Pourquoi vouloir rectifier l’orthographe (2 de 2)

 

Pourquoi procéder à des changements…?

 

Mon précédent billet se termine par une question : « Quel genre d’accueil cette énième tentative de réforme de la langue a-t-elle reçu? » Je parle évidemment de celle qui a été présentée, en 1990, au premier ministre Michel Rocard — à la demande expresse de ce dernier —, par le Conseil supérieur de la langue française (CSLF), qui s’est fait aider par un comité d’experts. Il veut l’avis du Conseil sur cinq points bien précis. Même si le rapport en question s’intitule Les Rectifications de l’orthographe, on y réfère plus souvent en utilisant le terme Nouvelle orthographe. J’utiliserai donc indifféremment ces deux appellations.

Si je m’interroge sur l’accueil de cette réforme, c’est que les précédentes tentatives n’ont pas connu le succès anticipé. Elles sont presque toutes restées lettre morte. Parce que, nous dit Michel Rocard, les instances supérieures les ont, pour ainsi dire, « tablettées ». Tous ceux qui auraient pu en favoriser l’implantation n’ont pas agi. Parfois même s’y sont opposés.

Qu’en sera-t-il cette fois-ci? Répétera-t-on les mêmes erreurs? Il semble bien que Michel Rocard soit déterminé à ce que tel ne soit pas le cas. Il y met le paquet :

« Nous avons voulu donner à votre Conseil (1) du poids. C’est pourquoi le décret désigne comme suppléants du premier ministre dans les fonctions de Président, le ministre chargé de l’Éducation nationale et le ministre chargé de la francophonie, l’un et l’autre membres de droit du Conseil, tout comme le sont les Secrétaires perpétuels de l’Académie française et de l’Académie des Sciences. »

Et du poids, il en rajoute :

 « Il vous [CSLF] appartiendra, dit-il, après les [changements souhaités] avoir fait étudier par un Comité d’experts ad hoc (2) et entendu toutes les personnalités qu’il vous paraîtra utile de consulter, et, cela va de soi, l’Académie française, de présenter sur ces cinq points des propositions claires et précises… »

Toutes les mesures sont prises, semble-t-il, pour que cette opération ne soit pas un autre coup d’épée dans l’eau.

Clairement, Michel Rocard ne veut pas que les changements proposés soient le fait d’une seule personne, comme cela fut le cas précédemment [Georges Leygues, René Haby, René Thimonnier, Aristide Beslais, etc.] (3). Il veut que le rapport soit l’œuvre d’un groupe de personnes intéressées par la chose. Il s’assure ainsi, du moins le croit-il, d’une meilleure réception des « rectifications » qui lui seront proposées. Et si l’on en juge par ce que dit Maurice Druon, dans son discours de présentation du rapport, le CSLF a adopté la même approche :

« D’autre part, le Conseil de la langue française du Québec et celui de la Communauté française de Belgique ont été tenus informés des travaux auxquels certains de leurs membres ont participé, et ils ont donné des avis positifs, nous assurant donc que ces autorités francophones accueillent favorablement nos propositions»  

Autrement dit, il crée des alliances, avant même que le rapport soit publié. Dans le but de se prémunir contre les réactions négatives que cette réforme ne manquera pas de déclencher!

Voyons comment cette « réforme » a, dans les faits, été accueillie?

L’Académie française

Compte tenu que l’Académie française, en la personne de son secrétaire perpétuel, fait partie des membres de droit du CSLF et que de plus elle sera consultée avant la publication des recommandations du CSLF, on serait en droit de s’attendre à un accueil favorable. Mais…

Mais voici en quels termes elle se rappelle, en février 2016, l’annonce de ce chantier :

« Dans sa séance du 16 novembre 1989, [i.e. à peine trois semaines après le discours de Michel Rocard] confrontée (4) à un projet de simplification de l’orthographe, elle a adopté à l’unanimité une déclaration qui rappelait fermement son opposition à toute modification autoritaire de l’orthographe. L’Académie a réaffirmé qu’il n’appartient ni au pouvoir politique ni à l’administration de légiférer ou de réglementer en matière de langage, l’usage, législateur suprême, rendant seul compte des évolutions naturelles de la langue, qui attestent sa vitalité propre. »

Elle ajoute même :

« L’Académie s’interroge sur les raisons de l’exhumation par le ministère de l’Éducation nationale d’un projet vieux d’un quart de siècle et qui, à quelques exceptions près, n’a pas reçu la sanction de l’usage. »

C’est ce que j’appellerais partir d’un bien mauvais pied. C’est, pour ainsi dire, tuer dans l’œuf cette réforme tant souhaitée par le premier ministre. (5)

Cette prise de position n’a vraiment  rien de bien surprenant. La langue, c’est l’affaire des Académiciens! C’est le cardinal Richelieu qui l’a ainsi voulu. Donc pas question que des politiciens ou des administrateurs tentent de la modifier de façon autoritaire. Le législateur suprême en matière de langue, c’est l’USAGE. Lui seul peut rendre compte de l’évolution naturelle d’une langue. Et les seuls témoins crédibles de cet usage ne peuvent être que les Académiciens. Personne d’autre. Qu’on se le tienne donc pour dit!

Mais, l’Académie s’est ravisée en partie, quelques mois plus tard.

« L’Académie […] a voté à l’unanimité dans sa séance du 3 mai 1990 un second texte, marquant son accord avec les lignes directrices du projet en préparation. C’est cet accord, voté en l’absence de tout texte et ne portant que sur des principes, qui est invoqué aujourd’hui comme une approbation des directives devant entrer en application dans l’enseignement secondaire à partir de la prochaine rentrée. » 

Alors, quand on prétend qu’elle a approuvé les rectifications, on a apparemment tout faux. Elle n’a en fait approuvé que les principes. Pas les résultats! [J’aimerais bien pouvoir lire le procès-verbal de cette séance du 3 mai, et non ce dont on se rappelle, 26 ans plus tard, i.e. en février 2016.]

La position qu’adopte finalement l’Académie est la suivante :

« Sans se montrer fermée à certains ajustements ou tolérances, l’Académie s’est donc prononcée en faveur du maintien de l’orthographe d’usage, conseillant de laisser au temps le soin de la modifier selon un processus naturel d’évolution qui ne porte pas atteinte au génie de la langue et ne rende pas plus difficile d’accès l’héritage culturel. »

Autrement dit, c’est l’USAGE seul qui en décidera!

Il est tout de même étonnant d’apprendre, de la plume même de M. Maurice Druon — Secrétaire perpétuel de l’Académie et rédacteur du rapport en question —, que l’Académie a approuvé, le 3 mai, à l’unanimité les propositions présentées (6).  Et qu’elle « est disposée à les mettre en application », l’année suivante.

Un an, est-ce vraiment suffisant pour que l’USAGE, ce « législateur suprême », le seul qui « rende compte des évolutions naturelles de la langue », change? Au point que l’Académie se voit contrainte de consigner ces changements dans son dictionnaire? La question se pose, car l’Académie tient à tout prix à « laisser au temps le soin de la modifier… »! Mais qui décidera que le temps a fait son œuvre?… L’Académie et elle seule?… On ne le précise pas, mais on le devine.

Comment cela se traduit-il dans les faits?

Pour savoir ce que l’Académie a fait des propositions du Conseil, je consulte la 9e édition du DAF, en cours de rédaction depuis 1985. Je n’ai vérifié, vous le comprendrez, que quelques-uns des deuxmille mots touchés par cette réforme. Que croyez-vous que j’y ai trouvé? Un peu de tout. Comme si l’application de sa politique était laissée à la discrétion des rédacteurs des différentes entrées! Je ne vois pas d’autre explication aux  manques d’uniformité relevés :

A-  Étant donné que l’Académie « s’est prononcée en faveur du maintien de l’orthographe d’usage», l’utilisateur que je suis n’est pas surpris de trouver en entrée les mots ciguë, gageure, bonhomie, osso buco, porte-monnaie, contre-indication, paraître et non pas cigüe, gageüre, bonhommie, ossobuco, portemonnaie, contrindication, paraitre, comme le veut la Nouvelle Orthographe. Mais il est fort surpris d’y trouver : cèleri (7), crèmerie, millefeuille (la plante et non la pâtisserie), imbécilité, millepatte, macroéconomie, qui sont non pas les graphies en usage en 1990, mais bien les graphies rectifiées. L’USAGE aurait donc changé! Au point que leur graphie traditionnelle est rayée à jamais du DAF en tant qu’entrée! Pour le moins étonnant, vous en conviendrez.

B-  Étant donné que l’Académie ne veut pas « se montrer fermée à certains ajustements ou tolérances », elle inclut, à la fin de l’article des mots rectifiés, la mention : ◇ Peut s’écrire… selon les rectifications orthographiques de 1990. Comme pour bien faire comprendre que cette décision n’est pas la sienne, mais bien celle du CSLF!

Mais cette mention ne fournit pas toujours la même information. Étant donné qu’on nous présente une graphie alternative, il n’est que normal qu’on y trouve la nouvelle graphie. Comme cela est souvent le cas.

Exemples :

  • À sage-femme, on trouve : ◇ Peut s’écrire sagefemme, selon les rectifications orthographiques de 1990.
  • À haute-contre, on trouve : ◇ Peut s’écrire hautecontre, selon les rectifications orthographiques de 1990 ».

Mais il arrive aussi, contre toute attente, qu’on y mentionne les deux graphies, lancienne, ou la traditionnelle, et la nouvelle.

Exemples :

  • À abîme, on trouve : ◇ Peut s’écrire abîme ou abime, selon les rectifications orthographiques de 1990.
  • À assidûment, on trouve : ◇ Peut s’écrire assidûment ou assidument, selon les rectifications orthographiques de 1990.

Le lecteur moyen doit-il comprendre que les rectifications orthographiques de 1990 admettent, dans certains cas, une seule graphie et, dans d’autres, les deux graphies? Si tel n’est pas le cas, comment justifier une telle différence de traitement?… À moins qu’il s’agisse tout simplement d’un manque flagrant d’uniformité dans le traitement. Qui sait?

C-  Il arrive aussi que cette mention brille par son absence. C’est ce que j’ai noté, par exemple, aux entrées entre-deux, événement, levraut, maelström, référendum (seules graphies admises en 1990). Selon moi, cette absence peut s’expliquer assez facilement : le DAF présente en entrée les deux graphies du mot en question, l’ancienne et la nouvelle.

Le lecteur moyen comprendra, j’imagine, que les deux graphies sont d’usage courant. Point n’est besoin alors de préciser que le mot en question « Peut s’écrire… selon les rectifications orthographiques de 1990 ». Soit. Mais…

 Mais, dans un article à double entrée, l’ordre de présentation des deux graphies est-il indifférent? Si je pose la question, c’est que je me serais attendu, compte tenu de l’attitude adoptée par l’Académie à propos des rectifications proposées, à ce que le premier mot en entrée soit toujours écrit de façon traditionnelle (l’usage n’ayant pas eu le temps d’agir), suivi de la graphie rectifiée. Mais tel n’est pas toujours le cas. En voici quelques exemples. J’ai mis en bleu les formes traditionnelles (celles qui avaient cours en 1990) et en rouge les formes rectifiées. 

  • CROQUE-MITAINE ou CROQUEMITAINE;
  • ENTRE-DEUX ou ENTREDEUX;
  • LEVRAUT ou LEVREAU (NbP-8);
  • NÉNUFAR ou NÉNUPHAR;
  • RÉFÉRENDUM ou REFERENDUM.

Le lecteur moyen doit-il comprendre que la graphie présentée en premier est celle que l’USAGE préfère? Ou celle que l’Académie privilégie? L’histoire ne le dit pas.

Les problèmes que je relève à propos des pratiques, en apparence aléatoires, du DAF sont, je dirais, sans trop de conséquences, car rares sont ceux qui font de cet imposant  ouvrage leur dictionnaire courant. De plus, n’étant réédité que tous les 50 ans, ou presque — la présente édition est en cours de rédaction depuis 1985 —, ce dictionnaire peut difficilement prétendre refléter l’usage. Cette tâche revient plutôt aux dictionnaires courants de grande diffusion et de format plus pratique, comme le Petit Robert ou le Petit Larousse, qui, eux, sont publiés annuellement.

Quel accueil ces dictionnaires courants ont-ils réservé à ces rectifications?

Rappelez-vous ce que disait Michel Rocard :

« Un ouvrage récent vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire courant à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

Le message subliminal que j’y perçois est : « De grâce, corrigez la situation. »

Ma question ne manque donc pas d’à-propos. À l’avenir, l’utilisateur moyen devrait trouver la même graphie quel que soit le dictionnaire consulté. Et cette question est encore plus pertinente quand on sait que les maisons Larousse et Robert ont eu voix au chapitre. Elles étaient représentées (2) respectivement par Claude Kannas et Josette Rey-Debove, toutes deux expertes en lexicographie.

Pour que cette réforme ne reste pas lettre morte, l’aide des dictionnaires est plus que souhaitée. Elle est, pour ainsi dire, essentielle au succès de l’opération. S’il n’y a pas d’harmonisation entre les dictionnaires, le vœu du premier ministre ne se concrétisera pas. Autrement dit, cette réforme sera un autre coup d’épée dans l’eau. Voyons voir ce qu’il en est.

Que fait la maison Robert?

Pour le savoir, rien de mieux que de lire le dossier intitulé La réforme de l’orthographe au banc d’essai du Robert, publié en juillet 1991 [moins d’un an après la publication du rapport sur les rectifications orthographiques]. Josette Rey-Debove y passe en revue les « 2385 mots du Petit Robert touchés par les rectifications » et se prononce sur leur acceptabilité.

Le jugement qu’elle porte est sans équivoque :

« On peut dire, avec d’autres spécialistes du mot écrit (linguistes, pédagogues, correcteurs) que les rectifications proposées par le Conseil ne sont pas toujours simplificatrices, que de nouvelles exceptions sont venues remplacer les anciennes; que la réforme est trop limitée pour que l’apprentissage du français écrit en soit vraiment amélioré ».

« Nous ajouterons que certains principes d’intervention étaient mal choisis. »

« Toutefois les autres questions abordées par le Conseil offrent des solutions inégalement applicables selon les mots, ou généralement applicables, mais au détriment de la signification. »

Ce n’est pas le délire, vous en conviendrez.

 Voici comment Josette Rey-Debove présente son dossier :

 « Nous proposons donc aux lecteurs une liste alphabétique des mots du Petit Robert 1991 visés par le texte du Journal officiel, suivis de leur forme nouvelle, afin qu’ils se fassent une opinion concrètement motivée. Nous nous sommes permis après plusieurs mois de réflexion et de recherches, de donner une évaluation sur les rectifications proposées et appliquées à notre nomenclature. 

   Chaque mot est accompagné d’un signe évaluatif : signe +, =  ou  . Le signe + signale que la nouvelle graphie est souhaitable et présente des avantages; le signe = indique notre abstention pour des solutions qui conservent des exceptions injustifiées, des changements à mémoriser qui n’apportent rien (saccarine, nénufar), ou pour des solutions qui démolissent d’un côté ce qu’elles réparent de l’autres; le signe rejette les rectifications nuisibles au mot ou à la morphologie de la langue. »

 Et elle conclut :

 « Voici donc après cette libre introduction, les documents que nous avions promis à nos lecteurs en janvier 1991 par voie de presse. Car l’utilisateur des dictionnaires Robert, étudiant ou personne cultivée, peut souhaiter connaître le dossier auquel il n’a pu avoir accès, dans le brusque affrontement des parties adverses. La réflexion reprend maintenant ses droits, et chacun est libre, comme nous l’avons fait, d’accepter ce qu’il juge convenable et d’écarter ce qu’il juge inopportun. Il ne saurait y avoir d’unanimité sur un sujet qui pose tant de problèmes, mais un consensus peut évoluer vers une réforme, même si les actuelles rectifications ne satisfont pas vraiment ce vœu. Rien ne presse en la matière. »

 C’est presque un appel à la désobéissance civile « orthographique » : On est libre de faire ce qu’on veut! — Il n’existe pas, que je sache, un pareil document provenant de la maison Larousse. Ce qui ne veut pas dire qu’elle accepte toutes les « rectifications ». — Y a-t-il alors des chances pour que les désaccords entre dictionnaires courants, que Michel Rocard déplorait, disparaissent un jour? C’est plutôt mal parti, vous en conviendrez (9). Et dire que cette opération visait à simplifier l’apprentissage de la langue française!

Peut-on espérer que d’autres changements seront apportés dans les années à venir? On ne peut que le souhaiter. Mais je me permets d’en douter. Pour une raison fort simple : dans les pages liminaires du Petit Robert 2018 (pages XXIV-XXV), le texte qui fait le point sur la Nouvelle Orthographe est la copie exacte de celui qui a été publié en mai 2008. Dix ans auparavant! Clairement, rien n’a changé.

 Quel accueil le monde de l’éducation réserve-t-il à ces rectifications?

Je ne peux parler que de ce que je connais. La question devient donc : quel accueil le ministère de l’Éducation du Québec réserve-t-il à ces « rectifications »?

Compte tenu que « le Conseil de la langue française du Québec et celui de la Communauté française de Belgique ont, nous dit Maurice Druon, été tenus informés des travaux auxquels certains de leurs membres ont participé, et ils ont donné des avis positifs, nous assurant donc que ces autorités francophones accueillent favorablement nos propositions. », il n’est que normal que le ministère s’aligne sur la position du Conseil de la langue française du Québec. Soit. Mais comment cela se traduit-il dans les faits? Je suis donc allé aux sources.

Au primaire

Le ministère m’informe qu’il n’y a qu’au primaire qu’une directive fait mention de la Nouvelle Orthographe.  C’est dans le document intitulé Liste orthographique à l’usage des enseignants et des enseignantes qu’il en est question, de façon toutefois assez subtile.

On y trouve la liste des 3000 mots que l’élève doit savoir écrire correctement à la fin de son primaire. Certains d’entre eux se voient attribuer deux graphies. À côté de la seconde, on note la présence, en exposant, du sigle OR (pour Orthographe Rectifiée). L’élève peut donc utiliser l’une ou l’autre graphie sans être pénalisé.

Quels sont donc ces mots à double graphie? À deux exceptions près [asseoir/assoirOR et événement/évènementOR], ce sont tous des mots qui s’écrivaient « anciennement » avec un accent circonflexe : Ex. : août/aoutOR,  boîte/boiteOR, naître/naitreOR. Pour un élève du primaire, la Nouvelle Orthographe se résume donc à pouvoir écrire sans accent circonflexe les mots que ses parents ont appris à écrire avec accent. Mais il devra se garder d’en faire autant avec le verbe être, même si son accent n’est pas mieux justifié. Ce verbe doit toujours s’écrire avec accent!

Au secondaire

Le ministère m’informe qu’il n’existe aucune directive officielle qui s’adresse aux enseignants du secondaire; que ces derniers sont simplement invités à signaler à leurs élèves, le cas échéant, les graphies rectifiées. Soit. Mais encore faut-il que ces enseignants soient bien au fait des recommandations du rapport! Car, s’ils ne l’ont pas lu ou n’ont pas à portée de main le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, comment peuvent-ils savoir que la graphie utilisée par l’élève est bien celle que recommande la Nouvelle Orthographe? Il y a là, me semble-t-il, un risque que bien des fautes ne soient jamais relevées. En clair, l’objectif visé : faciliter l’apprentissage du français, risque fort de ne pas devenir réalité.

Et ces élèves du secondaire qui voudront savoir si tel ou tel mot s’écrit avec un accent circonflexe et qui, pour ce faire, consulteront leur Petit Robert, auront la surprise de voir que, par exemple, l’accent circonflexe n’a pas disparu. Et ce, pour une raison fort simple, nous dit Alain Rey : il donne à certains mots écrits leur personnalité! Certains vont même jusqu’à qualifier cet accent d’« esthétique »! Ce n’est pas peu dire, vous en conviendrez. Qui donc a raison?…  À vous de choisir! Ceux qui ont le Petit Larousse comme dictionnaire courant ne seront pas devant le même dilemme, car lui, admet les graphies avec ou sans accent circonflexe. Du moins, on le prétend. Et que dire des parents qui voudront respecter la Nouvelle Orthographe qu’utilisent leurs enfants? À  coup sûr, ils ne sauront plus à quel saint se vouer…

Dire que Michel Rocard souhaitait voir disparaître le manque flagrant d’harmonisation orthographique des dictionnaires pour simplifier l’apprentissage du français! Il doit certainement se retourner dans sa tombe, le pauvre.

Si l’on me demandait de résumer, en quelques mots, ce qu’évoque pour moi ce débat à propos de la Nouvelle Orthographe, je dirais, sans hésitation, que c’est, une fois de plus,  « Un débat sans mémoire ».  Autrement dit, un débat où les protagonistes n’ont pas su tirer profit des nombreuses tentatives précédentes, infructueuses.

Il ne faut pas s’illusionner, le problème que l’on voulait régler en 1990 sera toujours là dans 50 ans! Il y aura toujours des exceptions, des irrégularités, des incohérences. À la différence que ce ne seront plus les mêmes!

Bref, apprendre la langue française n’est pas plus facile, même si c’était  l’objectif visé. Hélas! Et cela, à cause des régents qui n’ont pas, contrairement à ce qu’ils pensent, bien fait leur travail.

Maurice Rouleau

 

(1)   Le CSLF est composé d’une vingtaine de membres, tous nommés par le premier  ministre: « Présidé par le premier ministre, et « vice-présidé » par Bernard Quemada, il réunit des linguistes, des écrivains, des journalistes et diverses personnalités intéressées à divers titres par les problèmes de la langue française. Parmi eux, plusieurs étrangers francophones. S’y ajoutent les ministres de l’Éducation nationale et de la Francophonie et les secrétaires perpétuels de l’Académie française et de l’Académie des sciences. » 

(2)   La composition du groupe d’experts appelés en renfort est la suivante : 5 linguistes (Nina Catach, Bernard Cerquiglini, André Goosse, André Martinet et Charles Muller); les responsables du dictionnaire Larousse (Claude Kannas) et du dictionnaire Robert (Josette Rey-Debove); le chef correcteur du Monde (Jean-Pierre Colignon); un inspecteur général des Lettres au ministère de l’Éducation Nationale, Jacques Bersani.

(3)   Ceux qui veulent en savoir plus sur les différentes tentatives de réforme sont invités à lire l’article fort intéressant de Renée Honvault-Ducrocq, L’orthographe du français, une histoire de réformes académiques,  paru dans L’orthographe en questions (Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2006).

(4)   L’emploi de « Être confronté à un problème » pour dire « être obligé d’y faire face » est dit critiqué par le Petit Robert de 2018. Et ce, depuis au moins l’édition de 1977. Mais pas par le Petit Larousse ni par l’Académie. Lequel de ces dictionnaires faut-il croire? Lequel décrit le mieux l’USAGE?…

(5)   Il n’y a pas que l’Académie qui se montre réticente. Si l’on en croit les journaux de l’époque, le tollé est presque général.  Il faudra attendre une quinzaine d’années avant qu’un groupe militant pour la réforme ne fasse beaucoup parler de lui. C’est ce groupe, connu sous le nom de RENOUVO (seau pour la NOUVelle Orthographe du français),  qui a publié, en 2004, la plaquette Le millepatte sur un nénufar, dont j’ai parlé dans le précédent billet. Puis, en 2009, paraît, sous la plume de Chantal Contant, le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, qui, selon l’auteure (appelée autrice ailleurs qu’au Québec; l’Académie, elle, ne reconnaît aucune de ces deux graphies!) « contient la liste alphabétique la plus complète à ce jour des mots qui sont touchés par les rectifications de l’orthographe française. »

(6)   « Comme vous l’aviez précisé, et comme il allait de soi, l’Académie française a été consultée. M. Cerquiglini [membre du CSLF], au cours de deux auditions, a présenté les propositions à la Commission du dictionnaire, laquelle en a débattu dans le détail et avec le plus grand soin. À la suite de quoi, j’ai présenté moi-même à l’Académie, dans sa séance du 3 mai 1990, le rapport de sa Commission. L’Académie a constaté que les ajustements proposés étaient dans la droite ligne de ceux qu’elle avait pratiqués dans le passé, notamment en 1740, où la graphie d’un mot sur quatre était changée, en 1835, où elle a décidé de la modification que j’ai évoquée tout à l’heure, en 1878, dans la septième édition du dictionnaire, et encore en 1935, dans la huitième édition. Mais elle n’avait pas, en ces circonstances, l’aide d’un comité d’experts hautement qualifiés, ni non plus le secours de l’informatique. Elle a apprécié les intentions qui avaient inspiré les travaux du Conseil : rectifier les incohérences anciennes, faciliter la maîtrise orthographique des mots à créer, faciliter l’enseignement de l’orthographe, affermir la place de la langue dans le monde. Elle a noté avec satisfaction que les deux graphies des mots modifiés resteraient admises jusqu’à ce que la nouvelle soit entrée dans l’usage. Et elle a considéré que cet ajustement mesuré serait de nature à ramener l’attention du public sur l’orthographe. Pour ces motifs, et à quelques réserves près, minimes, que le Conseil supérieur a bien voulu prendre en compte, l’Académie, à l’unanimité, a approuvé les propositions du Conseil. Et elle est disposée à les mettre en application dès la publication du 6e fascicule de son dictionnaire, l’an prochain. »

(7)   Trouver en fin d’article la mention : Peut s’écrire cÈleri, selon les rectifications orthographiques de 1990 se justifie, selon moi, si et seulement si le mot en entrée est cÉleri. Mais tel n’est pas le cas. C’est cÈleri! J’ai cru que c’était une coquille. J’ai donc écrit à l’Académie pour m’en assurer. La réponse obtenue est pour le moins étonnante :

« L’Académie préfère** la forme cÈleri, plus en harmonie avec la prononciation. »

** Vous aurez remarqué, j’en suis sûr, que ce n’est pas l’USAGE qui la préfère, mais bien les Académiciens!

Si apparemment tous prononcent cÈleri, à quoi sert la mention ajoutée à la fin de l’article? À confondre le lecteur attentif?…

Une autre question se pose : où est donc rendue la graphie traditionnelle cÉleri?… On la retrouve entre parenthèses après la définition du mot : (On écrit aussi Céleri.) Pourquoi ne la trouve-t-on pas en entrée à côté de cÈleri comme cela est le cas pour évÈnement et évÉnement? Doit-on comprendre que la prononciation de cèleri est chose acquise alors que celle d’évÈnement ne l’est toujours pas?… Pourtant, dans le Petit Robert, on trouve l’entrée double évÈnement ou événement depuis 1993. Celle de cèleri ou céleri, elle, se fait toujours attendre. Le Petit Larousse 2000, pour sa part, l’inclut, non pas parce que la Nouvelle Orthographe le recommande, mais bien parce que, nous dit le Larousse en ligne, c’est ainsi que l’Académie l’écrit!

