanime [maɲanim] et sphaigne [sfɛɲ], les lettres g et n se prononcent séparément. Selon le Petit Robert, il faut dire ag-nostique, cog-nitif, ig-né, pug-nace, stag-ner. Ce que j’ignorais jusqu’à présent. Mais pourquoi en est-il ainsi?…

Certains pourraient vouloir faire appel à leur étymologie. Par exemple, agnathe doit se prononcer ag-nathe, parce qu’il est formé du préfixe privatif a- et du mot grec gnathos (γνάθος) dont les deux premières lettres se prononceraient séparément! Explication très peu utile pour qui ne connaît rien du grec. Ou pour qui ne connaît du grec que la langue ancienne qu’il a étudiée dans sa jeunesse et dont la « bonne » prononciation était celle de son professeur! On ne peut même pas se rabattre sur la prononciation du grec moderne, car cette langue a, elle aussi, subi des modifications avec les années. La prononciation de γν a peut-être, elle aussi, changée. Alors, me revoilà à la case départ.

L’étymologie peut aussi être invoquée dans le cas de prognate qui est formé du préfixe pro– et, lui aussi, de gnathos; de diagnostic, composé de dia– et de gnôsis (γνώσις), bien que, dans ce cas-ci, il y ait une exception qui ne cause de problème à personne, à savoir pronostic (6). Soit. Mais cette explication étymologique n’est pas la solution miracle. Elle ne répond pas à tous les besoins. Pourquoi la seule « bonne » prononciation de cognitif est-elle [cog-nitif] alors que, dans le cas de recognition, les deux sont admises, à savoir [recog-nition] et [reco-gnition]? La même remarque s’applique aux mots composés de igni– (ignifuge, ignition, ignifuger…) dont la seule prononciation admise, de 1967 à 1992, était [ig-ni], mais qui, depuis 1993, est soit [ig-ni], soit [i-gni]. Serait-ce encore la faute de l’anglais? J’en douterais.

 4- Bâillon / baîllon

À regarder ce mot sans accent, le rédacteur de manchettes a tout de suite vu qu’il lui manquait quelque chose. Ce quelque chose ne peut être qu’un accent. Même s’il ne sait pas pourquoi il doit lui en mettre un. Peu lui importe en fait que cet accent ait une fonction graphique, phonétique, diacritique ou encore analogique (7). Tout ce qu’il doit faire, c’est l’écrire correctement. Soit. Mais…

Mais quel accent faut-il lui mettre?… Ce ne peut pas être un accent aigu, car il ne se met que sur un e, et ce mot n’en contient pas. Ni un accent grave, car le i n’en est jamais coiffé et le a n’en porte un que s’il fait fonction de préposition. Ce ne peut donc être qu’un accent circonflexe.

Le rédacteur sait, j’en suis sûr, qu’un tel accent ne se met que sur une voyelle, quelle qu’elle soit. Des mots comme âme, être, île, côte, coût lui sont trop familiers pour qu’il prétende le contraire. Mais sur quelle voyelle de ce mot?… Certainement pas sur le o, car aucun mot du dictionnaire ne se termine par –ôn. Il ne reste plus qu’à choisir entre le a et le i.

Le rédacteur a choisi le i.  L’y a -t-il mis sans hésitation?… S’il a hésité, qu’est-ce qui a bien pu l’amener à choisir le i plutôt que le a? Il a peut-être fait comme moi je fais dans pareille situation : je couche sur papier les différentes formes qui me viennent à l’esprit, puis j’évalue à l’œil celle qui me paraît la plus « normale ». Je ne saurais dire toutefois ce qu’a effectivement fait le rédacteur de la manchette, mais, chose certaine, il ne se doute pas qu’il a fait une « faute ». Par faute, j’entends un écart à la « norme ».

Selon lui, il serait plus « normal » ou plus habituel de voir -aî-  que -âi-. D’où certainement la graphie qu’il a choisie. Si l’on y pense le moindrement, il n’a pas tout à fait tort. Combien de mots s’écrivant avec -âi- pourriez-vous citer, exception faite de bâillon et de ses dérivés?… Aucun ne vous vient à l’esprit?… Ne vous en formalisez pas. Vous êtes tout à fait justifié de rester muet. Car il n’y en a aucun. Les seuls mots ainsi écrits que le Petit Robert a inclus dans sa nomenclature sont tous des dérivés de bâillon.

Si, par contre, je vous demande de me citer des mots s’écrivant avec -aî-, vous n’hésiteriez pas un seul instant. Vous auriez l’embarras du choix : , appartre, chnon, conntre, défrchi, entrneur, fte, mtrise, marcher, ptre, trneau. Et combien bien d’autres! En fait, le Petit Robert en énumère 109.

Si le rédacteur a fait une « faute » en écrivant ce mot, c’est la faute de l’orthographe et non une faute d’orthographe. Pourquoi aurait-il mis cet accent sur le a, quand il le voit couramment pour ne pas dire presque uniquement, sur le i? Le rédacteur n’avait aucune raison de penser qu’il pouvait en être autrement.

D’ailleurs, je ne suis toujours pas capable de justifier la « bonne » graphie, celle qui veut que l’accent aille sur le a. Ni même pourquoi il me faut lui mettre un. Alors faire une « faute » en l’écrivant est à la portée de tous. Sauf de ceux qui ont une excellente mémoire.

À ceux qui ignoraient comment l’écrire correctement, je conseillerais de ne pas culpabiliser pour si peu. André Goosse, dans son Bon Usage (14e éd., 2007, art. 104 a), vient à votre secours. Il dit, à propos de l’emploi de l’accent circonflexe :

« C’est une des grosses difficultés de l’orthographe française, parce qu’il a surtout une justification historique, d’ailleurs complexe et capricieuse ».

Bien avant lui, Maurice Grevisse, dans son Bon Usage (11e éd., 1980, art. 95), y allait de façon un peu plus directe :

 « On remarquera l’inconséquence de l’orthographe, qui met le circonflexe sur certains mots ayant subi la suppression d’une lettre, et ne le met pas sur d’autres qui ont subi une suppression identique […] Même inconséquence dans l’emploi du circonflexe indiquant une syllabe longue (en latin ou en grec) […] »

Dit en  termes clairs : il n’y a rien à comprendre. Tout doit être mémorisé.

Bref, dans les 4 cas étudiés, la relation qu’il y a, ou qu’il devrait y avoir, entre la prononciation du mot et son orthographe n’est pas celle que l’on attendrait normalement. L’orthographe d’un mot n’est plus, dans tous les cas, la matérialisation fidèle de sa prononciation. Et comment justifie-t-on cet écart à la « norme »?… En disant qu’il ne faut surtout pas écrire au son!…

Comme si l’orthographe s’était affranchie à jamais de la prononciation, qui pourtant lui a donné naissance!

Maurice Rouleau

(1)   « Ces variantes ont une importance plus ou moins grande par rapport au mot de référence. L’estimation de cette importance est exprimée dans le Petit Robert par la manière de présenter la variante, ou les variantes. Si deux formes sont courantes, elles figurent à la nomenclature en entrée double : ASSENER ou ASSÉNER; dans cette présentation, le lexicographe favorise la première forme ». p. XII

Mais qui se cache sous le terme « lexicographe »? L’utilise-t-on comme générique pour désigner l’équipe éditoriale ou comme spécifique pour désigner, sans le nommer, celui qui a rédigé l’article en question? Je ne saurais dire.

(2)  Dans la deuxième édition du Grand Robert © 1990, on y lit :

MAGNAT  [magna], fam.  [maɲa].

La marque d’usage « plus souvent » que l’on voyait dans la première édition est devenue fam. Qu’est-ce que le lecteur doit comprendre d’un tel changement? Voici le sens qu’attribuent les lexicographes de la maison Robert à cette marque d’usage :

fam. ……..  familier qualifie un mot ou un sens appartenant à l’usage parlé ou écrit de la langue quotidienne, mais qui ne s’emploierait pas dans les circonstances solennelles.

En termes clairs, cela signifie que, si vous vous devez de bien « perler », vous direz [mag-nat], mais que, dans la vie de tous les jours, vous pouvez vous laisser aller, laisser vos manières au vestiaire et dire [maɲa]!

(3)  Voici comment, selon les Académiciens, ce mot se prononce :

  • 7e édition (1878)        MAGNAT.   (On prononce le G dur.)
  • 8e édition (1935)        MAGNAT    (gn ne se mouille pas.)
  • 9e édition (1985…)     MAGNAT    (g et n peuvent se faire entendre séparément)

(4)  Si l’on se fie au Larousse, ce changement serait plus récent. En effet, dans le Nouveau Larousse universel, paru en 1949, magnat se prononce toujours [magh-na]. Le changement se serait plutôt, selon cette source, produit entre 1949 et 1959.

(5)  Le Merriam-Webster précise la prononciation de chaque mot de sa nomenclature en séparant chaque syllabe par un point. On trouve donc mag·​nate, mag·​nan·​i·​mous, mag·​ni·​fymag·​ni·​tude…

 (6)   Ceux qui connaissent un peu de grec, et eux seuls, pourraient se demander pourquoi pronostic s’écrit ainsi. Ne devrait-il pas plutôt s’écrire prognostic, étant donné que ce mot pourrait être  formé du préfixe pro- et de gnôsis (γνώσις) qui veut dire « connaissance »? Si tel est bien le cas — ce qui ne saute pas aux yeux —, qu’est-il advenu de son g? L’a-t-on réellement fait sauter? Si oui, pourquoi n’en aurait-on pas fait autant avec celui de diagnostic? Euh!… Voyons d’abord si les étymologistes en herbe ont raison.

Dans le Dictionaire critique de la langue française [1787], de Jean-François Féraud, il est dit à l’entrée pronostic :

« On écrivait autrefois prognostic. Dans […], on lit pronostique: dans […], tantôt  pronostique, tantôt prognostic: mais le g ne se prononçant pas et le c final se prononçant légèrement, pronostic est le plus conforme à la raison, et il l’ est aussi davantage à l’usage actuel. »

Pourquoi pronostic serait-il « plus conforme à la raison » que diagnostic? Ces deux mots ne diffèrent pourtant que par leur préfixe. Pourquoi les usagers ont-ils fait sauter le g dans prognostic mais pas dans diagnostic? Cela n’aurait-il pas été également plus conforme à la raison? Oui, mais…

 (7)   L’accent circonflexe pourrait avoir une fonction graphique. Il servirait alors à signaler la disparition d’une lettre (ex. le s de forest → forêt ; le a de aage → âge; le e de cruementcrûment). Difficile à concevoir dans le cas de bâiller, étant donné l’origine qu’on lui attribue, à savoir  le verbe latin bataculare.

Cet accent pourrait avoir une fonction phonétique. Il servirait alors à modifier le son de la lettre accentuée (ex. : amer [amɛʀ] et âme [ɑm]). Ce qui peut difficilement être le cas de bâiller, car le trigramme -ail- (groupe fonctionnel de trois lettres) se prononce déjà « officiellement » de deux façons différentes! Par exemple, dans bataille [batɑj] ou dans boustifaille [bustifɑj], le ɑ se prononce, selon le Petit Robert, comme dans âme, alors que, dans ail [aj], ravitailler [ʀavitaje] ou encore ailleurs [ajœʀ], le a se prononce comme dans amer.

Cet accent pourrait aussi avoir une fonction diacritique. Il permettrait alors de distinguer un mot de son sosie, d’éviter qu’on les confonde à l’écrit même s’ils se prononcent de la même façon (ex. sur / sûr, mur / mûr). Ce pourrait être le cas étant donné que la prononciation de bâiller est la même que celle de bailler. Mais ce n’est pas vraiment le cas, car le Petit Robert donne de ces deux mots des transcriptions phonétiques différentes!

Cet accent pourrait avoir une fonction analogique. Ce qui signifie qu’un mot prendrait  un accent circonflexe parce qu’un autre, sans lien de parenté, en prend un. Voûte en prendrait un parce que, nous dit Le Bon Usage (11e éd., 1980, art. 95), coûte en prend un! Traître en prendrait aussi un parce que maître en prend un! Voilà un argument qui n’est pas très convaincant, vous en conviendrez. Il fait plus la preuve que la langue est soumise aux caprices des régents. Si tel n’est pas le cas, pourquoi n’ont-ils pas condamné ces graphies?…  Je me le demande.

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Prononciation vs Orthographe (1)

Est-ce une faute d’orthographe?

Est-ce la faute de l’orthographe?

(1)

 

 Tout a commencé, voilà de cela bien des lustres!

Au début des années 80, je décide d’aller visiter la région de Charlevoix. J’y suis presque quand, soudainement, mon attention est attirée par un panneau planté en bordure de la route. C’est une invite à aller visiter l’atelier d’un artiste, situé à la sortie du prochain village. L’aspect rudimentaire de ce panneau me porte à penser que c’est l’artiste lui-même qui l’a installé. Il s’y dit sculteur!… Sans p!

 Les mots de cette famille (sculpter, sculpteur, sculptural, sculpture) en prennent pourtant un. C’est ce que j’ai appris dans ma jeunesse et certainement ce que cet artiste a aussi appris. Mais il l’a de toute évidence oublié. Moi, pas. Et l’en voir dépourvu me fait dire qu’il a commis une faute d’orthographe. Faute à laquelle je ne vois qu’une explication : il transpose par écrit ce qu’il entend dans sa tête (i.e. sa prononciation mentale du mot). Il ne l’aurait jamais écrit autrement si tel n’avait pas été le cas. Personne ne fait une faute volontairement. Il écrit donc mal ce mot qu’il prononce mal.  

Si j’avais fait ce voyage dix ans plus tard, disons… après 1990 (année de publication du fameux rapport sur la réforme de l’orthographe, j’aurais pu avoir un doute. La graphie de ce mot aurait pu avoir été « rectifiée » sans que je le sache. Mais là, ça ne peut pas être le cas.

Quelques années plus tard, un Français me dit que la toiture zinguée de sa pisciculture est encore bonne pour plusieurs années, malgré sa vétusté. Ne sachant pas ce qu’est une toiture zinguée, je m’empresse, curieux comme toujours, de le lui demander. Il m’explique alors qu’elle est faite d’un type de tôle galvanisée, une tôle recouverte d’une mince couche de  zing, traitement qui en prévient l’oxydation. Du zing!… Oui, mais encore. Qu’est-ce que du zing? Je lui demande d’épeler ce mot qui m’est inconnu pour que j’en voie mentalement la graphie (je suis visuel et non auditif). Il s’exécute : Z-I-N-C. Si je pense que ce mot m’est inconnu, c’est qu’il le prononce mal. Pour moi, ces quatre lettres ne se prononcent que d’une seule façon — celle que l’on m’a apprise —, à savoir [zink]. Il prononce donc mal ce mot qu’il écrit correctement!

Voilà quelques mois, au bulletin de nouvelles, j’apprends que la police fédérale vient d’arrêter un magnat de l’immobilier. Il n’y a là rien de bien nouveau, me direz-vous, mais vous auriez dû l’entendre. Le lecteur de nouvelles parle d’un mag-nat de l’immobilier! Un mag-nat?… Quelle curieuse façon de prononcer ce mot! Je ne sépare jamais le g du n. J’ai appris à dire a-gneau, ba-gnard, ca-gnotte, di-gne, ensei-gne, fi-gnoler, ga-gner, i-gnoble, li-gne, ma-gnifique, ma-gnolia, etc. Ce que confirme d’ailleurs mon dictionnaire. Dans chacun de ces mots, le g et le n forment un couple inséparable, représenté dans l’alphabet phonétique international par le signe [ɲ]. Exemple : agneau [aɲo]. Ce lecteur de nouvelles prononce donc mal ce mot qu’il voit écrit correctement!

Voilà quelques jours, je vois défiler, au bas de mon écran de télévision, la manchette suivante : « baîllon pour la réforme scolaire ». Ce terme désigne la tactique utilisé par un gouvernement qui veut à tout prix faire adopter un projet de loi dont l’étude traîne en longueur. « Encore une faute », me dis-je, en la lisant. Si je dis encore, c’est que j’en vois souvent. En fait, trop souvent à mon goût. Radio-Canada devrait confier la rédaction de ces manchettes à quelqu’un qui maîtrise parfaitement sa langue. Tout le monde devrait savoir que ce mot s’écrit bâillon et non baîllon. Même si personne ne sait pourquoi. Le rédacteur écrit donc mal ce mot qu’il prononce, j’en suis sûr, correctement.

Bref, dans ces 4 mots : sculteur, zingué, magnat et baîllon, je note un désaccord entre prononciation (ou lecture) et orthographe (ou graphie). Certains pourraient penser que ce sont des cas rares, des exceptions. Mais tel n’est pas le cas. Si vous êtes le moindrement attentifs à la façon dont vous prononcez les mots que vous lisez, vous serez surpris du nombre de cas où la prononciation et l’orthographe ne vont pas de pair. Qu’on le veuille ou pas, un tel état de fait rend l’apprentissage du français fort pénible. Aussi bien à un francophone qu’à un allophone. Pourquoi faut-il que l’apprentissage de notre langue maternelle ou, pour les autres, de leur langue seconde soit si ardu?… En est-il de même de toutes les langues parlées?… Ce n’est pas la première fois que je me pose la question. Mais cette fois-ci, je décide de m’y attarder. Commençons par bien cerner le problème, par bien le formuler.

Le titre de ce billet pourrait être « Particularités de la prononciation française ». Je parle ici de la bonne prononciation, celle que fournit le Petit Robert. Pourquoi ce titre me vient-il à l’esprit? Pour une raison fort simple : nombre de mots français se prononcent d’une façon que leur orthographe ne laisse pas deviner. Par exemple, dans doigt [dwa], les deux consonnes finales n’ont rien à voir avec la prononciation du mot; dans fusil [fyzi], le l n’y serait pas que sa prononciation n’en serait nullement modifiée; dans oignon [ɔɲɔ̃], on se demande ce que vient y faire le i, etc. Clairement la prononciation française nous joue des tours. Serait  bien mal venu celui qui, par exemple, reprocherait à un élève d’avoir écrit dans une dictée : Des cons ouvrent la porte de la cage, l’oiseau cherche à s’échapper alors que l’instituteur a dit : Dès qu’on ouvre la porte de la cage, l’oiseau… Cet élève n’a pourtant fait que coucher sur papier ce qu’il a entendu! 😉 N’est-ce pas cela écrire?…

Je pourrais tout aussi bien intituler ce billet « Particularités de l’orthographe française ». Et ce, pour une raison tout aussi simple. En fait, la même que celle invoquée dans le paragraphe précédent, mais formulée à l’inverse : nombre de mots s’écrivent d’une façon que ne laisse pas deviner leur prononciation. Par exemple, il me faut écrire gageure alors que j’entends gajure [gaʒyʀ]; écrire examen quand on dit egzamin [ɛgzamɛ̃]; écrire laguiole quand on parle de laiole [lajɔl], etc. Clairement l’orthographe française, elle aussi, nous joue des tours.

Lequel de ces deux titres décrit le mieux le problème qui retient mon attention? Ni l’un, ni l’autre, ou les deux à la fois? Difficile de choisir. À tout considérer, ce problème pourrait être formulé d’une toute autre façon :

« Faut-il écrire un mot comme on le prononce ou le prononcer comme on l’écrit? »

Ainsi formulé, le problème ne ressemble-t-il pas étrangement à celui qui consiste à se demander qui de la poule ou de l’œuf est arrivé en premier? En apparence oui; mais dans les faits, non. Je m’explique.

Si vous répondez : « C’est l’œuf. », on vous demandera « Mais qui a pondu cet œuf? »… Si vous répondez : « C’est la poule. », on vous dira « Mais cette poule ne sort-elle pas d’un œuf? »… Euh!… Si l’on remplace les mots poule et œuf par prononciation et écriture, la question ne se pose même pas : l’homme a parlé avant d’écrire. Selon l’état actuel des connaissances, l’écriture serait apparue vers 3300 av. J.-C., alors que l’Homo sapiens, lui, a fait son apparition voilà 100 000 ans. Donc, bien des siècles auparavant. Il n’est toutefois pas nécessaire de remonter aussi loin dans le temps pour s’en convaincre. Quelques décennies de recul suffisent : n’avons-nous pas appris à parler bien avant d’apprendre à écrire?… C.Q.F.D.

Si, durant une si longue période, l’homme réussit à communiquer sans problème en n’utilisant que sa voix ou des gestes, pourquoi invente-t-il l’écriture?… Parce que sa mémoire lui fait parfois défaut. Ou celle de son interlocuteur. Il lui faut un moyen de stocker des informations sous une forme qu’il pourra plus tard consulter si besoin est. L’écriture vient de naître. Comme on le dit si bien aujourd’hui, les paroles s’envolent, mais les écrits restent. L’écriture devient par le fait même la mémoire du temps. Sa création est de toute évidence associée à des exigences pragmatiques telles que conservation de données, échange d’informations, tenue des comptes, codification des lois, etc. J’irais jusqu’à dire qu’elle est à l’origine même de l’HISTOIRE, car, avant l’histoire, il y a eu la préhistoire, que personne ne connaît bien, parce que non documentée, non écrite.

Langue parlée, langue écrite

Quand l’homme commence à articuler les sons qui sortent de sa bouche dans le but de transmettre plus d’informations que les cris le lui permettent, une chose s’impose d’elle-même : ces nouveaux sons doivent avoir la même signification pour tous. Chacun doit émettre le même son pour dire la même chose, sinon la communication est vouée à l’échec. La signification de ces sons doit donc être codifiée et, obligatoirement, respectée par tous. Ainsi naît la bonne prononciation, celle qui permet à tous les membres d’un groupe de communiquer sans problème.

Quand l’homme décide de transposer par écrit des informations qu’il veut conserver ou transmettre, la même contrainte s’impose. Les signes qu’il utilise doivent signifier la même chose pour tous. Tous ceux qui consulteront le document devront y trouver la même information. Il a donc fallu établir un autre code, lui aussi connu de tous et, surtout, respecté par tous. Sinon, c’est, encore là, la confusion assurée.

La langue, parlée ou écrite, ne peut qu’être un système « de signes et de règles combinatoires » destiné par convention à représenter et à transmettre une information. Qui dit convention dit « Accord de deux ou plusieurs personnes portant sur un fait précis ». Donc la façon d’écrire ou de prononcer les mots doit être la même pour tous. Idéalement chaque utilisateur devrait pouvoir écrire, sans faute et facilement, ce qu’il entend et comprendre sans problème ce qu’un autre a écrit ou dit. Mais, comme nous l’avons vu précédemment, la correspondance entre prononciation et orthographe  n’est pas toujours au rendez-vous.

Pour m’assurer que les divergences que j’ai notées sont bien réelles — autrement dit qu’il y a effectivement faute d’orthographe ou faute de prononciation —, à qui d’autres m’en remettre sinon à mon Petit Robert? Voyons voir ce qu’il dit.

1-   Sculteur

J’y apprends, à mon grand étonnement, que sculpteur se prononce [skyl-tœʀ], lire [skul-teur]. Le p est muet! J’aurais donc toujours mal prononcé ce mot! Moi, j’ai toujours fait entendre son p. Comment expliquer que je parle si mal?… Mes méninges s’agitent.

Ce p a-t-il toujours été muet?

Si tel est le cas, je devrais pouvoir le vérifier en consultant des ouvrages moins récents. Je commence par le premier Petit Robert, paru voilà plus d’un demi-siècle. J’y apprends qu’en 1967 le p ne se prononce déjà pas! Il me faut donc remonter encore plus loin dans le temps pour le découvrir. Je consulte alors le site Dictionnaires d’autrefois, qui regroupe des ouvrages qui datent de 1606 à 1935.

Le seul de ces ouvrages à préciser la prononciation de ce mot est le Littré, paru dans les années 1870. J’y trouve : SCULPTEUR (skulteur) s. m. (l’alphabet phonétique international n’était pas encore né, d’où cette transcription phonétique maison, indéniablement plus facile à lire).

Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que le p de sculpteur est une fioriture graphique. Un détail accessoire qui ne sert à rien d’autre qu’à orner! Ou à embêter ceux qui veulent l’écrire correctement. Si jamais quelqu’un oublie de le mettre — comme l’artiste de Charlevoix —, il baisse dans l’estime de ceux qui savent écrire, même si ces derniers ne le connaissent ni d’Ève ni d’Adam. On juge trop souvent l’homme à son orthographe. Ne devrait-on pas plutôt juger l’orthographe elle-même plutôt que son utilisateur?… Fort probablement, mais nous n’avons pas été « conditionnés » à penser ainsi. Le chien de Pavlov qu’on a fait de chacun de nous n’est pas tuable. D’ailleurs, si vous pouviez demander à l’artiste pourquoi il écrit ainsi ce mot, il pourrait vous répondre : « Moi je l’écris comme je le prononce. » Ce qui revient à dire : ce n’est pas ma faute, c’est la faute de l’orthographe. Et il n’aurait pas tout à fait tort.

Sculpteur se prononçait-il [skul-teur] bien avant que le Littré en informe ses lecteurs? Si tel était le cas, l’Académie n’a jamais senti le besoin de le préciser. Dans toutes les éditions du DAF, de la première, qui date de 1694, à la dernière, la prononciation de ce mot qui s’écrit toujours avec un p n’est jamais mentionnée. Comme si sa prononciation ne posait aucun problème!

Mais qu’en est-il avant 1694?… Je continue donc à fouiller, sans me douter que d’autres surprises m’attendent au détour.

Pierre Richelet, dans son Dictionnaire françois : contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise,  paru seulement une quinzaine d’années plus tôt, plus précisément en 1680, nous en dit un peu plus :

Sculpteur, sculteur. s. m., Quelques-uns disent sculteur, mais ces quelques-uns là parlent comme le peuple. Le bel usage est pour sculpteur qui veut dire celui qui fait la sculpture, qui y travaille & en fait profession. (p. 353)

Autrement dit, le peuple prononce mal ce mot. Il faut, pour BIEN parler, prononcer son p. C’est le BON usage qui le commande. Il entend par là, vous l’aurez deviné, l’usage qu’en fait la noblesse, la cour, les gens bien, pas la lie de la société, comme Vaugelas appelle le peuple. Soit. Mais…

Mais avant cela, avant 1680?… Au XVIe s., par exemple, qu’en estil?

Dans son ouvrage intitulé Lesclarcissement de la langue francoyse, publié en 1530, John Palsgrave nous apprend que le mot sculpture « s’écrit scoulpture et se prononce scouture » (cité par Littré, à l’entrée sculpture). Il n’y a donc pas que le p qui soit muet, le l l’est aussi! Du moins, si ce que Palsgrave rapporte est vrai. Ce dont je n’ai aucune raison de douter.

Avant le XVIe s., en était-il de même?

Pour le savoir, je consulte le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX au XVe siècle. Les seules graphies relevées (p. 342) par Fréderic Godefroy sont : sculper (sculpteur) et sculpeure** (sculpture). C’est presque du latin! Il ne manque à sculper que le e final du verbe latin sculpere!

** sculpeure (sculpture) se prononcait-il [sculpure] comme gageure se dit [gajure]? Peut-être.

Si sculpteur vient de sculpere et que, du IXe au XVe siècle, on l’écrit sculper, d’où lui vient donc le t dont Palsgrave fera état un siècle plus tard? Sans entrer dans les détails, il est généralement admis que bien des noms français dérivent d’un verbe, plus précisément du participe passé du verbe en question. Ce serait le cas, entre autres, de sculpteur qui vient du verbe sculpere, qui, au passé composé, s’écrit sculptum. Apparemment, la parenté latine de sculper (en latin sculpere) n’était pas assez évidente! Il en fallait plus. D’où l’apparition du t…! On lui a donc ajouté, à lui et à bien d’autres, ce qu’en linguistique on appelle une lettre étymologique, i.e. une lettre qui ne sert à rien d’autre qu’à rappeler l’origine du mot, origine que le commun des mortels ignore généralement et dont il se fout magistralement. Sauf les chasseurs de fautes, dont font partie les réviseurs.

Mais pourquoi le t, qu’on lui a ajouté au début du XVIIe s., est-il, de nos jours, sonore alors que le p d’alors qui, dans sculper, l’était assurément est devenu muet? Mystère.

Chose certaine, j’avais tort de penser que la prononciation [sculteur] était mauvaise. Ce n’est certes pas celle que je pratique, mais c’est bien celle que nous impose le Petit Robert… J’avais, par le fait même, tort de dire que le sculpteur de Charlevoix prononçait mal ce mot. Sa seule erreur était de ne pas savoir que la prononciation de ce mot — et de bien d’autres —ne va pas de pair avec sa graphie. Mais comment pouvait-il le savoir? La graphie n’est-elle pas censée être la matérialisation de la parole? Oui, mais il y a des exceptions. Beaucoup d’exceptions. Pourtant, sans elles, l’apprentissage du français serait tellement plus simple. Mais ça, c’est une autre histoire.

Certains pourraient penser que le désaccord entre la prononciation et l’orthographe de sculpteur (et autres membres de cette famille) s’explique par le fait que notre appareil phonatoire ne nous permet pas toujours de prononcer facilement deux consonnes qui se suivent (1). Ce qui a pour conséquence que l’une d’elles devient muette. Bien qu’intéressante, cette hypothèse ne se vérifie pas dans le cas qui nous intéresse (2).

2-   Zinc a donné, entre autres, zingué!

Un Français ne comprend certainement pas que sa prononciation du mot zinc me paraisse anormale, pour ne pas dire fautive. C’est celle qu’on lui a apprise. Ce ne peut donc être que la bonne prononciation. Il peut même appeler à la barre le Petit Robert qui, depuis 1967, donne [zɛ̃g] comme seule prononciation. Reproduisant en cela ce que le Grand Robert (1951-1966), dont il est un abrégé, faisait (notez qu’il faut prononcer [fesè]!) avant lui. Ce même Français ne comprend pas plus pourquoi ma prononciation du mot zinc diffère de la sienne. La mauvaise prononciation ne peut donc qu’être mienne. Ce que j’ai de la difficulté à admettre, vous l’imaginez bien, car c’est celle que l’on m’a apprise. Qui des deux peut bien avoir raison?… En supposant qu’il y en a un. Voyons voir.

Ce mot s’est-il toujours prononcé [zɛ̃g], comme tout Français le prononce?… Si oui, comment expliquer que je le prononce [zɛ̃k] et qu’un Suisse le prononce [zɛ̃] (3)? Si non, comment se prononçait-il auparavant et depuis quand sa prononciation officielle en France est-elle devenue ce qu’elle est aujourd’hui?…

C’est dans le 4e édition du dictionnaire de l’Académie (DAF), parue en 1762, que figure pour la première fois le mot zinc. Et dans la 5e éd. (1798) que les Immortels en précisent la prononciation : « On prononce le C dur.»  Aucune discussion possible, il faut dire [zink]. Cette prononciation est toujours en vigueur près d’un siècle plus tard. C’est ce que nous dit le Littré (1872-1877) ou encore le Grand dictionnaire universel du XIXe s. (1876), signé Pierre Larousse.  Et il en est toujours de même en 1922, dans Larousse universel en 2 volumes : nouveau dictionnaire encyclopédique.

La prononciation « officielle » du mot zinc aurait donc changé entre 1922 et 1966, année de parution du Grand Robert! De [zink], elle est passée à [zing]!

Est-ce courant qu’un c se prononce g?

La réponse ne peut qu’être NON. Zinc serait-il le seul mot répertorié dans le Petit Robert qui présente une telle anomalie phonétique? Encore une fois, la réponse est NON. Il y en a au moins un autre, mais son c n’est pas terminal. Vous le connaissez tous, mais n’en avez peut-être pas pris conscience, c’est second qui se dit [səgɔ̃] (4). Qu’ont donc de spécial ces deux c pour se démarquer de la sorte?…

Si, comme ces données le laissent clairement entendre, la prononciation officielle de zinc est passée de [zink] à [zing] entre 1922 et 1966, j’imagine que celle des mots qui en dérivent ont commencé à présenter la même anomalie à la même époque. C’est ma logique qui parle, vous l’aurez deviné. Mais, encore une fois, nous le verrons bientôt, elle se fait battre à plate couture.

Ouvrons d’abord une parenthèse.

Parlons un peu de dérivation. On désigne ainsi le procédé de formation des mots qui consiste à ajouter un affixe (suffixe ou préfixe) à un mot appelé base ou radical. Par exemple, compost a donné, par dérivation suffixale, compost-age, compost-er, compost-eur…; position a donné, par dérivation préfixale, anté-position, juxta-position, rétro-position...

Dans le cas de zinguer, la dérivation s’est faite par ajout, à zinc, du suffixe -er, caractéristique des verbes de la première conjugaison. Mais il y a plus : le c a été converti en un g; et un u a été ajouté pour que ce g se prononce comme dans gaffe et non comme dans gel.

Une dérivation plutôt particulière, vous en conviendrez. Ce mot voit non seulement sa prononciation changer, mais aussi sa graphie, contrairement à second qui conserve son c, même si ce dernier se prononce comme un g. C’est à se demander lequel des deux a reçu un traitement de faveur?…

Comment se fait la dérivation des mots se terminant par un c?

Si l’on étudie la question même superficiellement, on ne peut que noter la grande créativité de la langue française. Précisons en passant que, dans certains mots, le c terminal est muet : accroc, banc, caoutchouc, clerc, estomac, franc, tabac), alors que, dans d’autres, il doit se faire entendre : arc, arsenic, diagnostic, fisc, lombic, ombilic, pronostic, public, sec, sans oublier zinc.

Limitons-nous à ce dernier groupe. Et voyons comment s’écrivent les mots appartenant à une telle famille. Même si, dans les radicaux en question, on prononce le c dur, les formes dérivées varient énormément. Je me limiterai donc aux dérivés  dans lesquels on prononce le c (ou son équivalent) dur.

  • Il arrive, rarement toutefois, que l’on ajoute –qu au c déjà présent : bec → becqueter, becquée; sac → sacquer.
  • Il arrive, beaucoup plus souvent, que le c soit remplacé par –qu: alambicalambiquer; bivouacbivouaquer;  escroc escroquerieflanc → flanquement; boucbouquet (petit bouc), bouquetin; choc → choquer; arcarquer, etc.

Pourquoi ne pas en avoir fait autant avez zinc? Est-ce que zincquer ou zinquer choquent à ce point l’oreille, ou l’œil, qu’il faille convertir son c en g, pour aboutir à cet aberrant zinguer? Si oui, pourquoi alors avoir créé arquer, choquer ou encore flanquer et non pas arguer, choguer, flanguer? De toute évidence, deux poids, deux mesures. Façon polie de dire : incohérence, anomalie, incongruité, aberration. Je vous laisse le choix du terme.

Même si zinquer me paraît plus acceptable que la forme « officielle » zinguer, c’est cette dernière qui s’est imposée ou qui nous est imposée. Et ce n’est pas tout. Saviez-vous que, même si le c de zinc s’est transformé en g dans zinguer, zinguerie et zingueur, on le retrouve inchangé dans d’autres mots de la même famille? Les mots zincifère, zincique, zincographie, eux, ont conservé le c de leur radical, même si ce n’est pas un c dur dans tous les cas. Pourquoi, diront certains, faire simple quand on peut faire compliqué?…

Fermons la parenthèse.

Que penser de la dénaturation du c dans zinguer et autres dérivés?

Je parle de dénaturation parce qu’en changeant le c pour un g, on ne voit plus très bien le mot zinc qui leur a donné naissance. C’est la raison de ma méprise quand, pour la première fois,  j’ai entendu prononcer le mot [zingué]. Sa compréhension devient impossible. Mais cela n’a pas dérangé les régents d’alors. Et cela ne dérange pas non plus les régents d’aujourd’hui. Pensez seulement à sidéen, qui dérive, sans que cela se voie très bien, de l’acronyme sida. Il me semble que sidatique (5) ferait mieux…

À quand remonte l’apparition des formes dérivées de zinc s’écrivant avec un g plutôt qu’avec un c?

En toute logique, je m’attendais à ce que cela ait eu lieu au moment où la prononciation de zinc a changé pour [zing], i.e. entre 1922 et 1966. Mais, croyez-le ou non, cela s’est produit un siècle plus tôt. Au cours des années 1850! C’est alors que le virage semble s’être amorcé. Du moins d’après ce que je peux déduire du contenu du Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue française, de L.-N. Bescherelle (4e éd., 1856, p. 1679-1680)  On y trouve les entrées suivantes : zinCer / zinGuer / zinQuer; zinCage / zinGage; zinGuerie / zinQuerie;  zinGueur / zinQueur.

Si Bescherelle inclut ces variantes dans sa nomenclature, c’est forcément parce qu’elles sont courantes. Il prend tout de même soin d’ajouter aux entrées zingage, zinguer, zinguerie et zingueur une remarque qui en dit long : « On dit moins ordinairement, mais d’une manière plus correcte… » (6) Autrement dit, même si zincage, que l’on rencontre à l’occasion, est le mieux construit, c’est zingage qu’on rencontre le plus souvent.

C’est dire que le changement de graphie des dérivés de zinc a précédé, de près d’un siècle, le changement de la prononciation du mot zinc lui-même. Une seule conclusion s’impose: c’est sous l’influence de la graphie de ses dérivés que le mot zinc a vu sa prononciation changer. Mais  pas sa graphie. Il s’écrit toujours Z-I-N-C, mais il se prononce zing. Autrement dit, c’est l’orthographe qui dicte sa prononciation. Et non l’inverse, comme cela devrait être.  Comme si l’écriture n’avait plus rien à voir avec la prononciation!  Comme si l’écriture était autonome!  Pourtant, l’écriture se veut la transcription des mots que l’on prononce. Tout écart entre orthographe et prononciation était déjà dénoncé par l’abbé de Saint-Pierre, académicien de son état, dans un discours prononcé devant ses pairs (7), voilà de cela bien des décennies. Serions-nous en train d’assister à un divorce entre la façon de prononcer un mot et celle de l’écrire? Bref, à l’affranchissement de l’orthographe de ce qui a toujours été sa raison d’être, à savoir la transcription de la parole?… 

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Selon l’Académie française, le fait qu’une lettre devienne muette constitue une « judicieuse forme d’ergonomie ». (Voir http://www.academie-francaise.fr/lassimilation-le-chfal-et-le-joual ) Le résultat n’en est pas moins une prononciation que je qualifierais de déviante.

(2)  La juxtaposition des consonnes p et t ne constitue pas une suite de lettres si difficiles à prononcer que l’une d’elles, ici le p, devienne muette par la force des choses. Il est vrai que, dans sept, prompt, corps, baptême, compte, dompter, exempt, le p ne se prononce pas. Mais il y a d’autres mots où le p et le t doivent tous deux se faire entendre. Je pense, par exemple, à adapter [adapte], capture [kaptyʀ], concept [kɔ̃sɛpt], excepter [ɛksɛpte], symptôme [sɛ̃ptom], transept [tʀɑ̃sɛpt], etc.

 Pourquoi le p de sculpteur [skyl-tœʀ] est-il muet alors que celui de scripteur [skʀiptœʀ] ne l’est pas?… C’est ce que, par politesse, j’appelle une « particularité » de la prononciation française! Une parmi tant d’autres, est-il besoin de le préciser.

Si ce p ne se prononce pas, pourquoi ne pas l’enlever? Ce ne serait pas la première fois. Vous l’ignorez sans doute, mais le mot semaine, nous dit Godefroy, s’est déjà écrit sepmaine! Et on vient tout récemment d’en faire autant. N’a-t-on pas décidé d’enlever le i de oignon afin d’en « rectifier » la graphie, i.e. faire correspondre son orthographe et sa prononciation ?… 

(3)  Il paraît que les Suisses ne prononcent pas le c final de zinc. Ils le laisseraient tomber comme dans banc, tabac, clerc, estomac… Ils diraient [zɛ̃] — J’apprécierais qu’un Suisse ou une Suissesse me le confirme. —  D’où leur vient donc cette prononciation? Se pourrait-il qu’ils n’aient pas voulu ajouter un c comme les Français l’ont fait en 1762 (DAF, 4e éd.)?…

Il faut savoir que, dans les 3 premières éditions du DAF, pour désigner l’«espece de mineral, qu’ on appelle autrement de l’antimoine femelle », [i.e. le zinc], le mot à utiliser était zain! Sans c!

(4)   Second se prononce [s(ə)gɔ̃]. Et ce, depuis fort longtemps. D’après Chiflet, dans son Essay d’une parfaite grammaire de la langue françoise, (p. 217, point 6), qui date de 1659, on peut lire :

« En ces mots, Claude, secret, second, le c se prononce comme un g, Glaude, segret, segon. Mais non pas en secretaire. »

Marguerite Buffet, sa contemporaine, n’est pas d’accord. En 1668, elle écrit dans ses Nouvelles observations sur la langue françoise (p. 130-131)  :

« Je vois très souvent manquer à cette prononciation qui est celle de dire segond, segondement; il y a même des Femmes qui l’ont si fort en usage qu’elles ne l’écrivent point autrement, il faut dire second, secondement et seconder. »

Les femmes qui l’écrivent segond ne font pourtant que transposer graphiquement les sons qu’elles émettent. Et celles qui le disent second ne font que prononcer ce qu’elles lisent. La question de savoir s’il faut prononcer un mot comme on l’écrit ou l’écrire comme on le prononce ne date donc pas d’hier.

(5)  Dans les années 1980, avec l’apparition du sida, il a bien fallu créer un mot pour désigner les personnes qui en étaient atteints. Au Québec, on a d’abord utilisé sidatique. Puis pour s’aligner sur la décision prise par un comité français de terminologie [pour des raisons fort discutables et contre l’avis des experts consultés], on a imposé sidéen, qui est par la suite devenu la Recomm. offic.  Sidatique a dès lors perdu des plumes, comme on dit chez nous, pour dire que son emploi a grandement diminué. Sans pour autant tomber totalement dans l’oubli. Dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993), on trouve sidéen, éenne ou sidatique.

À remarquer que, dans le Petit Robert 2017, on ne précise plus que sidéen est la Recomm. offic. On renvoie même le lecteur à l’entrée sidatique, où se trouve la définition du terme. Point n’est besoin de vous dire que le Petit Larousse, contrairement au Petit Robert,  n’inclut que sidéen dans sa nomenclature.

 (6)   Cette remarque concernant l’utilisation courante d’une variante mal construite est retenue par Larousse. Dans son Grand dictionnaire universel du XIXe s. (1876), on peut lire (p. 1490) à l’entrée zinGuer : « On dit moins souvent, mais plus régulièrement, zinQuer. »

(7)  Rapporté par Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française (p. VI, en note de bas de page) :

« Nous avons grand intérêt à rendre notre Langue plus facile à lire et à écrire, le plus exactement qu’il est possible, soit par les enfans, soit par les femmes, soit par les étrangers; et présentement dans les Provinces les plus éloignées de la Capitale, et dans les siècles futurs, par toutes les espèces de Lecteurs. — Il n’y a que deux règles à suivre pour la bonne ortographe d’une Langue. La première, qu’il y ait précisément autant de voyelles écrites que de prononcées. La deuxième, que l’on n’emploie jamais un caractère pour un aûtre. »

Comme s’il avait anticipé la saga de zinc → zing!

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Traducteur : une profession dépassée? (4 de 4)

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être? 

— Y gagne-t-on à recourir à un logiciel de traduction? —

 

                Dans la culture judéo-chrétienne, travail est synonyme de punition. Rappelez-vous, Dieu, en chassant Adam du Paradis pour avoir mangé du fruit de l’arbre défendu, lui dit : « Tu gagneras dorénavant ton pain à la sueur de son front. » (Gen 3, 19). Ce pauvre Adam — et tous ses descendants — ne peuvent plus dès lors se la couler douce. Lui et tous ses semblables sont condamnés à trimer dur, comme on dit chez nous. C’est du moins ce qu’on m’a appris.

 Cela n’a pas empêché l’homme de vouloir se simplifier l’existence. Depuis la nuit des temps, l’homme cherche le moyen de rendre sa punition moins lourde, son travail moins pénible.

Dans les années 1960, Joffre Dumazedier, sociologue, se penche sur le sujet. Il signe un ouvrage intitulé Vers une civilisation du loisir? (Éditions du Seuil, 1962), que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt, même si je n’avais que 20 ans. En effet, qui ne voudrait pas travailler moins ou en rêver?… Trois ans plus tard, — certains s’en rappelleront peut-être — Henri Salvador entre dans la danse, avec sa chanson « Le travail, c’est la santé; rien faire, c’est la conserver ».  Il fait, à sa façon, un pied-de-nez à la Bible. Mais son appel à la paresse, comme certains appellent le fait de ne pas vouloir travailler comme un forcené, n’est pas entendu. Aujourd’hui, on travaille peut-être dans des conditions relativement meilleures, mais on travaille toujours autant, pour ne pas dire plus.

La civilisation du loisir, tant souhaitée, est devenue la civilisation de la productivité : faire plus, à moindre coût. Et le monde de la traduction n’y échappe pas. À preuve, j’ai trouvé sur Internet :

  • « Augmentez votre productivité et traduisez plus rapidement. »
  • « Grâce à la fonctionnalité de traduction automatique intégrée à l’environnement SDL Trados Studio, vous pouvez traduire davantage de contenu et livrer vos traductions plus rapidement. »
  • « Traduisez les contenus plus vite et plus intelligemment. »
  • « Traduire plus en réduisant les coûts. »
  • « Décuplez votre productivité de traduction avec SYSTRAN! »

Autrement dit, on nous encourage à utiliser un logiciel de traduction non pas pour travailler moins, mais bien pour faire plus de travail en moins de temps. Tout en ne réduisant pas sa semaine de travail. On cherche donc à faire plus d’argent. Avec évidemment le stress que tout cela entraîne. On est bien loin de la civilisation du loisir à laquelle on rêvait dans les années 1960. Mais il semblerait que l’homme n’ait pas jeté la serviette  (ou l’éponge, pour les puristes ). En effet, l’ouvrage de Joffre Dumazedier vient d’être réédité et mis à jour (MkF éditions, 2018), car, dit-on, son propos est d’une « actualité bouillonnante »!

Et cet engouement pour la productivité, rendue possible grâce aux logiciels de traduction et à leurs fidèles acolytes, les mémoires de traduction, n’est pas sans conséquence : la qualité des traductions ainsi produites est loin d’être au rendez-vous. Il en est, j’en suis sûr, qui ne partagent pas totalement mon point de vue. Selon eux, il y aurait des textes (différents à coup sûr de ceux que j’ai utilisés pour en faire la preuve) qui se prêteraient mieux à la TA. Rien n’est impossible, j’en conviens. Mais de quels genres de textes parle-t-on? J’aimerais bien le savoir. Car les défauts que j’ai relevés dans ces traductions  relèvent de la nature même de la langue et non de celle du texte à traduire. Ces traductions ne sont souvent qu’une suite de mots français reproduisant, à la lettre, le texte anglais, mais pas nécessairement le message qu’il contient. C’est du moins ce que j’ai pu constater. Existerait-il de ces traductions qu’on pourrait qualifier de textes bien  écrits, écrits en bon français? Il peut arriver, j’en conviens, que la traduction française soit l’image de la phrase anglaise (ex. : What did you do last night? Qu’avez-vous fait hier soir?), mais ce n’est pas la norme. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de stylistique comparée ou différentielle.

Le danger que j’y vois — et qui risque peut-être de devenir la norme, dans un avenir plus ou moins rapproché —, c’est que ces productions — j’hésite dans certains cas à parler de traductions — vont se retrouver dans les mémoires de traduction que le traducteur, le réviseur ou le post-éditeur (je ne sais plus quel nom lui donner) sera obligé d’utiliser étant donné que la traduction de ces segments, déjà stockés, n’est pas facturable. J’appréhende donc, à tort ou à raison, une dégradation des traductions ainsi produites. Suis-je en train de jouer les Cassandre?… Tout dépendra de la vigilance qu’y mettront ceux qui veillent au grain.

