Marque d’usage / Connotation / Appropriation (2 de 2)

 

Ce que les utilisateurs ont fait de leur langue

ou

Ce que le dictionnaire dit qu’ils en ont fait

(2)

 

J’ai terminé mon précédent billet en mettant en évidence la distinction généralement admise entre dénotation et connotation.

Pour rappel, est appelé dénotation l’« Ensemble des éléments fondamentaux et permanents du sens d’un mot ». Ou, si vous préférez, le « sens stable d’un mot, susceptible d’être utilisé hors discours ». Pour ce qui est de la connotation, c’est le « Sens particulier d’un mot, d’un énoncé qui vient s’ajouter au sens ordinaire selon la situation ou le contexte (i.e. en discours) ». (1)

Dénotation (valeur objectivestable du mot, hors discours) s’oppose à connotation (valeur subjective, variable du mot, en discours). 

Comment le dictionnaire présente-t-il ces deux facettes d’un même mot?

La dénotation n’est jamais formellement indiquée dans un dictionnaire. C’est le sens premier, fondamental, d’un mot, sens qui ne dépend pas de l’emploi qu’un locuteur peut en faire. La connotation, elle, est généralement précédée d’au moins une marque d’usage, car elle reflète l’emploi particulier qu’en font ou que devraient en faire les locuteurs. Ce qu’illustre bien l’entrée babines dans Le Petit Robert :

 1.  Lèvres pendantes de certains animaux. Chien qui retrousse les babines.

 2.  Fam. Les lèvres (d’une personne).

Le mot babines ne désigne donc les « lèvres d’une personne » que s’il est employé familièrement (Fam.) Comme dans l’expression « Il faudrait bien que les bottines suivent les babines », qui s’utilise chez nous pour dire que les gestes devraient suivre la parole. Et les marques d’usage, nous l’avons également vu dans le précédent billet, servent, entre autres, à indiquer de nombreuses restrictions d’emploi (à une discipline, à une région, à un niveau de langue, etc.). L’acception qui en est précédée est donc, dans un certain sens et dans bien des cas, d’un usage restreint, limité.

Pourquoi parler d’usage limité?

Parce que l’idée que certaines gens se font d’un mot n’est pas nécessairement la même pour tous. Pas même pour les lexicographes, comme nous l’avons démontré dans le précédent billet. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai ajouté peut-être dans la Mise en garde initiale.

La question qui se pose alors est de savoir pourquoi certaines gens attribuent à un mot donné un sens qui s’ajoute au sens ordinaire, qu’on appelle connotation. C’est que, nous dit Darmesteter (1), l’expérience de chacun est différente. Soit, mais, vue sous un autre angle, la question devient : pourquoi les dictionnaires précisent-ils que telle acception d’un mot est connotée si la connotation n’est le fait que de certains utilisateurs? Ce faisant, n’orientent-ils pas l’usage plutôt que le décrire? Selon moi, c’est le cas.      

Si l’on se donne la peine d’examiner de près l’usage que les dictionnaires font de ces marques, on constate que bien des facteurs semblent intervenir dans leur attribution. J’ai choisi, pour illustrer mon point, trois mots courants tirés du Petit Robert, mots qui sont précédés, à l’une ou l’autre de leurs acceptions, d’une marque d’usage, en l’occurrence péj. Ces mots sont individucollaborateur et celui qu’il ne faudrait apparemment plus prononcer mais toujours dénoncer, nègre.

Individu

Au tout début de mes études en traduction, on me met en garde contre l’emploi du mot individu. Ce mot, me dit-on alors, a une connotation. Il ne faut pas l’utiliser de façon inconsidérée. Ah bon! Je l’ignorais, mais… ce devait être vrai, puisqu’on me l’enseignait. Pour m’en assurer — je n’avais déjà pas la crédulité facile —, je consulte mon Petit Robert de l’époque. Dans l’édition de 1982 — tout comme dans l’édition de 2017 —, je lis : 

II.  (1791) Cour. (souvent péj.) Personne quelconque, que l’on ne peut ou que l’on ne veut pas nommer. 

Entre les mains de l’équipe du Petit Robert, la marque d’usage Cour. sert à indiquer « qu’un sens, un emploi est connu et employé de tous […] ». Ce qui est effectivement le cas pour cette acception. J’y recourais moi-même, à l’occasion, pour désigner une personne quelconque. Mais il arrive souvent, nous dit encore ce dictionnaire, que des gens lui attribuent une connotation péjorative. Ça, c’est une surprise. Qu’y a -t-il de péjoratif dans le fait d’utiliser le mot individu pour désigner une personne quelconque? Je comprendrais si on lui faisait pour dire : « Personne dont on parle avec mépris ». Mais tel n’est pas le cas, du moins pas selon cette source. Elle lui fait dire : « Personne quelconque, que l’on ne peut ou que l’on ne veut pas nommer. » De plus, la fréquence d’emploi de cette connotation est modulée… par l’adverbe souvent. Qui dit souvent ne dit pas toujours. Cette acception connotée est donc d’un usage limité. C’est dire que, pour certaines gens, ce mot n’a aucune connotation péjorative. Ce qui est clairement le cas de celle qui a écrit :

« À travers les siècles, des individus de langues et de cultures différentes ont pu se comprendre et échanger des biens et des idées, grâce à des intermédiaires, les traducteurs et interprètes, qui maîtrisaient plus d’une langue. »

Le Petit Robert ne précise d’ailleurs pas pourquoi « l’on ne peut ou l’on ne veut pas nommer » cette personne. Bien des raisons pourraient être invoquées. Ce pourrait être parce qu’on ignore son nom; parce qu’on ne sent pas le besoin de l’identifier; parce qu’on veut laisser planer un doute, dans l’esprit de son interlocuteur ou de son lecteur, sur son identité; parce qu’on s’est engagé à taire son nom… Bref, ce mot, avec cette acception, peut s’employer pour bien des raisons. Sans qu’il ait de connotation péjorative. Alors quand en a-t-il une?… Uniquement, me semble-t-il, quand l’émetteur (locuteur ou rédacteur) lui en confère une ou quand le récepteur (lecteur ou auditeur) lui en attribue une, sans savoir si l’émetteur en avait l’intention. Voilà un mot dont l’emploi est… disons-le… problématique.

Clairement, d’après ce dictionnaire, certaines gens en sont venus (2) à faire dire à ce mot plus que ce qu’on lui faisait dire au départ, i.e. « Membre de l’espèce humaine ». Comment expliquer ce changement dans l’emploi du mot, comment justifier cette connotation? Je n’arrive tout simplement pas à me l’expliquer. Encore bien moins à vous l’expliquer. J’en suis même à me demander si c’est vraiment le mot lui-même qui porte cette charge négative. Si je soulève un tel doute, c’est que les exemples cités par Le Petit Robert m’y forcent presque :  

« C’est un drôle d’individu, un individu bizarre. Louche, sinistre, triste individu. Individu peu recommandable. Dangereux individu. »

La connotation péjorative attribuée au mot individu ne lui viendrait-elle pas plutôt de l’adjectif qu’on lui accole? Ou, dit autrement, est-il vrai que individu, utilisé sans qualificatif, peut désigner une « personne dont on parle avec mépris »? Il est toujours possible qu’un rédacteur veuille le lui faire dire, mais rien ne nous dit que le lecteur, lui, en fera autant. Là est tout le problème. C’est dire que le message ne passera, sans interférence, que SI et seulement SI le mot individu est accompagné d’un adjectif dont le sens premier est négatif, comme l’illustrent si bien les exemples cités par Le Petit Robert.  

La présence de la marque d’usage péj. précédée de souvent signale, dans ce cas-ci, une application vraiment limitée. Le mot n’aurait, selon moi, une connotation péjorative que s’il est accompagné d’un adjectif qui la lui confère. Autrement dit, ce n’est pas le mot individu lui-même qui a cette connotation, mais bien l’adjectif qu’on lui accole, qui, lui, a une dénotation et non une connotation négative. À preuve, individu, au sens de « personne qu’on ne peut ou qu’on ne peut nommer » peut facilement s’utiliser avec des adjectifs qui ont une dénotation positive. En voici quelques exemples, qui, soit dit en passant, ne viennent pas tous du même côté de l’Atlantique :

  1. Selon vous, notre société a-t-elle besoin d’admirer des individus extraordinaires? (source
  2. La civilisation industrielle, qui avait un caractère de grosse machine homogénéisante, laisse place à de nouvelles opportunités pour l’individu inventif et courageux, mobile et audacieux. (source
  3. Éric Lucas est un individu rare, une personne unique. Il est caractérisé par des valeurs de persévérance, de discipline en tant qu’athlète et de respect. (source)  

Le fait que le mot individu soit généralement accompagné d’un adjectif ayant un sens négatif (3) ne justifie pas, selon moi, qu’on lui attribue, sans aucune réserve, une connotation péjorative. Pas plus, soit dit en passant, qu’au mot Français dans l’expression québécoise Maudits Français. Tout dépend de son contexte d’utilisation.

Bref, la mise en garde qu’on m’a faite relativement à l’emploi du mot individu aurait dû être nuancée. Mais elle ne l’a pas été. C’est pourquoi, parce que mal conseillé mais bien conditionné (V. La langue et Pavlov) , je me suis fait un devoir de ne plus jamais utiliser ce mot. De crainte qu’on me prête des intentions que je n’avais pas.   

Collaborateur

Le mot collaborateur n’a toujours eu pour moi qu’un sens, celui de « Personne qui travaille avec une ou plusieurs autres personnes à une œuvre commune ». C’est ce que je laisse entendre quand je dis : J’aurai bientôt besoin d’un collaborateur. C’était un bon collaborateur. Voici mon plus proche collaborateur.   

Mais, en France, durant la Deuxième Guerre mondiale (ou la Seconde, si vous êtes optimiste), ce mot s’utilise aussi pour désigner un « Français partisan d’une collaboration totale avec l’Allemagne ». C’est ce que nous dit Le Petit Robert. Pour moi, qui habite de l’autre côté de l’Atlantique, appeler collaborateur une personne ayant collaboré avec l’ennemi de sa patrie en temps de guerre, ne peut qu’être péjoratif. Surprenamment (adv. non consigné dans les dictionnaires courants, mais que tous comprendront, j’en suis sûr), Le Petit Robert de 1967 n’accole à cette acception aucune marque d’usage. Elle serait donc neutre! Voilà qui dépasse mon entendement. Toutefois, à sa forme abrégée, collabo, ce dictionnaire accole la marque pop. Il n’y a là rien de bien surprenant, car toute abréviation est mal vue dans la langue soutenue. De plus, ce qui est populaire n’a rien en soi de péjoratif, vous en conviendrez. Donc, aucune connotation. Et il en sera ainsi jusqu’en 1992.

Puis, en 1993, année de parution du Nouveau Petit Robert, un changement est apporté. L’abréviation collabo, et elle seule, se voit attribuer une nouvelle marque d’usage : fam. et péj. Je n’ergoterai pas sur le remplacement de pop. par fam. Il y a plus important . J’attire plutôt votre attention sur l’apparition de la seconde marque. Ce qui n’était pas péjoratif en 1992 le devient subitement en 1993. Près d’un demi-siècle, est-il besoin de le rappeler, après la fin de la guerre, après la disparition de ce genre d’individu. Il en a fallu du temps, pour qu’on s’en rende compte! Depuis cette année-là, Pétain serait mieux vu par ceux qui ont un langage soutenu (il serait un collaborateur, terme neutre) que par ceux qui s’expriment dans un langage moins recherché (il serait un collabo, terme péjoratif)! Pour une surprise, c’en est une!

Dois-je en conclure qu’avant 1993 le lexicographe qui distribuait les marques d’usage dormait au gaz, comme on dit parfois chez nous?…  Force m’est de reconnaître que 1993 fut une année de grands changements. Pour Le Petit Robert, du moins. C’est également cette année-là que item est devenu, contre toute attente, un anglicisme! (Voir https://wordpress.com/post/rouleaum.wordpress.com/2357) Et ce ne sont pas les deux seuls changements qui y ont fait leur apparition, je vous prie de me croire.

Comme elle l’est dans le cas de individu, la connotation péjorative associée à l’utilisation du mot qui désigne toute personne qui a été de mèche avec l’ennemi de sa patrie, à savoir les Allemands, est d’un emploi limité. Limité à son abréviation collabo; limité dans l’histoire (la Seconde Guerre mondiale); limité dans le temps (depuis seulement 1993) et limité à la France. Impossible de trouver plus limité que cela. Au Québec le mot collaborateur n’a jamais eu une telle connotation.

Nègre

            Par les temps qui courent, il serait très mal vu de prétendre que le mot nègre ne véhicule aucune charge émotive; qu’il est neutre. Il suffirait, pour en convaincre les plus récalcitrants, d’appeler à la barre les dictionnaires courants. En chœur, ils en condamnent l’emploi. Non pas tant par l’ajout d’une marque d’usage, comme péj., mais plutôt par la description qu’ils en font. Ils sont unanimes : c’est un terme raciste.   

Le Petit Robert définit nègre de la façon suivante :  

Vieilli ou péj. Noir, Noire. Rem. Terme raciste sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes (➙ négritude).

Et le Larousse en ligne :

Vieilli. Terme injurieux et raciste pour désigner une personne de couleur noire.

Alors… quiconque oserait aujourd’hui utiliser ce mot serait à coup sûr conspué. Je ne vous conseille d’ailleurs pas d’en faire l’essai, surtout pas si vous enseignez à l’université. Vous pourriez peut-être être suspendu temporairement. Qui sait? 

D’où vient donc ce mot qu’il ne faudrait plus utiliser?

Pour répondre à cette question, un détour s’impose, un détour qui vous fera voir le problème sous un éclairage différent. Du moins je l’espère. J’appelle donc à la barre le linguiste français Arsène Darmesteter, auteur de La vie des mots étudiée dans leurs significations (Libraire Delagrave, Paris, 1887), ouvrage que tous ceux qui s’intéressent aux mots devraient avoir lu ou devraient impérativement lire. (4)

Voyons ce qu’il en est de la vie d’un mot, quel qu’il soit. Et aussi des changements de sens dont il peut faire l’objet. Soit dit en passant, ces changements touchent les diverses parties du discours. Certaines plus que d’autres toutefois. Ce n’est donc pas la nature grammaticale du mot qui importe, mais bien la démarche de l’esprit qui sous-tend ce changement. Cette démarche, Darmesteter nous la présente en ces termes :  

  • « Tout substantif désigne à l’origine un objet par une qualité particulière qui le détermine. […]  Cette qualité particulière qui sert à dénommer l’objet est le déterminant, ainsi dit parce qu’il le détermine et le fait connaître par un caractère spécial. » 
  • « Dans toute langue, tout nom dont on trouve l’étymologie se ramène invariablement à un qualificatif, et la recherche étymologique […] consiste précisément à reconnaître les qualificatifs qui se cachent derrière les noms. »
  • « Le choix du déterminant, tel est le premier acte de l’esprit dénommant un objet : il y saisit une qualité et en prend le nom pour en faire le nom de l’objet. »

C’est ainsi que, par exemple, le mot fleuve tire son origine d’une « qualité qui détermine » la chose ainsi désignée, à savoir le fait que l’eau n’est pas stagnante, mais qu’elle coule (de fluvius, du verbe latin fluo, ere : couler). Ou encore que le mot rivière tire son origine d’une autre qualité de la même chose, à savoir le fait que l’eau coule « entre deux rives ».

Autrement dit, le nom n’a pas pour fonction de définir la chose. Seulement d’en éveiller l’image. Voilà une caractéristique sur laquelle on devrait insister davantage.  

Il arrive aussi qu’un déterminant (i.e. un adjectif) en vienne à désigner le déterminé auquel il était généralement associé. Dans un tel cas, il change de catégorie grammaticale; il devient nom.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’Ottawa est la capitale du Canada; Bruxelles, celle de la Belgique; Paris, celle de la France. Mais sauriez-vous dire pourquoi on donne à ces villes le nom de capitale?… Peut-être que non. Voici donc comment Darmesteter l’explique. Au départ, ce mot est un adjectif (latin capitalis, de caput « tête ») qui, accolé au mot ville confère à ce dernier une « qualité qui le détermine ». Dire d’une chose qu’elle est capitale, c’est reconnaître son importance. La ville capitale, c’est donc la ville qui est à la tête du pays, celle qui est la plus importante, celle en fait où siège le gouvernement. L’ajout de ce déterminant permet ainsi de distinguer cette ville de toutes les autres villes du pays. Puis, les usagers ont pris l’habitude de faire l’économie du mot ville. Ils ont fait dire à capitale, converti en nom, ce que ville capitale voulait dire. Ils ont pris l’habitude d’utiliser le déterminant pour désigner le déterminé, qui, lui, est disparu du décor. N’allez surtout pas prétendre que je vous apprends quelque chose… Que faites-vous chaque fois que vous dites « Cette nouvelle a fait la une. »? Qu’était une avant de désigner la première page de votre journal sinon un adjectif?…

Une fois devenu nom, le déterminant, qui sert dorénavant à désigner la chose, n’a pas pour fonction, nous l’avons déjà dit, de la définir, mais seulement d’en évoquer l’image. C’est dire qu’un mot n’a, à son apparition dans la langue, aucune connotation. Il ne naît pas « taré » ni « bonifié ». Il le devient avec les années. Selon le bon vouloir de ses utilisateurs ou celui des lexicographes qui se disent les témoins de l’USAGE.   

Histoire du mot nègre

Compte tenu de ce qui vient d’être dit, voyons ce qu’il en est du mot commençant par N, ce mot qu’il ne faudrait plus dire ni écrire.

Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes, du IXe au XVe siècle en fait foi, ce mot naît adjectif et signifie noir (5). En latin, noir se dit niger, nigra, nigrum. Homo niger (homme nègre) désigne donc un homme dont l’une des caractéristiques (ou qualité) est d’avoir la peau noire. Ce qui permet de le distinguer de celui qui a la peau blanche, ou homme blanc. Il n’y a là, vous en conviendrez, absolument rien d’injurieux. On dit un état de fait.  

Ce n’est que bien plus tard que ce déterminant servira à désigner le déterminé. Que nègre, d’adjectif qu’il était à ses débuts, deviendra nom. Ce qui s’est peut-être produit à la toute fin du XVIIIe siècle.

En 1797, dans son Dictionaire critique de la langue française (1787-1788), Féraud écrit :

« On apèle Mores [Maures] les Peuples de l’Afrique du côté de la Méditerranée: et Nègres, ceux qui sont du côté de l’Océan, et sur-tout, ceux qu’on transporte dans les Colonies Européennes, et qui y servent comme esclâves.» (source) 

Ce que, près d’un siècle plus tard, Littré reprendra à son tour :

« Quand les Portugais découvrirent la côte occidentale de l’Afrique, ils donnèrent aux peuples noirs qui l’habitent le nom de negro, qui signifie noir. De là vient notre mot nègre. L’usage a gardé quelque chose de cette origine. Tandis que noir se rapporte à la couleur, nègre se rapporte aussi au pays ; et l’on dit plutôt les nègres, en parlant des habitants de la côte occidentale d’Afrique, que les noirs. »

Que l’on se serve du mot nègre pour désigner, comme le fait Féraud, les habitants de l’Afrique de l’Ouest ou encore ceux d’entre eux qui sont arrachés à leur pays pour être vendus comme esclaves n’a, encore là, rien d’injurieux, rien de péjoratif. Le mot ne sert qu’à désigner, de façon concise, une réalité particulière. Le mot sert à décrire un état de fait. Pas à exprimer un jugement de valeur. C’est d’ailleurs ce que fait Chateaubriand, dans Le génie du christianisme. Il utilise, indifféremment et sans connotation péjorative, à quelques lignes d’intervalle, femme nègre et négresse. (source)  

Ceux qui liraient ce texte avec des verres déformants [très à la mode par les temps qui courent] y verraient certainement du racisme. Ils exigeraient sans doute que cet ouvrage soit exclu de tout cours de littérature, qu’il soit mis à l’index, comme on disait autrefois. Même si ce faisant, ils prêtent à Chateaubriand des intentions qu’il n’a jamais eues.

Quand a-t-on commencé à attribuer à nègre une valeur péjorative?

Voilà une question fort pertinente, à laquelle il est toutefois extrêmement difficile de répondre.

On pourrait penser, sans pour autant en être sûr, que c’est au tournant du XIXe siècle.

Dans le DAF (5e éd., 1798), les Académiciens font dire à l’expression familière Traiter quelqu’un comme un nègre : « Le traiter avec beaucoup de dureté et de mépris », contrairement à Féraud pour qui l’expression voulait dire : « Le traiter fort mal, le traiter comme un esclâve ». Esclave est devenu mépris, sous la plume des Immortels. Ces derniers n’ignorent certainement le sens de mépris. Pourquoi alors y recourir?  

Est-ce qu’un esclave (mot qui dit un état) ne mérite que du mépris (mot qui dit un sentiment)? Quelqu’un ne peut-il pas être esclave et être quand même bien traité par son maître?… La question ne se pose même pas, selon moi. Être la personne qui dirige le service de table chez un riche planteur — fonction réservée à un « nègre » dans les colonies —, n’est pas en soi plus méprisable qu’être, de nos jours, maître d’hôtel chez un riche particulier. Serait-ce donc aux Immortels que l’on devrait l’ajout de cette connotation péjorative, véhiculée par le mot mépris?… Je ne fais que spéculer, vous l’aurez compris.

Qu’en disent formellement les Immortels, ces protecteurs patentés de la langue?

Presque 150 ans plus tard, plus précisément dans la 8e édition (1935) de leur dictionnaire, les Académiciens ne font toujours pas mention d’une quelconque connotation. Elle apparaîtra dans l’édition suivante. Dans le 9e éd., (1985-…), ils ajoutent une précision : « ce terme [est] souvent jugé dépréciatif ». Souvent, mais pas toujours! Donc son emploi ainsi connoté est, lui aussi, limité. — Ce qui n’est pas sans vous rappeler ce qui a été dit de l’emploi des mots individu et collaborateur. — Aucun bannissement formel. Être dépréciatif serait-il moins grave qu’être péjoratif?… Chose certaine, cette connotation est moins incisive que celle que leur attribue les dictionnaires courants, pour qui il s’agit d’un terme raciste.

Au fait, depuis quand ce terme est-il qualifié de raciste?

Il semblerait que ce changement ait été apporté au tournant du siècle. Du moins si l’on en croit le Larousse. Dans Le Petit Larousse 2000, le mot nègre est défini de la façon suivante : « personne de couleur noire » [c’est sa dénotation]. Suit immédiatement, entre parenthèses, la remarque suivante :

Le Petit Robert 2001, lui, le dit péjoratif. Sans plus. Et ce, depuis 1967. Ce ne sera qu’en 2010, ou un peu avant, qu’on verra apparaître le qualificatif raciste. Non pas en tant que marque d’usage — une telle marque n’a jamais existé — mais de la façon suivante : « Rem. Terme raciste sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes. »

Comme cela est le cas pour les mots individu et collaborateur, cette acception connotée est d’un emploi limitée. Ce n’est pas l’emploi de fréquemment au lieu de souvent qui change la donne. Mais cette fois-ci, la limitation est beaucoup plus précise. On identifie clairement ceux qui peuvent l’utiliser sans se le faire reprocher. Ce sont les Noirs et eux seuls.

Ne devrait-on pas, selon la même logique, considérer Nègre blanc comme un « Terme raciste, sauf s’il est employé par les Blancs eux-mêmes. »? Il me semble que oui, mais tous ne le voient pas du même œil, comme en fait foi cet extrait :

« La Commission scolaire Lester-B.-Pearson (CSLBP) a retiré cette semaine des salles de classe de 4e secondaire le livre Journeys Through the History of Quebec and Canada, parce que l’ouvrage fait référence à l’essai Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières. 

En entrevue au quotidien The Gazette, le président de la CSLBP, Noel Burke [il n’a rien d’un Noir], a fait valoir que la mention du livre de Vallières n’a pas sa place dans un manuel scolaire. Pour lui, il n’y a pas que le titre qui est inapproprié : le contenu même de l’essai de Vallières est offensant, estime Noel Burke. »  (source  

Mais au fait, peut-on vraiment considérer Nègre blanc comme un terme raciste? Ceux qui le pensent ne confondent-ils pas dénotation et connotation? Ce n’est pas le sens du mot nègre (ou dénotation, image générale) qui est raciste, mais bien le sens que certains lui attribuent (ou connotation, images secondaires). (Relisez la note (1) en vous disant que le mot dont il est question est nègre.) Ceux-là mêmes qui bannissent cet ouvrage sont-ils seulement conscients que les nègres blancs  — deux mots de sens contradictoires; un bel exemple d’oxymoron?  — dont parle Pierre Vallière ne sont pas des nègres albinos, mais bien des Québécois, des Blancs, qui en avaient marre de ne pas être maîtres chez eux, d’être considérés comme des citoyens de seconde zone? Alors… Ces censeurs ne se seraient-ils pas rendus, sans trop mesurer la portée de leur geste, aux décisions de l’imprévisible « tribunal populaire des réseaux sociaux »?…   

Clairement, il y aurait encore beaucoup à dire. Mais ce sera pour plus tard.

Maurice Rouleau

(1)   ArsèneDarmesteter, dans La vie des mots étudiée dans leurs significations, décrit admirablement bien ce qu’est la connotation. Sans jamais l’appeler par son nom… Fort heureusement, car cela nous permet, pour parler comme Rabelais, de mieux en « suçer la substantifique moelle ». Voici ce qu’il en dit :  

« Ainsi, dans toute langue il y a des mots qui n’expriment pas exactement pour tous la même idée, n’éveillent pas en tous la même image, fait notable qui explique bien des mésintelligences et bien des erreurs. Nous touchons ici à un point capital de la vie du langage, les rapports des mots avec les images qu’ils évoquent. Le plus ordinairement, chez chacun de nous, les mots, désignant des faits sensibles, rappellent à côté de l’image générale de l’objet [dénotation] un ensemble d’images secondaires plus ou moins effacées, qui colorent l’image principale de couleurs propres, variables suivant les individus [connotation]. Le hasard des circonstances, de l’éducation, des lectures, des voyages, des mille impressions qui forment le tissu de notre existence morale, a fait associer tels mots, tels ensembles d’expressions à telles images, à tels ensembles de sensations. De là tout un monde d’impressions vagues, de sensations sourdes, qui vit dans les profondeurs inconscientes de notre pensée, sorte de rêve obscur que chacun porte en soi. Or, les mots, interprètes grossiers de ce monde intime, n’en laissent paraître au-dehors qu’une partie infiniment petite, la plus apparente, la plus saisissable : et chacun de nous la reçoit à sa façon et lui donne à son tour les aspects variés, fugitifs, mobiles, que lui fournit le fonds même de son imagination. » [Chap. 1, Vue générale de la question, # 35]

En bon pédagogue qu’il est, Darmesteter poursuit :

« Donnons un exemple pour éclairer les idées. Supposons qu’on demande en même temps à un groupe de personnes de représenter instantanément et naturellement, sans effort d’imagination, le tableau qu’indiquent ces simples mots : un rocher surplombant au bord de la mer. Si ces personnes comparaient les uns aux autres les tableaux qu’aurait évoqués chez elles cette ligne, il est à peu près sûr qu’aucun de ces tableaux ne ressemblerait aux autres; la forme du rocher, l’aspect de la grève et des vagues varieraient avec les individus, et cela parce que les impressions antérieures auraient déterminé chez chacun d’eux des façons différentes de se les représenter.

C’est là que paraît l’imperfection de cet instrument par lequel les hommes échangent entre eux leurs pensées, de cet instrument si merveilleux à tant d’autres égards, le langage. »

(2)   Ceux qui seraient tentés de mettre venues au lieu de venus parce que le sujet [certaines gens] est féminin feraient mieux d’y penser avant d’agir. Ils devraient savoir que leur logique, celle qui les ferait intervenir, n’est pas toujours bonne conseillère. Comme cela est souvent le cas en langue. On a certes tous appris que l’accord d’un verbe au passif est commandé par le genre et le nombre du sujet (ex. ceux qui sont tentés; celle qui est tentée), mais cela n’est pas toujours vrai. Surtout pas quand le sujet du verbe est gens. Il faut absolument écrire « Certaines gens sont venus ». C’est une aberration de la langue française, que tout francophone, ou francophile, se doit de mémoriser bêtement. (V. ICI)   Ce n’est d’ailleurs pas la seule. Je pense, par exemple, à la locution quelque chose, que d’instinct on fait féminine. Ne dit-on pas une chose, une bonne chose? Oui, mais, par l’opération de je ne sais qui, cette locution indéfinie est dite masc.

(3)   Dans son Dictionnaire des cooccurrences (Guérin, éditeur ltée, 2001, 394 pp.), Jacques Beauchesne énumère 31 adjectifs utilisés pour qualifier le mot individu. De ce nombre, un seul a un sens mélioratif, à savoir exceptionnel. Les 30 autres ont un sens péjoratif, par ex. abject, cynique, dangereux.  

(4)   Cet ouvrage peut être consulté en ligne à l’adresse suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k993536p.image ou, si vous faites partie de ceux qui aiment bien avoir leur propre exemplaire pour le simple plaisir de le tenir ou pour pouvoir l’annoter, vous pouvez vous le procurer sans difficulté. Il vient tout juste d’être réimprimé.  

(5)   Il arrive, rarement toutefois, que nègre soit encore utilisé de nos jours comme adjectif. Mais, le cas échéant, il n’a plus vraiment son sens originel. On lui fait dire plus que la couleur. Il est utilisé pour dire : « qui est relatif aux Noirs ». Comme dans art, musique, masque nègre.  Et en tant que tel, il n’a rien de péjoratif. Il n’est qu’un déterminant de la réalité dont on parle. Il dit un état de fait. Rien de plus.

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Marque d’usage / Connotation / Appropriation (1 de 2)

 

Ce que les utilisateurs ont fait de leur langue

ou

Ce que le dictionnaire dit qu’ils en ont fait

(1)

Mise en garde :   Ce texte contient peut-être des mots qui pourraient vous offenser. Je préfère donc vous en avertir.

 

               Si je commence ce billet par une telle mise en garde, c’est que ceux qui, via Facebook, voudraient faire parvenir à leurs connaissances mon texte intitulé Le mot commençant par n ou le n-word, et ce avec la meilleure intention du monde, n’y parviendront tout simplement pas.  Facebook s’y refuse en ces termes :

« Votre message ne peut être envoyé, car d’autres personnes ont signalé son contenu comme étant injurieux. »

Ah bon!… J’aurais tenu des propos offensants! Pour une surprise, c’en est une, car telle n’avait jamais été mon intention. Clairement d’autres personnes en ont décidé autrement. Et leur verdict est sans appel. Je suis condamné sans autre forme de procès. De toute évidence, une justice… expéditive, sommaire. Comme s’il suffisait que quelqu’un dise quelque chose pour que tous soient obligés d’y croire!

Toujours est-il que mon texte est banni de (1) Facebook. Ce billet figure maintenant sur la « blacklist »de cette plateforme. OUPS!… Aurais-je mieux fait d’écrire b…list? Serais-je moins coupable si j’écrivais liste noire?… Je ne sais vraiment plus où donner de la tête. Est-ce normal d’en être rendu à ne plus savoir ce qu’on peut dire ou écrire de crainte de se faire accuser de je ne sais quoi, par je ne sais qui?…

Même si cela n’est pas précisé, l’injure que contiendrait mon billet consiste, j’en mettrais ma main au feu, dans l’emploi du mot nigger, ce mot qu’il ne faut, d’après certains, ni dire ni écrire. Et surtout qu’il faut à tout prix dénoncer chaque fois qu’on le voit ou qu’on l’entend. Et ce, quel que soit son contexte d’utilisation!

Autrement dit, le mot commençant par N (est-ce nègre, négro ou noir? ou les trois?) devrait disparaître de la langue. Disparaître même des dictionnaires. Et ce, à tout jamais. Comme s’il ne répondrait plus au besoin qui l’a fait naître! (2)

Le tapage médiatique — lynchage médiatique serait peut-être plus approprié — qu’a provoqué l’emploi du mot nigger par une professeure de l’Université d’Ottawa dans son cours et dont j’ai fait état dans un précédent billet; le sort que Facebook a réservé à mon billet; les implications de ce genre de décision dans la vie de tous les jours, tout cela me déconcerte, pour ne pas dire me met en boule. Le problème soulevé est loin d’être anodin.