(8)   La graphie levreau ne figure, dans le Petit Robert, que depuis 1993, année de parution du Nouveau Petit Robert. Cette graphie serait donc, d’après cette source, entrée dans l’USAGE trois ans à peine après la publication des Rectifications de l’orthographe!

Chose étonnante pour certains, mais pas pour moi, le Petit Larousse 2000, lui, ne l’inclut pas dans sa nomenclature. On ne la trouve toujours pas dans la dernière mouture du Larousse en ligne.

Levreau est-il vraiment une graphie courante? Difficile à dire quand tout dépend de la source consultée. Il y a donc encore désaccord entre ces dictionnaires. Désaccord que la Nouvelle Orthographe voulait pourtant voir disparaître!

(9)   Je n’ai pas trouvé d’article décrivant l’état de la question en 2018. Mais j’en ai trouvé qui datent de 2009,  de 2013 et de 2016.      Ce qu’on y décrit n’a rien à voir avec l’harmonisation tant souhaitée.

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Pourquoi vouloir rectifier l’orthographe? (1 de 2)

Pourquoi procéder à des changements?

 

Qui n’a pas, un jour ou l’autre, changé de voiture ou d’emploi? Qui n’a pas déjà remplacé son chauffe-eau ou renouvelé une partie de sa garde-robe? Personne, j’en suis certain. Procéder à des changements est un geste qui n’a rien d’exceptionnel, rien d’inhabituel.

Mais si l’on se donne la peine d’expliciter les raisons qui nous poussent à poser de tels gestes, on constate que, malgré leurs diversités, elles tiennent en fait à deux facteurs : on peut vouloir comme on peut devoir. On peut vouloir changer de voiture parce qu’on tient à ce qu’elle soit toujours couverte par l’assurance du manufacturier, parce qu’elle a « déjà » 10 ans d’âge, tout comme on peut devoir le faire parce qu’elle a subi un accident. On peut vouloir changer d’emploi parce que le travail ne correspond plus à nos aspirations; parce que la rémunération ne suit pas l’augmentation du coût de la vie; on peut devoir le faire parce que notre santé est en jeu ou encore parce que nos services ne sont plus requis… On peut devoir changer de chauffe-eau parce qu’un des deux éléments chauffants a rendu l’âme; parce que la police d’assurance du condo l’exige après un certain nombre d’années… On peut vouloir changer de garde-robe parce qu’on aime être « à la mode » tout comme on peut devoir le faire parce que certains vêtements sont usés; parce qu’on a perdu ou pris du poids…

Bref, on peut avoir envie de changer quelque chose (sans qu’il y ait un réel besoin) tout comme on peut avoir besoin, ou être contraint, de changer quelque chose (sans qu’il y ait une réelle envie).

Mais est-ce que tout peut être changé?

À première vue, je serais porté à dire OUI. Sans toutefois en avoir la certitude. Il existe peut-être, sans que je puisse les nommer, des choses qui, pour une raison ou pour une autre, sont « immuables » ou déclarées telles.

La langue, par exemple, ne ferait-elle pas partie de ces choses immuables? Spontanément, un élève du primaire, voire (ou voire même ) un apprenti traducteur, se sentira presque obligé de dire OUI. Mais sa réponse pourrait tout aussi bien être NON.

Pourquoi serait-il tenté de répondre OUI?  

Parce qu’il a été conditionné à le penser. De façon indirecte, cela va sans dire. L’enseignement qu’il a reçu ne lui a jamais permis de croire le contraire. Depuis sa tendre enfance, ses profs le corrigent. Chaque fois qu’il n’écrit pas correctement un mot, chaque fois qu’il fait une faute d’orthographe, grammaticale ou lexicale, il se fait taper sur les doigts. Il n’y a qu’une seule bonne façon d’écrire : celle qu’on lui enseigne. Et, de fil en aiguille, il devient ce qu’on veut qu’il soit : un bon chien de Pavlov « orthographique », un être conditionné à faire ce qu’on lui a appris à faire, sans vraiment savoir pourquoi il le fait. Sans jamais rien remettre en cause. À ses yeux, il ne peut y avoir qu’une seule façon d’écrire : celle que lui dictent son dictionnaire et sa grammaire. Combien de fois ne s’est-il pas fait dire : « Va voir dans ton dictionnaire. » Ou encore : « Va voir dans ta grammaire. » D’où l’idée qu’il s’est faite que la langue, en tant que code, est figée, immuable. Idée que tout un chacun partage même une fois devenu adulte. Si vous en doutez, demandez-vous, par exemple, depuis quand vous possédez votre dictionnaire ou votre grammaire. Quand les avez-vous renouvelés pour la dernière fois?  Votre réponse à cette question sera, j’en suis sûr, fort éloquente!

Pourquoi serait-il tenté de répondre NON?

Parce que le français est une langue vivante et que tout ce qui vit change.

L’idée qu’une langue évolue ne date pas d’hier. En l’an 19 avant J.-C., Horace, dont la langue maternelle est le latin, en parle déjà dans son Art poétique, ou Épître aux Pisons (1).

La langue française a, comme toute autre langue, changé avec le temps et elle change encore. De nouveaux mots sont apparus ou apparaissent afin de répondre à de nouveaux besoins, réels ou fictifs; d’autres sont disparus ou disparaissent parce que le besoin qui les avait fait naître ne se fait plus sentir. Personne n’en disconviendra, j’en suis sûr.

C’était à mes yeux les deux seules formes de changement que pouvait subir la langue qu’on m’avait enseignée. Du moins, à l’échelle de ma courte vie. Mais…

Quelle ne fut pas ma surprise quand…

En 2005, au début de mon cours « Problèmes de vocabulaire », un étudiant me demande si je vais aborder le changement d’orthographe dont on entend de plus en plus parler. Il s’est fait dire qu’il faudra dorénavant écrire ognon et non plus oignon!  Parce que le i — ne se prononçant pas ou ne se prononçant plus, qui sait? — n’a rien à faire là. Je lui réponds, un peu désarçonné par l’exemple cité, qu’effectivement j’ai entendu dire qu’en haut lieu — là où je ne suis jamais invité — on parle depuis quelques années, en bien comme en mal, d’une « réforme » de l’orthographe, mais que rien n’est encore arrêté. Du moins, que je sache. Autrement dit, je n’ai pas prévu aborder ce sujet dans mon cours.

Comme tout bon professeur, je saisis la balle au bond  et lui demande si toutes les lettres qui ne se prononcent pas vont, comme le i de oignon, disparaître. Il n’en sait trop rien. On ne lui a parlé que de ognon!… Si je lui pose la question, c’est que j’ai en tête bien d’autres mots auxquels on aurait pu — sans que je le sache — faire subir le même traitement. Je pense, par exemple, à alcool [alkɔl], automne [otɔn], accroc [akʀo], compter [kɔ̃te], doigt [dwa], afghan [afgɑ̃], fils [fis], bobard [bɔbaʀ], sculpture [skyltyʀ], persil [pɛʀsi], pouls [pu], etc. Ces transcriptions phonétiques sont tirées du Petit Robert. Sans oublier montréalais [mɔ̃ʀealɛ]et sandwich [[sanwitʃ]. Ces transcriptions phonétiques sont tirées du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Point n’est besoin de vous dire que je priais intérieurement pour que tel ne soit pas le cas. Je ne voulais pas devoir réapprendre à écrire. J’y avais déjà suffisamment consacré de temps.

Une étudiante s’invite alors dans la discussion. Elle nous apprend que son amoureux, qui connaît bien son goût pour la langue — la langue française, s’entend —, lui a récemment offert une plaquette d’une quarantaine de pages, où sont énumérés tous les mots dont l’orthographe est changée. Et ognon, précise-t-elle, y figure!… Ce n’était donc pas qu’une rumeur!… Me voilà pris de court.

Je m’empresse, dès le lendemain, de me procurer cet opuscule. Son titre est fort révélateur : Le millepatte sur un nénufar. Il donne pour ainsi dire le ton : le millepattes que je connaissais est amputé non seulement de son trait d’union mais aussi, au singulier, de son S ; et le nénuphar se voit dépouillé de son ph et accoutré d’un f   Ça promet…

Clairement, l’orthographe, ou plutôt ce qu’on appelle ainsi, est en train de passer sous le scalpel du plasticien! Fait-on ces changements parce qu’on en a envie (sans qu’il y ait un réel besoin) ou parce qu’on en sent le besoin (sans qu’il y ait une réelle envie)? Dans ce cas-ci, la réponse semble s’imposer d’elle-même.

Selon moi, il s’agit d’un réel besoin et non d’un caprice. Quiconque a appris le français, comme langue maternelle ou comme langue seconde, sait à quel point la tâche est ardue. J’irais même jusqu’à dire, comme l’a déjà fait Augustin Paul [La Libre Belgique 10/04/1990] :

« Ne faut-il pas regretter le temps scolaire sacrifié en vain à retenir des exceptions, qui aurait pu servir à acquérir soit une ouverture d’esprit, soit des connaissances supplémentaires? »

Il appelle pour ainsi dire une réforme de la langue.

Pour bien paraître aux yeux de mes professeurs, j’ai dû, comme tout francophone ou francophile, mémoriser les exceptions, les irrégularités, les anomalies dont la langue française est farcie. Et Dieu sait qu’elles sont légion! Ceux qui en doutent n’ont assurément jamais consulté Le Bon Usage. Ni comparé les nomenclatures des dictionnaires courants. Que P. Dupré, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (3 tomes, Éditions de Trévise, Paris, 1972), les appelle difficultés, subtilités, complexités, singularités ne change strictement rien à la « donne ». Elles sont légion et il faut les avoir maîtrisées avant d’être proclamé bon élève.

Même si faire preuve de cette maîtrise « orthographique » procure un certain sentiment de fierté, d’accomplissement, de supériorité même sur tous les minables (??) qui n’y parviennent pas, il n’en demeure pas moins que la langue n’a pas, pour bien remplir son rôle, à être pleine de pièges ou, comme certains préfèrent dire, de chausse-trapes. [Je reviendrai bientôt sur la valse « orthographique » de ce mot.]

S’il n’en tenait qu’à moi, toutes ces bizarreries disparaîtraient sur-le-champ, à tout jamais, sans que j’en éprouve le moindre regret. Mais qui suis-je pour parler ainsi?… Rien d’autre qu’un illustre inconnu qui ne peut qu’en rêver. À ma grande surprise, toutefois, c’est exactement ce que propose Le millepatte sur un nénufar. Dans son introduction, il est dit que

« Ces rectifications tendent à supprimer des anomalies de l’orthographe française, des exceptions ou des irrégularités (les rectifications ne concernent ni les noms propres ni leurs dérivés). »

Cela rendra assurément beaucoup plus facile l’apprentissage de la langue française, du moins je le pense.

Qu’on veuille y faire le ménage ne peut donc que me réjouir. Moi et tous ceux de mon espèce qui ont eu, et qui ont encore, j’en suis sûr, maille à partir avec l’orthographe. Reste à voir si le résultat sera à la hauteur des prétentions de ces « réformateurs » ou, plus égoïstement, à la hauteur de mes attentes.

Deux éléments m’amènent toutefois à douter du succès de l’opération. Tous deux tiennent à la façon de nous présenter cette « réforme ». D’abord, on nous dit que ces rectifications « tendent à supprimer… » J’aurais préféré y voir un autre verbe, car tendre à veut dire : « Avoir un but, une fin et agir pour s’en rapprocher » (Petit Robert dixit). Il n’y aurait donc, si je lis correctement, aucune assurance que le but sera atteint! On ne fait qu’aspirer à!… Pas très prometteur, vous en conviendrez. Puis, on nous dit que ces rectifications tendent à « supprimer des anomalies, des exceptions et des irrégularités. » Si je lis encore correctement, j’en conclus qu’il en restera toujours! — Un peu? Beaucoup? Énormément? L’histoire ne le dit pas. — Si tel est bien le cas, que gagne-t-on au change?… J’aimerais bien le savoir.

Une pièce est-elle plus propre si l’on balaie moins de 1 % de sa surface ou que l’on n’époussette qu’une des deux petites tables de coin?… Si je me permets une telle analogie, c’est que, dans l’introduction de cette plaquette, il est dit que ces rectifications ne touchent qu’un peu plus de, non pas deux mille mots, mais bien deuxmille mots. Or, il y en a environ 60 000 consignés dans le Petit Robert. Le calcul est facile à faire. Ces rectifications touchent si peu de mots [« en moyenne, nous dit-on, moins de un mot par page d’un livre ordinaire et souvent, il s’agit d’un accent »] qu’elles ne bouleverseront pas pour la peine nos habitudes langagières. C’est du moins ce qu’on laisse entendre. Mais, du même coup, je ne peux m’empêcher de penser qu’après une opération d’aussi peu d’envergure l’apprentissage du français ne sera pas vraiment rendu plus facile. Car, il y aura, toujours et encore, des anomalies, des exceptions, des irrégularités. Sauf que ce ne seront plus les mêmes!… Je n’y vois vraiment pas une grande amélioration, à moins que j’aie la vue courte. On ne fait, selon moi, que changer le problème de place! Ce n’est pas ce que moi j’appellerais simplifier l’apprentissage de la langue.

Pourquoi, me dis-je alors, avoir attendu si longtemps pour « rectifier » des anomalies, des exceptions, des irrégularités? Nous verrons plus loin que ce n’est pas la première fois qu’on essaie.  Et surtout ne le faire qu’à une si petite échelle. Pourquoi sont-elles, en 1990, devenues inacceptables alors que, depuis des siècles, elles rendent la vie misérable à quiconque veut ou doit apprendre le français?…

Pour le savoir, je me dois de lire le texte du discours que Michel Rocard a prononcé le 24 octobre 1989 à l’occasion de l’installation du Conseil supérieur de la langue française (CSLF). Car c’est à cette occasion, m’a-t-on dit, qu’il confie au CSLF le mandat d’apporter à l’orthographe des modifications. Vérification faite, c’est effectivement le cas. Il consacre près de la moitié de son discours au « nécessaire perfectionnement de la langue française ».

Nécessaire, parce qu’il est préoccupé par la place qu’occupe de nos jours la langue française « dans les relations internationales quotidiennes »; préoccupé par la menace que « la construction de l’Europe n’entraîne la domination d’une langue sur toutes les autres ». Il va même jusqu’à préciser sa crainte :

« L’Europe occidentale […] se comporte souvent comme si elle était le siège d’une mosaïque de langues que seul l’anglais pourrait unifier, comme jadis le latin ».

Il faut donc, selon lui, tout faire pour que le français non seulement conserve la place qu’il avait, mais en occupe une plus grande. Et cela passe par un « nécessaire perfectionnement de la langue française ». Autrement dit, par une simplification de son apprentissage, simplification qui ne peut être réalisée que par l’élimination de ses anomalies, de ses exceptions, de ses irrégularités.

Mais il y met une réserve :

« Une véritable réforme, qui modifierait les principes mêmes de la graphie de notre langue, et altérerait donc son visage familier, me paraît absolument exclue. »

Plus loin, il précise sa pensée:

« Il ne m’appartient pas d’entrer dans les détails, mais — parce que je crois nécessaire d’exclure explicitement toute idée de réforme au sens propre — je vous demande de les limiter à cinq points seulement (2) où se concentrent l’essentiel des problèmes rencontrés. »

Le texte est clair. Les changements qu’il souhaite voir apportés doivent se limiter aux cinq points mentionnés. Pas question donc de chambouler toute la langue. Pourtant, il en est qui interprètent cette restriction d’une manière tout à fait différente. D’une manière qui, à mes yeux, fait dérailler toute l’opération. On fait appel à cette réserve pour justifier une rectification partielle des mots appartenant aux groupes visés (3). On ne veut pas s’écarter de la directive officielle : ne pas tout chambouler. Soit. Mais comment peut-on prétendre simplifier la graphie d’une catégorie de mots si on ne le fait qu’en partie? Ce n’est pas ce que moi j’appelle une simplification. Mais passons!

Pour justifier sa demande de « perfectionnement » de la langue, Michel Rocard invoque un autre argument, qui mérite toute notre attention :

« Un ouvrage récent (4) vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

Voilà, vous en conviendrez, une bonne raison de faire du ménage. Mais n’allez pas vous imaginer que Michel Rocard est le premier à vouloir que la langue soit modifiée. Que non!

L’histoire du français est émaillée de telles tentatives. De « vaines » tentatives, devrais-je dire, car elles ont rarement eu le succès attendu. Comme si on sentait le besoin de proposer des changements, sans qu’il y ait une réelle envie d’y donner suite. Des coups d’épée dans l’eau. J’irais jusqu’à dire que ces tentatives étaient condamnées avant même d’être nées, tellement l’idée de modifier la langue rebutait, et rebute toujours, les gens bien-pensants. J’en veux pour preuve le sort réservé à de telles tentatives, notamment celles faites au cours du XXe s.

L’article 1 de cet arrêté est clair :

« Dans les examens ou concours dépendant du Ministère de l’Instruction publique, qui comportent des épreuves spéciales d’orthographe, il ne sera pas compté de fautes aux candidats pour avoir usé des tolérances indiquées dans la liste annexée au présent arrêté. »

Il ne faudra plus voir de fautes là où on en voyait auparavant. On devient plus « tolérant », plus permissif, diront certains. Ce qui leur fait dire qu’on nivelle par le bas. Mais cette tolérance ne sera permise que dans les examens comportant des épreuves spéciales d’orthographe! Nulle part ailleurs!

Il y a là, vous en conviendrez, matière à soulever des objections : « L’Académie française se mobilise contre cette réforme et, en 1901, le ministre fait machine arrière. »

Un coup d’épée dans l’eau.

  • En 1968, le Ministre français de l’Éducation charge le Conseil international de la langue française (CILF) de faire un rapport sur le projet de normalisation de l’orthographe présenté par René Thimonnier. Ce rapport lui est remis le 29 novembre 1972. Le Ministère le fait parvenir à l’Académie deux mois plus tard.

Le 3 mai 1973, l’Académie nomme les membres d’un comité chargé d’étudier ce rapport. Ils mettent près de deux ans pour y arriver. C’est le 6 février 1975 que l’Académie envoie le résultat de ses travaux au Ministère. On y lit que :

« L’Académie, estimant qu’une normalisation systématique de l’orthographe introduirait plus de désordre qu’elle en éliminerait, a choisi en un premier temps, un petit nombre de modifications rectifiant aux moindres frais certaines anomalies particulièrement choquantes. »

Les quelques modifications retenues se retrouvent dans La banque des mots (1976, n° 12, p. 145-148).

Mais elles n’ont pas reçu un bon accueil. Dans l’avant-propos de Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires (CILF, 1988, p. 11), il est dit :

« L’Académie française les a tout simplement annulées en deux séances tenues en mars 1987 (5), sauf en ce qui concerne déciller/désiller. »

Si elle s’est résignée à les annuler, ce n’est pas sans raison. Michel Rocard le rappelle dans son discours : cette annulation s’explique par le fait que

« [le ministère de l’Éducation nationale qui pourtant en avait fait la demande expresse] ne s’est pas prononcé sur les modifications consenties par votre compagnie et ne les a pas fait enseigner, de sorte que l’usage ne s’en est pas répandu. C’est donc bien normalement que l’Académie n’a pas voulu être la seule à les mettre en pratique. »

Un autre coup d’épée dans l’eau.

Ce qui fait dire à Joseph Hanse que :

« Cette expérience a montré que les conditions favorables à une réforme de l’orthographe sont loin d’être réunies, aussi bien chez les auteurs de projets, les responsables des dictionnaires, les autorités académiques ou autres, que chez les écrivains et dans le grand public. »

  • Le 9 février 1977, un autre arrêté est signé, celui-là par René Haby, ministre de l’Éducation. Il est intitulé Tolérances grammaticales ou orthographiques.

En début de texte, on retrouve, à un détail près (souligné), ce que l’arrêté Leygues disait en 1901 :

« Dans les examens ou concours dépendant du ministère de l’éducation [sic] et sanctionnant les étapes de la scolarité élémentaire et de la scolarité secondaire, qu’il s’agisse ou non d’épreuves spéciales d’orthographe, il ne sera pas compté de fautes aux candidats dans les cas visés ci-dessous. »

Quelle réception réserve-t-on à cet arrêté?… Joseph Hanse, dans sa communication à la séance mensuelle de l’Académie royale de langue et de littérature françaises (Bruxelles) du 12 mars 1977, [p. 42-72 du Bulletin de l’Académie, lui assène, peut-être sans le vouloir, le coup de grâce. Les qualificatifs qu’il utilise disent tout : dangereux, néfaste, grave (6). Le sort en est, pour ainsi dire, jeté. Cette réforme restera lettre morte. Un autre coup d’épée dans l’eau.

Ce court rappel de ces tentatives de « réforme » de la langue m’amène à me demander pourquoi les instances supérieures en font la demande si leur volonté d’y donner suite n’y est pas. Au Québec, pour décrire un tel état de fait, on a créé le verbe tabletter, qui se dit aussi bien d’une personne (sous-ministre tabletté : qui occupe le poste mais auquel on ne donne plus de responsabilités) que d’un objet (rapport tabletté : qui répond à une demande, mais auquel on ne donne pas suite). Ce qui revient presque à dire qu’on admet — du bout des lèvres — le besoin de faire quelque chose, mais que l’envie de l’effectuer n’y est pas.

Quel accueil, selon vous, cette énième tentative de réforme de la langue a-t-elle reçu?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1) « Pour l’arrangement des mots dans la phrase, il convient d’être minutieux et attentif : ce sera une belle réussite de donner de la nouveauté à un terme par une habile alliance de mots. Il peut être nécessaire de représenter par de nouveaux signes des idées jusqu’alors inconnues : on pourra créer des mots que ne connaissait pas le vieux Céthégus, on y sera autorisé à condition de le faire avec réserve; ces mots nouveaux, récemment créés, prendront crédit, si on les dérive discrètement du grec. Pourquoi, en effet, avoir donné à Cécilius et à Plaute un droit qu’on refuserait à Virgile et à Varius? Quelles raisons de me contester les quelques acquisitions que je puis faire, quand Caton et Ennius ont enrichi la langue nationale et créé des termes nouveaux ? On a toujours eu, on aura toujours la liberté de mettre en circulation un mot marqué au coin de l’année. Les forêts changent de feuilles à mesure que l’année décline, et les premières tombent : ainsi meurent les vieilles générations de mots, et les nouvelles, comme des jeunes gens, s’épanouissent et prennent force. Nous sommes condamnés à mourir, nous et nos œuvres. Nous pouvons creuser des ports pour abriter nos vaisseaux contre les vents : c’est une œuvre digne d’un roi; des marais longtemps stériles et qui portaient bateau, nourrissent aujourd’hui les villes voisines et sont sillonnés par la charrue; le cours d’une rivière a été modifié parce qu’elle ravageait les cultures; on lui a donné une meilleure direction : toutes ces œuvres sont mortelles et condamnées à disparaître; à plus forte raison, les mots ne conserveront-ils pas un éclat et un crédit éternels. Beaucoup renaîtront, qui ont aujourd’hui disparu, beaucoup tomberont, qui sont actuellement en honneur, si l’exige l’usage, ce maître absolu, légitime, régulier de la langue. » 

(2) Ces cinq points sont : 1- l’usage des traits d’union; 2- le pluriel des mots composés; 3- l’usage des accents circonflexes; 4- les anomalies des séries étymologiques désaccordées; 5- l’accord du participe passé dans les verbes pronominaux.

(3)  Dans le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, il est dit à propos du trait d’union :

« Ce sont principalement des innovations, introduites en nombre limité : le Conseil supérieur de la langue française ne voulait pas modifier d’un coup plusieurs milliers de mots composés. » (p. 19)

« Lors de l’élaboration des rectifications, des principes généraux ont été dégagés […] Mais il n’a pas été question de modifier d’un coup des milliers de mots de type « verbe + nom » (comme porte-cigare) : le bouleversement aurait été trop grand. On a donc recommandé la soudure pour un nombre restreint de mots… » (p. 37)

Le Grand Vadémécum ne fait pas ici preuve d’initiative. Il suit à la lettre ce que les experts disent dans leur Rapport. À la fin de la page 13,  on peut lire :

 « et quelques composés sur porte-, dont la série compte plusieurs soudures déjà en usage (portefaixportefeuille, etc.). Il était exclu de modifier d’un coup plusieurs milliers de mots composés, l’usage pourra le faire progressivement. »

Combien de ces mots ont vu leur graphie rectifiée? Quels sont les critères de sélection qui ont été utilisés?… L’apprentissage de la langue est-il devenu plus facile? Clairement pas, selon moi. (Voir ICI.)

(4)  L’ouvrage en question, qu’il ne nomme pas, ne peut qu’être Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires (CILF, Paris, 1988), paru l’année précédente.

(5) « La Commission du Dictionnaire, puis l’Académie (sur proposition de Monsieur le Professeur Jean Hamburger) étudie à nouveau les modifications orthographiques. Constatant que la nouvelle orthographe n’était pas entrée dans l’usage l’Académie décide de ne garder qu’une seule de ces modifications : la forme DÉCILLER à côté de l’orthographe traditionnelle DESSILLER. » [Renseignement fourni par le Service du dictionnaire de l’Académie française]

(6) « Ce que l’élève, en toute hypothèse, retiendra trop souvent, c’est qu’il peut impunément, au moment des examens, braver les règles, se dispenser de les appliquer. Il est dangereux et néfaste de l’habituer à croire qu’ʺon admettra dans tous les casʺ des licences que l’usage, non seulement littéraire mais commun, continue à proscrire. Ce qui est grave, c’est précisément cette bonne conscience abusivement donnée à l’élève qui ne tient plus compte des exigences du code. »  p. 46

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LA RÉVISION, d’hier à aujourd’hui

 

La RÉVISION

vue par Nicolas Boileau (1674) et revue par J.-P. Davidts (1978)

 

Tous ceux qui ont fait des études en français connaissent, j’en suis sûr, L’Art poétique de Boileau (publié en 1674), un poème — que certains disent didactique, d’autres satirique — long de onze cents alexandrins et découpé en quatre chants. Même s’ils en connaissent l’existence, rares sont ceux qui l’ont lu. Il faut l’admettre, son style n’est plus vraiment au goût du jour. Pourtant… il est riche d’enseignements.