Productivité? Soit. Mais à quel prix?

À combien revient une bonne traduction faite par ordinateur et, obligatoirement, post-éditée? La question ne se pose pas si votre seul souci, en tant que donneur d’ouvrage, est d’avoir une idée, même grossière, du contenu du texte anglais. Mais du temps que j’étais traducteur, jamais une telle demande ne m’a été adressée. On n’attendait de moi rien d’autre qu’un texte bien écrit. Avoir fourni à mon donneur d’ouvrage un texte mal ficelé aurait signé mon arrêt de mort « professionnelle ». Cet employeur n’aurait jamais plus fait appel à mes services. Ce que tout traducteur craint comme la peste. C’est le beurre à mettre dans ses épinards qui en dépend.

La question pourrait être envisagée sous un autre angle. Étant donné que le temps c’est de l’argent, combien de temps devrait-on consacrer à la révision ou, si vous préférez, à la post-édition d’un texte traduit par ordinateur? Plus que si c’était une traduction faite par un humain?… Certainement pas, vous diront les partisans de la TA. Selon eux, les traductions générées par ordinateur sont « révisables ». Et obligatoirement à moindres frais que si c’était une traduction faite par un vrai traducteur. Auxquels il faudrait, même si on ne le fait pas, ajouter le temps qu’exige inévitablement la prétraduction (1). Mais passons!

N’ayant pas eu, dans ma vie active de traducteur, à travailler dans de telles conditions, je n’ai aucune idée du travail que peut demander la révision d’une telle production. Je décide donc d’en faire l’expérience, car le ouï-dire n’est pas ma tasse de thé. Déformation professionnelle oblige!

Description de l’expérience

Je décide de faire traduire un texte général par DeepL, dans sa version gratuite qu’on trouve sur Internet. Sa version commerciale donnerait-elle de meilleurs résultats?… J’entends par texte général un texte qui ne contient aucun terme de spécialité. Donc aucun problème de terminologie qui viendrait tout gâcher. Un texte assez simple pour que le logiciel puisse s’en tirer honorablement. Autrement dit, je mets toutes les chances de son côté. Voyons comment il s’en tire.

Je luis soumets donc les premières lignes d’un livre grand public, intitulé Vegetables and Fruits, que voici :

The joys of growing your own   

Why, people sometimes ask me, do you grow your own food? Why go to all the trouble of tilling, planting and weeding a piece of your valuable backyard for vegetables? Aren’t all those fruits trees and berrybushes [sic] a lot of work? Well, I generally answer such questions with a few of my own. When was the last time you bit into a really delicious peach, the juice fairly bursting through the skin? When was the last time you sat down to a steaming plate of fresh asparagus—the tender just-ripe tips, not the stringy kind you generally get at the supermarket? When was the last time you could even find sweet corn picked fresh enough to be really sweet, or raspberries plump enough to make cold cereal a gourmet dish?

The answer, of course, is pretty much what I expected: all too long ago. For even if most Americans are well fed, most of them are also missing the incomparable taste of truly fresh vegetables and fruits. (173 mots)

Voici la traduction générée par DeepL (le 3 janv. 2020) :

Les joies de faire pousser vos propres1

2Pourquoi, on me demande parfois3, est-ce que4 tu5 fais6 pousser ta propre nourriture7 ?8 Pourquoi vous9 donner10 la peine de labourer, de planter11 et de désherber un morceau de votre précieux jardin12 pour en faire13 des légumes ?14 Tous ces arbres fruitiers et ces arbustes15 ne sont-ils16 pas beaucoup de travail ?17 Eh bien, je réponds généralement à ces questions avec18 quelques-unes des miennes. À19 quand remonte la dernière fois20 où vous avez croqué21 dans une pêche vraiment délicieuse, dont le jus a assez bien traversé22 la peau22a ?22b Quand vous êtes-vous assis23 pour la dernière fois24 devant une assiette25 d’asperges fraîches –26 les tendres pointes juste mûres27, et non pas celles qui sont28 filandreuses comme on en trouve généralement au supermarché ?30 À quand remonte la dernière fois31 où vous avez trouvé32 du maïs sucré33 cueilli assez frais pour être34 vraiment sucré35 ou des framboises assez dodues36 pour faire des céréales froides37 un plat gastronomique38 ?39

La réponse, bien sûr, est à peu près ce à quoi je m’attendais : 39ail y a trop longtemps39b. Car même si la plupart des Américains sont bien nourris40, il leur manque41 aussi le goût incomparable des légumes et des fruits vraiment frais.  (202 mots)

Un étudiant qui m’aurait remis une telle traduction se serait vu, à coup sûr, attribuer un échec. Ce n’est pas ce que j’appelle une bonne traduction. Devrais-je être moins exigeant parce qu’elle a été faite par une machine? Certainement pas. Mes standards de qualité ne sont pas à vendre.

Je relève dans cette traduction plus d’une quarantaine d’éléments [numérotés pour en faciliter le renvoi] qui retiennent mon attention. Quelle qu’en soit la raison, il me faut, pour que ma révision soit bonne, leur consacrer du temps. Et le temps, c’est de l’argent!

Je ne m’attendais pas à la perfection, j’en conviens. Mais de voir 45 éléments problématiques dans cette traduction qui contient à peine 202 mots (une moyenne de 1 tous les 4,5 mots), c’est beaucoup de travail. Beaucoup trop, à mes yeux. Je me demande bien ce que j’y ai gagné à le faire traduire par DeepL. Du moins dans ce cas particulier.

Quels sont donc ces éléments problématiques?

  • Mauvaise analyse du texte : Own est ici pronom et non adjectif (1);
  • Mauvaise construction d’une incise (3);
  • Problèmes de ponctuation : non-utilisation de guillemets quand on cite les paroles de quelqu’un (2, 19, 39a, 39b);
  • Non-respect du code typographique : espace devant le point d’interrogation (8, 14, 17, 22b, 30, 39), contrairement au code en vigueur au Québec; confusion entre tiret et trait d’union (26);
  • Manques d’uniformité : tu/vous (5 vs 9) et verbe conjugué/infinitif (6 vs 10);
  • Sur-traduction : double interrogation pourquoi et est-ce que (4); redondance (27, 28, 33 et 35);
  • Mauvais choix de mots (7, 12, 18, 21, 22a, 36, 38, 40, 41); choix discutables (11, 12, 32);
  • Fautes de sens (15, 22);
  • Non-sens (13);
  • Méconnaissance de la stylistique comparée : (23, 25, 30);
  • Mauvaise formulation (16, 34, 37).

Point n’est besoin de vous dire que certains de ces problèmes sont responsables de la longueur de la traduction (202 mots contre 173; degré de foisonnement + 17 %), longueur que certains jugent comme allant de soi.

Cette traduction est-elle vraiment révisable? Oui, à condition d’y mettre le temps. Mais l’est-elle sans travailler à perte? Là, c’est une autre histoire. Tout dépend si vous êtes payé(e) à l’heure ou au mot.

Voici ce que pourrait être la traduction après post-édition (j’ai mis en rouge les changements apportés) :

La joie de faire pousser les vôtres

« Pourquoi, me demande-t-on parfois, faites-vous pousser vos propres fruits et légumes? Pourquoi vous donnez-vous la peine de labourer, de planter et de désherber une partie si importante de votre cour pour faire pousser des légumes? Tous ces arbres et arbustes fruitiers n’exigent-ils pas beaucoup de travail? » Eh bien, je réponds généralement à ces questions par quelques-unes des miennes : « Quand avez-vous, pour la dernière fois, mordu dans une pêche vraiment juteuse, dont le jus est sur le point de traverser la pelure? Quand avez-vous, pour la dernière fois, mangé des asperges fraîchement cueillies, tendres et non filandreuses comme on en trouve généralement dans les commerces? À quand remonte la dernière fois où vous avez pu vous procurer du maïs assez fraîchement cueilli pour qu’il soit encore sucré ou des grosses framboises pour faire d’un bol de céréales froides un plat pour gourmet»

La réponse, bien sûr, est celle que j’attendais : « Il y a trop longtemps. » Car, même si la plupart des Américains mangent bien, ils ne connaissent pas le goût incomparable des légumes et des fruits vraiment frais.

Tout texte post-édité est, comme il se doit, meilleur que la traduction générée par la machine. Et il le sera toujours à la condition que le post-éditeur, pressé par le temps, ne se laisse pas trop influencer par l’apparence de la traduction; que ses sens de bon francophone ne soient pas engourdis. Bref, qu’il ne cède pas aux chants des sirènes.

Malgré tout, ce texte révisé ne me satisfaisait pas pleinement. C’est un bon début. Rien de plus. Qu’on le veuille ou pas, faire de la post-édition, c’est faire du neuf avec du vieux. Et le vieux ne disparaît jamais totalement. On ne peut y échapper. Une question me vient alors  à l’esprit…

Serait-il possible de faire mieux?

Je crois que oui. Mais à quel prix? Encore une fois, une question d’argent. N’est-ce pas ce par quoi on juge de l’efficacité, ou, pour être plus in, de la productivité, ce concept qui prime tout de nos jours?

Mais faire mieux, cela ne voudrait-il pas dire retraduire le texte? Je le crains. Alors il faut oublier cela. En tant que post-éditeur, vous devez réviser la traduction et non retraduire le texte. Proposer de retraduire, c’est admettre ouvertement qu’un logiciel de traduction fait du mauvais travail : ce que tous ceux qui y recourent ne veulent même pas envisager. Ce serait, de leur part, reconnaître qu’ils ont fait une erreur de jugement en y recourant.

Je crois néanmoins que la traduction de ce texte pourrait avoir plus de gueule. Mais comment y arriver sans le retraduire? Et aussi, sans passer pour un dinosaure, i.e. sans tourner le dos à la technologie? N’est-ce pas là, selon plusieurs, un problème insoluble? À première vue, on pourrait le penser. Mais rien ne nous empêche de chercher une solution. Et je crois en avoir trouvé une, qui ne fait pas appel à un logiciel de traduction. À vous de juger si elle est réaliste. Elle est le résultat du rapprochement d’un souvenir et d’une découverte.

Un souvenir

À la fin des années 1980, on me propose de traduire un manuel de chimie. Au total, 500 000 mots. En moins de 10 mois! L’offre est certes très intéressante, mais contraignante, car je dois continuer de répondre aux besoins de mes clients, qui frappent régulièrement à ma porte. La solution qui me permettrait de mener à bien cette tâche gigantesque serait de dicter ma traduction et de la faire taper. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je me procure un dictaphone et demande à un étudiant s’il veut bien en faire la frappe. Il ne demande rien de mieux. Il pourra, grâce à ce que lui rapportera ce travail, s’acheter un nouvel ordinateur. Les astres ne pouvaient être mieux alignés! Pour nous deux.

En lisant ma traduction, je constate qu’elle s’éloigne beaucoup plus du texte anglais que celle que j’aurais faite si je l’avais tapée moi-même. Elle a plus de gueule; elle ressemble plus à la façon qu’a un francophone de s’exprimer spontanément, i.e. non influencé par la présence de l’anglais. Autrement dit, cette traduction est formulée d’une manière plus idiomatique. Et ce, dès le premier jet. Donc, moins de retouches.

En optant pour la dictée, j’avais donc fait un bon choix. Mais plus jamais le besoin de recourir à mon dictaphone ne s’est représenté. Cette opération réussie est ainsi devenue un souvenir. Aujourd’hui, vieux de 30 ans.

Une découverte

Voilà quelques mois, mon médecin me remet le rapport d’un examen qu’elle m’avait prescrit. Ce rapport, signé par un radiologiste — appelé ailleurs radiologue se lit très bien, malgré l’abondance de termes médicaux. En deux endroits seulement, je note des répétitions, ce qui laisse entendre que ce rapport n’a pas été relu avant d’être expédié. Qu’à cela ne tienne, j’avais toute l’information souhaitée.

À la fin du rapport, je trouve, ô surprise!, la remarque suivante :

« Ce rapport a été généré en reconnaissance vocale, il peut contenir des fautes grammaticales et d’orthographe. »

Les deux répétitions que j’ai notées — les deux seules « fautes », soit dit en passant — venaient donc du fait que le médecin s’était repris dans sa dictée. Ce que j’avais en main était, en fait, le texte non retouché de la dictée faite par le radiologiste. Ne contenant aucune faute de grammaire, ni d’orthographe, malgré la surabondance de termes médicaux, dont la graphie n’est pas sans créer des difficultés. J’en étais estomaqué. La reconnaissance vocale est à ce point avancée qu’elle permet une saisie sans faille d’un texte dicté. C’était pour moi une découverte.

Deux et deux font quatre

Je me suis alors demandé s’il ne serait pas possible de combiner le souvenir et la découverte. De mettre à profit la puissance de la reconnaissance vocale et de l’associer au caractère plus idiomatique d’un texte dicté. En fait, j’en suis presque convaincu. Si j’étais encore sur le marché de la traduction, c’est ce que je ferais. Sans hésitation aucune.

Voici donc ce que serait ma traduction, dictée, si je devais traduire aujourd’hui le texte en question :

Jardiner pour le plaisir

« Pourquoi, me demande-t-on parfois, tenez-vous tant à votre potager? Pourquoi vous échinez-vous à bêcher, à ensemencer, à sarcler une partie si importante de votre cour pour y faire pousser des légumes? Entretenir tous vos arbres et arbustes fruitiers, n’est-ce pas trop de travail? » Eh bien, à ces questions, je réponds par d’autres questions : « Quand avez-vous, pour la dernière fois, mordu dans une vraie bonne pêche, on ne peut plus juteuse? Quand avez-vous, pour la dernière fois, mangé des asperges fraîchement récoltées, tendres à souhait et non filandreuses, comme celles qu’on vend un peu partout? Quand avez-vous, pour la dernière fois, mangé du maïs assez fraîchement cueilli pour qu’il n’ait pas perdu son goût sucré ou encore de grosses framboises qui vous transforment un bol de céréales froides en un plat pour gourmet? »

Me faire répondre qu’il y a de cela trop longtemps ne me surprend guère. Même si les Américains ne manquent pas de nourriture, peu connaissent le goût inégalé des fruits et légumes frais.  (170 mots) (2)

Voilà un texte qui, me semble-t-il, se lit beaucoup mieux. Un texte dont la production exige de la part du traducteur certaines compétences. Mais le traducteur tout frais émoulu de l’université en serait-il capable? Je n’en suis pas sûr, car il n’a fort probablement jamais entendu parler de la dictée. Pas celle à laquelle on le soumettait quand il était jeune, mais celle que lui-même pourrait faire.

Pour que cette nouvelle façon de travailler parvienne à s’imposer, il faudrait une petite révolution dans l’enseignement de la traduction. Par révolution, j’entends un retour aux sources, aux deux compétences qu’exige toute bonne traduction : savoir lire (comprendre) et savoir écrire (faire comprendre). Compétences que l’on tient toujours pour acquises, mais qui, dans les faits, sont souvent loin de l’être.

Ces compétences, J.O. Grandjean (Les linguicides, Paris, Didier, 1971, p. 227) les a formulées d’une façon on ne peut plus simple :

  • « Traduire, c’est dire bien
  •                         dans une langue qu’on sait très bien
  •                         ce qu’on a très bien compris
  •                         dans une langue qu’on sait bien. »

En 1540, Estienne Dolet le disait déjà, mais en des termes différents (3). Et, un peu plus près de nous, soit en 1928, André Gide tenait essentiellement le même propos (4).

Le traducteur doit donc, pour bien faire son travail, être un bon lecteur et un bon rédacteur. Il doit savoir lire (comprendre) et savoir écrire (faire comprendre). Mais…

Mais, durant ses études en traduction, lui a-t-on appris à lire? Certainement pas, on se dit qu’il le sait déjà. Lui a-t-on appris à écrire? Pourquoi le ferait-on? Il le sait certainement. On fait apparemment mieux : on lui apprend à traduire!…

Si l’on tient ces compétences pour acquises, c’est qu’on n’a peut-être pas saisi toute la portée des deux opérations fondamentales : lire et écrire. — Il faudra bien qu’un jour je m’y attarde. — On devrait, me semble-t-il, y attacher beaucoup plus d’importance. Notamment, en raison de l’apparition de la traduction automatique et de ce qu’elle traîne dans son sillon : la post-édition. Car, les logiciels de traduction n’ont pas encore acquis  ces deux compétences. Mais on suppose que le post-éditeur, lui, les a. Ce qui n’est pas assuré.

C’est là que la question en sous-titre prend toute son importance. Et que, somme toute, la question en titre se révèle purement théorique, pour ne pas dire rhétorique.

Maurice Rouleau

 

(1)   Voici en quoi consiste la prétraduction selon http://www.fxm.ch/Fr/Langues-Traduction/Glossaire/df_pretrad.fr.htm :

« Les projets de traduction d’une certaine importance, surtout s’ils incluent l’utilisation d’un logiciel d’aide à la traduction (TAO), nécessitent des travaux de préparation des textes à traduire. Il s’agit notamment du contrôle orthographique du texte source (en cas d’erreur le logiciel de terminologie ne reconnaît pas les termes), de la conversion des fichiers dans un format supporté par le logiciel de TAO, d’une analyse statistique et qualitative du texte source, de la préparation du dictionnaire ad hoc, etc. »

Un tel travail a un coût non négligeable, qui doit être pris en compte dans l’évaluation du prix de revient d’une traduction faite par la machine.

(2)   Cette traduction n’est pas plus longue que le texte de départ (170 vs 173 mots). Ce qui prouve que, contrairement à la croyance populaire, une traduction française n’a pas, pour transmettre le même message, à être plus longue que le texte anglais d’origine.

 (3)   Estienne Dolet, dans son ouvrage LA MANIÈRE DE BIEN TRADVIRE D’VNE LANGVE EN AVLTRE (1540)  énumère les cinq règles à respecter : 1) il faut que le traducteur entende parfaitement « le sens et la matière de l’auteur » qu’il traduit. 2) Il doit avoir une « parfaite connaissance de la langue de l’auteur » et être « pareillement excellent en la langue en laquelle il se met à traduire ». 3) Il faut exprimer l’intention du texte sans faire du mot à mot. 4) Le traducteur ne doit se servir de néologismes qu’« à l’extrême nécessité ». 5) Il faut observer les « nombres oratoires », c’est-à-dire l’harmonie du langage, comme exemple de quoi il cite la « bonne copulation » ou « collocation des mots » [i.e. s’exprimer de façon idiomatique].

(4)    Dans sa Lettre à André Thérive (1928),  André Gide écrit :

« Un bon traducteur doit bien savoir la langue de l’auteur qu’il traduit, mais mieux encore la sienne propre, et j’entends par là non point seulement être capable de l’écrire correctement, mais en connaître les subtilités, les souplesses, les ressources cachées; ce qui ne peut guère être le fait que d’un écrivain professionnel. On ne s’improvise pas traducteur. »

 P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale.

Publié dans Contraintes de la langue, Particularités langagières, Stylistique comparée | 3 commentaires

Traducteur : une profession dépassée?  (3 de 4)

 

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être?

   La QUALITÉ présumée d’une traduction faite par ordinateur

 

      Dans les deux billets précédents, je me suis intéressé à l’impact qu’a occasionné, ou qu’occasionnera, l’arrivée des logiciels de traduction sur l’exercice de la profession de traducteur, tel que je l’ai connu. Dans le premier, je me suis demandé si la traduction automatique (TA) était aussi menaçante que mon ex-collègue le laissait entendre. Chose certaine, elle a fait d’énormes progrès, qui peuvent faire craindre le pire à certains, étant donné les résultats étonnants parfois observés. Dans le deuxième, je me suis attardé à la post-édition, cette nouvelle activité apparue dans le sillon de la TA. Après examen, il m’a semblé que l’activité du post-éditeur — puisqu’il faut l’appeler par son nom — n’a de nouveau que le nom qu’on veut bien lui donner. La post-édition n’est en fait rien d’autre que ce que, jusqu’à tout récemment, on appelait révision.

J’en suis rendu à me demander si l’intelligence artificielle a rendu l’ordinateur assez « intelligent » pour chasser le traducteur de la niche de l’activité humaine qui lui était jusqu’à tout récemment réservée. Autrement dit, assez « intelligent » pour produire des traductions qui pourraient faire rougir d’envie tout traducteur. Ou pire, lui faire comprendre qu’il n’a plus sa place en traduction. Pour sûr, le logiciel travaille plus rapidement que l’homme. Mais ses traductions sont-elles de qualité? Certains en sont convaincus, sinon le traducteur ne serait pas appelé à « traduire » des textes pré-traduits, ou à les post-éditer. Moi, je n’en suis pas vraiment convaincu. Le ouï-dire n’étant pas ma Bible, j’ai décidé de m’en assurer par moi-même.

La qualité d’une traduction faite par ordinateur est-elle au rendez-vous?

Autrement dit, pour être dite bonne, une telle traduction doit-elle répondre aux mêmes critères qu’une traduction faite par l’homme, à savoir :

  • être fidèle au texte de départ;
  • être rédigée dans un français impeccable;
  • être formulée de façon idiomatique;
  • être dans le même ton que le texte de départ;
  • être pleinement intelligible par le lecteur auquel elle est destinée?

La question ne devrait pas se poser. Pourtant, j’ose le faire. Voici pourquoi.

Il est généralement admis que l’anglophone et le francophone ne s’expriment pas de la même façon; qu’ils utilisent des tournures différentes pour dire une même réalité. Pas de façon systématique, j’en conviens. Mais assez souvent pour que l’on puisse pointer du doigt ces traductions qui sentent ce qu’elles sont. En voici deux exemples :

–  Un unilingue francophone ne dira jamais, après avoir été remercié d’un geste posé, Vous êtes le bienvenu même si, dans les mêmes circonstances, l’anglophone utilisera la formule You’re welcome. Il dira plutôt : De rien. Je vous en prie. Ou encore Il n’y a pas de quoi.

–  Il ne dira pas non plus On traversera le pont quand on y sera rendu même si, dans les mêmes circonstances, l’anglophone ira d’un We’ll cross the bridge when we get to it. Il optera pour Chaque chose en son temps. Ou encore Nous verrons en temps et lieu.

     Seule une personne contaminée par l’anglais se ferait ainsi piéger. Ce qui arrive parfois même à un traducteur, à celui qui n’arrive pas à se détacher du texte anglais. Mais qu’en est-il de l’ordinateur qui se prétend traducteur? Pourrait-il, lui aussi, être contaminé par l’anglais?… Voilà une question fort pertinente.

Vérifions donc la qualité des traductions automatiques.

Pour savoir si l’ordinateur peut « s’exprimer » comme le ferait un unilingue francophone, je lui donne à traduire des phrases typiquement anglaises, i.e. qui font appel à des tournures généralement employées par un anglophone. Des tournures caractérisées telles par la stylistique comparée . Cette dernière nous apprend que, contrairement au français, l’anglais a un goût plutôt prononcé pour le concret, le particulier, la juxtaposition, la coordination, etc. Autrement dit, l’anglais a des préférences; le français en a d’autres, qui lui sont propres.

Pour ce qui est du logiciel de traduction, j’ai opté pour DeepL parce que c’est celui qui apparemment aurait la cote auprès des cabinets de traduction et aussi parce que c’est celui qui s’est démarqué parmi les cinq que j’ai testés. Sans pour autant être toujours le meilleur. Je tiens à le préciser.  Il lui arrive de faire des bourdes monumentales. Vous le constaterez bientôt.

Comparons donc quelques phrases typiquement anglaises avec leur traduction faite par DeepL.