Comment l’utilisation d’un mot, quel qu’il soit — nigger me sert ici de prétexte en raison de son actualité —, peut-elle être à l’origine d’un mouvement d’indignation, de contestation, de condamnation? Certains pourraient même aller jusqu’à parler d’ostracisme : « Hostilité (d’une collectivité) qui rejette un de ses membres » (Petit Robert); « Action de tenir quelqu’un qui ne plaît pas à l’écart d’un groupe, d’une société, d’une manière discriminatoire et injuste » (Larousse en ligne)

Pour pouvoir répondre à cette question, je ne vois qu’un moyen : faire un retour aux sources. Revoir ce qu’est un mot; d’où il vient; à quoi il sert; d’où il tire son sens; comment les utilisateurs s’en servent… Bref, retracer l’évolution de son utilisation, telle que consignée dans les dictionnaires, car eux, sont censés, du moins le prétendent-ils, décrire l’USAGE.

La langue  

La langue, c’est le reflet de la pensée. C’est sa composante matérielle. Graphique ou sonore, selon que l’on considère la langue écrite ou parlée. Dont la fonction première est de faire connaître (i.e. communiquer) à autrui sa pensée. Pas d’interlocuteur, pas de message à transmettre. Conséquemment, pas besoin de langue. Cela va de soi.

Pour communiquer avec ses congénères, l’homme primitif a certainement eu recours à des cris – la forme de communication la plus courante dans le monde animal – accompagnés de gestes pour pouvoir en dire un peu plus. Quand cris et gestes n’ont plus suffi, l’homme a commencé à moduler les sons qu’il émettait. Question d’élargir sa palette expressive. La langue parlée venait de naître. Ce n’est que bien plus tard que les signes graphiques ont fait leur apparition. C’est le moyen alors imaginé pour conserver des traces de ce qui avait été dit. La langue écrite venait à son tour de naître.

À l’élément fondamental de la langue, écrite ou parlée, on a donné le nom de mot

Le mot 

Le mot, ou signe linguistique, est donc à la langue ce que la langue est à la pensée : la représentation matérielle, graphique ou sonore, d’une idée. Il sert à désigner une chose, concrète ou abstraite, que le locuteur a à l’esprit et dont il veut faire part à quelqu’un d’autre. C’est dire qu’un mot ne fait son entrée dans la langue que s’il répond à un besoin. Et conséquemment, qu’il en sortira    quand ce besoin ne se fera plus sentir; quand la très grande majorité des locuteurs ne l’utiliseront plus.

Un mot  =  Une idée

Puisque le mot est le reflet d’une idée, il ne peut refléter qu’une seule idée. On ne crée pas un mot en lui attribuant plusieurs sens. Ce serait contre-productif (ou contreproductif, si vous êtes un accro de la Nouvelle Orthographe). Car, dans le cas contraire, toute communication, efficace s’entend, serait tout simplement irréalisable. Tout mot ne peut donc, au départ, qu’être monosémique. Comme le sont, par exemple, récif (Rocher ou groupe de rochers à fleur d’eau, dans la mer); macis (Tégument de la noix muscade utilisé comme aromate); madrier (Planche très épaisse); nuque (Partie postérieure du cou, au-dessous de l’occiput); rickshaw (Voiture légère à deux roues, tirée par un homme à pied ou à vélo); mâche (Plante herbacée d’origine méditerranéenne, dont les feuilles se mangent en salade), mots que j’ai dénichés dans mon Petit Robert.

Si d’aventure vous vouliez en trouver d’autres, vous auriez la surprise de constater, tout comme moi, qu’ils ne sont pas légion ou, plus précisément, qu’ils ne sont plus légion. En fait, la majorité des mots du dictionnaire ont maintenant plus d’une acception. 

Monosémie  →  Polysémie  

Le sort réservé à tout mot nouvellement créé la plupart du temps par un illustre inconnu est, à ne pas en douter, laissé à la discrétion de ses semblables. De deux choses l’une…   

  • Ou bien le mot ne leur plaît pas. Alors ils ne l’utilisent tout simplement pas. Il meurt dans l’œuf, comme on dit chez nous. C’est le sort qu’a connu par exemple le mot gaminet, proposé, dans les années 1970, pour remplacer T-shirt (3) : personne n’en a voulu. Que je sache, aucun dictionnaire ne l’a jamais inclus dans sa nomenclature.
  • Ou bien il leur plaît. Alors ils s’en servent. Ce mot fait alors son entrée dans la langue. Et un peu plus tard, dans le dictionnaire. Et il y restera tant qu’il répondra au besoin qui l’a vu naître.

La monosémie (ou unicité de sens) d’un mot, cette caractéristique fondamentale, ne résiste pas toujours aux utilisateurs. Ces derniers ne se gênent pas pour lui faire dire bien d’autres choses (polysémie). En fait, c’est le cas de la plupart des mots du dictionnaire. Pour illustrer ce phénomène très courant, on fait souvent appel aux mots bombe ou encore crème (4). Moi, je vais plutôt me servir du mot vaccin. Simple question d’actualité!  

D’entrée de jeu, précisons qu’en latin vache se dit vacca et que vaccine  [à ne pas confondre avec son jumeau homozygote anglais, vaccine] désigne une maladie de la vache, la variole.

 À son apparition dans la langue (DAF, 6e éd., 1835), le mot vaccin, terme dit de médecine, est monosémique. Ce qui n’a rien de bien surprenant, vous en conviendrez. Il n’a qu’un sens, celui de « Matière tirée de certaines pustules qui se forment au pis des vaches […] et qu’on inocule pour préserver de la petite vérole [ou variole]. »

Le mot vaccin désigne donc l’agent responsable de la maladie, i.e. le virus de la vaccine, qui, inoculé à l’homme, le prémunit contre la variole.

 Puis, en 1932, le mot vaccin se voit attribuer, par extension, un nouveau sens, celui de « Toute substance qui, inoculée à un individu, lui confère l’immunité contre la maladie parasitaire qui a produit directement ou indirectement cette substance. » C’est ainsi qu’on a commencé à parler de vaccin contre… la rage, la rougeole.

Comme vous pouvez le constater, la vache est disparue du décor, même si sa présence se fait toujours sentir dans le mot lui-même. À la condition évidemment de connaître le latin, ce qui est de plus en plus rare de nos jours.  

 Plus tard, ce mot, qu’initialement seuls les médecins utilisaient, fait son entrée dans la langue générale, où il subit d’autres modifications. Il arrive qu’on l’utilise familièrement au sens de vaccination (ex. Faire un vaccin à un enfant). Ou encore pour désigner figurément tout moyen de prévention. Ex. Si seulement il existait un vaccin contre les erreurs de jugement de certains politiciens!  

Comme on peut le constater, les utilisateurs de ce mot lui ont fait dire plus que ce que son créateur avait à l’esprit. Les moyens utilisés pour détourner ce mot de son sens originel sont indiqués de différentes façons, à savoir par extension, familièrement ou figurément. Mais il y en a bien d’autres. On leur a donné le nom de Marque d’usage. Il suffit de lire attentivement son dictionnaire pour en constater la diversité.  

Les marques d’usage

En consultant votre dictionnaire, vous avez certainement remarqué que les différentes acceptions d’un mot sont souvent précédées d’une ou de plusieurs marques d’usage.

En plus de fournir au lecteur des informations sur le « Sens fondamental et stable d’une unité lexicale, susceptible d’être utilisé en dehors du discours » (ou dénotation), le dictionnaire fournit assez souvent, grâce à ces marques, des indications portant sur son emploi (ou connotation).

Ces marques peuvent indiquer une restriction d’emploi à des domaines particuliers (ex. : linguistique, informatique, chimie), à des niveaux de langue (ex. : familier, vieilli, littéraire), à des régions particulières (ex. : Belgique, Suisse, Canada). Elles peuvent aussi indiquer le procédé qui les a fait naître (ex. : par extension, analogie, déformation) ou encore son contexte d’utilisation (ex. vulgaire, injurieux). Une connotation peut donc être aussi bien neutre, péjorative que méliorative.

Ces marques sont censées refléter l’usage que les utilisateurs font de ces mots. Du moins en théorie. Conséquemment, les différents dictionnaires devraient s’entendre sur l’attribution de ces marques, car l’usage ne peut varier selon l’observateur. Mais tel n’est pas toujours le cas. L’usage varie souvent selon les sources consultées. La différence de traitement du mot MAGNAT l’illustre fort bien.

Le Petit Robert 2017 met une marque d’usage à chacune des acceptions consignées, à savoir Anciennt et Péj. :

 1.  Anciennt Titre donné en Pologne et en Hongrie aux membres de la haute noblesse.

 2.  (1895 ◊ d’après l’anglais magnate) Péj. Représentant puissant du capitalisme international. Les magnats de la finance. Un magnat du pétrole. 

Le Larousse en ligne, lui, n’en met aucune :

  • En Hongrie et en Pologne, membre des grandes familles nobles qui constituaient l’ordre supérieur de la noblesse, détenaient de grandes richesses, occupaient les principales charges de l’État et dominaient les diètes.
  • Dans l’Italie médiévale, bourgeois d’origine noble. [acception absente du Petit Robert]
  • (Par l’anglais magnate) Personnalité très importante du monde des affaires, de l’industrie, de la finance : Un magnat de la presse.

Que penser de l’absence de marques dans le Larousse? Cela en fait-il un moins bon dictionnaire d’usage? Je n’oserais jamais l’affirmer sans en avoir fait au préalable une étude détaillée, ce qui dépasserait le cadre de ce billet et surtout… mes compétences. Alors, je laisse tomber.

Chose certaine, l’absence de Anciennt dans la définition du Larousse ne porte pas à conséquence : l’emploi de l’imparfait dans sa description du mot laisse clairement entendre que la chose décrite n’existe plus. Le Robert et le Larousse disent donc la même chose, mais différemment. On ne peut toutefois pas en dire autant de l’absence de Péj. Celui qui ne jure que par le Robert ne voudra utiliser ce mot que pour exprimer un certain mépris, que le sens du mot pris isolément (ou dénotation) n’indique pas expressément. Soit dit en passant, moi, je n’attribue jamais à ce mot une connotation péjorative. Je l’utilise de la façon dont le Larousse le décrit. Et vous?…

Comment expliquer que ce qui est péjoratif aux yeux du Robert ne le soit pas aux yeux du Larousse? Ces deux ouvrages ne devraient-ils pas décrire le même usage?… Poser la question, c’est y répondre. Selon moi, du moins. Sauf si ces marques reflètent le point de vue du lexicographe chargé de rédiger cette entrée et non celui de l’équipe éditoriale du dictionnaire en question, ni même celui de l’ensemble des francophones que cet ouvrage est censé décrire. Au fait, la différence de traitement de magnat n’est pas un cas isolé. Je pense, par exemple, à jazzman, qui est considéré comme un Anglic. par le Petit Robert (et ce, depuis au moins 1977), mais comme un simple mot américain d’origine par le Larousse.

Les dictionnaires ne voient donc pas du même œil l’usage qu’on fait d’un mot. Il y a lieu, me semble-t-il, de se demander qui dit vrai. Ou sur quoi on se base pour accoler à un mot donné certaines marques d’usage.  

Évolution dans l’utilisation d’un terme

Il devrait être possible, en se référant à différentes éditions d’un même dictionnaire, de suivre les changements qu’a subis au cours des ans l’utilisation d’un terme. Voyons, par exemple, ce que Le Petit Robert nous révèle à propos du mot item.

En 1967, ce mot ne fait l’objet que d’une entrée : 

item  adv.  ■ Comm.  De même, en outre (dans un compte, un état).

Ce mot ne s’emploie alors, si l’on en croit ce dictionnaire, que comme adverbe et que dans un seul domaine, le commerce. C’est clairement un terme de spécialité.

En 1977, ce mot fait l’objet d’une seconde entrée :

2. item  n. m. (v. 1960; mot angl., « article, élément », du latin item) Didact. Élément minimal d’un ensemble organisé.

            Ce mot, qui dans ce cas-ci est un nom, appartiendrait, semble-t-il, à un autre domaine de spécialité, la didactique. En fait, Le Petit Robert réserve la marque Didact. à tout « mot qui n’existe que dans la langue savante (ouvrages pédagogiques, etc.) et non dans la langue parlée ordinaire ». Ce nom fait donc, lui aussi, son entrée dans le dictionnaire en tant que terme de spécialité, de terme savant.  

Le nom item n’est précédé, vous l’aurez certainement remarqué, que d’une seule marque d’usage, Didact. Je me serais pourtant attendu, étant donné l’origine qu’on lui attribue, à y voir également la marque Anglic. Mais tel n’est pas le cas.

Que faut-il donc pour qu’un mot « français » [i.e. consigné dans un dictionnaire français] emprunté à l’anglais porte la marque Anglic.? Pour le savoir, il suffit de consulter, dans les pages liminaires du dictionnaire, le Tableau des signes conventionnels et abréviations… On y apprend qu’est dit Anglic. « tout mot anglais, de quelque provenance qu’il soit, employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Le mot item, qualifié uniquement de didactique, ne tombe donc pas dans la catégorie des emprunts abusifs ou inutiles! Le Petit Robert précise sa pensée sur les anglicismes en ajoutant : « les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette marque ». Ce n’est certainement pas la raison pour laquelle le substantif item n’est pas précédé de cette marque, car ce mot vient tout juste de faire son apparition dans le dictionnaire. Comment expliquer alors l’absence, en 1977, de la marque Anglic.? Cherchez l’erreur.

De 1977 à 1992, les deux entrées de item (adv. et nom) restent inchangées. L’USAGE se serait, semble-t-il, maintenu…

Puis, en 1993, année de parution du Nouveau Petit Robert, un changement est apporté. Changement que l’on retrouve encore dans l’édition de 2017.

2. item [itɛm] nom masc. étym. 1948 ◊ mot anglais « article, élément », du latin item

    ■ Anglic. Didact. Élément minimal d’un ensemble organisé. ➙ unité. Des items.

Comme par magie, le nom item devient cette année-là un anglicisme, à savoir un « mot employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Le Petit Robert. Et ce, même si son sens est resté inchangé depuis son apparition dans le dictionnaire, en 1977. Nous nous serions donc fait berner, durant toutes ces années, par cet anglicisme qui aurait vécu incognito et que l’on viendrait de débusquer! Pour une surprise, c’en est toute une! Fort heureusement, je ne me considère pas tenu d’y croire.

Face à un tel constat, je ne peux que me demander, encore une fois [j’avais, rappelez-vous, la même préoccupation à propos de magnat.], quelle importance je dois accorder aux marques d’usage qu’un dictionnaire accole à un mot. Reflètent-elles vraiment l’emploi que les gens font de ce mot?… Elles le devraient, j’en conviens, mais tel ne semble pas être toujours le cas.  

Appropriation

Quand j’examine attentivement l’emploi que les dictionnaires font des différentes marques, emploi censé, je le répète, refléter l’usage des locuteurs, j’y perçois en filigrane une constante, un dénominateur connu, pourrait-on dire. Pour le désigner, le seul mot qui me vienne à l’esprit est appropriation. J’utiliserai donc ce mot, même s’il n’a pas toujours bonne presse par les temps qui courent. J’aurai certainement l’occasion d’y revenir dans un avenir plus ou moins rapproché. Pour le moment, faisons l’impasse sur appropriation.   

Un mot nouvellement créé ne se retrouve dans la langue, nous l’avons déjà dit, que si d’autres locuteurs l’adoptent. On peut dire de celui qui l’entend ou qui le voit pour la première fois et qui décide de l’utiliser qu’il « fait sien » ce mot créé par un autre. Et « faire sien ce qui appartient à autrui ou à autre chose », c’est précisément le sens que le dictionnaire attribue au verbe s’approprier. On peut donc parler ici d’appropriation disons… lexicale. Si au lieu de créer un nouveau mot, un locuteur attribue un nouveau sens à un mot déjà existant — et que bien d’autres après lui en font autant —, on pourrait alors parler d’appropriation… sémantique.

Si aujourd’hui des mots comme baklava, spaghetti, leitmotiv, business, barmaid font partie de la langue française [on les retrouve dans le dictionnaire], c’est qu’à un moment donné un locuteur, et forcément bien d’autres après lui, les a empruntés à une autre langue, en l’occurrence ici au turc, à l’italien, à l’allemand, à l’anglais. Autrement dit, chaque utilisateur « a fait siens » ces mots venus d’ailleurs. Encore là, il y a appropriationlinguistique. L’appropriation de ces mots est aujourd’hui un fait reconnu par l’ensemble des locuteurs francophones. Au point qu’on oublie parfois qu’ils ont été empruntés et qu’il n’y a rien de bien surprenant au fait qu’ils ne soient précédés d’aucune marque d’usage. Mais tel n’est pas toujours le cas.

Quand un lettré se met à utiliser régulièrement le mot item pour désigner un « élément minimal d’un ensemble organisé » — et que bien d’autres après lui en font autant —, on peut dire, sans risque de se tromper, que ce sont des « spécialistes » qui s’accaparent de ce mot et qui lui donnent un sens (d’où la marque d’usage Didact.). Il y a encore là appropriation, car seuls les lettrés comprendront le sens d’une phrase où se trouve ce mot, porteur d’un nouveau sens. On peut en dire autant de paradigme, qui, à son entrée dans la langue, en 1762, est décrit de la façon suivante :

« Terme de grammaire, qui signifie, Exemple, modèle. Les paradigmes des conjugaisons. ».

Voilà un mot plutôt savant pour dire quelque chose que le commun des mortels connaît depuis longtemps sous une autre appellation. C’est ce qui explique sans aucun doute le fait que ce mot n’a jamais été beaucoup employé; que ce n’est qu’à partir des années 1960 que, sans que l’on sache trop pourquoi, il gagne en popularité (Voir ICI). D’autres spécialistes, notamment des linguistes, décident d’utiliser ce terme à d’autres fins. Ces derniers lui font désigner l’« ensemble des termes substituables en un même point de la chaîne parlée ». Ils se sont donc approprié ce terme. Si vous consultez les dernières éditions du Petit Robert ou du Petit Larousse, vous constaterez que des spécialistes de bien d’autres disciplines (psychologie, sociologie, épistémologie, logique, philosophie) en ont fait autant. Ils se sont eux aussi approprié ce terme, chacun lui attribuant un sens particulier.

Recourir au mot appropriation pour désigner les réalités que je viens de décrire est donc tout à fait justifié.

Dénotation  vs  Connotation

La définition du mot dénotation, celle qui est, selon moi, la plus accessible aux communs des mortels dont je fais partie, est fournie par le Larousse :

« Ensemble des éléments fondamentaux et permanents du sens d’un mot (par opposition à l’ensemble des valeurs subjectives variables qui constituent sa connotation). »

La dénotation est donc le « sens fondamental et stable d’un mot, susceptible d’être utilisé en dehors du discours ». Dénotation (valeur objective, stable, donc générale) s’oppose ainsi à Connotation (valeur subjective, variable, donc limitée). Et le cas échéant, le dictionnaire fait mention de ces deux composantes, en recourant, comme nous l’avons dit précédemment, à diverses marques d’usage.

Connotation : Marques à usage limité

Pourquoi parler d’usage « limité »?… Parce que l’idée que certaines gens se font d’un mot n’est pas nécessairement admise par tous. Ni même, comme nous l’avons vu précédemment, par tous les dictionnaires courants. La question qui se pose alors est de savoir pourquoi certaines gens attribuent à un mot donné une certaine connotation. Ou pourquoi les dictionnaires disent que certaines gens lui attribuent une connotation.

Si l’on se donne la peine d’analyser l’usage que les dictionnaires font de ces marques, on constate que bien des facteurs semblent intervenir. J’ai choisi, pour illustrer mon point, trois mots courants tirés du Petit Robert, mots qui tous sont précédés d’une marque d’usage. Ces mots sont individu, collaborateur et nègre, celui qu’il ne faudrait apparemment plus prononcer, et surtout toujours dénoncer. 

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Aurais-je mieux fait d’`écrire« banni PAR Facebook » plutôt que « banni DE Facebook »?… J’ai opté pour DE, car, même si c’est Facebook qui informe ses utilisateurs (ce qui me justifierait d’utiliser « banni par »), cette plateforme prend bien soin de préciser que ce sont « d’autres personnes » qui lui ont signalé cette « injure » (d’où « banni de »). La condamnation n’est donc pas sienne. C’est celle des autres! Facebook se veut uniquement la courroie de transmission! C’est du moins l’interprétation que j’en fais.

Mais la tentation d’utiliser par ne disparaît pas pour autant. N’étant pas un  utilisateur de Facebook, je me pose des questions : Facebook se cache-t-il derrière de prétendus signalements pour justifier sa propre politique de censure? S’il y a de réels signalements, combien en faut-il pour que Facebook déclare un texte injurieux et, conséquemment, ne veuille pas le transmettre à d’autres utilisateurs de sa plateforme? Un seul suffit-il?… Est-ce que Facebook analyse la pertinence d’un signalement avant d’endosser l’opinion de l’informateur « injurié »? Si oui, j’aimerais bien lire le document dans lequel Facebook s’engage formellement à le faire. Mais à l’impossible, nul n’est tenu. Si un texte ne faisait que reproduire ce que le Merriam-Webster dit du mot nigger, ce texte serait-il jugé injurieux par Facebook? Si oui, cela voudrait dire qu’il n’est plus possible de se référer à un dictionnaire, sans se le faire reprocher! Faudrait-il aller jusqu’à retirer le mot « offensant » de tous les dictionnaires?… L’idée me semble disons… farfelue, pour ne pas utiliser un terme plus fort.

(2) Pour en savoir plus sur l’apparition de mots dans la langue, voir les deux billets qui traitent respectivement de néologie de forme et de néologie de sens.   

(3)  Ce qui m’agace dans teeshirt (avec ou sans trait d’union), c’est son premier élément de formation, tee. Il m’agace pour diverses raisons, qui, j’en conviens, n’ont pas toutes le même poids : 1) bien des francophones ignorent que TEE est la prononciation anglaise de la lettre T (la motivation du mot teeshirt leur échappe alors totalement); 2) le mot anglais tire son origine de la ressemblance du vêtement avec un T majuscule (ce qui n’est pas assurément pas apparent dans teeshirt, où le t est minuscule); 3) tee est surtout connu pour désigner le petit support en forme de T majuscule (vu de côté) sur lequel le golfeur place sa balle pour exécuter chacun de ses coups de départ (tee- dans teeshirt n’a en fait rien à voir avec le golf; teeshirt n’a rien à voir avec la tenue habituelle ou réglementaire des golfeurs). Alors…

Vous ne faites pas de faute si vous écrivez teeshirt, c’est la graphie que recommande le dictionnaire. Moi, je préfère T-shirt; je le trouve plus parlant. Ce faisant, je ne fais pas de faute — du moins pas encore —, car le dictionnaire tolère toujours cette graphie.   

(4) Le mot bombe, qui au départ désignait un engin explosif (ex. bombe artisanale), est de nos jours utilisé pour dire bien d’autres choses : soit une personne particulièrement séduisante (ex. cette fille, c’est une vraie bombe); soit la casquette hémisphérique porté par un cavalier (ex. il a perdu sa bombe); soit un appareil servant à disperser un liquide en fines gouttelettes (ex. bombe aérosol); soit un générateur de rayons gamma utilisés dans le traitement des cancers (ex. bombe au cobalt); soit un programme introduit par malveillance dans un système informatique (ex. bombe logique).

Le mot crème, qui désignait au départ la matière grasse du lait dont on fait le beurre, est aujourd’hui utilisé pour désigner soit le meilleur d’une catégorie (ex. c’est la crème des entraîneurs); soit un dessert (ex. une crème brûlée); soit un potage onctueux (ex. une crème d’asperges); soit une liqueur (ex. une crème de menthe); soit une préparation cosmétique (ex. une crème hydratante); soit, et plus étonnamment encore, une fine poudre blanche, inodore et légèrement acide, utilisée en cuisine (ex. la crème de tartre). 

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Publié dans Contraintes de la langue, Particularités langagières | 6 commentaires

Le mot commençant par N ou le n-word

 

Où est réellement le problème?

Peut-on guérir les maux en changeant les mots?

Il y a quelques jours, un bon ami à moi me demande ce que je pense du psychodrame (i.e. Situation dramatiquement tendue, révélatrice d’un conflit) dont l’Université d’Ottawa a été le théâtre en septembre et qui a fait couler beaucoup d’encre (1) et… de salive. Pour ceux qui ne sont pas au fait, voici en bref ce dont il s’agit.

Dans son cours, Mme Verushka Lieutenant-Duval utilise le mot nigger pour illustrer le sujet abordé en classe cette journée-là. La réaction ne se fait pas attendre. Voilà un mot qu’une « Blanche ne doit jamais prononcer », lui fait-on savoir. Elle aurait dû, selon l’acte d’accusation, utiliser n-word ou sa forme francisée mot commençant par n. La professeure ne se doute pas que ce mot, utilisé dans un contexte purement pédagogique, est offensant! Le soir même, elle s’en excuse auprès de ses étudiants. Mais le mal est fait. Que dis-je? Un crime a été commis, un crime de lèse-majesté, la majesté étant l’oreille de certains étudiants.  

Ce qui aurait pu servir de prétexte à une réflexion fort pertinente — la professeure a d’ailleurs invité ses étudiants à débattre de la question au cours suivant — déraille complètement. Ouste la catharsis! Les esprits s’échauffent; les médias sociaux s’emparent de l’affaire :

Le doyen de la faculté des arts prend fait et cause pour l’étudiant** qui a sonné la charge. Il écrit : « Ce langage était offensant (2) et totalement inacceptable dans nos salles de classe et sur notre campus ». Vous aurez sans doute remarqué l’absence de nuance dans son propos. Il n’a pas dit « pourrait être offensant », mais bien « est offensant ». Le « crime », ou ce qui semble en être un, doit être puni : Mme Lieutenant-Duval est temporairement suspendue. L’université va même jusqu’à offrir aux étudiants** de continuer à suivre leur cours avec un autre professeur**!

** J’espère n’offenser personne en utilisant le masculin comme générique.   

Même M. Jacques Frémont, avocat de formation, qui, soit dit en passant, fut président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec et qui est actuellement recteur et vice-chancelier de l’Université d’Ottawa, se sent interpellé. Il intervient à son tour. Il se pose en Salomon. Il coupe la poire en deux : « Liberté d’expression et droit à la dignité ne se contredisent pas ». Si je comprends bien, la professeure a le droit d’utiliser nigger, mais avec les conséquences que ce geste risque d’entraîner, car les étudiants, eux aussi, ont droit à leur dignité! Tous les professeurs ne voient toutefois pas en lui le Salomon qu’il se veut être. Il est même allé plus loin : « Les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider ce qui constitue une micro-agression. » Une telle prise de position ne peut que diviser le corps professoral. L’enjeu est de taille; il s’agit de la liberté d’expression. Le 21 octobre, le recteur sent le besoin de lancer un appel au calme

Que répondre à mon bon ami qui désire savoir ce que m’inspire toute cette histoire? Je l’avoue, je ne sais vraiment pas par où commencer. Trop de questions se bousculent dans ma tête. À commencer par celles concernant la nature même de l’enjeu : la liberté d’expression.

  1. Est-ce une valeur encore défendue par l’université?
  2. Si oui, est-elle totale ou limitée?
  3. Est-elle apparente ou réelle?
  4. Qui peut s’en réclamer, les étudiants, les professeurs ou les deux?

Si je me pose ces questions, c’est que, d’après ce que rapporte la presse, la liberté d’expression serait menacée. Mais cela semble une « fake news ». Du moins, si j’en crois les règlements en vigueur dans cette institution de haut savoir. Plus précisément le règlement 121, intitulé Politique sur la liberté d’expression, qui se lit comme suit :

« En tant qu’établissement autonome régi par les principes de la gouvernance collégiale, l’Université reconnaît que sa valeur la plus fondamentale est celle de la liberté académique. Elle prise et protège la liberté d’enquête et la liberté d’expression sous toutes ses formes ; elle refuse donc de s’interposer entre la communauté et les vues jugées controversées ou répréhensibles, et ne permet aucune répression de la libre expression de la gamme complète de la pensée humaine, à l’intérieur des limites imposées à l’Université par la loi du Canada et de l’Ontario.

Tous les membres de la communauté de l’Université d’Ottawa, qu’ils soient membres du corps professoral ou étudiant, membres du personnel de soutien ou de recherche, à titre individuel ou en tant que membres d’un groupe, ainsi que tous les visiteurs sur le campus, jouissent du droit d’exprimer leurs vues en toute liberté.

L’Université reconnaît que la liberté de débattre et la critique font partie intégrante de la quête du savoir. En tant que parties prenantes dans la gouvernance collégiale, tous les membres de la communauté sont tenus de se comporter en accord avec les lois applicables et ces valeurs, valeurs que l’université protégera au moyen de toute démarche qu’elle estime nécessaire. Les visiteurs sur le campus sont également tenus de respecter ces valeurs, les politiques de l’Université et les lois applicables. Toute plainte en vertu de cette politique doit être déposée à l’instance interne stipulée dans les politiques et les règlements de l’Université. »

Si ce règlement doit, comme il est dit, être respecté par tous ceux qui fréquentent le campus universitaire (administrateurs, professeurs, étudiants, employés, visiteurs), la liberté d’expression est garantie. Comment expliquer alors l’écart plus qu’apparent entre le principe énoncé dans le règlement et son interprétation par les autorités, par les étudiants…?

Le problème doit être ailleurs. Mais où? Existerait-il d’autres mots que celui commençant par n qui seraient susceptibles de générer un autre psychodrame? Si oui, ont-ils quelque chose en commun qui me permettrait d’y voir plus clair? Voilà un sujet qu’il serait intéressant d’examiner de près. Mais ce serait ratisser trop large. Je vais me limiter à ce n-word, car bien d’autres questions à son sujet me viennent à l’esprit.

  1. Est-ce que nigger est le seul mot anglais qu’une « Blanche ne doit jamais prononcer »?
  2. Qu’en est-il de negro? Serait-il lui aussi frappé du même anathème?
  3. Pourquoi avoir choisi n-word, mot vague par excellence, pour dire la réalité dont on veut parler?
  4. La langue anglaise serait-elle à court de mot « acceptable » pour dire cette réalité, innommable?
  5. Est-ce que negro ou nigger ont une connotation négative depuis leur apparition dans la langue?
  6. Sinon, d’où leur vient-elle?
  7. Combien de voix dénonciatrices faut-il pour qu’un problème, apparent ou réel, fasse la manchette? Une seule?
  8. Est-ce que nigger n’est offensant que dans la bouche d’une Blanche?
  9. Est-ce que se faire appeler Blanche par une Noire est moins offensant que se faire appeler nigger par une Blanche?  
  10. Le mot nègre est aussi mal reçu en français que nigger en anglais?

Comme vous pouvez le constater, la question que me pose mon ami en soulève bien d’autres. Auxquelles j’aimerais pouvoir répondre, mais ce serait trop long. Si je ne devais répondre qu’à une seule question, quelle serait-elle? Je crois que celle qui résume le mieux le problème est la suivante :  

Est-il moins offensant d’utiliser n-word que nigger? Le vrai problème, est-ce réellement l’utilisation du mot nigger?… Autrement dit, est-on vraiment moins raciste si l’on utilise n-word?…

De toute évidence, certains le croient. Au point de vouloir imposer cette pratique à tous, comme cela s’est produit à l’Université d’Ottawa. Mais je ne les suis pas.

Étant donné qu’un mot est, par définition, le reflet de la pensée, la matérialisation d’une idée, dire n-word et prétendre ne pas avoir de pensée raciste, ne serait-ce pas de la pure hypocrisie? Cette dernière question est, vous l’aurez compris, purement rhétorique. N-word n’est en fait rien d’autre que nigger sous une livrée que l’on prétend plus acceptable. Ne faisons pas l’autruche. Voyons les choses telles qu’elles sont. Le problème n’est pas le mot. Le problème, c’est ce que représente le mot. Le mot que l’on ne doit pas dire… même s’il est le reflet de ce que l’on veut exprimer.