J’y ai découvert une quarantaine de vers où il est question de censure. Il ne s’agit pas à proprement parler de révision, me direz-vous, mais ce que fait le censeur se rapproche étrangement de ce que fait le réviseur : il trouve à redire; lui, aurait fait mieux! Pour en apprécier toute la saveur, pensez, pendant que vous le lisez, au travail que le réviseur a fait sur votre dernière traduction et à la réaction que vous avez peut-être eue en lisant ses « corrections ». Voici donc l’extrait en question, tiré du Chant IV.  J’y ai souligné des éléments qui ont tout particulièrement attiré mon attention (les lignes 4 et 28 sont des sauts de ligne).

  1. Je vous l’ai déjà dit, aimez qu’on vous censure [ou révise],
  2. Et, souple à la raison, corrigez sans murmure. [sans rouspéter]
  3. Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend. [dès qu’un réviseur…]
  4. Souvent, dans son orgueil, un subtil ignorant
  5. Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce,
  6. Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.
  7. On a beau réfuter ses vains raisonnements,
  8. Son esprit se complaît dans ses faux jugements;
  9. Et sa faible raison, de clarté dépourvue,
  10. Pense que rien n’échappe à sa débile vue.
  11. Ses conseils sont à craindre; et, si vous les croyez,
  12. Pensant fuir un écueil, souvent vous vous noyez.
  13. Faites choix d’un censeur solide et salutaire,
  14. Que la raison conduise et le savoir éclaire,
  15. Et dont le crayon sûr d’abord aille chercher
  16. L’endroit que l’on sent faible, et qu’on se veut cacher.
  17. Lui seul éclaircira vos doutes ridicules,
  18. De votre esprit tremblant lèvera les scrupules.
  19. C’est lui qui vous dira par quel transport heureux
  20. Quelquefois, dans sa course, un esprit vigoureux,
  21. Trop resserré par l’art, sort des règles prescrites,
  22. Et de l’art même apprend à franchir leurs limites.
  23. Mais ce parfait censeur se trouve rarement
  24. Tel excelle à rimer qui juge sottement;
  25. Tel s’est fait par ses vers distinguer dans la ville,
  26. Qui jamais de Lucain n’a distingué Virgile.
  27. Auteurs, prêtez l’oreille à mes instructions.
  28. Voulez-vous faire aimer vos riches fictions?
  29. Qu’en savantes leçons votre Muse fertile
  30. Partout joigne au plaisant le solide et l’utile.
  31. Un lecteur sage fuit un vain amusement
  32. Et veut mettre profit à son divertissement.
  33. Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages,
  34. N’offrent jamais de vous que de nobles images.
  35. Je ne puis estimer ces dangereux auteurs
  36. Qui de l’honneur, en vers, infâmes déserteurs,
  37. Trahissant la vertu sur un papier coupable,
  38. Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.

Plus je le relis, plus me reviennent en mémoire de bons mais surtout de mauvais souvenirs. En voici quelques-uns triés sur le volet :

  • Dans une de mes traductions médicales, le réviseur a jugé nécessaire de changer chez le neutropénique pour chez la personne souffrant de neutropénie, sous prétexte que seul le substantif neutropénie figurait dans son dictionnaire médical!

Ce réviseur, qui pourtant travaillait dans une société pharmaceutique depuis un certain temps, aurait dû savoir qu’en infectiologie neutropénique s’utilise couramment comme substantif, même si son emploi n’est pas attesté dans son dictionnaire. Comme le disait Boileau, dans des termes un peu durs, je dois le reconnaître :

  1. Son esprit se complaît dans ses faux jugements;
  2. Et sa faible raison, de clarté dépourvue,
  3. Pense que rien n’échappe à sa débile vue.
  • Dans ma traduction d’un texte scientifique, le réviseur a changé tous les car pour des étant donné que!

Clairement la conjonction car ne trouvait pas grâce à ses yeux. Allez savoir pourquoi…  Et Boileau de dire…

  1. Souvent, dans son orgueil, un subtil ignorant
  2. Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce
  3. Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.
  • Un jour, je reçois un coup de fil d’un traducteur qui, sur un ton assez sec, me demande pourquoi j’ai changé « traiter avec des stéroïdes » pour « traité par stéroïdes». Il ne voit pas ce que sa traduction a de répréhensible. La phrase à traduire était : Has the patient been treated with steroids within the last six months?

 Je lui fais alors comprendre que, même si, en français, l’instrumentalité (ce qui est le cas dans la phrase en question) peut s’exprimer de différentes façons (1), l’USAGE a parfois ses préférences. Autrement dit qu’on ne peut utiliser indifféremment l’une ou l’autre, si l’on veut que sa traduction soit idiomatique.

En sidérurgie, par exemple, on ne dira pas traiter avec le froid, mais bien traiter à froid. Un fermier ne dirait pas qu’il a traité son champ par des herbicides, mais bien avec des herbicides. En médical, il en est autrement. Les spécialistes du domaine quand ils utilisent le verbe traiter ou le substantif traitement recourent presque toujours (à plus de 95 %) à la préposition par (V. La traduction médicale. Une approche méthodique).

Autrement dit, si je suis intervenu, c’est que je ne voulais pas que l’on dise que son texte sentait la traduction. S’il est une caractéristique que devrait avoir toute traduction, c’est bien celle d’être idiomatique : laisser croire au lecteur que le texte a été rédigé par un spécialiste du domaine alors qu’en fait il l’a été par quelqu’un qui connaît suffisamment bien la façon qu’un spécialiste a de s’exprimer pour pouvoir l’imiter.

Cela l’a convaincu. Et son ton s’est adouci.

Mais un traducteur connaît rarement celui qui révise son travail. D’où, à ne pas en douter, l’animosité légendaire entre traducteur et réviseur. Certains en viennent même à penser que la révision n’a pas sa place dans le domaine de l’édition. Ni même dans un programme de traduction! (2) Mais ils sont rares, fort heureusement.

Et 300 ans plus tard…

 Et cette animosité, Jean-Pierre Davidts l’a très bien rendue dans son Petit Norbert (1978).

Voyez comment il définit, de façon humoristique, mais non moins réaliste, les termes réviseur et traducteur.

Réviseur [rEVIZOEr] n. (lat. revisor).

Mammifère carnivore (Revisor implacabile L.) de la même famille que le traducteur (V. ce mot) dont il est l’ennemi héréditaire. Le réviseur implacable n’hésite pas à s’attaquer aux petits du traducteur (V. Traduction). C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il est possible de faire la distinction entre ces deux animaux par ailleurs d’apparence semblable. En effet, quand il attaque, le réviseur excrète un épais liquide rouge destiné à paralyser le traducteur. Celui-ci semble néanmoins acquérir une immunité de plus en plus grande à cette toxine et l’on a vu parfois un réviseur terrassé par son opposant. Les traducteurs entièrement immunisés peuvent côtoyer des réviseurs sans manifester d’inquiétude. Certains zoologistes envisagent la possibilité d’un drift génétique qui conduirait éventuellement à la fonte des deux races en une seule. Pline le Jeune parle d’un réviseur apprivoisé par un traducteur (l’authenticité de cette source a été mise en doute). Le réviseur a une alimentation essentiellement liquide, si l’on excepte son goût de carnassier pour les traductions (V. ce mot). Il raffole particulièrement d’un produit qui rappelle le papier par sa couleur et qui dégage une forte odeur que d’aucuns ont qualifée d’enivrante. Un, une réviseur (V. Révision). Loc. et prov. Quand le réviseur n’est pas là, les traducteurs dansent; les subordonnés s’émancipent quand le maître est absent. Jouer avec sa victime comme un réviseur avec un traducteur. ― Être, vivre comme traducteur et réviseur; éprouver de l’antipathie, de la haine l’un pour l’autre. ― Écrire comme un réviseur : d’une manière illisible, désordonnée. Donner sa langue au réviseur : s’avouer incapable de trouver une solution.

Traducteur [tRadyktoeR] n. (lat. traductor).

Mammifère à toison (Traductor scribile, Linnaeus 1775). De taille et d’intelligence variable, cet animal a été très tôt domestiqué par les hommes de langue anglaise pour se faire comprendre de leurs semblables francophones. Zool. Animal diurne, parfois nocturne. A tendance à dormir peu. À l’état sauvage, c’est un animal timide qui vit presque en reclus. Afin de les faire connaître du grand public, le gouvernement canadien a ouvert plusieurs réserves où ils vivent en semi-liberté. Le traducteur se nourrit essentiellement de papier et marque une nette préférence pour les feuilles couvertes de caractères d’imprimerie. Son régime se compose de petites branches (V. Crayon) raison pour laquelle on a longtemps hésité à le classer parmi les rongeurs. Le traducteur manifeste une vive répulsion pour tout ce qui est de couleur rouge exception faite des feuilles d’Urgent (voir ce mot) qui l’attirent inexorablement. Les feuilles de cet arbre constituent un appât très recherché des chasseurs lorsque la saison est ouverte. L’équilibre mental de ce mammifère est instable et il passe rapidement de l’exubérance à la dépression la plus profonde. Tanière du traducteur (V. Section). Traductrice, femelle du traducteur. Petit du traducteur (V. Traduction). Loc. fig. Cela n’est pas fait pour les traducteurs : on peut, on doit s’en servir, l’utiliser. ― Faire le jeune traducteur, être bête comme un jeune traducteur, être étourdi, folâtre. ― Nom d’un traducteur! Juron familier. Par dénigr. Loc. « de traducteur ». Métier, travail de traducteur; misérable, difficile. ― Caractère de traducteur :  très mauvais, hargneux.

Ne vous désolez pas de ne pas connaître Le Petit Norbert.  Ce dictionnaire n’a jamais vu le jour. Je n’en connais que les deux entrées reproduites ci-dessus avec la permission de l’auteur. Ce serait des travaux du temps que l’auteur étudiait en traduction que je n’en serais pas surpris. À la même époque, j’ai dû moi aussi, pendant mes études en traduction, faire un pastiche, mais de Marcel Proust. Comme ces définitions ont été rédigées en 1978, voilà donc près de 40 ans, certains passages en portent la marque, vous l’aurez certainement remarqué. Mais l’essentiel du propos a encore toute sa pertinence.

Aux traducteurs et aux réviseurs, je dirais de ne jamais oublier ce que disait Boileau :

  1. Je vous l’ai déjà dit, aimez qu’on vous censure,
  2. Et, souple à la raison, corrigez sans murmure.
  3. Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend.

Et surtout de tout faire pour faire mentir J.-P. Davidts.

 

Maurice Rouleau

 

(1)   Pour indiquer un rapport d’instrumentalité, le français peut recourir à diverses prépositions, comme en font foi les exemples suivants :

  • à              :   examiner au microscope / broder à l’aiguille
  • avec        :   manger avec ses doigts
  • par          :   obtenir quelque chose par la force
  • dans       :   l’âme s’épure dans l’épreuve / l’aigle étrangle sa proie dans ses serres.

(2)   Le premier jet d’un texte est rarement parfait; il exige presque toujours des retouches, parfois majeures, parfois mineures. Peut-être même encore plus quand il s’agit d’une traduction. Penser autrement (encore pire : ne pas aimer se relire), c’est souffrir d’une maladie, qui ne figure pas encore dans le DSM-5, sous « Troubles de la personnalité », que j’appellerais hypertrophie de l’estime de soi.

Quand un traducteur remet son travail, il le croit parfait. Du moins il le devrait. Alors se faire dire par un inconnu que des « corrections » devraient y être apportées est pour certains comme une gifle au visage. Le regard accusateur d’un autre est rarement le bienvenu. Surtout s’il n’est pas empreint de délicatesse. Force est d’admettre qu’en révision tel est souvent le cas. Non pas que le réviseur veuille nécessairement être indélicat, mais le caractère anonyme de l’opération (le réviseur ne connaît généralement pas le révisé, et vice versa) et, en plus, l’urgence du travail ne permettent pas une approche toute en nuances. C’est dire que la relation entre le réviseur et le révisé (ou traducteur) risque fort d’être tendue; que la « correction » risque d’être fort mal perçue par le révisé. Mais elle n’en demeure pas moins utile.

Il n’y a pourtant rien de mal à penser que son texte puisse être mieux tourné. J’irais même jusqu’à dire que c’est une obligation, ou un « must », comme on dirait en France. L’œil d’un étranger voit ce qui est écrit et non ce que l’auteur pense avoir écrit. Là est toute la différence.

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À nouveau / DE nouveau (3 de 3)

 

Si l’on refait un geste,

le fait-on à nouveau ou de nouveau?

 – 3

Remarque : Un correspondant vient de me faire remarquer que le 3e billet de cette série (1), bien qu’annoncé depuis 2011, est introuvable. Que s’est-il donc passé pour qu’il disparaisse ainsi? Une fausse manœuvre de ma part, fort probablement.          Toutes mes excuses.

Je le republie donc aujourd’hui, légèrement actualisé.  

 

Pour boucler la boucle, il reste à examiner la troisième acception que le Petit Robert 2010 attribuait à la locution à nouveau et lui attribue  en 2018 de façon toujours aussi discrète :

À nouveau   ▫ Par ext. (1864) De nouveau. Il est à nouveau sans travail.   

Celui qui sait lire son dictionnaire comprendra :

  • Que à nouveau avait au départ un autre sens, puisque c’est Par ext. que cette locution en est venue à signifier de nouveau. Ce qui se vérifie facilement : à son apparition dans la langue (i.e. dans le DAF, 6e éd., 1835), la locution adverbiale à nouveau était réservée « à l’usage de la Banque, du Commerce » et signifiait « Sur un nouveau compte. Créditer, débiter, porter à nouveau ». Rien de plus.
  • Que c’est dans un document (impossible à retracer) datant de 1864 (2) que l’on a relevé, pour la première fois, son utilisation avec ce nouveau sens.
  • Que cette datation ne dit pas, formellement, que cet emploi s’est alors imposé dans la langue. Mais on pourrait le penser étant donné qu’aucune marque d’usage qui dirait le contraire (p. ex. : Vx, Vieilli) ne lui est accolée.

Fort de ce que me dit mon dictionnaire, j’en conclus donc :

  1. que je peux utiliser à nouveau au même titre que de nouveau, pour dire tout simplement « une autre fois », et ce, sans qu’on puisse me le reprocher [ce qui ne veut pas dire qu’on ne le ferait pas];
  2. que la connotation attribuée à la locution à nouveau (i.e. d’une manière différente) ne tient plus la route. Autrement dit que l’USAGE a changé!

Est-ce que cela me donne, pour autant, le droit de crier haut et fort : « Que les réviseurs se le tiennent pour dit! » ou encore : « Que les professeurs de révision soient mis au parfum! Et vite. »?…

J’en entends qui déjà se mettent à rouspéter, à regimber. Pour eux, ces deux locutions n’étaient pas, et ne sont toujours pas, interchangeables! C’est ce qu’on leur a enseigné [ce qui, dans leur esprit, ne peut qu’être vérité] et c’est ce qu’ils se sont fait un devoir de proclamer à leur tour, une fois devenus professeurs. Mais ont-ils pour autant raison?

Où se trouve la vérité?

Se pourrait-il que, contrairement à la croyance générale, le dictionnaire ne soit pas le portrait fidèle de l’USAGE? De toute évidence, la question se pose, car, contrairement au Petit Robert 2001, le Petit Larousse 2000 n’attribue à ces deux locutions qu’un seul sens : « une fois de plus ». L’idée que à nouveau signifie « d’une manière différente » n’était déjà plus dans le décor. Elle s’était volatilisée. Du moins, d’après cette source.

 Depuis quand le Petit Robert inclut-il cette troisième acception?

Serait-ce depuis 1993, c’est-à-dire depuis la parution du NOUVEAU Petit Robert, dans lequel tant de choses nouvelles — 4000, au dire même de Josette Rey-Debove (La Presse, Montréal, 19 septembre 1993) — ont été ajoutées?… Vérification faite, tel n’est pas le cas. Cette équivalence de sens entre de nouveau et à nouveau, on la trouve déjà dans le tout premier Petit Robert qui date de 1967, appuyée d’une citation d’Anatole France (1921) : « Elle m’interdit à nouveau toute familiarité avec ce malappris » (3). Citation empruntée, comme on pouvait s’y attendre, au Grand Robert, paru quelques années plus tôt.

Ce dernier cite d’autres auteurs qui en ont fait un pareil emploi : Edmond Jaloux, en 1941, André Malraux, en 1933, Louis Aragon, en 1936, Leconte de Lisle, en 1884. Ce n’est donc pas d’hier qu’on utilise indifféremment ces deux locutions. Ces auteurs ne peuvent être dits fautifs, car ils pouvaient se réclamer de Littré qui, dans son dictionnaire (1872-1877), ne faisait aucune différence entre ces deux locutions. Voyez par vous-mêmes :

  •  23°  De nouveau, loc. adv. De rechef, encore une fois. ♦ De nouveau l’on combat et nous sommes surpris, CORN., Poly. I, 4 ♦ Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête, CORN., Cid, V, 8
  •  24°  À nouveau,loc. adv.De rechef, une seconde fois. C’est un travail à refaire à nouveau.

Alors, depuis quand À nouveau signifie-t-il autre chose que De nouveau?

Depuis 1935, nous dit Maurice Grevisse dans son Bon Usage (11e éd., 1980) :

L’Académie fait la distinction suivante : de nouveau signifie « une fois de plus » […] et à nouveau signifie « de façon complètement différente ».

Mais les auteurs modernes emploient fréquemment à nouveau dans le sens de de nouveau ou derechef (Art. # 2345)

Vous aurez certainement remarqué que ce ne sont pas les bons auteurs qui sont à l’origine de cette distinction. Mais bien l’Académie! Grevisse me dit donc, à mots couverts, que les Immortels imposent leur point de vue [au lieu de refléter l’USAGE] et qu’ils n’ont pas fait école, puisque les auteurs font fréquemment le contraire de ce qu’eux avancent. Autrement dit, les bons auteurs continuent de faire ce qu’ils ont toujours fait : leur attribuer le même sens!

En 2008, dans la 14e éd. du Bon Usage, non seulement André Goosse reprend-il ce que disait Grevisse, mais il laisse tomber l’adverbe fréquemment. Ce qui était fréquent du temps de Grevisse devient, une trentaine d’années plus tard, presque courant. De plus, les grammairiens ont, sans raison, dit-il, emboîté le pas. Voyez par vous-mêmes :

L’Académie a introduit en 1935 et conservé en 2004 une distinction entre de nouveau « une fois de plus » et à nouveau « de façon complètement différente ». […]

Les grammairiens, arbitrairement, ont attribué un rôle particulier à la seconde locution, lorsqu’elle est apparue au XIXe s., alors qu’elle a eu dès le début la même signification que la première locution, comme Littré le reconnaissait déjà.

L’usage des auteurs n’a pas suivi cette distinction artificielle. (Art. # 1006)

Que peut donc conclure celui qui se fait dire par un tel grammairien que cette distinction est artificielle?… Sans doute, qu’il peut les utiliser indifféremment, sans risque de se faire taper sur les doigts par des… « puristes ».

Que peut aussi conclure celui qui se fait dire par un tel grammairien que de bons auteurs comme Colette, Alain-Fournier, Daudet, Gide, Duhamel, Maurois, Daniels-Rops, Aragon utilisent indifféremment ces deux locutions?… Sans doute, que ces derniers ne connaissaient pas cette distinction « arbitraire » [On ne consulte pas son dictionnaire ni sa grammaire si l’on n’a aucune raison de douter.] ou bien qu’ils ne la reconnaissaient tout simplement pas comme une façon de dire aussi bien implantée dans l’usage que l’Académie veut bien nous le faire croire. Ces bons auteurs, rebelles sans le savoir, ne voulaient certainement pas, j’en suis convaincu, faire un pied-de-nez (4) aux Académiciens. Ils écrivaient comme ils l’avaient toujours fait.

Comment expliquer que cette distinction arbitraire, artificielle ait la vie aussi dure?

Ceux qui ne jurent que par l’Académie — je n’en suis pas, vous vous en doutez bien — vous diront que, dans la 9e éd. du DAF  (celle qui est en cours de rédaction depuis plus de 35 ans), cette distinction est encore là. Inchangée. Autrement dit, elle reflèterait l’usage! Du moins, celui que l’Académie veut bien voir… ou imposer!

D’autres, dont le DAF n’est pas le dictionnaire courant — et ils sont légion —, vous diront peut-être qu’ils se fondent sur ce qu’en dit, par exemple, Jean Girodet, dans son ouvrage Piège et difficultés de la langue française (Bordas, 2008) : « Ces deux expressions ne sont nullement interchangeables ». Aucun doute n’est possible. Si jamais c’est un professeur qui ne jure que par Girodet, toute la classe n’aura d’autre choix que d’emboîter le pas, que de croire ce que le maître dit. Encore faudrait-il savoir si Girodet décrit vraiment l’USAGE. Car, si tel n’est pas le cas, on lui ferait dire ce qu’il n’a pas voulu dire. Mais que décrit-il au juste? Pour le savoir, il faut lire la préface de son ouvrage [que peu utilisateurs se donnent la peine de lire] en espérant qu’il aborde le sujet (5).

 Comme on m’a appris à ne pas être l’homme d’un seul dictionnaire [car de tels ouvrages ne parlent pas tous d’une même voix, ne disent pas tous la même chose], j’ai voulu savoir ce qu’en disaient d’autres ouvrages du même genre.

  • En 1991, dans son Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (2e éd., Duculot, p. 651) Joseph Hanse dit :

À nouveau et de nouveau sont devenus interchangeables dans le sens autrefois réservé à de nouveau : « une fois de plus ». À nouveau peut encore avoir son sens particulier : « de façon complètement différente », mais, à cause de l’extension de sens qui vient d’être signalée, c’est le contexte, la situation qui fait apparaître ou non le sens restreint. L’Académie écrit : Ce travail est manqué, il faut le refaire à nouveau. Même si l’on dit de nouveau, il est clair qu’il s’agit de refaire le travail différemment. Il pleuvait à nouveau a le même sens que Il pleuvait de nouveau.

  • Dans leur Dictionnaire des difficultés du français (Larousse, 2001), D. Péchoin & B. Dauphin commencent par nous présenter le sens que l’Académie attribue à De nouveau et À nouveau, avant d’ajouter après ce dernier : « (Emploi critiqué) Encore, une fois de plus, de nouveau. »

Est donc critiqué ce que, dix ans auparavant, J. Hanse considérait déjà comme courant!

Il n’en faut pas plus au lecteur qui tient mordicus à cette distinction pour qu’il se dise : « J’ai raison. Péchoin & Dauphin les distinguent. Ils me mettent même en garde contre l’utilisation de à nouveau avec le sens de « encore, une fois de plus, de nouveau…» Tout est dit, selon lui. Mais si le lecteur entretient un certain doute sur la non-équivalence de ces deux locutions, il poursuivra sa lecture, dans l’espoir d’y trouver quelque chose qui apporterait de l’eau à son moulin. Ce faisant, voici ce qu’il y trouvera et qui ne pourra que le réjouir :

« L’emploi de à nouveau pour de nouveau est aujourd’hui si fréquent que l’on ne peut plus le tenir pour fautif. Dans le registre soutenu, on pourra, si on le juge absolument nécessaire, réserver l’emploi de à nouveau aux actions recommencées autrement, aux tentatives différentes de celles qui ont précédé : la première version du plan de communication ne plaisait pas au client, il a fallu le présenter à nouveau. »

Donc, ce que dit l’Académie n’a plus sa raison d’être étant donné l’USAGE qu’on en fait. Du moins, d’après cette source.

  • Dans son Dictionnaire des difficultés du français (Le Robert, 2006), Jean-Paul Colin abonde dans le même sens. Il commence par dire : « ces deux locutions ne sont pas des synonymes », puis enchaîne avec

« Il faut reconnaître cependant que même nos meilleurs auteurs n’observent plus cette distinction et emploient à nouveau pour marquer la répétition pure et simple. […]

Les journalistes et les parleurs des médias ne connaissent plus guère de nouveau. »

Donc, non seulement emploie-t-on indifféremment ces deux locutions, mais de nouveau serait presque disparu de l’USAGE au profit de à nouveau! Du moins, selon cette source.

La distinction, faite par l’Académie et retenue par Girodet, trouverait, semble-t-il, de moins en moins d’adeptes (6). Pourtant des réviseurs, des professeurs — donc des gens assurément bien intentionnés — continuent de l’imposer, de l’enseigner. Bref, à déclarer FAUTIF ce que l’USAGE ne reconnaîtrait plus!

Cette distinction de sens a-t-elle vraiment sa raison d’être?

Comment expliquer que l’emploi indifférent de à nouveau et de nouveau, qui date de plus d’un siècle et demi, ait soudainement perdu sa raison d’être en 1935? Pourquoi les Académiciens ont-ils institué cette différence de sens? Ce changement répondait-il à un besoin pressant, qu’eux seuls auraient perçu? Est-il vrai que l’USAGE tend depuis un certain temps à les confondre? Bien malin qui pourrait le dire avec certitude, car les ouvrages se contredisent.

Il est vrai que faire dire à la locution à nouveau « d’une façon différente de la fois ou des fois précédentes » et à de nouveau « encore, une fois de plus, de la même façon » aide le rédacteur à mieux préciser sa pensée. C’est indéniable. Mais cela ne vaut qu’en théorie. En pratique, c’est une autre histoire. Si tous ne connaissent pas cette distinction, la précision que pense apporter le rédacteur en utilisant l’une de ces locutions échappera inévitablement et totalement à son lecteur. Un coup d’épée dans l’eau! Soit dit en passant, le cas de à nouveau/de nouveau n’est pas un cas isolé. (7)

Quel emploi le Petit Robert 2010 fait-il réellement de ces deux locutions?

Parlons d’abord de leur fréquence d’emploi.