Mais auparavant, j’aimerais rappeler ce que Vinay & Darbelnet, dans leur Stylistique comparée du français et de l’anglais (Beauchemin, Montréal, 1977), ont montré : l’anglais et le français ne voient pas le monde du même œil. Ou, comme je me plaisais à le dire : ils n’utilisent pas la même paire de lunettes pour le regarder. L’anglais privilégie le plan du concret [il fait appel à des mots images (1); et les phrases où se trouvent ces mots sont à l’avenant, i.e. imagées], tandis que le français, lui, privilégie le plan de l’entendement [il fait appel à des mots signes (1); et ses phrases sont aussi à l’avenant.] Compte tenu de cette particularité, comment le logiciel DeepL s’en tire-t-il? Ses productions sentent-elles ou non la traduction à plein nez? C’est ce que nous allons immédiatement vérifier.

  • Qui, en lisant Il a allaité la bande trois fois de suite, croirait que le texte anglais disait : He breasted the tape three times in a row. C’est pourtant la traduction, aberrante est-il besoin de le préciser, qu’en fait DeepL.

Dans To breast the tape, il y a une image que DeepL ne voit tout simplement pas : celle d’un coureur qui, bombant le torse, franchit la ligne d’arrivée (Voir ICI). Car il lui est interdit de toucher au ruban, qui marque cette ligne, avec sa main.  Je ne vous apprends rien là, j’en suis sûr. Le seul à devoir faire ce geste, c’est celui qui termine la course en premier. Après son passage, il n’y a plus de ruban. Point n’est besoin pour bien rendre ce message, en français, d’entrer dans les détails; de parler du ruban. Ce serait accorder trop d’importance à l’image dont le français se passe si facilement. Une bonne traduction pourrait être : Il a gagné la course trois fois de suite. L’image (le concret) a disparu; l’idée (l’entendement) a pris sa place.

On ne peut même pas prétexter le manque de contexte pour justifier l’aberration produite par DeepL, Si je remplace le sujet He par the sprinter ou encore par Usain Bolt, le résultat reste le même. Le logiciel est tout simplement incapable de faire la différence entre breasted et breastfed. Ce qui n’est pas à son honneur, vous en conviendrez. Soit dit en passant, Google Translate a fait un peu mieux, mais le résultat n’est pas parfait. Sa traduction est : Il a passé la bande trois fois de suite.

 Voir DeepL traduire Do you  know what’s around the corner?  par Tu sais ce qu’il y a au coin de la rue? ne peut que faire froncer les sourcils à un lecteur francophone. Ce logiciel est incapable de voir l’image qui se cache derrière ces mots. Une bonne traduction serait : Sais-tu seulement ce qui t’attend?

–  Après avoir soumis à DeepL la phrase suivante : An emotion without social rules of containment and expression is like an egg without a shell: a gooey mess, j’ai obtenu comme traduction : Une émotion sans règles sociales de confinement et d’expression est comme un œuf sans coquille : un gâchis gluant!  La phrase est certes grammaticalement correcte, mais elle ressemble, elle aussi, en tous points, à un « œuf sans coquille »! Une traduction plus appropriée pourrait être :  L’expression d’une émotion qui transgresse les règles de bienséance peut avoir de très graves conséquences.

N’allez pas croire que je me suis donné un mal fou pour trouver ces exemples. Que non! Il y en a beaucoup plus que vous ne le croyez (2). Il suffit d’être attentif et surtout d’avoir quelques notions de base en stylistique comparée.

Un texte français est généralement articulé.

J’ai appris, et enseigné, que tout francophone tient généralement un discours articulé. Que, pour ce faire, il recourt à des anaphoriques (i.e. élément linguistique qui rappelle un mot ou groupe de mots déjà énoncés) et à des indicateurs de rapport, ou mots de liaison (3). Ces deux types d’éléments assurent de la cohérence à son propos et facilitent à son interlocuteur la compréhension du message qu’il veut communiquer.

N’allez pas vous imaginer que la cohérence ne se rencontre qu’en français. Pour que la communication soit efficace, il faut que le récepteur saisisse bien le rapport que l’émetteur a à l’esprit quand il s’exprime, à l’écrit comme à l’oral. Et cela, quelle que soit la langue. Pour assurer cette cohérence, l’anglais – believe it or not – fait appel aux mêmes éléments que le français : anaphoriques et indicateurs de rapport. Du moins en théorie. En pratique, c’est une autre histoire.

Dans les textes anglais courants, ces éléments d’articulations brillent souvent par leur absence. Les phrases sont, la majeure partie du temps, juxtaposées; ce qui n’est pas sans créer des difficultés quand vient le temps de les traduire. Le traducteur doit pouvoir débusquer les rapports sous-jacents et les expliciter. À défaut de quoi, sa traduction n’aura de français que les mots.

Voyons quelques exemples. J’en ai séparé les phrases pour mieux faire voir l’absence d’articulations. On aura beau dire que le texte anglais est de piètre qualité, il n’en demeure pas moins que c’est le genre de textes auxquels le traducteur est très souvent confronté. À  tel point que, face à un texte anglais articulé, un traducteur a peine à croire qu’il a été écrit par un anglophone. Il croira plutôt qu’il est l’œuvre d’un francophone, tellement sa traduction est aisée. Car, point n’est besoin de débusquer les articulations des phrases entre elles; elles sont déjà là! (4)

Premier exemple 

  • Early in life Fahrenheit emigrated to Amsterdam for a business education.
  • By profession he was a manufacturer of meteorological instruments.
  • Obviously one of the chief devices that can be used for studying climate is a thermometer.
  • The thermometers of the seventeenth century, however, such as the gas thermometer of Galileo or of Amontons, were insufficiently exact for the purpose.

Traduction par DeepL :

Au début de sa vie, Fahrenheit a émigré à Amsterdam pour suivre une formation commerciale. Il était fabricant d’instruments météorologiques de par sa profession. De toute évidence, l’un des principaux appareils pouvant être utilisés pour l’étude du climat est un thermomètre. Mais les thermomètres du XVIIe siècle, comme le thermomètre à gaz de Galilée ou d’Amontons, n’étaient pas assez précis pour cela.

 Satisfait?… Moi, pas.

Quiconque lit cette traduction ne peut qu’être déconcerté. La juxtaposition des phrases rend ce paragraphe incompréhensible. Pour que sa traduction ne sente pas ce qu’elle est, un bon traducteur doit pouvoir rétablir les rapports, non exprimés, entre chacune de ces phrases. Ce que DeepL n’a, de toute évidence, pas su faire. Il s’est contenté de traduire ces phrases les unes à la suite des autres, comme des unités isolées.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

Jeune adulte, Fahrenheit se rend à Amsterdam pour y poursuivre des études en commerce. Mais il deviendra fabricant d’instruments météorologiques. Notamment d’un thermomètre — instrument couramment utilisé dans ce domaine –, car ceux qui sont en usage au XVIIe siècle, p. ex. celui de Galilée ou d’Amontons, n’ont pas la précision voulue.

Pour produire une telle traduction, la connaissance de l’équivalent français de chacun des mots anglais ne suffit clairement pas. Il faut avoir une certaine culture ou avoir pris l’habitude de se documenter quand le sujet ne nous est pas familier. Dans ce cas-ci, en apprendre un peu plus sur la vie de Gabriel Fahrenheit.

Deuxième exemple

  • Anthropological excavations show humans ate meat for several million years, but grains are a recent addition to the diet, starting with wild rice in 7,000 BC in China and India.
  • Meat eating Europeans began to cultivate grains 4,000 years later.
  • North American native plains Indians, healthy and fit, lived on wild game but sickened when fed unfamiliar grains supplied by the government on reservations only after the buffalo herds were destroyed.
  • Grains today are not what our ancestors ate anyway, for most grains are genetically engineered and hybridized to increase yield, but have become more indigestible and allergic as a side effect.

Traduction par DeepL :

Des fouilles anthropologiques montrent que les humains ont mangé de la viande pendant plusieurs millions d’années, mais les céréales sont un ajout récent à l’alimentation, à commencer par le riz sauvage en Chine et en Inde en 7 000 avant J.-C. Les Européens mangeurs de viande ont commencé à cultiver des céréales 4 000 ans plus tard. Les Indiens des plaines d’Amérique du Nord, en bonne santé et en forme, vivaient de gibier sauvage, mais ils étaient malades lorsqu’ils étaient nourris de grains inconnus fournis par le gouvernement dans les réserves seulement après la destruction des troupeaux de bisons.

Les céréales d’aujourd’hui ne sont pas ce que nos ancêtres mangeaient de toute façon, car la plupart des céréales sont génétiquement modifiées et hybridées pour augmenter le rendement, mais sont devenues plus indigestes et allergiques comme effet secondaire.

Satisfait?… Moi, pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

L’homme, nous disent les anthropologues, mange de la viande depuis des millions d’année. La consommation de céréales, elle, n’aurait commencé qu’environ 7000 ans av. J.-C. Plus précisément en Chine et en Inde, avec le riz. En Europe, ce n’est que 4000 ans plus tard qu’est apparue la culture des céréales, alors qu’en Amérique du Nord, les Amérindiens des Grandes Plaines, qui se nourrissaient traditionnellement de gibier, ont commencé à en manger, sans très bien les digérer, quand, une fois les troupeaux de bisons décimés, le gouvernement leur en a fourni, sur les réserves.

            Les céréales actuelles ne se comparent pas à celles d’antan. La plupart ont été depuis génétiquement modifiées ou ont fait l’objet de croisements dans le but d’en accroître le rendement, ce qui, du coup, les a rendues moins digestes et plus allergènes.

Troisième exemple 

  • The art of using mixtures of chemicals to produce explosives is an ancient one.
  • Black powder―a mixture of potassium nitrate, charcoal, and sulfur―was being used in China well before 1000 A.D., and has been subsequently used through the centuries in military explosives, in construction blasting, and for fireworks.
  • The du Pont Company, now a major chemical manufacturer, started out as a manufacturer of black powder.
  • In fact,the founder, Eleurian du Pont, learned the manufacturing technique from none other than Lavoisier.

Traduction par DeepL :

L’art d’utiliser des mélanges de produits chimiques pour produire des explosifs est très ancien. La poudre noire – un mélange de nitrate de potassium, de charbon de bois et de soufre – était utilisée en Chine bien avant 1000 après J.-C., et a été utilisée par la suite au cours des siècles dans les explosifs militaires, dans le dynamitage des constructions et pour les feux d’artifice. La société du Pont, maintenant un fabricant majeur de produits chimiques, a commencé comme fabricant de poudre noire. En fait, le fondateur, Eleurian* du Pont, a appris la technique de fabrication auprès de nul autre que Lavoisier.

* Je me serais attendu à ce que ce logiciel, grâce aux nombreux recoupements dont « son » intelligence artificielle est capable, sache que partout où il est question du fondateur de la firme DuPont, le seul prénom que l’on rencontre est Éleuthère Irénée du Pont de Nemours et non Eleurian. Mais il a failli à la tâche.

Satisfait?… Moi, pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, serait :

L’art de fabriquer des explosifs en mélangeant des produits chimiques ne date pas d’hier. Bien avant l’an mille, les Chinois utilisaient déjà la poudre noire, un mélange de salpêtre*, de charbon de bois et de soufre. Plus tard, elle a servi à des fins militaires (bombardement), industrielles (dynamitage) et même récréatives (feux d’artifice). Cette poudre noire fut à l’origine de la firme DuPont, aujourd’hui une importante compagnie de produits chimiques. Son fondateur, Éleuthère du Pont de Nemours, en a appris la fabrication de nul autre que de Lavoisier lui-même.

  Salpêtre est le nom sous lequel on désignait autrefois le nitrate de potassium.

Quatrième exemple 

  • Wine is an alcoholic beverage made by the fermentation of the juice of the grape.
  • Wines are distinguished by color, taste, bouquet or aroma, and alcoholic content.
  • They are classified as natural or fortified, sweet or dry, still or sparkling.
  • The differences depend upon the kind of grape from which the wine was made, the climate, the location of the vineyard, treatment of the grapes while growing and when being harvested, the method by which it was produced, and after-handling.

Traduction par DeepL :

Le vin est une boisson alcoolisée obtenue par la fermentation du jus du raisin. Les vins se distinguent par leur couleur, leur goût, leur bouquet ou leur arôme, et leur teneur en alcool. Ils sont classés comme naturels ou fortifiés, doux ou secs, tranquilles ou pétillants. Les différences dépendent du type de raisin à partir duquel le vin a été fait, du climat, de l’emplacement du vignoble, du traitement des raisins pendant la croissance et la récolte, de la méthode de production et de la manutention ultérieure.

Satisfait?… Moi, pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

Tout vin est produit par fermentation d’un jus de raisin. Chacun d’eux possède une couleur, un goût, un bouquet, ou arôme, et une teneur en alcool qui lui sont propres. On les dit naturels ou vinés, doux ou secs, tranquilles ou pétillants. Tout dépend du cépage utilisé, du climat de la région vinicole, de l’emplacement du vignoble, des méthodes de culture et de vendange, ainsi que des conditions d’élevage.

 Cinquième exemple 

  • This is about the meaning of words.
  • It is language through which we transfer knowledge and experience.
  • For this reason semantics, the connection between words and their meanings is crucial.
  • The semantic device is the coin of the exchange, and this coin has two faces.

Traduction par DeepL :

Il s’agit de la signification des mots. C’est le langage par lequel nous transférons les connaissances et l’expérience. C’est pourquoi la sémantique, le lien entre les mots et leur signification est cruciale. Le dispositif sémantique est la pièce de monnaie de l’échange, et cette pièce a deux faces.

Satisfait?… Moi, définitivement pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

Parlons donc du sens des mots. Vu que ce sont eux qui nous permettent de dire tout ce que l’on veut, la relation entre les mots et leurs sens (ou sémantique) joue un rôle primordial en communication. Mais ces mots peuvent être utilisés aussi bien à bon qu’à mauvais escient*.

* Idée véhiculée par les deux éléments du titre de l’article : Semantics and baloney. 

     Vous conviendrez que ces 5 traductions générées par DeepL ne sont pas époustouflantes. Elles font certes appel à des mots français, mais elles sentent l’anglais à plein nez. Sauf pour qui n’a aucune notion de stylistique comparée.

La qualité est-elle au rendez-vous?

     Dans ces 5 exemples, j’ai fait appel à deux caractéristiques de l’anglais : sa prédilection pour le concret et celle pour la juxtaposition. J’aurais pu tout aussi bien faire appel à d’autres caractéristiques. Je pense, par exemple, à son goût très marqué — qui n’a pas d’égal en français —  pour la conjonction de coordination AND; à son goût également marqué pour le particulier même quand il s’aventure à exprimer la généralité.

Si je ne l’ai pas fait, c’est que cela n’aurait rien ajouté à ma démonstration. Je serais arrivé au même résultat. Au même constat : ce logiciel — et il n’est certainement pas le seul — est esclave des mots et non des idées. Non seulement des mots, mais tous les mots. Sans exception. Revoyez les exemples cités en (2).

J’ajouterais même : esclave de la séquence des mots dans la phrase et esclave de la séquence des phrases dans le paragraphe. Il ne déroge pas à l’ordre établi. Même si cet ordre est anglais.

Rien en somme qui me fasse dire que ces traductions, faites par la machine, sont de bonnes traductions. La qualité n’est vraiment pas au rendez-vous.

Pour que ces traductions faites par DeepL ne sentent plus l’anglais à plein nez, il faut impérativement intervenir. Autrement dit, les faire réviser ou, pour être plus in, les faire post-éditer.  Ce qui demandera plus de temps. Donc plus d’argent.

Est-ce qu’on y gagne au change?… Je me le demande.

À SUIVRE

 Maurice Rouleau

(1)  L’anglais a, comme nous l’ont appris Vinay & Darbelnet, une prédilection pour les mots images; le français, lui, préfère les mots signes. Il suffit de penser à bagpipe (cornemuse), green house (serre), hit-and-run (délit de fuite), mixed vegetables (macédoine), ring finger (annulaire), tuning fork (diapason), knee cap (rotule). Vous entendez le mot anglais, vous voyez la chose. Vous entendez le mot français, vous ne voyez rien. Pour en savoir plus, voir https://rouleaum.wordpress.com/2014/02/24/stylist-comparee-11-mots-images-mots-signes/

(2) Voici d’autres phrases dont la traduction par DeepL laisse à désirer. J’ai mis en rouge le segment incriminé; en bleu, la traduction faite par ce logiciel; en vert, l’idée que l’auteur voulait transmettre. 

  • Like other nomadic peoples who wandered through the spotlight of history, the Nabataeans left little behind to explain themselves.

devient après traduction par DeepL :

Comme d’autres peuples nomades qui ont erré sous les feux de l’histoire, les Nabatéens ont laissé peu de choses derrière eux pour s’expliquer.

Ce que l’auteur voulait dire ressemble plutôt à ceci :

Comme bien d’autres peuples nomades qui ont connu leur heure de gloire, les Nabatéens ont laissé peu de traces de leur passage.

  • A living antiquity presents problems to those who would preserve the past, uncovered its secrets or packaged it for mass consumption.

devient :

Une antiquité vivante pose des problèmes à ceux qui voudraient préserver le passé, en découvrir les secrets ou le conditionner pour la consommation de masse.

L’auteur voulait dire : aménager pour en faire un attrait touristique.

  • But because progressive education carries heavy burden of sins I do not think we can use its back as a convenient place on which to pile all our present troubles.

devient :

Mais parce que l’éducation progressive porte un lourd fardeau de péchés, je ne pense pas que nous puissions utiliser son dos comme un endroit commode sur lequel empiler tous nos problèmes actuels.

L’auteur voulait dire :   avoir un lourd passif  et  servir de bouc émissaire.

  • With one of his helpers, he walks along the edge of the forest and unrolls a band of red plastic warning tape.

devient :

Avec l’un de ses assistants, il marche à la lisière de la forêt et déroule une bande de ruban adhésif rouge d’avertissement.

L’auteur voulait dire : établir un périmètre de sécurité. 

  • Quebec City region knocks us out every time.

devient :

La région de Québec nous assomme à chaque fois.

L’auteur voulait dire :  nous surprendre.

  • A dark day, promising to grow darker. Let’s face it; just the sort of day when you might be forgiven for hitting the alarm and rolling over–were you a student, that is.

devient :

Un jour sombre, promettant de s’assombrir. Voyons les choses en face ; le genre de jour où l’on pourrait vous pardonner d’avoir sonné l’alarme et de vous être retourné – si vous étiez étudiant, par exemple.

L’auteur voulait dire : arrêter le réveil  et  faire la grasse matinée.

 (3)    La présence d’indicateurs de rapport (ou mots de liaison) n’est pas toujours essentielle à la compréhension. Quiconque se fait dire : J’ai été malade la nuit dernière. J’ai trop fêté hier soir.  comprendra aisément qu’il y a un rapport de cause à effet, non dit, entre ces deux énoncés. Cette façon de s’exprimer (par juxtaposition) n’est pas fautive en soi, mais elle doit être utilisée avec modération, sinon le texte devient vite indigeste. Pour une démonstration convaincante, voir le court texte intitulé Pierre et Lise vont au zoo.

Soit dit en passant, quand il y a absence d’indicateur de rapport (i.e. juxtaposition), le linguiste parle de parataxe. Quand les éléments de la phrase sont reliés par coordination ou par subordination, il utilise alors le terme hypotaxe. 

(4)  Qui croirait que les phrases suivantes ont vraiment été écrites par un anglophone?

  1. Greatly surprised by the news, Audrey immediately telephoned her parents.
  2. Eager to leave the city, Karl threw his clothes into a suitcase.
  3. Tired of studying, the student took a rest.
  4. Peopled by Indian and Eskimo nomads some thousands of years ago, and subsequently explored by other adventurers, Canada defied « official » discovery until a Venetian, John Cabot, sailing under a British flag in 1497, found a vast continent in the western world.

Pour en savoir plus, voir https://rouleaum.wordpress.com/2014/11/05/blogue-17-la-juxtaposition/

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

Publié dans Contraintes de la langue, Particularités langagières, Stylistique comparée | 2 commentaires

Traducteur : une profession dépassée?  (2 de 4) 

 

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être?

— Traduction, Révision ou Post-édition? —

 

Dans le précédent billet, j’ai voulu vérifier si les craintes formulées par un ex-collègue étaient réellement fondées. Il m’avait semblé dépassé par les événements : ses étudiants, au lieu de se servir de leurs neurones, se contentent trop souvent, m’a-t-il dit, de recourir à un logiciel de traduction. Ils lui disent presque, à leur façon, qu’il n’a rien à leur apprendre! La traduction automatique (TA) est devenue pour lui une menace. C’est du moins ce que j’ai compris de ses doléances.

  • Vérification faite, sommaire j’en conviens — seulement trois courts textes soumis à cinq logiciels —, force m’est de reconnaître que la TA a du potentiel. Beaucoup plus que je ne l’aurais cru. Faut dire à ma décharge que, du temps que j’enseignais, je ne m’étais jamais trop intéressé à cet aspect du problème, car mon emploi, à lui seul, était garant de la supériorité de l’homme sur la machine. Si tel n’avait pas été le cas, on ne m’aurait pas engagé comme professeur. C’est du moins ce que je me plaisais à croire. Mais mon ex-collègue, lui, toujours actif, ne s’illusionne plus.
  • Presque au même moment, j’apprends, à ma grande surprise, que, dans certains bureaux ou cabinets de traduction, on réserve une place de plus en plus importante à la TA. Avant d’opérer un tel virage, les responsables de ces bureaux ou cabinets ont dû faire, du moins je l’espère, une étude — comparable et surtout plus poussée que celle décrite dans mon précédent billet — afin de déterminer la pertinence de l’emploi d’un logiciel de traduction et, le cas échéant, de choisir celui qui donne les meilleurs résultats. On ne prend pas une telle décision sans avoir préalablement fait le tour de la question. Et d’en avoir mesuré toute la portée. C’est du moins la façon dont moi je procéderais.

De toute évidence, le monde de la traduction a bien changé depuis que j’y ai mis les pieds… et que j’en suis sorti! Les traductions ne sont certes pas appelées à disparaître, mais les traducteurs, eux, le sont peut-être. L’avenir seul le dira…

Devant ce double constat — inattendu, je dois le reconnaître, mes neurones se sont affolés. M’est alors revenu en mémoire ce que me disait mon professeur de philosophie : « Laissez faire à l’éléphant ce que l’éléphant peut faire. » Pourquoi, par exemple, vouloir maintenir la corvée d’épluchage de pommes de terre si le même travail peut être fait, beaucoup plus rapidement, par une machine? Poser la question, c’est y répondre. Alors, si un logiciel de traduction donne d’assez bons résultats, et plus rapidement que l’homme, laissons-lui faire le travail et consacrons-nous à autre chose. Je ne vois pas où est le problème. Du moins en théorie.

Mais un tel revirement n’est pas sans créer des bouleversements. Des bouleversements  dans la formation des langagiers (remarquez que je n’ai pas dit : formation des traducteurs, car leur sort semblerait incertain); dans le travail que l’on attend d’eux; et dans la qualité des traductions ainsi produites (dont il sera question dans le prochain billet).

Voici donc des questions qui me trottent dans la tête depuis que mon ex-collègue m’a fait part de son désarroi.

  • Si une traduction peut être faite par un ordinateur, la carrière de traducteur est-elle en danger? Serait-elle, dans le pire des cas, menacée de disparition?
  • Pourquoi engagerait-on un traducteur si la machine peut faire le travail à sa place?
  • De quoi l’industrie langagière actuelle (i. e. le secteur d’activité où la langue joue un rôle fondamental) a-t-elle le plus besoin?
  • Si le marché du travail a changé à ce point, le programme d’études universitaires a-t-il, lui aussi, changé? S’est-il adapté à cette nouvelle réalité?
  • Si oui, quelles modifications lui a-t-on apportées?
  • Si non, les départements de traduction ne devraient-il pas revoir la mission qui est (ou qui fut) la leur, à savoir former des traducteurs?
  • Quelles compétences un éventuel employeur recherchera-t-il bientôt chez un traducteur frais émoulu?
  • Quelle tâche lui attribuera-t-il, étant donné que c’est la machine qui fait le plus gros du travail?
  • Lui demandera-t-il, à lui qui n’a que peu d’expérience, de jouer le rôle de réviseur, dont la mission sera d’améliorer, le cas échéant, la qualité des traductions faites par la machine?
  • Si oui, possède-t-il vraiment les compétences voulues pour faire ce travail, si tôt dans sa carrière?
  • Combien de cours de révision le nouveau diplômé a-t-il suivis pour qu’on lui demande, du jour au lendemain, d’être réviseur plutôt que traducteur? Un seul, comme dans mon temps? Pourtant, on fait suivre plusieurs cours de traduction à celui qui veut devenir traducteur.
  • Serait-ce donc si simple d’être réviseur? Pourtant, voilà quelques années, cette tâche était réservée uniquement à un traducteur chevronné!

