Selfie, Égoportrait, Autophoto

La néologie en marche

(3-a)

 

             Autrefois, pour immortaliser un moment particulier dont nous voulions garder le souvenir et où nous étions figurants, nous demandions à une connaissance ou, à défaut, à un passant de bien vouloir nous prendre en photo.

            Aujourd’hui, plus besoin de déranger qui que ce soit. Nous nous tirons nous-mêmes le portrait. Grâce au téléphone « intelligent » qui, faut-il le rappeler, n’a d’intelligent que le nom, du moins au sens qu’on attribuait à cet adjectif il n’y a pas si  longtemps. C’est à se demander d’ailleurs si celui qui a ainsi traduit smartphone n’a pas fait mauvais usage de sa propre intelligence. Mais ça, c’est une autre histoire. Et la photo porte, selon le pays (et non selon la langue), un nom différent. Le mot selfie, qui nous vient apparemment d’Australie (1), s’est imposé dans tous les pays anglophones. Y compris en France… Faut-il s’en étonner?… Chez nous, au Québec, on utilise plutôt égoportrait. À tort ou à raison. L’avenir le dira.

             Quand, pour la première fois, j’ai entendu le mot selfie dans la bouche d’un francophone, je suis resté bouche bée, non pas d’admiration mais bien d’étonnement. Je ne comprenais pas ce qu’il disait. Je voyais bien que c’était un mot anglais, clairement composé de deux éléments (self– et –ie), mais sans plus. Je me suis alors dit que ce devait être un néologisme. Un néologisme de forme, selon toute apparence. Mais que signifiait-il? Je n’en avais aucune idée. Fort heureusement pour moi, le Merriam-Webster, dictionnaire unilingue anglais, est venu à ma rescousse. Il définit ce terme de la façon suivante :

an image of oneself taken by oneself using a digital camera especially for posting on social networks.

C’était donc cela un selfie! Certains disent une selfie. Selon qu’on y voit, en sous-entendu, UN portrait  ou UNE photo.

Étant donné que je m’intéresse présentement (ou actuellement comme on dit ailleurs) à la néologie, une question me vient Immédiatement à l’esprit : avait-on vraiment besoin d’un nouveau terme, ou néologisme de forme , à savoir selfie, pour désigner cette  nouvelle réalité? N’aurait-on pas pu, par exemple, attribuer un nouveau sens à self-portrait, qui désigne déjà : « a painting or drawing of yourself that is done by yourself », ce qui en aurait fait un néologisme de sens? OUI, mais on ne l’a pas fait. Du moins en apparence. J’y reviendrai plus loin.

Nous l’avons dit déjà, un néologisme est la réponse de la langue à l’apparition d’une nouveauté. En effet, pourquoi voudrait-on créer un terme pour désigner ce qui n’existe pas? C’est dire que la nouveauté est le moteur de la néologie.

Il y a donc lieu, ici, de se demander ce qu’il y a de nouveau. Quels sont les éléments de la définition du terme anglais selfie, qui rendent compte de la nouveauté de la chose et, par conséquent, du besoin d’un nouveau terme?

Serait-ce…

an image of oneself?

Certainement pas. Quel que soit votre âge, vous possédez certainement, tellement bien rangée que vous l’avez oubliée, une photo de vous prise quand vous étiez jeune. C’est dire qu’avoir une photo de soi n’a vraiment rien de nouveau.

 taken by oneself?

Il est vrai que SE prendre en photo est plus courant de nos jours que cela l’était autrefois, mais est-ce quelque chose de nouveau? De si nouveau qu’il faille lui donner un nom particulier? Je me le demande.

Colin Powell, ex-secrétaire d’État sous la présidence de G. W. Bush, en a récemment fait la démonstration en publiant sur les réseaux sociaux une photo de lui-même prise voilà de cela une soixantaine d’années. Il avait tout simplement photographié le miroir devant lequel il se tenait. (Voir ICI) Il s’était donc pris lui-même en photo!

N’allez pas croire qu’il a été le premier à utiliser un miroir Que non!  Aux alentours des années 1900, une illustre inconnue avait, elle aussi, utilisé le même truc. (Voir ICI.) En 1914, une illustre moins inconnue, la grande-duchesse Anastasia Nikoleïevna, fille du tsar Nikolas II, de Russie, en avait fait autant. (Voir ICI.)

Le miroir n’est d’ailleurs pas le seul truc à avoir été utilisé pour SE prendre en photo. En 1888, Cyrus Pringle (1838-1911), botaniste américain, s’est servi d’une ficelle pour actionner à distance son appareil photo. (Voir ICI; cliquer sur la photo et lire la description). Cette façon de faire s’est par la suite raffinée. Vers les années 1950-1960, on a inventé le déclencheur à retardement, ou retardateur [en anglais, self timer (2)]. Il devenait dorénavant possible de SE prendre SOI-MÊME en photo, sans utiliser d’artifices. Il suffisait d’être bon coureur!

SE prendre en photo se faisait déjà voilà de cela bien des décennies (en fait, depuis plus d’un siècle!). Où se trouve donc la nouveauté?…

using a digital camera?

Est-ce que le simple fait d’utiliser un smartphone, version la plus récente d’un appareil numérique, constitue une nouveauté qui justifie la création d’un néologisme? Je n’en suis pas convaincu. Une photo reste une photo, peu importe l’appareil utilisé.

Pourquoi sent-on le besoin de créer ce nouveau terme alors qu’on n’en a pas senti le besoin quand l’appareil numérique a fait son apparition, ou encore quand le retardateur (self timer) s’est pointé le nez? La réponse est évidente : on ne faisait rien d’autre que ce que l’on faisait déjà : prendre une photo. Sans réelle nouveauté, aucun besoin d’un nouveau terme!

Il est à remarquer qu’un smartphone ne sert pas qu’à prendre des selfies. On l’utilise souvent pour prendre en photo autre chose que sa propre personne. À preuve, toutes les photos et vidéos que l’on retrouve sur les réseaux sociaux, qui, par exemple, documentent une intervention policière plutôt brutale ou encore la scène du carnage survenu récemment sur la promenade des Anglais, à Nice.

especially for posting on social networks?

L’emploi de l’adverbe especially indique clairement que cet élément n’est pas à proprement parlé définitoire. Autrement dit qu’il n’est pas essentiel à la définition du terme. La majorité des selfies ne se retrouvent certainement pas sur les réseaux sociaux. Vous avez pu vouloir fixer, dans le temps, un moment particulier de votre vie pour le montrer à vos enfants ou à vos connaissances, sans nécessairement passer par ces fameux réseaux. Alors…

Comme cette caractéristique n’est pas définitoire, elle ne devrait pas être prise en compte. Mais, tout compte fait, n’est-ce pas celle qui contribue le plus à la nouveauté de la chose? Peut-être…

Étant donné que la nouveauté (raison d’être d’un néologisme) n’est attribuable à aucun élément particulier de la définition, elle ne peut résulter que de la conjonction de tous ces éléments. À moins que ce ne soit la fréquence d’utilisation de cet appareil pour SE prendre en photo qui soit en cause… Cela est effectivement nouveau. Si tel est bien le cas, cela pourrait expliquer la dérive du sens de selfie que tout lecteur attentif aura notée.