À nouveau y est beaucoup moins utilisé que De nouveau. J’y ai retracé 55 entrées où À nouveau est utilisé au moins une fois contre 293 où c’est DE nouveau qui l’est. Un ratio supérieur à 1 sur 5.  Clairement, dans cette source, de nouveau n’est pas en train de disparaître au profit de à nouveau.

Parlons maintenant du sens de ces locutions.

Il n’y a rien de bien étonnant à ce que les lexicographes du Petit Robert attribuent à la locution de nouveau le sens de « encore, une autre fois », comme cela est le cas, par exemple, aux entrées racheter, raplatir, regonfler, ruminer (8). C’est le sens qu’on lui a toujours attribué.

Faudrait-il s’étonner que les lexicographes attribuent à la locution à nouveau le seul sens que l’Académie lui donne, à savoir « d’une manière différente »? Il ne le faudrait pas, mais, dans les faits, tout dépend de l’usage que ce dictionnaire prétend décrire. Ou de l’usage qu’en font les lexicographes du Petit Robert, s’ils ne sont pas soumis à une directive éditoriale,. Des distinctions s’imposent ici, car il y a plusieurs cas d’espèce.

Sur les 55 entrées où l’on trouve à nouveau, il y en a 21 où la locution n’est utilisée qu’à propos de l’étymologie du terme, par exemple « milieu xiiie, à nouveau début xvie ». Quel sens avait en tête le rédacteur de cette entrée quand il a décidé d’utiliser à nouveau? Voulait-il dire que le mot vedette en question a acquis, au début du XVIe s., un sens différent de celui qu’il avait au milieu du XIIIe s. ou tout simplement qu’il a recommencé à être utilisé avec le sens qu’il avait au départ? Difficile à dire. Alors qu’est-ce qui m’assure que je lui donne le sens que le lexicographe avait à l’esprit?… Rien.

Qu’en est-il dans les 34 autres entrées? Là, il y en a pour tous les goûts.

  • Quand le Petit Robert donne comme exemple de décongelé : « Ne pas congeler à nouveau un aliment décongelé », il est clair ici que à nouveau ne veut pas dire         « d’une autre manière ».
  • Quand il fait dire au verbe se rappeler (en tant que v. pron. récipr.) « Se téléphoner à nouveau », encore là je ne peux lui attribuer un autre sens que « une autre fois ». Je peux en dire autant de verbes comme rediffuser, remarcher, affiler, remouler, refondre (9). Et ce ne sont pas les seuls! J’en trouvais d’ailleurs tellement que j’en suis venu à me demander si je parviendrais à trouver des cas où à nouveau serait clairement utilisé avec le sens que certains veulent bien lui attribuer, à savoir « d’une manière différente ». J’ai réussi, non sans peine. J’en ai trouvé deux : reformuler et renégocier (10).
  • Il arrive aussi que le lexicographe semble incapable de se décider ou qu’il ne se rend pas compte de ce qu’il fait. C’est du moins la façon dont j’interprète le fait que les deux locutions se retrouvent

dans une même entrée :

  • remontrer : II. (xvie) Montrer DE nouveau. Remontrez-moi ce modèle. Pronom. Il n’ose plus se remontrer, se présenter À nouveau devant nous.
  • revivre : Vivre À nouveau (qqch.). Je ne veux pas revivre ce que j’ai vécu. Revivre une émotion, une impression, la ressentir DE nouveau.
  • réinterpréter : Interpréter DE nouveau, d’une manière nouvelle. Réinterpréter les classiques. 

dans des mots d’une même famille :

  • réactualiser : 2. Rendre DE nouveau présent. Évènement qui réactualise un conflit.
  • réactualisation : 2. Fait de rendre À nouveau présent. La réactualisation d’un souvenir.

 dans des mots de même sens :

  • réembaucher : ■ Embaucher À nouveau (qqn). ➙ remployer, rengager, reprendre. Ils refusent de le réembaucher.
  • réemployer : 1. Employer DE nouveau. ➙ remployer, réutiliser.
  • réinsérer :   Insérer À nouveau,
  • réintroduire : introduire DE nouveau.

Ces exemples devraient vous convaincre — si vous ne l’êtes pas déjà — que la distinction que certains font, encore de nos jours, entre à nouveau et de nouveau fait plus que s’estomper. Elle est souvent ignorée. Comme le démontre l’emploi qu’en font les lexicographes du Petit Robert.

Un dernier point…

Qu’en est-il dans le domaine juridique, là où les termes ont une si grande importance?

Cette question s’est posée quand j’ai lu la définition que le Petit Robert donne, depuis au moins 2010, au mot opposition [II- 1 Procéd. ] :

Moyen que peut soulever un justiciable ayant fait l’objet d’un jugement par défaut, afin de faire juger de nouveau l’affaire.

Comprendre qu’un justiciable peut faire juger une affaire de nouveau, i.e. une deuxième fois et non sur de nouvelles bases (i.e. à nouveau) ne pouvait que me faire tiquer, car on m’avait toujours dit qu’on ne pouvait être jugé une seconde fois pour un crime dont on avait été acquitté ou pour lequel on avait été puni. M’étais-je fait des idées?… Il fallait m’en assurer. Vérification faite, je n’étais pas dans l’erreur. C’est bien ce que prévoit la Charte canadienne des droits et liberté :

Art. 11. Tout inculpé a le droit :

    • a) […]
    • h) d’une part de ne pas être jugé de nouveau pour une infraction dont il a été définitivement acquitté, d’autre part de ne pas être jugé ni puni de nouveau pour une infraction dont il a été définitivement déclaré coupable et puni […]

Est-ce que de nouveau a, dans l’article du dictionnaire et dans l’article de loi, le même sens, à savoir « une autre fois » ou peut-il désigner aussi « d’une manière différente »? Difficile à dire si l’on ne sait pas quel sens le rédacteur lui a attribué. Ce que je sais pour sûr, c’est que la Société québécoise d’information juridique (SOQUIJ) aborde ce problème dans une de ses Chroniques linguistiques et dit : « il ne faut pas confondre à nouveau et de nouveau » (11). On ne peut être plus clair.

Mais ce qui importe ce n’est pas tant ce que dit la SOQUIJ à propos de ces deux locutions que la façon dont le législateur les utilise. Quel usage ce dernier en fait-il, dans le Code criminel par exemple? Je m’empresse de le vérifier.

J’y relève 7  À nouveau et 11  De nouveau. Il me reste à voir si à nouveau veut toujours dire « d’une manière différente ».

À première vue, je dirais que les 7 emplois de À nouveau dans le Code criminel me paraissent « suspects ». Sans vilain jeu de mots! Voyez par vous-mêmes (12).

Même le législateur les utilise indifféremment!

Conclusion

 Les Académiciens ont beau avoir décrété en 1935 que de nouveau n’a pas le même sens que à nouveau [le premier signifiant « de même manière » et le second, « d’une autre manière »] et prétendre que cette distinction, parfois dite arbitraire, artificiellle, tient toujours la route (DAF, 9e éd., 1985-…), trouver des ouvrages qui disent le contraire ou de « bons » auteurs qui ne font pas cette distinction est chose facile.

Que conclure, après ce tour d’horizon, de l’emploi des locutions à nouveau et de nouveau? Sont-elles interchangeables ou pas?

Ce que mes recherches m’ont permis de découvrir, c’est que bien malvenu serait celui qui prétendrait détenir la vérité quand son voisin aurait d’aussi « douteux » arguments pour prouver le contraire. Quel salmigondis! Quel fouillis! Et il ne date pas d’hier.

On m’a enseigné, dans les années 1980, que les locutions à nouveau et de nouveau n’avaient pas le même sens. Et ce, même si, dans le Petit Robert de l’époque, il était bien mentionné, discrètement cela va sans dire, que les deux s’utilisaient indifféremment. Mes professeurs s’étaient peut-être laissé convaincre par Paul Dupré, qui, quelques années auparavant, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (Éditions de Trévise, Paris, 1972, p. 1738), concluait, après avoir cité bien des sources, que :

La seule expression en litige est donc à nouveau. Elle possède en propre [i.e. qui n’appartient qu’à elle] le sens de : « d’une façon nouvelle, toute différente de la précédente ». Mais convient-il de l’assimiler à de nouveau (« une fois de plus »), malgré la définition de Littré, le libéralisme d’A. Thérive et un nombre respectable de références à des écrivains modernes comme Barrès, Colette, Alain-Fournier, etc., cités par Grevisse? Pour les uns, cet emploi est un vulgarisme, pour les autres une fausse élégance. Ce serait, en tout cas, contribuer à l’appauvrissement de la langue française que d’user indifféremment de l’un ou de l’autre. On fera bien de réserver à chacune de ces deux locutions adverbiales le sens précis qui lui est propre.

Le problème que je vois dans cette dernière phrase — et que je détecte chez tous les défenseurs de la distinction imposée par l’Académie —, c’est que chacun d’eux s’imagine détenir la vérité. Et ce, même si faire la preuve du contraire est facile. J’irais même jusqu’à dire que chacun cherche à imposer, sans peut-être s’en rendre compte, sa propre vision de la langue, alors qu’il devrait plutôt décrire l’usage qu’il observe.

On a beau m’avoir enseigné que ces deux locutions n’étaient pas interchangeables; j’ai beau avoir déjà enseigné la même chose (j’étais conditionné à les voir telles), je ne pourrais plus en faire autant aujourd’hui. Mon esprit critique s’est développé avec les années. Et aussi avec toutes les incongruités qu’on m’a forcé à mémoriser.

Bref, le chien de Pavlov qui dort en moi s’est réveillé. Puisse-t-il en être de même du vôtre!

Maurice Rouleau

(1) Voici les adresses des deux premiers billets :

(2) Cette datation, 1864, diffère de celle que mentionne le Grand Robert, qui est 1884. On aurait donc trouvé, depuis la parution de ce dernier, un texte plus ancien de 20 ans (que je n’ai pas non plus réussi à retracer) où l’on fait dire de nouveau à la locution à nouveau.

(3) Voici ce que A. France a effectivement écrit dans Le Petit Pierre :  

« elle [le traita de polisson et d’olibrius, et] m’interdit, à nouveau, toute familiarité avec un tel malappris.

En comparant l’original et la citation, je ne peux que me demander jusqu’à quel point on peut modifier un texte [ponctuation, vocabulaire, totalité] quand on s’en sert comme citation. On m’a toujours dit qu’un texte cité devait être reproduit verbatim.

Chose certaine, le professeur titulaire du cours Difficultés du français que j’ai suivi durant mes études en traduction  le croyait assurément, puisqu’il nous avait donné comme travail (un parmi tant d’autres!) d’évaluer la ponctuation utilisée par les auteurs cités dans le Petit Robert (chaque étudiant s’était vu assigner 100 pages, car il y avait 20 étudiants dans la classe et 2000 pages dans le dictionnaire). S’il avait su que le Petit Robert s’en permettait avec les citations, peut-être nous aurait-il imposé un autre travail! Ça, on ne le saura jamais.

(4) Le Petit Robert 2018 écrit PIED DE NEZ (sans traits d’union), imitant en cela l’Académie.  Le Larousse en ligne, lui, l’écrit avec ou sans traits d’union. Ces deux dictionnaires devraient pourtant s’entendre puisqu’ils sont censés décrire le même usage…  Qui faut-il croire, Paul (Robert) ou Pierre (Larousse)?

(5) Les rares qui ont lu la préface du dictionnaire de Girodet [ceux qui sont conscients que tous les dictionnaires ne se lisent pas de la même façon] savent ce que son auteur avait en tête en le rédigeant. Ceux-là n’ont pas à lire l’extrait suivant. Les autres sont invités à le faire.

« En ce qui concerne les difficultés générales de la langue française (syntaxe, pluriels ou accords difficiles, vocabulaire, prononciation, etc.), nous aurions pu adopter un point de vue descriptif et présenter, sans porter de jugement, la variété des usages qui se rencontrent dans le français tel qu’on le parle ou qu’on l’écrit. Une telle description de la langue aurait déçu l’attente des lecteurs. En effet, la fonction d’un dictionnaire des difficultés n’est pas d’enregistrer l’usage, bon ou mauvais. Elle est de trancher clairement dans les cas où la pratique spontanée de la langue se trouve en contradiction avec les normes de l’expression soignée. Si l’on consulte un tel dictionnaire, c’est évidemment parce que l’on veut savoir quelle est la construction, la forme ou la prononciation qui met à l’abri de toute critique. Le lecteur demande qu’on lui indique nettement ce qu’on doit dire ou écrire, et non ce qui se dit ou s’écrit.

Notre parti normatif explique et justifie notre tendance quelque peu « puriste »; nous nous adressons à ceux qui sont soucieux, avant tout, de la pureté de leur langue. Cependant nous évitons toujours l’attitude, si fréquente, chez les « puristes », qui consiste à condamner un tour ou un emploi fautif sans proposer un substitut correct. […]

L’utilisateur de ce dictionnaire n’a plus qu’à espérer que l’auteur soit resté fidèle à la mission qu’il s’est fixée.

(6) Certains pourraient même aller jusqu’à dire que la lecture successive du Péchoin & Dauphin (2001), du Colin (2006) et finalement du Girodet (2008) montre que l’évolution de l’emploi de ces locutions va dans le sens d’un renforcement de la distinction et non dans celui d’un relâchement. Mais cette conclusion repose sur des fausses données. Malgré les dates récentes de dépôt du copyright qu’affichent ces ouvrages, ce ne sont pas de nouvelles éditions, mais bien de simples réimpressions. (Voir Ne vous faites pas piéger.)

Bref, avant de conclure, toujours s’assurer que les arguments invoqués sont bien fondés.

(7)  Étymologiquement parlant, pendant et durant n’ont pas le même sens. Mais l’usage actuel les confond. Durant servait à exprimer « pendant toute la durée » et pendant, un moment particulier de la durée. C’est ainsi que l’on disait : Il est resté debout durant le discours, mais il est sorti pendant le discours. Aujourd’hui, une telle distinction n’a plus cours. En fait, elle n’existe souvent que dans l’esprit de celui qui les utilise.

Il en est de même de Continuer à et Continuer de auxquels l’usage a déjà attribué une différence de sens, aujourd’hui disparue.

(8)  De nouveau au sens classique de « une fois de plus »

  • Regonfler =  1.  V. intr. Se gonfler de nouveau. La rivière regonfle. ▫ Enfler de nouveau. Son bras a regonflé.    V. tr. Gonfler de nouveau. Regonfler un ballon, des pneus.
  • Racheter =  Acheter de nouveau. Il faudra racheter du pain.
  • Raplatir = Rendre de nouveau plat ou plus plat. P. p. adj. Chapeau tout raplati.
  • Ruminer =  (1380 rem.  a éliminé ronger) Mâcher de nouveau (des aliments revenus de la panse), avant de les avaler définitivement (en parlant des ruminants).

(9)  À nouveau au sens nouvellement acquis de « une fois de plus, une autre fois »

  • Rediffuser = diffuser à nouveau;
  • Remarcher = marcher à nouveau [le Larousse en ligne lui fait dire « Marcher de nouveau];
  • Affiler = rendre à nouveau parfaitement tranchant (un instrument ébréché, émoussé);
  • Remouler = mouler à nouveau (une statue);
  • Refondre = Passer à nouveau de l’état solide à l’état liquide.

(10)  À nouveau pour dire « d’une manière différente »

  • reformuler = Formuler à nouveau, généralement de façon plus claire. Reformuler sa demande.
  • renégocier = Négocier à nouveau (les termes d’un accord, d’un contrat). Renégocier un contrat d’assurance, le taux d’un prêt bancaire.

Vous ne serez certainement pas surpris d’apprendre que le Larousse en ligne voit la chose différemment.  Voici comment il définit ces deux derniers verbes :

  • Reformuler = Formuler de nouveau et d’une manière plus correcte.
  • Renégocier = Négocier de nouveau.

(11) La SOQUIJ publie de courtes capsules linguistiques destinées à « éclairer sur le bon usage de termes fréquemment employés dans les textes juridiques ». L’une d’elles concerne l’emploi des deux locutions en cause. Elle y note une impropriété :

On ne doit pas confondre les expressions à nouveau et de nouveau. « Examiner à nouveau un problème » signifie en reprendre l’étude d’une manière nouvelle, différente, sur de nouvelles bases. « Examiner de nouveau un problème » signifie simplement l’étudier une fois de plus, encore une fois, comme auparavant.

Cette capsule n’interdit pas au législateur d’utiliser la locution à nouveau. Elle ne fait que le mettre en garde contre sa mauvaise utilisation, i.e. lui faire dire de nouveau.

(12) Voici les 7 extraits où la locution à nouveau est utilisée.

1- « Le prévenu qui, après s’être esquivé, comparaît à nouveau à son procès alors que celui-ci se poursuit conformément au paragraphe (1) ne peut faire rouvrir les procédures menées en son absence que si le tribunal est convaincu qu’il est dans l’intérêt de la justice de le faire en raison de circonstances exceptionnelles. »

2- « […] s’il est d’avis que le document ne doit pas être communiqué, s’assurer que celui-ci est remballé et scellé à nouveau et ordonner au gardien de le remettre à l’avocat qui a allégué le privilège des communications entre client et avocat ou à son client. »,

3- « En tout temps, lorsqu’un document est entre les mains d’un gardien selon le présent article, un juge peut, sur une demande ex parte de la personne qui s’oppose à la divulgation du document alléguant le privilège des communications entre client et avocat, autoriser cette dernière à examiner le document ou à en faire une copie en présence du gardien ou du juge; cependant une telle autorisation doit contenir les dispositions nécessaires pour que le document soit remballé et le paquet scellé à nouveau sans modification ni dommage. »

4 et 5- « Toute personne qui, à l’étranger, a été reconnue coupable ou fait l’objet d’un verdict de non-responsabilité à l’égard d’une infraction est tenue, dans les sept jours suivant son arrivée au Canada, si l’infraction en cause correspond à une infraction visée à l’alinéa a) de la définition de infraction désignée au paragraphe 490.011(1), de notifier ce fait à tout service de police et de lui indiquer ses nom, date de naissance, sexe et adresse actuelle. Elle n’est tenue de le faire qu’une fois, à moins qu’elle soit à nouveau reconnue coupable ou qu’elle fasse à nouveau l’objet d’un verdict de non-responsabilité à l’égard d’une telle infraction. »

6- « Le prévenu inculpé d’un acte criminel non mentionné à l’article 469 doit, s’il choisit selon les articles 536 ou 536.1 ou s’il choisit à nouveau selon les articles 561 ou 561.1 d’être jugé par un juge sans jury, l’être par un juge sans jury, sous réserve des autres dispositions de la présente partie. »

7- « Nonobstant toute autre disposition de la présente loi, la personne visée au paragraphe 597(1) qui a ou est réputée avoir choisi d’être jugée par un tribunal composé d’un juge et d’un jury et qui n’a pas choisi à nouveau, avant le moment de son défaut de comparaître ou de son absence au procès, d’être jugée par un tribunal composé d’un juge ou d’un juge de la cour provinciale sans jury ne sera jugée selon son premier choix que dans les cas suivants… »

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Publié dans Contraintes de la langue, Préposition imposée, Usage imposé | 4 commentaires

 Révision ou Revision / Révoir ou Revoir

 

 La petite histoire du mot RÉVISION

ou

Les décisions étonnantes de  l’Académie française basées sur l’USAGE

 

Faut-il écrire rÉvision ou rEvision? Autrement  dit, faut-il, ou non, lui mettre un accent? Pourquoi lui en mettre un, diront certains, étant donné que ce mot désigne l’action de revoir et non de révoir? Il faut le reconnaître, cet argument n’est pas sans valeur. Pourtant, le Petit Robert — et  ce, depuis sa première édition, en 1967 — l’écrit avec un accent. Nulle part, on ne voit revision. La question ne se poserait donc pas. Pourquoi alors me la poser, direz-vous?

Parce que, voilà bien des lunes, j’ai vu ce mot écrit sans accent. Et n’y ai pas prêté attention. J’aurais dû… mais je ne l’ai pas fait.

  • Je ne l’ai pas fait, parce que le Petit Robert, ma bible à l’époque — le livre dont je ne remettais pas en question la parole — m’indiquait la voie à suivre : il faut écrire révision et non revision. Point à la ligne. Certains vont même jusqu’à penser que ce mot ne s’est jamais écrit autrement! Nous allons voir qu’ils ont tort de penser ainsi.
  • J’aurais dû, parce que… cet emploi n’était pas le fait d’un quidam, nul en « orthographe ». Cette graphie provenait d’un dictionnaire! Et qui dit dictionnaire dit… VÉRITÉ! C’est ce qu’on m’avait appris et, conséquemment, ce que je croyais. Mais que je ne crois plus. Mes idées à ce sujet ont elles aussi évolué.

 RÉVISION ou REVISION n. f..

Au Québec, tout cursus en traduction inclut un cours de révision. Ce n’est peut-être pas « cool », ce n’est peut-être pas non plus « in », mais c’est un « must »! (Voir Les anglicismes.) J’ai donc dû m’y inscrire.  L’ouvrage alors recommandé (euphémisme pour dire obligatoire, car il n’en existait pas d’autres) était Pratique de la révision, de P. A. Horguelin (2e éd., Linguatech, Longueuil, 1985). La graphie de ce mot s’imposait d’elle-même. Il me fallait dire et écrire RÉVISION, car l’auteur de cet ouvrage l’écrivait ainsi. Mais, pour une raison inconnue, Paul Horguelin avait décidé de reproduire, en page couverture, ce qu’un dictionnaire disait de ce mot. Voici l’entrée en question, qui a semé un petit doute dans mon esprit, un doute trop vite dissipé :

RÉVISION ou REVISION  n. f. (lat. revisio)  Action de réviser, d’examiner de nouveau. Le résultat de cette action : La révision des listes électorales.  

  • Diplom. Lettres de révision, v. LETTRE.
  • Dr. Modification d’un texte juridique […]
  • Imprim. Action de réviser une épreuve typographique.

Que conclure d’une telle entrée et surtout de sa présence sur la page couverture de ce manuel? Mes connaissances en langue sont alors trop réduites pour que j’en saisisse toute la portée.

Je fais alors avec les moyens du bord : je me dis que ce mot peut s’écrire avec ou sans accent; qu’aucune de ces deux graphies n’est fautive. Sinon pourquoi les présenterait-on en entrée double dans ce dictionnaire? Mais le lexicographe qui a rédigé cette entrée, lui, a pris position : il n’utilise que révision dans le corps de l’article. Et Paul Horguelin en fait autant dans son ouvrage. Je me dis alors que, n’eût été de leur goût personnel, ils auraient pu choisir l’autre graphie, sans risque de se voir accuser de donner le mauvais exemple. À moins qu’ils aient choisi cette graphie parce qu’elle leur était plus familière… Qui sait?

Voilà ce qui m’est venu à l’esprit en voyant cette entrée double présentée en page couverture. L’idée qu’elle provienne d’un vieux dictionnaire ne m’a même pas effleuré l’esprit.  La langue que je pratique à ce moment-là est ancrée dans le présent et non dans le passé. L’intérêt que je porte actuellement à l’évolution de la langue n’avait pas encore tout à fait pris racine. C’est d’ailleurs en partie à cause de cet intérêt que, dans le présent billet, je cherche à retracer le chemin parcouru par ce mot depuis son apparition dans la langue. Et aussi parce que je veux comprendre d’où nous viennent toutes ces contraintes (ou libertés) que nous impose (ou nous permet) le dictionnaire.

Si j’en avais su plus, à l’époque, sur le fonctionnement de la langue, j’aurais pu me poser une autre question : pourquoi, dans l’ordre de présentation, RÉVISION précède-t-il REVISION? Ne sachant pas de quel dictionnaire provient cette entrée, je ne peux me référer à sa politique éditoriale. Cet ordre des variantes en entrée double respecte-t-il une norme établie en dictionnairique? Je n’en avais, et n’en ai toujours, aucune idée. Le peu que j’en sais, je l’ai trouvé le Nouveau Petit Robert de 1993. Plus précisément dans les pages liminaires (p. XII), celles que, de tout temps, trop peu de gens lisent. J’y apprends que l’ordre de présentation des variantes d’un mot que privilégie ce dictionnaire est loin d’être aléatoire (1). Mais rien ne me dit que les autres respectent sa façon de faire.

 Si je me pose toutes ces questions, c’est, vous l’aurez compris, parce que je veux  savoir exactement ce que veut nous dire ce dictionnaire. Et non ce que je pense qu’il veut dire.  Mais Paul Horguelin n’a pas pris soin de préciser de quel dictionnaire il s’agit. Sans doute a-t-il jugé que cette information n’avait aucun intérêt compte tenu de la raison de cette entrée sur la page couverture de son ouvrage. Pas plus qu’il n’a, fort probablement pour la même raison, indiqué l’année de publication de ce dictionnaire. Il  s’agit peut-être d’un vieux dictionnaire… peut-être même d’une des éditions du DAF (Dictionnaire de l’Académie Française). Qui sait? Je décide donc de m’en assurer.

Je commence, comme toujours, par consulter le site Dictionnaires d’autrefois. J’y découvre qu’effectivement les deux graphies ont eu cours, mais à des époques différentes. Soit dit en passant, ce site, pour des raisons qui ne sont pas précisées, ne permet de consulter que cinq des neuf éditions du DAF : la 1re (1694), le 4e (1762), la 5e (1798), la 6e (1835) et la 8e (1935). Pour savoir ce que contiennent les autres, il faut faire une recherche dans chacune d’elles. Ce travail long et fastidieux sera bientôt, nous dit-on, histoire du passé (2). Espérons qu’il ne s’agit pas d’un canular ou, pour être plus « in », d’une « fake news ».

Voyons ce que nous disent ces différentes éditions.

1re éd. 1694  et  2e éd. 1718

 Dans la première édition, tout comme dans la deuxième, l’Académie française écrit ce mot sans accent :

REVISION s. f. Action par laquelle on revoit, on examine de nouveau. Il ne se dit guere qu’en matiere de compte & de procez. Revision de compte. demander la revision d’un procez. il avoit esté condamné, mais il a obtenu des lettres de revision.

Il n’y a là rien d’étonnant, puisque l’action décrite consiste à REvoir quelque chose et non à le voir.