Voilà autant de questions qui me chicotent.

En consultant divers forums de discussion, j’ai pu constater que tous ne voient pas la traduction automatique du même œil. Le propriétaire d’un cabinet de traduction y voit un moyen d’augmenter son chiffre d’affaires. Le traducteur indépendant, lui, se sent piégé, car le tarif qu’il commandait auparavant est revu à la baisse, une baisse parfois non négligeable (de 0, 221 $/mot à 0,059 $/mot). Quant au traducteur qui ne travaille pas à son compte, il ne peut que s’en accommoder. Ce travail, même s’il ne correspond pas réellement à la formation qu’il a reçue, lui permet au moins de gagner sa vie.

Comme on dit en grec 😉 : All this has changed!

Une nouvelle venue dans le domaine :  la post-édition

En fouillant un peu plus la question de la TA, j’ai découvert qu’une nouvelle activité reliée à ce type de traduction a fait son apparition : la post-édition. Ah bon!… « Qu’est-ce que cela peut bien manger en hiver? » (façon toute québécoise de s’enquérir de la nature d’une chose qu’on ne connaît pas).

La post-édition n’existerait que parce que la TA existe. L’une serait née de l’autre. L’une n’existerait pas sans l’autre. Soit. Mais…

Mais en quoi consiste réellement la post-édition?

Difficile à dire pour sûr, car ni le Petit Robert 2018, ni le Larousse en ligne n’incluent ce terme dans leur nomenclature. J’y trouve toutefois ses deux éléments de formation (post et édition) qui, en temps normal, permettent au lecteur qui connaît le latin et le grec — une espèce de plus en plus rare, pour ne pas dire presque disparue — de cerner le sens d’un mot inconnu. Mais dans ce cas-ci, c’est peine perdue. Pour une raison fort simple, la définition que les dictionnaires courants donnent du mot édition, à savoir « action d’éditer ou texte ainsi édité », ne colle pas à la réalité dont il semble être question ici : cette action ou son produit peuvent difficilement, selon moi, admettre un après (qui en latin se dit post). Ce qui peut arriver à un ouvrage après sa parution, c’est d’être très recherché par les lecteurs (il est alors en librairie); d’être beaucoup moins en demande (il est alors stocké chez l’éditeur); d’être du bois mort, même pour l’éditeur (il est alors mis au pilon). Alors… que peut bien vouloir dire post-édition?…

Wiktionnaire

Étant donné que les dictionnaires courants ne me sont d’aucun secours, j’en suis réduit à chercher sur Internet la définition de ce terme. Je la trouve sur le Wiktionnaire. La définition qu’on donne de post-édition est la suivante :

Activité de traduction qui s’appuie sur un système de traduction automatique dont la production est ensuite révisée (ses erreurs rectifiées) par un professionnel.

Cette définition me dit clairement que celui qui fait de la post-édition fait une activité de traduction. Ou, dit plus simplement, qu’il fait de la traduction. Et chacun sait que celui qui fait de la traduction est appelé traducteur. Il faut donc être traducteur pour faire de la post-édition! Soit. Mais ce traducteur, nous dit-on, utilise un système de traduction automatique. Ce n’est donc pas lui qui traduit, mais bien l’ordinateur! Alors que fait le traducteur s’il ne traduit pas?… Je me le demande.

Poursuivons donc l’analyse de cette définition. On ajoute que la traduction, que le traducteur n’a pas faite, est ensuite révisée (ses erreurs rectifiées) par un professionnel. Soit. De quel professionnel parle-t-on ici? On ne parle certainement pas d’un traducteur — la formulation aurait été différente —; il ne peut donc s’agir que d’un professionnel de la révision, ou réviseur.

C’est donc dire que le traducteur qui fait de la post-édition ne fait, selon cette définition, ni traduction (c’est la machine qui la fait), ni révision (c’est un professionnel qui s’en charge). Serait-ce pour occulter cette « supercherie » qu’on l’appelle post-éditeur?… C’est à n’y rien comprendre.

Si cette définition est correcte, je ne vois pas pourquoi on embaucherait un traducteur pour faire de la post-édition, i.e. pour faire traduire un texte par une machine. Le faire me semble aussi aberrant que d’engager un dentiste comme conducteur de taxi. On devrait, me semble-t-il, lui demander de faire ce qui correspond mieux à ses compétences. À moins que…

À moins que la définition que le Wiktionnaire donne du terme post-édition ne soit pas correcte. Est-ce envisageable?… Rien n’est impossible. Chose certaine, elle sème le doute dans mon esprit. Et je ne suis pas le seul. Wikipédia a lui aussi quelques réserves. C’est du moins ce que je comprends de la présence, avant la description même du terme, d’un encadré qui dit :

Cette entrée est considérée comme une ébauche à compléter en français. Si vous possédez quelques connaissances sur le sujet, vous pouvez les partager en modifiant dès à présent cette page (en cliquant sur le lien « modifier ».

D’après moi, on ne lance pas une telle invitation sans raison…

Vue sous cet angle, la post-édition n’a assurément pas sa place dans un cursus de traduction. Quiconque s’y connaît un tant soit peu en informatique est capable de faire traduire un texte par un logiciel. Pas besoin d’un cours universitaire pour cela. Il  n’y a donc rien d’étonnant à ce que la post-édition ne fasse l’objet d’aucun cours formel.

D’où vient donc le terme post-édition?

Je le soupçonne d’être un calque, un calque de l’anglais. Un anglicisme, quoi! Mais est-ce bien le cas? Pour le savoir, il suffit de consulter un dictionnaire unilingue anglais, p. ex. le Merriam-Webster (M.-W.).

On y trouve effectivement postediting, qui, nous dit-on, s’utilise à toutes les sauces : comme nom, comme adjectif , voire même  comme adverbe. Il signifie occurring after editing. Exactement ce que laissent entendre ses éléments de formation.

Quel sens a donc editing pour qu’on puisse sans réserve, contrairement au verbe français éditer, lui accoler le préfixe post-? Ces deux verbes n’ont vraisemblablement pas le même sens. Parmi les acceptions que le M.-W. attribue au verbe to edit , il en est une que le mot français éditer n’a pas. La voici :

to alter, adapt, or refine especially to bring about conformity to a standard or to suit a particular purpose.

Le M.-W. va même jusqu’à nous en proposer quelques synonymes : redraft, revamp, revise, rework. Alors tout s’éclaircit. Pour l’anglophone, to edit signifie, entre autres, réécrire, retaper, réviser, retravailler un texte. Ce qui ne se fait, évidemment, qu’après la production de ce texte. D’où la présence du préfixe post-! C’est l’évidence même. Pour un anglophone. Mais pour un francophone, l’évidence n’est pas au rendez-vous.

Force est de reconnaître que le francophone qui utilise post-édition n’a fait qu’habiller à la française le mot anglais postediting. Il donne du fait même à édition un sens que ce mot français n’a pas. Du moins pas encore. Autrement dit, pour bien saisir ce qui se cache derrière le terme post-édition, il faut connaître l’anglais. Sinon, on ne s’y retrouve pas. Ou, ce qui est encore pire, chacun lui attribue le sens qu’il veut bien lui donner.

Tout compte fait, pour un anglophone, faire du postediting, c’est l’équivalent de faire de la révision. Rien de plus. En effet, cette définition ne contient aucun autre trait définitoire qui permette de penser autrement. Pourquoi alors l’anglais a-t-il créé un néologisme, postediting, plutôt que d’utiliser le terme déjà existant, revising, qui veut pourtant dire : ʺlooking over again in order to correct or improve : revising a manuscriptʺ. Serait-ce que la définition de postediting rédigée par un lexicographe ne serait pas exacte?… Qui sait?

Le dictionnaire M.-W. a donc sa définition, mais le Wiktionary a aussi la sienne :

The process whereby humans amend machine-generated translation to achieve an acceptable final product. A person who post-edits is called a post-editor.

Vous l’aurez sûrement noté, elle diffère de celle du M.-W. par un trait définitoire. L’action décrite  par le terme postediting (to amend : corriger) ne concerne qu’une seule catégorie de traductions, celles faites par une machine (machine-generated translation). Le terme ne s’utiliserait donc correctement que dans ce sens!

Qui faut-il croire? Le lexicographe qui travaille pour le M.-W. ou la personne qui a rédigé la définition qu’en donne le Wiktionary? Euh!… Je ne devrais pas avoir à choisir le dictionnaire qui donne la bonne définition, car, quand j’en consulte un,  c’est pour connaître le sens exact d’un mot. Pas pour être confronté à un dilemme. Même si c’est ce qui se produit ici. Il ne me reste plus qu’à espérer que le sens exact se précisera avec le temps et que les dictionnaires finiront par s’entendre sur sa définition.

Chose certaine, quand j’entends parler de postediting, il s’agit toujours de retoucher, de retaper, de retravailler un texte. Autrement dit de le réviser. Et non de le traduire. La traduction, elle, c’est la machine qui s’en charge. Par définition même.

Révision ou post-édition?

Pourtant le mot français qui vient immédiatement à l’esprit quand on fait ce que dit le Wiktionary, c’est révision, un terme qui n’a pas l’opacité de post-édition. Mais étant donné que l’anglais a opté pour postediting, le français s’est senti obligé d’en faire autant. Il lui a alors donné une allure française : post-édition. Sans se rendre compte que ce terme était mal construit.

Étant donné qu’il s’agit de faire la révision d’un texte généré par ordinateur, une question se pose : l’action de post-éditer diffère-t-elle fondamentalement de celle de réviser?… Au point qu’il faille lui attribuer un nom qui la distingue?… J’en doute fort. Je m’explique.

Supposons qu’en raison d’un surcroît de travail et du délai qui vous a été imparti par votre donneur d’ouvrage, vous, propriétaire d’un cabinet de traduction, devez faire appel à un traducteur indépendant qui, paraît-il, travaille vite et bien. Supposons également que ce dernier est à la hauteur de sa réputation et qu’il vous remet sa traduction en temps voulu. Vous voudrez certainement, avant de la faire parvenir à votre donneur d’ouvrage, vous assurer de la qualité de son travail, car c’est votre nom, et non le sien, qui est en jeu.

Dans un tel cas, diriez-vous que vous faites la révision ou la post-édition de sa traduction?… Soyez honnête, vous n’en savez rien. Et ce, tant et aussi longtemps que vous ignorez si le traducteur en question a, oui ou non, utilisé un logiciel de traduction, la qualité de la traduction n’étant pas un critère fiable pour en décider (1). S’il l’a fait, vous en feriez la post-édition; dans le cas contraire, vous en feriez la révision! Autrement dit, vous ne savez pas ce que vous faites; seul le traducteur le sait! Ne trouvez-vous pas la situation plutôt cocasse?… Moi, si.

J’en suis même à me demander si le besoin de recourir à un terme spécial pour désigner le fait de réviser une traduction générée par ordinateur est justifié. Honnêtement, je n’en vois pas le besoin. Éplucher des pommes de terre à la main ou à la machine, ça reste de l’épluchage de pommes de terre. On n’a pas changé le nom de l’opération pour autant. Heureusement que l’on n’a pas cru bon d’appeler différemment le fait de chercher une définition dans un dictionnaire électronique plutôt que dans un bon vieux dictionnaire papier! Pourquoi alors vouloir utiliser un nouveau terme pour désigner un même travail, uniquement parce que la traduction a été produite par la machine plutôt que par l’homme?… Pour faire chic?… Pour se distinguer d’un banal réviseur! Peu importe la raison, le diplômé en traduction est devenu, malgré lui, peut-être même sans le savoir, post-éditeur!

Et le travail à faire est-il différent?

Les fautes commises par la machine différent-elles de celles commises par l’homme au point qu’il faille au « post-éditeur » des connaissances spéciales pour les corriger, i.e. pour assurer la qualité des traductions ainsi produites? Je me permets d’en douter. Mais, si tel est le cas, les programmes universitaires ne devraient-ils pas les enseigner aux futurs langagiers?… Poser la question, c’est, me semble-t-il, y répondre. Mais les professeurs d’université sont-ils assez près du marché du travail pour en connaître les exigences? Et conséquemment pour apporter au cursus les modifications qui pourraient s’imposer? Si oui, force m’est de reconnaître qu’à leurs yeux le travail est exactement le même, car le programme d’études n’a pas changé. Si non, il leur faudra se mettre à la tâche le plus vite possible, s’ils ne veulent pas être trop dépassés par les événements.

Que dire alors de la qualité des traductions générées par la machine?

On m’a enseigné — et j’en ai fait autant—  qu’une « bonne » traduction, i.e. une traduction qui est à l’abri de tout reproche, doit respecter 5 critères :

  1.  Être fidèle au texte de départ (communiquer le même message);
  2.  Être rédigée dans un français respectueux des codes en usage (orthographe,     grammaire, syntaxe, ponctuation, typographie, etc.);
  3.   Être formulée de façon idiomatique, i.e. ne pas sentir la traduction;
  4.   Être dans le même ton que le texte de départ (équivalence stylistique);
  5.   Être pleinement intelligible par le lecteur auquel elle est destinée (adaptation     culturelle).

Les traductions faites par la machine, une fois révisées, doivent-elles, pour qu’on puisse les qualifier de « bonnes », répondre aux mêmes exigences? La question ne devrait même pas se poser. Si je me la pose, c’est que j’ai des doutes, car il est bien connu que les choses ne se disent pas nécessairement de la même façon dans toutes les langues. Il y a de grosses différences entre, par exemple, l’anglais et le français. La stylistique comparée est une réalité à laquelle tout traducteur ou réviseur et, à plus forte raison, tout post-éditeur devraient être sensibilisés.

C’est dire que le caractère idiomatique d’une traduction (critère n° 3 mentionné ci-dessus) revêt une importance toute spéciale. La question devient alors : « Est-ce qu’une traduction générée par ordinateur est formulée de façon idiomatique? » Il le faudrait, sinon elle risque fort de sentir la traduction à plein nez, de n’être qu’un mot à mot du texte anglais.

Pour pouvoir intervenir adéquatement sur une traduction générée par la machine, il faut indéniablement savoir ce qui différencie le français de l’anglais. Je me suis très tôt dans ma carrière intéressé à cet aspect de la langue. J’ai même publié une série de billets sur le sujet (cliquez sur Stylistique comparée que vous trouverez, sous Catégories, dans la colonne de droite).  Vous y découvrirez quelques prédilections de l’anglais : un goût très prononcé pour le concret; pour le particulier; pour la coordination; pour la juxtaposition; pour la personnalisation du discours; pour le déroulement de l’action; pour l’ordre canonique des mots dans la phrase, etc.

Si la traduction générée par ordinateur ne fait que reproduire les façons anglaises de dire,  elle n’aurait rien de français, sauf les mots.

Tout revient à se demander si un texte traduit par une machine peut être formulé de façon idiomatique. Les logiciels de traduction sont-ils capables d’une telle « prouesse »?

C’est ce que nous examinerons dans le prochain billet…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)  Supposons que vous avez confié à deux traducteurs indépendants la tâche de traduire le paragraphe suivant, tiré d’un texte qui date des années 1990 :

Are Books Becoming Obsolete?

My son Michael recently startled me with his remark that books are falling from favor, even with librarians. Books become dogeared by readers, spoiled by highlighting marks, and dirtied with remains of peanut butter and jelly. Some librarians much prefer pristine silicon databases, read by using cathode ray tubes. This jarred me because I love books, particularly old ones.

Et que le premier vous remet la traduction suivante :

Est-ce que les livres deviennent vieux?

Récemment mon fils Michael m’a inquiété avec ses commentaires d’être pour que les livres se déclinent, même les bibliothécaires. Les livres deviennent par les lecteurs, des pages cornées, gâchés par souligner les marques et salis avec les restes de beurre de cacahouète et de gelée. Certains bibliothécaires sans tache de silicone de base de données, lire un utilisant des tubes cathodiques. Cela m’ébranle parce que j’aime les livres, en particulier les vieux livres.

Et  le second, celle-ci :

Les livres deviennent-ils obsolètes?

Mon fils Michael m’a récemment surpris par sa remarque que les livres tombent en disgrâce, même avec les bibliothécaires. Les livres deviennent dogeared par les lecteurs, gâtés par des marques de surbrillance, et souillés de restes de beurre d’arachide et de gelée. Certains bibliothécaires préfèrent de loin les bases de données en silicium vierge, lues à l’aide de tubes cathodiques. Cela m’a choqué parce que j’aime les livres, en particulier les vieux.

Laquelle d’après vous a été produite par un ordinateur?

Vous me diriez que les deux l’ont été que je ne serais pas surpris. La première, parce que ce n’est que du charabia; la seconde, parce que la présence d’un mot anglais dogeared  la trahit.

En réalité, seule la seconde a été produite par un logiciel de traduction, en l’occurrence par Google Translate. La première traduction est le fait d’un étudiant, qui a fini par comprendre que la traduction n’était pas sa tasse de thé.

Force m’est de reconnaître que ni l’une ni l’autre ne rendent vraiment justice au texte de départ. Même si l’une le fait mieux que l’autre.

Voici une traduction qui rend bien, me semble-t-il, le message du texte en question :

Le livre, une espèce en voie de disparition?

L’autre jour, mon fils Michael a passé un commentaire qui m’a fait sursauter. Selon lui, les livres seraient en train de perdre de leur importance, même auprès des bibliothécaires, qui déplorent les dommages que les utilisateurs leur font subir : pages cornées, passages surlignés, traces de nourriture. Certains bibliothécaires disent préférer qu’on les consulte à l’écran. Cette tendance m’agace au plus haut point, car j’adore tenir un livre, tout particulièrement un livre ancien.

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

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Traducteur : une profession dépassée? (1 de 4)

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être?

 – Le problème –

 

Voilà qu’un ancien collègue me confie, au cours d’une conversation téléphonique, qu’il éprouve de plus en plus de difficultés à donner ses cours de traduction. Il se considère de moins en moins capable de bien faire son travail. N’allez pas penser qu’il se plaint de subir des ans l’irréparable outrage. Que non! Ce qui fait son malheur, c’est qu’il lui est impossible d’évaluer, à leurs justes valeurs, les travaux que lui remettent ses étudiants : leurs traductions ne sont pas toujours de leur cru. Ce sont souvent, à quelques  retouches près — pertinentes ou pas —, des traductions générées par un ordinateur. Son rôle, me dit-il, est de former des traducteurs et d’évaluer les progrès qu’ils réalisent en cours de session. Pas d’évaluer les performances d’un logiciel de traduction. Et là-dessus, il n’a pas tort. C’est à se demander s’il ne faudrait aller jusqu’à interdire l’utilisation de l’ordinateur pour les examens.  Les étudiants auraient alors la tâche, inhabituelle (anachronique, aux yeux de certains), de remettre une traduction manuscrite! Qui, à coup sûr, serait le reflet de leurs compétences. En arrivera-t-on là? Seul l’avenir le dira.

Une question me vient alors à l’esprit : la traduction automatique est-elle à ce point menaçante?…

Ouvrons une parenthèse.

Je devrais peut-être mettre automatique entre guillemets pour ne pas confondre certains lecteurs pour qui le terme traduction automatique a un sens différent de celui que je lui attribue. Certains lui font désigner un texte produit par un logiciel de traduction, texte dont la qualité est telle qu’aucune intervention humaine n’est nécessaire. Moi, je l’utilise dans son sens général : fait par un automate, peu importe la qualité du produit obtenu.

L’emploi du mot traducteur est, me semble-t-il, moins problématique. J’utilise ce mot — et vous en faites probablement autant — uniquement pour désigner l’auteur d’une traduction. Et ce, même si, depuis 1954, le Robert lui attribue un deuxième (ou second) sens : « Appareil électronique fournissant des éléments lexicaux et phraséologiques de deux langues mis en corrélation ». Acception que l’on retrouve dans le Petit Robert 2018, formulée de façon plus accessible : « Appareil électronique fournissant des éléments de traduction (mots, phrases simples). Traducteur, traductrice de poche. »

Fermons la parenthèse.

A-t-on encore besoin de traducteurs?

Voilà, formulée crûment, LA question dérangeante, celle que personne n’ose poser. La réponse est pourtant évidente. Le traducteur aura toujours sa raison d’être tant et aussi longtemps qu’il y aura une diversité de langues parlées sur la planète. La vraie question n’est donc pas de savoir si les traductions deviendront chose du passé — cela ne se produira que le jour, qui n’est pas encore venu (1), où tous les hommes parleront une même langue —, mais bien de savoir qui aura la charge de faire ces traductions. L’homme ou la machine? Le traducteur ou l’ordinateur?

Ce problème, pour un professeur de traduction, se pose en des termes différents : que me réserve l’avenir si mes services ne sont plus requis pour former des traducteurs, si la machine peut faire le même travail, plus vite et à meilleur coût, que mes élèves à leur arrivée sur le marché du travail? Se pourrait-il que mon département ferme ses portes? Est-ce une mise à pied qui m’attend? Voilà un avenir plutôt décevant! Mais est-il seulement envisageable?… Je peux vous dire qu’une université n’hésitera pas à fermer un programme d’études, si la clientèle n’est plus au rendez-vous. J’en ai moi-même fait les frais. J’utilise ici le terme clientèle, car les universités sont devenues des entreprises de service. S’il n’y a pas d’argent à faire, on coupe le service. Tout comme le fait Hydro-Québec!

Est-ce être alarmiste que de penser qu’un jour un département de traduction pourrait fermer ses portes parce la machine fait mieux que l’homme?… Une telle perspective deviendra réalité si, et seulement si, les traductions automatiques sont de qualité égale ou supérieure à celles que peut faire l’homme. La question est de savoir si nous en sommes rendus là. À moins que ce soit dans un avenir rapproché. Je ne saurais dire, car je n’ai pas eu à faire face à un tel problème durant ma vie professionnelle. Je ne suis donc pas en mesure d’en saisir toute l’importance.

Le problème soulevé n’étant pas anodin, je décide donc d’y regarder de plus près. Je veux me faire une idée [ou me faire une tête, comme certains disent chez nous].

La machine est-elle en concurrence avec l’homme?

Dans bien des domaines, la question ne se pose même plus : la machine fait mieux et plus vite que l’homme. Et cela, depuis un bon moment. Mon professeur de philosophie avait l’habitude de dire : « Laissez faire à l’éléphant ce que l’éléphant peut faire ». Il nous encourageait ainsi à nous consacrer à des tâches dites « nobles », celles qui requièrent la contribution de nos neurones.

Longtemps on a pensé que tout ce qui exigeait de la réflexion échappait à l’animal; qu’une telle activité était la chasse gardée de l’homme. N’a-t-on pas longtemps cru que seul un être intelligent — donc l’homme — pouvait créer des outils?… En effet, on l’a longtemps cru. On l’a longtemps crié sur tous les toits. Quel ne fut pas notre désarroi quand nous avons découvert que le singe pouvait en faire autant!…

Si le singe peut faire quelque chose que l’on croyait être l’apanage de l’homme, la machine peut-elle être l’égale du singe? Peut-elle faire d’autres choses que l’on croit toujours n’appartenir qu’à l’homme? Comme traduire… Pourquoi pas?… Il suffit de le vérifier. Et c’est ce que l’homme fit. La traduction automatique venait de naître.