Dérive…

Dans quelles circonstances peut-on vraiment parler d’un selfie? Si je me pose la question, c’est que j’ai rencontré ce mot dans des contextes où, moi, je n’aurais pas utilisé ce terme, compte tenu de la définition qu’en donne le Merriam-Webster.

  • « Découvrez comment Bradley Cooper a « gâché » le selfie d’Ellen DeGeneres lors des Oscars 2014 » (Voir ICI.)

En lisant cette manchette, j’ai immédiatement imaginé Ellen en train de SE prendre en photo en compagnie d’autres vedettes de cinéma, d’autres stars comme on dit en France. Mais en voyant la photo (Voir ICI.), je me suis dit qu’Ellen avait vraiment le bras long (au sens propre et non au sens figuré), car ce n’est pas elle qui occupe l’avant-plan, mais bien Bradly Cooper. C’est donc lui qui est le plus susceptible d’avoir pris cette photo. Si tel est le cas, pourquoi parle-t-on du « selfie d’Ellen DeGeneres »? Parce qu’elle est sur la photo? Euh!…

Aurais-je donc tout faux? C’est possible, car je ne suis pas infaillible. Mais qu’en est-il vraiment?… YouTube répond à mon interrogation, de façon incontestable.  (Visionner ICI.) C’est bel et bien Bradley Cooper qui a pris cette photo. Avec, il faut bien le préciser, le téléphone intelligent d’Ellen! Mais est-ce suffisant pour parler du selfie d’Ellen DeGeneres? N’y a-t-il pas un élément de la définition qui fait cruellement défaut?… Ce n’est pas elle qui s’est prise en photo. C’est Bradley…  Et on ne cesse de parler du selfie d’Ellen DeGeneres!!! Parce que la photo se retrouve sur son smartphone?… Là je m’y perds.

  • « Samsung a tenté d’affoler de nouveau les réseaux sociaux avec un selfie de Barack Obama et de la star du base-ball David Ortiz. » (Voir ICI.)

En lisant cette manchette, je me suis demandé qui SE prenait en photo? Obama ou Ortiz? Lequel des deux utilisait SON smartphone? Le texte ne le dit pas; l’image, oui. C’est bel et bien Ortiz qui tient l’appareil. Et je présume que c’est son smartphone. C’est donc Ortiz qui s’est pris en photo, avec à ses côtés Barack Obama. Pourquoi alors parler du selfie de B. Obama et de D. Ortiz? Je me le demande. Mais là n’est pas le vrai problème.

Le problème est que la photo affichée sur la Toile n’est pas celle que prend D. Ortiz. Si tel était le cas, on ne verrait pas sa main tenant le smartphone. Cette photo a été prise par quelqu’un qui n’est pas sur la photo. Et on ose encore appeler cela un selfie! C’est à n’y rien comprendre.

  • « Le pape a pris une selfie. Maintenant j’ai tout vu. » [commentaire d’une utilisatrice de Twitter, après avoir vu un selfie montrant le pape et quelques jeunes.(Voir ICI.)

Dire que le pape a pris un selfie laisse entendre, définition oblige, qu’il s’est servi de son smartphone (qu’il traîne toujours avec lui, dans une poche de sa soutane!!) pour SE prendre en photo avec des jeunes et qu’il a, par la suite, mis cette photo sur les réseaux sociaux!…  Vous gobez cela, vous? Moi, pas.

Le pape n’est ici qu’un figurant; et rien d’autre. Il aurait été préférable, il me semble, de dire que le pape François s’est plié à la demande d’un jeune qui possédait un smartphone. On ignore même lequel des jeunes a réellement pris cette photo. C’est pourtant le seul qui, techniquement, pourrait parler d’un selfie.

C’est le journal Le Monde qui, à mes yeux, a le mieux titré cette nouvelle : Le pape François sur une photo « selfie ».  (Voir ICI.)

L’emploi de selfie ne laisse nullement entendre, ici, que c’est le pape qui se prend en photo. Il apparaît tout simplement sur une photo prise par un des jeunes, le seul qui peut vraiment parler de selfie (allez savoir lequel?) apparaissant aux côtés du pape. Pourquoi alors parler de selfie? Je me le demande.

  • « Justin Trudeau, le nouveau premier ministre, adore prendre des égoportraits entouré de ses admirateurs. » (Voir ICI.)

La photo montre effectivement Justin Trudeau, un smartphone à la main, en train de prendre une photo de lui et d’une jeune fille, qu’il ne connaît, j’en suis convaincu, ni d’Ève ni d’Adam. Le fait que ce soit lui qui ait l’appareil en main suffit-il pour dire qu’il SE prend en photo? Techniquement parlant, oui. Mais… l’appareil ne lui appartient pas, c’est certain. Quel intérêt aurait-il à SE prendre en photo aux côtés d’une inconnue, avec SON propre appareil? Je vous le demande. La seule personne qui pourrait vraiment parler d’égoportrait dans le cas présent est la jeune fille photographiée à ses côtés. Personne d’autre. Si c’est Justin qui tient l’appareil, c’est qu’il a, lui, étant donné sa taille, le bras assez long pour prendre une bonne photo. Rien de plus.

À l’origine, pas très lointaine, le terme selfie désignait une photo de soi-même prise par soi-même (Merriam-Webster dixit). Et ce, à une longueur de bras, maximum. ― La perche à selfie n’était pas encore inventée. ― Aujourd’hui, on utilise ce mot, comme nous venons de le voir, à toutes les sauces. On lui fait dire bien des choses. Même une photo prise par quelqu’un d’autre! Pourquoi tenir tant à parler de selfie? Je me le demande. Le seul point commun à tous ces emplois est, me semble-t-il, le fait que la photo est prise à une distance n’excédant pas une longueur de bras (ou de perche), ce bras n’appartenant pas nécessairement au propriétaire de l’appareil, et ce dernier ne figurant pas nécessairement sur la photo. Alors, la définition que le dictionnaire donne de selfie  ne colle pas à la réalité. À moins que ce soit l’usage que l’on en fait qui ne colle pas à la définition. Qui sait?… Un dictionnaire se veut le reflet de l’USAGE. C’est du moins sa prétention. Mais que faire dans le cas d’un néologisme, mot qui, étant donné sa nouveauté, ne figure pas encore dans le dictionnaire? Il faut attendre que les dictionnaires veuillent bien l’inclure dans leur nomenclature…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Voici la petite histoire du mot selfie, telle que racontée par le Merriam-Webster :

The first-known appearance of selfie in written form occurred in 2002 on an Australian news website, but the word didn’t see much use until 2012. By November 2013, selfie was appearing frequently enough in print and electronic media that the Oxford English Dictionary chose the word as its Word of the Year. This announcement itself led to a significant increase in the use of the word by news organizations, an increase that was further boosted following the December 10, 2013, memorial service for Nelson Mandela, at which American President Barack Obama was caught taking a selfie with Danish Prime Minister Helle Thorning-Schmidt and British Prime Minister David Cameron. The word selfie,with its suggestions of self-centeredness and self-involvement, was particularly popular with critics who saw this moment as a reflection of the President’s character.