3e éd. 1740      6e éd. 1835

 En 1740, l’Académie change d’idée. Elle l’écrit alors avec un accent :

RÉVISION   s.f.  Action par laquelle on revoit, on examine de nouveau. Il ne se dit guère qu’en matière de comptes & de procès. Révision de compte. Demander la révision d’un procès. Il avoit été condamné, mais il a obtenu des lettres de révision. Il ne se dit que Des procès criminels.

Cette nouvelle graphie n’arrive pas en langue comme un cheveu sur la soupe. Que non! Ce changement de graphie ne peut s’expliquer que par un changement dans l’usage. — Même si seulement 22 ans se sont écoulés depuis la parution de l’édition  précédente! — J’en veux pour preuve, ce que dit Mme Hélène Carrère d’Encausse :

D’une édition à l’autre, notre Dictionnaire a enregistré, balisé et mis en forme les modifications proposées par l’usage.   

Et elle poursuit :

J’ai parlé de l’usage, notre souverain maître. Dire l’usage : cette mission, l’Académie se l’est assignée et elle l’a revendiquée dès sa création. C’est un choix qu’elle formulait déjà dans la préface de la première édition et qu’elle a constamment réaffirmé dans les huit suivantes.

On ne peut être plus clair. Et cette dame sait de quoi elle parle : elle est, ne vous en déplaise, LE secrétaire perpétuel de l’Académie française!

Donc, en 1740, l’usage, ce souverain maître (3), veut que l’on écrire dorénavant RÉVISION. Et cet usage s’est apparemment maintenu jusqu’à nos jours, puisque révision est la seule et unique graphie admise dans les dictionnaires courants. Je dis apparemment, car, il y a un vice dans ce raisonnement : on fait un saut de plus de 275 ans (de 1740 à 2019), sans prendre la peine de vérifier ce qui a pu se produire entre-temps. Le Thomas que je suis ne peut le tolérer. Il lui faut s’assurer que tel est bien le cas. Et non «  apparemment le cas ».

Vérification faite, l’usage n’est pas resté au beau fixe durant tout ce temps. Il a changé. Brièvement, il est vrai, mais il a tout de même changé.

7e éd. 1878  et  8e éd. 1935

 Sans plus de ménagement qu’elle n’en avait manifesté quand elle a ajouté un accent à ce mot, l’Académie, cette fois-ci, le lui enlève. Elle remplace RÉVISION (qui était la norme depuis 1740) par REVISION, la graphie qui avait eu cours voilà près de 200 ans. J’en reste bouche bée. En voyant cela, je ne peux m’empêcher de penser au chauffeur d’autobus qui, aux heures d’affluence, ne cesse de crier : « Avancez en arrière! »

Mais comme l’usage est le souverain maître des Académiciens, ce changement ne  peut que refléter un autre changement dans l’usage. Celui qui en douterait n’a qu’à lire la préface de cette 7e édition. Il y est clairement dit :

L’Académie ne recueille et n’enregistre que les mots de la langue ordinaire et commune, de celle que tout le monde, ou presque tout le monde, entend, parle et écrit.

Il n’y a là aucune méprise possible : . « tout le monde ou presque » écrit REVISION. Et non plus RÉVISION! C’est l’Académie qui le dit. Ce ne peut donc qu’être vrai. Mais l’est-ce réellement? Je me permets d’en douter, mais pas de l’affirmer, car je ne dispose d’aucune preuve directe.

Que s’est-il donc passé entre 1835 (année de publication de la 6e éd. du DAF) et 1878 (année de publication de la 7e éd.) pour que, dans cette dernière, révision perde son accent? Difficile à dire. Les Immortels, ces régents de la langue, ne se croient pas obligés de justifier leur décision. « Ils pontifient », m’a déjà dit un ami. Faut dire que leur mission de veiller sur la langue leur a été confiée par un cardinal! C’est tout dire…

Les Immortels ne se justifient jamais, ou presque. Soit. Reconnaissent-ils, dans leur prise de position, la contribution de gens qui ne font pas partie de leur club privé? Je me risquerais à me dire intérieurement : « Encore moins ». Ce qui n’empêche pas qu’il ait pu y avoir influence de l’extérieur. Si je m’aventure aussi loin, c’est qu’entre 1835 et 1878, plus précisément en 1858, Benjamin Legoarant a publié un ouvrage intitulé  Nouveau dictionnaire critique de la langue française ou Examen raisonné et projet d’amélioration de la sixième édition du dictionnaire de l’Académie, dans lequel on peut lire (p. 487) :

Dans ce mot [réviseur], aussi bien que dans son analogue [sic] Révision, il faut retrancher l’accent aigu, à moins de le placer aussi sur le premier e de Reviser, autrement on doit renoncer à obtenir de l’uniformité dans le langage, car il est impossible de se rappeler une multitude d’exceptions semblables à celle-ci.

Le changement de cap orthographique que propose l’Académie dans cette 7e éd. de son dictionnaire traduit-il sa réaction à la suggestion de Benjamin Legoarant? Hypothèse fort intéressante, mais difficile à prouver. Ce n’est, vous l’aurez compris, que pure spéculation de ma part, mais la chronologie des événements m’amène à me poser la question. Les Immortels auraient aussi bien pu décider d’accentuer le verbe qui serait alors devenu Réviser. Et le tout serait devenu cohérent. Mais tel ne fut pas leur choix. Reviser était pour eux un intouchable, pour ne pas dire un immortel, comme eux. Pourquoi le corriger puisqu’ils l’avaient de tout temps écrit sans accent… et que, pourrait-on ajouter, le problème concernait la graphie du substantif et non celle du verbe? [Les régents portent souvent des œillères quand ils pontifient!]

9e éd. 1985-…

Puis arrive la 9e édition.

Encore une fois, toujours sans crier gare, les Académiciens en changent la graphie. Faut croire qu’au cours des 50 années précédentes, un autre changement dans l’usage s’est produit. Ils font encore une fois marche arrière. Il faut dorénavant écrire RÉVISION et non plus REVISION, comme le prescrivaient les deux éditions précédentes (les 7e et 8e). Autrement dit, il faut l’écrire comme on avait commencé à l’écrire en 1740! « Autres temps, autres mœurs! », diront certains.

Fait inhabituel, dans cette 9e éd. du DAF, les Académiciens nous rappellent qu’il y a eu un « autre temps ». À la fin de l’entrée révision, ils prennent soin d’ajouter :

(On a écrit aussi Revision.)

C’est en effet très inusité. C’est la première fois que je vois les Immortels rappeler l’existence d’une « vieille » graphie. Pourquoi donc le faire dans ce cas particulier et aussi dans deux autres mots de la même famille : réviseur et aussi réviser (4). Mystère et boule de gomme.

L’USAGE, ce Souverain Maître

 Nous l’avons vu,  les Académiciens ne jurent que par leur Souverain Maître, l’USAGE. Et ce, depuis 1694. S’ils apportent des modifications à un mot de leur dictionnaire, ce n’est pas, nous rappelle Hélène Carrère d’Encausse, « le fait d’un quelconque caprice […], mais bel et bien parce que l’usage voulait qu’il en soit ainsi. »

En 1872-1877, Littré nous dit respecter le même crédo. Dans la préface de son dictionnaire, il écrit :

[…] je dirai, définissant ce dictionnaire, qu’il embrasse et combine l’usage présent de la langue et son usage passé, afin de donner à l’usage présent toute la plénitude et la sûreté qu’il comporte.

Et Littré a fait école. Tous se réclament aujourd’hui de l’USAGE.

Paul Robert, en 1950, en témoigne. Dans l’Introduction au 1er volume de son dictionnaire (connu, depuis la parution du Petit Robert, sous le nom de Grand Robert), il écrit :

Nous répéterons avec lui [Littré] que « L’usage contemporain est le premier et principal objet d’un dictionnaire ». Le but est atteint si les textes retenus rendent compte de cet usage.

                 Si tous les lexicographes respectent le même MAÎTRE, si tous décrivent l’USAGE, le commun des mortels, dont je fais partie, s’attend à trouver essentiellement la même information quel que soit le dictionnaire consulté. Un seul devrait donc suffire! Mais MON maître en révision, P. Horguelin, s’inspirant de la locution latine Timeo hominem unius libri (trad. Je crains l’homme d’un seul ouvrage), disait : « Je crains le réviseur d’un seul dictionnaire. » Et il avait raison. Par exemple, le Petit Robert et le Petit Larousse ne disent pas toujours la même chose. (Voir QUI CROIRE?   Pierre ou Paul? Pierre Larousse ou  Paul Robert?)

Comment expliquer qu’ils ne décrivent pas le même usage? Assez troublant comme perspective, ne croyez-vous pas? C’est, en bout de ligne (5), la fiabilité de ces ouvrages qui est en cause. Il n’y a pourtant aucune raison pour que l’un soit plus, ou moins, crédible que l’autre. J’irais même jusqu’à dire : plus, ou moins, crédible que le DAF, même si l’Académie se dit la détentrice de LA vérité.

Comparons donc ce que différents dictionnaires nous disent du mot révision avec ce qu’en dit le DAF dans ses 9 éditions.

Pour mieux faire voir l’évolution de la graphie « officielle » de ce mot, j’ai défini 4 périodes (A, B, C et D), chacune correspondant à la graphie « officielle » du mot durant cette période. Et chaque édition du DAF (de 1 à 9) est identifiée par sa date de publication, 1694 étant la 1ère éd.; 1985, la 9e éd. On y voit clairement les changements apportés au cours des siècles. Par exemple, durant les périodes A (1re et 2e éd.) et C (7e et 8e éd.), la graphie officielle est revision. Durant les périodes B et D, c’est révision.

         A                                  B                                     C                      D

1694    1718    1740    1762    1798    1835    1878    1935    1985-     ??? 

Revision                     Révision                        Revision           Révision

On voit mieux ainsi que, n’eût été de la période C, la graphie revision aurait eu une très courte vie. Elle serait disparue définitivement dès 1740. Mais il y a eu la période C, celle qui ne peut qu’étonner tout lecteur attentif.

Pourquoi, en 1878, les Académiciens sont-ils revenus à l’ancienne graphie, celle qui avait cours de  1694 à 1718? Pourquoi l’ont-ils abandonnée à nouveau (ou de nouveau) en 1985? L’USAGE est, semble-t-il hésitant. C’est du moins ce qu’ils nous laissent croire. Mais que je ne crois pas nécessairement.

Si l’Académie décide, en 1878, de changer révision pour revision, c’est, à ne pas en douter, que l’USAGE a changé au cours des décennies précédentes et que, fidèle à sa mission, elle l’impose à tous. Elle a pour tâche de préserver la pureté de la langue! Mais y a-t-il vraiment eu changement dans l’usage? Étant ce que je suis, je ne peux m’empêcher d’en douter. Mais comment vérifier que tel est bien le cas? Je n’y vois qu’une façon de faire :  voir ce que disent de ce mot d’autres dictionnaires, publiés à la même époque, et pour lesquels l’USAGE est aussi le Souverain Maître. Ces ouvrages devraient, si l’Académie a raison, corroborer ses dires. Si non, ils diront le contraire. Et, par la force des choses, sèmeront un doute dans mon esprit. Voyons ce qu’il en est.

J’ai retracé 2 dictionnaires qui ont été publiés à l’époque où le DAF (1878) a remplacé révision par revision. Ce sont  :

Contrairement au DAF, ces deux dictionnaires n’ont pas noté de changement dans l’USAGE. Ils continuent d’écrire révision, comme cela se faisait depuis 1740.  Alors… Qui faut-il croire? L’Académie? Ou le Larousse et le Littré?…

Si l’Académie décide en 1935 de maintenir la graphie revision, c’est que le changement dans l’USAGE qu’elle a noté, à tort ou à raison, dans l’édition précédente est, à ses yeux, toujours réel. Est-ce bien le cas? Peut-être que… oui. J’ai retracé deux dictionnaires qui ont été publiés entre 1878 et 1935 :

Ces deux ouvrages incluent dans leur nomenclature les deux graphies, qu’ils présentent dans l’ordre suivant : « revision ou révision » (6). Ont-ils mis revision en premier parce que l’Académie en faisait la seule et unique graphie admise, i.e. « officielle »? Ont-ils mis révision en second, parce que ce mot était, selon eux, encore en usage, malgré ce qu’en disait l’Académie? On ne le saura jamais.

Comme je l’ai mentionné précédemment, l’Académie, dans la 9e édition de son dictionnaire, change encore d’idée. Ou, pour être plus précis, elle observe un autre changement dans l’USAGE. Changement qu’elle se fait un devoir de porter à l’attention de tous! Ce nouveau changement se serait donc produit entre 1935 (8e éd.) et 1985 (9e éd.). L’USAGE veut, nous dit-elle, que l’on écrive révision et non plus revision. Il faut, encore une fois, faire marche arrière; revenir à l’ancienne graphie, celle qui avait cours entre 1740 et 1835!  Tous ces changements commencent à me donner le tournis!

Les Académiciens sont-ils les seuls à noter ce changement dans l’USAGE?  D’autres dictionnaires, parus à la même époque, le confirmeraient-ils? Voyons voir.

Le seul ouvrage que j’ai pu retracer et qui répond à cette condition est le Grand Robert. Dans sa 1ère édition (1951-1966), on peut y lire :

REVISION (vx. ACAD.) ou RÉVISIONn. f. (1298 revision; empr. latin revisio) […]

La présentation des deux graphies, en entrée double, me dit que ce sont des formes courantes. C’est la règle qu’a établie le Robert. Relisez bien la note (1) :

Si deux formes sont courantes, elles figurent à la nomenclature en entrée double : ASSENER ou ASSÉNER

Cette même règle stipule aussi que « dans cette présentation, le lexicographe favorise la première forme. »

C’est là que je me mets à froncer les sourcils. Pour ne  pas dire que je décroche. Que veut bien nous dire le Robert par (vx, ACAD.)? Que l’emploi de revision est, selon lui, vieux, mais que c’est la graphie qu’impose l’Académie? Ou que c’est l’Académie qui le dit vieuxDifficile à dire. Ce que je sais pour sûr, c’est qu’aucune de ces hypothèses ne tient la route. La première met le Robert en contradiction avec lui-même : ce mot ne peut être à la fois courant et vieux. La seconde fait dire à l’Académie ce qu’elle n’a jamais dit. Il y a là, vous en conviendrez, de quoi être perplexe. Et douter encore plus de l’USAGE décrit.

 Dans la 2e éd. du Grand Robert (1984), l’entrée est modifiée :

RÉVISION, n. f. – 1611: resvision, 1298: du bas lat. revisio, du class. revisum, supin de revisere → Réviseur.

REM. La forme revision est archaïque.

Il n’y a plus qu’une seule graphie courante : révision. La forme revision est devenue, nous dit-on en remarque, archaïque. Archaïque! Vraiment? Voilà qui rajoute à ma confusion. Car, si j’en crois ce que le Robert fait dire aux marques d’usage, un mot dit vieux ne peut pas devenir archaïque. Un mot archaïque peut, lui, devenir vieux (7). Vous me direz que cela semble le contraire du bon sens et vous n’auriez pas tort. Mais je dois attribuer aux mots le sens que le Robert leur attribue. Sinon, je leur fais dire ce que moi j’y vois et non ce que, lui, y voit. J’ose seulement espérer ne pas m’être emmêlé les pinceaux.

 Et qu’en dit le Petit Robert, paru pour la première fois en 1967, i.e. seulement trois ans après la parution de la 1ère édition du Grand Robert (1964)? On y lit :

RÉVISION n.f. (1298; lat. revisio) […]

Vous aurez remarqué que la première forme « REVISION (vx. ACAD.) » qu’affichait le Grand Robert est disparue en tant que mot vedette. En fait, cette graphie ne se retrouve nulle part dans le dictionnaire. L’USAGE aurait donc changé… en trois ans! Et cet USAGE est resté le même depuis lors! Du moins, c’est ce que laisse entendre cet ouvrage.

Bref, que penser de l’USAGE qu’est censé décrire tout dictionnaire?…

Il me pose problème. J’ai de la difficulté à croire que les dictionnaires, malgré leur profession de foi à son égard, en sont le reflet. Et l’histoire du mot révision ajoute de l’eau à mon moulin. Il vient me conforter dans mon analyse. Hélas!

Maurice Rouleau

(1)  Voici ce que le Nouveau Petit Robert nous dit des variantes graphiques d’un mot :

  • « Si deux formes sont courantes, elles figurent à la nomenclature en entrée double : ASSENER ou ASSÉNER; dans cette présentation, le lexicographe favorise la première forme […]       [C’est donc le lexicographe qui oriente l’USAGE et non l’USAGE qui s’impose au lexicographe. C’est du moins la lecture que j’en fais.]
  • Si une forme est actuellement plus fréquente que la seconde qui a la même prononciation, cette dernière est accompagnée de var. : CALIFE var. KHALIFE.
  • Si la variante est rare, on la signale par « on écrit aussi, parfois » : EUCOLOGIE… On écrit parfois euchologue.
  • Enfin, lorsqu’une faute courante apparaît comme plus légitime que la « bonne » graphie, le lexicographe s’est permis de donner son avis par « on écrirait mieux » : CHARIOT on écrirait mieux charriot (d’après les autres mots de la même famille; PRUNELLIER, on écrirait mieux prunelier (à cause de la prononciation).  [C’est donc le lexicographe qui chercher à dicter l’USAGE.]

Mais qui est donc ce lexicographe? Celui qui a rédigé l’entrée en question? Celui qui a révisé les épreuves? Ou l’équipe éditoriale du dictionnaire?… On ne peut que spéculer.

(2)  « Dès l’automne [2019], il sera possible de consulter toutes les éditions du dictionnaire depuis la première qui date de… 1694. Ce sera une occasion unique de découvrir des mots disparus ou de lire les différentes définitions d’un même mot selon les époques. » (Voir ICI.)

Ce qui a été dit a été fait. Vous pouvez consulter les préfaces des 9 éditions du DAF à l’adresse suivante : http://academie-francaise.fr/le-dictionnaire/les-neuf-prefaces.

(3)  La primauté de l’USAGE était déjà reconnue par Vaugelas. Voici ce qu’il écrivait dans la préface de son ouvrage « Remarques sur la langue françoise : utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire », paru en 1647 (la 1re éd. du DAF ne paraîtra qu’une cinquantaine d’années plus tard, plus précisément en 1694) :

Ce ne sont pas ici des lois que je fais pour notre langue de mon autorité privée ; je serais bien téméraire, pour ne pas dire insensé ; car à quel titre et de quel front prétendre un pouvoir qui n’appartient qu’à l’Usage, que chacun reconnaît pour le Maître et le Souverain des langues vivantes? Il faut pourtant que je m’en justifie d’abord, de peur que ceux qui condamnent les personnes sans les ouïr, ne m’en accusent, comme ils ont fait cette illustre et célèbre Compagnie, qui est aujourd’hui l’un des ornements de Paris et de l’Éloquence française. Mon dessein n’est pas de réformer notre langue, ni d’abolir des mots, ni d’en faire, mais seulement de montrer le bon usage de ceux qui sont faits, et s’il est douteux ou inconnu, de l’éclaircir, et de le faire connaître.

(4)   Les Académiciens ont toujours refusé de mettre un accent sur le verbe; ils écrivaient reviser même du temps qu’ils écrivaient révision et réviseur. Mais plus maintenant. Ils ont récemment décidé de corriger cette « irrégularité », cette « incohérence ». Il était temps que les bottines suivent les babines, que les Académiciens fassent ce qu’ils ont toujours prétendu faire : se soumettre à leur Souverain maître, l’USAGE. Le Grand Robert, qui dit en faire autant, a, lui, toujours écrit RÉVISER, et ce, depuis sa première édition, en 1964. Où est l’erreur? Je pose la question, mais elle est rhétorique. J’ai une idée très claire de la réponse, que je vous laisse deviner.

(5)   Est-ce vraiment un anglicisme que l’on condamne? Ne serait-ce pas plutôt quelque chose qui semble être un anglicisme parce que l’anglais a une façon comparable de dire la chose? (Voir ICI.) Certains lui préféreront « en fin de compte ». Soit. Mais pourquoi ne pas laisser l’usage imposer sa loi?

(6)  Il m’a été impossible de retracer le dictionnaire qui a servi à illustrer la page couverture du manuel Pratique de la révision.  Et qui présente ces deux graphies dans l’ordre inverse  « révision ou revision ».  À partir de quand revision a-t-il cédé sa place à révision? Autrement dit, depuis quand révision est-il devenu la forme la plus courante? 

(7)   Voici le sens attribué à chacune de ces marques par le Robert :

  •  Archaïsme :  « forme ou sens qui n’est plus d’usage normal, mais qui se rencontre encore dans la langue moderne, notamment dans un usage particulier (régional; littéraire);
  • Vieux : « mot, sens ou emploi de l’ancienne langue, incompréhensible ou peu compréhensible de nos jours et jamais employé, sauf par effet de style : archaïsme. — Distinct de vieilli :  « mot, sens ou expression encore compréhensible de nos jours, mais qui ne s’emploie plus naturellement dans la langue parlée courante ».

 

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Les anglicismes

 

« L’anglicisme, voilà l’ennemi… »

(J.-P. Tardivel, 1879)

 

Tel est le titre d’une causerie  que Jules-Paul Tardivel a prononcée devant les membres du Cercle catholique de Québec, en 1879. 

Si j’y fais référence, c’est, vous l’aurez compris, parce que je poursuis ma réflexion sur l’évolution de la langue, plus précisément sur les emprunts que le français de France fait à l’anglais, notamment — mais pas exclusivement — dans le domaine de la mode. L’abondance de termes anglais dont j’ai fait état dans mon dernier billet m’agace au plus haut point. Et ce, pour une raison fort simple : au cours de mes études en traduction, j’ai été conditionné [comme un bon chien de Pavlov]  à éviter à tout prix les anglicismes (1) et voilà que j’en rencontre à tout bout de champ dans des textes écrits dans un français qui se veut le modèle à suivre. Il y a là, je crois, matière à revoir mon rapport à la langue! Mais ce sera pour plus tard.

Tardivel n’a pas encore 30 ans quand il prononce cette causerie. Cela ne le discrédite pas pour autant, à mes yeux. À qui le lui aurait reproché, il aurait pu emprunter la célèbre réplique de Rodrigue (Le Cid, Acte 2, Scène 2) : « Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Ce qui m’étonne le plus, ce n’est donc pas son jeune âge, mais le fait qu’il ne parle français que depuis quelques années seulement. Sa langue maternelle est l’anglais, ou si vous préférez l’américain. Il est né au Kentucky de parents immigrants; son père est français et sa mère britannique. Il commence à apprendre le français à 17 ans, quand il vient compléter ses études au Québec, plus précisément au Séminaire de Saint-Hyacinthe. Aussitôt ses études terminées, il s’installe définitivement dans la Belle Province et commence sa carrière de journaliste. Il se démarquera, entre autres, par ses articles consacrés à la promotion de la langue française. Sa causerie de 1879, où il tire à boulets rouges sur les anglicismes, est un bon exemple de son militantisme. Pour Tardivel, « La langue, c’est l’âme d’une nation. » Il faut donc tout faire pour la conserver intacte, à commencer par faire disparaître ces anglicismes qui, selon lui, « dénaturent la langue parlée au Québec ». (2)

Les craintes dont il nous fait part dans cette causerie ne se sont fort heureusement pas concrétisées. Le « langue de la province de Québec » n’est plus, cent cinquante ans plus tard, celle contre laquelle il vitupérait alors. Doit-on lui en attribuer le mérite ou l’accuser d’avoir joué les Cassandre? Difficile à dire.

Ce qui alimente ses craintes, vous le savez déjà, c’est l’emploi de trop nombreux anglicismes.

Des anglicismes! Il y en a partout, disait-il, au barreau, dans les journaux, dans les livres les mieux écrits et jusque dans la chaire sacrée. Personne n’en est entièrement exempt, personne n’a le droit de jeter la pierre à son voisin. Moi, le premier, j’en ai des milliers sur la conscience, et bien que j’aie juré une haine éternelle contre ce péché littéraire, je suis certain d’y retomber encore bien des fois avant de mourir.

Ça, c’était en 1879. Mais qu’en est-il aujourd’hui? Le danger est-il toujours là? Il m’a semblé que oui. Parler de mode sans farcir son discours de mots anglais paraît tout simplement impossible. Quiconque ouvre bien l’oreille constatera que le phénomène ne se limite pas à la mode. Il est généralisé, même au Québec! Faudrait-il, comme Tardivel l’a fait, se mettre à tirer à boulets rouges sur les anglicismes? La « bonne » langue française [qui ne peut être que celle qui se parle en France] est-elle devenue insensible à cette pratique? On pourrait le penser, même si, dans les années 1960, le discours était différent. À preuve, ce qu’en disait Josette Rey-Debove, dans son Dictionnaires des anglicismes (Les usuels du Robert, 1980, page V) :

Voici déjà une vingtaine d’années que fut tiré le signal d’alarme pour nous dissuader d’employer des mots empruntés à l’anglais britannique ou américain. La langue française était en péril, disait-on, submergée par des apports étrangers inutiles qui la défiguraient et l’étouffaient. Ce point de vue fut renforcé par la politique linguistique des Canadiens francophones qui décidèrent de remettre de l’ordre dans leur vocabulaire fortement anglicisé par un contact quotidien; ceux-ci déploraient que la langue de référence parlée en France soit elle-même contaminée et ne puisse servir totalement de modèle. Nous avons alors connu une période de désaveu des emprunts à l’anglais et de refrancisation officielle de notre vocabulaire. Depuis, divers organismes cherchent activement les équivalents français des termes anglais proscrits et les décisions des Commissions ministérielles de terminologie sont publiées au Journal officiel.

Encore faudrait-il que « Les bottines suivent les babines », comme on dit chez nous!  Mais ça, c’est une autre histoire.

Qu’est-ce donc qu’un anglicisme?

La question se pose, car il n’est pas question de tirer sur tout, à l’aveuglette. Comme vous pouvez facilement l’imaginer, tous ne voient pas l’anglicisme du même œil.