Ses premiers essais l’ont convaincu qu’elle avait un certain avenir. Même si elle présentait des faiblesses (2). L’homme s’est vite remis à la tâche. Les logiciels de traduction se sont améliorés, mais on ne les voyait pas prendre la relève de l’homme : les textes produits étaient toujours trop grossiers; ils demandaient trop de retouches ou de corrections. Ils avaient malgré tout une certaine utilité. Je me rappelle m’en être servi pour avoir une idée approximative du compte rendu, écrit en flamand, d’un de mes ouvrages. Ces logiciels n’ont pas tardé à être assez performants pour traduire des textes très répétitifs, stéréotypés, comme des bulletins météorologiques, moyennant quand même une certaine révision. Il y avait donc là économie de temps et d’argent. Mais dans tout autre domaine, il en était autrement. Une chose était toutefois acquise : on pouvait faire faire à la machine des choses qu’autrefois seul l’homme arrivait à accomplir. La traduction automatique a, par la suite, fait des pas de géants. Et tout dernièrement, l’intelligence artificielle s’est invitée dans la danse.

Il existe aujourd’hui, me dit-on, plusieurs logiciels de traduction, que certains disent performants. J’en ai trouvé cinq en ligne : Google Translate, Microsoft Translate, Tradooit, Yandex.Translate et DeepL. Reste à voir si ces logiciels peuvent remplacer le traducteur, s’ils peuvent faire de la traduction automatique, au sens que certains lui attribuent, i.e. s’ils génèrent des textes ne nécessitant aucune intervention humaine.

Étant donné que j’ai l’habitude d’évaluer l’arbre à ses fruits et non à la façon qu’il a de les produire; ce qui m’importe, c’est le résultat obtenu, i.e. la traduction, et non les moyens utilisés pour y parvenir (ex. mémoire de traduction, banque de terminologie, concordancier bilingue, outil d’alignement de textes, outil de pré-traduction ou encore intelligence artificielle).

La question qui se pose est alors de savoir lequel de ces logiciels donne le meilleur résultat. Lequel produit la traduction nécessitant le moins de retouches ou de corrections, car espérer obtenir une traduction qui n’en nécessite aucune est, à mes yeux, utopique. Jusqu’à preuve du contraire…

Je mets donc ces 5 logiciels à l’épreuve.

Dans un premier temps, je leur soumets une phrase de 34 mots, dont la traduction ne présente aucune difficulté majeure :

In this province where francophones form the majority, members of linguistic minorities feel a far greater need to express themselves in French than members of the francophone majority do to express themselves in English.

Voyez les résultats :

Google

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques ressentent un besoin beaucoup plus grand de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone ne le font  pour s’exprimer en anglais.

Microsoft

Dans cette province où les francophones forment la majorité, les membres des minorités linguistiques ressentent un bien plus grand besoin de s’exprimer dans Français que les membres de la majorité francophone ne le font  pour s’exprimer en anglais.

Tradooit

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques ont beaucoup plus besoin de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone ne le font pour s’exprimer en anglais

Yandex

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques ressentent un besoin beaucoup plus grand de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone ne ressentent de s’exprimer en anglais.

DeepL

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques éprouvent un besoin beaucoup plus grand de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone de s’exprimer en anglais.

Clairement ces traductions ne sont pas toutes d’égale valeur. J’ai souligné les éléments mal traduits.  Certaines différences sont sans conséquence, car elles sont de nature purement stylistique. J’entends par là que l’idée est exprimée correctement mais avec des mots différents :  form the majorities est aussi bien rendu par forment la majorité que par sont majoritaires; to feel a far greater need, par ressentir un bien plus grand besoin que par éprouver un besoin beaucoup plus grand.

C’est ailleurs que le bât blesse.

La traduction la moins bien réussie, i.e. celle qui nécessite le plus de retouches ou de corrections, est clairement celle produite par Tradooit : Avoir beaucoup plus besoin ne rend pas l’idée exprimée par to feel a far greater need; traduire do par ne le font (problème également rencontré avec Google et Microsof ) ne passe pas le test. Ce logiciel n’a pas su retracer ce que remplaçait le verbe passe-partout to do. À cet égard, Yandex a mieux fait, mais pas parfaitement.

La palme revient sans contredit à DeepL. Sa traduction dit tout et le dit bien. Aucune retouche n’est nécessaire. Une « traduction automatique » (i.e. parfaite) serait donc possible!…

DeepL est-il toujours aussi performant?

On le voudrait bien, mais j’ai appris, voilà de cela plusieurs lunes, qu’une occurrence ne fait pas loi. Il ne me reste qu’à vérifier si DeepL est toujours supérieur aux autres. Je soumets ces 5 logiciels à une autre épreuve : traduire le début d’un article paru en 2010  (titre et chapeau) qui retrace l’histoire du calendrier :

The year one

A big date in retrospect, yesbut merely 754 to Romans then, 3761 to Jews now, and very likely not anno Domini at all.

Voyez les résultats.

Google

La première année

Un grand rendez-vous rétrospectivement, oui, mais seulement 754 pour les Romains à l’époque, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas du tout anno Domini.

Microsoft

L’année 1

Un grand rendez-vous avec le recul, oui, mais seulement 754 aux Romains alors, 3761 aux Juifs maintenant, et très probablement pas anno Domini du tout.

Tradooit 

La première année

Une date importante en rétrospective, oui, mais seulement 754 pour les Romains alors, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas du tout Anno Domini

Yandex

L’année

Une grande date en rétrospective, Oui—mais seulement 754 pour les Romains de L‘époque, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas anno Domini du tout.

DeepL

La première année

Une grande date rétrospectivement, oui, mais seulement 754 pour les Romains à l’époque, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas anno Domini du tout. 

               Aucune de ces 5 traductions ne passe le test. Toutes présentent à des degrés divers des défauts, qui rendent leur compréhension très difficile, pour ne pas dire impossible. Certains pourraient rétorquer qu’un anglophone pourrait, lui aussi, avoir de la difficulté à saisir le sens du texte d’origine. Peut-être… mais cela ne fait pas partie des préoccupations du traducteur. Sa tâche, à lui, consiste à rendre le texte accessible à un francophone qui ne parle pas anglais. Point, à la ligne.

Voyons comment le titre a été traduit.

Seul Microsoft le rend bien. Il l’aurait mieux rendu s’il nous avait proposé L’an 1 plutôt que L’année 1. Mais c’est mieux que ce que tous les autres ont fait. Même mieux que ce que DeepL a fait! DeepL vient, ici, de se faire déclasser.

La pire traduction est assurément celle de Yandex, où One n’est même pas traduit! Quant aux autres logiciels, en le traduisant par La première année, ils n’ont pas su faire la différence entre The year one et The first year. Un très mauvais début, vous en conviendrez.

Voyons maintenant comment le chapeau a été rendu.

Identifier la traduction qui nécessite le moins d’interventions n’est pas ici une mince tâche. Aucun des logiciels testés n’a fait un bon travail.

Traduire date par rendez-vous, comme l’ont fait Google et Microsoft, est on ne peut plus inapproprié. Ces deux logiciels attribuent à ce mot anglais non pas son sens le plus courant, mais bien celui que le Merriam-Webster donne en quatrième place : an appointment to meet at a specified time. Pourtant, rien dans le texte ne laisse entendre que tel soit le cas. Erreur grossière que j’apparenterais à celles que les premiers logiciels faisaient [rappelez-vous erection problems traduit par problèmes de construction; campagne de pêche traduit par country-side of fishing]. L’erreur est encore plus déroutante quand on lit ce que Microsoft, lui qui pourtant avait le mieux traduit le titre, nous propose : rendez-vous avec le recul!

Le deuxième élément qui rend la compréhension de ces traductions très difficile, c’est la présence des nombres 754 et 3761. À quoi font-ils référence? Il me semble essentiel de le préciser. Encore plus quand date est traduit par rendez-vous.

Le troisième élément qui vient brouiller les cartes, c’est la présence de anno Domini (année du Seigneur), deux mots qui n’ont pas leur place dans un texte français. Les logiciels de traduction les ont considérés comme des mots étrangers — qui n’avaient apparemment pas à être traduits — alors qu’en fait, ils sont naturalisés. Selon le dictionnaire Merriam-Webster, anno Domini « is used to indicate that a time division falls within the Christian era ». L’emploi de anno Domini (ou AD) après une date indique, à un anglophone, que l’événement ainsi daté s’est produit après l’année de la naissance du Christ, qui signe le début de l’ère chrétienne. En français, pour dire la même chose, on utilise après J.-C. [De même, l’abréviation BC (before Christ) se rend en français par avant J.-C.] Un anglophone comprendra ce que veut dire anno Domini, mais pas un francophone. D’où, encore plus d’opacité dans ces cinq traductions. Tous les logiciels ont d’ailleurs fait la même erreur. Même DeepL! (3)

Devant un résultat aussi peu emballant, je décide de pousser un peu plus loin l’évaluation de ces logiciels. Que feront-ils si je leur soumets un court paragraphe, composé de plus d’une phrase? La cohérence qu’ont normalement ces phrases entre elles — cohérence assurée par l’utilisation d’anaphoriques et d’indicateurs de rapport (Voir ICI, p. 149) — rend la tâche un peu plus délicate. Je leur soumets donc le premier paragraphe d’un texte, simple à lire et à traduire, intitulé The Origin of Species :

The basic principles of Darwin’s theory of evolution can be outlined in perhaps a dozen sentences. The Origin of Species, however, is five hundred pages long, and as Darwin himself exclaimed when he reread it: “Oh! my gracious, it is tough reading.” The reason for this is that he had to do more than merely outline his theory: he had to persuade other men that it was true. The Origin of Species is, therefore, one long, relentless argument in support of the theory of evolution by natural selection. Its purpose was to make men accept a theory that they did not wish to accept.

Voyez les résultats :

Google

Les principes de base de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être résumés en une douzaine de phrases. L’Origine des espèces, cependant, compte cinq cents pages et, comme Darwin lui-même s’exclama en le relisant: «Oh! c’est une lecture difficile. » La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie: il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’origine des espèces est donc un argument long et implacable à l’appui de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne souhaitaient pas accepter.

Microsoft

Les principes de base de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être décrits en une douzaine de phrases. L’Origine des Espèces, cependant, est de cinq cents pages de long, et comme Darwin lui-même s’écria quand il le relisait: «Oh! mon gracieux, il est difficile de lire. La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie : il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’origine des espèces est donc un argument long et implacable à l’appui de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne voulaient pas accepter.

Tradooit

Les principes fondamentaux de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être définis en une douzaine de phrases. L’Origine des Espèces, cependant, compte cinq cents pages, et Darwin lui-même s’est exclamé en la relisant : «Oh! ma gentillesse, c’est difficile à lire. » La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie : il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’Origine des espèces est donc un long et inlassable argument à l’appui de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne voulaient pas accepter.

Yandex

Les principes de base de la théorie de L’évolution de Darwin peuvent être décrits en une douzaine de phrases. L’Origine des espèces, cependant, est de cinq cents pages, et comme Darwin lui-même s’est exclamé quand il l’a relu: « Oh! mon gracieux, il est difficile à lire.” La raison en est qu’il a dû faire plus que simplement esquisser sa théorie: il a dû persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’Origine des espèces est donc un argument long et implacable à l’appui de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Son but était de rendre les hommes accepter une théorie qu’ils ne veulent pas accepter.

DeepL

Les principes de base de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être résumés en une douzaine de phrases. L’Origine des espèces, cependant, fait cinq cents pages, et comme Darwin lui-même s’est exclamé lorsqu’il l’a relue : « Oh ! mon Dieu, c’est difficile à lire. » La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie : il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’Origine des espèces est donc un long et implacable argument en faveur de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne voulaient pas accepter.

Des cinq traductions, celle générée par DeepL est la meilleure. Même l’italique du titre de l’ouvrage est respecté, ce qu’aucun autre logiciel n’a fait. Sans oublier qu’il est aussi le seul à avoir bien rendu gracious. C’est clairement la meilleure traduction. Mais elle n’est pas parfaite : relue devrait être au masculin; et argument implacable rend très mal relentless argument. Cette traduction devrait donc être améliorée (4), même si elle rend assez bien l’idée du texte de départ et que sa lecture est somme toute assez agréable. Au point qu’un réviseur, pressé, pourrait se leurrer sur sa qualité.

Même si mon évaluation de ces 5 logiciels est sommaire (3 courts extraits seulement), il semble tout à fait possible qu’une machine traduise convenablement un texte, moyennant tout de même une certaine révision. Et à deux occasions sur trois, c’est le logiciel DeepL qui s’est démarqué. Mais il ne réussit pas toujours haut la main. Il lui arrive de faire des erreurs. Ses traductions ont donc, elles aussi, besoin d’être revues et corrigées. Peut-être moins que les autres… mais je n’en suis pas certain. Pour l’être, il me faudrait évaluer son rendement avec beaucoup plus de textes, non seulement généraux, mais aussi spécialisés.

C’est là que la question en titre prend toute son importance. Maintenant que l’on sait qu’une traduction automatique est plus rapidement produite qu’une traduction « humaine », et que, somme toute, elle peut être assez bien tournée, le traducteur a-t-il toujours sa raison d’être?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)   Le jour où nous parlerons tous une même langue n’est pas encore venu et risque fort de ne jamais se pointer. Non pas qu’il n’y ait pas de signes annonciateurs (Voir La France donne sa langue au… cat ou encore Do you speak encore français?) mais, au vu des efforts faits pour contrer le phénomène autant chez les peuples autochtones, qu’au Québec, en Acadie et même en France, on peut manifester un certain optimisme. Car sauver sa langue, n’est-ce pas sauver son identité?

Michel Rocard, dans son discours du 24 octobre 1989, prononcé lors de l’installation du Conseil supérieur de la langue française (CSLF), s’attarde assez longuement sur le sujet. Selon lui,

« Nous avons besoin d’une unification linguistique de l’Europe sur le mode du multilinguisme, seul véritable garant d’une unité culturelle qui se ferait dans le respect des différentes composantes et non dans la réduction à l’uniformité. Si l’unification linguistique de l’Europe devait se faire sur le modèle de l’unilinguisme, il est clair que l’Europe de demain serait anglophone. »

« Si l’on veut éviter que la construction de l’Europe n’entraîne la domination d’une langue sur toutes les autres, il est indispensable de mettre en œuvre une politique assurant en quelques décennies le plurilinguisme individuel de chaque citoyen européen. Ne pourrait-on aller un peu plus loin et proposer que sur les deux langues étrangères enseignées à chaque enfant, l’une au moins soit choisie parmi les langues nationales des États membres. […]

Si un dispositif de ce genre pouvait être adopté et mis en œuvre à l’intérieur de la Communauté, en quelques décennies tous les Européens seraient trilingues, au moins passivement […] »

Clairement, l’unilinguisme n’est pas à l’agenda, du moins en Europe.

(2)   L’une des faiblesses était son incapacité à trouver le bon équivalent d’un terme polysémique. Par exemple, à la fin des années 1990, au moment de l’apparition du sildénafil (commercialisé sous le nom de Viagra), erection problems était traduit par problèmes de construction, au lieu de problèmes ou difficultés d’érection ou encore campagne de pêche, par country-side of fishing, au lieu de fishing campaign ou fishing season.

(3)   Une bonne traduction aurait pu être :

L’an 1

En rétrospective, un grand moment, certes, mais rien d’autre que l’an 754 pour les Romains de l’époque, ou encore l’an 3761 pour les Juifs d’aujourd’hui, et certainement pas après J.-C

(4)  Voici une autre traduction que plusieurs pourraient préférer. Une traduction qui s’éloigne du mot à mot, sans pour autant s’éloigner du sens.

La théorie de Darwin sur l’évolution tient essentiellement en une dizaine de phrases. Pourtant, son ouvrage, De l’origine des espèces, couvre pas moins de cinq cents pages. La longueur de ce document, difficile à lire, au dire même de l’auteur, s’explique par le fait que Darwin ne pouvait se limiter à brosser les grandes lignes de sa théorie; il se devait d’en démontrer à tous le bien-fondé. De l’origine des espèces est donc un long plaidoyer, interminable, à l’appui de sa théorie de l’évolution par sélection naturelle, un plaidoyer destiné à rallier tous ceux qui se refusaient à y croire.

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

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Chaussetrape  →  Chausse-trape  →  Chausse-trappe → Chaussetrappe

 

La valse « orthographique » de chaussetrape

 

Comment écrire chausse()trap(p)e?… Avec ou sans trait d’union? Avec un ou deux p?… C’est le dilemme auquel j’ai été confronté quand, dans un récent billet, j’ai voulu écrire : « la langue n’a pas, pour bien remplir son rôle, à être pleine de pièges ou, comme certains préfèrent dire, de chausse()trap(p)es. »

Quand je me demande comment écrire un mot, mon premier réflexe, inévitablement « conditionné », est de consulter mon dictionnaire où, m’a-t-on appris, se trouve, en entrée, la façon autorisée, officielle d’écrire un mot. Dans mon Petit Robert 2018, c’est :

chausse-trape [ʃostʀap] n.f. — kauketrepe fin xiiie; bot. « chardon » fin xiie ◊ de l’ancien français chauchier « fouler » (latin calcare) et treper → trépigner

Plus d’hésitation possible. Mon dictionnaire a parlé. J’écris donc ce mot avec un seul p et avec un trait d’union. Comme cela semble être le cas pour bien des gens!  En temps normal, j’aurais immédiatement refermé mon Petit Robert, car j’avais la réponse à ma question. Par temps normal, j’entends avant 1990, année de publication du fameux rapport, qui est venu bouleverser mes certitudes « orthographiques ». Je poursuis donc la lecture de cet article, question de voir si, depuis 1990, des changements y ont été apportés. La microstructure de cet article est légèrement modifiée, mais le contenu est essentiellement le même. À une différence près. À la toute fin de l’article, en petits caractères, on a ajouté :

On trouve la variante chausse-trappe, par analogie avec trappe « piège », bien que ce mot n’appartienne pas à la famille de trappe.

Dois-je comprendre que je pourrais l’écrire avec deux p (i.e. me contrebalancer de l’étymologie qu’en donne mon dictionnaire) sans risque de me le faire reprocher? Pour m’en assurer, je consulte les pages liminaires de mon Petit Robert. À Variantes des mots (1), j’y trouve le sens à attribuer aux formules « on écrit aussi, parfois » ou encore « on écrirait mieux », mais aucune trace de « On trouve [la variante] ».

Serait-ce, me dis-je alors, une façon d’indiquer — sans toutefois le préciser — que c’est la graphie choisie par la Nouvelle Orthographe, celle que le rapport de 1990 recommande? Compte tenu de l’attitude adoptée par le Petit Robert à l’égard de ces « rectifications orthographiques » (voir ICI), je me permets d’en douter.

Mais, au fait, que recommande le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) dans son fameux rapport? Il y est dit que ce mot devrait dorénavant s’écrire chaussetrappe. Avec deux p et sans trait d’union! Là, plus de doute possible. Ce que le Petit Robert ajoute à la fin de l’article n’est pas la nouvelle façon d’écrire ce mot.

Pourquoi donc le CSLF recommande-t-il de l’écrire chaussetrappe?  

Pour le savoir, je consulte le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée (2009), qui se veut la référence en orthographe, car généralement, il en dit plus que le rapport du CSLF lui-même. À chaussetrappe (p. 76), on peut lire :

« A5, F1    Il existait *chausse-trape et *chausse-trappe. Le Rapport du CSLF choisit la graphie avec deux p (probablement par analogie avec trappe, même s’il n’appartient pas à la même famille). La soudure est recommandée. Avis favorable des travaux des éditions Le Robert. »

Certains éléments de cet énoncé (que j’ai mis en gras et en couleur) retiennent mon attention. Je décide donc de m’y attarder.

–  A5, F1

À quoi ces codes font-ils référence? C’est la façon qu’a choisie le Grand Vadémécum de désigner les nouvelles règles d’écriture des mots « rectifiés ». En lisant la règle A5, le lecteur devrait comprendre pourquoi, dans chausse-trape, le trait d’union a disparu. Et la règle F1 devrait lui dire pourquoi ce mot doit dorénavant s’écrire avec deux p. Soit. Mais est-ce bien le cas? Voyons voir.

En A5, le Grand Vadémécum distingue deux groupes de mots où le trait d’union est remplacé par une soudure.

Le trait d’union disparaît :

  • (A5.1) … « dans plusieurs composés avec bas(se)-, bien-, haut(e)-, mal-, mille-, et dans quelques autres composés bien ciblés »;
  • (A5.2) … « dans les composés formés d’un verbe et du mot tout. »

Étant donné que chausse-trape n’est formé ni du mot tout, ni d’un des éléments cités (à savoir bas(se)-, bien-, haut(e)-, mal-, mille-), le renvoi à A5 ne peut s’expliquer que si ce mot fait partie des quelques autres composés bien ciblés.

Pas très utile comme renvoi, vous en conviendrez. (Voir ICI) Au lieu de répondre à la question, il en soulève d’autres. Pourquoi le CSLF n’a-t-il ciblé que quelques mots, dont chaussetrappe, et pourquoi ceux-là plus particulièrement?…  Quels sont donc ceux qui ont subi le même sort?… Pourquoi certains autres, comme arrière-gardeporte-aviontourne-disquevice-doyen, ne perdent-ils pas le leur? Euh!…

En F1, le Grand Vadémécum regroupe les « quelques familles de mots » dont la graphie doit être harmonisée (p. ex. charriot s’écrira dorénavant avec deux r, comme charrue; imbécilité, avec un seul l, comme imbécile; combattif, avec deux t, comme combattre). Soit. Mais…

Mais à quelle famille appartient donc le mot chausse-trape pour qu’on veuille harmoniser sa graphie? Euh!… On veut lui mettre deux p parce que, dit-on, le mot trappe en prend deux! Voilà un argument qui, à première vue, peut sembler convaincant, mais qui ne tient pas la route. Le mot trappe vient du bas latin trappa, alors que –trape, dans chausse-trape, vient du verbe treper. C’est du moins ce que nous dit le Petit Robert. Force est de reconnaître que trappe et –trape ont peut-être des airs de famille, mais ils n’ont aucun lien de parenté. Et pourtant, on les fait jumeaux! (2)

–  Il existait *chausse-trape et *chausse-trappe.

Pourquoi utiliser l’imparfait? Ce temps, ai-je appris dans ma prime jeunesse, « exprime un fait qui se déroule au moment où un autre fait se produit : La cigale chantait au temps chaud. Il chantait quand je suis entré. » (art. 1429, Le Bon Usage, 11e éd., 1980).

Dois-je comprendre que les deux graphies en question co-existaient en 1990, au moment de la publication du rapport, ou qu’elles co-existaient, en 2009, au moment de la rédaction du Grand Vadémécum? On ne le dit pas.

Le Grand Vadémécum en rajoute en bas de page. Il y précise que l’astérisque mis devant *chausse-trape et *chausse-trappe indique une « graphie ancienne à ne plus utiliser ». Je me demande pourquoi on sent le besoin d’ajouter cette précision, ici et nulle part ailleurs. Et surtout, comment le lecteur interprétera cette information.

S’il se dit qu’il doit cesser d’utiliser ces graphies parce qu’elles sont anciennes, il risque d’avoir tout faux. Pourquoi, direz-vous? Parce qu’en reformulant ainsi l’énoncé, le lecteur utilise ancien comme attribut et non pas comme épithète. Et que, ce faisant il gomme la différence de sens qu’avec les années cet adjectif a acquis selon qu’il est placé avant ou après le nom qu’il qualifie (3). Le Grand Vadémécum nous dit, en mettant ancienne après le nom, que chausse-trape et chausse-trappe sont des graphies qui ont commencé à exister voilà bien longtemps et qui existent encore de nos jours. Il ne reste donc plus qu’à espérer que le lecteur interprétera correctement cette information, dont, soit dit en passant, l’utilité m’échappe toujours. En effet, pour vouloir rectifier une graphie, il faut bien que cette graphie existe! Alors pourquoi le préciser?…

Pourquoi donc avoir utilisé l’imparfait?… Mystère et boule de gomme. Pourquoi indiquer que ce sont des graphies anciennes?… Mystère et boule de gomme.