Un président des États-Unis qui se prend en photo! N’y avait-il pas de photographes officiels?…  Cette anecdote me paraît disons… suspecte. J’aimerais bien pouvoir y croire, mais pas avant d’avoir vu, de mes yeux vu, ce fameux selfie. Photo qui ne se trouve évidemment que sur le téléphone intelligent de B. Obama. À moins qu’il l’ait, lui-même, déjà postée sur son site personnel, dans un de ses nombreux moments libres!!

(2)   Self-timer : « A device on a camera that gives a delay between pressing the shutter release and the shutter’s firing. It is most commonly used to let photographers to take a photo of themselves (often with family), hence the name. »

Comme vous l’avez sans doute noté, la relation entre les deux éléments du mot ne saute pas aux yeux.

 

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Aquamation / Cryomation / Résomation, etc.

La néologie en marche

(2-b)

 

Que faire de la dépouille mortelle d’un être cher?

La question en titre s’est toujours posée, car, dès sa naissance, tout être vivant est condamné à mourir. Du moins, dans l’état actuel des connaissances. La science nous aide certes à prolonger le plaisir ou la souffrance, c’est selon, mais elle n’est pas encore parvenue à faire de la mort autre chose que ce qu’elle est : une issue inévitable.

Quand le moment fatidique arrive, les survivants sont pris avec un cadavre, dont ils doivent se départir. Pour ce faire, l’homme a, de tout temps, fait preuve de beaucoup d’imagination, aidé en cela par ses croyances ou par les circonstances.

Par exemple, les Égyptiens procédaient à la momification de leurs morts avant leur mise en sarcophage (1). Les Indiens pratiquaient, et pratiquent encore de nos jours, l’incinération, à la suite de quoi les cendres étaient dispersées. Au Tibet, des moines sont chargés par la famille du défunt de procéder au dépeçage du cadavre avant de le donner à manger aux vautours . Du temps de la traite des esclaves, les capitaines des négriers se débarrassaient des esclaves morts pendant le voyage en les jetant à la mer.

Les sociétés occidentales modernes recourent plutôt à l’inhumation [de in– : dans   et de –humus : terre]. C’était, jusqu’à tout récemment, la pratique la plus courante. Pour ne pas dire l’unique pratique autorisée. Mais, depuis quelques années, les anciennes manières de procéder refont surface, sous des allures plus modernes. Par exemple, il est aujourd’hui possible de se débarrasser d’un être cher en le jetant à la mer, même s’il est mort sur terre. C’est le genre de service qu’offre, sur la côte Est des États-Unis, la New England Burials at Sea. Il est également possible de faire brûler le corps. De façon plus « écologique » qu’en Inde, cela va sans dire. Dans des conditions respectueuses de l’environnement! On parle alors de crémation [du latin crematio, de cremare « brûler »]. Cette pratique a fait apparaître ou réapparaître des mots comme crématoire, crématorium. Mais on parle plus volontiers d’incinération [de in– et de cinerare, de cinis « cendre »] que de crémation. Cela pourrait s’expliquer par la connotation péjorative associée à crématoire (les fours crématoires, de funeste mémoire); ou encore par l’inexistence du verbe correspondant. Je m’explique. On peut vouloir être incinéré, mais il est impossible de vouloir être « crémé, crématé ou crématisé ». L’anglais, lui, a un verbe pour dire la chose :  to cremate signifie to reduce (as a dead body) to ashes by burning; mais pas le français. Du moins pas encore.

Et, depuis quelques années, on peut se départir de la dépouille d’un être cher en recourant à de nouveaux procédés. Je pense à l’aquamation, la bio-crémation, la résomation ou encore la cryomation et la promession. Tous ces termes sont, vous vous en doutez bien, des néologismes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je m’y intéresse.

 Aquamation

Nous avons vu ce qu’il en est de aquamation. C’est le terme qui a été créé pour désigner une « pratique funéraire recourant au procédé physico-chimique d’hydrolyse alcaline mis en œuvre en phase aqueuse. La matière des corps est réduite en ses composants organiques et minéraux essentiellement solubles. » Dit en termes clairs : on dépose le corps du défunt dans une solution chaude (93 °C) d’agents alcalins (p.ex. de la soude ou de la potasse) constamment en mouvement. Et on laisse le temps faire son œuvre, ce qui prend plusieurs heures. La combinaison du mouvement de l’eau, de sa température et de son alcalinité accélère le processus de décomposition et de dissolution des tissus. La réaction chimique responsable de ce phénomène est l’hydrolyse alcaline (ou HA).

Nous avons aussi vu que le terme aquamation venait de la jonction de aqua– et du raccourci de crémation. Autrement dit, que aquamation est un mot-valise.

Au vu des avantages que procure l’élimination d’un cadavre par HA plutôt que par crémation, l’industrie s’y est intéressée, car la clientèle ne manquera jamais. Et qui dit industrie, dit concurrence. Qui dit concurrence, dit démarquage. Et pour se démarquer, rien de tel qu’une appellation qui différenciera une entreprise de ses concurrentes.

 Comment la concurrence parle-t-elle de l’hydrolyse alcaline?

Autrement dit, sous quel autre nom désigne-t-on la HA? J’en ai trouvé deux : bio-crémation et résomation, formes francisées des mot anglais biocremation et resomation.  (Voir ICI.)

Biocremation

La description de ce qu’est une biocremation ne laisse aucun doute possible sur le caractère synonymique de ce terme. Voyez par vous-mêmes :

Biocremation converts tissue and cells of the human body into a watery solution of micromolecules, leaving the bone structure of mineral compounds, such as calcium and phosphates.

Une biocrémation, c’est donc exactement la même chose qu’une aquamation. Sous un nom différent.

Pourquoi avoir créé un nouveau terme? Un terme dont la composition ne peut que laisser perplexe quiconque s’y connaît un peu en français. En effet, il ne s’agit aucunement d’une crémation, même si on le dit [Également appelée la bio-crémation, l’aquamation est un nouveau procédé de crémation bien plus écologique que la méthode traditionnelle.].  Quant à l’élément bio-, qui signifie « relatif à la vie », sa présence est déroutante. Que je sache, on n’enterre ni n’incinère des gens vivants, sauf parfois quand il y a règlements de compte. Pourquoi alors y ajouter bio-?… La seule explication qui me vienne à l’esprit ― et ce n’est que pure spéculation de ma part ―, serait que, de nos jours, tout ce qui est bio- est plus socialement acceptable. Ceux qui pourraient avoir quelque réticence à accepter qu’on procède à une crémation (qui n’en est pas une, vous le savez) se laisseraient plus facilement convaincre si le procédé était dit bio. C’est du moins ce que je lis entre les lignes dans l’énoncé  suivant : « Since biocremation is not a combustion process, it is environmentally friendly and does not produce toxic gases or air pollutants. » Il y a là de quoi convaincre tous ceux qui se disent écolos.