La solution ne serait-elle pas plutôt de changer notre façon de penser?… Ce serait, d’après moi, beaucoup plus efficace que de vouloir changer un mot. Car militer pour l’utilisation d’un nouveau terme auquel on fait dire la même vieille réalité et espérer régler  le problème, c’est se leurrer. C’est se mettre la tête dans le sable. C’est donner un coup d’épée dans l’eau. Force m’est de  reconnaître toutefois que ce coup d’épée fait beaucoup jaser, par les temps qui courent. Vous l’ignorez peut-être, mais le recteur vient tout juste de lancer un nouvel appel au calme! De toute évidence la tempête ne s’est toujours pas calmée.

Maurice Rouleau

(1)

(2) Il est étonnant de constater que tous ne sont pas offensés par les mêmes choses. Ni au même degré. Un mot, une caricature, une scène peuvent être plus…, moins… ou très offensants.  

À preuve, la mise en garde que l’on voit à l’occasion au début d’une émission de télévision :

  • « Cette émission contient des scènes de violence qui pourraient offenser certains téléspectateurs. »  Il y en a donc d’autres qui ne le seraient pas.
  • « Cette émission comporte des images pouvant ne pas convenir aux personnes sensibles. Nous préférons vous en avertir. » Il existerait donc des personnes moins sensibles.
  • « Le langage contenu dans cette émission pourrait offenser certains téléspectateurs. » C’est dire que d’autres ne le seraient pas.

Tout dépend donc de la sensibilité, de la susceptibilité de chacun.

Pourquoi alors vouloir imposer à tous notre propre point de vue? Vouloir que tous aient notre propre susceptibilité? Ce faisant, ne trumpons-nous pas tout le monde? À commencer par nous-mêmes?… Je le crains.

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est assurément la solution idéale.

 

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Savoir lire / Savoir écrire

 

Savoir lire : plus exigeant qu’on le croit.

 Ne pas savoir lire : plus courant qu’on le pense.

 

Se faire dire qu’on ne sait pas lire est généralement mal reçu. Et pour cause. La plupart du temps, c’est une remarque désobligeante, équivalente à « Tu ne comprends rien ». En voici quelques exemples :   

« Dis donc toi, tu ne sais pas lire? Ce restaurant est interdit aux youtres [juifs]. » (Source : Au revoir les enfants, film de Louis Malle)

« Si tu ne l’acceptes pas, cette femme, elle te détruira, tu ne sais donc pas lire dans ses yeux ? Regarde cette lueur perfide, prête à tout pour défendre sa « possession » en l’occurrence toi. » (Source : Le pavillon des enfants fous, roman de Valérie Valère)

« Tu ne sais donc pas lire en plus ? Relis mon tweet. » (Source : un forum de discussion)

« Tu ne sais donc pas lire? C’est un de leurs directeurs marketing tout de même, ce n’est pas rien! » (Source : un forum de discussion)

Si nous prenons si mal une telle remarque, c’est que nous sommes convaincus de savoir lire; notre compétence en la matière ne peut tout simplement pas être mise en doute. Corollaire obligé, c’est l’autre qui ne sait pas écrire. Je ne vous apprends rien en vous disant que nous sommes toujours plus tolérants envers nous-mêmes qu’envers les autres. Ne voit-on pas plus facilement la paille dans l’œil du voisin que la poutre dans le nôtre?… C’est tout dire.

Ce qui m’amène à vous parler à nouveau (ou de nouveau) de notre prétendue compétence en lecture, c’est un courriel qu’un bon ami à moi m’a récemment fait parvenir. Il commence ainsi :

Something for us to do, to keep those « aging » grey cells active!

Take a couple of minutes and work on these puzzles.

Comment ne pas me sentir visé, quand je vois le mot guillemeté (ou, si vous préférez, guillemé)! Étant donné que mon ami et moi sommes tous deux du même âge — que, jeune ado j’aurais qualifié de vénérable —, j’en déduis qu’il veut me mettre à l’épreuve, s’assurer qu’il n’est pas le seul à ne pas avoir répondu correctement à toutes les questions posées.

Si je comprends bien, les questions, ou devinettes (puzzles), que contient ce courriel exigeraient de tout lecteur âgé qu’il se creuse les méninges, qu’il active ses neurones. Ce qu’il n’aurait plus tendance — d’après ce que certains disent — à faire autant qu’avant. En lisant cela, je ne peux que me demander s’il existe vraiment des devinettes destinées tout particulièrement aux personnes âgées. Des devinettes auxquelles les moins âgées, elles, répondraient sans difficultés. L’idée me semble pour le moins saugrenue. Mais on ne sait jamais…

Pour le commun des mortels, âgé ou non, une devinette est souvent vue comme une question piège. Convaincu que, peu importent les efforts qu’il y mettrait, la réponse lui échapperait, il donne très rapidement sa langue au chat.

Si, par exemple, on lui demande : « Quel genre de souliers un musicien préfère-t-il? » ou « Quelle différence y a-t-il entre un coiffeur et un chauffeur de taxi parisien? » ou encore « Pourquoi les pêcheurs ne sont-ils jamais obèses? », il restera, j’en suis presque sûr, muet. Et quand on lui donne la réponse (1), il ne trouve rien d’autre à dire que : « Elle est bien bonne. » Jamais il ne dira : « Tu m’as bien eu! » Car de telles questions ne mettent aucunement en cause ses capacités intellectuelles. 

Mais il existe un autre genre de devinettes, celles auxquelles il pense pouvoir répondre sans trop de difficultés. Mais, la plupart du temps, il se fait piéger. Généralement, c’est parce qu’il n’a pas, pour une raison ou pour une autre, lu correctement la question.

Si, par exemple, on lui demande : « Combien de fois peut-on soustraire 10 de 200? », la réponse lui semble tellement évidente qu’il n’hésite pas un seul instant. Il répond : 20 fois. Car il sait depuis fort longtemps que 200 est le produit de 20 x 10. Mais ce qui lui semblait l’évidence même est totalement faux. J’aurais le goût, à mon tour, de lui donner ce conseil : « Take a couple of minutes and work on that puzzle. »

Il aurait dû savoir qu’après avoir enlevé 10, une première fois, il ne reste plus que 190. La réponse est donc « Une seule fois », et non pas 20 fois, comme il le prétend. Là, il pourra dire : « Tu m’as bien eu! ». Ce faisant, il reconnaît qu’il s’est fait prendre à raisonner tout croche, comme on dit chez nous. 

Mais les devinettes qu’on me propose dans le courriel que je viens de recevoir ne devraient pas correspondre au premier genre décrit ci-dessus, celles où il faut donner sa langue au chat; celles où il est inutile de se creuser les méninges. Car l’objectif avoué est précisément l’inverse. On veut qu’en tant que personne âgée je me les creuse. Je m’attends donc à ce que ces devinettes appartiennent au deuxième groupe, celles qui exigent de bien lire, de bien comprendre les questions. Mais est-ce bien le cas? Je poursuis donc la lecture du courriel, car il me presse d’en savoir plus.

Q-1     Johnny’s mother had three children. The first child was named April. The second child was named May. What was the third child’s name?…

Comme on s’attend à ce que ce soit une colle, on est tenté de se dire : « Comment le saurais-je? ». Puis on se ravise. Il ne faut pas donner sa langue au chat si rapidement. Il faut faire travailler ses méninges… On la relit donc. Puis, soudainement, la réponse nous saute aux yeux. Du moins le croit-on. Comment a-t-on pu ne pas la voir à la première lecture? April, May… Ce ne peut donc être que June!

Même si June respecte une certaine logique, ce n’est pas la bonne réponse. Tous ne se font pas piéger, j’en conviens, mais un très grand nombre tombe dans le panneau.

La réponse, elle crève les yeux. C’est Johnny.

Zut alors! Je me suis fait avoir.

Et, comme si rien d’anormal ne s’était produit, on s’empresse de passer à autre chose. Ou à l’autre question. Pourtant il s’est passé quelque chose. On a fait une erreur. Monumentale. Mais on n’est pas intéressé à savoir pourquoi on s’est fait avoir si facilement. On le devrait pourtant. Ne serait-ce que pour éviter de refaire la même erreur. Plus tard ou dans quelques minutes…

Personne ne peut prétendre que cette question est mal formulée. D’un point de vue grammatical, elle est irréprochable. Si quelqu’un ne peut y répondre, il n’a qu’à s’en prendre à lui-même. La seule explication est qu’il ne sait pas lire. En voyant les deux noms en gras, il croit y voir un indice. En fait, ils ne font que détourner son attention. L’opération a été un succès, il faut bien le reconnaître. D’où l’erreur commise. Umberto Eco (Voir Pouvoir lire / Savoir écrire) lui dirait qu’il n’a pas su faire appel au déjà-dit, qui pourtant se trouve au début de la phrase précédente. Imaginez ce qu’il pourrait en être si le déjà-dit se trouvait encore plus avant dans le texte! J’aime mieux ne pas y penser.

Q-2      Billy was born on December 25th, yet his birthday is always in the summer. How is this possible?

Dans l’esprit du lecteur que je suis et dans celui de bien d’autres, Noël et hiver sont indissociables. À coup sûr, il ne peut s’agir que d’une question piège. On donne alors sa langue au chat sans prendre la peine de réfléchir. Il est vrai que tous n’ont pas la chance d’aller passer leurs vacances des fêtes disons… en Australie 😉, mais ce n’est pas une raison pour ne pas savoir que, dans l’hémisphère sud, les saisons sont inversées. Umberto Eco lui dirait qu’il n’a pas su faire appel au non-dit. Un non-dit qui trouve sa justification dans le fait que le préciser serait perçu comme redondant. D’où l’importance d’une bonne culture générale quand vient le temps de comprendre un texte. Et surtout de faire appel à ses connaissances, quand le besoin se fait sentir.  

Cela est particulièrement vrai dans le cas d’un traducteur. Car l’auteur du texte de départ ne connaît pas l’étendue des connaissances de celui qui aura à le traduire. Si le lecteur/traducteur ne sait pas combler les vides laissés par l’auteur, il dira que le texte est mal écrit, alors que c’est fort probablement lui qui ne sait pas lire.     

Q-3      There is a clerk at the butcher shop who is six feet 4 inches (ou I,93 m) tall and wears size 15 (ou 50) sneakers. What does he weigh?

Encore là, le lecteur « inattentif » se fait piéger. En lisant le dernier mot, weigh, il fait immédiatement le rapprochement avec deux mots qu’il vient tout juste de lire : tall (taille) et size (pointure). Étant donné que ces deux mots appartiennent à un même champ lexical (description d’une personne), il en conclut qu’il en est de même du troisième. Qu’il est question de son poids. Autrement dit, le lecteur voit dans tall et size une information qu’il juge pertinente mais qui, de fait, ne l’est absolument pas. Il s’est laissé distraire. Encore une fois. Le fait que weigh est un verbe lui a échappé. Ce qui, du même coup, lui fait oublier l’importance de l’élément interrogatif, what, associé à ce verbe.  

La présence de cet élément change pourtant la nature du verbe. S’il avait bien lu la question, il aurait vu que « peser », l’équivalent français du verbe weigh (to), est ici un verbe transitif et non intransitif. — Ce qui, soit dit en passant, est aussi vrai en anglais qu’en français. — Il n’est pas question de ce que le boucher pèse (v. intr.) i.e. de son propre poids, mais bien de ce qu’il pèse (v. tr.) i.e. ce dont il détermine le poids. Il n’est pas dit : How much does he weigh? Mais bien What does he weigh?

Celui qui a mal lu la question — tout en prétendant savoir lire — répondra sans doute qu’il n’en a aucune idée. Il sait pourtant très bien que ce que tout boucher est appelé à peser, c’est de la viande. Pas des fruits ni des légumes!

  – Zut alors! Je me suis encore fait avoir.  

S’il s’est laissé distraire, c’est qu’il n’est pas conscient que lire est une opération exigeante. Que le message véhiculé par les mots n’est pas nécessairement celui qu’il croit y voir à première vue. Qu’une seconde lecture, attentive cette fois, pourrait être utile, pour ne pas dire nécessaire.

Q-4      What was the United States President’s name in 1975?

  Rares sont ceux qui peuvent, à brûle-pourpoint, répondre à cette question, vous en conviendrez. C’est ce que se dira fort probablement tout lecteur moyen, ou lambda, comme on dit familièrement ailleurs (2). Sauf peut-être un féru d’histoire américaine qui lui sait que c’était Gerald R. Ford. Tout autre lecteur dira qu’on lui en demande un peu trop. Ce qui s’est passé, voilà près d’un demi-siècle, n’est pas frais à sa mémoire. Il ne lui reste plus alors qu’à donner sa langue au chat. Ses connaissances qui, d’après lui, sont ici mises à rudes épreuves ne sont pourtant pas celles qu’il croit. Ce ne sont pas ses connaissances en histoire, mais bien ses compétences en lecture qui sont testées. Je m’explique.

Pourquoi prétend-il, d’emblée, ne pas pouvoir répondre à cette question? Pour une raison fort simple : subodorant une question piège, il lui fait dire ce à quoi il ne peut pas répondre. Pourtant, s’il s’était donné la peine de lire attentivement la question, il aurait pu répondre correctement, mais autrement que le ferait un féru d’histoire. Cela ne s’est pas produit. Il s’est laissé leurrer… par l’année mentionnée. Cette donnée n’est pas fausse, mais elle n’est pas pertinente, même s’il la juge telle. Il ne le sait pas, mais la réponse à cette question serait la même que l’année soit 1980 ou 1950, voire même 2016. Comment cela est-il possible, direz-vous? Si vous relisez attentivement la question, vous constaterez qu’on ne vous demande pas formellement qui, en 1975, était président des États-Unis, mais bien quel était, en 1975, le nom du président.

Il y a dans cette formulation une part de non-dit (pour parler comme Umberto Eco) que vous n’avez pas voulu voir, car vous partiez avec l’idée que c’était une question piège. Cette question peut pourtant avoir un autre sens. Car le non-dit est l’adjectif actuel. Que le rédacteur de la question n’a pas jugé bon de préciser et que vous n’avez pas su débusquer. Relisez la question attentivement. La réponse que vous prétendiez ne pas connaître, vous ne pouvez pas ne pas la connaître. C’est Donald J. Trump (1946-…). Si vous n’avez pas su répondre correctement à la question, c’est que vous n’avez pas réussi à « construire une représentation mentale identique ou très semblable à celle qu’avait à l’esprit l’auteur de la question. »

La question aurait-elle pu être formulée différemment? Oui.

Est-elle pour autant mal formulée? Non.

  – Zut alors! Je me suis encore fait avoir.

Pourquoi ne l’avez-vous pas lue correctement?… Serait-ce parce que vous êtes partis avec l’idée que vous ne sauriez y répondre? Si tel est le cas, vous arrive-t-il souvent de faire le même genre d’erreur quand vous lisez un texte? Pensez-y bien avant de répondre NON. N’oubliez jamais que savoir lire n’est pas toujours aussi facile qu’on l’imagine.  

Q-5       Before Mt. Everest was discovered, what was the highest mountain in the world?

            Étant donné que la géomorphologie n’est pas votre tasse de thé — ce qu’on ne peut honnêtement pas reprocher à qui que ce soit —; étant donné que vous ne pourriez peut-être même pas nommer la plus haute montagne du Canada (c’est le mont Logan), alors nommer celle qui est la plus haute du monde avant que l’on découvre le mont Everest dépasse forcément vos compétences. Vous ne trouvez rien de mieux à faire, dans ces circonstances, que de donner votre langue au chat. Mais vous ne devriez pas. Relisez attentivement la question. Sans idée préconçue, cette fois-ci. Si vous partez avec l’idée que c’est une question piège, il est certain que la réponse ne vous viendra pas. Tout comme ce pauvre diable qui, constatant à son retour à la maison, en fin de soirée, qu’il a perdu sa montre, se met à la chercher sous un lampadaire parce que c’est le seul endroit où il peut bien voir! Point n’est besoin de préciser qu’il ne l’a pas trouvée.

Si vous lisez réellement ce qui est écrit et non ce que vous croyez y lire, vous verrez que ce n’est pas une question piège. Vous savez fort pertinemment que ce n’est pas parce qu’une chose vous est inconnue qu’elle n’existe pas. (À quoi ont bien pu servir les cours que vous avez suivis?…)  Pourquoi alors agir ici comme si c’était le cas? La réponse, vous la connaissez. Pensez-y!… C’est le mont Everest!

  – Zut alors! Je me suis encore fait avoir. 

Le lecteur a cru combler correctement un vide laissé par le rédacteur de la question. Il a cru qu’on lui demandait quelle était la montagne « reconnue » comme étant la plus haute avant que l’on découvre le mont Everest. Il a cru avoir dégagé le non-dit, pour parler comme Umberto Eco. Mais il se trompe. S’il s’est fait piéger, c’est qu’il a interprété la question en fonction de ce qu’il croyait qu’elle était : une colle. S’il avait prêté attention au libellé de la question, il aurait répondu correctement à cette question.    

Savoir lire, est-il besoin de le répéter, exige plus qu’un survol rapide des mots, que l’on en soit conscient ou pas. C’est, nous disent les experts, une « activité mentale multidimensionnelle dont le but est la construction d’une représentation sémantique de ce qui est écrit ». Il serait sans doute fort pertinent de se le rappeler en tout temps.

Q-6       If you were running a race and you passed the person in 2nd place, what place would you be in now?

Si vous répondez « En première place », vous vous êtes fait avoir. Tout en croyant, évidemment, avoir bien répondu. Et ce, pour une raison fort simple. Vous vous êtes laissé distraire par certains mots. Vous les avez compris hors contexte. Vous savez depuis votre tendre enfance que un vient avant deux. D’où votre réponse. Mais si vous relisez attentivement la question, vous constaterez que vous avez répondu à la question que vous avez cru lire et non à celle qui vous était posée. On ne vous a pas demandé quelle place vient avant la deuxième, mais bien plutôt quelle place vous occuperiez après avoir doublé celui qui est en deuxième place. Comme vous n’avez alors fait que prendre sa place, la seule réponse possible est : deuxième. Et non première.

  – Zut alors! Je me suis encore fait avoir. 

Si vous vous êtes fait piéger, c’est que vous n’avez pas accordé toute l’attention voulue aux mots utilisés dans la question. Je le répète : Savoir lire n’est vraiment pas aussi facile qu’on le pense.

Une dernière question.

Q-7       Why in California can’t we take a picture of a man with a wooden leg?

  Vous êtes sans doute étonné d’apprendre que, dans cet État, un homme à la jambe de bois est un intouchable! C’est à peine croyable. Mais comme vous l’ignoriez, il vous est impossible de justifier une telle interdiction. Vous donnez donc votre langue au chat.

L’idée que vous ayez mal lu la question ne vous vient pas à l’esprit, car… vous savez lire. Du moins, le pensez-vous. Pourtant une relecture pourrait être utile. Une relecture, attentive cette fois. Une relecture qui vous ferait voir la question sous un autre angle. En fait, il y a plusieurs autres lectures possibles.

  1. Vous pourriez vous demander si cela n’est interdit qu’en Californie ou si ce nom n’est là que pour vous distraire.   
  2. Vous pourriez vous demander quel sens il vous faut ici donner au mot man. En anglais, ce terme désigne soit « an individual humane », soit « specially an adult male human ». Si vous lui attribuez son sens restreint, celui de « mâle », vous pourriez vous demander si cette interdiction touche également les femmes portant une telle prothèse.
  3. Vous pourriez vous demander si, dans cet État, les prothèses en bois ne seraient tout simplement pas chose du passé. Cette interprétation est possible si vous y voyez comme non-dit, l’adverbe nowadays. Si tel est le cas, il ne s’agit plus d’une interdiction, comme vous l’avez peut-être initialement pensé, mais d’une impossibilité, une jambe de bois étant un anachronisme.

Vous constatez que, selon le sens que vous attribuez à certains mots, dits ou non dits, la réponse pourrait varier. Clairement, comprendre une question ou un texte exige de la part du lecteur un effort qui lui permettra de « construire une représentation mentale identique ou très semblable à celle qu’avait à l’esprit l’auteur de la question ». Là seulement pourrez-vous prétendre comprendre la question posée. Il faut donc gratter la surface du texte pour en découvrir la « substantifique moelle ». Et pour ce faire, rien de mieux que l’approche par questionnement.

Mais il faut plus que s’entendre sur le sens des mots. Il faut aussi arriver à établir avec précision le rôle que chacun d’eux, pris isolément ou en groupe, joue dans la phrase. Dans mon temps, on appelait cette opération Analyse grammaticale.Si cela s’enseigne encore de nos jours — le contraire me semblerait impensable —, c’est assurément sous une autre appellation, car la terminologie grammaticale n’est plus ce qu’elle était.

Vous pourriez vous demander par exemple quelle est la fonction réelle de with a wooden leg dans cette phrase. Si vous ne vous êtes pas posé la question, c’est peut-être là la raison pour laquelle vous ne trouvez rien de mieux à faire que de donner votre langue au chat. Voyons ce qu’il en est.

La fonction réelle de with a wooden leg 

Vous l’avez fort probablement vu comme un complément déterminatif du substantif man. Ce qu’il peut effectivement être, selon Grevisse (3).

Dire un homme avec une jambe de bois est grammaticalement correct. D’où l’interprétation que tout un chacun a tendance à donner d’emblée à man with a wooden leg. Car, vue ainsi, la question est précisément du genre de question auquel il s’attend : une question piège. Son interprétation ne peut qu’être la bonne. L’idée qu’il puisse en être autrement (i.e. qu’une autre lecture soit possible ou nécessaire) ne lui vient donc pas à l’esprit.

Mais, si with a wooden leg jouait un rôle autre que celui de complément déterminatif…; si sa présence après man n’était due qu’au hasard, autrement dit si ce groupe de mots n’entretenait aucun rapport formel avec man… Avez-vous envisagé une telle possibilité?… Probablement que non.

S’il s’agissait plutôt d’un complément circonstanciel?… La fonction d’un tel complément, chacun le sait, est de fournir des précisions sur l’action décrite par le verbe. Il peut nous renseigner sur le lieu, le moment, la manière, la cause, le but ou le moyen, etc. À ce titre, il dépend directement du verbe et non du substantif qui pourrait, par le plus curieux des hasards, le précéder, comme dans le cas qui nous intéresse.

S’il s’agit d’un complément circonstanciel — ce qui peut techniquement être le cas —, la réponse à la question vous la connaissez, vous n’avez aucune raison de donner votre langue au chat : que ce soit en Californie ou ailleurs, on ne peut pas utiliser une jambe de bois pour photographier. Ni un homme, ni une femme, ni un enfant, ni  quoi que ce soit d’autre. Personne ne dira le contraire.

  – Zut alors! Je me suis encore fait avoir. 

Je reconnais que la formulation est tendancieuse, qu’elle cherche à vous faire croire que vous n’en savez rien. Mais, vous en conviendrez, grammaticalement parlant, on ne peut rien lui reprocher. La place de ce complément circonstanciel respecte la structure canonique de la phrase : Sujet-Verbe-Complément, le complément direct avant le complément indirect ou circonstanciel (ex. Arnaud a visité le Québec avec son amie Ambre.) L’anglais en fait autant : “You can’t eat your spaghetti with a spoon.”

Ce qui est problématique dans la formulation de cette devinette, ce n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, la place de ce complément circonstanciel. Il peut fort bien se trouver en fin de phrase et suivre immédiatement un nom, sans pour autant en gêner la compréhension. À preuve :  

Take good pictures of this landscape with your mobile device

How to take a picture of your family with a webcam

Capture a good photo of the crashed car with your phone

Ce qui est problématique, c’est que with a wooden leg placé immédiatement après man peut facilement être interprété comme un complément du nom, ce qui n’est pas le cas dans les exemples cités : landscape with your mobile device, family with a webcam, car with your phone. Et que man with a wooden leg constitue un syntagme connu de tout lecteur, d’où l’impossibilité apparente de l’envisager sous un autre angle; l’impossibilité d’en dissocier les éléments man et with a wooden leg.

Ouvrons une parenthèse.

N’allez pas penser que ce genre de problème ne se rencontre qu’en anglais. Que non! On le rencontre également en français. Par exemple, quand un complément, circonstanciel ou autre, suit un adjectif ou un participe passé utilisé comme adjectif.

Je lisais récemment : « Josh en a profité pour aller s’acheter du bon chocolat bio au gingembre confit dans un magasin spécialisé. » Soit dit en passant, dans mon coin de pays, pour désigner un tel commerce, on utilise volontiers chocolaterie (4). Le lecteur doit-il comprendre que le gingembre a été confit dans un magasin spécialisé ou que Josh est allé dans un magasin spécialisé pour se procurer ce chocolat qu’il aime tant? Moi, j’opte d’emblée pour la seconde interprétation. Un autre pourrait tout aussi bien opter pour la première, se disant que le gingembre est certainement confit sur place. Mais qui a raison? Il n’est donc pas facile, dans ce cas-ci, de « construire une représentation mentale identique ou très semblable à celle qu’avait à l’esprit l’auteur de la phrase. » Seul l’auteur de cette phrase saurait trancher.

Un autre exemple : L’odeur spécifique du cuir neuf. Sommes-nous en présence d’un complément d’adjectif sous prétexte qu’il suit immédiatement spécifique ou d’un complément du nom odeur, séparé par l’adjectif spécifique? Est-ce un complément de l’adjectif ou du nom? La question ne se pose pourtant pas si je dis : L’odeur agréable du cuir neuf. Alors…? J’ai déjà traité de ce cas particulier en 2016 (5).

Fermons la parenthèse.

Revenons à nos moutons, i.e. à la fameuse Q-7 : Why in California can’t we take a picture of a man with a wooden leg?

Une fois la réponse connue, toute personne âgée, et peut-être aussi moins âgée, se dira qu’elle s’est fait avoir. On pourrait même aller jusqu’à lui accorder le droit de dire que le rédacteur ne sait pas écrire. Mais est-ce bien le cas? D’autres, dont je suis, pourraient voir la chose différemment. Sans toutefois aller jusqu’à dire que la formulation est irréprochable.

Et là, je me mets à phantasmer, ou fantasmer (6), si vous préférez.

Pourquoi les enseignants ne recourraient-ils pas à des devinettes pour apprendre à leurs jeunes élèves à lire correctement, à bien comprendre ce qu’ils lisent. Cela ne les empêcherait pas de leur enseigner comment fonctionne leur langue maternelle. D’une façon ludique et non assommante, comme peut facilement l’être l’apprentissage de la grammaire. Ce serait une façon différente de leur enseigner le français, qui pourrait donner d’aussi bons résultats. Peut-être même meilleurs. Qui sait?… Ce serait un genre d’apprentissage par résolution de problèmes.   

  Une telle approche pédagogique, mieux connue sous le sigle APP (7), n’est pas nouvelle. Elle a été développée, dans les années 1970, par les professeurs de la faculté de médecine de l’Université McMaster (Ontario, Canada). Pourquoi ce qui fonctionne bien pour l’étude de la médecine ne pourrait-il pas fonctionner également pour l’étude de la langue?

L’idée serait peut-être à envisager…

Maurice Rouleau

 

(1) Au fait, les souliers que préfère un musicien, ce sont des souliers fa-si-la-si-ré! 😉 Et la différence qu’il y a entre coiffeur et un chauffeur de taxi, c’est que ce dernier a tendance, lui, à raser les trottoirs et à friser les piétons! 😉 Quant à savoir pourquoi les pêcheurs ne sont jamais obèses, il suffit d’y penser : ils surveillent constamment leur ligne! 😉

(2)  Ceux qui utilisent lambda pour dire « Qui ne se distingue par aucun trait remarquable, moyen, quelconque » savent-ils seulement d’où cet adjectif tire son sens? Ils ne le sauraient pas que je n’en serais pas surpris. Pourquoi utiliser une lettre grecque pour dire la chose?… Dieu seul le sait. Pourquoi cette lettre-là en particulier?… Parce que lambda est la onzième lettre de l’alphabet grec qui en contient 24. Elle est donc au milieu (ou presque) de l’alphabet. De milieu, on est passé à moyen. Puis de moyen à quelconque

Devant une telle explication, j’en viens à me dire qu’il est presque impossible que quelqu’un se dise lui-même lecteur lambda, tout en sachant l’origine du terme. Car cette explication est plutôt technique, vous en conviendrez. Et dépasse fort probablement les connaissances du lecteur moyen. Si jamais ce dernier l’utilise, c’est qu’il en aura mémorisé la signification. Sans pouvoir l’expliquer. Comme cela est souvent le cas!

(3) Voici ce que Maurice Grevisse (Le Bon Usage, 11e éd., 1980) nous dit du complément déterminatif :

Art. 345 : « Le complément déterminatif du nom est un nom […] se subordonnant à ce nom, le plus souvent à l’aide d’une préposition pour en limiter l’extension. » 

Art. 346 :« La préposition qui joint au nom le complément déterminatif est le plus souvent de; ce peut être aussi à, autour, en, envers, contre, par, pour, sans, etc. »

Même si Grevisse ne la mentionne pas expressément, la préposition avec fait partie du groupe, comme en font foi les constructions suivantes : Un manteau avec col en vison. Une maison avec piscine. Une chambre avec vue sur la mer.

(4)  Est-ce quel’emploi de chocolaterie au sens de « magasin où un chocolatier vend ses produits » tombe dans la catégorie des régionalismes? On pourrait le penser si l’on se satisfait de ce qu’en dit Le Petit Robert. En 2017, n’y figurait qu’une seule acception : fabrique de chocolat. Est-ce encore le cas en 2020? Je ne saurais dire.

Ce que je sais pour sûr, c’est qu’en 2000, Le Petit Larousse lui faisait déjà dire : fabrique de chocolat ou magasin du chocolatier. Qui rend le mieux compte de l’usage? Qui croire? Le Robert ou le Larousse?   La question se pose, il n’y a là aucun doute dans mon esprit.

(5) Voici les liens pour accéder aux deux billets dans lesquels j’examine la nature du complément qui est introduit par la préposition de et qui suit immédiatement spécifique :

  1. https://rouleaum.wordpress.com/2016/11/18/specifique-de-specifique-a-1-de-2/
  2. https://rouleaum.wordpress.com/2016/12/12/specifique-de-specifique-a-2-de-2/

(6)  Quand je vois fantasme [graphie recommandée par la Nouvelle Orthographe], au lieu de phantasme, je ne pète pas les plombs, rassurez-vous. Mais cela m’agace un peu. Si encore les dictionnaires s’entendaient… Le Larousse en ligne admet les deux graphies, alors que Le Petit Robert ne reconnaît que fantasme (En fin d’article, on y trouve toutefois « On a écrit aussi phantasme. ». À remarquer, il n’est pas dit « On écrit aussi phantasme. »)

Ce qui m’agace, c’est que l’on recommande d’écrire nénufar et non plus nénuphar parce que ce mot n’est pas d’origine grecque; que seuls les mots ayant une telle origine peuvent s’écrire avec ph. Soit. J’en déduis que l’inverse devrait également être recommandé; que tout mot d’origine grecque devrait s’écrire obligatoirement avec un ph et non un f. Pour en respecter l’étymologie. Mais ce serait beaucoup trop simple… Le français se doit d’être compliqué pour être beau!

Quel est, d’après vous, l’étymon du mot fantasme? Je vous le donne en mille. C’est : (latin phantasma, -atis, du grec phantasma, apparition). Ah bon! Je dois donc, pour ne pas faire de faute, me rappeler que nénufar doit s’écrire avec un f parce qu’il n’a rien de grec, mais que je ne peux pas écrire phantasme, même si son ancêtre a tout du grec. Allez y comprendre quelque chose…  

(7)  « Dans l’apprentissage par problèmes (APP), ou apprentissage par résolution de problèmes, les apprenants, regroupés par équipes, travaillent ensemble à résoudre un problème généralement proposé par l’enseignant, problème pour lequel ils n’ont reçu aucune formation particulière, de façon à faire des apprentissages de contenu et de savoir-faire, à découvrir des notions nouvelles de façon active (il s’instruit lui-même) en y étant poussé par les nécessités du problème soumis.

La tâche de l’équipe est habituellement d’expliquer les phénomènes sous-jacents au problème et de tenter de le résoudre dans un processus non linéaire. La démarche est guidée par l’enseignant qui joue un rôle de facilitateur. » (Source)

 

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Pouvoir lire  / Savoir lire

 

Savez-vous lire?

Savez-vous écrire?