Voyons d’abord ce que Tardivel appelle ainsi (c’est moi qui souligne, aux sens propre et figuré) :

Le principal danger auquel notre langue est exposée provient de notre contact avec les Anglais. Je ne fais pas allusion à la manie qu’ont certains Canadiens de parler l’anglais à tout propos et hors de propos. Je veux signaler une tendance inconsciente à adopter des tournures étrangères au génie de notre langue, des expressions et des mots impropres; je veux parler des anglicismes. Il faut bien s’entendre sur la véritable signification de ce mot. On croit trop généralement que les seuls anglicismes que l’on ait à nous reprocher sont ces mots anglais qui s’emploient plus souvent en France qu’au Canada, tels que « steamer,» «fair-play,» «leader,» «bill,» «meeting,» «square,» «dock,» etc. A vrai dire ce ne sont pas là des anglicismes, et il n’y a que très peu de danger à faire usage de ces expressions, surtout lorsque le mot français correspondant manque. On peut, sans inconvénient, emprunter à une langue ce qu’il nous faut pour rendre plus facilement notre pensée. Aussi les Anglais ont-ils adopté une foule de mots français: Naïveté, ennui, sang-froid, sans-gêne, &c.

Voici comment je définis le véritable anglicisme : « Une signification anglaise donnée à un mot français ». Un exemple fera mieux comprendre ma pensée. Ainsi on entend dire tous les jours qu’un tel a fait « application » pour une place. Le mot « application » est français; il signifie « l’action d’appliquer une chose à une autre » et n’a d’autre signification. On fait « l’application » d’un principe ou d’un cataplasme. Mais on ne peut pas employer ce mot dans le sens de demande et dire: « Faire application pour une place ». C’est de l’anglais : To make application for a place.

Voilà l’anglicisme proprement dit qui nous envahit et qu’il faut combattre à tout prix si nous voulons que notre langue reste véritablement française. Cette habitude, que nous avons graduellement contractée, de parler anglais avec des mots français, [serait-il moins dangereux de parler français avec des mots anglais?] est d’autant plus dangereuse qu’elle est généralement ignorée. C’est un mal caché qui nous ronge sans même que nous nous en doutions. Du moment que tous les mots qu’on emploie sont français, on s’imagine parler français. Erreur profonde. Pour bien parler et écrire le français, il est non seulement nécessaire d’employer des mots français, il faut de plus donner à ces mots leur véritable signification. Massacrer la langue française avec des mots français est un crime de lèse-nationalité. A mes yeux les barbarismes, les néologismes, les pléonasmes, les fautes de syntaxe et d’orthographe sont des peccadilles en comparaison des anglicismes qui sont pour ainsi dire des péchés contre nature.

Tardivel voit l’anglicisme de façon plutôt restrictive. Les mots anglais qui s’emploient plus souvent en France qu’au Canada, ce ne sont pas, nous dit-il, des anglicismes! (3) Voilà qui est clair. Lui, n’en veut qu’aux véritables anglicismes, ces mots français auxquels on attribue un sens anglais. Et à eux seuls! C’est dire que la surabondance des mots anglais employés de nos jours dans le domaine de la mode le laisserait de glace! Que ma susceptibilité à cet égard n’aurait  pas d’égal chez lui. Mais, pour lui comme pour moi, l’emploi d’anglicismes (quel que soit le sens qu’on veuille bien attribuer à ce mot) est un péché! Un péché tantôt mortel (un péché contre nature), tantôt véniel (une peccadille). C’est selon.

Au Québec, cette idée de péché est accrochée à la notion d’anglicisme comme une ancre à un navire. Elle y prend presque toute la place. Un anglicisme, c’est quelque chose à éviter à tout prix. Et rien d’autre. Sans doute peut-on, à tort ou à raison, en attribuer la paternité à Gérard Dagenais, qui, en 1967, dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada (Édition Pédagogia, Montréal-Québec) écrivait :

Les dictionnaires donnent du mot anglicisme la définition suivante à peu près dans les mêmes termes : « Mot, expression, tournure, construction propre à la langue anglaise et qu’il est par conséquent FAUTIF d’employer dans une autre langue ».

À ce que les dictionnaires en disent (en rouge), Dagenais ajoute tout de même son grain de sel (en bleu). Et son point de vue été bien reçu par tous les langagiers du pays. Au point que l’on disait de tout anglicisme : « Pas touche! »

Il ajoute tout de même :

[…] qu’un mot d’origine anglaise entré dans l’usage d’une autre langue n’est pas un anglicisme, car il a cessé d’être un mot propre à l’anglais.

Soit. Mais il ne précise pas les critères à utiliser pour « décréter » qu’un mot anglais n’est plus un emprunt. Cela ouvre la porte, vous l’imaginez sans peine, à bien des dérapages.

Comment voit-on l’anglicisme de nos jours?

Pour le savoir, rien de mieux, paraît-il, que de consulter son dictionnaire. Voici ce qu’en dit le Petit Robert :

■ Locution propre à la langue anglaise.

◆ Emprunt à l’anglais (par ext. à l’anglais d’Amérique ➙ américanisme).

Tout lecteur attentif y verra deux acceptions : on précise d’abord ce qu’est un anglicisme pour un anglophone (sa façon particulière de dire une chose, une façon qui n’a pas son pareil dans une autre langue, par ex. : I missed you / Tu me manques); puis ce qu’est un anglicisme pour un allophone : un emprunt (Mot, tour syntaxique ou sens de la langue anglaise introduit dans une autre langue). On oppose donc la nature de la chose à son emploi dans une autre langue. Tout en les désignant par un même mot.

La question qui se pose alors est de savoir comment, dans les faits, le Petit Robert traite ces mots d’origine anglaise. Si vous y prêtez une attention particulière, vous constaterez qu’il en parle à différents endroits dans un article. Parfois, c’est dans la section Étym. où l’on trouve la mention (mot anglais ou mot anglais américain) qui parle d’elle-même. Parfois, c’est juste sous Étym., avant les différentes acceptions, ou encore au cœur même de l’article, où l’on trouve ANGLIC. Cette abréviation, elle, demande des explications.

Depuis 1967, l’abréviation ANGLIC. se voit attribuer, dans le Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations, le sens suivant :

Anglicisme : mot anglais employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette marque).

On y précise donc la raison de sa présence et, entre parenthèses, celle de son absence.

Ça, c’est en théorie. Mais en pratique?… J’ai choisi, pour illustrer sa façon de faire, deux mots qui sont anglais d’origine (anglais américain et anglais).

Premier exemple :

cocktail [kɔktɛl] nom masculin  Étym. 1860; « homme abâtardi » 1755 ◊ mot anglais américain, réduction de cocktailed(-horse); évolution de sens obscure

  1.  Boisson constituée d’un mélange de liquides dosés selon des proportions variables, alcoolisée ou non. Cocktail au gin, au champagne. Préparer des cocktails dans un shaker. Un cocktail de jus de fruits, un cocktail sans alcool.

◆ Hors-d’œuvre froid à base de crustacés et de crudités, servi dans une coupe. Cocktail de crevettes, de crabe.

  1.  Réunion mondaine avec buffet. ➙ lunch. Inviter des amis à un cocktail. Robe de cocktail.
  2.  Fig. Mélange (inattendu, dangereux). Un cocktail explosif. Un cocktail d’alcool et de psychotropes. Cocktail lytique*.

▫ Cocktail Molotov : bouteille emplie d’un mélange inflammable, employée comme explosif dans les combats de rue.

Les acceptions du mot « français » cocktail sont celles que le Merriam-Webster (M.-W.) attribue à ce mot. Le français a donc emprunté l’intégralité (i.e. la forme et les sens) du mot anglais Et ce mot est, aux yeux du Petit Robert, si bien intégré dans la langue française que ses acceptions n’ont pas à être précédées de la marque d’usage ANGLIC. Ce mot est, pourrait-on dire, naturalisé français!

Deuxième exemple

rush [ʀœʃ] nom masculin  étym. 1872 ◊ mot anglais « ruée »

■ ANGLIC.

  1.  Sport Effort final, accélération d’un concurrent en fin de course. ➙ sprint.
  2.  Afflux brusque d’un grand nombre de personnes. ➙ ruée. Le rush du week-end. Rush des vacanciers vers les plages.
  3.  Cin., télév. Épreuve* de tournage. Recommandation officielle épreuve. Visionner les rushs. On emploie aussi le pluriel anglais des rushes.
  4.  Méd. Désensibilisation accélérée aux venins d’insectes.

Ce mot anglais (apparu pour la première fois dans un texte français à la même époque que le mot cocktail : 1872 vs 1860) voit, lui, ses différentes acceptions précédées de la marque ANGLIC. Ce mot n’est donc pas encore « naturalisé » français! C’est un anglicisme… dans toute la force du terme, à savoir un « mot anglais employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Autrement dit, il vaudrait mieux ne pas l’utiliser si l’on ne veut pas se faire critiquer. Mais seul l’utilisateur « avisé », celui qui aura consulté le Tableau des abréviations, en sera informé. Les autres, eux, croiront, à tort, qu’on peut l’utiliser sans réserve, puisqu’il se trouve dans leur dictionnaire français. Si jamais vous leur faites la remarque qu’ils ont tort de penser ainsi, ils pourraient vous demander comment il se fait que cela ne soit pas clairement indiqué dans la description du mot. Comme cela est le cas, par exemple, pour basique : « (Anglic. critiqué) L’anglais, le français basique, de base, fondamental »;  charge : « (Anglic. critiqué) Être en charge de qqch., en être chargé, responsable ; avoir la charge de »; ou encore décade : « Anglic. critiqué  Période de dix ans » (4). Et ils n’auraient pas tort. Leur seule erreur aura été de ne pas avoir lu les pages liminaires de leur dictionnaire. Mais qui les lit?… Personne ou presque. Chacun s’imagine avoir la science infuse; tout savoir sans avoir eu à l’apprendre. Autrement dit, l’emploi judicieux d’un dictionnaire ne pose aucun problème à qui que ce soit. Grave erreur!

Qu’ont donc les mots précédés de la marque ANGLIC. pour que, dans certains cas, on ajoute critiqué? Ce faisant, ne se répète-t-on pas? Il me semble bien que oui, car l’abréviation ANGLIC. dit déjà que son emploi est « critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Une telle répétition a un nom : pléonasme. Ce qu’on m’a toujours appris à éviter, sauf quand on recherche un effet de style. Mais un dictionnaire n’est pas la place pour faire du style. La présence de critiqué après ANGLIC. ajoute-t-elle quelque chose à ce qui est déjà sous-entendu? Ou vise-t-elle à simplifier la vie à ceux qui ne lisent pas les pages liminaires? Si tel est le cas, pourquoi ne le fait-on pas systématiquement? Mystère et boule de gomme.

Les acceptions françaises du mot anglais rush sont-elles empruntées à l’anglais, comme le sont celles de cocktail? Autrement dit, les retrouve-t-on dans le M.-W.? OUI et NON.

Les acceptions 1, 2 et 3 que le Petit Robert attribue à ce mot se retrouvent parmi celles que le M.-W. donne au mot anglais. Il y a donc eu emprunt total (fond et forme). Dans le cas de l’acception 4, il en est tout autrement. Il n’y a rien dans le M.-W. qui corresponde à « Désensibilisation accélérée aux venins d’insectes ». On a donc emprunté la forme (i.e. le mot lui-même), mais pas le fond (i.e. le sens). Voilà qui est pour le moins étrange. Pourquoi utiliser un mot anglais quand ce dernier n’a même pas, dans cette langue, le sens qu’on lui donne en français?  N’aurait-on pas pu créer un mot français (néologisme de forme) ou  donner à un mot français déjà connu un nouveau sens (néologisme de sens) ? Poser la question c’est, me semble-t-il, y répondre. Mais on a préféré faire un amalgame des deux… Une solution plutôt bâtarde!

Ouvrons ici une parenthèse  

Cette quatrième acception n’apparaît dans le Petit Robert qu’en 1993. Cette année-là, le Petit Robert a fait peau neuve. C’est la façon qu’il a choisie de célébrer son 25e anniversaire!  On parle même parfois d’une refonte de ce dictionnaire. Ne l’a-t-on pas rebaptisé : Le Nouveau** Petit Robert? Et pour cause, je vous dirais.

** Il s’est appelé ainsi au moins jusqu’en 2010. En 2018, il n’est plus assez nouveau pour porter encore ce qualificatif. On le débaptise. Il redevient Le Petit Robert.

Voici un extrait d’une entrevue que Josette Rey-Debove accordait à un journaliste de La Presse, à la mi-septembre 1993, à l’occasion de la parution de ce Nouveau Petit Robert :

— Donc vous avez introduit dans ce dictionnaire beaucoup de mots nouveaux?

— Oui, quatre mille. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas?

C’est en effet fort impressionnant. Jamais autant de modifications n’ont été apportées en une seule année. On voulait vraiment faire peau neuve. Et l’histoire ne nous dit pas si des mots qui y étaient déjà n’ont pas disparu pour faire place aux nouveaux. Ce qui ajouterait encore plus à la refonte.

Toujours est-il que, cette année-là, rush s’est vu attribuer une nouvelle acception! Une acception qui a de quoi surprendre le traducteur médical qui dort en moi.

Aucun de mes trois dictionnaires médicaux français, publiés après 1993, (chez Maloine, Flammarion et Masson) n’inclut rush dans sa nomenclature. Mais, comme chacun sait (ou devrait savoir), ce n’est pas parce qu’un mot n’est pas dans le dictionnaire que les gens ne l’utilisent pas, fussent-ils des médecins. Encore faudrait-il s’assurer que ces derniers l’utilisent vraiment (5). S’ils le font, ce n’est certes pas parce que rush a ce sens en anglais. On ne trouve cette acception ni dans le M.-W. ni dans le Dorland’s Illustrated Medical Dictionary (28th ed., 1994). Dans ce dernier, on ne lui attribue qu’une seule acception et elle n’a rien à voir avec les allergies :

a powerful wave of contractile activity, which travels extremely long distance down the small intestine; it is caused by intensive irritation or unusual distention. Called also peristatic rush.

Comment expliquer que le Nouveau Petit Robert attribue, et ce, encore de nos jours, une telle acception à rush, alors que ce mot n’a même pas ce sens en anglais? Mystère et boule de gomme. Devant un tel état de fait, je ne peux que répéter — encore et encore — que ce n’est pas parce que le dictionnaire le dit que c’est obligatoirement vrai. Ou l’inverse : Ce n’est pas dans le dictionnaire. Ce n’est donc pas… bon! 

Fermons la parenthèse.

Peut-on vraiment parler, dans le cas de la quatrième acception, d’un anglicisme? J’en doute, car il ne s’agit ni d’une façon de s’exprimer propre à la langue anglaise, ni d’un emprunt direct à l’anglais (forme et sens). Ce n’est même pas un « véritable » anglicisme au sens que Tardivel lui donnait, à savoir une « signification anglaise donnée à un mot français ». C’est exactement l’inverse : « signification française donnée à un mot anglais »! Comme quoi la langue ne manque pas d’imagination!

Oublions donc cette quatrième acception pour le moins douteuse et dont le classement comme ANGLIC. l’est tout autant. Limitons-nous aux trois premières auxquelles on accole la marque d’usage ANGLIC. Autrement dit, c’est un mot anglais dont l’emploi en français est critiqué. C’est un emprunt « abusif ou inutile » (6). Et à ce titre, c’est un terme que tout traducteur formé au Québec se devrait de ne pas utiliser.

D’après le Petit Robert, rush serait donc un « emprunt abusif ou inutile », puisqu’on lui accole la marque ANGLIC. Passe encore qu’on en critique l’emploi, in petto, mais pourquoi ne nous propose-t-il pas un équivalent acceptable, qui justifierait qu’on qualifie cet emploi d’abusif ou d’inutile?… Si l’on ne recommande rien pour le remplacer, pourquoi continuer à dire que cet emprunt est inutile?

Recommandation officielle

Il arrive que l’on propose un tel équivalent. Il est alors dit Recommandation officielle (7).

Mais comment expliquer qu’il n’y en ait pas dans le cas de rush, et de bien d’autres anglicismes? Différentes explications peuvent être avancées, mais aucune n’est « officielle ». On pourrait envisager que les « Commissions ministérielles de terminologie » n’ont pas été saisies de ce cas particulier; ou, si elles l’ont été, qu’elles y travaillent toujours ou encore qu’elles ne s’entendent pas sur la recommandation à faire; qu’il y a tellement de mots anglais que les Commissions sont débordées. Pendant ce temps, les termes anglais continuent d’envahir la langue française. À pochetée, comme on dit chez-nous, pour dire « en grand nombre ». Comme cela est le cas, entre autres, dans le domaine de la mode.

« Partout où le français est en danger, il faut le secourir. »

Ce sont les mots que prononçait récemment (février 2019) Gilles Vigneault lors d’une entrevue menée par Anne-Marie Dussault, sur les ondes de Radio-Canada.

Il n’a toutefois pas précisé la nature de ce danger; ni, évidemment les moyens à mettre en œuvre pour le secourir. Était-ce l’envahissement de la langue par des mots anglais?  Rien ne nous permet de le dire. Peut-être venait-il de lire dans Le Devoir l’article de Christian Rioux (28 janv. 2019) intitulé Trop d’anglais au salon du livre de Paris, article qui faisait écho au cri d’indignation qu’ont fait entendre une centaine d’écrivains, d’essayistes de journalistes et d’artistes dans le journal Le Monde? Ils s’indignaient de voir le « globish », un sous-anglais, supplanter notre langue dans les médias, à l’université et jusqu’au prochain Salon Livre Paris, [et non plus le Salon du livre de Paris]. Le texte paru dans Le Monde porte un titre fort révélateur : « Dans un salon consacré au livre, et à la littérature française, n’est-il plus possible de parler français ? »  C’est tout dire… Non?

Mais ce cri n’a pas fait broncher une responsable de la programmation du Salon qui justifiait ainsi l’emploi de Bookroom : « un mot plus dynamique que n’importe quel équivalent français »! Que ne faut-il pas entendre!

C’est à se demander si ce n’est pas peine perdue que d’espérer voir la France mener une lutte contre cette invasion massive d’anglicismes. La question se pose.

Maurice Rouleau

 (1)  J’ai dû apprendre, au cours de mes études en traduction, « toutes les formes d’emprunt à l’anglais qu’on rencontre au Québec : anglicismes de sens, expressions calquées de l’anglais, termes anglais ou dérivés de l’anglais; anglicismes de syntaxe, de morphologie, de prononciation, de graphie […] (Dictionnaire des anglicismes, G. Colpron, Libraire Beauchemin, Montréal, 1882).

Il y en avait tellement, disait-on, que certains professeurs en ont fait leur unique raison de vivre! Ils en voyaient partout, même là où il n’y en avait pas.

Heureusement, il y eut Frèdelin Leroux, fils, dont l’œuvre n’est malheureusement pas suffisamment connue. Il s’est attelé à une tâche gigantesque mais irréalisable au complet : « déboulonner » toutes les inepties relatives aux anglicismes qu’on enseignait alors. (Voir ICI)  Et ce, dans un style qui ne peut que ravir les amateurs de textes bien écrits. L’exemple qui me vient en tête (c’en est qu’un parmi tant d’autres) est comme étant que l’on m’a, erronément, appris à éviter, sous prétexte qu’en anglais on dit as being! Ce ne pouvait donc être qu’un anglicisme. Quelle connerie!

André Goose donne d’ailleurs raison à Frèdelin Leroux. Il écrit dans son Bon Usage (14e éd., 2008) :

« On parle d’hypercorrectisme ou d’hypercorrection quand, dans le souci de remédier aux « fautes », des usagers considèrent comme incorrect un emploi qui, en fait, est irréprochable. Par ex. au Québec, la crainte des anglicismes fait que l’on prend pour tels des tours qui ont sans doute leur équivalent en anglais, mais qui sont tout à fait normaux en français. » (R2, Art. # 14)

(2) Voici comment Tardivel voit le problème :

Si les Basques ont pu conserver si longtemps intactes leurs antiques institutions au milieu des révolutions et des guerres qui ont bouleversé la France et l’Espagne, si les Bretons et les Gallois sont restés distincts des races qui les entourent, c’est grâce à leur langue. Si l’Irlande lutte en vain pour reconquérir son indépendance, c’est qu’elle ne parle plus la langue de ses anciens rois. Voulez-vous faire disparaître un peuple? détruisez sa langue. C’est parce qu’elles comprennent cette vérité que la Russie se montre si inexorable envers la langue polonaise et que l’Allemagne cherche à proscrire la langue française de l’Alsace-Lorraine. Il est donc important pour un peuple, surtout pour un peuple conquis, de conserver sa langue.

On m’objectera sans doute que la langue française n’est nullement exposée à s’éteindre parmi nous. Elle n’est peut-être pas exposée à disparaître complètement, mais elle pourrait bien subir des modifications assez profondes pour la rendre méconnaissable. Il est possible, si nous n’y prenons garde, qu’avec le temps la langue de la province de Québec devienne un véritable patois qui n’aurait de français que le nom, un jargon qu’il vaudrait mieux abandonner dans l’impossibilité où l’on serait de le réformer. Nous sommes loin, il est vrai, d’un aussi déplorable état de choses, et fasse le ciel qu’il n’arrive jamais. Mais bien aveugle est celui qui ne voit pas que l’éclat de la langue se ternit chez nous, que nous parlons et écrivons moins bien qu’autrefois.

On me dira que les langues meurent nécessairement, fatalement; que l’hébreu, le grec et le latin sont morts; que le français s’altère, même en France, [c’est moi qui souligne] et qu’il cessera enfin d’être une langue vivante. Cela est possible. Nous ne pouvons pas arrêter le cours naturel des événements. Mais s’il faut, dans la suite des temps, que la langue française disparaisse, ayons à cœur de faire enregistrer par l’histoire cette parole: « Ce fut au Canada où la langue française disparut en dernier lieu. »

Que voilà une belle envolée oratoire! Je ne peux toutefois m’empêcher, en lisant cette dernière phrase, d’esquisser un sourire. Non pas parce que je la trouve prétentieuse, mais bien parce qu’elle était, sans que Tardivel le sache, prémonitoire. En 1879, Tardivel en faisait un souhait. En 2017, Bernard Pivot en fait presque une nécessité : « La France a intérêt à s’inspirer du Québec pour promouvoir le français. »

(3) J’imagine qu’il en dirait autant des pseudo-anglicismes, ceux que les Français ont eux-mêmes inventés de toutes pièces! Ceux qui, comme le dit Josette Rey-Debove, « ont le double défaut d’avoir une forme anglaise et de n’être pas anglais ». Je pense, par exemple, à autostop, footing, motocross, pressing, tennisman, wattman, termes qu’aucun Anglais ou Américain n’a jamais utilisés et qui, par la force des choses, ne se trouvent dans aucun dictionnaire anglais. Alors… Les plus futés pourraient rétorquer que motocross n’est pas un bon exemple, puisqu’il est consigné dans le Merriam-Webster. C’est vrai qu’on l’y trouve, mais, vous ne le croirez peut-être pas, il a été emprunté au français!

(4) Le Petit Robert se permet même de critiquer l’emploi de mots qui techniquement parlant seraient « naturalisés » (i.e. des mots qui ne portent pas la marque ANGLIC.) ou de dire que certains en critiquent l’emploi, mais pas lui. Lui, ne fait que dire qu’ils viennent de l’anglais. En voici deux exemples :

a) réaliser (1895 ◊ anglais to realize)  Emploi critiqué  Se rendre compte avec précision de; se faire une idée nette de;

b) opportunité (1864 ◊ de l’anglais) Emploi critiqué Circonstance opportune. ➙ Profiter de l’opportunité.

Il y a donc des mots qui viennent de l’anglais et qui ne sont pas dits ANGLIC., mais dont l’emploi est critiqué et d’autres dont l’emploi de l’est pas. Allez savoir pourquoi.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul casse-tête que nous présente le Petit Robert. Voyez par vous-mêmes ce qu’il dit des mots sévérité et sévère (au sens anglais du terme), le premier dérivant apparemment du second.

Il critique ouvertement l’emploi du substantif :

  • Sévérité 3. Par ext. (de sévère, 3°) Emploi critiqué  Gravité, caractère dangereux. « le docteur, aussitôt appelé déclara “préférer” la “sévérité,” la “virulence” de la poussée fébrile » (Proust).

mais pas celui de l’adjectif qui lui a donné naissance :

  • Sévère  3.  (1914 ◊ anglais severe) Très grave, très difficile. L’ennemi a essuyé des pertes sévères. ➙ « J’ai une lutte sévère à mener contre la police » (Romains).

Allez y comprendre quelque chose. Moi, je m’y perds.

(5)  Pour connaître l’usage qu’en font les médecins, j’ai consulté un bon ami à moi, néphrologue. Il soumet donc à une collègue allergologue ma question que je voulais la plus neutre possible, la moins susceptible d’orienter sa réponse : Quel terme utilise-t-on en allergologie pour désigner une désensibilisation accélérée aux venins des insectes? Sa réponse ne s’est pas fait attendre. Et c’est là que ça devient intéressant. Elle l’informe que « tout le monde dit ultra-rush ou semi-rush au lieu d’accélérée, même en France, selon la vitesse à laquelle on procède ». Cette réponse, aussi courte soit-elle, en dit beaucoup. Rush (ultra- ou semi-) est donc un adjectif (on l’utilise au lieu d’accélérée). Et non pas un substantif, comme le dit le Petit Robert. Peut-être les allergologues utilisent-ils rush sans le nom qu’il qualifie au cours d’une discussion informelle entre spécialistes! Mais je douterais qu’on le fasse dans une publication savante. Chose certaine, en 1999, on ne l’utilisait pas. Dans un article intitulé « Allergie aux venins d’hyménoptères chez l’enfant » (Arch Pédiatr 1999 ; 6 Suppl 1 : 5.5-60), on peut lire :

Un bilan allergologique est indiqué chez tout enfant ayant présenté une réaction générale ou systémique après piqûre d’insecte, aboutissant éventuellement à la mise en route d’une désensibilisation spécifique. L’indication de I’immunothérapie est bien codifiée, mais les méthodes varient selon les équipes : protocole ultra-rapide en quelques heures, protocole rapide sur 3 à 5 jours, protocole semi-rapide en 2 à 8 semaines.

La pratique a-t-elle changé depuis?… Je l’ignore.