Il n’en demeure pas moins que ce terme est très mal construit, car il ne dit pas ce qu’il laisse entendre. Et ce n’est pas parce que l’anglais utilise biocremation que le français doit en faire autant.  Mais tous ne partagent pas mon point de vue.  À preuve, TERMIUM  +  qui donne comme équivalents de biocremation les termes : hydrolyse alcaline ET biocrémation (ou bio-crémation). (Voir ICI.) Ou encore, qui propose comme équivalents de biocremated remains les termes restes bio-crématisés ** ou restes de bio-crémation (uniquement avec trait d’union!). (Voir ICI.)

** Le participe passé d’un verbe qui n’existe pas!

Resomation

Resomation is a dignified and respectful water based alternative to burial and cremation with clear environmental benefits.

Cette simple phrase promotionnelle nous met déjà au parfum. Certains vont même jusqu’à qualifier ce procédé de green cremation! Et ce, même s’il ne s’agit pas d’une crémation.

Résomation et aquamation sont, malgré leur dissemblance graphique, des termes qui désignent une même réalité. Les deux procédés reposent sur  une HA.

D’où vient donc le besoin de recourir à un nouveau mot? Du besoin de se démarquer de ses concurrents. Et là, je n’invente rien, comme vous le constaterez très bientôt. Ce qui différencie l’aquamation de la résomation, c’est que la première se fait à pression normale, alors que la seconde se fait à haute pression. Cette différence de pression fait que la réaction peut se produire à une plus haute température (entre 150 et 180 °C au lieu de 93 °C) ― elle prend donc moins de temps ― sans qu’aucune vapeur ne s’échappe de la solution, une solution n’entrant pas en ébullition à cette pression.

Comment mettre en valeur, auprès de ses clients potentiels, cette légère différence dans le procédé? En utilisant un nouveau mot, qui laissera entendre qu’il s’agit d’une autre façon de se départir du corps d’un être cher. Mais quel sera donc ce mot? L’entreprise qui fabrique l’équipement nécessaire à cette opération s’est mise à la tâche et a arrêté son choix sur RESOMATION, terme que l’on a francisé en lui ajoutant un accent aigu. Soit. Mais comment lire ce mot? Comment, à partir de ses deux éléments de formation, savoir ce qu’il désigne? J’y vois bien la finale –mation, qui existe déjà dans aquamation, mais que dire de réso? Que vient-il faire là? Mystère et boule de gomme.

Voulant à tout prix savoir ce qu’il en est,  je décide de m’informer auprès de l’entreprise écossaise. Voici la réponse que Sandy Sullivan m’a faite. Nul besoin de vous dire qu’elle comble mes attentes.

Dear Maurice,

Thank you for your interest.

As the founder of Resomation® it was myself that chose the name.

There were numerous aspects I wanted cover including being unique, having a relationship to the process, available as a .com domain and be trademark possible and sound “appropriate” for the process.

You are right to some degree on the …mation part albeit not 100%.

The thought process started with the UK Cremation Societies 1874 Declaration which I quote the latter relevant part of:

“…….we desire to substitute some mode which shall rapidly resolve the body into its component elements, by a process which cannot offend the living, and shall render the remains perfectly innocuous. Until some better method is devised we desire to adopt that usually known as cremation”.

As a scientist resolve seemed a good word for the process action and in addition to …mation from Cre.. mation, Resomation seemed a great fit. When searched at the time on Google it did not even exist!!! A new word was born. » […]

Voilà pour la petite histoire!

Je dois admettre que, sans l’aide de Sandy Sullivan, je ne serais jamais parvenu à lire correctement ce mot. Comme je le soupçonnais, il s’agit bel et bien d’un mot-valise, i.e. formé d’éléments non signifiants. Ce qui complique la chose dans ce cas-ci, c’est que l’un des mots tronqués qui entrent dans sa composition est non seulement un verbe anglais, mais un verbe qui, selon le Merriam-Webster Dict., ne s’utilise plus au sens étymologique qu’il a ici [obsolete :  dissolvemelt / Middle English, from latin resolvere to unloose, dissolve]. Ce qui, vous vous en doutez bien, ne fait qu’augmenter l’opacité déjà connue des mots-valises.

Cryomation

Voici comment l’industrie présente ce procédé :

unique, 21st century, environmentally cleaner alternative to traditional cremation and burial.  (Voir ICI.)

L’empreinte publicitaire dans ce message n’échappera à personne. Mais en quoi consiste donc la cryomation? Ce mot est-il parlant? Oui,en partie, à la condition de savoir que cryo– est un « Élément, du grec kruos « froid ». Fort de ce que l’on sait des termes aquamation et résomation, la finale –mation ne devrait plus avoir de secret pour vous. C’est, encore là, la raccourci de cré-mation même si, comme vous le savez, il ne s’agit aucunement de crémation.

            Une cryomation se fait en plongeant le corps dans de l’azote liquide (- 196 °C). Qui ne se rappelle pas l’expérience, faite par son professeur de sciences qui, après avoir plongé, dans de l’azote liquide, pendant quelques minutes, un tissu animal ou végétal (par ex. de la peau de poulet ou une fleur), l’en ressort dur comme pierre et archifragile et le transforme en fines particules, simplement en le frappant délicatement? Si on plonge le corps d’un être cher dans de l’azote liquide, l’effet est le même : le corps  se retrouvera, après avoir été placé sur une table vibrante, en fines particules. À l’exception évidemment de ce que la médecine moderne y aura introduit : prothèses articulaires, stimulateurs cardiaques, obturations dentaires, etc.

Ouvrons ici une parenthèse.

            Il ne faudrait pas confondre cryomation et cryogénisation. Après cryomation, il ne reste du corps que de fines particules, dont on peut disposer de diverses façons (conservation dans une urne, dispersion dans la nature, etc.). Par contre, si l’on procède à une cryogénisation, c’est qu’on veut conserver le corps et non le faire disparaître. Dans l’espoir de pouvoir, dans un avenir plus ou moins lointain, le ramener à la vie! Pensez seulement à la conservation, dans de l’azote liquide, des spermatozoïdes utilisés depuis fort longtemps en insémination artificielle. Ou encore, celle plus récente des ovules et même des embryons. La cryomation fait partie des pratiques funéraires, mais assurément pas la cryogénisation.

Que penser du mot cryogénisation?