      Tout étudiant qui vient de s’inscrire à l’université serait assurément vexé de se faire demander s’il sait lire ou encore s’il sait écrire. S’il est rendu aussi loin dans ses études, c’est qu’il a déjà acquis ces deux compétences. Du moins le croit-il.

Il ne viendrait pas plus à l’idée d’un professeur d’université de penser que ses étudiants ne savent pas lire ou ne savent pas écrire. Il considère que ces compétences sont déjà acquises sinon ils ne seraient pas inscrits à son cours. Du moins le croit-il, lui aussi.

Autrement dit, la question ne devrait pas se poser. Pourtant…

Pourtant je me la suis déjà posée et me la pose encore, à l’occasion.

Ne vous est-il jamais arrivé de lire un texte et de vous demander ce que l’auteur pouvait bien vouloir dire?… Moi, si.

  • En tant que professeur de traduction, cela m’est arrivé plus d’une fois. En voici d’ailleurs un exemple :

Récemment mon fils Michael m’a inquiété avec ses commentaires d’être pour que les livres se déclinent, même les bibliothécaires. Les livres deviennent, par les lecteurs, des pages cornées, gâchés par souligner les marques et salis avec les restes de beurre de cacahouète et de gelée. Certains bibliothécaires sans tache de silicone de base de données, lire en utilisant des tubes cathodiques. Cela m’ébranle parce que j’aime les livres, en particulier les vieux livres.

Si je ne comprenais pas ce texte, ce n’était pas parce que je ne savais pas lire. Ça, j’en étais sûr.

  • En dehors de mes activités professionnelles, cela m’est aussi arrivé à l’occasion. La première fois, c’est quand j’ai voulu lire Le Tiers-Instruit, de Michel Serres (Éditions François Bourin, Paris, 1991), ouvrage que m’avait fortement recommandé un bon ami à moi. J’en ai abandonné la lecture à la page 90. Je n’en pouvais tout simplement plus de lire et de ne rien piger. Voici d’ailleurs la phrase qui m’a donné le coup de grâce :

Le monde procède bien des deux personnes, voilà la création objective et la rédemption ou recréation par le rachat, mais comme l’esprit en procède aussi bien, il vient que le monde réel est la troisième personne, comme on a vu, ou l’esprit lui-même ou que l’esprit est le monde même ou le tout de l’objectif, ce pour quoi ce dernier peut être connu, enfin qu’ensemble ils sont le temps, choses belles que non seulement je voulais démontrer, mais qui naissent en même temps que la démonstration.

 Je n’y ai alors rien compris et n’y comprends toujours rien. Mon premier réflexe a été de me dire que l’auteur ne savait pas écrire. Puis je me suis ravisé. Cela était tout simplement impensable. Celui qui a rédigé ce texte est un académicien, et un académicien ne peut pas ne pas savoir écrire. Ce ne pouvait donc être que moi qui ne savais pas lire. Mais cela aussi était impensable, à mes yeux du moins. Pas avec les diplômes que j’avais! Je n’avais donc d’autre choix que de tourner la page et de retourner le livre à qui me l’avait prêté.

Puis, tout récemment, je tombe par hasard sur cette phrase :

Je suis responsable de ce que je dis, et non de ce que tu comprends. 

Ce qui se voulait une boutade fut plus que cela pour moi. Cette phrase a ravivé le pénible souvenir de mon incapacité à lire Le Tiers-Instruit. J’entendais Michel Serres me souffler à l’oreille :

Je suis responsable de ce que j’écris, et non de ce que tu comprends

Ce qui, d’après moi, revenait à dire :

Moi, je sais écrire; toi, va apprendre à lire.

Soit. Mais comment apprend-on à lire? Comment acquiert-on cette habileté qui est censée être maîtrisée à la fin du primaire, mais qui, paraît-il, ne le serait pas toujours? Je serais curieux d’en discuter avec des enseignant(e)s du secondaire. Ce sera pour plus tard.

Pourquoi ne puis-je pas comprendre tout ce que je lis? Suis-je vraiment le seul à avoir de la difficulté à lire, par exemple, Le Tiers-Instruit? Qu’ont donc — que je n’ai pas — tous ceux pour qui ce texte a un sens?…

J’aimerais bien que l’un d’entre eux m’explique ne serait-ce que la phrase qui m’a asséné le coup de grâce. Est-ce parce qu’il s’agit d’une phrase dite complexe? J’en doute. Il est vrai qu’elle fait 86 mots et contient plusieurs verbes, mais comprendre des phrases complexes n’est pas mon talon d’Achille. À preuve, j’ai déjà lu Du côté de chez Swann, de Marcel Proust. J’y ai même pris un certain plaisir. Je ne me suis toutefois pas complu dans la luxure : je n’ai lu que le premier des 7 tomes de son roman intitulé À la recherche du temps perdu.

Pouvoir lire  Savoir lire

Est-il possible de pouvoir lire sans savoir lire?… Voilà une question pour le moins déroutante. Pour y répondre, il faudrait s’entendre sur le sens à donner au verbe lire.

Le dictionnaire nous apprend que c’est un verbe polysémique, i.e. qui peut avoir plusieurs sens. Celui qu’il a dépend donc du contexte dans lequel il est utilisé. En voici deux emplois qui ont retenu tout particulièrement mon attention.

  • « Apprendre à lire à un enfant »

Quand on apprend à lire à un enfant de 6 ans, qu’attend-on de lui?… Pour le savoir, rien de mieux que de fouiller dans sa boîte à souvenirs.

Le premier mot que mon aînée a appris à lire, c’est igloo. Difficile à croire, mais vrai. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne l’ai jamais oublié. Elle, probablement que oui. J’ignore pourquoi on avait choisi ce mot. ?… À l’époque, elle ne connaissait rien à la culture inuite et encore moins à l’inuktitut!

L’objectif était en fait tout autre. On voulait lui apprendre à reconnaître cette suite de lettres et à la prononcer correctement. Ma fille pouvait donc, en voyant ces 5 lettres réunies dans cet ordre, dire à voix haute le mot ainsi formé. Il me semble qu’on aurait pu commencer par un autre mot que igloo. Image, par exemple, aurait mieux fait l’affaire. Ses trois syllabes se rencontrent dans beaucoup plus de mots français que le oo de igloo qui, lui, appartient presque exclusivement à des mots d’origine anglaise. Mais ça, c’est une autre histoire.

Bien d’autres mots se sont par la suite rajoutés, car on voulait élargir le répertoire de lettres et de groupes de lettres que ma fille saurait reconnaître et prononcer correctement. Il y a eu, entre autres, le mot vache qui lui a appris à prononcer correctement la suite ch, que l’on retrouve, par exemple, dans bouche, chemise, cheval. Elle a certainement été surprise de voir écrits des mots qu’elle utilisait déjà depuis un certain temps. Mais l’histoire ne le dit pas.  

Elle a ainsi, à l’aide de différents mots, appris à prononcer toutes les lettres et leurs différentes combinaisons. Du moins lui laissait-on entendre. Cette connaissance lui permettait alors de lire sans problème des mots dont elle ignorait jusqu’alors l’existence, et aussi le sens. Ce n’est que plus tard qu’elle réalisera que le ch ne se prononce pas toujours comme dans vache; qu’en français rien n’est jamais aussi simple qu’on veut bien nous le faire accroire. Mais cela, elle l’ignorait alors.

On n’aurait pas pu apprendre à ma fille de 6 ans à prononcer le ch en prenant comme modèle chiromancie. Cela aurait été contre-productif (ou contreproductif, si vous êtes un accro de la nouvelle orthographe), car ce ch ne se prononce pas comme il se prononce généralement, i.e. comme dans vache ou comme dans chirurgie. Soit dit en passant, chirurgie et chiromancie sont tous deux formés d’un même élément : Chir(o) qui vient du grec kheir et qui signifie « main ». Pourquoi la prononciation de ce même élément de formation diffère-t-elle dans ces deux mots?… Mystère et boule de gomme. Ma fille a dû, plus tard, mémoriser — encore et toujours mémoriser — la prononciation particulière de chiromancie. Ce n’est d’ailleurs pas le seul mot où la présence d’un ch pose problème. Il y en a bien d’autres (1).

Son enseignante a donc utilisé le mot vache. Ce faisant, elle (ou le ministère de l’Éducation) voulait que ma fille prenne l’habitude de se dire : si telle suite de lettres se prononce de telle façon dans tel mot, elle se prononcera de la même façon dans tel autre mot. C’est ainsi qu’elle a appris à lire. À lire une foule de mots inconnus. On voulait, semble-t-il, qu’elle fasse appel à sa logique. Comme si la langue et la logique allaient de pair! Ce qu’on voulait qu’elle fasse, c’était de stocker dans sa mémoire la façon correcte de prononcer les lettres, isolées ou associées à d’autres, quel que soit le mot où elles se trouvent. C’est ce que d’aucuns ont baptisé processus d’encodage mnésique; que d’autres, moins réservés, plus pragmatiques, qualifieraient plutôt de bourrage de crâne.

Je me rappelle même avoir demandé à ma jeune fille de lire un paragraphe dans le journal La Presse, question de constater ses progrès en lecture. Ô surprise! Elle pouvait le lire. Elle n’y comprenait rien, j’en suis sûr, car l’article parlait de politique internationale. Mais elle était capable de prononcer correctement les lettres ou groupes de lettres, i.e les mots, qu’elle y voyait. Elle avait donc bel et bien appris à lire! À ma grande satisfaction, cela va sans dire.

Vous l’ignorez, mais je peux, moi aussi, à l’âge que j’ai, en faire tout autant. En effet, je peux lire un texte écrit en allemand ou encore en grec, et n’y rien comprendre. C’est que j’ai, dans une autre vie, appris les rudiments de ces langues, appris à prononcer les lettres et groupes de lettres auxquels elles font appel. Pour ma fille de 6 ans alors, comme pour moi aujourd’hui, lire peut, dans certaines circonstances, ne signifier que « reconnaître les signes graphiques d’une langue et former, mentalement ou à voix haute, les sons que ces signes ou leurs combinaisons représentent. »

  • « Lire dans le texte »

Il en est tout autrement si quelqu’un me dit : « Je peux lire Goethe dans le texte. »

Dans ce cas-là, lire a un tout autre sens. Il signifie comprendre, donner un sens… aux lettres, prises individuellement ou formant des mots, et à l’ensemble des mots qui forme un texte. (2)

 C’est exactement ce que je ne suis pas arrivé à faire avec Le Tiers-Instruit. Et ce, même si ce texte est écrit en français et qu’aucun des mots utilisés par l’auteur n’a de secret pour moi.

Lire, dans ce contexte, dépasse le simple processus d’encodage mnésique dont il a été question précédemment. Il s’agit en fait, selon les experts, d’une « activité mentale multidimensionnelle dont le but est la construction d’une représentation sémantique de ce qui est écrit ». En termes simples, cela veut dire que le lecteur doit, à partir des informations contenues dans le texte et de ses propres connaissances — qui ressortissent, entre autres, à la lexicographie, à la syntaxe, à la ponctuation — en arriver à construire une représentation mentale identique ou très semblable à celle qu’avait à l’esprit l’auteur du texte. Alors seulement pourra-t-il prétendre comprendre le texte qu’il lit.

C’est ce que nous dit, à sa façon, Umberto Eco, en quatrième de couverture de son ouvrage Lector in fabula, Le rôle du lecteur.

Lire n’est pas un acte neutre : il se noue entre le lecteur et le texte une série de relations complexes, de stratégies singulières qui, le plus souvent, modifient sensiblement la nature même de l’écrit originaire. Lector in fabula se veut ainsi le répertoire des diverses modalités de la lecture et une exploration raisonnée de l’art d’écrire. Pour comprendre le rôle du lecteur, mais aussi celui de l’auteur.

Facile à dire, mais comment fait-on pour apprendre à lire dans le texte, que ce dernier soit écrit dans une langue étrangère ou dans sa langue maternelle? C’est là tout le problème de la « compréhension en lecture ».

Ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que la lecture fait intervenir 3 « actants », ou intervenants : l’auteur, le texte et le lecteur.

Le texte est, selon Umberto Eco, une machine paresseuse qui exige du lecteur un travail coopératif acharné pour remplir les espaces de non-dit et de déjà-dit, laissés en blanc par l’auteur. Le texte représente donc pour lui une « machine présuppositionnelle ».

Le lecteur ne peut pas être passif. Il doit pouvoir, consciemment ou pas, dégager du texte ce que l’auteur ne dit pas formellement, mais qu’il présuppose connu de son lecteur. Et ce, quelle que soit la nature du texte. Ce qui revient à dire que le texte laisse toujours une partie de son contenu à l’état virtuel en attendant, grâce au travail coopératif de son lecteur, son actualisation définitive.

Prenons comme exemple la phrase suivante, tirée de l’actualité :

Les dirigeants des deux provinces les plus durement touchées par la pandémie de COVID-19 se réunissent mercredi à Mississauga pour discuter de la reprise économique et de la réponse sanitaire.

  • Il n’est pas dit comment s’appellent ces deux dirigeants.
  • Il n’est pas dit dans quel pays se trouvent ces deux provinces.
  • Il n’est pas dit de quelles provinces il s’agit.
  • Il n’est pas dit ce que représente l’acronyme COVID-19.
  • Il n’est pas dit où se trouve Mississauga. Dans l’une des deux provinces ou en territoire neutre?

Bien des choses sont de fait passées sous silence. Pourtant, cette phrase est parfaitement intelligible à tout lecteur canadien francophone. Elle l’est parce que ce dernier sait combler les vides que le journaliste a volontairement laissés. En effet, pourquoi aurait-il fourni à son lecteur ce que ce dernier sait déjà?… Il est allé droit au but, sans fournir des détails superflus. C’est ce que j’appellerais de l’économie par l’évidence. Pour un Européen, il en serait bien autrement. Cette phrase risque fort d’être incompréhensible, car il ne peut combler les vides. Ce qui n’en fait pas pour autant une phrase mal écrite.

La lisibilité d’un texte dépend donc de deux facteurs : la part de non-dit et de déjà-dit que l’auteur du texte n’a pas senti le besoin d’expliciter ET la capacité du lecteur à combler ces vides. Un texte peut donc être difficile à lire parce que son auteur a présupposé chez son lecteur plus de connaissances ou de compétences qu’il en a, ou, si l’on regarde par l’autre bout de la lorgnette, parce que le lecteur a moins de connaissances ou de compétences que l’auteur du texte l’a présupposé.

Savoir lire dans le texte signifie donc accéder au message que l’auteur veut communiquer au lecteur. Soit. Mais comment ce dernier doit-il s’y prendre pour y arriver? Comment accéder au fond, i.e. à l’idée, au message? La façon dont cette idée est transposée à l’écrit, i.e. la forme, y est-elle pour beaucoup? Autrement dit, peut-on accéder au fond sans passer par la forme? Tous ceux à qui je pose la question répondent, après réflexion, que cela est impensable. Tout comme est impensable l’idée qu’ils ne sachent pas lire. Et pourtant…

Fond  vs  Forme

Pour m’assurer que le lien, que tous jugent essentiel, entre le fond et la forme est plus qu’un concept bêtement mémorisé; que c’est un concept qu’ils ont intégré dans leur façon de faire, j’ai, voilà quelques années, concocté le petit exercice, en apparence anodin mais fort révélateur, que voici.

Pierre          aime           Marie

Après avoir écrit ces trois mots au tableau, je demande aux étudiants si Marie aime Pierre. Ils sont unanimes à me répondre que non. Je leur fais part de mon étonnement. Car si la question m’était posée, je ne serais pas aussi catégorique. Selon moi, il est toujours possible que Marie aime Pierre… Tous me regardent alors avec de grands yeux interrogateurs. Je justifie mon point de vue en pointant successivement les mots Marie, aime et Pierre. Ils répliquent en chœur que ce n’est pas ce que j’ai écrit. Ah bon!…

— Qu’est-ce qui vous fait dire que j’ai tort?

Un moment de silence s’ensuit inévitablement. C’est le genre de question que les étudiants ne sont pas habitués de se faire poser. La langue n’a toujours été pour eux qu’un simple outil de travail, jamais un objet de réflexion.

Il s’en trouve quand même quelques-uns pour briser le silence et me dire, avec un sourire en coin, que le sujet du verbe est Pierre et non Marie. Autrement dit, que j’ai tort. Il n’y a rien de plus jouissif, je peux vous l’assurer, que de prendre son professeur en défaut!

— Pourquoi dites-vous que c’est Pierre qui est le sujet du verbe?

— Parce que Pierre est placé devant le verbe, me répond-on d’un ton assuré.

Je pourrais leur demander de justifier cette affirmation. Mais ce serait peine perdue. Je suis prêt à parier qu’ils n’en savent rien. Aurait-on le leur apprendre? Peut-être. Mais on ne l’a pas fait. Aurait-on seulement pu le leur expliquer? Ça, c’est une autre histoire.

Ouvrons ici une parenthèse.

Tous savent, depuis belle lurette, que le sujet se place devant le verbe. La question ne se pose donc pas, même si je la leur pose. La raison pour laquelle elle ne se pose pas, c’est qu’on leur a dit qu’il doit en être ainsi. Jamais on ne leur a expliqué le pourquoi de la chose. L’apprentissage de la langue, dans tous ses aspects, tient trop souvent du réflexe de Pavlov, ce réflexe dit « conditionné ». (Voir La langue et Pavlov)

On apprend aux élèves comment dire, comment écrire, bref comment faire, sans prendre la peine de leur expliquer pourquoi. Comme si cela était inutile! L’enseignant est satisfait si ses élèves lui démontrent qu’ils ont bien assimilé la matière, assimiler voulant dire ici mémoriser les faits de langue (grammaticaux, syntaxiques, orthographiques, etc.) qui constituent le « bon parler » ou ce qu’on a décidé que serait le « bon parler ». Et s’ils peuvent régurgiter, sur demande, tout ce qu’on les a forcés à mémoriser, leur succès est assuré. Et l’enseignant a le sentiment du devoir accompli. N’est-ce pas ce qu’on attend de l’un et de l’autre? Alors… il n’y a rien à redire! En apparence, du moins.

Quand l’étudiant répond : « Parce que c’est Pierre qui est devant le verbe. », il n’a  pas tort. Il fait référence, sans pouvoir la nommer, à ce que la grammaire appelle la « structure canonique de la phrase ». On lui a appris que le verbe (V) est l’élément central de la phrase; que l’action décrite par le verbe est effectuée par le sujet (S) qui est généralement placé avant le verbe; et que ce sur quoi porte l’action du verbe, ou complément d’objet (O), se place généralement après le verbe. D’où l’ordre canonique :  Sujet – Verbe – Objet, ou SVO (3). C’est ce que fait tout élève quand il écrit une phrase, sans même réfléchir. Il a été conditionné à le faire.

Quand on dit que le sujet se place devant le verbe, on parle, vous l’aurez compris, de la phrase française. Il se peut que, dans d’autres langues, la phrase ne soit pas soumise aussi rigoureusement à cet ordre canonique. Mais, en français, cette contrainte s’est, pour ainsi dire, imposée par la force des choses. Soit. Mais de quelle force parle-t-on?… Les étudiants n’en ont jamais entendu parler. Et les professeurs l’ignorent peut-être eux-mêmes. Ils leur ont appris ce qu’ils devaient faire — comme eux-mêmes l’avaient appris —, mais pas pourquoi ils devaient le faire.

L’ordre canonique SVO trouve en fait sa justification dans la disparition des désinences casuelles que le français avait initialement empruntées au latin. Je m’explique.

 Le latin recourt à des terminaisons, ou désinences, qui diffèrent selon la fonction des mots dans la phrase. Il reconnaît, outre le vocatif, les 5 fonctions plus courantes, ou cas, que voici : nominatif (sujet), génitif (complément du nom), datif (complément d’objet indirect, d’attribution), ablatif (complément d’objet indirect, d’origine ou d’agent) et accusatif (complément d’objet direct). Voilà pourquoi on parle de désinences casuelles. Soit dit en passant, ces désinences varient aussi selon que les noms sont au singulier ou au pluriel. Mais passons.

Prenons comme exemple les trois mots suivants : Mariam   amat   Petrus. Pour quiconque connaît un tant soit peu le latin, ces mots ne peuvent signifier qu’une chose : Pierre aime Marie. S’il en est ainsi, c’est que la terminaison -us dans Petrus est celle du nominatif; c’est donc lui le sujet du verbe. La terminaison -am dans Mariam est celle de l’accusatif. Mariam est donc la personne sur qui l’action du verbe porte, i.e. le complément d’objet direct. On pourrait aller jusqu’à dire que, peu importe l’ordre de ces trois mots (amat Mariam Petrus / Mariam Petrus amat / Petrus amat Mariam), le sens sera toujours le même. La désinence des deux noms les trahit, pour ainsi dire. Leur désinence respective informe le lecteur de leur fonction dans une phrase.

À ses débuts, le français, s’inspirant du latin, fait lui aussi appel aux cas. Il finit toutefois par s’en lasser. Progressivement. Au Moyen Âge, il n’en reste plus que deux : le cas sujet et le cas régime; au xive siècle, plus qu’un seul, nous dit Grevisse.

Pour pallier (ou pallier à)  la perte d’informations que les désinences casuelles empruntées au latin fournissaient au lecteur, le français a dû faire preuve d’imagination. Il lui a fallu indiquer autrement la fonction des mots dans la phrase. Il a alors été convenu que la place qu’occupent les mots pourrait jouer ce rôle : le sujet serait placé avant le verbe; le complément d’objet, après le verbe. D’où la structure classique : sujet – verbe – complément. Mais cela ne réglait pas complètement le problème. Que faire des différents compléments (datif, ablatif)? Comment les distinguer s’ils n’ont plus leur désinence respective? Le français jette alors son dévolu sur les prépositions. À celles qu’utilisait déjà le latin, il en ajoute d’autres. C’est ce que nous dit Maurice Grevisse d’une façon on ne peut plus claire :

Au fur et à mesure que se consumait la ruine de la déclinaison nominale, la langue développa l’emploi des prépositions, auxquelles fut dévolu le rôle d’indiquer les rapports syntaxiques que marquaient jusque-là les désinences casuelles.  (Le Bon Usage, 11e éd., 1980, # 2242)

Fermons la parenthèse.

Étant donné que tous sont unanimes à dire que c’est Pierre qui aime Marie et non l’inverse — Pierre est devant le verbe; c’est la place généralement réservée au sujet —, je ne vois pas la nécessité d’insister. Je leur demande plutôt :

— Et ce que vous dites s’appliquerait ici, j’imagine?

Un autre moment de silence. Comme s’ils se disaient intérieurement : « Ça saute aux yeux. Non? »

J’enchaîne alors en leur disant que moi, je n’en suis pas convaincu. Ce dont je suis convaincu, par contre, c’est que ce n’est pas ce que j’ai écrit.

À voir leur physionomie, je parie qu’ils n’en croient pas leurs oreilles. J’ose leur dire, de façon détournée, qu’ils ne savent pas lire… Quelle outrecuidance de ma part!, doivent-ils se dire.

Je répète avec plus d’insistance :

— Ce n’est vraiment pas ce que j’ai écrit. Je vous prie de me croire.

Le silence se fait plus lourd. Puis… parfois… une voix se fait entendre :

— Il n’y a pas de point final!

Je félicite alors cet étudiant de sa perspicacité. Il montre à tous qu’il sait lire. Et moi, je me dis intérieurement : « Vive la maïeutique! Elle fait parfois des miracles. »

Cet étudiant vient de comprendre que j’ai écrit non pas une phrase, mais bien trois mots distincts, dont l’ordre pourrait, par le plus curieux des hasards, former une phrase. J’ai d’ailleurs délibérément espacé les trois mots, pour ne pas les induire en erreur, pour ne pas leur donner l’impression que c’est une phrase. Mais ils n’y voient généralement que du feu. Tout à coup, tous ou presque constatent qu’ils se sont fourvoyés. Ils ont vu une phrase là où il n’y en avait pas. Ils ont lu ce que je n’avais pas écrit. Autrement dit, ils n’ont pas su lire correctement.

Je pourrais, à mon tour, leur dire :

Je suis responsable de ce que j’écris, mais pas de ce que vous comprenez.

Je voulais, par ce simple exercice, leur démontrer que la compréhension d’un groupe de mots, si court soit-il, exige de son lecteur une attention toute particulière. Et qu’il doit en être obligatoirement de même quand il s’agit d’un groupe de phrases (i.e. un paragraphe) et, à plus forte raison, quand il s’agit d’un groupe de paragraphes (i.e. un texte).

J’avais supposé que mes étudiants comprendraient ce que j’avais écrit. Mais, la plupart n’y sont pas parvenus. Ce qui était clair pour moi ne l’était pas pour eux. Pour comprendre, il leur aurait fallu combler les vides que j’y avais laissés. Pour parler comme Umberto Eco, ce que j’ai écrit est bel et bien une « machine présuppositionnelle » et sa compréhension ne se fait pas sans effort. Et cela est encore plus vrai en traduction.

La lecture en traduction

En traduction, une difficulté s’ajoute : l’anglais ne voit pas la réalité avec les mêmes yeux que le français. Le traducteur doit non seulement comprendre (savoir lire) le texte de départ, qui n’est pas écrit dans sa langue maternelle, mais aussi bien faire comprendre le message lu (savoir écrire). (Pour en savoir plus, cliquez sur Stylistique comparée, sous la rubrique Catégories, dans la colonne de droite.)

Voici un court paragraphe qui a le don de faire froncer les sourcils au traducteur en formation (et parfois à celui qui est en exercice) :

Semantics and Baloney

This is about the meaning of words. It is language through which we transfer knowledge and experience. For this reason semantics, the connection between words and their meanings is crucial. The semantic device is the coin of the exchange, and this coin has two faces.

 Il y a fort à parier que le traducteur se demandera ce que l’auteur peut bien vouloir dire. Ces 4 phrases semblent lui dire rien d’autre que :

Il s’agit de la signification des mots. C’est le langage par lequel nous transférons les connaissances et l’expérience. C’est pourquoi la sémantique, le lien entre les mots et leur signification, est cruciale. Le dispositif sémantique est la pièce de monnaie de l’échange, et cette pièce a deux faces.

Comme il n’y comprend rien, il en conclut que l’auteur ne sait pas écrire. Ce qui est certes possible, mais pas nécessairement vrai.

Si le traducteur n’y comprend rien, c’est qu’il n’arrive pas à voir le fil conducteur qui relie ces phrases. Et ce n’est pas obligatoirement parce que l’auteur ne sait pas écrire. Ce pourrait aussi bien être parce que le traducteur ne sait pas lire. Umberto Eco pourrait lui dire qu’il n’a pas su voir la part de non-dit ou de déjà-dit que l’auteur du texte n’a pas senti le besoin d’expliciter.

S le traducteur avait pu le faire, il aurait compris ce que l’auteur voulait lui dire :

Parlons donc du sens des mots. Vu que ce sont eux qui nous permettent de dire tout ce que l’on veut, la relation entre les mots et leurs sens (ou sémantique) joue un rôle primordial en communication. Mais ces mots peuvent être utilisés aussi bien à bon qu’à mauvais escient*.

* Idée véhiculée par les deux éléments du titre de l’article : Semantics and Baloney. 

N’allez pas croire que j’ai peiné pour trouver cet exemple. Il y en a beaucoup plus qu’on pourrait le croire. En voici un autre.

Fahrenheit Gabriel Daniel (1686-1736)

Early in life Fahrenheit emigrated to Amsterdam for a business education. By profession he was a manufacturer of meteorological instruments. Obviously one of the chief devices that can be used for studying climate is a thermometer. The thermometers of the seventeenth century, however, such as the gas thermometer of Galileo or of Amontons, were insufficiently exact for the purpose.

Le traducteur en formation ou en exercice n’hésitera peut-être pas, encore ici, à dire que l’auteur ne sait pas écrire. Car il ne voit pas ce que l’auteur peut bien vouloir dire. Ces 4 phrases semblent, encore ici, ne rien dire d’autre que :

Tôt dans sa vie, Fahrenheit a émigré à Amsterdam pour suivre une formation commerciale. Il était fabricant d’instruments météorologiques de par sa profession. De toute évidence, l’un des principaux appareils pouvant être utilisés pour l’étude du climat est un thermomètre. Mais les thermomètres du XVIIe siècle, comme le thermomètre à gaz de Galilée ou d’Amontons, n’étaient pas assez précis pour cela.

S’il avait su lire, i.e. combler les vides laissés par l’auteur, il aurait sans doute compris que :

Jeune adulte, Fahrenheit se rend à Amsterdam pour y poursuivre des études en commerce. Mais il deviendra fabricant d’instruments météorologiques. Notamment d’un thermomètre — instrument couramment utilisé dans ce domaine –, car ceux qui sont en usage au XVIIe siècle, p. ex. celui de Galilée ou d’Amontons, n’ont pas la précision voulue.

Il est toujours plus facile de mettre la faute sur le dos du voisin; de dire que l’auteur ne sait pas écrire. Alors que la réalité est souvent tout autre : c’est le destinataire du  texte qui ne sait pas lire

Voilà une idée qui, sans être farfelue, ne lui a jamais traversé l’esprit. Pourquoi le traducteur n’a-t-il jamais vu le problème sous cet angle?… Parce qu’il est convaincu qu’il sait lire. Et que s’il n’arrive pas à saisir le message, c’est que le texte est mal écrit. Mais rien ne dit qu’il n’existe pas, quelque part, un traducteur qui, lui, saisirait le message; un traducteur pour qui ces paragraphes seraient bien écrits. Qui alors est à blâmer? L’auteur ou le lecteur?

L’auteur d’un texte n’a aucune idée de l’étendue des compétences de chacun de ses lecteurs. Il peut avoir laissé des vides que le lecteur/traducteur est incapable de combler. Ce qui n’en fait pas pour autant un texte mal écrit. Son texte peut être difficile à lire pour certains, mais pas pour d’autres.

Bref, un texte que l’on dit mal écrit ne l’est pas nécessairement. Il peut tout simplement dépasser les capacités ou compétences présupposées chez celui qui le lit. Ce dernier n’arrive tout simplement pas à combler les vides que l’auteur y a laissés.

Je ne dis pas qu’il n’y a que des lecteurs qui ne savent pas lire. Que non! Des textes mal écrits, ça existe. Mais peut-être moins qu’on le prétend.  À la condition toutefois de savoir lire.

Maurice Rouleau

(1)   Un c suivi d’un h ne se prononce pas toujours comme dans vache [vaʃ], même si c’est ce qu’on nous a laissé croire au primaire.

  • Il arrive qu’il se prononce comme si c’était un k (ex. archange, chaos, chœur, écho, orchestre). Et cela, même quand deux mots ont la même étymologie (rappelez-vous chiromancie [kiʀɔmɑ̃si] ou chiropratique[kiʀɔpʀatik]] et chirurgie [ʃiʀyʀʒi] sans oublier psychiatre [psikjatʀ] et psychisme [psiʃism]); ou encore quand deux mots, par ailleurs synonymes, possèdent un élément de formation différent mais ayant le même sens (ex. chimiorécepteur [ʃimjoʀesɛptœʀ] et chémorécepteur [kemoʀesɛptœʀ]).
  • Il arrive même que le ch soit muet. Par exemple dans yacht [’jɔt] ou encore dans almanach [almana] mais pas dans varech [vaʀɛk].

La prononciation des mots que je viens de citer en exemple ne vous cause, j’en suis certain, aucun problème. S’il en est ainsi, c’est que vous en avez mémorisé leur prononciation. Force vous est de reconnaître que votre prononciation n’est pas raisonnée, mais bel et bien « conditionnée ». On a fait de vous, comme de moi, un bon chien de Pavlov.

Si vous aviez à prononcer un mot qui vous est inconnu et qui contient un ch, que feriez-vous? Vous chercheriez sans doute dans votre mémoire un mot dont la graphie est apparentée, vous disant que sa prononciation doit aussi l’être.

Si, par exemple, vous deviez prononcer correctement, i.e. comme le prescrit Le Petit Robert, le mot achalasie qui vous serait inconnu, n’y verriez-vous pas une similitude avec achalandage? Dans le cas de achène, une certaine parenté avec chêne? Dans celui de cétérach, un lien avec almanach? Dans le cas de polychètes, avec tu achètes? Vous n’auriez pas tort d’agir ainsi, car c’est bel et bien de cette façon qu’on nous a appris à lire. Ce qu’on a oublié de nous dire, c’est que cela est loin d’être une règle absolue.