(6) Tout emprunt n’est pas obligatoirement abusif ou inutile. Il s’impose quand un mot français lui correspondant manque (ou quand on ne fait aucun effort pour lui en trouver un). Aurait-on idée de traduire : PIZZA ou MACARONI ou encore BAKLAVA? NON. Pourtant on l’a fait dans le cas de  lasagna (→ lasagne), de parmigiano (→ parmesan), de beef steak (→ bifteck). Et que dire de paëlla?…

La Nouvelle Orthographe recommande de l’écrire paéla! [Même si l’on s’en défend bec et ongle, cela ressemble étrangement à de l’écriture phonétique (ou au son).] Cette graphie est disons…  étonnante. Est-ce vraiment l’usage spontané (celui des utilisateurs) qui aura le dernier mot? Ou l’usage imposé (celui des régents)? L’avenir le dira.

[Pour en savoir plus sur la néologie, voir https://rouleaum.wordpress.com/  et sélectionner, dans la colonne de droite, la catégorie Néologie (de sens/ de forme)].

(7)  Voici quelques exemples de Recommandations officielles : remplacer Airbag par sac gonflable, coussin gonflable, coussin de sécurité; Aquaplanning, par aquaplanage; Antiskating, par antiripage; Background par arrière-plan; Black-out, par silence radio; Brainstorming, par remue-méninges; Break, (au tennis) par brèche; Casting, par audition; Deal, par accord, négociation, transaction; Start-up, par jeune pousse.

 Mais la présence d’un équivalent « officiel » ne garantit pas la disparition du terme anglais. Si l’on ne veut pas que cette recommandation reste lettre morte, il lui faut absolument passer l’épreuve du temps. Le terme gaminet, par exemple, proposé dans les années 1970 par le linguiste français Jacques Cellard pour remplacer le mot anglais T-shirt (tee-shirt, teeshirt), n’a eu aucun succès. Il ne s’est jamais implanté au Québec. Ni en France, semble-t-il.

Certaines de ces recommandations sont presque vouées dès le départ à mourir de leur belle mort. Je pense entre autres à brèche, qui est la recommandation officielle pour remplacer break, terme utilisé au tennis. Au Québec, cet équivalent n’a aucune chance de s’implanter, car on lui a déjà trouvé un équivalent : bris de service.

 

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Usage et Norme

 

« L’usage a toujours raison,

même quand il a tort. »

 

Dans la foulée de ma réflexion sur l’importance du choix des mots pour bien se faire comprendre, j’aimerais vous faire part d’une difficulté que j’éprouve à l’occasion : mon incapacité à comprendre certains textes écrits en français, en français de France, s’entend (1). Je ne parle pas ici de textes écrits en ancien français (comme La Chanson de Roland) ni même en français de la Renaissance (comme Pantagruel).  Non. Je parle de textes écrits en français d’aujourd’hui.

Le texte qui me sert ici de prétexte est paru, dans le magazine Vogue Paris, le 17 juillet 2018.  Donc tout récemment. Si je l’ai lu, c’est que le titre « Comment Meghan Markle porte la robe trench-coat ? » a piqué ma curiosité. Il m’avait toujours semblé qu’il n’y avait qu’une seule façon de porter, décemment, une robe. J’ai donc voulu en savoir plus. Voici un extrait de ce court article :

               Un rendez-vous immanquable pour la duchesse de Sussex qui s’y  rendait ce 17 juillet en avant-première aux côtés du Prince Harry, habillée d’une robe façon trench coat, déclinée dans une teinte poudrée signature. Un nouveau statement mode signé par la marque canadienne House of Nonie qui s’ajoute aux nombreuses silhouettes résolument modernes adoptées par Meghan Markle et qu’elle sublimait d’une paire d’escarpins Dior et d’un clutch ton sur ton de la griffe Mulberry. Ou comment upgrader ses look [sic] d’été en optant pour des intemporels du vestiaire.

Si, à la première lecture, vous comprenez tout ce que l’auteure (certains préfèrent autrice; le DAF, lui, ne reconnaît ni auteure ni autrice) veut dire, je ne peux que vous envier. Moi, je n’y comprends rien. J’exagère, vous l’aurez deviné. Je vois bien que l’on décrit ce que portait Meghan Markle, duchesse de Sussex, quand elle s’est rendue à une exposition. Mais pas beaucoup plus. Je relis donc ce petit article. Plus lentement, cette fois. Le résultat est le même. Je ne comprends toujours pas. Est-ce normal?… Autrement dit, suis-je dans la norme, norme signifiant « état habituel, conforme à la majorité des cas »? Ou suis-je l’exception qui, se plaît-on  à dire, sert à confirmer la règle?…

Qu’est-ce qui peut bien m’empêcher de comprendre un texte récent, tiré d’un magazine français grand public comme Vogue Paris? La source du problème, c’est moi ou c’est le texte?… Il me presse de le savoir.

Je commence par faire ce que chacun fait tout naturellement : mettre la faute sur le dos du voisin (1). Jamais il ne me viendrait à l’esprit de penser que j’y suis pour quelque chose. Si le texte avait été bien écrit, je l’aurais assurément compris. Il n’y a là aucun doute dans mon esprit. Mais est-ce bien le cas? Peut-être… Je pourrais aussi bien avoir tort tout en croyant avoir raison. Cela aussi est possible. Voilà un problème typique de dialectique éristique. (2)

Alors qu’en est-il?…

Cet extrait contient bien des éléments qui me font tiquer. À commencer par les mots anglais, qui, à mes yeux, occupent trop de place. J’en compte six (peut-être sept) sur un total de 86 mots. Ce qui représente 7 % des mots utilisés, une concentration nettement supérieure à la norme. Il n’y aurait dans tout le Petit Robert que 5 % d’anglicismes, i.e. de mots d’origine anglaise!

La question qui me vient immédiatement à l’esprit est la suivante : serait-il possible de dire la même chose en n’utilisant que des mots français?… Le français serait-il à ce point inapte à dire la modernité?… Son lexique est-il pauvre au point qu’il faille recourir à des mots anglais pour s’exprimer « correctement »?… Manque-t-on à ce point de créativité lexicale?… La question se pose. Ou du moins, je me la pose.

Mais quel mal y a-t-il, diront certains, à utiliser des mots anglais? L’emprunt n’est-il pas un phénomène courant quand deux langues se côtoient? Les exemples sont trop nombreux pour qu’on puisse en douter. Et ce phénomène n’est pas l’apanage d’une seule des deux langues en contact. Que non! (3) L’anglais a emprunté au français (ex. : pamphlet, entrée, chef, blouse, rendez-vous) tout comme le français a emprunté à l’anglais (ex. : artefact, background, barmaid, handicap, gospel).

Quand, en langue, on parle d’emprunts, l’aspect le plus important est sans contredit celui de leur intégration dans la langue emprunteuse. Certains sont si anciens qu’on ne les reconnaît même plus. Je pense, par exemple, à cheddar, cafétéria, pyjama, lévitation, touriste, qui, d’après le Petit Robert, sont tous nés anglais. D’autres, par contre, sont toujours, selon la même source, considérés comme étrangers, et ce, malgré leur âge, parfois vénérable : badge (étym. xive), bay-window (étym. 1664), jazzman (étym. v. 1930), best-seller (étym. 1947). Je ne vois pas d’autre explication au fait qu’on leur accole, encore de nos jours, la marque d’usage Anglic. 

Mais qu’en est-il des mots anglais utilisés dans l’extrait en question? Ils ne sont assurément pas aussi anciens que ceux que je viens d’énumérer. Ils sentent l’emprunt à plein nez. Leur présence dans un texte français me fait dire, à tort ou à raison, que le pif de ceux qui les utilisent n’est pas aussi sensible que le mien! Ou que ces utilisateurs ne se soucient guère de l’origine des mots utilisés.

Ces mots seraient-ils entrés, à mon insu, dans l’usage courant ou sont-ils le fait de la rédactrice du texte en question? Encore faudrait-il s’entendre sur le sens à donner au mot usage. Lui fait-on dire :

  • l’usage qu’en fait une personne?
  • l’usage qu’en fait la majorité des gens?**
  • l’usage qu’en font les gens provenant d’une région particulière?
  • l’usage qu’en font les gens d’un certain âge?
  • l’usage qu’en font les gens exerçant telle ou telle activité?

** Quand je lui donne ce sens, je l’écris USAGE (en majuscules).

Tout dépend.

Disons, pour ne rien compliquer, que je qualifie de courant un mot qui figure dans mon dictionnaire, le Petit Robert. C’est lui que je consulte quand je veux savoir comment écrire un mot, comment le prononcer ou encore quel sens lui donner. Ne dit-on pas encore aujourd’hui, comme le faisait Littré à son époque, que « L’usage contemporain est le premier et principal objet d’un dictionnaire »?  Si je n’y trouve pas le mot que je cherche, je ne peux tout simplement pas comprendre le texte où il figure. Élémentaire, n’est-ce pas? Il est toujours possible de se rabattre sur la Toile (ou le web). Les exemples d’utilisation obtenus après interrogation pourraient nous mettre sur la piste du sens à lui attribuer. Mais rien n’est garanti. De plus, on n’a pas toujours son ordinateur à portée de main. Même s’il l’était, la fréquence d’emploi qu’il afficherait n’est pas à prendre au pied de la lettre. (Voir Que penser du nombre d’occurrences fourni par Google?)

Si les mots anglais de l’extrait sont de fait suffisamment intégrés dans la langue — ils devraient alors avoir leur place dans le dictionnaire —, il ne me reste plus qu’à battre ma coulpe. C’est mon ignorance qui serait en cause. Si tel n’est pas le cas, c’est l’auteure qui, en empruntant de façon inconsidérée à l’anglais, rend son texte incompréhensible au commun des mortels dont je fais partie. Voyons voir.

  • façon trench coat…

Ce terme anglais, nous dit le Merriam-Webster, a fait son apparition en 1914. Il désignait alors l’imperméable (overcoat) que portaient les soldats dans les tranchées (trenches).

Et, selon le Grand Robert (1964), sa présence dans un texte français est attestée dès 1921. Ce dictionnaire l’écrit avec trait d’union (trenchcoat) et lui accole deux marques d’usage : Anglic. et Vieilli. En 1967, i.e. à peine 3 ans plus tard, le premier Petit Robert lui enlève ces deux marques! Non seulement son emploi en français est-il tellement bien implanté dans la langue qu’il n’est plus classé comme anglicisme, mais il a rajeuni. Il n’est plus vieilli! Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Petit Robert…

Celui qui ne connaît pas le terme trench coat et qui voudrait savoir de quoi l’on parle consultera, s’il a les mêmes réflexes que moi, d’abord et avant tout son dictionnaire. Ce que je n’ai pas eu à faire dans ce cas-ci, car, dans ma jeunesse, j’en ai porté un. — Ne vous méprenez pas, je suis né bien après la Première Guerre mondiale. — Je sais donc ce qu’est un trench-coat, plus commodément appelé trench. Je consulte quand même mes dictionnaires. Simple curiosité. Selon le Petit Robert, c’est un « Imperméable à ceinture ». Sans plus. Ah bon!… Ce serait donc la ceinture qui ferait d’un imperméable un trench-coat! Un peu court, me semble-t-il. Laissez-moi vous dire que c’est une très mauvaise définition. Ce n’est pas parce que mon Petit Robert le dit que c’est vrai. — J’en suis rendu là dans mon Rapport au dictionnaire. (Voir ICI et ICI) — C’est dans le Petit Larousse 2000 (le seul que j’ai consulté) que je trouve la meilleure définition, celle qui colle le mieux à la réalité que je connais : « Imperméable croisé, ceinturé, avec col à revers et rabats extérieurs [ou bavolets] de dos et de poitrine ». Ça, c’est bien la description du trench que j’ai porté dans ma jeunesse. Et c’est effectivement ce à quoi ressemble ce que porte la duchesse de Sussex, d’où la formulation : façon trench coat, car il ne s’agit pas d’un imperméable mais bien d’une robe. Vous aurez sans doute remarqué que la rédactrice n’écrit pas ce mot à la française (ou du moins, comme le prescrit le dictionnaire), mais bien à l’anglaise. Sans trait d’union!

Aurait-il été possible de dire la même chose en utilisant un mot français? Là est toute la question. Autrement dit, quel est l’équivalent français reconnu, s’il en existe un, du terme anglais trench coat?

  • L’unique équivalent français qu’en propose Termium est trench!
  • Le GDT (Grand Dictionnaire Terminologique) en propose deux : trenchcoat (en un mot) ou trench (forme apocopée ou raccourcie).
  • Le dictionnaire bilingue (le Robert & Collins) ne donne que trenchcoat.
  • Les dictionnaires courants (Le Petit Robert et le Petit Larousse) l’incluent dans leur nomenclature et ne l’écrivent qu’avec trait d’union, trench-coat. Ils mentionnent également sa forme abrégée, trench.

Devant une variété d’équivalents (ou de graphies), on dit souvent dire que l’USAGE est hésitant. Cet adjectif me semble très mal choisi dans le cas présent. Si l’usage était vraiment hésitant, chacune de ces sources — qui se veut le reflet de l’USAGE — devrait fournir les divers équivalents (ou graphies) employés par les francophones. Mais tel n’est pas le cas. Chacune n’en propose qu’un. Ce qui varie ici n’est donc pas l’USAGE (celui des membres de la francophonie), mais bien l’usage que privilégie le lexicographe chargé de rédiger cet article du dictionnaire. Clairement, tous n’ont pas, du terme usage, la même notion. Comment expliquer autrement qu’ils ne parlent pas tous d’une même voix?

Bref, même si les apparences sont trompeuses, les équivalents français reconnus de trench coat sont trench-coat ou trenchcoat ou encore tout simplement trench. Selon Ngram Viewer, trench-coat serait plus utilisé que trenchcoat.  Et trench, encore plus que les deux autres! (Voir ICI)

La rédactrice n’avait donc d’autre choix que d’utiliser ce mot. Soit. Mais elle aurait pu l’écrire à la française, i.e. avec trait d’union. Elle lui en avait pourtant mis un dans le titre!…

  • Un nouveau statement mode…

          Ni le Petit Robert 2018, ni le Larousse en ligne, n’incluent statement dans leur nomenclature. Impossible alors de savoir de quoi l’on parle. Et que dire de mode? S’agit-il du mot anglais ou du mot français? D’où encore plus d’opacité dans cet énoncé. J’aurais tendance à le dire anglais, car la rédactrice le met au masculin! Mais ce n’est que pure spéculation de ma part. Car, le genre des mots est ce qu’il y a de plus arbitraire en langue. Je ne vous apprends certainement rien là.

Si je veux y comprendre quelque chose, j’en suis réduit à questionner la Toile. Ce que je fais illico. Mais le résultat de mes recherches n’est pas concluant. J’y décèle parfois, mais pas toujours, le sens de tendance ou de quelque chose qui s’en rapprocherait (4). Sans plus.

Dans ces conditions, il m’est impossible de dire s’il existe un mot français qui rendrait bien l’idée, car je ne saisis pas précisément quelle est l’idée exprimée. À l’impossible, nul n’est tenu.

La rédactrice n’aurait-elle pas dû s’exprimer différemment si elle voulait se faire comprendre? Poser la question, c’est y répondre, me semble-t-il. À moins qu’elle ne veuille s’adresser qu’à un public restreint, celui qui est passionné de mode et… d’anglicismes. Si tel est le cas, c’est réussi. Mais le commun des mortels, lui, se sent délaissé.

  •  d’un clutch ton sur ton

Ce nom, que l’on fait masculin (5), ne figure ni dans le Petit Robert ni dans le Larousse en ligne. Impossible de savoir de quoi il est question. Il ne serait donc pas entré dans l’USAGE. De quoi parle-t-on alors? Pour le savoir, je consulte mon Merriam-Webster, car ce mot sent l’anglais à plein nez.

À clutch, je trouve 4 acceptions. Aucune ne me semble pertinente. Du moins à première vue. Mais, à y regarder de près, l’une d’elles pourrait peut-être l’être : clutch, nous dit-on, s’utilise pour dire clutch bag. Sans plus. C’est en allant à l’entrée clutch bag que je peux en lire la définition : a woman’s small usually strapless handbag. Cette acception semble convenir parfaitement au contexte : la tenue vestimentaire de la duchesse. La photo qui accompagne le texte en témoigne : la duchesse en porte effectivement un, qui est de la même couleur que la robe, d’où l’expression ton sur ton. La rédactrice parlait donc de son sac à main, et je ne le savais pas!

La question qui se pose maintenant est de savoir s’il existe un terme français pour désigner un tel accessoire. Si oui, pourquoi utiliser un terme anglais? Si non, la rédactrice n’avait d’autre choix que de l’utiliser, comme cela était le cas pour trench coat. Voyons voir.

Il existe bel et bien, dans les dictionnaires français courants, un mot dont la définition semble être la traduction de celle que donne le Merriam-Webster. C’est pochette, qui est défini de la façon suivante : Petit sac à main sans poignée ni bandoulière. Il ne faut pas être terminologue patenté pour saisir d’emblée que pochette et clutch bag désignent la même réalité, dans deux langues différentes. Ce mot français, déjà bien installé dans la langue, s’est vu attribué cette acception voilà presque 40 ans (entre 1977 et 1982, selon le Petit Robert). À une époque où, semble-t-il, le recours à l’anglais était moins prisé.

Pourquoi la rédactrice de l’article ne l’a-t-elle pas utilisé? Par ignorance? Pour être plus in (comme on dit en France)? L’histoire ne le dit pas.

Il est clair que la rédactrice n’a aucune raison valable, lexicalement parlant, d’utiliser le mot anglais clutch. Mais elle le fait. D’ailleurs, si vous jetez un coup d’œil aux magazines de mode — ce que j’ai fait, non par goût, mais par besoin pour rédiger le présent billet —, vous constaterez que l’anglais y occupe une place très importante (6). On pourrait presque dire que c’est l’USAGE dans le monde de la mode. Que c’est la NORME. Que, sans anglicismes, le discours de la mode, un discours qu’on pourrait presque qualifier de spécialisé — seuls les initiés s’y retrouvent —, n’existerait pas! Il arrive, j’en conviens, que des mots anglais soient utilisés dans un discours de spécialité — je pense à coder pour en biologie moléculaire (7) —, mais jamais, me semble-t-il, en aussi grand nombre que dans les textes qui parlent de mode.

  • Ou comment upgrader ses

          Celui qui ne connaît pas l’anglais croira qu’il s’agit d’un verbe de la première conjugaison. N’a-t-il pas la terminaison voulue? Pour en connaître le sens, il ira donc consulter son dictionnaire, confiant de l’y trouver. Ce qu’il ignore, c’est qu’il perd son temps. Il ne le trouvera ni dans le Petit Larousse, ni dans le Petit Robert. Ce verbe ne serait donc pas entré dans l’USAGE! Même si elle en fait usage. Certains n’hésiteraient pas alors à le qualifier de barbarisme. Mais passons!

Qui connaît l’anglais aura vite reconnu le mot upgrade qu’on a francisé en lui ajoutant la terminaison -er. Pour en saisir le sens, il doit toutefois se référer à son dictionnaire unilingue anglais ou, à défaut, à son dictionnaire bilingue. Il pourra alors lui attribuer un sens voisin de : « Promouvoir, revaloriser, moderniser, améliorer, réviser… »

Clairement l’auteure aurait pu dire exactement la même chose avec un mot français. Mais elle ne l’a pas fait. Ce mot emprunté à l’anglais, accoutré d’une terminaison française, semble s’être fait, contre toute attente, une place dans le discours de la mode en France et peut-être aussi dans d’autres pays. Mais pas dans les dictionnaires. Serait-ce que les équivalents français qui viennent d’être énumérés ne rendent pas tout à fait l’idée que la rédactrice a en tête? Elle seule pourrait le dire.

  • upgrader ses look [sic] d’été

Dans ce cas-ci, le problème est fort différent. Ce mot, on le trouve aussi bien dans le Larousse en ligne que dans le Petit Robert. On peut donc en connaître le sens : « Manière de se comporter, de s’habiller, allure générale de quelqu’un ou de quelque chose considérée comme caractéristique de telle ou telle mode ». On le considère toutefois comme un anglicisme, dont l’emploi n’est pas critiqué (ce qui lui vaut de ne pas l’être demeure pour moi un mystère. Mais passons!). Soit dit en passant, on en a même fait un verbe avec préfixe : relooker! Contrairement à upgrader, ce verbe figure dans le Petit Robert et dans le Larousse en ligne. Sa présence, tout comme celle de son étymon (look), nous fait dire qu’il serait couramment utilisé. Autrement dit, qu’il est entré dans l’USAGE.

Son emploi répondait-il à un besoin qu’aucun mot français ne pouvait combler? NON. Ce mot n’est pas venu combler un vide terminologique. Malgré cela, il s’est imposé. Est-ce sa forme compacte qui a plu à l’utilisateur? Ou voulait-on tout simplement faire snob? Cela, on ne le saura jamais. Chose certaine, il n’a pas mis grand temps à se tailler une place dans le dictionnaire. Cinq ans seulement! Attesté pour la première fois dans un texte français en 1977 (Petit Robert dixit), le voilà qui figure dans le Petit Robert en 1982! Et son emploi n’est pas critiqué! Il existe même un Dictionnaire du look, une nouvelle science du jeune?, paru chez Laffont, en 2009, et signé Géraldine de Margerie (8)? Peut-être le saviez-vous. Moi, pas.

Il y a donc dans cet extrait plusieurs cas d’espèce. Je les présente en tableau pour mieux en faire voir la variété.

Tableau récapitulatif 

Mot anglais utilisé

Emprunt reconnu 

Équivalent français connu
     trench coat OUI non
     statement mode?? non non
     clutch non OUI
     upgrader non non
     look OUI OUI

Dans cet extrait, il n’y a pas que les mots anglais qui m’agacent. Il y a aussi…

Des mots français qui me font tiquer.

Mon agacement est-il fondé ou ne repose-t-il que sur une vision trop personnelle du fonctionnement de la langue?… Voyons voir.

  • qui s’y rendait ce 17 juillet en avant-première

J’y vois un problème de cooccurrence.

L’emploi de la préposition en me semble inapproprié. Est-il normal, i.e. conforme à la norme, de s’exprimer ainsi? Peut-on se rendre en avant-première ou doit-on se rendre à une avant-première?

Je conçois parfaitement qu’un cinéma puisse présenter un film en avant-première, qu’on puisse voir un film, un spectacle, une exposition, en avant-première. Mais qu’on puisse se rendre en avant-première à une exposition m’agace au plus haut point. À moins que l’usage (celui que je voudrais respecter) ne soit en train de changer, à mon insu.

  • déclinée dans une teinte poudrée signature 

J’y vois un contre-sens.

J’ai appris très jeune, dans mes cours de latin et de grec, que décliner voulait dire « Donner à (un nom, un pronom, un adjectif) toutes ses désinences, suivant les nombres, les genres et les cas. » J’ai appris plus tard que l’on pouvait utiliser ce verbe au figuré pour dire « Donner plusieurs formes à (un produit). Ex. : Décliner un tissu en plusieurs couleurs. »

J’en ai conclu que je ne pouvais utiliser décliner que s’il y avait diversité de formes. Mais ici, on décline dans UNE teinte… Décliner n’a donc pas le sens que lui donne le dictionnaire. Il a le sens que la rédactrice veut bien lui donner, mais qu’elle est seule à connaître! Et elle espère que je comprenne?…

  •  déclinée dans une teinte poudrée

J’y vois un problème de cooccurrence et/ou de sens.

On désigne généralement par teinte la nuance d’une couleur. Ne dit-on pas qu’il y a différentes teintes de rouge, de bleu, de vert…? Alors, que peut bien vouloir dire poudrée comme qualificatif de teinte?…

Ce participe passé, utilisé comme adjectif, signifie, d’après le dictionnaire, légèrement couvert de poudre. Cela, vous l’aurez vite compris, m’est de peu d’utilité, car j’ignore de quelle couleur est la poudre en question. J’ignore donc l’effet que l’ajout de cette poudre aura sur une « teinte » ou une « couleur » donnée. D’ailleurs, dans leur a définition du mot poudre, aucun dictionnaire ne fait mention d’une couleur. Et pour cause. Poudre ne fait que dire le degré de division d’un solide. Réduire qqch en poudre, c’est le broyer jusqu’à ce qu’il soit transformé en de très fines particules. La poudre obtenue aura donc la couleur du produit de départ. Il ne faudrait pas s’imaginer que le chocolat en poudre ne peut être que d’une seule et unique couleur. Que non! Outre le chocolat noir, il y a du chocolat blanc, dont la poudre sera immanquablement blanche. Et le chocolat au lait (de couleur intermédiaire). Sans oublier le nouveau chocolat rose (9), dont la poudre ne peut qu’être rose! Alors que veut-on dire par teinte poudrée?…

La seule et unique couleur à laquelle j’associe poudre, c’est le bleu : bleu poudre. Qui est synonyme de bleu pâle. Jamais je n’ai dit et ne dirai rouge poudre, jaune poudre, vert poudre… Si, une fois poudré, le bleu devient pâle, c’est forcément parce qu’on lui a ajouté du blanc. Alors d’où vient qu’on attribue ici à poudre la couleur blanche? Serait-ce à cause de la couleur du talc, qui, réduit en poudre, est devenu la classique poudre pour bébés, de Johnson’s? Qui dit poudre dirait blanc? Peut-être. On attribuerait donc inconsciemment à poudre une couleur, ce qui n’a pourtant rien à voir avec la grosseur de ses particules. Voilà pour la logique! Mais c’est l’USAGE. Et l’usage a toujours raison!

Étant donné que la couleur de la robe façon trench coat que portait la duchesse était, au dire de la rédactrice, rose poudré, il me faut comprendre qu’elle est d’une teinte de rose, plus pâle que le rose normal… le rose étant, selon les normes AFNOR, « un champ chromatique regroupant des rouges lavés de blanc ». Sa robe serait donc d’un « rouge lavé de blanc » auquel on a rajouté du blanc. Elle serait d’un rose pâle! Sans la photo à l’appui, je n’aurais jamais pu reconnaître cette couleur. Ce rose est-il différent du rose Kennedy? Du rose gomme? Du rose bonbon?… Je ne saurais dire.

  • une teinte poudrée signature 

J’y vois une apposition (10) mal foutue.