Ce mot dit-il ce qu’il laisse entendre? J’ai des réserves, pour ne pas dire de gros doutes. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que cryogénisation désigne l’action de cryogéniser. Mais que dit le NPR de ce verbe? Qu’il vient de cryogénie. Soit. Mais le suffixe –génie qui vient du grec –geneia  signifie « production, formation ». Il serait donc normal de penser que cryogéniser signifie « produire du froid ». Et cryogénique, « qui produit du froid ». Au même titre que allergénique signifie qui produit des allergies; glycogénique, « qui produit du glycogène »; thermogénique, « qui produit de la chaleur ». Soit, mais on attribue à cryogéniser le sens mystérieux de « Conserver à très basses températures (des tissus vivants) ». Une question me vient immédiatement à l’esprit : quelle différence dois-je faire entre cryogénisation et cryoconservation? Ce dernier ne signifie-t-il pas lui aussi « Conservation des tissus vivants » (NPR dixit)? Ce serait donc des synonymes! À mon humble avis, cryogénisation est de trop, compte tenu de son étymologie douteuse. D’ailleurs la fréquence d’emploi de ces deux termes va dans ce sens : celle de cryoconservation est nettement supérieure à celle de cryogénisation. (Voir ICI.)   

Fermons la parenthèse.

Promession

Il est fort probable que le terme promession ne vous dise rien. Soyez rassuré, vous n’êtes pas le seul. C’est une nouvelle façon de se départir de la dépouille d’un être cher. Nouvelle? Du moins, en apparence! On insiste, dans la publicité, sur son aspect écologique :

Promession is one of the forty promising green industries recommanded by UNESCO as an eco-friendly burial. There is neither air nor water pollution during the process.

Si vous cherchez à en savoir plus sur ce procédé, vous ne serez pas en terre inconnue, car cette « alternative écologique à la crémation » consiste à plonger le cadavre dans de l’azote liquide, etc. Autrement dit, une promession, c’est exactement la même chose qu’une cryomation. Sous un nom différent.

Ce procédé, imaginé par une scientifique suédoise, Susanne Wiigh-Mäsak,  doit apparemment son nom à « la promesse de faire revenir à la terre celui qui a émergé de la terre». OUF!…

Que penser du terme promession?

Le suffixe ion s’ajoute normalement à un verbe, car il désigne une action, ce qui est le propre d’un verbe. Mais ici, tel n’est pas le cas. On l’a exceptionnellement  ajouté à un substantif! Pour en faire un autre substantif, qui désigne une action. Assez original comme procédé néologique, vous en conviendrez. Serait-ce une façon particulière à la langue suédoise de créer de nouveaux termes?… Chose certaine, ce n’est pas un procédé courant en français. Mais cela n’empêche pas les promoteurs d’utiliser ce terme. On va même jusqu’à dire d’un corps qui a subi une  promession  qu’il a été « promessié** »!

** Le participe passé d’un autre verbe qui n’existe pas!

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les entreprises sont très créatives quand vient le temps de faire la promotion de leurs produits. La néologie n’a aucun secret pour eux… Le fruit de leur imagination, par contre, en a pour le commun des mortels dont je fais partie.

Maurice Rouleau

(1)   D’où vient que l’on utilise sarcophage pour désigner un cercueil alors que, étymologiquement parlant, ce substantif signifie  qui mange de la chair [σάρξ,  σαρκός (sarcos) : chair de l’homme ou des animaux; et φαγειν (phagein) : manger]? L’étymologie me joue ici un vilain tour…

 

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Aquamation et Hydrolienne

La Néologie en marche

(2-a)

 

Dans le précédent billet, je me suis demandé pourquoi aquaponie et hydroponie ne sont pas interchangeables, pourquoi ils ne sont pas synonymes. Qu’est-ce qui y différencie aqua– de hydro-, deux éléments ― l’un latin, l’autre grec ― ayant pourtant le même sens, pour que, placés devant le même suffixe (-ponie), les deux mots qui en résultent n’aient pas la même signification? J’y ai avancé une explication qui est certes défendable mais loin d’être évidente : aqua-, contrairement à hydro-, ne serait pas le préfixe que l’on pense, mais plutôt le raccourci de aquaculture.

Cette fois-ci, je m’attarde sur deux nouveaux mots formés respectivement, eux aussi, des préfixes aqua– et hydro-, à savoir aquamation et hydrolienne. Deux mots que l’on peut qualifier de néologismes, car ils sont absents du NPR 2010. Le Larousse en ligne ne mentionne que hydrolienne.

Selon toutes apparences, aquamation est formé de la jonction de aqua et de –mation; hydrolienne, de hydro– et de –lienne.

Dans ces deux mots, aqua– et hydro– veulent-ils dire eau? Ou ont-ils des sens différents comme dans hydroponie et aquaponie? Que dire des terminaisons –mation et –lienne? Sont-elles des suffixes au sens propre du terme? Si oui, quel sens ajoutent-elles en tant qu’éléments de formation (ou formants) au radical du mot qu’elles complètent? Ces « présumés » suffixes  sont-ils productifs? Autrement dit, dans combien de mots les retrouve-t-on?…  J’examinerai ces deux mots successivement.

AQUAMATION

Ce mot est-il vraiment formé du radical aqua– et du suffixe –mation? À première vue, on pourrait le croire, car bien d’autres mots du dictionnaire se terminent par               -mation. Dans le NPR 2010, on trouve affirmation, déformation, exhumation, programmation, sublimation, transformation, et bien d’autres encore. Au total, 57. Le fait qu’autant de mots se terminent par –mation suffit-il pour que cette terminaison soit ce que l’on appelle un suffixe? Et qu’ainsi elle confère un sens particulier au mot qu’elle contribue à former? Encore là, on pourrait le penser, mais il faut se méfier de ces premières impressions qui semblent incontestables.

Si vous prêtez une attention particulière à ces substantifs, vous verrez qu’ils désignent tous une action ou, à l’occasion, par extension de sens, le résultat de cette action. Et qui dit action dit verbe. Qui ne voit pas dans affirmation l’action d’affirmer ou l’énoncé par lequel on affirme? Dans déformation, l’action de déformer; dans exhumation, celle d’exhumer; dans programmation, celle de programmer, etc.? Personne, j’en suis sûr. Qui n’a pas non plus noté que chacun de ces verbes se termine par –Mer?… Personne, j’en suis également sûr. Sachant que les verbes de première conjugaison se terminent par –er, le m en question ne peut appartenir qu’au radical du verbe et non à la terminaison du substantif correspondant. Autrement dit, le vrai suffixe est –ation et non –mation (1). Suffixe d’ailleurs très productif en français (2).

Revenons donc à nos moutons. Plus précisément à aquamation. Compte tenu de ce qui vient d’être dit, il faudrait que aquamation désigne l’action d’aquamER ou son résultat. Euh… Vous connaissez ce verbe?… Moi, pas. Je ne l’ai jamais vu, ni entendu, encore moins utilisé. Pas plus d’ailleurs que  crémation ne désigne l’action de crémER ou son résultat.

Si aquamer n’existe pas, on est alors en droit de se demander d’où vient ce m placé entre les formants aqua– et –ation.  Serait-ce une « consonne de liaison »? Ou s’y trouve-t-il pour une raison peut-être défendable, mais assurément obscure? Voyons voir.