Si ma fille a pu, la première fois qu’elle les a vus, lire les mots tache, cache, hache, bernache, attache, biche, anche, planche, c’est qu’elle y voyait l’empreinte du mot « vache ». Si vous en avez fait autant avec les mots que je viens de vous proposer, je suis dans l’obligation de vous dire que vous avez tout faux. Vous ne savez pas lire! Consolez-vous, vous n’êtes pas le seul.

Ce n’est pas tout. Il arrive parfois que le ch puisse se prononcer indifféremment, comme celui de vache ou celui de chaos. C’est du moins ce que nous dit Le Petit Robert à propos du mot fuchsia : [fyʃja; fyksja]. Ce que j’ignorais jusqu’à tout récemment. Ou encore qu’il peut se prononce différemment si on le retrouve à plus d’un endroit dans un même mot. Exemple : schnorchel [ʃnɔʀkɛl].

Et comme si cela ne suffisait pas, il arrive même qu’un mot que l’on dit être une altération d’un autre voit la prononciation de son ch changer totalement après l’opération. Le mot melchior, qui se prononce [mɛlkjɔʀ], est, nous dit Le Petit Robert, une « altération de maillechort » qui lui se prononce [majʃɔʀ]. Qui dit mieux?…

Après tout, il n’est peut-être pas si honteux de se faire dire qu’on ne sait pas lire. Car, pour bien lire, il faut avoir une mémoire d’éléphant, avoir mémorisé toutes les exceptions. Et les exceptions, ce n’est pas ce qui manque en français!

Au fait, comment prononcez-vous diachylon? Prononcez-vous le ch comme dans vache ou comme dans chaos?… Moi, je viens de constater que c’est un autre mot que je prononce mal! Du moins, si je me fie au Petit Robert.

Bref, ne pas savoir lire est moins rare qu’on pourrait le croire.

 (2) Le verbe lire ne s’utilise pas au sens de comprendre, donner un sens à… uniquement quand il s’agit de lettres, de mots. Voyez par vous-mêmes : Je lis la crainte dans tes yeux; Je lis ces données d’au moins deux façons; l’aruspice lisait l’avenir dans les entrailles des animaux; il est occupé à lire une partition; le médecin apprend à lire des échographies, etc.

(3)  Dans une phrase, on trouve aussi, à l’occasion, un ou des compléments circonstanciels (CC), qui eux sont facultatifs, i.e. qui ne sont pas essentiels à la phrase de base, et qui surtout n’ont pas de place fixe. Un CC peut se trouver au début, au milieu ou à la fin de la phrase. Ce qui schématiquement donne :

(CC) – Sujet – (CC) – Verbe – (CC) – Objet – (CC)

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COVID-19 : un virus ou une maladie?

 

Maîtrise du vocabulaire

COVID-19

 

Il faudrait vraiment vivre en ermite pour prétendre ne pas avoir encore entendu parler de coronavirus, d’épidémie, de pandémie et, plus récemment encore, de COVID-19. Nos dirigeants tiennent des points de presse presque tous les jours. La radio et la télévision suivent religieusement l’évolution de la situation et nous en informent à chaque bulletin de nouvelles. Sans oublier les nombreuses émissions spéciales qui lui sont consacrées. Et tout un chacun, face à une situation aussi alarmante, ne peut faire autrement que d’en parler lui-même.

Tout le monde en parle. Soit. Mais est-ce que tout le monde en parle correctement?… Je le souhaiterais, mais à écouter et à lire ce qu’on en dit, il m’arrive très souvent de froncer les sourcils. Au cours de la semaine dernière, cela m’est arrivé si souvent que j’ai décidé d’écrire ce billet.

Voici donc des phrases, lues ou entendues, qui ont choqué mon oreille.

1- « Le président français Emmanuel Macron a annoncé lundi […] l’interdiction des déplacements non essentiels en France pour freiner la propagation de la pandémie de coronavirus. » (Source

Sauriez-vous faire la différence entre épidémie, pandémie et endémie? Si vous ne le pouvez pas, il est fort possible que vous — et tous ceux qui recourent à ces termes — en fassiez un usage inapproprié. Bien involontairement, cela va sans dire.

La journaliste qui a rédigé cette phrase croit s’exprimer correctement. Tout le monde parle de pandémie! Alors… où est le problème? Peut-être dans le sens qu’elle lui attribue… Ou, si elle lui accorde le bon sens, dans les mots qui entourent pandémie. Autrement dit, est-il courant de parler de la propagation d’une pandémie? Est-il courant de parler d’une pandémie de coronavirus? Voyons voir.

La journaliste sait fort certainement que se propager se dit d’un feu, d’une nouvelle, de la lumière, du son, d’une maladie, etc. Là n’est donc pas le problème. La question est de savoir si l’on peut vraiment dire qu’une pandémie se propage.

Pressée de soumettre son article, la journaliste n’a fort probablement pas pris le temps de faire les vérifications nécessaires. L’aurait-elle eu que ses recherches l’auraient plus déroutée qu’éclairée, car les définitions qu’en donnent le Petit Robert et le Larousse en ligne ne sont pas tout à fait superposables.

Bien que tous deux reconnaissent qu’une pandémie est une épidémie (1), l’étendue de la zone touchée n’est pas aussi clairement et unanimement décrite. Dans l’un, on parle d’une « zone géographique très étendue »; dans l’autre, d’un « continent, voire le monde entier ».

De plus, selon le Petit Robert, ce qui différencie une pandémie d’une épidémie, c’est l’importance de la zone touchée. Dans le cas d’une pandémie, la zone est, nous l’avons déjà dit, « très étendue »; dans le cas d’une épidémie, il s’agit d’une zone « donnée ». Sans plus. Reste à savoir ce qui distingue une zone étendue d’une zone donnée!

Dans de telles circonstances, mieux vaut, me semble-t-il, se fier à ce qu’en dit l’Organisation mondiale de la santé (OMS), car c’est elle qui a décrété qu’il y avait péril en la demeure :

« On parle de pandémie en cas de propagation mondiale d’une nouvelle maladie. »

Voilà qui a le mérite d’être clair.

Alors parler de la propagation d’une pandémie, c’est vouloir dramatiser une situation qui l’est déjà suffisamment. On peut concevoir qu’une épidémie puisse se propager partout sur la planète, mais certes pas une pandémie, car ce terme ne s’utilise qu’en cas de propagation mondiale. Il y a dans cette façon de dire quelque chose de redondant. Mais son côté pléonastique n’est pas aussi apparent que dans « pandémie mondiale », que j’ai entendu récemment de la bouche d’un politicien. Clairement, ce dernier ne connaissait pas la différence entre épidémie et pandémie, sinon il se serait exprimé autrement. Du moins je l’espère.

Il n’y a pas que propagation qui me fait froncer les sourcils, il y a aussi coronavirus, utilisé comme complément de pandémie.

Peut-on parler, comme le fait la journaliste, d’une pandémie de coronavirus? Techniquement parlant, NON, car une pandémie, ou une épidémie, est, par définition même, un « accroissement considérable du nombre des cas (i.e. de personnes malades) » et non l’accroissement du nombre de virus. Ce qu’on est en droit d’attendre comme complément, c’est non pas le nom de l’agent responsable de la maladie, mais bien celui de la maladie elle-même. Ne parle-t-on pas de de la pandémie de grippe de 1918 (la grippe espagnole; de la pandémie de peste (la peste noire ou bubonique)? Ne parle-t-on pas aussi d’une épidémie de variole (causée par un poxvirus); d’une épidémie de gastro-entérite   (causée par un novovirus); d’une épidémie de sida (causée par le virus de l’immunodéficience humaine, ou VIH)?

Il n’est donc pas dans les habitudes langagières des spécialistes d’identifier une pandémie ou une épidémie par son agent causal. C’est pourtant ce qu’a fait la journaliste. On pourrait lui reprocher un tel abus de langage (2). Mais…

Mais accordons à la journaliste le bénéfice du doute. Disons qu’elle a tout simplement voulu faire une économie. Qu’elle a voulu dire, en seulement trois mots, « pandémie de [maladie infectieuse causée par un] coronavirus », ce qui a donné pandémie de coronavirus. Soit. Mais c’est une économie mal placée, car une telle formulation ne dit pas ce qu’elle devrait dire. Elle est source d’incompréhension et même de confusion, car le terme coronavirus n’est pas le nom d’un virus, mais celui d’un groupe de virus. Alors pandémie de coronavirus devient par le fait même un générique. Il peut désigner aussi bien l’épidémie de SRAS en 2003 (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) que celle de MERS, en 2012, moins connu dans mon coin de pays (Middle East Respiratory Syndrome ou Syndrome respiratoire du Moyen-Orient) ou encore la maladie infectieuse émergente qui bouleverse actuellement nos vies, chacune d’elles ayant été causée par un membre différent de la famille des coronavirus. Pour désigner la pandémie actuelle, et elle seule, il serait plus approprié de parler de « pandémie de maladie à coronavirus de 2019-2020 ». Ce que personne ne fait. Celui qui dit pandémie de coronavirus se dit fort probablement que le lecteur saura de quoi il parle. Par les temps qui courent, peut-être! Mais pour combien de temps encore?… Il faudra bien un jour — le plus tôt serait le mieux — lui trouver un nom qui la distingue des autres pandémies à coronavirus.

2- « Coronavirus et Pandémie de COVID-19 » (Source)

Si parler de pandémie de coronavirus n’est pas approprié, que penser alors de pandémie de COVID-19, que l’on entend de plus en plus? Serait-ce le terme qui l’identifierait en propre? Voyons voir.

Avant de pouvoir se prononcer sur l’acceptabilité de cette formulation, il faut savoir ce que signifie réellement COVID-19. Est-ce un virus ou une maladie? Si c’est le nom du virus, la formulation est aussi incorrecte que pandémie de coronavirus. Si c’est le nom de la maladie, il n’y a rien à redire. Malgré les apparences. Car, COVID-19 ne se laisse pas appréhender facilement. On peut difficilement appeler cela un mot, vous en conviendrez. C’est plutôt une suite de lettres et de chiffres, sans signification évidente. D’où la difficulté d’en saisir le sens.

Que désigne donc COVID-19 aux yeux de ceux-là mêmes qui l’ont créé?  

Ils n’ont pas créé cet assemblage de lettres et de chiffres pour le plaisir. Ils l’ont fait par besoin. Besoin de dire en moins de temps ou en moins de mots ce dont il est précisément question. Ce serait donc une abréviation. Comme le sont Dict., Ex., Mlle pour dictionnaire, exemple et mademoiselle. Sauf que tout mot ainsi abrégé (à l’écrit) se prononce (à l’oral) comme le mot entier. Ce qui n’est pas le cas de COVID-19. Ce dernier est composé d’éléments provenant de plus d’un mot (+ deux chiffres) et il a sa propre prononciation qui n’est pas celle de chacun des mots qui le composent. Peut-on alors vraiment parler d’abréviation?…  Il s’agit en fait d’un type particulier d’abréviation, que l’on appelle soit sigle (quand chacune des lettres qui le composent doit être prononcée,  ex. GPS, MP3), soit acronyme (quand elles se prononcent comme si c’était un mot, ex. OTAN, ASCII). Dans le cas qui nous intéresse, il s’agit clairement d’un acronyme, car on le prononce en deux syllabes, auxquelles on ajoute le nombre 19.

Ne devrait-on en lisant cet acronyme savoir ce que chacune de ses lettres remplace? Idéalement OUI. Mais tel n’est pas toujours le cas. Car, une fois que l’acronyme est bien ancré dans l’usage, sa nature même n’est souvent plus très bien perçue.

Qui, par exemple, à l’exception des spécialistes, saurait dire ce que désigne chacune des lettres des sigles ADN, GPS, IRM, MP3, URL, USB, LSD… (3), qui sont assez couramment utilisés? Ou celles des acronymes ASCII [aski], SRAS [sʀas], LED [lɛd], OTAN [[ɔtɑ̃] (4)? Sans parler des mots qui n’ont plus l’apparence de ce qu’ils sont en réalité. Je pense à laser, radar, paraben, sarin, pacs, aspartame, cedex, goulag, sonar(5)

C’est dire qu’on peut savoir de quoi l’on parle sans savoir ce que représente chacune des lettres du sigle ou de l’acronyme utilisé. Mais cela ne nous excuse pas pour autant d’en faire un mauvais usage.

Que représente donc les éléments de formation du nouvel acronyme COVID-19?

  • CO       est la première syllabe du mot COrona
  • VI         est la première syllabe du mot VIrus
  • D         est la première lettre du mot anglais Disease
  • 19        indique l’année d’apparition de ce virus : 2019.

Maintenant que l’on connaît les éléments de formation de cet acronyme, il est inexcusable de lui faire désigner autre chose qu’une maladie. Soit. Mais comment un francophone qui le voit pour la première fois peut-il le savoir?… Sait-il seulement que ce n’est pas un acronyme français, comme le sont SRAS ou SIDA (6), mais bien un acronyme anglais? Rappelez-vous, son D, bien « emmitouflé » à l’intérieur de cet acronyme, est l’abréviation de disease! De plus, en anglais, le mot disease se trouve toujours en fin de terme : altitude disease = mal des montagnes; Basedow’s disease = maladie de Basedow (ou de Basedow-Graves); Budd-Chiarry disease = syndrome de Budd-Chiarry; Lyme disease = maladie de Lyme, alors qu’en français le générique se trouve toujours au début : maladie de…, mal de…, syndrome de…, etc.

Comme l’acronyme commence par CO (corona) VI (virus), le francophone ne peut faire autrement que de penser qu’il désigne le virus et non la maladie. De plus, depuis que cet acronyme a fait son apparition, on le voit remplacer le mot coronavirus. Au lieu de parler de pandémie de coronavirus, on parle maintenant de pandémie de COVID-19. Il n’en faut pas plus pour qu’un francophone, qui en ignore son origine anglaise, se fasse piéger. Cette confusion n’est pas sans conséquence. Elle entraîne un problème de sexe. Ou, pour être plus grammaticalement correct, un problème de genre. On fait COVID-19 masculin quand on lui fait désigner le virus (7), mais féminin quand on lui fait désigner la maladie. Et ce, des deux côtés de l’Atlantique. Il n’y a là rien qui ne contrevienne à ce que nous apprend la grammaire (8). C’est certainement ce qui explique que l’on puisse lire ou entendre :

  • « Existe-t-il un traitement contre le COVID-19? »
  • « La COVID-19 encore présente dans les selles de patients pourtant jugés guéris »
  • « La COVID-19 est une maladie infectieuse de la famille des coronavirus. »!
  • « Nombre de personnes infectées par la COVID-19. »

Est-ce qu’on traite un virus ou une maladie?… Est-ce que c’est la maladie ou le virus que l’on retrouve dans les selles?… Est-ce que c’est  la famille des coronavirus qui est atteinte d’une maladie infectieuse?…  Est-ce qu’on est infecté par une maladie ou par un virus?… Vous en conviendrez, il y a, dans ces phrases, de quoi froncer les sourcils. De quoi se demander si l’on parle du virus ou de la maladie, et ce, malgré le genre que l’on donne à COVID-19. 

3- « Le président chinois Xi Jinping est arrivé mardi dans le centre de Wuhan, ville à l’épicentre du Covid-19 et totalement bouclée depuis fin janvier. » (Source

Que peut bien vouloir dire celui qui a rédigé cette phrase? En supposant que l’emploi du mot épicentre soit approprié, je me serais plutôt attendu à lire que l’épicentre de la pandémie a été localisé à Wuhan, et non que Wuhan est à l’épicentre de la pandémie.  Mais passons!

La lecture que j’en fais est la suivante : le président chinois s’est rendu à Wuhan, ville où est apparu le coronavirus, responsable de la (pandémie) de COVID-19. Mais est-ce vraiment ce que le journaliste a voulu dire? Oublions pour le moment le problème de genre (du au lieu de la) et celui de l’emploi d’une seule majuscule dans Covid-19 (au lieu de COVID-19). Attardons-nous plutôt sur le mot épicentre.

L’emploi de épicentre est-il justifié dans les circonstances?

Il faut reconnaître que, justifié ou non, on le rencontre très souvent, pour ne pas dire trop souvent. On nous le sert à toutes les sauces. Certaines plus indigestes que d’autres : épicentre du virus; un mini-épicentre; un épicentre de la lutte; épicentre de la pandémie (9).

Pourquoi avoir choisi le mot épicentre?… Parce qu’il s’agit d’une catastrophe?… Certains pourraient le penser. Il est vrai que le mot épicentre apparaît immanquablement dans l’actualité quand une catastrophe frappe une région du globe. Mais ce que ceux qui l’utilisent actuellement ignorent, c’est que 1- épicentre se dit d’un tremblement de terre et non d’une épidémie; 2-  épicentre désigne l’endroit à la surface du globe (le préfixe épi- veut dire « sur ») d’où partent apparemment les secousses sismiques (donc le foyer apparent; le foyer réel, situé en profondeur, est appelé hypocentre).

Dans le cas d’une épidémie, il ne peut pas être question de foyer apparent. Le foyer de propagation du virus est bel et bien réel. Et il est situé quelque part à la surface de la terre, et non en profondeur. Point besoin alors de le préciser. Autrement dit, l’emploi de épicentre dans le contexte d’une pandémie est tout à fait inapproprié (10). Un meilleur choix de mot serait sans doute foyer, qui, par définition, désigne :

  1. Fig. Point central, d’où provient qqch. ➙ centre. Le foyer de la révolte.

◆ (1575)  Méd. Siège principal d’une maladie; lésion. Foyer d’infection. Foyer tuberculeux.

▫ Lieu d’où se propage une maladie. Les îlots insalubres, foyers d’épidémie.

Bref, avant d’utiliser un terme appartenant à un domaine de spécialité avec lequel nous ne sommes pas familiers, il serait bon de s’assurer d’en connaître le sens. Et aussi les termes qui lui sont généralement associés (i.e. les cooccurrents). C’est la condition sine qua non pour que le message soit clair et net. Tout rédacteur, qu’il soit journaliste ou pas, doit s’assurer que les mots qu’il utilise sont à la hauteur de la mission qu’il leur confie. Dans le cas contraire, c’est la catastrophe assurée.

Maurice Rouleau

(1)    Pour définir le terme pandémie, le Petit Robert et le Larousse en ligne recourent au même hyperonyme, à savoir épidémie. On appelle hyperonyme le « Terme dont le sens inclut le sens d’un ou plusieurs autres termes, qui sont ses hyponymes. (Par exemple animal est l’hyperonyme de chien, chat, oiseau, etc.) » C’est dire que, dans le cas qui nous intéresse, toute pandémie est une épidémie, mais que toute épidémie n’est pas une pandémie.

(2)    Un abus de langage mène parfois à un dérapage en règle. J’en veux pour preuve la phrase suivante :

« Le virus du papillome humain (VPH) est une infection transmissible sexuellement qui se transmet le plus facilement lors des contacts sexuels. » (Source)

Limitons-nous au sujet grammatical de cette phrase, virus, et à son attribut, infection. Oublions le reste, qui souffre dangereusement de tautologie. Celui qui a écrit cette phrase devrait savoir qu’un virus n’est pas une maladie. Mais il l’ignore.

(3)     Voici la signification de chacune des lettres des sigles suivants (utilisés en français même s’ils ne sont pas tous français d’origine) :

  • ADN   Acide DésoxyriboNucléique (en anglais : DNA)
  • GPS    Global Positioning System
  • IRM    Imagerie par Résonance Magnétique (en anglais : NMR)
  • MP3   MPeg-1 audio layer 3, de Moving Picture Experts Group
  • URL    Uniform (ou Universal) Resource Locator
  • USB    Universal Serial Bus
  • LSD     Lysergsäurediethylamid (d’origine allemande)

(4)    Voici la signification de chacune des lettres des acronymes suivants (utilisés en français même s’ils ne sont pas tous français d’origine) :

  • ASCII  :  American Standard Code for Information Interchange
  • SRAS  :  Syndrome Respiratoire Aigu Sévère (en anglais : SARS)
  • LED (ou led)    :  Light Emitting Diode (1968)
  • OTANOrganisation du Traité de l’Atlantique Nord (en anglais : NATO)

(5)    Voici d’où viennent certains mots qu’on utilise en français même s’ils ne sont pas tous français d’origine et qu’on ne reconnaît plus pour ce qu’ils étaient au départ, i.e. des « abréviations », ou acronymes :

  • laser : (anglais)  Light Amplification by Stimulated Emission of Radiation
  • radar :  (anglais) Radio Detecting And Ranging
  • paraben :  (anglais) parahydroxybenzoate
  • sarin :  (allemand) Schrader, Ambros, Rüdiger et Van der Linde (noms des chimistes allemands qui l’ont synthétisé en 1938)
  • pacs :  (français) Pacte Civil de Solidarité
  • aspartame :  (anglais) ASPARTic acid phenylAnine Methyl Ester
  • goulag :  (russe) Glavnoïé OUpravlenié LAGereï
  • sonar :  (anglais) SOund NAvigation and Ranging

(6)    Même si le phénomène est rare, certains sigles ou acronymes ont été francisés. C’est le cas par exemple de ADN (Acide DésoxyriboNucléique), qui est la traduction de DNA (DeoxyriboNucleic Acid); de SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) qui est la traduction de SARS (Severe Acute Respiratory Syndrome); de SIDA (Syndrome d’ImmunoDéficience Acquise), qui est la traduction de AIDS (Acquired Immune Deficiency Syndrome). 

La méconnaissance de la langue d’origine d’un sigle ou d’un acronyme n’est pas étrangère au fait que son emploi pose parfois problème.

(7)    À lire les phrases ci-dessous, il n’est pas toujours facile de savoir si COVID-19 désigne un virus ou une maladie. Et ce, même si on le fait masculin.

  • Comme pour d’autres maladies respiratoires, le COVID-19 peut provoquer des symptômes bénins, notamment de la toux et de la fièvre.
  • Comment le COVID-19 se propage-t-il?
  • Existe-t-il un traitement contre le COVID-19?
  • Contre le Covid-19, le ministre de la santé recommande de ne pas prendre d’ibuprofène.
  • Le nouveau coronavirus de 2019 (COVID-19) originaire de Wuhan (Chine) provoque une infection respiratoire.
  • Le COVID-19 plus contagieux mais moins mortel que le SRAS.
  • Avec plus de 74 740 personnes contaminées depuis fin décembre, le nouveau coronavirus COVID-19 s’avère beaucoup plus contagieux que celui du SRAS.
  • Renseignez les employés sur les façons de prévenir la propagation du COVID-19.
  • La prise de médicaments anti-inflammatoires « pourrait être un facteur d’aggravation de l’infection » chez les personnes atteintes du Covid-19, a prévenu samedi 14 mars le ministre de la santé, Olivier Véran, sur son compte Twitter.
  • Par contre, le COVID-19 semble beaucoup plus contagieux que le coronavirus du SRAS,
  • Quelle est la différence entre le SRAS-CoV-2 et le Covid-19?
  • Au Pérou, des paysans ont tenté de brûler 200 chauves-souris, les rendant responsables de la transmission du Covid-19.

(8)   D’après Le Bon Usage (11e éd., 1980, art. 393), « Dans sa fonction sémantique, le genre du nom est, en principe une indication du sexe des êtres : c’est alors le genre naturel. »  On peut donc extrapoler ce principe et donner au sigle ou à l’acronyme le genre de ce que chacun d’eux représente.

Mais ce principe doit être appliqué en toute connaissance de cause. Autrement dit, on féminise le sigle ou l’acronyme si, et uniquement si, la « manifestation morbide » porte le nom de maladie. Si elle porte le nom de syndrome, il faut alors utiliser le masculin. Dans un tel cas, le risque de confondre la cause et l’effet est dangereusement élevé. Il faut dire le SRAS, car cet acronyme désigne le Syndrome Respiratoire Aigu Sévère. Mais il arrive, comme dans la phrase suivante, qu’on lui fasse désigner l’agent causal : « Le COVID-19 plus contagieux mais moins mortel que le SRAS »!

(9)    Voici des phrases où le terme épicentre est utilisé d’étrange façon :

  1.  Brescia, nouvel épicentre italien du virus, croule sous les malades;
  2.  L’Italie est désormais l’épicentre de la pandémie;
  3.  John’s funeral home a COVID-19 ‘mini-epicentre’ after more than 60 cases traced to   two wakes;
  4.  L’Europe, «épicentre» de la pandémie selon l’OMS;
  5.  Emmanuel Macron s’est rendu dans l’épicentre du virus;
  6.  L’État de New York est devenu l’épicentre de la pandémie de COVID-19 aux USA;
  7.  Le maire de… craint que sa ville devienne le prochain épicentre du coronavirus.
  8.  Bienvenue dans l’épicentre de la lutte contre la COVID-19 au Canada.

Si vous remplacez épicentre par foyer de propagation, les phrases deviennent tout à coup limpides. Sauf en 8, où, étrangement, on lui fait dire « principal laboratoire de recherche »!

Dans la phrase suivante , le journaliste est conscient du mauvais emploi du mot épicentre. C’est, dirons certains,  l’exception qui confirme la règle. Il nous signale son désaccord en mettant épicentre entre guillemets et en nous en fournissant l’explication :

« La ville de New York, elle, est devenue « l’épicentre » de la crise aux États-Unis, pour reprendre l’expression du maire Bill de Blasio. »

(10)   L’emploi inapproprié de épicentre  ne se limite pas au discours sur le pandémie de COVID-19.  Tout récemment, dans une émission portant sur l’obésité, le médecin journaliste qui anime ce documentaire nous dit : « Je me devais de me rendre aux États-Unis, pays qui est en quelque sorte l’épicentre du phénomène. »  Clairement, le terme épicentre cherche à s’introduire dans la langue générale. Avec un nouveau sens, que les dictionnaires courants lui reconnaîtront peut-être un jour. Qui sait?

 P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est assurément la solution idéale.

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Prononciation vs Orthographe (2)

 

 Est-ce une faute d’orthographe?

Est-ce la faute de l’orthographe?

(2)

 

Je poursuis donc mon étude sur l’écart ou, si vous préférez, la discordance que l’on observe souvent entre la prononciation d’un mot et son orthographe. N’allez pas croire que j’utilise l’adverbe souvent à la légère. Mon choix est justifié : Léon Warnant, phonéticien belge, a publié en 1996 un ouvrage de 238 pages intitulé Orthographe et prononciation. Les 12 000 mots qui ne se prononcent pas comme ils s’écrivent. Un tel nombre devrait convaincre, du moins je l’espère, le plus sceptique des sceptiques.

Dans un premier temps, je me suis penché sur sculteur et zingué. Cette fois-ci, je m’intéresse aux deux derniers noms dont il a été question dans le précédent billet, à savoir magnat et baîllon.

3- Magnat / Ma-gnat

À l’aune de mes habitudes langagières, prononcer magnat [magna], comme l’a fait le lecteur de nouvelles, c’est mal le prononcer. Moi, j’ai toujours dit ma-gnat [maɲa]. Serait-ce donc un autre mot que je prononce mal depuis ma tendre enfance?… Pour le savoir, je consulte mon Petit Robert 2017. Ô soulagement! J’y trouve :

magnat [magna; maɲa] nom masculin

Ma prononciation [maɲa] n’est donc pas fautive. Mais celle du lecteur de nouvelles [magna] ne l’est pas non plus! Contrairement à ce que je croyais.

Il y aurait donc deux façons admises de prononcer ce mot ou deux variantes phonétiques.

Cette double réalité m’étonne au point que bien des questions me viennent aussitôt à l’esprit.

  • En a-t-il toujours été ainsi?
  • Si non, laquelle des deux variantes est apparue en premier?
  • Quand la deuxième s’est-elle pointée dans le décor?
  • L’apparition de cette deuxième variante répondait-elle à un besoin réel?
  • Chez qui ce besoin s’est-il fait sentir?
  • L’ordre de présentation de ces deux variantes est-il significatif?
  • Ces deux variantes sont-elles aussi courantes l’une que l’autre?
  • Où ces variantes phonétiques se font-elles entendre de nos jours?

Les réponses à ces questions devraient m’aider à mieux cerner l’USAGE, dont le Petit Robert est censé faire état.

–   Si j’applique à ces variantes, les principes directeurs adoptés par le Petit Robert pour ce qui est des mots en entrée double (1) (i.e. qui peuvent s’écrire de deux façons), cela signifierait que les deux prononciations indiquées sont courantes, mais que le lexicographe — et non l’usage — privilégie la première! Mais est-ce bien le cas? Je ne peux que le supposer, car nulle part cela n’est précisé.

–   Où ces variantes phonétiques se font-elles entendre? Dans toute la francophonie ou en certains endroits seulement? Les pages liminaires, celles que personne  ne lit, viennent une fois de plus à mon secours. Du moins, en partie. Il y est dit :

« Dans le cas de réalisations phonétiques multiples (ce qui est bien le cas de magnat), nous avons choisi de noter une seule des variantes possibles (pas dans le cas de magnat), de préférence la plus conforme à la prononciation récente des locuteurs urbains éduqués d’Île-de-France et de régions voisines (dont je ne fais pas partie), en espérant ne pas trop choquer les utilisateurs d’usages plus anciens, ruraux ou de régions où subsistent soit un bilinguisme (je ne suis pas choqué, seulement surpris), soit l’influence d’une autre langue ou de dialectes (par ex. Occitanie, Bretagne, Alsace…). » p. XXI

Dois-je comprendre que, dans la région en question, qui représente environ 3-4 % de la superficie de la France métropolitaine, il y aurait deux variantes phonétiques aussi courantes l’une que l’autre?…  Qu’en est-il dans le reste du pays? Si je pose la question c’est qu’il y a de « Ces mots qui ne se prononcent pas de la même façon d’un bout à l’autre de la France ».  À plus forte raison, au Québec.

Je poursuis tout de même cette étude, car bien des questions restent sans réponse. Et je veux contenter ma curiosité.

–   Ces deux prononciations, officiellement admises par le Petit Robert 2017, ont-elles toujours existé?

Dans le premier Petit Robert, paru en 1967, la seule prononciation alors admise « officiellement » est [maɲa]. Celle que je pratique. Du même coup, j’en déduis que la prononciation magnat est apparue par après, comme on dit chez-nous . Mais quand exactement? Réponse : en 1993.

Que s’est-il donc passé cette année-là? À l’occasion du 25e anniversaire de parution du Petit Robert, la maison Robert a décidé de « reprendre la description [de la langue] par le menu ». Ce n’est pas peu dire. Et qui dit langue dit non seulement orthographe, mais aussi prononciation. C’est la raison pour laquelle cette édition et les suivantes ont porté le nom de Nouveau Petit Robert.

Dans les pages liminaires de cette édition, on y apprend que :

« Le Nouveau Petit Robert a fait l’objet d’une révision intégrale de la phonétique. Une comparaison avec le Petit Robert de 1967 et le Grand Robert permet d’évaluer le chemin parcouru tant sur le plan de l’évolution de la prononciation que sur celui des principes théoriques qui ont guidé notre travail. » p. XIX

Il y est également dit :

« On peut remarquer aussi qu’avec le temps, la prononciation traditionnelle et irrégulière de certains mots (dompteur, magnat, arguer, homuncule, etc.) est plus ou moins abandonnée au profit de la règle générale (comme dans somptueux, magnifique, narguer, homoncule); […]  Mais on oublie souvent que chaque moment s’inscrit dans une évolution globale de la prononciation dont les causes sont difficiles à démêler. Or les 26 années entre 1967 et 1993 constituent déjà une période historique où les évolutions phonétiques sont sensibles […] La comparaison des notations phonétiques de 1967 et de 1993 dans le Petit Robert est très instructive à cet égard. » p. XVI

Tout est clair maintenant! La langue aurait beaucoup changé depuis 1967! Il ne nous reste plus qu’à le croire. Comme par hasard — le hasard fait parfois bien les choses —, on fait référence, dans cet extrait, au mot qui me cause problème, à savoir magnat. Je ne pouvais espérer mieux.