–  La soudure est recommandée.

Cela n’a rien de bien surprenant. Michel Rocard avait demandé au CSLF de se pencher sur 5 point bien précis, dont l’emploi du trait d’union. Il souhaitait voir son emploi simplifié. La simplification proposée par les experts consiste à remplacer le trait d’union par une soudure. On ne fait donc que répéter ce que nous dit, de façon plus discrète, le code A5, dont on a parlé précédemment.

Vu qu’on ne fait disparaître le trait d’union que dans certains mots, force est de reconnaître que le souhait du premier ministre de voir l’apprentissage de la langue simplifié n’a pas vraiment été comblé. L’utilisateur devait et devra toujours, malgré ces quelques rectifications, se demander si tel mot fait partie ou non de ceux dont le trait d’union a été remplacé par une soudure.

–  Avis favorable des travaux des éditions Le Robert**.

**  Par « travaux des éditons Le Robert », on désigne l’opuscule intitulé La réforme de l’orthographe au banc d’essai du Robert, publié en 1991. (Il en a été question dans le précédent billet.)

Pourquoi ajouter ici Avis favorable…? Veut-on tout simplement informer le lecteur que le Petit Robert approuve cette rectification?… Si oui, deux questions se posent. 1- Pourquoi ne pas avoir également mentionné le point de vue adopté par le Petit Larousse? Pourquoi l’avis du Petit Robert mérite-t-il plus de considération que celui de tout autre dictionnaire? 2- Pourquoi ne trouve-t-on jamais la mention Avis défavorable…? (4) À mes yeux, c’est une donnée factuelle aussi importante que Avis favorable. Mais, de toute évidence, pas aux yeux du Grand Vadémécum.

Bref, il faudrait, si l’on tient absolument à respecter la nouvelle orthographe, écrire chaussetrappe et non pas chausse-trape (comme je l’ai fait) ni chausse-trappe (comme le Petit Robert l’indique en fin d’article). Soit. Mais devant des données aussi étonnantes que variées, je ne peux que vouloir en connaître davantage sur ces graphies.

La petite histoire du mot chausse()trap(p)e

Au moment de la parution du rapport du CSLF, i.e. en 1990, le Petit Robert présente les deux graphies chausse-trape et chausse-trappe en entrée double. Ce qui signifie que ces deux mots sont d’usage courant, le premier étant la forme préférée du lexicographe (1). Mais d’où viennent donc ces deux graphies qu’il vaudrait mieux, selon le Grand Vadémécum, ne plus utiliser? Laquelle des deux a vu le jour en premier, en supposant qu’elles ne sont pas des « bessons »? Et en quelle année? Qu’est-ce qui explique l’apparition de la seconde forme? Est-ce vraiment l’usage qui est en cause?… C’est ce que je voudrais savoir.

Le Petit Robert reconnaît à chausse-trape des origines fort lointaines :

étym.  kauketrepe fin xiiie; bot. « chardon » fin xiie ◊ de l’ancien français chauchier « fouler » (latin calcare) et treper → trépigner.

Fort lointaines, pour sûr. J’ajouterais même fort étonnantes pour le non-spécialiste de l’étymologie que je suis. Je ne peux m’empêcher de me demander comment on en est venu à chausse à partir de chauchier; à trape, à partir de treper. Mais passons!

Au XIIIe s., ce mot ne s’employait, semble nous dire le Petit Robert, que pour désigner une plante (bot. « chardon »). C’est bel et bien ce que Frédéric Godefroy, dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX au XVe siècle (p. 99)  nous dit :

« Chaussetrape, kauketrape, cauchetrepe, caudetrepe, s.f.  sorte d’herbe. »

Vous aurez certainement remarqué que ce mot s’écrivait alors sans trait d’union. Ce que la Nouvelle Orthographe recommande (i.e. la disparition du trait d’union) n’est donc rien de moins qu’un retour en arrière. Recommande-t-on cette graphie par respect pour ses origines?… On a déjà utilisé un tel argument pour justifier la « rectification » de nénuphar en nénufar. Pourquoi n’en ferait-on pas de même dans ce cas-ci? L’idée est peut-être intéressante, mais nulle part il n’en est fait mention.

Il ne faut pas être un logicien patenté pour conclure que, si le CSLF veut faire disparaître le trait d’union qui n’existait pas au départ, c’est qu’on le lui en a ajouté un, à un moment donné et pour une raison encore inconnue.

Faisons donc un saut, du XIIIe au XVIIe s.

C’est au début du XVIIe s. que paraît le plus vieil ouvrage répertorié sur le site Dictionnaires d’autrefois.

En 1606, dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, Jean Nicot écrit toujours chaussetrape sans trait d’union, mais lui reconnaît deux autres acceptions. Ce mot sert alors à désigner non seulement une herbe, mais aussi un engin de guerre et un fruit (5).

Il faut attendre près d’un siècle pour voir apparaître ce mot paré d’un trait d’union. C’est en 1694, dans la première édition du dictionnaire de l’Académie française (DAF, 1ière éd.)  qu’on le voit ainsi écrit pour la première fois. Ne me demandez surtout pas pourquoi. Tout ce que je peux dire, c’est que les Académiciens en ont décidé ainsi. Non seulement lui ajoutent-ils un trait d’union (chaussetrapechaussetrape), mais ils ne lui reconnaissent plus aucun emploi en botanique; aucune herbe, aucun fruit ne porte plus ce nom. Chausse-trape ne désigne plus, selon eux, qu’un engin de guerre, décrit comme un « fer à quatre pointes aiguës ». Rien d’autre.

Ouvrons ici une parenthèse.

Une parenthèse sur l’incidence de l’ajout de ce trait d’union, par les Académiciens, sur la forme plurielle de ce mot.

Vous n’êtes pas sans savoir que le pluriel des mots composés, de même que celui des mots composés devenus simples, ou des mots simples devenus composés, nous réserve parfois des surprises (6). Et chausse-trape ne fait pas exception.

En lisant les exemples cités, dans le DAF (1ière éd., 1694, p. 177), on constate que chausse- peut soit prendre la marque du pluriel [Jetter des chausses– trapes aux avenuës du camp; s’enferrer dans des chausses-trapes], soit rester invariable [semer des chausse-trapes]. On pourrait croire que l’usage est hésitant. Mais est-ce bien le cas? Se pourrait-il que ce ne soit qu’une coquille? Et si tel est le cas, consiste-t-elle à avoir mis un s là où il n’en faut pas ou à ne pas en avoir mis un là où il en faut un… L’histoire ne le dit pas.

C’est en 1718, plus précisément dans la 2e édition de son dictionnaire, que l’Académie uniformise la forme plurielle; elle opte pour l’invariabilité de l’élément chausse- : On jette des chausse-trapes dans des guez… Semer des chausse-trapes. s’enferrer dans des chausse-trapes. On ne saura jamais si c’est parce que l’usage a changé ou parce qu’on a corrigé l’erreur. Cette invariabilité pourrait s’expliquer, diront certains, par le fait que chausse- tire son origine d’un verbe. En effet, ce mot, nous dit le Dictionnaire étymologique de la langue française, signé Oscar Bloch et W. von Wartburg (8e édition, PUF, Paris, 1989), serait l’impératif de l’ancien verbe chauchier, qui signifie fouler. Soit. Mais alors comment expliquer que –trape ne soit pas invariable? Ne vient-il pas, lui aussi — du moins c’est ce que dit cette même source — de l’ancien verbe tréper, qui signifie sauter et qui a donné naissance à trépigner? Euh…!

Quoi qu’il en soit, l’Académie française n’a plus, dès lors, écrit ce mot au pluriel que d’une seule façon : chausse-trapes.

Fermons la parenthèse.

Après 1718, l’Académie n’a plus  écrit ce mot autrement qu’avec un trait d’union et un seul p. Ce n’est que dans la 9e édition de son dictionnaire (1985-…) qu’elle en change la graphie. Elle l’écrit maintenant avec deux p : chausse-trappe! La graphie avec un seul p n’est même plus mentionnée! Pas même comme archaïsme! Comme si ce mot ne s’était jamais écrit ainsi! C’est dire que ceux qui oseraient l’utiliser pourraient se faire accuser de recourir à un barbarisme!… Heureusement, me dis-je, que le DAF n’est pas un dictionnaire courant!

Comment expliquer ce changement de graphie?  

Tout simplement en y indiquant que Chausse-trape vient de « chausser et trappe » (7), information qui ne figure dans aucune des éditions précédentes du DAF. Veut-on par cet ajout étymologique justifier le changement de graphie, sans le dire carrément?… Qui sait? Sauf que les Académiciens s’empressent d’ajouter que trappe vient de treper (et non plus du latin trappa)! Euh!… Là, je ne les suis plus.

L’idée que -trape dans chausse-trape vienne de trappe n’est pas une invention de l’Académie. Littré, dans son dictionnaire paru dans les années 1870, le laissait déjà entendre :

« Trappe s’écrivant avec deux p, on ne voit pas pourquoi, dans chausse-trape, il n’y en a qu’un. »

Le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (ou Grand Robert), paru en 1965, lui, fait plus que le laisser entendre, il le dit clairement :

CHAUSSE-TRAPE. n. f. (XIIIe s.; altér., d’après chausser et trappe, de chauche-trape, de chalcier : fouler aux pieds, et trappe).

Cette information ne peut que confondre le lecteur, car, malgré ses origines, ce mot s’écrit encore avec un seul p!

Dans sa deuxième édition (© 1990), le Grand Robert fournit la même information. Avec, en plus, la remarque suivante :

La graphie chausse-trape est ancienne et seule acceptée par l’Académie, jusqu’à la 9e éd. (1988); on pourrait préférer chausse-trappe, pour harmoniser avec trappe.

En utilisant le conditionnel, on pourrait préférer, le Grand Robert veut-il nous dire qu’il accepte qu’on l’écrive ainsi, sans toutefois cautionner officiellement cette graphie? Je ne saurais dire.

Ne trouvez-vous pas déroutant qu’on l’écrive avec un seul p, mais qu’on le fasse dériver de trappe, qui lui s’écrit avec deux p?… Je serais normalement tenté de répondre oui. Mais en langue, plus rien ne me surprend! En voici d’ailleurs un autre exemple.

Que dit le Petit Robert?

Étant donné que ce dictionnaire est un abrégé du Grand Robert, rien de plus normal que d’y trouver en entrée la graphie chausse-trape. Ce qui est effectivement le cas dans la première édition du Petit Robert. Mais, dans les éditions subséquentes, il n’en est pas toujours ainsi. Voyez quels sont les mots qui y sont mis en entrée. Vous allez comprendre pourquoi j’ai intitulé ce billet : La valse « orthographique » de chaussetrape (graphie originelle).

  • En 1967,          chausse-trape
  • En 1977,                                           chausse-trappe
  • En 1982,                                            chausse-trappe
  • En 1990,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 1992,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 1993,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 1996,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 2001,          chausse-trape  ou chausse-trappe
  • En 2010,          chausse-trape
  • En 2018,          chausse-trape

Dix ans après la parution du premier Petit Robert (peut-être même moins), l’usage a changé du tout au tout. En 1977, ce mot ne s’écrit plus qu’avec deux p! Nulle part, dans cette édition, il n’est fait mention de la graphie avec un seul p. L’écrire ainsi est donc devenu fautif! En 1982, la graphie officielle est toujours chausse-trappe!

L’édition de 1990 nous réserve une double surprise. Non seulement la graphie avec un seul p réapparaît-elle — cette fois-ci en entrée double —, mais elle occupe la première place, ce qui, dans le langage « robertien », signifie que c’est la graphie privilégiée par le lexicographe (1). L’usage, ou plutôt ce que préfère le Petit Robert, aurait donc de nouveau changé! Et reste inchangé au moins jusqu’en 2001, peut-être même plus tard.

Chose certaine, en 2010, il n’y a plus qu’une entrée simple : chausse-trape. Avec un seul p! C’est, dorénavant, la seule graphie autorisée. Celle que le lexicographe [et non l’usage] privilégiait dans les éditions précédentes! Mais, cette fois-ci, sa variante, chausse-trappe, n’a pas disparu complètement. On peut lire en fin d’article :

« On trouve la variante chausse-trappe, par analogie avec trappe « piège », bien que ce mot n’appartienne pas à la famille de trappe. »

Cette remarque s’y trouve toujours dans l’édition de 2018, malgré le fait que l’Académie ne reconnaisse que chausse-trappe comme seule graphie officielle et qu’elle ignore même l’existence de la graphie chausse-trape! Le Petit Robert est-il en train de nous dire que, dans une prochaine édition, le mot vedette redeviendra chausse-trappe, comme cela était le cas dans les éditions de 1977 à 1982?… Même si tel était le cas, cette graphie ne serait toujours pas celle que recommande la Nouvelle Orthographe.

Selon Alain Rey,  dans son Dictionnaire historique de la langue française :

« Les hésitations graphiques entre chausse-trape et chausse-trappe reflètent la perte de conscience de l’histoire du mot trappe. »

Encore faudrait-il qu’on s’entende sur son histoire! Ce qui est loin d’être le cas.

Vous comprendrez que, dans ces conditions, il m’est difficile,  de savoir sur quel pied danser… cette valse « orthographique ».

Maurice Rouleau

 

(1)  « On appelle variante d’un mot une autre façon autorisée de l’écrire, avec ou sans différence de prononciation (bette/blette; clé/clef) mais sans changement d’affixes, sans abréviation ni troncation. Les variantes ont une importance plus ou moins grande par rapport au mot de référence. L’estimation de cette importance est exprimée dans le Nouveau Petit Robert par la manière de présenter la variante, ou les variantes. Si deux formes sont courantes, elles figurent à la nomenclature en entrée double : ASSENER ou ASSÉNER; dans cette présentation, le lexicographe favorise la première forme; c’est elle, en effet, qui fonctionne pour l’ensemble du dictionnaire, dans les définitions, les exemples, les renvois de synonymes, de contraires, etc. Si une forme est actuellement plus fréquente que la seconde qui a la même prononciation, cette dernière est accompagnée de var. : CALIFE var. KHALIFE. Si la variante est rare, on la signale par « on écrit aussi, parfois » : EUCOLOGE… On écrit parfois euchologe. Enfin, lorsqu’une faute courante apparaît comme plus légitime que la « bonne » graphie, le lexicographe s’est permis de donner son avis par « on écrirait mieux » : CHARIOT, on écrirait mieux charriot (d’après les autres mots de la même famille); PRUNELLIER, on écrirait mieux prunelier (à cause de la prononciation). Si l’on souhaite un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire, c’est la « faute » intelligente qui doit servir de variante à une graphie recommandée mais irrégulière; il faut lui laisser sa chance, et l’avenir en décidera. »

(2)  Ne trouvez-vous pas étonnant que l’on veuille ajouter un p à trape dans chausse-trape, sous prétexte d’harmoniser sa graphie, mais qu’on ne veuille pas en faire autant dans le cas du verbe attraper, composé pourtant, selon le Petit Robert, de a- et de trappe? On veut harmoniser chausse-trape en créant une fausse parenté, mais on n’harmonise pas des mots clairement de même famille, harmonisation que pourtant Littré appelait de tous ses vœux, voilà de cela près d’un siècle et demi :

« L’Académie, qui écrit trappe avec deux p, n’en met qu’un à attraper ; désaccord auquel il faudrait remédier. »

Littré n’a toujours pas été entendu!

Faut dire que les régents jouent assez allègrement avec l’étymologie, s’y référant quand bon leur semble ou s’en contrebalançant quand cela ne leur convient pas. En voici un autre bon exemple : le verbe taper (un seul p) viendrait, toujours selon le Petit Robert, du moyen néerlandais tappe « patte » ou du germanique °tappon. Ce mot aurait donc perdu un p en chemin! Malgré son étymologie!…

Bref, on en ajoute un ici; on en enlève un là. Selon le bon vouloir de…

(3)  Utilisé comme épithète et placé avant le nom, l’adjectif ancien signifie : « Qui est caractéristique du passé et n’existe plus »; placé après le nom, il signifie « Qui existe depuis longtemps, qui date d’une époque bien antérieure ». Autrement dit, ancien modèle ne dit pas la même chose que modèle ancien. Le premier n’existe plus; le second existe encore, bien qu’il soit apparu voilà de cela bien longtemps. Dans le cas qui nous intéresse, ces deux graphies existent toujours, car on a mis ancien après le nom. Effectivement, on les retrouve dans le Petit Robert 2018, de même que dans la nouvelle mouture du Larousse en ligne.  Il ne nous reste plus qu’à espérer que le lecteur connaît et fait cette distinction de sens.

Utilisé comme attribut (ex. : le modèle est ancien), l’adjectif ancien a le sens qu’a bien voulu lui donner le rédacteur. Reste au lecteur à trouver lequel, car la distinction mentionnée précédemment ne s’applique pas dans ce cas. Cela ne peut que créer de l’ambiguïté dans l’esprit du lecteur.

(4)   En 1991, un avis défavorable a été émis à l’égard de certaines « rectifications » proposées par le CSLF. Le Petit Robert n’approuve pas, par exemple, les graphies extramuros, exsanguinotransfusion (il les écrit toujours avec trait d’union). Il n’approuve pas non plus les graphies coupe-papiers, chauffe-eaux, sigmas (il les considère toujours invariables). Pourquoi le Grand Vadémécum n’en fait-il pas mention?

Certaines des graphies rejetées ont, depuis lors, fait leur apparition dans le dictionnaire, sans qu’il soit précisé qu’il s’agit de la nouvelle orthographe. Ex. Des demi-sel ou des demi-sels (graphie refusée en 1991); Otorhinolaryngologie (graphie refusée en 1991) On écrit aussi oto-rhino-laryngologie.

Certaines autres sont toujours ignorées. Par exemple, pulqué, forme rectifiée du mot espagnol pulque, est absent du Petit Robert 2018 comme du Larousse en ligne;  ricercares, le pluriel rectifié du mot italien ricercare, n’est toujours pas admis. Et ce, aussi bien par le Petit Robert que par le Larousse en ligne. Ce dernier y a va même d’une graphie additionnelle : ricercar! C’est dire que le manque d’harmonisation des dictionnaires que déplorait Michel Rocard n’est pas près de disparaître. 

(5)   Chaussetrape :

  • « Est un petit engin de fer à quatre poinctes aiguës, dont […] les trois l’appuyent, et la quatriéme est dressée amont, et est celle qui picque »;
  • « Une herbe qu’on appelle chaussetrape, c’est aussi un fruit qu’on appelle chastaigne de riviere, ou truffes, ou saligots,» (Source)

(6)  On écrit : un gentilhomme, mais des gentilshommes; un monsieur, mais des messieurs, comme si l’on n’arrivait pas à oublier que ces mots étaient auparavant des mots distincts. Mais il arrive qu’on l’oublie : on écrit un abrivent et des abrivents, comme le veut la grammaire.

Dans les mots ayant un trait d’union, tout n’est pas simple. Il arrive  :

  • que les deux éléments prennent la marque du pluriel : un maréchal-ferrant, des maréchaux-ferrants; une grand-mère, des grands-mères
  • que seul le premier la prenne : une année-lumière, des années-lumière; un soutien-gorge, des soutiens-gorge (le Petit Robert accepte aussi des soutiens-gorges, mais seulement depuis 1993);
  • que seul le dernier la prenne : un long-courrier, des long-courriers (en 2001, ni le Petit Robert, ni le Larousse en ligne n’acceptaient longs-courriers);
  • que de tels mots restent invariables : un coq-à-l’âne, des coq-à-l’âne; un pied-à-terre, des pied-à-terre; un pot-au-feu, des pot-au-feu (en 2001 le Petit Robert n’acceptait pas encore pots-au-feu).

(7)   CHAUSSE-TRAPPE ◇ nom féminin (pluriel Chausse-trappes).

xiie siècle., Altération, d’après chausser et trappe, de chauchetrepe « piège à animaux », composé de l’ancien français chauchier, « fouler », et de treper, « frapper du pied ». […]

Peut s’écrire chaussetrappe, selon les rectifications orthographiques de 1990.

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Pourquoi vouloir rectifier l’orthographe (2 de 2)

 

Pourquoi procéder à des changements…?

 

Mon précédent billet se termine par une question : « Quel genre d’accueil cette énième tentative de réforme de la langue a-t-elle reçu? » Je parle évidemment de celle qui a été présentée, en 1990, au premier ministre Michel Rocard — à la demande expresse de ce dernier —, par le Conseil supérieur de la langue française (CSLF), qui s’est fait aider par un comité d’experts. Il veut l’avis du Conseil sur cinq points bien précis. Même si le rapport en question s’intitule Les Rectifications de l’orthographe, on y réfère plus souvent en utilisant le terme Nouvelle orthographe. J’utiliserai donc indifféremment ces deux appellations.

Si je m’interroge sur l’accueil de cette réforme, c’est que les précédentes tentatives n’ont pas connu le succès anticipé. Elles sont presque toutes restées lettre morte. Parce que, nous dit Michel Rocard, les instances supérieures les ont, pour ainsi dire, « tablettées ». Tous ceux qui auraient pu en favoriser l’implantation n’ont pas agi. Parfois même s’y sont opposés.

Qu’en sera-t-il cette fois-ci? Répétera-t-on les mêmes erreurs? Il semble bien que Michel Rocard soit déterminé à ce que tel ne soit pas le cas. Il y met le paquet :

« Nous avons voulu donner à votre Conseil (1) du poids. C’est pourquoi le décret désigne comme suppléants du premier ministre dans les fonctions de Président, le ministre chargé de l’Éducation nationale et le ministre chargé de la francophonie, l’un et l’autre membres de droit du Conseil, tout comme le sont les Secrétaires perpétuels de l’Académie française et de l’Académie des Sciences. »

Et du poids, il en rajoute :

 « Il vous [CSLF] appartiendra, dit-il, après les [changements souhaités] avoir fait étudier par un Comité d’experts ad hoc (2) et entendu toutes les personnalités qu’il vous paraîtra utile de consulter, et, cela va de soi, l’Académie française, de présenter sur ces cinq points des propositions claires et précises… »

Toutes les mesures sont prises, semble-t-il, pour que cette opération ne soit pas un autre coup d’épée dans l’eau.

Clairement, Michel Rocard ne veut pas que les changements proposés soient le fait d’une seule personne, comme cela fut le cas précédemment [Georges Leygues, René Haby, René Thimonnier, Aristide Beslais, etc.] (3). Il veut que le rapport soit l’œuvre d’un groupe de personnes intéressées par la chose. Il s’assure ainsi, du moins le croit-il, d’une meilleure réception des « rectifications » qui lui seront proposées. Et si l’on en juge par ce que dit Maurice Druon, dans son discours de présentation du rapport, le CSLF a adopté la même approche :

« D’autre part, le Conseil de la langue française du Québec et celui de la Communauté française de Belgique ont été tenus informés des travaux auxquels certains de leurs membres ont participé, et ils ont donné des avis positifs, nous assurant donc que ces autorités francophones accueillent favorablement nos propositions»  

Autrement dit, il crée des alliances, avant même que le rapport soit publié. Dans le but de se prémunir contre les réactions négatives que cette réforme ne manquera pas de déclencher!

Voyons comment cette « réforme » a, dans les faits, été accueillie?