Que vient donc faire ici le mot signature? Quel sens lui donner? Son emploi en apposition ne figure ni dans le Larousse en ligne, ni dans le Petit Robert. Le lecteur est donc laissé à lui-même; il en est réduit à lui attribuer le sens qu’il y perçoit. Sans savoir si c’est le bon.

Voici comment, moi, j’interprète la mise en apposition du mot signature, que j’ai justement entendu, voilà quelques jours, de la bouche d’un journaliste : un plat (ou un mets) signature.

Le syntagme plat signature désigne un plat qui porte la signature d’un chef [pris au sens large] qui l’a créé, un plat qui a fait sa réputation, un plat dont on reconnaît l’auteur tellement il rappelle sa façon particulière de cuisiner. Une préparation qui est devenue un classique. Qui, se faisant servir à l’aveugle un hamburger, ne pourrait pas identifier un Big Mack? Il a une « personnalité » propre. The one and only one, nous dit la publicité. C’est ce qui fait dire que c’est un mets signature. Il a quelque chose qui permet de l’identifier, de le reconnaître parmi d’autres. Tout comme il est facile de reconnaître une toile signée Van Gogh, car ce peintre a une touche qui lui est particulière. C’est pour ainsi dire sa signature.

Avec cette idée en tête, quel sens dois-je donner à une teinte poudrée signature? Là, je frappe un mur. La signature de qui?…

  • Celle de l’entreprise qui fabrique un tissu ayant cette teinte poudrée? J’en doute. Car cela voudrait dire qu’elle est la seule à le produire. Une entreprise peut difficilement, selon moi, faire breveter une teinte particulière et se déclarer la seule à pouvoir l’utiliser.
  • Celle de la maison House of Nonie qui serait la seule à utiliser un tissu de cette teinte poudrée? J’en doute. Car une maison de haute couture travaille à la pièce et non à la chaîne. C’est dire qu’elle n’utilisera qu’une quantité limitée de tissu de cette teinte et que, pour la compagnie qui le lui fournit, ce n’est pas rentable.
  • Celle de la duchesse qui adorerait tout particulièrement cette teinte poudrée, au point d’avoir plusieurs vêtements de cette « teinte »? Que voir cette teinte poudrée nous ferait immédiatement penser à elle? J’en doute. Les journalistes l’auraient certainement signalé, car un petit rien, surtout d’origine royale, attire immanquablement leur attention.

Autrement dit, le sens de signature mis en apposition à teinte poudrée reste un mystère. Je n’arrive tout simplement pas à comprendre ce que la rédactrice veut dire.

  •  statement mode signé par la marque canadienne House of Nonie 

Le sens de cette suite de mots m’échappe totalement. Et statement mode, nous l’avons déjà vu, n’est pas sans jouer un rôle dans mon incompréhension. Mais il y a plus. Que veut dire signé? Pris au sens littéral, il signifie qui porte la signature de… Et une signature ne peut être le fait que d’une personne, physique ou morale. Et que veut dire marque? Peut-il désigner une personne, physique ou morale?… Je n’ai rien trouvé dans le Larousse qui vienne le confirmer. Contrairement au Petit Robert, qui, lui, attribue, entre autres, à ce mot le sens de « entreprise »! Ce que j’ignorais totalement. Qui dois-je croire, Pierre ou Paul? Pierre Larousse ou Paul Robert?

Alors, dire signé par la marque… me paraît pour le moins bizarre. Pour ne pas dire incompréhensible. C’est donc la marque qui aurait signé le statement mode! Euh!… Là, j’abandonne. Je n’y comprends rien du tout. Je comprendrais si l’on avait dit : signé par House of Nonie. Ou plus couramment, signé House of Nonie, pour dire que ce modèle est une création de la maison House of Nonie. Mais ce ne sont pas les mots utilisés par la rédactrice. Elle aurait pu aussi omettre signé, comme elle le fait un peu plus loin dans son texte : d’escarpins signés Dior. Ou encore utiliser griffé, une griffe étant la « Marque d’un fabricant de produits de luxe ». Mais elle n’a rien fait de cela. Suis-je donc le seul à penser que cette phrase est très mal tournée?…

  •  qu’elle sublimait d’une paire d’escarpins Dior 

D’abord, est-ce que sublimer peut commander un complément introduit par de? Aucun dictionnaire n’en fait mention. Les chaussures que portaient la duchesse sublimaient donc sa robe! Qui l’eût cru? Certainement pas moi.

Je décide donc de consulter mon Petit Robert, me disant que le verbe avait peut-être, à mon insu, acquis un nouveau sens. Mais après consultation, c’est toujours l’impasse : aucune des 3 acceptions indiquées ne me permet de comprendre.

La rédactrice voulait peut-être dire que les escarpins s’agençaient parfaitement à la robe que portait la duchesse. — Le contraire aurait été surprenant, vous en conviendrez. — Mais ce n’est pas ce qu’elle a écrit. Elle n’a pas utilisé agencer mais sublimer. Alors…

Peut-être suis-je de la vieille école, mais quand je lis un texte, c’est pour savoir ce que l’auteur a à dire et non pour deviner ce qu’il avait, peut-être, l’intention de dire.

  •  pour des intemporels du vestiaire

Parler d’intemporels dans un article de mode peut sembler contradictoire, car une mode est passagère. Par définition même : « Aspect caractéristique des vêtements correspondant à une période bien définie ». Quant à intemporel, lui, signifie « Qui, par sa nature, est étranger au temps, ne s’inscrit pas dans la durée ou apparaît comme invariable ». Une mode a beau être passagère, il y a des goûts qui ne se démodent pas. Ce n’est donc pas l’adjectif substantivé intemporels qui me fait tiquer, mais bien le mot vestiaire.

L’idée que j’ai d’un vestiaire n’a pas sa place ici. À tort ou à raison, j’attribue à ce mot le sens de : Lieu, dans un établissement public, où l’on dépose provisoirement tout vêtement ou accessoire qui n’est d’aucune utilité à l’intérieur (ex. manteau, parapluie, couvre-chaussures) ou encore tout vêtement qui ne correspond pas à la tenue vestimentaire qu’exige l’activité qui se pratique à cet endroit (ex. natation, tennis, conditionnement physique (qu’ailleurs on appelle fitness).

C’est le seul sens que j’ai jamais attribué à ce mot. Et il ne convient pas du tout ici. Ce mot me semble donc mal choisi. Mais est-ce bien le cas? Se pourrait-il que ce mot ait un sens que je ne lui connais pas? Si oui, c’est mon ignorance qui m’empêche de comprendre. Et non celle de la rédactrice. Je consulte donc mon dictionnaire. J’y constate que vestiaire a un sens qui m’était inconnu : Ensemble des vêtements propres à une personne (Larousse dixit). Pour une surprise, c’est en une! Pour désigner cette réalité, moi, j’aurais utilisé garde-robe (11). Certainement pas vestiaire. Ici, ce n’est pas la rédactrice qui est prise en faute. Mais bel et bien moi. Comme pour m’excuser de mon ignorance, je pourrais toujours invoquer le fait que le Larousse en ligne dit que cet emploi relève du domaine Littéraire! Mais le Petit Robert n’en dit pas autant. Qui croire? Alors, je dis : Mea culpa! Mais du bout des lèvres.

Bref, si, à un examen de compréhension en lecture, on m’avait soumis ce petit article, j’aurais lamentablement échoué. Je bute non seulement sur des mots anglais, mais aussi sur des mots français. En de rares occasions, la faute est mienne, mais dans l’ensemble c’est celle de l’auteure. C’est du moins ce que j’en conclus. Mais…

Mais, à bien y penser, il y a peut-être une autre explication.

Qui me dit que je ne suis pas en train d’assister à l’évolution de la langue? À mon insu, évidemment. Que les mots anglais utilisés ne sont pas dans mon dictionnaire parce qu’ils ne sont pas utilisés en français par un assez grand nombre de locuteurs pour y avoir une place? Ils sont peut-être en train de s’implanter. Lentement mais sûrement… Tout est possible. Prenez par exemple les mots spaghetti ou baklava. Ils ont été utilisés en français bien avant que les dictionnaires ne les incluent dans leur nomenclature! C’est dans l’ordre des choses : il faut qu’un mot soit déjà en usage pour que le dictionnaire reconnaisse, en le consignant, qu’il fait partie de l’USAGE. Autrement dit, l’USAGE ne peut qu’être en retard sur l’usage qu’en font les locuteurs ou les rédacteurs.

Mais est-ce bien le cas des mots anglais que contient cet articulet?… Tout dépendra de l’empressement que mettront les dictionnaires à les consigner. Si jamais ils les consignent… Dans le cas de look, il n’a fallu que cinq ans! Mais dans le cas de trench-coat, il a en fallu beaucoup plus. En 1922, le Larousse universel en 2 volumes ne le mentionnait pasEn 1935, le DAF 8e éd. ne le mentionne toujours pas. Il faudra encore attendre avant de savoir s’il figurera dans la 9e édition du DAF (1985-…), car l’Académie n’est pas encore rendue à la lettre T. Quel sera le sort réservé à statement mode? Bien malin qui pourrait le dire. Et à clutch? Ces deux termes ont-ils une chance d’être un jour admis dans les dictionnaires français courants? Je ne miserais pas sur cela, car la mode étant passagère, les mots pour la décrire risquent fort, eux aussi, de l’être. Pour ce qui est de upgrader, je vous laisse le choix. Faire d’un mot anglais un verbe de première conjugaison était courant au Québec, voilà de cela quelques décennies (ex.: flusher, rusher, booster). Et décrié par les régents ou tous ceux qui se prétendent tels. Mais cette façon de faire n’est pas que québécoise. Elle a fait son chemin jusqu’en France, semble-t-il. Pensez seulement à relooker! (12) 

Est-ce que cet usage va s’imposer?…

Ceux qui emploient ces mots anglais se justifieront en disant que « L’usage a toujours raison ». S’ils disent vrai, c’est qu’ils considèrent qu’ils ont toute liberté de faire de la langue ce qu’ils veulent. De l’utiliser comme bon leur semble.

Il y a là, qu’on le veuille ou pas, une grande part de vérité. En 1634, la langue française est ce que l’ensemble des locuteurs en a fait. Ce que l’USAGE en a fait. Mais, dans certains milieux, on s’en plaint. C’est alors que Richelieu crée l’Académie française dont « La principale fonction […] sera de travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. » (Article 24 des statuts.)

L’évolution de la langue venait d’échapper au peuple. Elle était devenue la chasse gardée d’un petit groupe (40, pour être précis) de gens issus non pas du peuple, mais du gratin de la société. À partir de ce moment-là, il y a eu un BON usage, celui que pratiquait l’élite, et le MAUVAIS usage (ou, au mieux, le MOINS BON usage), celui que pratiquait le peuple. Ce peuple qui se fait régulièrement dire qu’il fait des « fautes ».

On continue  à proclamer que L’usage a toujours raison. Mais ce qu’on ne dit pas, c’est que seul le BON usage est accepté. Que si l’usage ne plaît pas aux régents, on sent le besoin d’ajouter « même quand il a tort ».

Ce faisant, les régents ne déplorent-ils pas le fait qu’une partie de l’usage leur échappe complètement, autrement dit qu’ils n’exercent pas une emprise totale sur la langue?… Il me semble que oui.

Maurice Rouleau

(1)  Cette incapacité n’est pas que québécoise. Elle est, à ses heures, française, comme en témoigne le commentaire suivant qu’une correspondante m’a fait parvenir :

                À propos des grosses différences de langue entre nos deux pays [la France et le Québec] : j’ai regardé trois films canadiens dans ma vie, dont deux récemment en DVD (dont j’ai oublié les titres, j’ai rendu les DVD).

J’ai abandonné les deux derniers au bout de vingt minutes, je ne comprenais quasiment rien (mots inconnus, mots connus mais prononcés de telle manière qu’ils m’étaient, dans un premier temps, étrangers).

Je me suis exclamée intérieurement : « Je me sens flouée ! Il serait sage et honnête de prévenir les consommateurs francophones de France qu’ils n’y comprendront rien.

Cette réaction ne m’étonne pas du tout. C’est exactement celle que j’ai moi-même eue, voilà de cela bien des années, quand j’ai commencé à aller au cinéma. Les films américains qu’on y présentait étaient doublés en français, en français de France, s’entend — c’était la règle. Que pouvais-je bien comprendre de : mon pot, dans son beau costard, sa gonzesse à ses côtés, s’est mis à flinguer les élèves du lycée (pour désigner un High School dans un quartier pauvre de Chicago)? Absolument RIEN. Un autre Français aurait, à ma place, répondu « Que dalle! » (que certains écrivent parfois Que dal!)

Ce langage ésotérique ne me simplifiait pas la vie. J’ai dû m’y faire, obligé que j’étais de voir des films doublés uniquement en France. Avec un peu d’effort, je suis arrivé à comprendre cette langue « étrange » qui venait de France.  Étrange au sens de : « Mod. Très différent de ce qu’on a l’habitude de voir, d’apprendre; qui étonne, surprend. »

Si les Français avaient eu la chance (certains préféreront dire la possibilité) de voir des films québécois ou doublés au Québec tout comme nous avons été obligés de voir des films doublés en France, ils seraient aujourd’hui capables d’apprécier, sans regimber, un film provenant de mon coin de pays. Mais tel n’est clairement pas le cas de cette correspondante.

S’il en est ainsi, c’est que son gouvernement a voulu que tout film étranger soit obligatoirement doublé en France. Tout autre, doublé au Québec par exemple, était interdit de projection. Est-ce encore le cas?… Je ne saurais dire. Chose certaine, voilà à peine 6 ans, le problème était toujours là.

Ceux qui en doutent sont invités à lire l’article « La guerre du doublage reprend de plus belle avec les Français » paru en 2012, de même que les commentaires qui l’accompagnent. Tout particulièrement le premier…, écrit par un Français « qui remet les pendules à l’heure ». Du moins, le croit-il…

 (2)  Dans son ouvrage intitulé L’Art d’avoir toujours raison, Arthur Schopenhauer nous dit :

          La dialectique éristique est l’art de la controverse, celle que l’on utilise pour avoir raison, c’est-à-dire per fas et nefas [trad. : par tous les moyens possibles, licites et illicites]. On peut en toute objectivité avoir raison, et pourtant aux yeux des spectateurs, et parfois pour soi-même, avoir tort. En effet, si un adversaire réfute une preuve, et par là donne l’impression de réfuter une assertion, il peut pourtant exister d’autres preuves. Les rôles ont donc été inversés : l’adversaire a raison alors qu’il a objectivement tort. Ainsi, la véracité objective d’une phrase et sa validité pour le débatteur et l’auditeur sont deux choses différentes (c’est sur ce dernier que repose la dialectique).

(3) Il paraît [je dis il paraît, car je n’ai pas pu le vérifier] que, dans le Shorter Oxford English Dictionary, près de 30 % des mots seraient d’origine française; et 30 %, d’origine latine (P. Durkin dixit). Si tel est bien le cas — et je n’ai aucune raison d’en douter —, je me demande pourquoi on nous enseigne que l’anglais est une  langue germanique! Mais, passons!

La langue française, pour sa part, serait beaucoup moins emprunteuse que la langue anglaise. Seulement 5 % des mots du Petit Robert seraient, nous dit Josette Rey-Debove, des anglicismes (2620 sur environ 50 000 mots). Il n’y a donc pas de quoi fouetter un chat! Que ceux qui crient à l’invasion de l’anglais se taisent, semble être le message.

Pour en savoir plus, voir :

  • Durkin Philip, Borrowed Words. A History of Loanwords in English, Oxford University Press, 2014.
  • Rey-Debove J. et G. Gagnon, Dictionnaire des anglicismes. Les mots anglais et américains en français. Les usuels du Robert, 1980.
  • Höfler Manfred, Dictionnaires des anglicismes, Larousse, 1982.

(4)   À partie des énoncés qui suivent, quel sens attribueriez-vous à statement mode?

  • Boucles d’oreilles dorées, bracelets par milliers, colliers plastron, bagues minimalistes, broches à sequins… L’obsession bijoux est sans conteste le statement mode de l’année.
  • Après avoir osé le rose millenial [sic], le bleu ciel ou encore dernièrement le jaune acidulé en avril dernier, Gigi Hadid signait le statement mode du jour en portant, en avant-première [sic], la couleur de l’année 2019.
  • Côté accessoires, Jennifer Lopez choisissait une paire de talons silver. Un véritable statement mode, 18 ans après son apparition mythique en robe Versace lors de la 42ème cérémonie des Grammy Awards.
  • C’est dans un costume Emporio Armani au chic résolument androgyne, nuancé par une paire d’escarpins haut perchés, que Cara Delevingne arrivait au mariage de la Princesse Eugénie. Un statement mode remarqué, bousculant le protocole de la famille royale britannique…
  • En accumulation avec des pièces dorées, comme avec les pendentifs Camille Enrico, c’est le statement mode de cet été.
  • La marque new-yorkaise, réputée pour avoir fait du pyjama un statement mode, dévoile aujourd’hui une collection capsule entièrement pink en soutien à l’initiative Octobre Rose.
  • Statement mode revendiqué ou classique, audacieusement revisité, il est grand temps d’être infidèle à notre denim fétiche pour succomber à des pièces estivales en tout et pour tout.
  • Résurgence festive des sixties, la jupe fluide s’impose comme un statement mode cette saison.
  • More is more est définitivement le statement mode de Céline Dion.
  • « Pour eux, le jogging est une madeleine, mais surtout un statement mode. C’est un vêtement transgressif, parce qu’il a longtemps été considéré comme totalement importable », explique Marc Beaugé.  (jogging  est utilisé ici pour désigner un nouveau jean et non pas un survêtement, comme le définit le Petit Robert).
  • Le statement mode du défilé Moschino [tv] H&M : le choker pour homme    Alors le choker, nouvelle tendance phare de la mode masculine ? C’est en tout cas ce que prédit le créateur le plus fun [sic] du moment…

(5)  Dans mon jeune temps, pour désigner la pédale d’embrayage d’une voiture, j’utilisais, comme presque tous les Québécois, le mot anglais clutch. On le faisait féminin. On nous apprenait à « Peser sur LA clutch pour pouvoir changer de vitesse ». Pourquoi utilisait-on le féminin? C’était l’usage. Ce n’est d’ailleurs pas le seul mot anglais qui se voit attribuer un genre différent de part et d’autre de l’Atlantique. Je pense à fan, job…

(6)  Les gens qui travaillent dans le domaine de la mode ne semblent pas capables de s’exprimer autrement qu’en farcissant leurs dires, à l’oral comme à l’écrit, de mots anglais. En voici quelques exemples trouvés en criant ciseau (comme on dit chez nous; ailleurs on dira très rapidement) :

  • « De l’imprimé wild aux pièces eco-friendly en passant par les sneakers griffées et les montures statement, revue en images des 10 tendances les plus recherchées sur Pinterest, du podium à la rue. »
  • « Un spécial femme de caractère incarné par le top Grace Elizabeth, qui prend la pose sous l’objectif du photographe David Sims. »
  • « L’heure du bilan a sonné : après 4 semaines de défilés de New York à Paris, les tendances capillaires du printemps-été 2019 se sont démarquées. Avec en tête : un esprit heatwave qui donne lieu à des les longueurs wet plaquées version chic, un retour en force des cheveux courts – ou carrément rasés – et le serre-tête comme accessoire statement de la saison. »
  • « Quoi de neuf l’hiver prochain ? L’easy wear continue de faire l’apanage [sic] du style avec des vêtements chaleureux [sic], ceux grâce auxquels on se sent à l’abri. »
  • « Breaking : en janvier 2019, Hedi Slimane dévoilera sa première collection exclusivement masculine pour Celine à l’occasion de la Fashion Week homme de Paris. »
  • « Les newsletters Vogue     Recevez chaque jour les dernières news mode, inspiration beauté, idées shopping directement dans votre boite [sic] mail ! »
  • « Alors le choker, nouvelle tendance phare de la mode masculine ? C’est en tout cas ce que prédit le créateur le plus fun du moment… »  [fun est ici adjectif!]
  • « En tête de ce nouvel hiver, des jeux de superpositions où les volumes prennent leurs aises, s’empilent pour des accumulations maîtrisées. […] Chez Chanel, le layering se fait plus discret, quoique présent avec un hoodie revisité (lui-même superposé d’une doudoune) superposé à une robe. »

(7)  D’après le Petit Robert, le verbe CODER peut être soit transitif, soit intransitif** :

intr. Génét. (en parlant d’un gène ou d’une séquence d’A. D. N.). Coder pour (anglic. critiqué) : détenir le message génétique correspondant à (une protéine donnée).

** Si ce verbe commande la préposition pour, ne devrait-on pas plutôt le dire Transitif indirect?

En voici quelques exemples :

  • « Comment 4 bases peuvent-elles coder pour 24 acides aminés? »
  • « Étant donné que les protéines sont construites à partir de 20 aminoacides mais qu’il n’y a que 4 bases, un groupe de 3 bases, appelé codon, est nécessaire pour coder pour un aminoacide. »
  • « La taille du protéome est plus importante que celle du génôme [sic], car un gène peut coder pour plusieurs protéines en considérant les modifications introduites par […] »
  • « Comment un gène peut-il coder pour plusieurs protéines? »

Mais, aux yeux du Robert, cet emploi est critiqué. Sans que l’on sache par qui… Les scientifiques, eux, l’utilisent sans hésitation. Il est entré dans leur usage (ou USAGE?).

Qu’a donc cet anglicisme, que d’autres [comme artefact, canette, chartiste…] n’ont pas,  pour se voir ainsi condamné. Cela dépendrait-il du lexicographe qui a rédigé cette entrée plutôt que de l’USAGE? La question se pose.

(8)  Elle a aussi cosigné, en 2012, avec Maxime Donzel, Dress Code, le bon vêtement au bon moment!  L’emploi de mots anglais semble être un incontournable. Utiliser code vestimentaire aurait-il été mal vu? Il n’aurait peut-être pas été au goût du jour! Il aurait été trop banal!!!

(9) « Le chocolat rose n’est pas coloré artificiellement, ni additionné de baies ou [sic] parfumé aux fruits rouges. Ruby est une variété de fève de cacao qui devient rose lorsqu’elle est transformée. Le fruit est déjà connu depuis longtemps, mais le fabricant suisse Barry Callebaut est parvenu à franchir le seuil de sa transformation. » Voir ICI.

(10)   Le terme apposition désigne généralement une relation de subordination entre un nom et un autre nom qui désigne la même réalité, mais d’une autre manière. Le mot mis en apposition sert de référence. Par exemple, une négociation(-)marathon, c’est une négociation qui exige temps et effort pour donner des résultats, au même titre que la course à pied de grand fond (de 42,95 km), ou marathon, qui sert ici de référence.

 (11)  Pour désigner la « Petite pièce attenante à une chambre à coucher, où sont rangés ou pendus les vêtements », j’ai toujours utilisé garde-robe, que je fais masculin  (le garde-robe).

Pour désigner l’ensemble des vêtements qui s’y trouvent, j’ai toujours utilisé garde-robe, que je fais féminin (la garde-robe). Ce n’est pas un emploi qui m’est particulier (ou, pour parler comme un linguiste, ce n’est pas une idiosyncrasie**). Cette différence de sens en fonction du genre est consignée dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (appelé parfois le Petit Robert québécois, car publié par DICOROBERT INC.).

**   Idiosyncrasie est le terme couramment utilisé en linguistique pour désigner la :

« Tendance à employer un certain mot selon sa propre tournure d’esprit pour s’exprimer dans une langue donnée ».

Cette acception ne se trouve consignée ni dans le Larousse ni le Robert. Elle nous vient sans doute de l’anglais qui utilise idiosycrasy dans un sens plus large. Selon le Merriam-Webster, ce mot a deux acceptions : a peculiarity of constitution or temperament (seule acception admise dans les dictionnaires français) ET an individualizing characteristic or quality 

(12)  Voici ce que j’ai lu dans la traduction française de l’autobiographie d’André Agassi, intitulée OPEN, (Collection J’ai lu, # 9566, 2011) :

« J’étais au service et Mancini a pris mon service, puis il a gagné le TIE-BREAK (au Québec, nous utilisons BRIS D’ÉGALITÉ) avant de me BREAKER (au Québec, on dit : faire perdre son service ou briser le service) trois fois au cours du cinquième set. »

Point n’est besoin de vous dire que breaker ne figure pas dans le Petit Robert 2018 [ni dans le Larousse en ligne]. C’est pourtant le mot choisi par les traducteurs de cet ouvrage. Break, par contre, s’y trouve. Et ce, depuis 1993, année de parution du premier Nouveau Petit Robert.

Pour ce qui est de la définition qu’il donne de ce mot : « Tennis  Écart de deux jeux creusé par un joueur en prenant le service sur son adversaire, puis en gagnant le sien. Faire le break. Balle de break », elle me laisse fort perplexe. Ce n’est pas le sens que je lui donne, à tort ou raison. Je m’explique. Si, d’entrée de jeu, je perds mon service — le compte est alors de 0-1 —, il ne peut s’agir d’un break, tel que défini, puisqu’il n’y a pas écart de deux jeux! [Il faudrait que mon adversaire gagne son service pour qu’il y a break – le compte serait alors de 2-0.] Si à mon tour je fais perdre son service à mon adversaire — le compte est alors 1-1 — il n’y a toujours pas de break, car il n’y a toujours pas d’écart de deux jeux. Pourtant les deux premières parties ont été gagnées par celui qui n’avait pas le service! Autrement dit, les deux joueurs ont perdu leur service, mais il n’y aurait eu aucun break! Allez y comprendre quelque chose.

Ce terme anglais, admis dans le dictionnaire (donc d’USAGE), déplaît tellement à certains régents que, depuis au moins 2010, on recommande officiellement de le remplacer par brèche. Cette recommandation a-t-elle une chance de s’imposer? Le temps le dira. Mais, en tant qu’usager, je ne me vois pas en train de parler d’une balle de brèche. Ni de corriger le texte d’André Agassi de la façon suivante :

« J’étais au service et Mancini a pris mon service, puis il a gagné le tiebrèche** (ou brèche d’égalité) avant de me brécher*** trois fois au cours du cinquième set. »

Mais ce n’est pas moi qui fais l’USAGE…

** Ne craignez rien, la recommandation officielle est d’utiliser jeu décisif au lieu de tie-brake.

*** J’en fais un verbe comme on en a fait un avec break.

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