La prononciation traditionnelle de magnat serait donc irrégulière. Soit. Mais quelle en est donc la prononciation traditionnelle? La réponse ne peut, selon moi, qu’être [maɲa], car c’est celle que le Petit Robert reprend d’une édition à l’autre depuis 1967. Donc ma prononciation, qui est traditionnelle mais irrégulière, a été, nous dit-on, plus ou moins abandonnée. La prononciation de ce mot suit dorénavant la règle générale! Ah bon!… Cette règle n’est pas énoncée, mais, fort heureusement, on en donne quelques exemples d’application, dont magnat. Ce mot se prononcerait de plus en plus comme magnifique [maɲifik]. Euh!… Mais magnat se prononçait déjà [maɲa] depuis 1967! Où est donc le changement annoncé? Je le cherche, mais en vain. La prononciation traditionnelle dont il est question doit donc se trouver ailleurs que dans le Petit Robert. Mais où? Serait-ce dans le Grand Robert? Voyons voir.

Dans le volume 4 de la première édition du Grand Robert, paru en 1959 (le dernier volume paraîtra en 1966), il est écrit :

MAGNAT  (magh’-na ou, plus souventma-gna) (2)

J’en conclus qu’à l’aube des années 1960, les deux prononciations sont courantes, mais que celle qui est le plus souvent rencontrée est [ma-gna]. Et aussi que sa prononciation traditionnelle devrait être [magh’-na]. Ce que, de fait, me confirment les dernières éditions du DAF (3). La nouvelle prononciation, [ma-gna], aurait donc, selon cette source, fait son apparition entre 1935 et 1959. (4)

Mais, en 1967, les lexicographes qui travaillent à la publication du premier Petit Robert jugent que la prononciation traditionnelle a définitivement cédé sa place. Ils ne consignent plus qu’une seule prononciation : [ma-gna] ou, selon l’API (alphabet phonétique international),[maɲa].

Comment expliquer qu’en 1993, dans le premier Nouveau Petit Robert, la prononciation, traditionnelle mais abandonnée depuis un quart de siècle, renaisse de ses cendres? Mystère et boule de gomme. À moins que…

À moins que les utilisateurs aient eu des remords… Des remords de ne pas rendre à César ce qui appartient à César. Ou pour faire chic! Je m’explique.

Déjà, en 1967, le Petit Robert donnait à magnat (mot polonais, de descendance latine) deux acceptions :

1° Titre donné autrefois […];

2° (1895; angl. magnate). Puissant capitaliste. Les magnats de l’industrie, de la finance. Ce financier est un magnat du pétrole.

Étant donné que, de nos jours, ce terme n’est plus utilisé qu’au sens 2°, on le prononce peut-être à l’anglaise pour bien marquer son origine (5) ou pour se démarquer, pour faire chic. Qui sait? Ce qu’on n’a pas senti le besoin de faire pour magnanime [maɲanim], qui pourtant dérive, tout comme magnat, du même ancêtre, à savoir du latin magnus « grand ». Une autre particularité, parmi tant d’autres! Mais passons!

Bref, je vais continuer à prononcer [maɲa] et cesser de croire que je le prononce mal. Et aussi cesser de penser que ceux qui disent [mag-nat] ne le prononcent pas bien.

Mais le cas de magnat, avec sa double transcription phonétique du digramme –gn-, est-il un cas isolé?

Non. Parmi les 648 mots, consignés dans le Petit Robert, qui contiennent le groupe –gn-, on en trouve quelques autres. Mais, règle générale, le digramme –gn– forme un couple inséparable, i.e. sa prononciation « officielle » est [ɲ], comme dans li-gne. Mais quels sont ces mots qui font exception, ceux où le g et le n doivent tous deux se faire entendre? Répondre à cette question est aussi embêtant, selon moi, que de déterminer le genre d’un mot.

Vous aimeriez tester vos connaissances?… Je vous en offre l’occasion. Quelle serait selon vous la « bonne » prononciation des 15 mots suivants, par « bonne » j’entends celle que donne le Petit Robert?

  1. Agnathe : qui n’a pas de mâchoire
  2. Agnostique : qui ne croit que ce qui peut être démontré
  3. Cognitif : qui concerne la connaissance
  4. Diagnostic : détermination d’une maladie d’après ses symptômes…
  5. Gneiss : roche métamorphique à grain grossier où alternent…
  6. Gnocchi : boulette à base de semoule de blé…
  7. Igné : qui est produit par l’action du feu
  8. Ignominie : déshonneur extrême causé par…
  9. Magnanime : qui est enclin au pardon…
  10. Pharmacognosie : étude des médicaments d’origine animale et végétale
  11. Prognathe : qui a les maxillaires proéminents
  12. Pugnace : qui aime le combat, la polémique
  13. Recognition : Acte de l’esprit qui reconnaît (une chose) en identifiant
  14. Sphaigne : mousse à l’origine de la formation de la tourbe
  15. Wagnérien : qui concerne Wagner et sa musique

Il y en a qui, sans doute, font partie de votre vocabulaire actif. Je pense, entre autres, à diagnostic, gnocci, sphaigne. Vous les prononcez d’une façon qui, selon vous, ne peut qu’être « bonne ». Même si vous ne savez pas si elle est « officiellement » consignée dans le Petit Robert.

Il y en a d’autres qui, fort probablement, font partie de votre vocabulaire passif. Par exemple : agnostique, cognitif, ignominie, wagnérien. Là, votre prononciation est peut-être moins assurée, puisque ce sont des mots que vous n’utilisez pas à l’oral, mais que vous comprenez.

Enfin, il y en a d’autres qui vous sont totalement inconnus. Agnathe, gneiss, pharmacognosie, prognathe en font partie, j’en suis presque sûr. Pour une raison fort simple, ce sont des termes de langue de spécialité et non de langue générale.

Comment doivent donc se prononcer ces 15 mots?

Exception faite dans gnocchi [ɲɔki], ignominie [iɲɔmini], magnanime [maɲanim] et sphaigne [sfɛɲ], les lettres g et n se prononcent séparément. Selon le Petit Robert, il faut dire ag-nostique, cog-nitif, ig-né, pug-nace, stag-ner. Ce que j’ignorais jusqu’à présent. Mais pourquoi en est-il ainsi?…

Certains pourraient vouloir faire appel à leur étymologie. Par exemple, agnathe doit se prononcer ag-nathe, parce qu’il est formé du préfixe privatif a- et du mot grec gnathos (γνάθος) dont les deux premières lettres se prononceraient séparément! Explication très peu utile pour qui ne connaît rien du grec. Ou pour qui ne connaît du grec que la langue ancienne qu’il a étudiée dans sa jeunesse et dont la « bonne » prononciation était celle de son professeur! On ne peut même pas se rabattre sur la prononciation du grec moderne, car cette langue a, elle aussi, subi des modifications avec les années. La prononciation de γν a peut-être, elle aussi, changée. Alors, me revoilà à la case départ.

L’étymologie peut aussi être invoquée dans le cas de prognate qui est formé du préfixe pro– et, lui aussi, de gnathos; de diagnostic, composé de dia– et de gnôsis (γνώσις), bien que, dans ce cas-ci, il y ait une exception qui ne cause de problème à personne, à savoir pronostic (6). Soit. Mais cette explication étymologique n’est pas la solution miracle. Elle ne répond pas à tous les besoins. Pourquoi la seule « bonne » prononciation de cognitif est-elle [cog-nitif] alors que, dans le cas de recognition, les deux sont admises, à savoir [recog-nition] et [reco-gnition]? La même remarque s’applique aux mots composés de igni– (ignifuge, ignition, ignifuger…) dont la seule prononciation admise, de 1967 à 1992, était [ig-ni], mais qui, depuis 1993, est soit [ig-ni], soit [i-gni]. Serait-ce encore la faute de l’anglais? J’en douterais.

 4- Bâillon / baîllon

À regarder ce mot sans accent, le rédacteur de manchettes a tout de suite vu qu’il lui manquait quelque chose. Ce quelque chose ne peut être qu’un accent. Même s’il ne sait pas pourquoi il doit lui en mettre un. Peu lui importe en fait que cet accent ait une fonction graphique, phonétique, diacritique ou encore analogique (7). Tout ce qu’il doit faire, c’est l’écrire correctement. Soit. Mais…

Mais quel accent faut-il lui mettre?… Ce ne peut pas être un accent aigu, car il ne se met que sur un e, et ce mot n’en contient pas. Ni un accent grave, car le i n’en est jamais coiffé et le a n’en porte un que s’il fait fonction de préposition. Ce ne peut donc être qu’un accent circonflexe.

Le rédacteur sait, j’en suis sûr, qu’un tel accent ne se met que sur une voyelle, quelle qu’elle soit. Des mots comme âme, être, île, côte, coût lui sont trop familiers pour qu’il prétende le contraire. Mais sur quelle voyelle de ce mot?… Certainement pas sur le o, car aucun mot du dictionnaire ne se termine par –ôn. Il ne reste plus qu’à choisir entre le a et le i.

Le rédacteur a choisi le i.  L’y a -t-il mis sans hésitation?… S’il a hésité, qu’est-ce qui a bien pu l’amener à choisir le i plutôt que le a? Il a peut-être fait comme moi je fais dans pareille situation : je couche sur papier les différentes formes qui me viennent à l’esprit, puis j’évalue à l’œil celle qui me paraît la plus « normale ». Je ne saurais dire toutefois ce qu’a effectivement fait le rédacteur de la manchette, mais, chose certaine, il ne se doute pas qu’il a fait une « faute ». Par faute, j’entends un écart à la « norme ».

Selon lui, il serait plus « normal » ou plus habituel de voir -aî-  que -âi-. D’où certainement la graphie qu’il a choisie. Si l’on y pense le moindrement, il n’a pas tout à fait tort. Combien de mots s’écrivant avec -âi- pourriez-vous citer, exception faite de bâillon et de ses dérivés?… Aucun ne vous vient à l’esprit?… Ne vous en formalisez pas. Vous êtes tout à fait justifié de rester muet. Car il n’y en a aucun. Les seuls mots ainsi écrits que le Petit Robert a inclus dans sa nomenclature sont tous des dérivés de bâillon.

Si, par contre, je vous demande de me citer des mots s’écrivant avec -aî-, vous n’hésiteriez pas un seul instant. Vous auriez l’embarras du choix : , appartre, chnon, conntre, défrchi, entrneur, fte, mtrise, marcher, ptre, trneau. Et combien bien d’autres! En fait, le Petit Robert en énumère 109.

Si le rédacteur a fait une « faute » en écrivant ce mot, c’est la faute de l’orthographe et non une faute d’orthographe. Pourquoi aurait-il mis cet accent sur le a, quand il le voit couramment pour ne pas dire presque uniquement, sur le i? Le rédacteur n’avait aucune raison de penser qu’il pouvait en être autrement.

D’ailleurs, je ne suis toujours pas capable de justifier la « bonne » graphie, celle qui veut que l’accent aille sur le a. Ni même pourquoi il me faut lui mettre un. Alors faire une « faute » en l’écrivant est à la portée de tous. Sauf de ceux qui ont une excellente mémoire.

À ceux qui ignoraient comment l’écrire correctement, je conseillerais de ne pas culpabiliser pour si peu. André Goosse, dans son Bon Usage (14e éd., 2007, art. 104 a), vient à votre secours. Il dit, à propos de l’emploi de l’accent circonflexe :

« C’est une des grosses difficultés de l’orthographe française, parce qu’il a surtout une justification historique, d’ailleurs complexe et capricieuse ».

Bien avant lui, Maurice Grevisse, dans son Bon Usage (11e éd., 1980, art. 95), y allait de façon un peu plus directe :

 « On remarquera l’inconséquence de l’orthographe, qui met le circonflexe sur certains mots ayant subi la suppression d’une lettre, et ne le met pas sur d’autres qui ont subi une suppression identique […] Même inconséquence dans l’emploi du circonflexe indiquant une syllabe longue (en latin ou en grec) […] »

Dit en  termes clairs : il n’y a rien à comprendre. Tout doit être mémorisé.

Bref, dans les 4 cas étudiés, la relation qu’il y a, ou qu’il devrait y avoir, entre la prononciation du mot et son orthographe n’est pas celle que l’on attendrait normalement. L’orthographe d’un mot n’est plus, dans tous les cas, la matérialisation fidèle de sa prononciation. Et comment justifie-t-on cet écart à la « norme »?… En disant qu’il ne faut surtout pas écrire au son!…

Comme si l’orthographe s’était affranchie à jamais de la prononciation, qui pourtant lui a donné naissance!

Maurice Rouleau

(1)   « Ces variantes ont une importance plus ou moins grande par rapport au mot de référence. L’estimation de cette importance est exprimée dans le Petit Robert par la manière de présenter la variante, ou les variantes. Si deux formes sont courantes, elles figurent à la nomenclature en entrée double : ASSENER ou ASSÉNER; dans cette présentation, le lexicographe favorise la première forme ». p. XII

Mais qui se cache sous le terme « lexicographe »? L’utilise-t-on comme générique pour désigner l’équipe éditoriale ou comme spécifique pour désigner, sans le nommer, celui qui a rédigé l’article en question? Je ne saurais dire.

(2)  Dans la deuxième édition du Grand Robert © 1990, on y lit :

MAGNAT  [magna], fam.  [maɲa].

La marque d’usage « plus souvent » que l’on voyait dans la première édition est devenue fam. Qu’est-ce que le lecteur doit comprendre d’un tel changement? Voici le sens qu’attribuent les lexicographes de la maison Robert à cette marque d’usage :

fam. ……..  familier qualifie un mot ou un sens appartenant à l’usage parlé ou écrit de la langue quotidienne, mais qui ne s’emploierait pas dans les circonstances solennelles.

En termes clairs, cela signifie que, si vous vous devez de bien « perler », vous direz [mag-nat], mais que, dans la vie de tous les jours, vous pouvez vous laisser aller, laisser vos manières au vestiaire et dire [maɲa]!

(3)  Voici comment, selon les Académiciens, ce mot se prononce :

  • 7e édition (1878)        MAGNAT.   (On prononce le G dur.)
  • 8e édition (1935)        MAGNAT    (gn ne se mouille pas.)
  • 9e édition (1985…)     MAGNAT    (g et n peuvent se faire entendre séparément)

(4)  Si l’on se fie au Larousse, ce changement serait plus récent. En effet, dans le Nouveau Larousse universel, paru en 1949, magnat se prononce toujours [magh-na]. Le changement se serait plutôt, selon cette source, produit entre 1949 et 1959.

(5)  Le Merriam-Webster précise la prononciation de chaque mot de sa nomenclature en séparant chaque syllabe par un point. On trouve donc mag·​nate, mag·​nan·​i·​mous, mag·​ni·​fymag·​ni·​tude…

 (6)   Ceux qui connaissent un peu de grec, et eux seuls, pourraient se demander pourquoi pronostic s’écrit ainsi. Ne devrait-il pas plutôt s’écrire prognostic, étant donné que ce mot pourrait être  formé du préfixe pro- et de gnôsis (γνώσις) qui veut dire « connaissance »? Si tel est bien le cas — ce qui ne saute pas aux yeux —, qu’est-il advenu de son g? L’a-t-on réellement fait sauter? Si oui, pourquoi n’en aurait-on pas fait autant avec celui de diagnostic? Euh!… Voyons d’abord si les étymologistes en herbe ont raison.

Dans le Dictionaire critique de la langue française [1787], de Jean-François Féraud, il est dit à l’entrée pronostic :

« On écrivait autrefois prognostic. Dans […], on lit pronostique: dans […], tantôt  pronostique, tantôt prognostic: mais le g ne se prononçant pas et le c final se prononçant légèrement, pronostic est le plus conforme à la raison, et il l’ est aussi davantage à l’usage actuel. »

Pourquoi pronostic serait-il « plus conforme à la raison » que diagnostic? Ces deux mots ne diffèrent pourtant que par leur préfixe. Pourquoi les usagers ont-ils fait sauter le g dans prognostic mais pas dans diagnostic? Cela n’aurait-il pas été également plus conforme à la raison? Oui, mais…

 (7)   L’accent circonflexe pourrait avoir une fonction graphique. Il servirait alors à signaler la disparition d’une lettre (ex. le s de forest → forêt ; le a de aage → âge; le e de cruementcrûment). Difficile à concevoir dans le cas de bâiller, étant donné l’origine qu’on lui attribue, à savoir  le verbe latin bataculare.

Cet accent pourrait avoir une fonction phonétique. Il servirait alors à modifier le son de la lettre accentuée (ex. : amer [amɛʀ] et âme [ɑm]). Ce qui peut difficilement être le cas de bâiller, car le trigramme -ail- (groupe fonctionnel de trois lettres) se prononce déjà « officiellement » de deux façons différentes! Par exemple, dans bataille [batɑj] ou dans boustifaille [bustifɑj], le ɑ se prononce, selon le Petit Robert, comme dans âme, alors que, dans ail [aj], ravitailler [ʀavitaje] ou encore ailleurs [ajœʀ], le a se prononce comme dans amer.

Cet accent pourrait aussi avoir une fonction diacritique. Il permettrait alors de distinguer un mot de son sosie, d’éviter qu’on les confonde à l’écrit même s’ils se prononcent de la même façon (ex. sur / sûr, mur / mûr). Ce pourrait être le cas étant donné que la prononciation de bâiller est la même que celle de bailler. Mais ce n’est pas vraiment le cas, car le Petit Robert donne de ces deux mots des transcriptions phonétiques différentes!

Cet accent pourrait avoir une fonction analogique. Ce qui signifie qu’un mot prendrait  un accent circonflexe parce qu’un autre, sans lien de parenté, en prend un. Voûte en prendrait un parce que, nous dit Le Bon Usage (11e éd., 1980, art. 95), coûte en prend un! Traître en prendrait aussi un parce que maître en prend un! Voilà un argument qui n’est pas très convaincant, vous en conviendrez. Il fait plus la preuve que la langue est soumise aux caprices des régents. Si tel n’est pas le cas, pourquoi n’ont-ils pas condamné ces graphies?…  Je me le demande.

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Prononciation vs Orthographe (1)

Est-ce une faute d’orthographe?

Est-ce la faute de l’orthographe?

(1)

 

 Tout a commencé, voilà de cela bien des lustres!

Au début des années 80, je décide d’aller visiter la région de Charlevoix. J’y suis presque quand, soudainement, mon attention est attirée par un panneau planté en bordure de la route. C’est une invite à aller visiter l’atelier d’un artiste, situé à la sortie du prochain village. L’aspect rudimentaire de ce panneau me porte à penser que c’est l’artiste lui-même qui l’a installé. Il s’y dit sculteur!… Sans p!

 Les mots de cette famille (sculpter, sculpteur, sculptural, sculpture) en prennent pourtant un. C’est ce que j’ai appris dans ma jeunesse et certainement ce que cet artiste a aussi appris. Mais il l’a de toute évidence oublié. Moi, pas. Et l’en voir dépourvu me fait dire qu’il a commis une faute d’orthographe. Faute à laquelle je ne vois qu’une explication : il transpose par écrit ce qu’il entend dans sa tête (i.e. sa prononciation mentale du mot). Il ne l’aurait jamais écrit autrement si tel n’avait pas été le cas. Personne ne fait une faute volontairement. Il écrit donc mal ce mot qu’il prononce mal.  

Si j’avais fait ce voyage dix ans plus tard, disons… après 1990 (année de publication du fameux rapport sur la réforme de l’orthographe, j’aurais pu avoir un doute. La graphie de ce mot aurait pu avoir été « rectifiée » sans que je le sache. Mais là, ça ne peut pas être le cas.

Quelques années plus tard, un Français me dit que la toiture zinguée de sa pisciculture est encore bonne pour plusieurs années, malgré sa vétusté. Ne sachant pas ce qu’est une toiture zinguée, je m’empresse, curieux comme toujours, de le lui demander. Il m’explique alors qu’elle est faite d’un type de tôle galvanisée, une tôle recouverte d’une mince couche de  zing, traitement qui en prévient l’oxydation. Du zing!… Oui, mais encore. Qu’est-ce que du zing? Je lui demande d’épeler ce mot qui m’est inconnu pour que j’en voie mentalement la graphie (je suis visuel et non auditif). Il s’exécute : Z-I-N-C. Si je pense que ce mot m’est inconnu, c’est qu’il le prononce mal. Pour moi, ces quatre lettres ne se prononcent que d’une seule façon — celle que l’on m’a apprise —, à savoir [zink]. Il prononce donc mal ce mot qu’il écrit correctement!

Voilà quelques mois, au bulletin de nouvelles, j’apprends que la police fédérale vient d’arrêter un magnat de l’immobilier. Il n’y a là rien de bien nouveau, me direz-vous, mais vous auriez dû l’entendre. Le lecteur de nouvelles parle d’un mag-nat de l’immobilier! Un mag-nat?… Quelle curieuse façon de prononcer ce mot! Je ne sépare jamais le g du n. J’ai appris à dire a-gneau, ba-gnard, ca-gnotte, di-gne, ensei-gne, fi-gnoler, ga-gner, i-gnoble, li-gne, ma-gnifique, ma-gnolia, etc. Ce que confirme d’ailleurs mon dictionnaire. Dans chacun de ces mots, le g et le n forment un couple inséparable, représenté dans l’alphabet phonétique international par le signe [ɲ]. Exemple : agneau [aɲo]. Ce lecteur de nouvelles prononce donc mal ce mot qu’il voit écrit correctement!

Voilà quelques jours, je vois défiler, au bas de mon écran de télévision, la manchette suivante : « baîllon pour la réforme scolaire ». Ce terme désigne la tactique utilisé par un gouvernement qui veut à tout prix faire adopter un projet de loi dont l’étude traîne en longueur. « Encore une faute », me dis-je, en la lisant. Si je dis encore, c’est que j’en vois souvent. En fait, trop souvent à mon goût. Radio-Canada devrait confier la rédaction de ces manchettes à quelqu’un qui maîtrise parfaitement sa langue. Tout le monde devrait savoir que ce mot s’écrit bâillon et non baîllon. Même si personne ne sait pourquoi. Le rédacteur écrit donc mal ce mot qu’il prononce, j’en suis sûr, correctement.

Bref, dans ces 4 mots : sculteur, zingué, magnat et baîllon, je note un désaccord entre prononciation (ou lecture) et orthographe (ou graphie). Certains pourraient penser que ce sont des cas rares, des exceptions. Mais tel n’est pas le cas. Si vous êtes le moindrement attentifs à la façon dont vous prononcez les mots que vous lisez, vous serez surpris du nombre de cas où la prononciation et l’orthographe ne vont pas de pair. Qu’on le veuille ou pas, un tel état de fait rend l’apprentissage du français fort pénible. Aussi bien à un francophone qu’à un allophone. Pourquoi faut-il que l’apprentissage de notre langue maternelle ou, pour les autres, de leur langue seconde soit si ardu?… En est-il de même de toutes les langues parlées?… Ce n’est pas la première fois que je me pose la question. Mais cette fois-ci, je décide de m’y attarder. Commençons par bien cerner le problème, par bien le formuler.

Le titre de ce billet pourrait être « Particularités de la prononciation française ». Je parle ici de la bonne prononciation, celle que fournit le Petit Robert. Pourquoi ce titre me vient-il à l’esprit? Pour une raison fort simple : nombre de mots français se prononcent d’une façon que leur orthographe ne laisse pas deviner. Par exemple, dans doigt [dwa], les deux consonnes finales n’ont rien à voir avec la prononciation du mot; dans fusil [fyzi], le l n’y serait pas que sa prononciation n’en serait nullement modifiée; dans oignon [ɔɲɔ̃], on se demande ce que vient y faire le i, etc. Clairement la prononciation française nous joue des tours. Serait  bien mal venu celui qui, par exemple, reprocherait à un élève d’avoir écrit dans une dictée : Des cons ouvrent la porte de la cage, l’oiseau cherche à s’échapper alors que l’instituteur a dit : Dès qu’on ouvre la porte de la cage, l’oiseau… Cet élève n’a pourtant fait que coucher sur papier ce qu’il a entendu! 😉 N’est-ce pas cela écrire?…

Je pourrais tout aussi bien intituler ce billet « Particularités de l’orthographe française ». Et ce, pour une raison tout aussi simple. En fait, la même que celle invoquée dans le paragraphe précédent, mais formulée à l’inverse : nombre de mots s’écrivent d’une façon que ne laisse pas deviner leur prononciation. Par exemple, il me faut écrire gageure alors que j’entends gajure [gaʒyʀ]; écrire examen quand on dit egzamin [ɛgzamɛ̃]; écrire laguiole quand on parle de laiole [lajɔl], etc. Clairement l’orthographe française, elle aussi, nous joue des tours.

Lequel de ces deux titres décrit le mieux le problème qui retient mon attention? Ni l’un, ni l’autre, ou les deux à la fois? Difficile de choisir. À tout considérer, ce problème pourrait être formulé d’une toute autre façon :

« Faut-il écrire un mot comme on le prononce ou le prononcer comme on l’écrit? »

Ainsi formulé, le problème ne ressemble-t-il pas étrangement à celui qui consiste à se demander qui de la poule ou de l’œuf est arrivé en premier? En apparence oui; mais dans les faits, non. Je m’explique.

Si vous répondez : « C’est l’œuf. », on vous demandera « Mais qui a pondu cet œuf? »… Si vous répondez : « C’est la poule. », on vous dira « Mais cette poule ne sort-elle pas d’un œuf? »… Euh!… Si l’on remplace les mots poule et œuf par prononciation et écriture, la question ne se pose même pas : l’homme a parlé avant d’écrire. Selon l’état actuel des connaissances, l’écriture serait apparue vers 3300 av. J.-C., alors que l’Homo sapiens, lui, a fait son apparition voilà 100 000 ans. Donc, bien des siècles auparavant. Il n’est toutefois pas nécessaire de remonter aussi loin dans le temps pour s’en convaincre. Quelques décennies de recul suffisent : n’avons-nous pas appris à parler bien avant d’apprendre à écrire?… C.Q.F.D.

Si, durant une si longue période, l’homme réussit à communiquer sans problème en n’utilisant que sa voix ou des gestes, pourquoi invente-t-il l’écriture?… Parce que sa mémoire lui fait parfois défaut. Ou celle de son interlocuteur. Il lui faut un moyen de stocker des informations sous une forme qu’il pourra plus tard consulter si besoin est. L’écriture vient de naître. Comme on le dit si bien aujourd’hui, les paroles s’envolent, mais les écrits restent. L’écriture devient par le fait même la mémoire du temps. Sa création est de toute évidence associée à des exigences pragmatiques telles que conservation de données, échange d’informations, tenue des comptes, codification des lois, etc. J’irais jusqu’à dire qu’elle est à l’origine même de l’HISTOIRE, car, avant l’histoire, il y a eu la préhistoire, que personne ne connaît bien, parce que non documentée, non écrite.

Langue parlée, langue écrite

Quand l’homme commence à articuler les sons qui sortent de sa bouche dans le but de transmettre plus d’informations que les cris le lui permettent, une chose s’impose d’elle-même : ces nouveaux sons doivent avoir la même signification pour tous. Chacun doit émettre le même son pour dire la même chose, sinon la communication est vouée à l’échec. La signification de ces sons doit donc être codifiée et, obligatoirement, respectée par tous. Ainsi naît la bonne prononciation, celle qui permet à tous les membres d’un groupe de communiquer sans problème.

Quand l’homme décide de transposer par écrit des informations qu’il veut conserver ou transmettre, la même contrainte s’impose. Les signes qu’il utilise doivent signifier la même chose pour tous. Tous ceux qui consulteront le document devront y trouver la même information. Il a donc fallu établir un autre code, lui aussi connu de tous et, surtout, respecté par tous. Sinon, c’est, encore là, la confusion assurée.

La langue, parlée ou écrite, ne peut qu’être un système « de signes et de règles combinatoires » destiné par convention à représenter et à transmettre une information. Qui dit convention dit « Accord de deux ou plusieurs personnes portant sur un fait précis ». Donc la façon d’écrire ou de prononcer les mots doit être la même pour tous. Idéalement chaque utilisateur devrait pouvoir écrire, sans faute et facilement, ce qu’il entend et comprendre sans problème ce qu’un autre a écrit ou dit. Mais, comme nous l’avons vu précédemment, la correspondance entre prononciation et orthographe  n’est pas toujours au rendez-vous.

Pour m’assurer que les divergences que j’ai notées sont bien réelles — autrement dit qu’il y a effectivement faute d’orthographe ou faute de prononciation —, à qui d’autres m’en remettre sinon à mon Petit Robert? Voyons voir ce qu’il dit.

1-   Sculteur

J’y apprends, à mon grand étonnement, que sculpteur se prononce [skyl-tœʀ], lire [skul-teur]. Le p est muet! J’aurais donc toujours mal prononcé ce mot! Moi, j’ai toujours fait entendre son p. Comment expliquer que je parle si mal?… Mes méninges s’agitent.

Ce p a-t-il toujours été muet?

Si tel est le cas, je devrais pouvoir le vérifier en consultant des ouvrages moins récents. Je commence par le premier Petit Robert, paru voilà plus d’un demi-siècle. J’y apprends qu’en 1967 le p ne se prononce déjà pas! Il me faut donc remonter encore plus loin dans le temps pour le découvrir. Je consulte alors le site Dictionnaires d’autrefois, qui regroupe des ouvrages qui datent de 1606 à 1935.

Le seul de ces ouvrages à préciser la prononciation de ce mot est le Littré, paru dans les années 1870. J’y trouve : SCULPTEUR (skulteur) s. m. (l’alphabet phonétique international n’était pas encore né, d’où cette transcription phonétique maison, indéniablement plus facile à lire).

Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que le p de sculpteur est une fioriture graphique. Un détail accessoire qui ne sert à rien d’autre qu’à orner! Ou à embêter ceux qui veulent l’écrire correctement. Si jamais quelqu’un oublie de le mettre — comme l’artiste de Charlevoix —, il baisse dans l’estime de ceux qui savent écrire, même si ces derniers ne le connaissent ni d’Ève ni d’Adam. On juge trop souvent l’homme à son orthographe. Ne devrait-on pas plutôt juger l’orthographe elle-même plutôt que son utilisateur?… Fort probablement, mais nous n’avons pas été « conditionnés » à penser ainsi. Le chien de Pavlov qu’on a fait de chacun de nous n’est pas tuable. D’ailleurs, si vous pouviez demander à l’artiste pourquoi il écrit ainsi ce mot, il pourrait vous répondre : « Moi je l’écris comme je le prononce. » Ce qui revient à dire : ce n’est pas ma faute, c’est la faute de l’orthographe. Et il n’aurait pas tout à fait tort.

Sculpteur se prononçait-il [skul-teur] bien avant que le Littré en informe ses lecteurs? Si tel était le cas, l’Académie n’a jamais senti le besoin de le préciser. Dans toutes les éditions du DAF, de la première, qui date de 1694, à la dernière, la prononciation de ce mot qui s’écrit toujours avec un p n’est jamais mentionnée. Comme si sa prononciation ne posait aucun problème!

Mais qu’en est-il avant 1694?… Je continue donc à fouiller, sans me douter que d’autres surprises m’attendent au détour.

Pierre Richelet, dans son Dictionnaire françois : contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise,  paru seulement une quinzaine d’années plus tôt, plus précisément en 1680, nous en dit un peu plus :

Sculpteur, sculteur. s. m., Quelques-uns disent sculteur, mais ces quelques-uns là parlent comme le peuple. Le bel usage est pour sculpteur qui veut dire celui qui fait la sculpture, qui y travaille & en fait profession. (p. 353)

Autrement dit, le peuple prononce mal ce mot. Il faut, pour BIEN parler, prononcer son p. C’est le BON usage qui le commande. Il entend par là, vous l’aurez deviné, l’usage qu’en fait la noblesse, la cour, les gens bien, pas la lie de la société, comme Vaugelas appelle le peuple. Soit. Mais…

Mais avant cela, avant 1680?… Au XVIe s., par exemple, qu’en estil?

Dans son ouvrage intitulé Lesclarcissement de la langue francoyse, publié en 1530, John Palsgrave nous apprend que le mot sculpture « s’écrit scoulpture et se prononce scouture » (cité par Littré, à l’entrée sculpture). Il n’y a donc pas que le p qui soit muet, le l l’est aussi! Du moins, si ce que Palsgrave rapporte est vrai. Ce dont je n’ai aucune raison de douter.

Avant le XVIe s., en était-il de même?

Pour le savoir, je consulte le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX au XVe siècle. Les seules graphies relevées (p. 342) par Fréderic Godefroy sont : sculper (sculpteur) et sculpeure** (sculpture). C’est presque du latin! Il ne manque à sculper que le e final du verbe latin sculpere!