A- Une « consonne de liaison »?

Ce m serait-il une « consonne de liaison », le pendant, pourrait-on dire, d’une « voyelle de liaison?  Étant donné qu’une telle voyelle « s’ajoute dans certaines conditions entre deux éléments de formation […], entre les deux éléments d’un composé […], pour rendre la prononciation plus aisée ou prévenir des altération [sic] phonétiques. (Mar. Lex. 1933) » [Voir ICI,  à l’entrée liaison], pourquoi ne pourrait-on pas attribuer le même rôle au m de aquamation et ainsi en faire une « consonne de liaison »?

Cette idée n’est pas aussi saugrenue qu’elle le semble à première vue, mais j’ai quelques difficultés à y croire et, à plus forte raison, à en faire la promotion. Mes réticences tiennent en trois questions :

  • Pourquoi, durant mes études, ne m’a-t-on parlé que de « voyelles de liaison », plus particulièrement du o et du i (3), mais jamais de « consonnes de liaison »?
  • Pourquoi avoir choisi un m? Toute autre consonne aurait tout aussi bien pu faire l’affaire (4).
  • Pourquoi ne pas avoir tout simplement élidé l’un des deux a (aqua– ou –ation) pour former aquation? Ne disait-on pas autrefois « la amie », qui, par élision d’un a, est devenu « l’amie »?… Si on l’a fait entre deux mots, pourquoi ne pas l’avoir fait, à plus forte raison, entre deux éléments de formation? Je me le demande… sans toutefois pouvoir y répondre.

Que désigne réellement aqua–  dans aquamation?

Est-ce celui que l’on retrouve dans aquatique, dans aquarelle, dans aquarium ou celui qui figure dans aquaponie (Voir ICI)? Difficile à dire sans savoir ce que ce mot signifie. Mais comme il ne figure pas encore dans le dictionnaire, il faut, pour en connaître le sens, se rabattre sur l’emploi qu’on en fait ou la définition qu’on en donne à l’occasion. Tout en gardant à l’esprit, la dérive possible du sens que chaque utilisateur peut, dans de telles circonstances, lui attribuer. Bien involontairement, cela va sans dire. Et ce, tant et aussi longtemps que la notion ne sera pas bien campée dans le dictionnaire (5).

À propos de dérive

Une dérive est d’autant plus probable que la notion sous-jacente relève d’un domaine de spécialité mal maîtrisé par le commun des mortels (ici le domaine scientifique). Dans les textes que j’ai lus sur l’aquamation, j’en ai vu, pourrait-on dire, de toutes les couleurs. Aussi bien en anglais qu’en français.

L’eau aurait, si l’on en croit certaines sources, une nouvelle propriété qu’aucun livre de chimie ne documente : celle de brûler un cadavre!… Cette propriété, une fois démontrée hors de tout doute, méritera certainement à son découvreur le prix Nobel de chimie. Mais ce n’est pas demain la veille… Ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que ce n’est pas parce qu’on le dit qu’une chose est nécessairement vraie. En voici quelques exemples.

  • «  L’aquamation, contrairement à la crémation, n’utilise pas le feu pour consumer le corps, mais plutôt l’eau. (Voir ICI)  Ce serait donc l’eau le grand responsable! Au même titre que le feu! OUF!…
  • Dans le processus d’aquamation, « c’est l’eau plutôt que le feu qui est utilisé pour retourner le corps à Mère Nature. »

Qui ne s’y connait pas en science pourrait fort bien gober cela. Ou pire encore, le répéter. Voire (ou voire même) en faire une traduction littérale, sans savoir ce qui se cache derrière ce mot. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas ce qui s’est produit ici. Voyez par vous-mêmes.

  • « Aquamation International has an outstanding level of achievement in researching and developing innovative water cremation. » (Voir ICI)
  • « Nouveau procédé écologique : L’aquamation, [c’est] La crémation par l’eau »  (Voir ICI)

Et de fil en aiguille, ou d’une dérive à l’autre, on génère d’autres incongruités :

  • « Ce procédé [aquamation] est couramment utilisé pour éliminer des déchets animaux, et récemment développé à usage funéraire pour l’homme et les animaux de compagnie avec une optique écologique, se rattachant à d’autres pratiques funéraires d’inhumation en eau plus ou moins anciennes. » (Voir ICI)

Mieux vaut entendre cela qu’être sourd, j’en conviens. Mais il y a des limites à ne pas dépasser. Quand on sait qu’inhumer veut dire « Mettre en TERRE (un corps humain), avec les cérémonies d’usage », comment peut-on parler d’inhumation en EAU? Inhumer aurait-il acquis récemment un nouveau sens?… N’y a-t-il pas là abus de langage?  Ce n’est d’ailleurs pas le seul exemple. En voici un autre.

  • « C’est dans une maison funéraire de la ville américaine de Saint-Petersbourg, en Floride, que l’entreprise britannique, Resomation Limited, a installé son tout premier dispositif permettant la liquéfaction d’un corps, présentée comme une alternative écologique à l’inhumation et à la crémation. » (Voir ICI)

Le fait que cette phrase provienne des Techniques de l’ingénieur  ne lui confère-t-il pas ipso facto une grande crédibilité? Ne dit-on pas, sur la page d’accueil du site en question, que « Techniques de l’ingénieur est la base de référence des bureaux d’études et de conception, des directions techniques, de la R&D, de la recherche et de l’innovation industrielle. »? Comment peut-on, après avoir lu cela, douter de ce qui s’y trouve? Difficile, n’est-ce pas?  Loin de moi l’idée de contester les données scientifiques et techniques qu’on peut y lire, mais ce n’est pas parce que c’est un ingénieur qui le dit que c’est obligatoirement bien dit. La langue peut fort bien lui avoir fourché. C’est, me semble-t-il, ce qui est arrivé ici, avec le mot liquéfaction. Je m’explique.

Liquéfier signifie : faire passer un solide ou un gaz à l’état liquide. Quand on chauffe une barre de chocolat (solide), elle fond, elle devient liquide. Quand on refroidit de l’hélium (gaz), il devient liquide. Dans les deux cas, il n’y a eu que transfert de chaleur (apport ou retrait). Il en est de même du processus inverse. Si on laisse le chocolat fondu se refroidir, il redevient le délice solide que l’on connaît. Si on laisse l’hélium liquide se réchauffer, il redevient le gaz qu’il était. Il n’y a, encore là, qu’un simple transfert de chaleur. Autrement dit, il y a eu changement d’état mais pas changement de nature. À remarquer que, dans ces phénomènes, il n’est jamais question d’eau. C’est d’ailleurs ce qui m’a fait froncer les sourcils quand j’ai lu, dans Techniques de l’ingénieur, que « le dispositif permet la liquéfaction d’un corps… »!