L’Académie française

Compte tenu que l’Académie française, en la personne de son secrétaire perpétuel, fait partie des membres de droit du CSLF et que de plus elle sera consultée avant la publication des recommandations du CSLF, on serait en droit de s’attendre à un accueil favorable. Mais…

Mais voici en quels termes elle se rappelle, en février 2016, l’annonce de ce chantier :

« Dans sa séance du 16 novembre 1989, [i.e. à peine trois semaines après le discours de Michel Rocard] confrontée (4) à un projet de simplification de l’orthographe, elle a adopté à l’unanimité une déclaration qui rappelait fermement son opposition à toute modification autoritaire de l’orthographe. L’Académie a réaffirmé qu’il n’appartient ni au pouvoir politique ni à l’administration de légiférer ou de réglementer en matière de langage, l’usage, législateur suprême, rendant seul compte des évolutions naturelles de la langue, qui attestent sa vitalité propre. »

Elle ajoute même :

« L’Académie s’interroge sur les raisons de l’exhumation par le ministère de l’Éducation nationale d’un projet vieux d’un quart de siècle et qui, à quelques exceptions près, n’a pas reçu la sanction de l’usage. »

C’est ce que j’appellerais partir d’un bien mauvais pied. C’est, pour ainsi dire, tuer dans l’œuf cette réforme tant souhaitée par le premier ministre. (5)

Cette prise de position n’a vraiment  rien de bien surprenant. La langue, c’est l’affaire des Académiciens! C’est le cardinal Richelieu qui l’a ainsi voulu. Donc pas question que des politiciens ou des administrateurs tentent de la modifier de façon autoritaire. Le législateur suprême en matière de langue, c’est l’USAGE. Lui seul peut rendre compte de l’évolution naturelle d’une langue. Et les seuls témoins crédibles de cet usage ne peuvent être que les Académiciens. Personne d’autre. Qu’on se le tienne donc pour dit!

Mais, l’Académie s’est ravisée en partie, quelques mois plus tard.

« L’Académie […] a voté à l’unanimité dans sa séance du 3 mai 1990 un second texte, marquant son accord avec les lignes directrices du projet en préparation. C’est cet accord, voté en l’absence de tout texte et ne portant que sur des principes, qui est invoqué aujourd’hui comme une approbation des directives devant entrer en application dans l’enseignement secondaire à partir de la prochaine rentrée. » 

Alors, quand on prétend qu’elle a approuvé les rectifications, on a apparemment tout faux. Elle n’a en fait approuvé que les principes. Pas les résultats! [J’aimerais bien pouvoir lire le procès-verbal de cette séance du 3 mai, et non ce dont on se rappelle, 26 ans plus tard, i.e. en février 2016.]

La position qu’adopte finalement l’Académie est la suivante :

« Sans se montrer fermée à certains ajustements ou tolérances, l’Académie s’est donc prononcée en faveur du maintien de l’orthographe d’usage, conseillant de laisser au temps le soin de la modifier selon un processus naturel d’évolution qui ne porte pas atteinte au génie de la langue et ne rende pas plus difficile d’accès l’héritage culturel. »

Autrement dit, c’est l’USAGE seul qui en décidera!

Il est tout de même étonnant d’apprendre, de la plume même de M. Maurice Druon — Secrétaire perpétuel de l’Académie et rédacteur du rapport en question —, que l’Académie a approuvé, le 3 mai, à l’unanimité les propositions présentées (6).  Et qu’elle « est disposée à les mettre en application », l’année suivante.

Un an, est-ce vraiment suffisant pour que l’USAGE, ce « législateur suprême », le seul qui « rende compte des évolutions naturelles de la langue », change? Au point que l’Académie se voit contrainte de consigner ces changements dans son dictionnaire? La question se pose, car l’Académie tient à tout prix à « laisser au temps le soin de la modifier… »! Mais qui décidera que le temps a fait son œuvre?… L’Académie et elle seule?… On ne le précise pas, mais on le devine.

Comment cela se traduit-il dans les faits?

Pour savoir ce que l’Académie a fait des propositions du Conseil, je consulte la 9e édition du DAF, en cours de rédaction depuis 1985. Je n’ai vérifié, vous le comprendrez, que quelques-uns des deuxmille mots touchés par cette réforme. Que croyez-vous que j’y ai trouvé? Un peu de tout. Comme si l’application de sa politique était laissée à la discrétion des rédacteurs des différentes entrées! Je ne vois pas d’autre explication aux  manques d’uniformité relevés :

A-  Étant donné que l’Académie « s’est prononcée en faveur du maintien de l’orthographe d’usage», l’utilisateur que je suis n’est pas surpris de trouver en entrée les mots ciguë, gageure, bonhomie, osso buco, porte-monnaie, contre-indication, paraître et non pas cigüe, gageüre, bonhommie, ossobuco, portemonnaie, contrindication, paraitre, comme le veut la Nouvelle Orthographe. Mais il est fort surpris d’y trouver : cèleri (7), crèmerie, millefeuille (la plante et non la pâtisserie), imbécilité, millepatte, macroéconomie, qui sont non pas les graphies en usage en 1990, mais bien les graphies rectifiées. L’USAGE aurait donc changé! Au point que leur graphie traditionnelle est rayée à jamais du DAF en tant qu’entrée! Pour le moins étonnant, vous en conviendrez.

B-  Étant donné que l’Académie ne veut pas « se montrer fermée à certains ajustements ou tolérances », elle inclut, à la fin de l’article des mots rectifiés, la mention : ◇ Peut s’écrire… selon les rectifications orthographiques de 1990. Comme pour bien faire comprendre que cette décision n’est pas la sienne, mais bien celle du CSLF!

Mais cette mention ne fournit pas toujours la même information. Étant donné qu’on nous présente une graphie alternative, il n’est que normal qu’on y trouve la nouvelle graphie. Comme cela est souvent le cas.

Exemples :

  • À sage-femme, on trouve : ◇ Peut s’écrire sagefemme, selon les rectifications orthographiques de 1990.
  • À haute-contre, on trouve : ◇ Peut s’écrire hautecontre, selon les rectifications orthographiques de 1990 ».

Mais il arrive aussi, contre toute attente, qu’on y mentionne les deux graphies, lancienne, ou la traditionnelle, et la nouvelle.

Exemples :

  • À abîme, on trouve : ◇ Peut s’écrire abîme ou abime, selon les rectifications orthographiques de 1990.
  • À assidûment, on trouve : ◇ Peut s’écrire assidûment ou assidument, selon les rectifications orthographiques de 1990.

Le lecteur moyen doit-il comprendre que les rectifications orthographiques de 1990 admettent, dans certains cas, une seule graphie et, dans d’autres, les deux graphies? Si tel n’est pas le cas, comment justifier une telle différence de traitement?… À moins qu’il s’agisse tout simplement d’un manque flagrant d’uniformité dans le traitement. Qui sait?

C-  Il arrive aussi que cette mention brille par son absence. C’est ce que j’ai noté, par exemple, aux entrées entre-deux, événement, levraut, maelström, référendum (seules graphies admises en 1990). Selon moi, cette absence peut s’expliquer assez facilement : le DAF présente en entrée les deux graphies du mot en question, l’ancienne et la nouvelle.

Le lecteur moyen comprendra, j’imagine, que les deux graphies sont d’usage courant. Point n’est besoin alors de préciser que le mot en question « Peut s’écrire… selon les rectifications orthographiques de 1990 ». Soit. Mais…

 Mais, dans un article à double entrée, l’ordre de présentation des deux graphies est-il indifférent? Si je pose la question, c’est que je me serais attendu, compte tenu de l’attitude adoptée par l’Académie à propos des rectifications proposées, à ce que le premier mot en entrée soit toujours écrit de façon traditionnelle (l’usage n’ayant pas eu le temps d’agir), suivi de la graphie rectifiée. Mais tel n’est pas toujours le cas. En voici quelques exemples. J’ai mis en bleu les formes traditionnelles (celles qui avaient cours en 1990) et en rouge les formes rectifiées. 

  • CROQUE-MITAINE ou CROQUEMITAINE;
  • ENTRE-DEUX ou ENTREDEUX;
  • LEVRAUT ou LEVREAU (8);
  • NÉNUFAR ou NÉNUPHAR;
  • RÉFÉRENDUM ou REFERENDUM.

Le lecteur moyen doit-il comprendre que la graphie présentée en premier est celle que l’USAGE préfère? Ou celle que l’Académie privilégie? L’histoire ne le dit pas.

Les problèmes que je relève à propos des pratiques, en apparence aléatoires, du DAF sont, je dirais, sans trop de conséquences, car rares sont ceux qui font de cet imposant  ouvrage leur dictionnaire courant. De plus, n’étant réédité que tous les 50 ans, ou presque — la présente édition est en cours de rédaction depuis 1985 —, ce dictionnaire peut difficilement prétendre refléter l’usage. Cette tâche revient plutôt aux dictionnaires courants de grande diffusion et de format plus pratique, comme le Petit Robert ou le Petit Larousse, qui, eux, sont publiés annuellement.

Quel accueil ces dictionnaires courants ont-ils réservé à ces rectifications?

Rappelez-vous ce que disait Michel Rocard :

« Un ouvrage récent vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire courant à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

Le message subliminal que j’y perçois est : « De grâce, corrigez la situation. »

Ma question ne manque donc pas d’à-propos. À l’avenir, l’utilisateur moyen devrait trouver la même graphie quel que soit le dictionnaire consulté. Et cette question est encore plus pertinente quand on sait que les maisons Larousse et Robert ont eu voix au chapitre. Elles étaient représentées (2) respectivement par Claude Kannas et Josette Rey-Debove, toutes deux expertes en lexicographie.

Pour que cette réforme ne reste pas lettre morte, l’aide des dictionnaires est plus que souhaitée. Elle est, pour ainsi dire, essentielle au succès de l’opération. S’il n’y a pas d’harmonisation entre les dictionnaires, le vœu du premier ministre ne se concrétisera pas. Autrement dit, cette réforme sera un autre coup d’épée dans l’eau. Voyons voir ce qu’il en est.

Que fait la maison Robert?

Pour le savoir, rien de mieux que de lire le dossier intitulé La réforme de l’orthographe au banc d’essai du Robert, publié en juillet 1991 [moins d’un an après la publication du rapport sur les rectifications orthographiques]. Josette Rey-Debove y passe en revue les « 2385 mots du Petit Robert touchés par les rectifications » et se prononce sur leur acceptabilité.

Le jugement qu’elle porte est sans équivoque :

« On peut dire, avec d’autres spécialistes du mot écrit (linguistes, pédagogues, correcteurs) que les rectifications proposées par le Conseil ne sont pas toujours simplificatrices, que de nouvelles exceptions sont venues remplacer les anciennes; que la réforme est trop limitée pour que l’apprentissage du français écrit en soit vraiment amélioré ».

« Nous ajouterons que certains principes d’intervention étaient mal choisis. »

« Toutefois les autres questions abordées par le Conseil offrent des solutions inégalement applicables selon les mots, ou généralement applicables, mais au détriment de la signification. »

Ce n’est pas le délire, vous en conviendrez.

 Voici comment Josette Rey-Debove présente son dossier :

 « Nous proposons donc aux lecteurs une liste alphabétique des mots du Petit Robert 1991 visés par le texte du Journal officiel, suivis de leur forme nouvelle, afin qu’ils se fassent une opinion concrètement motivée. Nous nous sommes permis après plusieurs mois de réflexion et de recherches, de donner une évaluation sur les rectifications proposées et appliquées à notre nomenclature. 

   Chaque mot est accompagné d’un signe évaluatif : signe +, =  ou  . Le signe + signale que la nouvelle graphie est souhaitable et présente des avantages; le signe = indique notre abstention pour des solutions qui conservent des exceptions injustifiées, des changements à mémoriser qui n’apportent rien (saccarine, nénufar), ou pour des solutions qui démolissent d’un côté ce qu’elles réparent de l’autres; le signe rejette les rectifications nuisibles au mot ou à la morphologie de la langue. »

 Et elle conclut :

 « Voici donc après cette libre introduction, les documents que nous avions promis à nos lecteurs en janvier 1991 par voie de presse. Car l’utilisateur des dictionnaires Robert, étudiant ou personne cultivée, peut souhaiter connaître le dossier auquel il n’a pu avoir accès, dans le brusque affrontement des parties adverses. La réflexion reprend maintenant ses droits, et chacun est libre, comme nous l’avons fait, d’accepter ce qu’il juge convenable et d’écarter ce qu’il juge inopportun. Il ne saurait y avoir d’unanimité sur un sujet qui pose tant de problèmes, mais un consensus peut évoluer vers une réforme, même si les actuelles rectifications ne satisfont pas vraiment ce vœu. Rien ne presse en la matière. »

 C’est presque un appel à la désobéissance civile « orthographique » : On est libre de faire ce qu’on veut! — Il n’existe pas, que je sache, un pareil document provenant de la maison Larousse. Ce qui ne veut pas dire qu’elle accepte toutes les « rectifications ». — Y a-t-il alors des chances pour que les désaccords entre dictionnaires courants, que Michel Rocard déplorait, disparaissent un jour? C’est plutôt mal parti, vous en conviendrez (9). Et dire que cette opération visait à simplifier l’apprentissage de la langue française!

Peut-on espérer que d’autres changements seront apportés dans les années à venir? On ne peut que le souhaiter. Mais je me permets d’en douter. Pour une raison fort simple : dans les pages liminaires du Petit Robert 2018 (pages XXIV-XXV), le texte qui fait le point sur la Nouvelle Orthographe est la copie exacte de celui qui a été publié en mai 2008. Dix ans auparavant! Clairement, rien n’a changé.

 Quel accueil le monde de l’éducation réserve-t-il à ces rectifications?

Je ne peux parler que de ce que je connais. La question devient donc : quel accueil le ministère de l’Éducation du Québec réserve-t-il à ces « rectifications »?

Compte tenu que « le Conseil de la langue française du Québec et celui de la Communauté française de Belgique ont, nous dit Maurice Druon, été tenus informés des travaux auxquels certains de leurs membres ont participé, et ils ont donné des avis positifs, nous assurant donc que ces autorités francophones accueillent favorablement nos propositions. », il n’est que normal que le ministère s’aligne sur la position du Conseil de la langue française du Québec. Soit. Mais comment cela se traduit-il dans les faits? Je suis donc allé aux sources.

Au primaire

Le ministère m’informe qu’il n’y a qu’au primaire qu’une directive fait mention de la Nouvelle Orthographe.  C’est dans le document intitulé Liste orthographique à l’usage des enseignants et des enseignantes qu’il en est question, de façon toutefois assez subtile.

On y trouve la liste des 3000 mots que l’élève doit savoir écrire correctement à la fin de son primaire. Certains d’entre eux se voient attribuer deux graphies. À côté de la seconde, on note la présence, en exposant, du sigle OR (pour Orthographe Rectifiée). L’élève peut donc utiliser l’une ou l’autre graphie sans être pénalisé.

Quels sont donc ces mots à double graphie? À deux exceptions près [asseoir/assoirOR et événement/évènementOR], ce sont tous des mots qui s’écrivaient « anciennement » avec un accent circonflexe : Ex. : août/aoutOR,  boîte/boiteOR, naître/naitreOR. Pour un élève du primaire, la Nouvelle Orthographe se résume donc à pouvoir écrire sans accent circonflexe les mots que ses parents ont appris à écrire avec accent. Mais il devra se garder d’en faire autant avec le verbe être, même si son accent n’est pas mieux justifié. Ce verbe doit toujours s’écrire avec accent!

Au secondaire

Le ministère m’informe qu’il n’existe aucune directive officielle qui s’adresse aux enseignants du secondaire; que ces derniers sont simplement invités à signaler à leurs élèves, le cas échéant, les graphies rectifiées. Soit. Mais encore faut-il que ces enseignants soient bien au fait des recommandations du rapport! Car, s’ils ne l’ont pas lu ou n’ont pas à portée de main le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, comment peuvent-ils savoir que la graphie utilisée par l’élève est bien celle que recommande la Nouvelle Orthographe? Il y a là, me semble-t-il, un risque que bien des fautes ne soient jamais relevées. En clair, l’objectif visé : faciliter l’apprentissage du français, risque fort de ne pas devenir réalité.

Et ces élèves du secondaire qui voudront savoir si tel ou tel mot s’écrit avec un accent circonflexe et qui, pour ce faire, consulteront leur Petit Robert, auront la surprise de voir que, par exemple, l’accent circonflexe n’a pas disparu. Et ce, pour une raison fort simple, nous dit Alain Rey : il donne à certains mots écrits leur personnalité! Certains vont même jusqu’à qualifier cet accent d’« esthétique »! Ce n’est pas peu dire, vous en conviendrez. Qui donc a raison?…  À vous de choisir! Ceux qui ont le Petit Larousse comme dictionnaire courant ne seront pas devant le même dilemme, car lui, admet les graphies avec ou sans accent circonflexe. Du moins, on le prétend. Et que dire des parents qui voudront respecter la Nouvelle Orthographe qu’utilisent leurs enfants? À  coup sûr, ils ne sauront plus à quel saint se vouer…

Dire que Michel Rocard souhaitait voir disparaître le manque flagrant d’harmonisation orthographique des dictionnaires pour simplifier l’apprentissage du français! Il doit certainement se retourner dans sa tombe, le pauvre.

Si l’on me demandait de résumer, en quelques mots, ce qu’évoque pour moi ce débat à propos de la Nouvelle Orthographe, je dirais, sans hésitation, que c’est, une fois de plus,  « Un débat sans mémoire ».  Autrement dit, un débat où les protagonistes n’ont pas su tirer profit des nombreuses tentatives précédentes, infructueuses.

Il ne faut pas s’illusionner, le problème que l’on voulait régler en 1990 sera toujours là dans 50 ans! Il y aura toujours des exceptions, des irrégularités, des incohérences. À la différence que ce ne seront plus les mêmes!

Bref, apprendre la langue française n’est pas plus facile, même si c’était  l’objectif visé. Hélas! Et cela, à cause des régents qui n’ont pas, contrairement à ce qu’ils pensent, bien fait leur travail.

Maurice Rouleau

 

(1)   Le CSLF est composé d’une vingtaine de membres, tous nommés par le premier  ministre: « Présidé par le premier ministre, et « vice-présidé » par Bernard Quemada, il réunit des linguistes, des écrivains, des journalistes et diverses personnalités intéressées à divers titres par les problèmes de la langue française. Parmi eux, plusieurs étrangers francophones. S’y ajoutent les ministres de l’Éducation nationale et de la Francophonie et les secrétaires perpétuels de l’Académie française et de l’Académie des sciences. » 

(2)   La composition du groupe d’experts appelés en renfort est la suivante : 5 linguistes (Nina Catach, Bernard Cerquiglini, André Goosse, André Martinet et Charles Muller); les responsables du dictionnaire Larousse (Claude Kannas) et du dictionnaire Robert (Josette Rey-Debove); le chef correcteur du Monde (Jean-Pierre Colignon); un inspecteur général des Lettres au ministère de l’Éducation Nationale, Jacques Bersani.

(3)   Ceux qui veulent en savoir plus sur les différentes tentatives de réforme sont invités à lire l’article fort intéressant de Renée Honvault-Ducrocq, L’orthographe du français, une histoire de réformes académiques,  paru dans L’orthographe en questions (Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2006).

(4)   L’emploi de « Être confronté à un problème » pour dire « être obligé d’y faire face » est dit critiqué par le Petit Robert de 2018. Et ce, depuis au moins l’édition de 1977. Mais pas par le Petit Larousse ni par l’Académie. Lequel de ces dictionnaires faut-il croire? Lequel décrit le mieux l’USAGE?…

(5)   Il n’y a pas que l’Académie qui se montre réticente. Si l’on en croit les journaux de l’époque, le tollé est presque général.  Il faudra attendre une quinzaine d’années avant qu’un groupe militant pour la réforme ne fasse beaucoup parler de lui. C’est ce groupe, connu sous le nom de RENOUVO (seau pour la NOUVelle Orthographe du français),  qui a publié, en 2004, la plaquette Le millepatte sur un nénufar, dont j’ai parlé dans le précédent billet. Puis, en 2009, paraît, sous la plume de Chantal Contant, le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, qui, selon l’auteure (appelée autrice ailleurs qu’au Québec; l’Académie, elle, ne reconnaît aucune de ces deux graphies!) « contient la liste alphabétique la plus complète à ce jour des mots qui sont touchés par les rectifications de l’orthographe française. »

(6)   « Comme vous l’aviez précisé, et comme il allait de soi, l’Académie française a été consultée. M. Cerquiglini [membre du CSLF], au cours de deux auditions, a présenté les propositions à la Commission du dictionnaire, laquelle en a débattu dans le détail et avec le plus grand soin. À la suite de quoi, j’ai présenté moi-même à l’Académie, dans sa séance du 3 mai 1990, le rapport de sa Commission. L’Académie a constaté que les ajustements proposés étaient dans la droite ligne de ceux qu’elle avait pratiqués dans le passé, notamment en 1740, où la graphie d’un mot sur quatre était changée, en 1835, où elle a décidé de la modification que j’ai évoquée tout à l’heure, en 1878, dans la septième édition du dictionnaire, et encore en 1935, dans la huitième édition. Mais elle n’avait pas, en ces circonstances, l’aide d’un comité d’experts hautement qualifiés, ni non plus le secours de l’informatique. Elle a apprécié les intentions qui avaient inspiré les travaux du Conseil : rectifier les incohérences anciennes, faciliter la maîtrise orthographique des mots à créer, faciliter l’enseignement de l’orthographe, affermir la place de la langue dans le monde. Elle a noté avec satisfaction que les deux graphies des mots modifiés resteraient admises jusqu’à ce que la nouvelle soit entrée dans l’usage. Et elle a considéré que cet ajustement mesuré serait de nature à ramener l’attention du public sur l’orthographe. Pour ces motifs, et à quelques réserves près, minimes, que le Conseil supérieur a bien voulu prendre en compte, l’Académie, à l’unanimité, a approuvé les propositions du Conseil. Et elle est disposée à les mettre en application dès la publication du 6e fascicule de son dictionnaire, l’an prochain. »

(7)   Trouver en fin d’article la mention : Peut s’écrire cÈleri, selon les rectifications orthographiques de 1990 se justifie, selon moi, si et seulement si le mot en entrée est cÉleri. Mais tel n’est pas le cas. C’est cÈleri! J’ai cru que c’était une coquille. J’ai donc écrit à l’Académie pour m’en assurer. La réponse obtenue est pour le moins étonnante :

« L’Académie préfère** la forme cÈleri, plus en harmonie avec la prononciation. »

** Vous aurez remarqué, j’en suis sûr, que ce n’est pas l’USAGE qui la préfère, mais bien les Académiciens!

Si apparemment tous prononcent cÈleri, à quoi sert la mention ajoutée à la fin de l’article? À confondre le lecteur attentif?…

Une autre question se pose : où est donc rendue la graphie traditionnelle cÉleri?… On la retrouve entre parenthèses après la définition du mot : (On écrit aussi Céleri.) Pourquoi ne la trouve-t-on pas en entrée à côté de cÈleri comme cela est le cas pour évÈnement et évÉnement? Doit-on comprendre que la prononciation de cèleri est chose acquise alors que celle d’évÈnement ne l’est toujours pas?… Pourtant, dans le Petit Robert, on trouve l’entrée double évÈnement ou événement depuis 1993. Celle de cèleri ou céleri, elle, se fait toujours attendre. Le Petit Larousse 2000, pour sa part, l’inclut, non pas parce que la Nouvelle Orthographe le recommande, mais bien parce que, nous dit le Larousse en ligne, c’est ainsi que l’Académie l’écrit!

(8)   La graphie levreau ne figure, dans le Petit Robert, que depuis 1993, année de parution du Nouveau Petit Robert. Cette graphie serait donc, d’après cette source, entrée dans l’USAGE trois ans à peine après la publication des Rectifications de l’orthographe!

Chose étonnante pour certains, mais pas pour moi, le Petit Larousse 2000, lui, ne l’inclut pas dans sa nomenclature. On ne la trouve toujours pas dans la dernière mouture du Larousse en ligne.

Levreau est-il vraiment une graphie courante? Difficile à dire quand tout dépend de la source consultée. Il y a donc encore désaccord entre ces dictionnaires. Désaccord que la Nouvelle Orthographe voulait pourtant voir disparaître!

(9)   Je n’ai pas trouvé d’article décrivant l’état de la question en 2018. Mais j’en ai trouvé qui datent de 2009,  de 2013 et de 2016.      Ce qu’on y décrit n’a rien à voir avec l’harmonisation tant souhaitée.

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