** sculpeure (sculpture) se prononcait-il [sculpure] comme gageure se dit [gajure]? Peut-être.

Si sculpteur vient de sculpere et que, du IXe au XVe siècle, on l’écrit sculper, d’où lui vient donc le t dont Palsgrave fera état un siècle plus tard? Sans entrer dans les détails, il est généralement admis que bien des noms français dérivent d’un verbe, plus précisément du participe passé du verbe en question. Ce serait le cas, entre autres, de sculpteur qui vient du verbe sculpere, qui, au passé composé, s’écrit sculptum. Apparemment, la parenté latine de sculper (en latin sculpere) n’était pas assez évidente! Il en fallait plus. D’où l’apparition du t…! On lui a donc ajouté, à lui et à bien d’autres, ce qu’en linguistique on appelle une lettre étymologique, i.e. une lettre qui ne sert à rien d’autre qu’à rappeler l’origine du mot, origine que le commun des mortels ignore généralement et dont il se fout magistralement. Sauf les chasseurs de fautes, dont font partie les réviseurs.

Mais pourquoi le t, qu’on lui a ajouté au début du XVIIe s., est-il, de nos jours, sonore alors que le p d’alors qui, dans sculper, l’était assurément est devenu muet? Mystère.

Chose certaine, j’avais tort de penser que la prononciation [sculteur] était mauvaise. Ce n’est certes pas celle que je pratique, mais c’est bien celle que nous impose le Petit Robert… J’avais, par le fait même, tort de dire que le sculpteur de Charlevoix prononçait mal ce mot. Sa seule erreur était de ne pas savoir que la prononciation de ce mot — et de bien d’autres —ne va pas de pair avec sa graphie. Mais comment pouvait-il le savoir? La graphie n’est-elle pas censée être la matérialisation de la parole? Oui, mais il y a des exceptions. Beaucoup d’exceptions. Pourtant, sans elles, l’apprentissage du français serait tellement plus simple. Mais ça, c’est une autre histoire.

Certains pourraient penser que le désaccord entre la prononciation et l’orthographe de sculpteur (et autres membres de cette famille) s’explique par le fait que notre appareil phonatoire ne nous permet pas toujours de prononcer facilement deux consonnes qui se suivent (1). Ce qui a pour conséquence que l’une d’elles devient muette. Bien qu’intéressante, cette hypothèse ne se vérifie pas dans le cas qui nous intéresse (2).

2-   Zinc a donné, entre autres, zingué!

Un Français ne comprend certainement pas que sa prononciation du mot zinc me paraisse anormale, pour ne pas dire fautive. C’est celle qu’on lui a apprise. Ce ne peut donc être que la bonne prononciation. Il peut même appeler à la barre le Petit Robert qui, depuis 1967, donne [zɛ̃g] comme seule prononciation. Reproduisant en cela ce que le Grand Robert (1951-1966), dont il est un abrégé, faisait (notez qu’il faut prononcer [fesè]!) avant lui. Ce même Français ne comprend pas plus pourquoi ma prononciation du mot zinc diffère de la sienne. La mauvaise prononciation ne peut donc qu’être mienne. Ce que j’ai de la difficulté à admettre, vous l’imaginez bien, car c’est celle que l’on m’a apprise. Qui des deux peut bien avoir raison?… En supposant qu’il y en a un. Voyons voir.

Ce mot s’est-il toujours prononcé [zɛ̃g], comme tout Français le prononce?… Si oui, comment expliquer que je le prononce [zɛ̃k] et qu’un Suisse le prononce [zɛ̃] (3)? Si non, comment se prononçait-il auparavant et depuis quand sa prononciation officielle en France est-elle devenue ce qu’elle est aujourd’hui?…

C’est dans le 4e édition du dictionnaire de l’Académie (DAF), parue en 1762, que figure pour la première fois le mot zinc. Et dans la 5e éd. (1798) que les Immortels en précisent la prononciation : « On prononce le C dur.»  Aucune discussion possible, il faut dire [zink]. Cette prononciation est toujours en vigueur près d’un siècle plus tard. C’est ce que nous dit le Littré (1872-1877) ou encore le Grand dictionnaire universel du XIXe s. (1876), signé Pierre Larousse.  Et il en est toujours de même en 1922, dans Larousse universel en 2 volumes : nouveau dictionnaire encyclopédique.

La prononciation « officielle » du mot zinc aurait donc changé entre 1922 et 1966, année de parution du Grand Robert! De [zink], elle est passée à [zing]!

Est-ce courant qu’un c se prononce g?

La réponse ne peut qu’être NON. Zinc serait-il le seul mot répertorié dans le Petit Robert qui présente une telle anomalie phonétique? Encore une fois, la réponse est NON. Il y en a au moins un autre, mais son c n’est pas terminal. Vous le connaissez tous, mais n’en avez peut-être pas pris conscience, c’est second qui se dit [səgɔ̃] (4). Qu’ont donc de spécial ces deux c pour se démarquer de la sorte?…

Si, comme ces données le laissent clairement entendre, la prononciation officielle de zinc est passée de [zink] à [zing] entre 1922 et 1966, j’imagine que celle des mots qui en dérivent ont commencé à présenter la même anomalie à la même époque. C’est ma logique qui parle, vous l’aurez deviné. Mais, encore une fois, nous le verrons bientôt, elle se fait battre à plate couture.

Ouvrons d’abord une parenthèse.

Parlons un peu de dérivation. On désigne ainsi le procédé de formation des mots qui consiste à ajouter un affixe (suffixe ou préfixe) à un mot appelé base ou radical. Par exemple, compost a donné, par dérivation suffixale, compost-age, compost-er, compost-eur…; position a donné, par dérivation préfixale, anté-position, juxta-position, rétro-position...

Dans le cas de zinguer, la dérivation s’est faite par ajout, à zinc, du suffixe -er, caractéristique des verbes de la première conjugaison. Mais il y a plus : le c a été converti en un g; et un u a été ajouté pour que ce g se prononce comme dans gaffe et non comme dans gel.

Une dérivation plutôt particulière, vous en conviendrez. Ce mot voit non seulement sa prononciation changer, mais aussi sa graphie, contrairement à second qui conserve son c, même si ce dernier se prononce comme un g. C’est à se demander lequel des deux a reçu un traitement de faveur?…

Comment se fait la dérivation des mots se terminant par un c?

Si l’on étudie la question même superficiellement, on ne peut que noter la grande créativité de la langue française. Précisons en passant que, dans certains mots, le c terminal est muet : accroc, banc, caoutchouc, clerc, estomac, franc, tabac), alors que, dans d’autres, il doit se faire entendre : arc, arsenic, diagnostic, fisc, lombic, ombilic, pronostic, public, sec, sans oublier zinc.

Limitons-nous à ce dernier groupe. Et voyons comment s’écrivent les mots appartenant à une telle famille. Même si, dans les radicaux en question, on prononce le c dur, les formes dérivées varient énormément. Je me limiterai donc aux dérivés  dans lesquels on prononce le c (ou son équivalent) dur.

  • Il arrive, rarement toutefois, que l’on ajoute –qu au c déjà présent : bec → becqueter, becquée; sac → sacquer.
  • Il arrive, beaucoup plus souvent, que le c soit remplacé par –qu: alambicalambiquer; bivouacbivouaquer;  escroc escroquerieflanc → flanquement; boucbouquet (petit bouc), bouquetin; choc → choquer; arcarquer, etc.

Pourquoi ne pas en avoir fait autant avez zinc? Est-ce que zincquer ou zinquer choquent à ce point l’oreille, ou l’œil, qu’il faille convertir son c en g, pour aboutir à cet aberrant zinguer? Si oui, pourquoi alors avoir créé arquer, choquer ou encore flanquer et non pas arguer, choguer, flanguer? De toute évidence, deux poids, deux mesures. Façon polie de dire : incohérence, anomalie, incongruité, aberration. Je vous laisse le choix du terme.

Même si zinquer me paraît plus acceptable que la forme « officielle » zinguer, c’est cette dernière qui s’est imposée ou qui nous est imposée. Et ce n’est pas tout. Saviez-vous que, même si le c de zinc s’est transformé en g dans zinguer, zinguerie et zingueur, on le retrouve inchangé dans d’autres mots de la même famille? Les mots zincifère, zincique, zincographie, eux, ont conservé le c de leur radical, même si ce n’est pas un c dur dans tous les cas. Pourquoi, diront certains, faire simple quand on peut faire compliqué?…

Fermons la parenthèse.

Que penser de la dénaturation du c dans zinguer et autres dérivés?

Je parle de dénaturation parce qu’en changeant le c pour un g, on ne voit plus très bien le mot zinc qui leur a donné naissance. C’est la raison de ma méprise quand, pour la première fois,  j’ai entendu prononcer le mot [zingué]. Sa compréhension devient impossible. Mais cela n’a pas dérangé les régents d’alors. Et cela ne dérange pas non plus les régents d’aujourd’hui. Pensez seulement à sidéen, qui dérive, sans que cela se voie très bien, de l’acronyme sida. Il me semble que sidatique (5) ferait mieux…

À quand remonte l’apparition des formes dérivées de zinc s’écrivant avec un g plutôt qu’avec un c?

En toute logique, je m’attendais à ce que cela ait eu lieu au moment où la prononciation de zinc a changé pour [zing], i.e. entre 1922 et 1966. Mais, croyez-le ou non, cela s’est produit un siècle plus tôt. Au cours des années 1850! C’est alors que le virage semble s’être amorcé. Du moins d’après ce que je peux déduire du contenu du Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue française, de L.-N. Bescherelle (4e éd., 1856, p. 1679-1680)  On y trouve les entrées suivantes : zinCer / zinGuer / zinQuer; zinCage / zinGage; zinGuerie / zinQuerie;  zinGueur / zinQueur.

Si Bescherelle inclut ces variantes dans sa nomenclature, c’est forcément parce qu’elles sont courantes. Il prend tout de même soin d’ajouter aux entrées zingage, zinguer, zinguerie et zingueur une remarque qui en dit long : « On dit moins ordinairement, mais d’une manière plus correcte… » (6) Autrement dit, même si zincage, que l’on rencontre à l’occasion, est le mieux construit, c’est zingage qu’on rencontre le plus souvent.

C’est dire que le changement de graphie des dérivés de zinc a précédé, de près d’un siècle, le changement de la prononciation du mot zinc lui-même. Une seule conclusion s’impose: c’est sous l’influence de la graphie de ses dérivés que le mot zinc a vu sa prononciation changer. Mais  pas sa graphie. Il s’écrit toujours Z-I-N-C, mais il se prononce zing. Autrement dit, c’est l’orthographe qui dicte sa prononciation. Et non l’inverse, comme cela devrait être.  Comme si l’écriture n’avait plus rien à voir avec la prononciation!  Comme si l’écriture était autonome!  Pourtant, l’écriture se veut la transcription des mots que l’on prononce. Tout écart entre orthographe et prononciation était déjà dénoncé par l’abbé de Saint-Pierre, académicien de son état, dans un discours prononcé devant ses pairs (7), voilà de cela bien des décennies. Serions-nous en train d’assister à un divorce entre la façon de prononcer un mot et celle de l’écrire? Bref, à l’affranchissement de l’orthographe de ce qui a toujours été sa raison d’être, à savoir la transcription de la parole?… 

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Selon l’Académie française, le fait qu’une lettre devienne muette constitue une « judicieuse forme d’ergonomie ». (Voir http://www.academie-francaise.fr/lassimilation-le-chfal-et-le-joual ) Le résultat n’en est pas moins une prononciation que je qualifierais de déviante.

(2)  La juxtaposition des consonnes p et t ne constitue pas une suite de lettres si difficiles à prononcer que l’une d’elles, ici le p, devienne muette par la force des choses. Il est vrai que, dans sept, prompt, corps, baptême, compte, dompter, exempt, le p ne se prononce pas. Mais il y a d’autres mots où le p et le t doivent tous deux se faire entendre. Je pense, par exemple, à adapter [adapte], capture [kaptyʀ], concept [kɔ̃sɛpt], excepter [ɛksɛpte], symptôme [sɛ̃ptom], transept [tʀɑ̃sɛpt], etc.

 Pourquoi le p de sculpteur [skyl-tœʀ] est-il muet alors que celui de scripteur [skʀiptœʀ] ne l’est pas?… C’est ce que, par politesse, j’appelle une « particularité » de la prononciation française! Une parmi tant d’autres, est-il besoin de le préciser.

Si ce p ne se prononce pas, pourquoi ne pas l’enlever? Ce ne serait pas la première fois. Vous l’ignorez sans doute, mais le mot semaine, nous dit Godefroy, s’est déjà écrit sepmaine! Et on vient tout récemment d’en faire autant. N’a-t-on pas décidé d’enlever le i de oignon afin d’en « rectifier » la graphie, i.e. faire correspondre son orthographe et sa prononciation ?… 

(3)  Il paraît que les Suisses ne prononcent pas le c final de zinc. Ils le laisseraient tomber comme dans banc, tabac, clerc, estomac… Ils diraient [zɛ̃] — J’apprécierais qu’un Suisse ou une Suissesse me le confirme. —  D’où leur vient donc cette prononciation? Se pourrait-il qu’ils n’aient pas voulu ajouter un c comme les Français l’ont fait en 1762 (DAF, 4e éd.)?…

Il faut savoir que, dans les 3 premières éditions du DAF, pour désigner l’«espece de mineral, qu’ on appelle autrement de l’antimoine femelle », [i.e. le zinc], le mot à utiliser était zain! Sans c!

(4)   Second se prononce [s(ə)gɔ̃]. Et ce, depuis fort longtemps. D’après Chiflet, dans son Essay d’une parfaite grammaire de la langue françoise, (p. 217, point 6), qui date de 1659, on peut lire :

« En ces mots, Claude, secret, second, le c se prononce comme un g, Glaude, segret, segon. Mais non pas en secretaire. »

Marguerite Buffet, sa contemporaine, n’est pas d’accord. En 1668, elle écrit dans ses Nouvelles observations sur la langue françoise (p. 130-131)  :

« Je vois très souvent manquer à cette prononciation qui est celle de dire segond, segondement; il y a même des Femmes qui l’ont si fort en usage qu’elles ne l’écrivent point autrement, il faut dire second, secondement et seconder. »

Les femmes qui l’écrivent segond ne font pourtant que transposer graphiquement les sons qu’elles émettent. Et celles qui le disent second ne font que prononcer ce qu’elles lisent. La question de savoir s’il faut prononcer un mot comme on l’écrit ou l’écrire comme on le prononce ne date donc pas d’hier.

(5)  Dans les années 1980, avec l’apparition du sida, il a bien fallu créer un mot pour désigner les personnes qui en étaient atteints. Au Québec, on a d’abord utilisé sidatique. Puis pour s’aligner sur la décision prise par un comité français de terminologie [pour des raisons fort discutables et contre l’avis des experts consultés], on a imposé sidéen, qui est par la suite devenu la Recomm. offic.  Sidatique a dès lors perdu des plumes, comme on dit chez nous, pour dire que son emploi a grandement diminué. Sans pour autant tomber totalement dans l’oubli. Dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993), on trouve sidéen, éenne ou sidatique.

À remarquer que, dans le Petit Robert 2017, on ne précise plus que sidéen est la Recomm. offic. On renvoie même le lecteur à l’entrée sidatique, où se trouve la définition du terme. Point n’est besoin de vous dire que le Petit Larousse, contrairement au Petit Robert,  n’inclut que sidéen dans sa nomenclature.

 (6)   Cette remarque concernant l’utilisation courante d’une variante mal construite est retenue par Larousse. Dans son Grand dictionnaire universel du XIXe s. (1876), on peut lire (p. 1490) à l’entrée zinGuer : « On dit moins souvent, mais plus régulièrement, zinQuer. »

(7)  Rapporté par Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française (p. VI, en note de bas de page) :

« Nous avons grand intérêt à rendre notre Langue plus facile à lire et à écrire, le plus exactement qu’il est possible, soit par les enfans, soit par les femmes, soit par les étrangers; et présentement dans les Provinces les plus éloignées de la Capitale, et dans les siècles futurs, par toutes les espèces de Lecteurs. — Il n’y a que deux règles à suivre pour la bonne ortographe d’une Langue. La première, qu’il y ait précisément autant de voyelles écrites que de prononcées. La deuxième, que l’on n’emploie jamais un caractère pour un aûtre. »

Comme s’il avait anticipé la saga de zinc → zing!

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Traducteur : une profession dépassée? (4 de 4)

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être? 

— Y gagne-t-on à recourir à un logiciel de traduction? —

 

                Dans la culture judéo-chrétienne, travail est synonyme de punition. Rappelez-vous, Dieu, en chassant Adam du Paradis pour avoir mangé du fruit de l’arbre défendu, lui dit : « Tu gagneras dorénavant ton pain à la sueur de son front. » (Gen 3, 19). Ce pauvre Adam — et tous ses descendants — ne peuvent plus dès lors se la couler douce. Lui et tous ses semblables sont condamnés à trimer dur, comme on dit chez nous. C’est du moins ce qu’on m’a appris.

 Cela n’a pas empêché l’homme de vouloir se simplifier l’existence. Depuis la nuit des temps, l’homme cherche le moyen de rendre sa punition moins lourde, son travail moins pénible.

Dans les années 1960, Joffre Dumazedier, sociologue, se penche sur le sujet. Il signe un ouvrage intitulé Vers une civilisation du loisir? (Éditions du Seuil, 1962), que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt, même si je n’avais que 20 ans. En effet, qui ne voudrait pas travailler moins ou en rêver?… Trois ans plus tard, — certains s’en rappelleront peut-être — Henri Salvador entre dans la danse, avec sa chanson « Le travail, c’est la santé; rien faire, c’est la conserver ».  Il fait, à sa façon, un pied-de-nez à la Bible. Mais son appel à la paresse, comme certains appellent le fait de ne pas vouloir travailler comme un forcené, n’est pas entendu. Aujourd’hui, on travaille peut-être dans des conditions relativement meilleures, mais on travaille toujours autant, pour ne pas dire plus.

La civilisation du loisir, tant souhaitée, est devenue la civilisation de la productivité : faire plus, à moindre coût. Et le monde de la traduction n’y échappe pas. À preuve, j’ai trouvé sur Internet :

  • « Augmentez votre productivité et traduisez plus rapidement. »
  • « Grâce à la fonctionnalité de traduction automatique intégrée à l’environnement SDL Trados Studio, vous pouvez traduire davantage de contenu et livrer vos traductions plus rapidement. »
  • « Traduisez les contenus plus vite et plus intelligemment. »
  • « Traduire plus en réduisant les coûts. »
  • « Décuplez votre productivité de traduction avec SYSTRAN! »

Autrement dit, on nous encourage à utiliser un logiciel de traduction non pas pour travailler moins, mais bien pour faire plus de travail en moins de temps. Tout en ne réduisant pas sa semaine de travail. On cherche donc à faire plus d’argent. Avec évidemment le stress que tout cela entraîne. On est bien loin de la civilisation du loisir à laquelle on rêvait dans les années 1960. Mais il semblerait que l’homme n’ait pas jeté la serviette  (ou l’éponge, pour les puristes ). En effet, l’ouvrage de Joffre Dumazedier vient d’être réédité et mis à jour (MkF éditions, 2018), car, dit-on, son propos est d’une « actualité bouillonnante »!

Et cet engouement pour la productivité, rendue possible grâce aux logiciels de traduction et à leurs fidèles acolytes, les mémoires de traduction, n’est pas sans conséquence : la qualité des traductions ainsi produites est loin d’être au rendez-vous. Il en est, j’en suis sûr, qui ne partagent pas totalement mon point de vue. Selon eux, il y aurait des textes (différents à coup sûr de ceux que j’ai utilisés pour en faire la preuve) qui se prêteraient mieux à la TA. Rien n’est impossible, j’en conviens. Mais de quels genres de textes parle-t-on? J’aimerais bien le savoir. Car les défauts que j’ai relevés dans ces traductions  relèvent de la nature même de la langue et non de celle du texte à traduire. Ces traductions ne sont souvent qu’une suite de mots français reproduisant, à la lettre, le texte anglais, mais pas nécessairement le message qu’il contient. C’est du moins ce que j’ai pu constater. Existerait-il de ces traductions qu’on pourrait qualifier de textes bien  écrits, écrits en bon français? Il peut arriver, j’en conviens, que la traduction française soit l’image de la phrase anglaise (ex. : What did you do last night? Qu’avez-vous fait hier soir?), mais ce n’est pas la norme. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de stylistique comparée ou différentielle.

Le danger que j’y vois — et qui risque peut-être de devenir la norme, dans un avenir plus ou moins rapproché —, c’est que ces productions — j’hésite dans certains cas à parler de traductions — vont se retrouver dans les mémoires de traduction que le traducteur, le réviseur ou le post-éditeur (je ne sais plus quel nom lui donner) sera obligé d’utiliser étant donné que la traduction de ces segments, déjà stockés, n’est pas facturable. J’appréhende donc, à tort ou à raison, une dégradation des traductions ainsi produites. Suis-je en train de jouer les Cassandre?… Tout dépendra de la vigilance qu’y mettront ceux qui veillent au grain.

Productivité? Soit. Mais à quel prix?

À combien revient une bonne traduction faite par ordinateur et, obligatoirement, post-éditée? La question ne se pose pas si votre seul souci, en tant que donneur d’ouvrage, est d’avoir une idée, même grossière, du contenu du texte anglais. Mais du temps que j’étais traducteur, jamais une telle demande ne m’a été adressée. On n’attendait de moi rien d’autre qu’un texte bien écrit. Avoir fourni à mon donneur d’ouvrage un texte mal ficelé aurait signé mon arrêt de mort « professionnelle ». Cet employeur n’aurait jamais plus fait appel à mes services. Ce que tout traducteur craint comme la peste. C’est le beurre à mettre dans ses épinards qui en dépend.

La question pourrait être envisagée sous un autre angle. Étant donné que le temps c’est de l’argent, combien de temps devrait-on consacrer à la révision ou, si vous préférez, à la post-édition d’un texte traduit par ordinateur? Plus que si c’était une traduction faite par un humain?… Certainement pas, vous diront les partisans de la TA. Selon eux, les traductions générées par ordinateur sont « révisables ». Et obligatoirement à moindres frais que si c’était une traduction faite par un vrai traducteur. Auxquels il faudrait, même si on ne le fait pas, ajouter le temps qu’exige inévitablement la prétraduction (1). Mais passons!

N’ayant pas eu, dans ma vie active de traducteur, à travailler dans de telles conditions, je n’ai aucune idée du travail que peut demander la révision d’une telle production. Je décide donc d’en faire l’expérience, car le ouï-dire n’est pas ma tasse de thé. Déformation professionnelle oblige!

Description de l’expérience

Je décide de faire traduire un texte général par DeepL, dans sa version gratuite qu’on trouve sur Internet. Sa version commerciale donnerait-elle de meilleurs résultats?… J’entends par texte général un texte qui ne contient aucun terme de spécialité. Donc aucun problème de terminologie qui viendrait tout gâcher. Un texte assez simple pour que le logiciel puisse s’en tirer honorablement. Autrement dit, je mets toutes les chances de son côté. Voyons comment il s’en tire.

Je luis soumets donc les premières lignes d’un livre grand public, intitulé Vegetables and Fruits, que voici :

The joys of growing your own   

Why, people sometimes ask me, do you grow your own food? Why go to all the trouble of tilling, planting and weeding a piece of your valuable backyard for vegetables? Aren’t all those fruits trees and berrybushes [sic] a lot of work? Well, I generally answer such questions with a few of my own. When was the last time you bit into a really delicious peach, the juice fairly bursting through the skin? When was the last time you sat down to a steaming plate of fresh asparagus—the tender just-ripe tips, not the stringy kind you generally get at the supermarket? When was the last time you could even find sweet corn picked fresh enough to be really sweet, or raspberries plump enough to make cold cereal a gourmet dish?

The answer, of course, is pretty much what I expected: all too long ago. For even if most Americans are well fed, most of them are also missing the incomparable taste of truly fresh vegetables and fruits. (173 mots)

Voici la traduction générée par DeepL (le 3 janv. 2020) :

Les joies de faire pousser vos propres1

2Pourquoi, on me demande parfois3, est-ce que4 tu5 fais6 pousser ta propre nourriture7 ?8 Pourquoi vous9 donner10 la peine de labourer, de planter11 et de désherber un morceau de votre précieux jardin12 pour en faire13 des légumes ?14 Tous ces arbres fruitiers et ces arbustes15 ne sont-ils16 pas beaucoup de travail ?17 Eh bien, je réponds généralement à ces questions avec18 quelques-unes des miennes. À19 quand remonte la dernière fois20 où vous avez croqué21 dans une pêche vraiment délicieuse, dont le jus a assez bien traversé22 la peau22a ?22b Quand vous êtes-vous assis23 pour la dernière fois24 devant une assiette25 d’asperges fraîches –26 les tendres pointes juste mûres27, et non pas celles qui sont28 filandreuses comme on en trouve généralement au supermarché ?30 À quand remonte la dernière fois31 où vous avez trouvé32 du maïs sucré33 cueilli assez frais pour être34 vraiment sucré35 ou des framboises assez dodues36 pour faire des céréales froides37 un plat gastronomique38 ?39

La réponse, bien sûr, est à peu près ce à quoi je m’attendais : 39ail y a trop longtemps39b. Car même si la plupart des Américains sont bien nourris40, il leur manque41 aussi le goût incomparable des légumes et des fruits vraiment frais.  (202 mots)

Un étudiant qui m’aurait remis une telle traduction se serait vu, à coup sûr, attribuer un échec. Ce n’est pas ce que j’appelle une bonne traduction. Devrais-je être moins exigeant parce qu’elle a été faite par une machine? Certainement pas. Mes standards de qualité ne sont pas à vendre.

Je relève dans cette traduction plus d’une quarantaine d’éléments [numérotés pour en faciliter le renvoi] qui retiennent mon attention. Quelle qu’en soit la raison, il me faut, pour que ma révision soit bonne, leur consacrer du temps. Et le temps, c’est de l’argent!

Je ne m’attendais pas à la perfection, j’en conviens. Mais de voir 45 éléments problématiques dans cette traduction qui contient à peine 202 mots (une moyenne de 1 tous les 4,5 mots), c’est beaucoup de travail. Beaucoup trop, à mes yeux. Je me demande bien ce que j’y ai gagné à le faire traduire par DeepL. Du moins dans ce cas particulier.

Quels sont donc ces éléments problématiques?

  • Mauvaise analyse du texte : Own est ici pronom et non adjectif (1);
  • Mauvaise construction d’une incise (3);
  • Problèmes de ponctuation : non-utilisation de guillemets quand on cite les paroles de quelqu’un (2, 19, 39a, 39b);
  • Non-respect du code typographique : espace devant le point d’interrogation (8, 14, 17, 22b, 30, 39), contrairement au code en vigueur au Québec; confusion entre tiret et trait d’union (26);
  • Manques d’uniformité : tu/vous (5 vs 9) et verbe conjugué/infinitif (6 vs 10);
  • Sur-traduction : double interrogation pourquoi et est-ce que (4); redondance (27, 28, 33 et 35);
  • Mauvais choix de mots (7, 12, 18, 21, 22a, 36, 38, 40, 41); choix discutables (11, 12, 32);
  • Fautes de sens (15, 22);
  • Non-sens (13);
  • Méconnaissance de la stylistique comparée : (23, 25, 30);
  • Mauvaise formulation (16, 34, 37).

Point n’est besoin de vous dire que certains de ces problèmes sont responsables de la longueur de la traduction (202 mots contre 173; degré de foisonnement + 17 %), longueur que certains jugent comme allant de soi.

Cette traduction est-elle vraiment révisable? Oui, à condition d’y mettre le temps. Mais l’est-elle sans travailler à perte? Là, c’est une autre histoire. Tout dépend si vous êtes payé(e) à l’heure ou au mot.

Voici ce que pourrait être la traduction après post-édition (j’ai mis en rouge les changements apportés) :

La joie de faire pousser les vôtres

« Pourquoi, me demande-t-on parfois, faites-vous pousser vos propres fruits et légumes? Pourquoi vous donnez-vous la peine de labourer, de planter et de désherber une partie si importante de votre cour pour faire pousser des légumes? Tous ces arbres et arbustes fruitiers n’exigent-ils pas beaucoup de travail? » Eh bien, je réponds généralement à ces questions par quelques-unes des miennes : « Quand avez-vous, pour la dernière fois, mordu dans une pêche vraiment juteuse, dont le jus est sur le point de traverser la pelure? Quand avez-vous, pour la dernière fois, mangé des asperges fraîchement cueillies, tendres et non filandreuses comme on en trouve généralement dans les commerces? À quand remonte la dernière fois où vous avez pu vous procurer du maïs assez fraîchement cueilli pour qu’il soit encore sucré ou des grosses framboises pour faire d’un bol de céréales froides un plat pour gourmet»

La réponse, bien sûr, est celle que j’attendais : « Il y a trop longtemps. » Car, même si la plupart des Américains mangent bien, ils ne connaissent pas le goût incomparable des légumes et des fruits vraiment frais.

Tout texte post-édité est, comme il se doit, meilleur que la traduction générée par la machine. Et il le sera toujours à la condition que le post-éditeur, pressé par le temps, ne se laisse pas trop influencer par l’apparence de la traduction; que ses sens de bon francophone ne soient pas engourdis. Bref, qu’il ne cède pas aux chants des sirènes.

Malgré tout, ce texte révisé ne me satisfaisait pas pleinement. C’est un bon début. Rien de plus. Qu’on le veuille ou pas, faire de la post-édition, c’est faire du neuf avec du vieux. Et le vieux ne disparaît jamais totalement. On ne peut y échapper. Une question me vient alors  à l’esprit…

Serait-il possible de faire mieux?

Je crois que oui. Mais à quel prix? Encore une fois, une question d’argent. N’est-ce pas ce par quoi on juge de l’efficacité, ou, pour être plus in, de la productivité, ce concept qui prime tout de nos jours?

Mais faire mieux, cela ne voudrait-il pas dire retraduire le texte? Je le crains. Alors il faut oublier cela. En tant que post-éditeur, vous devez réviser la traduction et non retraduire le texte. Proposer de retraduire, c’est admettre ouvertement qu’un logiciel de traduction fait du mauvais travail : ce que tous ceux qui y recourent ne veulent même pas envisager. Ce serait, de leur part, reconnaître qu’ils ont fait une erreur de jugement en y recourant.

Je crois néanmoins que la traduction de ce texte pourrait avoir plus de gueule. Mais comment y arriver sans le retraduire? Et aussi, sans passer pour un dinosaure, i.e. sans tourner le dos à la technologie? N’est-ce pas là, selon plusieurs, un problème insoluble? À première vue, on pourrait le penser. Mais rien ne nous empêche de chercher une solution. Et je crois en avoir trouvé une, qui ne fait pas appel à un logiciel de traduction. À vous de juger si elle est réaliste. Elle est le résultat du rapprochement d’un souvenir et d’une découverte.

Un souvenir

À la fin des années 1980, on me propose de traduire un manuel de chimie. Au total, 500 000 mots. En moins de 10 mois! L’offre est certes très intéressante, mais contraignante, car je dois continuer de répondre aux besoins de mes clients, qui frappent régulièrement à ma porte. La solution qui me permettrait de mener à bien cette tâche gigantesque serait de dicter ma traduction et de la faire taper. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je me procure un dictaphone et demande à un étudiant s’il veut bien en faire la frappe. Il ne demande rien de mieux. Il pourra, grâce à ce que lui rapportera ce travail, s’acheter un nouvel ordinateur. Les astres ne pouvaient être mieux alignés! Pour nous deux.

En lisant ma traduction, je constate qu’elle s’éloigne beaucoup plus du texte anglais que celle que j’aurais faite si je l’avais tapée moi-même. Elle a plus de gueule; elle ressemble plus à la façon qu’a un francophone de s’exprimer spontanément, i.e. non influencé par la présence de l’anglais. Autrement dit, cette traduction est formulée d’une manière plus idiomatique. Et ce, dès le premier jet. Donc, moins de retouches.

En optant pour la dictée, j’avais donc fait un bon choix. Mais plus jamais le besoin de recourir à mon dictaphone ne s’est représenté. Cette opération réussie est ainsi devenue un souvenir. Aujourd’hui, vieux de 30 ans.