Mais si le processus fait intervenir de l’eau, quel terme utilise-t-on? Quand une substance (solide, liquide ou gazeuse) disparaît dans l’eau, on parle de dissolution. Et non de liquéfaction. Si vous mettez du sucre dans une tasse d’eau, le sucre disparaît. Il se dissout. Si l’on fait barboter de l’air dans un aquarium, c’est qu’on veut, en y dissolvant de l’air, fournir aux poissons l’oxygène nécessaire à leur survie.  Maintenant, si vous faites évaporer l’eau que contient la tasse, vous retrouvez, inchangé, le sucre que vous y aviez mis. Si vous chauffez l’eau de l’aquarium, l’air qui y est dissous en sort et se retrouve, inchangé, dans l’atmosphère. Le sucre est resté sucre; l’air est resté air. Autrement dit, il n’y a eu, encore ici, que changement d’état et non changement de nature.

Qu’en est-il dans le cas d’une aquamation?   

Si jamais vous décidiez de vous débarrasser de votre belle-mère (une fois morte, il va sans dire) non pas par inhumation ni par crémation, mais bien par aquamation, ne craignez rien. Elle ne réapparaîtra pas, inchangée, une fois l’eau évaporée. Autrement dit, dans le processus d’aquamation, il y a non seulement changement d’état mais aussi changement de nature. Vous ne retrouveriez de votre belle-mère, une fois l’eau évaporée, que les éléments solubles qui la constituaient. Il y a donc plus qu’une simple dissolution. Il y a décomposition du corps en ses éléments constitutifs. Il est donc inapproprié de parler de liquéfaction d’un cadavre. Il y a là abus de langage. Encore une fois.

Qu’est-ce donc qu’une aquamation?

Aquamation est le terme utilisé pour désigner une « pratique funéraire recourant au procédé physico-chimique d’hydrolyse alcaline mis en œuvre en phase aqueuse. La matière des corps est réduite en ses composants organiques et minéraux essentiellement solubles. » C’est la meilleure définition que j’ai trouvée.

Ce n’est donc pas l’eau en tant que telle qui est responsable de la disparition du cadavre, mais bien plutôt les agents alcalins qu’on y a ajoutés (par ex. de la soude, de la potasse). L’eau n’est en fait que le milieu, ou phase, dans lequel le processus a lieu. Et dans laquelle se retrouvent finalement les parties solubles du cadavre. Une fois l’opération terminée, l’eau est rejetée dans les égouts; et les éléments dissous retournent à la Terre.

Pourquoi alors, en français, avoir décidé d’utiliser le terme aquamation pour désigner ce processus? Pour une raison fort simple, c’est le terme qui est utilisé en anglais. On l’a tout simplement emprunté, sans se demander si ce terme était bien construit, s’il était bien motivé, autrement dit s’il y avait une « Relation naturelle de ressemblance entre le signe et la chose désignée ». Faut dire que l’absence de « motivation » n’est pas ce qui empêche le commun des mortels de dormir en paix.  Ce n’est pas non plus une condition sine qua non pour qu’un terme soit admis dans la langue. Il suffit de se rappeler ce qu’on a dit du mot, ou substantif, en tant que signe linguistique (Voir ICI) :

  • À l’origine, tout substantif désigne un objet par une qualité particulière, qui le caractérise, mais qui ne lui est pas spécifique.

  • Cette qualité n’est ni essentielle ni dénominative, car le nom n’a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d’en éveiller l’image.

Il est donc difficile, dans ces conditions, de condamner l’utilisation du terme aquamation, car l’élément aqua– fait référence au fait que le processus a lieu en phase aqueuse (une des caractéristiques du processus). Soit. Mais on ne sait toujours pas d’où vient  –mation

B- Le m de aquamation serait-il là pour une raison obscure, mais défendable?

Autrement dit, se pourrait-il que aquamation soit un mot-valise? C’est à voir.

En linguistique, on appelle mot-valise tout « mot composé d’éléments qui souvent sont non signifiants, car ils ont, tous ou en partie, subi une troncation, assez importante parfois pour qu’ils soient méconnaissables. Prenons la finale -glais. Elle n’a aucune existence propre; elle ne participe à la formation d’aucun mot; elle n’a aucun sens. Pas plus d’ailleurs que fran-!… Vous unissez ces deux éléments non signifiants, et vous obtenez franglais, qui lui est signifiant.

Cette façon de procéder ― assez spéciale, il faut le reconnaître ― n’est pas aussi rare qu’on pourrait le croire. Je pense, par exemple, aux termes créés pour désigner, au fur et à mesure qu’on en découvre, les particules élémentaires de la matière : deutON, mésON, neutrON, piON, kaON, hadrON… Sans oublier le tout petit dernier, le bosON, le boson de Higgs, dont la démonstration expérimentale a valu à François Englert et Peter Higgs, le prix Nobel de physique, en 2013. Tous ces termes se terminent par -on,  qu’on aurait emprunté à électrON. Cette consonance** commune signale l’appartenance de ces divers éléments à une même famille, celle des particules élémentaires. Je pense aussi à génome, qui viendrait de « gène » et de chromosome***. On n’a donc fait appel qu’à 3 des 4 lettres de vrai formant de ce mot (à –ome et non à –some), ce qui lui enlève toute signification. Quant à protéome, il serait formé, d’après le NPR, à partir de protein et genome. On pourrait en dire autant des mots que connaissent bien les linguistes : phonème, lexème, morphème, graphème, monème, qui appartiennent tous à la même famille . Soit dit en passant, cette appartenance à une famille n’est pas une condition essentielle pour que le mot formé soit un mot-valise. Il suffit de penser à cultivar, formé, selon le NPR, de culti et variété; à motel, emprunté directement de l’anglais, qui l’a formé à partir de motor et hotel  (ou de motor et hotel); ou encore à hydrocution, formé de hydro- et électrocution.

 ** Pourquoi faut-il écrire consonance avec un seul N quand consonne en prend deux? Serait-ce que ces deux mots n’ont pas la même origine? Je vous laisse deviner.

*** Chromosome vient du grec khrôma « couleur » et sôma « corps », du fait « qu’il absorbe électivement certaines matières colorantes. »

Cette façon de faire, contrairement aux apparences, ne concerne pas que des mots techniques. La langue générale y recourt à l’occasion. Je pense, par exemple, à cochonceté, qui vient, selon le NPR, de cochon et de méchanceté ou encore à divortialité qui vient, selon la même source, de divortium (étymon de divorce) et nuptialité.

Revenons à nos moutons. Est-ce que la construction de aquamation répond à la définition d’un mot-valise? Chose certaine, la présence du second élément mation nous porte à le croire, car il est non signifiant. Dans ce cas, de quel mot pourrait-il venir? Sachant qu’on donne parfois la même consonance à de nouveaux mots, pour signaler qu’ils appartiennent à une même famille, il y a fort à parier que –mation est une partie, non signifiante, de crémation.  En effet, l’aquamation est, au même titre que la crémation ou encore l’inhumation, une façon de disposer d’un cadavre. Une façon nouvelle.  D’où un nouveau mot, dont le sens n’est  toutefois pas immédiatement appréhendable.