Une découverte

Voilà quelques mois, mon médecin me remet le rapport d’un examen qu’elle m’avait prescrit. Ce rapport, signé par un radiologiste — appelé ailleurs radiologue se lit très bien, malgré l’abondance de termes médicaux. En deux endroits seulement, je note des répétitions, ce qui laisse entendre que ce rapport n’a pas été relu avant d’être expédié. Qu’à cela ne tienne, j’avais toute l’information souhaitée.

À la fin du rapport, je trouve, ô surprise!, la remarque suivante :

« Ce rapport a été généré en reconnaissance vocale, il peut contenir des fautes grammaticales et d’orthographe. »

Les deux répétitions que j’ai notées — les deux seules « fautes », soit dit en passant — venaient donc du fait que le médecin s’était repris dans sa dictée. Ce que j’avais en main était, en fait, le texte non retouché de la dictée faite par le radiologiste. Ne contenant aucune faute de grammaire, ni d’orthographe, malgré la surabondance de termes médicaux, dont la graphie n’est pas sans créer des difficultés. J’en étais estomaqué. La reconnaissance vocale est à ce point avancée qu’elle permet une saisie sans faille d’un texte dicté. C’était pour moi une découverte.

Deux et deux font quatre

Je me suis alors demandé s’il ne serait pas possible de combiner le souvenir et la découverte. De mettre à profit la puissance de la reconnaissance vocale et de l’associer au caractère plus idiomatique d’un texte dicté. En fait, j’en suis presque convaincu. Si j’étais encore sur le marché de la traduction, c’est ce que je ferais. Sans hésitation aucune.

Voici donc ce que serait ma traduction, dictée, si je devais traduire aujourd’hui le texte en question :

Jardiner pour le plaisir

« Pourquoi, me demande-t-on parfois, tenez-vous tant à votre potager? Pourquoi vous échinez-vous à bêcher, à ensemencer, à sarcler une partie si importante de votre cour pour y faire pousser des légumes? Entretenir tous vos arbres et arbustes fruitiers, n’est-ce pas trop de travail? » Eh bien, à ces questions, je réponds par d’autres questions : « Quand avez-vous, pour la dernière fois, mordu dans une vraie bonne pêche, on ne peut plus juteuse? Quand avez-vous, pour la dernière fois, mangé des asperges fraîchement récoltées, tendres à souhait et non filandreuses, comme celles qu’on vend un peu partout? Quand avez-vous, pour la dernière fois, mangé du maïs assez fraîchement cueilli pour qu’il n’ait pas perdu son goût sucré ou encore de grosses framboises qui vous transforment un bol de céréales froides en un plat pour gourmet? »

Me faire répondre qu’il y a de cela trop longtemps ne me surprend guère. Même si les Américains ne manquent pas de nourriture, peu connaissent le goût inégalé des fruits et légumes frais.  (170 mots) (2)

Voilà un texte qui, me semble-t-il, se lit beaucoup mieux. Un texte dont la production exige de la part du traducteur certaines compétences. Mais le traducteur tout frais émoulu de l’université en serait-il capable? Je n’en suis pas sûr, car il n’a fort probablement jamais entendu parler de la dictée. Pas celle à laquelle on le soumettait quand il était jeune, mais celle que lui-même pourrait faire.

Pour que cette nouvelle façon de travailler parvienne à s’imposer, il faudrait une petite révolution dans l’enseignement de la traduction. Par révolution, j’entends un retour aux sources, aux deux compétences qu’exige toute bonne traduction : savoir lire (comprendre) et savoir écrire (faire comprendre). Compétences que l’on tient toujours pour acquises, mais qui, dans les faits, sont souvent loin de l’être.

Ces compétences, J.O. Grandjean (Les linguicides, Paris, Didier, 1971, p. 227) les a formulées d’une façon on ne peut plus simple :

  • « Traduire, c’est dire bien
  •                         dans une langue qu’on sait très bien
  •                         ce qu’on a très bien compris
  •                         dans une langue qu’on sait bien. »

En 1540, Estienne Dolet le disait déjà, mais en des termes différents (3). Et, un peu plus près de nous, soit en 1928, André Gide tenait essentiellement le même propos (4).

Le traducteur doit donc, pour bien faire son travail, être un bon lecteur et un bon rédacteur. Il doit savoir lire (comprendre) et savoir écrire (faire comprendre). Mais…

Mais, durant ses études en traduction, lui a-t-on appris à lire? Certainement pas, on se dit qu’il le sait déjà. Lui a-t-on appris à écrire? Pourquoi le ferait-on? Il le sait certainement. On fait apparemment mieux : on lui apprend à traduire!…

Si l’on tient ces compétences pour acquises, c’est qu’on n’a peut-être pas saisi toute la portée des deux opérations fondamentales : lire et écrire. — Il faudra bien qu’un jour je m’y attarde. — On devrait, me semble-t-il, y attacher beaucoup plus d’importance. Notamment, en raison de l’apparition de la traduction automatique et de ce qu’elle traîne dans son sillon : la post-édition. Car, les logiciels de traduction n’ont pas encore acquis  ces deux compétences. Mais on suppose que le post-éditeur, lui, les a. Ce qui n’est pas assuré.

C’est là que la question en sous-titre prend toute son importance. Et que, somme toute, la question en titre se révèle purement théorique, pour ne pas dire rhétorique.

Maurice Rouleau

 

(1)   Voici en quoi consiste la prétraduction selon http://www.fxm.ch/Fr/Langues-Traduction/Glossaire/df_pretrad.fr.htm :

« Les projets de traduction d’une certaine importance, surtout s’ils incluent l’utilisation d’un logiciel d’aide à la traduction (TAO), nécessitent des travaux de préparation des textes à traduire. Il s’agit notamment du contrôle orthographique du texte source (en cas d’erreur le logiciel de terminologie ne reconnaît pas les termes), de la conversion des fichiers dans un format supporté par le logiciel de TAO, d’une analyse statistique et qualitative du texte source, de la préparation du dictionnaire ad hoc, etc. »

Un tel travail a un coût non négligeable, qui doit être pris en compte dans l’évaluation du prix de revient d’une traduction faite par la machine.

(2)   Cette traduction n’est pas plus longue que le texte de départ (170 vs 173 mots). Ce qui prouve que, contrairement à la croyance populaire, une traduction française n’a pas, pour transmettre le même message, à être plus longue que le texte anglais d’origine.

 (3)   Estienne Dolet, dans son ouvrage LA MANIÈRE DE BIEN TRADVIRE D’VNE LANGVE EN AVLTRE (1540)  énumère les cinq règles à respecter : 1) il faut que le traducteur entende parfaitement « le sens et la matière de l’auteur » qu’il traduit. 2) Il doit avoir une « parfaite connaissance de la langue de l’auteur » et être « pareillement excellent en la langue en laquelle il se met à traduire ». 3) Il faut exprimer l’intention du texte sans faire du mot à mot. 4) Le traducteur ne doit se servir de néologismes qu’« à l’extrême nécessité ». 5) Il faut observer les « nombres oratoires », c’est-à-dire l’harmonie du langage, comme exemple de quoi il cite la « bonne copulation » ou « collocation des mots » [i.e. s’exprimer de façon idiomatique].

(4)    Dans sa Lettre à André Thérive (1928),  André Gide écrit :

« Un bon traducteur doit bien savoir la langue de l’auteur qu’il traduit, mais mieux encore la sienne propre, et j’entends par là non point seulement être capable de l’écrire correctement, mais en connaître les subtilités, les souplesses, les ressources cachées; ce qui ne peut guère être le fait que d’un écrivain professionnel. On ne s’improvise pas traducteur. »

 P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale.

Publié dans Contraintes de la langue, Particularités langagières, Stylistique comparée | 3 commentaires

Traducteur : une profession dépassée?  (3 de 4)

 

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être?

   La QUALITÉ présumée d’une traduction faite par ordinateur

 

      Dans les deux billets précédents, je me suis intéressé à l’impact qu’a occasionné, ou qu’occasionnera, l’arrivée des logiciels de traduction sur l’exercice de la profession de traducteur, tel que je l’ai connu. Dans le premier, je me suis demandé si la traduction automatique (TA) était aussi menaçante que mon ex-collègue le laissait entendre. Chose certaine, elle a fait d’énormes progrès, qui peuvent faire craindre le pire à certains, étant donné les résultats étonnants parfois observés. Dans le deuxième, je me suis attardé à la post-édition, cette nouvelle activité apparue dans le sillon de la TA. Après examen, il m’a semblé que l’activité du post-éditeur — puisqu’il faut l’appeler par son nom — n’a de nouveau que le nom qu’on veut bien lui donner. La post-édition n’est en fait rien d’autre que ce que, jusqu’à tout récemment, on appelait révision.

J’en suis rendu à me demander si l’intelligence artificielle a rendu l’ordinateur assez « intelligent » pour chasser le traducteur de la niche de l’activité humaine qui lui était jusqu’à tout récemment réservée. Autrement dit, assez « intelligent » pour produire des traductions qui pourraient faire rougir d’envie tout traducteur. Ou pire, lui faire comprendre qu’il n’a plus sa place en traduction. Pour sûr, le logiciel travaille plus rapidement que l’homme. Mais ses traductions sont-elles de qualité? Certains en sont convaincus, sinon le traducteur ne serait pas appelé à « traduire » des textes pré-traduits, ou à les post-éditer. Moi, je n’en suis pas vraiment convaincu. Le ouï-dire n’étant pas ma Bible, j’ai décidé de m’en assurer par moi-même.

La qualité d’une traduction faite par ordinateur est-elle au rendez-vous?

Autrement dit, pour être dite bonne, une telle traduction doit-elle répondre aux mêmes critères qu’une traduction faite par l’homme, à savoir :

  • être fidèle au texte de départ;
  • être rédigée dans un français impeccable;
  • être formulée de façon idiomatique;
  • être dans le même ton que le texte de départ;
  • être pleinement intelligible par le lecteur auquel elle est destinée?

La question ne devrait pas se poser. Pourtant, j’ose le faire. Voici pourquoi.

Il est généralement admis que l’anglophone et le francophone ne s’expriment pas de la même façon; qu’ils utilisent des tournures différentes pour dire une même réalité. Pas de façon systématique, j’en conviens. Mais assez souvent pour que l’on puisse pointer du doigt ces traductions qui sentent ce qu’elles sont. En voici deux exemples :

–  Un unilingue francophone ne dira jamais, après avoir été remercié d’un geste posé, Vous êtes le bienvenu même si, dans les mêmes circonstances, l’anglophone utilisera la formule You’re welcome. Il dira plutôt : De rien. Je vous en prie. Ou encore Il n’y a pas de quoi.

–  Il ne dira pas non plus On traversera le pont quand on y sera rendu même si, dans les mêmes circonstances, l’anglophone ira d’un We’ll cross the bridge when we get to it. Il optera pour Chaque chose en son temps. Ou encore Nous verrons en temps et lieu.

     Seule une personne contaminée par l’anglais se ferait ainsi piéger. Ce qui arrive parfois même à un traducteur, à celui qui n’arrive pas à se détacher du texte anglais. Mais qu’en est-il de l’ordinateur qui se prétend traducteur? Pourrait-il, lui aussi, être contaminé par l’anglais?… Voilà une question fort pertinente.

Vérifions donc la qualité des traductions automatiques.

Pour savoir si l’ordinateur peut « s’exprimer » comme le ferait un unilingue francophone, je lui donne à traduire des phrases typiquement anglaises, i.e. qui font appel à des tournures généralement employées par un anglophone. Des tournures caractérisées telles par la stylistique comparée . Cette dernière nous apprend que, contrairement au français, l’anglais a un goût plutôt prononcé pour le concret, le particulier, la juxtaposition, la coordination, etc. Autrement dit, l’anglais a des préférences; le français en a d’autres, qui lui sont propres.

Pour ce qui est du logiciel de traduction, j’ai opté pour DeepL parce que c’est celui qui apparemment aurait la cote auprès des cabinets de traduction et aussi parce que c’est celui qui s’est démarqué parmi les cinq que j’ai testés. Sans pour autant être toujours le meilleur. Je tiens à le préciser.  Il lui arrive de faire des bourdes monumentales. Vous le constaterez bientôt.

Comparons donc quelques phrases typiquement anglaises avec leur traduction faite par DeepL.

Mais auparavant, j’aimerais rappeler ce que Vinay & Darbelnet, dans leur Stylistique comparée du français et de l’anglais (Beauchemin, Montréal, 1977), ont montré : l’anglais et le français ne voient pas le monde du même œil. Ou, comme je me plaisais à le dire : ils n’utilisent pas la même paire de lunettes pour le regarder. L’anglais privilégie le plan du concret [il fait appel à des mots images (1); et les phrases où se trouvent ces mots sont à l’avenant, i.e. imagées], tandis que le français, lui, privilégie le plan de l’entendement [il fait appel à des mots signes (1); et ses phrases sont aussi à l’avenant.] Compte tenu de cette particularité, comment le logiciel DeepL s’en tire-t-il? Ses productions sentent-elles ou non la traduction à plein nez? C’est ce que nous allons immédiatement vérifier.

  • Qui, en lisant Il a allaité la bande trois fois de suite, croirait que le texte anglais disait : He breasted the tape three times in a row. C’est pourtant la traduction, aberrante est-il besoin de le préciser, qu’en fait DeepL.

Dans To breast the tape, il y a une image que DeepL ne voit tout simplement pas : celle d’un coureur qui, bombant le torse, franchit la ligne d’arrivée (Voir ICI). Car il lui est interdit de toucher au ruban, qui marque cette ligne, avec sa main.  Je ne vous apprends rien là, j’en suis sûr. Le seul à devoir faire ce geste, c’est celui qui termine la course en premier. Après son passage, il n’y a plus de ruban. Point n’est besoin pour bien rendre ce message, en français, d’entrer dans les détails; de parler du ruban. Ce serait accorder trop d’importance à l’image dont le français se passe si facilement. Une bonne traduction pourrait être : Il a gagné la course trois fois de suite. L’image (le concret) a disparu; l’idée (l’entendement) a pris sa place.

On ne peut même pas prétexter le manque de contexte pour justifier l’aberration produite par DeepL, Si je remplace le sujet He par the sprinter ou encore par Usain Bolt, le résultat reste le même. Le logiciel est tout simplement incapable de faire la différence entre breasted et breastfed. Ce qui n’est pas à son honneur, vous en conviendrez. Soit dit en passant, Google Translate a fait un peu mieux, mais le résultat n’est pas parfait. Sa traduction est : Il a passé la bande trois fois de suite.

 Voir DeepL traduire Do you  know what’s around the corner?  par Tu sais ce qu’il y a au coin de la rue? ne peut que faire froncer les sourcils à un lecteur francophone. Ce logiciel est incapable de voir l’image qui se cache derrière ces mots. Une bonne traduction serait : Sais-tu seulement ce qui t’attend?

–  Après avoir soumis à DeepL la phrase suivante : An emotion without social rules of containment and expression is like an egg without a shell: a gooey mess, j’ai obtenu comme traduction : Une émotion sans règles sociales de confinement et d’expression est comme un œuf sans coquille : un gâchis gluant!  La phrase est certes grammaticalement correcte, mais elle ressemble, elle aussi, en tous points, à un « œuf sans coquille »! Une traduction plus appropriée pourrait être :  L’expression d’une émotion qui transgresse les règles de bienséance peut avoir de très graves conséquences.

N’allez pas croire que je me suis donné un mal fou pour trouver ces exemples. Que non! Il y en a beaucoup plus que vous ne le croyez (2). Il suffit d’être attentif et surtout d’avoir quelques notions de base en stylistique comparée.

Un texte français est généralement articulé.

J’ai appris, et enseigné, que tout francophone tient généralement un discours articulé. Que, pour ce faire, il recourt à des anaphoriques (i.e. élément linguistique qui rappelle un mot ou groupe de mots déjà énoncés) et à des indicateurs de rapport, ou mots de liaison (3). Ces deux types d’éléments assurent de la cohérence à son propos et facilitent à son interlocuteur la compréhension du message qu’il veut communiquer.

N’allez pas vous imaginer que la cohérence ne se rencontre qu’en français. Pour que la communication soit efficace, il faut que le récepteur saisisse bien le rapport que l’émetteur a à l’esprit quand il s’exprime, à l’écrit comme à l’oral. Et cela, quelle que soit la langue. Pour assurer cette cohérence, l’anglais – believe it or not – fait appel aux mêmes éléments que le français : anaphoriques et indicateurs de rapport. Du moins en théorie. En pratique, c’est une autre histoire.

Dans les textes anglais courants, ces éléments d’articulations brillent souvent par leur absence. Les phrases sont, la majeure partie du temps, juxtaposées; ce qui n’est pas sans créer des difficultés quand vient le temps de les traduire. Le traducteur doit pouvoir débusquer les rapports sous-jacents et les expliciter. À défaut de quoi, sa traduction n’aura de français que les mots.

Voyons quelques exemples. J’en ai séparé les phrases pour mieux faire voir l’absence d’articulations. On aura beau dire que le texte anglais est de piètre qualité, il n’en demeure pas moins que c’est le genre de textes auxquels le traducteur est très souvent confronté. À  tel point que, face à un texte anglais articulé, un traducteur a peine à croire qu’il a été écrit par un anglophone. Il croira plutôt qu’il est l’œuvre d’un francophone, tellement sa traduction est aisée. Car, point n’est besoin de débusquer les articulations des phrases entre elles; elles sont déjà là! (4)

Premier exemple 

  • Early in life Fahrenheit emigrated to Amsterdam for a business education.
  • By profession he was a manufacturer of meteorological instruments.
  • Obviously one of the chief devices that can be used for studying climate is a thermometer.
  • The thermometers of the seventeenth century, however, such as the gas thermometer of Galileo or of Amontons, were insufficiently exact for the purpose.

Traduction par DeepL :

Au début de sa vie, Fahrenheit a émigré à Amsterdam pour suivre une formation commerciale. Il était fabricant d’instruments météorologiques de par sa profession. De toute évidence, l’un des principaux appareils pouvant être utilisés pour l’étude du climat est un thermomètre. Mais les thermomètres du XVIIe siècle, comme le thermomètre à gaz de Galilée ou d’Amontons, n’étaient pas assez précis pour cela.

 Satisfait?… Moi, pas.

Quiconque lit cette traduction ne peut qu’être déconcerté. La juxtaposition des phrases rend ce paragraphe incompréhensible. Pour que sa traduction ne sente pas ce qu’elle est, un bon traducteur doit pouvoir rétablir les rapports, non exprimés, entre chacune de ces phrases. Ce que DeepL n’a, de toute évidence, pas su faire. Il s’est contenté de traduire ces phrases les unes à la suite des autres, comme des unités isolées.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

Jeune adulte, Fahrenheit se rend à Amsterdam pour y poursuivre des études en commerce. Mais il deviendra fabricant d’instruments météorologiques. Notamment d’un thermomètre — instrument couramment utilisé dans ce domaine –, car ceux qui sont en usage au XVIIe siècle, p. ex. celui de Galilée ou d’Amontons, n’ont pas la précision voulue.

Pour produire une telle traduction, la connaissance de l’équivalent français de chacun des mots anglais ne suffit clairement pas. Il faut avoir une certaine culture ou avoir pris l’habitude de se documenter quand le sujet ne nous est pas familier. Dans ce cas-ci, en apprendre un peu plus sur la vie de Gabriel Fahrenheit.

Deuxième exemple

  • Anthropological excavations show humans ate meat for several million years, but grains are a recent addition to the diet, starting with wild rice in 7,000 BC in China and India.
  • Meat eating Europeans began to cultivate grains 4,000 years later.
  • North American native plains Indians, healthy and fit, lived on wild game but sickened when fed unfamiliar grains supplied by the government on reservations only after the buffalo herds were destroyed.
  • Grains today are not what our ancestors ate anyway, for most grains are genetically engineered and hybridized to increase yield, but have become more indigestible and allergic as a side effect.

Traduction par DeepL :

Des fouilles anthropologiques montrent que les humains ont mangé de la viande pendant plusieurs millions d’années, mais les céréales sont un ajout récent à l’alimentation, à commencer par le riz sauvage en Chine et en Inde en 7 000 avant J.-C. Les Européens mangeurs de viande ont commencé à cultiver des céréales 4 000 ans plus tard. Les Indiens des plaines d’Amérique du Nord, en bonne santé et en forme, vivaient de gibier sauvage, mais ils étaient malades lorsqu’ils étaient nourris de grains inconnus fournis par le gouvernement dans les réserves seulement après la destruction des troupeaux de bisons.

Les céréales d’aujourd’hui ne sont pas ce que nos ancêtres mangeaient de toute façon, car la plupart des céréales sont génétiquement modifiées et hybridées pour augmenter le rendement, mais sont devenues plus indigestes et allergiques comme effet secondaire.

Satisfait?… Moi, pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

L’homme, nous disent les anthropologues, mange de la viande depuis des millions d’année. La consommation de céréales, elle, n’aurait commencé qu’environ 7000 ans av. J.-C. Plus précisément en Chine et en Inde, avec le riz. En Europe, ce n’est que 4000 ans plus tard qu’est apparue la culture des céréales, alors qu’en Amérique du Nord, les Amérindiens des Grandes Plaines, qui se nourrissaient traditionnellement de gibier, ont commencé à en manger, sans très bien les digérer, quand, une fois les troupeaux de bisons décimés, le gouvernement leur en a fourni, sur les réserves.

            Les céréales actuelles ne se comparent pas à celles d’antan. La plupart ont été depuis génétiquement modifiées ou ont fait l’objet de croisements dans le but d’en accroître le rendement, ce qui, du coup, les a rendues moins digestes et plus allergènes.

Troisième exemple 

  • The art of using mixtures of chemicals to produce explosives is an ancient one.
  • Black powder―a mixture of potassium nitrate, charcoal, and sulfur―was being used in China well before 1000 A.D., and has been subsequently used through the centuries in military explosives, in construction blasting, and for fireworks.
  • The du Pont Company, now a major chemical manufacturer, started out as a manufacturer of black powder.
  • In fact,the founder, Eleurian du Pont, learned the manufacturing technique from none other than Lavoisier.

Traduction par DeepL :

L’art d’utiliser des mélanges de produits chimiques pour produire des explosifs est très ancien. La poudre noire – un mélange de nitrate de potassium, de charbon de bois et de soufre – était utilisée en Chine bien avant 1000 après J.-C., et a été utilisée par la suite au cours des siècles dans les explosifs militaires, dans le dynamitage des constructions et pour les feux d’artifice. La société du Pont, maintenant un fabricant majeur de produits chimiques, a commencé comme fabricant de poudre noire. En fait, le fondateur, Eleurian* du Pont, a appris la technique de fabrication auprès de nul autre que Lavoisier.

* Je me serais attendu à ce que ce logiciel, grâce aux nombreux recoupements dont « son » intelligence artificielle est capable, sache que partout où il est question du fondateur de la firme DuPont, le seul prénom que l’on rencontre est Éleuthère Irénée du Pont de Nemours et non Eleurian. Mais il a failli à la tâche.

Satisfait?… Moi, pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, serait :

L’art de fabriquer des explosifs en mélangeant des produits chimiques ne date pas d’hier. Bien avant l’an mille, les Chinois utilisaient déjà la poudre noire, un mélange de salpêtre*, de charbon de bois et de soufre. Plus tard, elle a servi à des fins militaires (bombardement), industrielles (dynamitage) et même récréatives (feux d’artifice). Cette poudre noire fut à l’origine de la firme DuPont, aujourd’hui une importante compagnie de produits chimiques. Son fondateur, Éleuthère du Pont de Nemours, en a appris la fabrication de nul autre que de Lavoisier lui-même.

  Salpêtre est le nom sous lequel on désignait autrefois le nitrate de potassium.

Quatrième exemple 

  • Wine is an alcoholic beverage made by the fermentation of the juice of the grape.
  • Wines are distinguished by color, taste, bouquet or aroma, and alcoholic content.
  • They are classified as natural or fortified, sweet or dry, still or sparkling.
  • The differences depend upon the kind of grape from which the wine was made, the climate, the location of the vineyard, treatment of the grapes while growing and when being harvested, the method by which it was produced, and after-handling.

Traduction par DeepL :

Le vin est une boisson alcoolisée obtenue par la fermentation du jus du raisin. Les vins se distinguent par leur couleur, leur goût, leur bouquet ou leur arôme, et leur teneur en alcool. Ils sont classés comme naturels ou fortifiés, doux ou secs, tranquilles ou pétillants. Les différences dépendent du type de raisin à partir duquel le vin a été fait, du climat, de l’emplacement du vignoble, du traitement des raisins pendant la croissance et la récolte, de la méthode de production et de la manutention ultérieure.

Satisfait?… Moi, pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

Tout vin est produit par fermentation d’un jus de raisin. Chacun d’eux possède une couleur, un goût, un bouquet, ou arôme, et une teneur en alcool qui lui sont propres. On les dit naturels ou vinés, doux ou secs, tranquilles ou pétillants. Tout dépend du cépage utilisé, du climat de la région vinicole, de l’emplacement du vignoble, des méthodes de culture et de vendange, ainsi que des conditions d’élevage.

 Cinquième exemple 

  • This is about the meaning of words.
  • It is language through which we transfer knowledge and experience.
  • For this reason semantics, the connection between words and their meanings is crucial.
  • The semantic device is the coin of the exchange, and this coin has two faces.

Traduction par DeepL :

Il s’agit de la signification des mots. C’est le langage par lequel nous transférons les connaissances et l’expérience. C’est pourquoi la sémantique, le lien entre les mots et leur signification est cruciale. Le dispositif sémantique est la pièce de monnaie de l’échange, et cette pièce a deux faces.

Satisfait?… Moi, définitivement pas.

Une traduction plus française, mieux articulée, pourrait être :

Parlons donc du sens des mots. Vu que ce sont eux qui nous permettent de dire tout ce que l’on veut, la relation entre les mots et leurs sens (ou sémantique) joue un rôle primordial en communication. Mais ces mots peuvent être utilisés aussi bien à bon qu’à mauvais escient*.

* Idée véhiculée par les deux éléments du titre de l’article : Semantics and baloney. 

     Vous conviendrez que ces 5 traductions générées par DeepL ne sont pas époustouflantes. Elles font certes appel à des mots français, mais elles sentent l’anglais à plein nez. Sauf pour qui n’a aucune notion de stylistique comparée.

La qualité est-elle au rendez-vous?

     Dans ces 5 exemples, j’ai fait appel à deux caractéristiques de l’anglais : sa prédilection pour le concret et celle pour la juxtaposition. J’aurais pu tout aussi bien faire appel à d’autres caractéristiques. Je pense, par exemple, à son goût très marqué — qui n’a pas d’égal en français —  pour la conjonction de coordination AND; à son goût également marqué pour le particulier même quand il s’aventure à exprimer la généralité.

Si je ne l’ai pas fait, c’est que cela n’aurait rien ajouté à ma démonstration. Je serais arrivé au même résultat. Au même constat : ce logiciel — et il n’est certainement pas le seul — est esclave des mots et non des idées. Non seulement des mots, mais tous les mots. Sans exception. Revoyez les exemples cités en (2).

J’ajouterais même : esclave de la séquence des mots dans la phrase et esclave de la séquence des phrases dans le paragraphe. Il ne déroge pas à l’ordre établi. Même si cet ordre est anglais.

Rien en somme qui me fasse dire que ces traductions, faites par la machine, sont de bonnes traductions. La qualité n’est vraiment pas au rendez-vous.

Pour que ces traductions faites par DeepL ne sentent plus l’anglais à plein nez, il faut impérativement intervenir. Autrement dit, les faire réviser ou, pour être plus in, les faire post-éditer.  Ce qui demandera plus de temps. Donc plus d’argent.

Est-ce qu’on y gagne au change?… Je me le demande.

À SUIVRE

 Maurice Rouleau

(1)  L’anglais a, comme nous l’ont appris Vinay & Darbelnet, une prédilection pour les mots images; le français, lui, préfère les mots signes. Il suffit de penser à bagpipe (cornemuse), green house (serre), hit-and-run (délit de fuite), mixed vegetables (macédoine), ring finger (annulaire), tuning fork (diapason), knee cap (rotule). Vous entendez le mot anglais, vous voyez la chose. Vous entendez le mot français, vous ne voyez rien. Pour en savoir plus, voir https://rouleaum.wordpress.com/2014/02/24/stylist-comparee-11-mots-images-mots-signes/

(2) Voici d’autres phrases dont la traduction par DeepL laisse à désirer. J’ai mis en rouge le segment incriminé; en bleu, la traduction faite par ce logiciel; en vert, l’idée que l’auteur voulait transmettre. 

  • Like other nomadic peoples who wandered through the spotlight of history, the Nabataeans left little behind to explain themselves.

devient après traduction par DeepL :

Comme d’autres peuples nomades qui ont erré sous les feux de l’histoire, les Nabatéens ont laissé peu de choses derrière eux pour s’expliquer.

Ce que l’auteur voulait dire ressemble plutôt à ceci :

Comme bien d’autres peuples nomades qui ont connu leur heure de gloire, les Nabatéens ont laissé peu de traces de leur passage.

  • A living antiquity presents problems to those who would preserve the past, uncovered its secrets or packaged it for mass consumption.

devient :

Une antiquité vivante pose des problèmes à ceux qui voudraient préserver le passé, en découvrir les secrets ou le conditionner pour la consommation de masse.

L’auteur voulait dire : aménager pour en faire un attrait touristique.

  • But because progressive education carries heavy burden of sins I do not think we can use its back as a convenient place on which to pile all our present troubles.

devient :

Mais parce que l’éducation progressive porte un lourd fardeau de péchés, je ne pense pas que nous puissions utiliser son dos comme un endroit commode sur lequel empiler tous nos problèmes actuels.

L’auteur voulait dire :   avoir un lourd passif  et  servir de bouc émissaire.

  • With one of his helpers, he walks along the edge of the forest and unrolls a band of red plastic warning tape.

devient :

Avec l’un de ses assistants, il marche à la lisière de la forêt et déroule une bande de ruban adhésif rouge d’avertissement.

L’auteur voulait dire : établir un périmètre de sécurité. 

  • Quebec City region knocks us out every time.

devient :

La région de Québec nous assomme à chaque fois.

L’auteur voulait dire :  nous surprendre.

  • A dark day, promising to grow darker. Let’s face it; just the sort of day when you might be forgiven for hitting the alarm and rolling over–were you a student, that is.

devient :

Un jour sombre, promettant de s’assombrir. Voyons les choses en face ; le genre de jour où l’on pourrait vous pardonner d’avoir sonné l’alarme et de vous être retourné – si vous étiez étudiant, par exemple.

L’auteur voulait dire : arrêter le réveil  et  faire la grasse matinée.

 (3)    La présence d’indicateurs de rapport (ou mots de liaison) n’est pas toujours essentielle à la compréhension. Quiconque se fait dire : J’ai été malade la nuit dernière. J’ai trop fêté hier soir.  comprendra aisément qu’il y a un rapport de cause à effet, non dit, entre ces deux énoncés. Cette façon de s’exprimer (par juxtaposition) n’est pas fautive en soi, mais elle doit être utilisée avec modération, sinon le texte devient vite indigeste. Pour une démonstration convaincante, voir le court texte intitulé Pierre et Lise vont au zoo.

Soit dit en passant, quand il y a absence d’indicateur de rapport (i.e. juxtaposition), le linguiste parle de parataxe. Quand les éléments de la phrase sont reliés par coordination ou par subordination, il utilise alors le terme hypotaxe. 

(4)  Qui croirait que les phrases suivantes ont vraiment été écrites par un anglophone?

  1. Greatly surprised by the news, Audrey immediately telephoned her parents.
  2. Eager to leave the city, Karl threw his clothes into a suitcase.
  3. Tired of studying, the student took a rest.
  4. Peopled by Indian and Eskimo nomads some thousands of years ago, and subsequently explored by other adventurers, Canada defied « official » discovery until a Venetian, John Cabot, sailing under a British flag in 1497, found a vast continent in the western world.

Pour en savoir plus, voir https://rouleaum.wordpress.com/2014/11/05/blogue-17-la-juxtaposition/

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale. 

Publié dans Contraintes de la langue, Particularités langagières, Stylistique comparée | 2 commentaires