Aurait-on pu choisir un autre mot que aquamation? Un mot qui soit plus facilement compréhensible? Peut-être. Dans le prochain billet, je me pencherai sur ses synonymes ou quasi-synonymes que j’ai rencontrés dans mes lectures.

HYDROLIENNE

Ce mot est composé de deux éléments : hydro– et –lienne. Il devrait donc être possible de saisir le sens de ce mot en examinant ces deux éléments. Idéalement du moins. Hydro– pourrait signifier eau, mais –lienne?…  Là, c’est moins évident. Cet élément n’entre, en tant que suffixe, dans la composition d’aucun autre mot contenu dans le NPR. De plus, il est impossible de lui trouver un sens. Cet élément est donc non signifiant.

Une telle construction n’est pas sans rappeler celle de aquamation. Se pourrait-il que hydrolienne soit lui aussi un mot-valise? Si tel est le cas, –lienne proviendrait d’un mot dont on aurait enlevé une partie et qui, de ce fait, serait devenu méconnaissable. Soit, mais quel serait donc ce mot?

Dans le NPR 2010, j’en ai trouvé trois qui pourraient être candidats : julienne (de Jules ou Julien, nom d’une personne), tyrolienne (de Tyrol, nom d’une région) et éolienne (de Éole, nom du dieu des vents). [À remarquer que dans ces trois mots le suffixe est –ienne (féminin de –ien) et non –lienne.] Lequel de ces trois mots se cacherait sous la finale –lienne qui, par troncation, serait devenu méconnaissable?

Compte tenu que, dans ce mode de formation des mots, la finale est souvent choisie en fonction de la consonance des autres mots de la même famille, et que hydrolienne désigne un  dispositif capable de convertir une forme d’énergie en une autre forme, le candidat idéal, en fait le seul candidat possible, serait éolienne.

Mais, direz-vous, l’homme utilise la force de l’eau (hydro-) depuis des siècles. Le moulin à eau ne date pas d’hier. Ne l’utilisait-il par exemple pour moudre le grain (obtenir de la farine), pour écraser les graines oléagineuses (obtenir de l’huile)? D’où vient donc le besoin de créer ce nouveau mot, si la technique est si ancienne? Voyons voir.

Dans les moulins d’antan, l’homme exploitait soit l’énergie potentielle de l’eau (le fait que l’eau se déplace verticalement : une chute d’eau) soit son énergie cinétique (le fait que l’eau se déplace horizontalement : marée) pour actionner des meules, par exemple. Autrement dit, il convertissait l’énergie hydraulique, potentielle ou cinétique, en énergie mécanique. Soit, mais n’est-ce pas ce qui se produit avec une hydrolienne? Au lieu d’actionner des meules, l’eau n’actionne-t-elle pas une turbine. Où est donc la différence? Elle se situe en aval. Dans un moulin à eau, l’énergie mécanique est utilisée directement (pour produire de la farine, de l’huile). Dans un hydrolienne, l’énergie mécanique (la rotation de la turbine) doit, avant d’être utilisée directement, subir une autre transformation. Elle doit être  convertie en énergie électrique. De là, le besoin d’un nouveau mot. Et c’est hydrolienne qu’on a choisi. Mot dont le sens n’est pas aussi apparent qu’on le voudrait parce qu’il serait, tout comme aquamation, un mot-valise.

Maurice Rouleau

(1) N’allez toutefois pas penser que, dans tout mot se terminant par –mation, la terminaison est obligatoirement –ation. Vous feriez une grossière erreur. À preuve, dans somation, on retrouve intégralement le mot grec ma « corps ». Quant à himation, c’est un emprunt direct du grec ίμάτιον (imation). Au fait, pourquoi alors lui avoir ajouté un h?  Mieux vaut ne pas se poser la question.

(2)   Dans le NPR 2010, on ne trouve pas moins de 1654 mots se terminant par –ation. Ces derniers font partie des 2490 mots se terminant par –ion.

(3)   On m’a appris que la voyelle de liaison est un o quand le formant initial est d’origine grecque et un i quand il est d’origine latine. C’est ce que je répondais quand on m’interrogeait sur le sujet. Les exemples qui venaient appuyer une telle affirmation étaient on ne peut plus convaincants : graphologie (grec-grec), mellifère (latin-latin), génocide (grec-latin), régicide (latin-latin). J’étais alors trop jeune pour mettre en doute le bien fondé d’une telle affirmation. Mais, si l’on osait me répéter cela aujourd’hui, je serais en mesure d’apporter plus d’un contre-exemple (i.e. exemple qui illustre le contraire de ce qu’on veut démontrer), réel ou apparent : thermostat (grec-grec ou latin-latin);  australopithèque (latin-grec); pédagogie (grec-grec), mais pédophilie (grec-grec); cancérigène ou cancérogène; taxinomie ou taxonomie… Ou encore, ébulliométre (latin-grec), granulométrie (latin-grec), gustométrie (latin-grec)…

Comme vous pouvez le voir, il y aurait beaucoup à dire. Mais je vais passer mon tour, cette fois-ci.

(4)   Que dire du S dans académiSable?  Cet adjectif ne vient-il pas, nous dit le NPR,  de académie, auquel on aurait ajouté le suffixe –able? Difficilement contestable. Difficilement contestable également le fait que la prononciation du mot formé de ces deux éléments (académie/able) est facilitée par l’ajout d’une « consonne de liaison », en l’occurrence un S?  Pourquoi pas une autre consonne?

Mais un tel suffixe s’ajoute normalement à un verbe et il signifie alors « qui peut être » (ex. achetable, récupérable, aimable). Le verbe académiser ne figure pourtant dans aucun dictionnaire courant… Alors…

(5)   Ce n’est pas parce qu’un mot se retrouve dans un dictionnaire que la définition qu’on en donne est obligatoirement exacte. J’ai déjà abordé ce sujet dans un article (section B-1-2-A) publié dans L’Actualité langagière. (Voir ICI.) 

 

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 Aquaponie et Hydroponie

La néologie en marche

(1)

 

Faut-il obligatoirement créer un nouveau mot chaque fois qu’une nouvelle réalité fait son apparition?

OUI, diront certains, car ils ne se voient pas contraints d’utiliser une périphrase chaque fois qu’ils veulent parler de cette nouveauté. Ce n’est pas moi qui les en blâmerais. Bien au contraire. Daguerréotypie, par exemple, a été créé en 1839 pour désigner le procédé mis au point par Daguerre (Littré dixit); plus tard, il disparut au profit de photographie.

D’autres préféreront plutôt utiliser un mot déjà présent dans le dictionnaire et lui attribuer une nouvelle signification, ou acception. Bombe en est un parfait exemple. Ce mot a, depuis son apparition dans la langue, acquis bien des sens. ― On dit d’un tel terme qu’il est devenu polysémique. ― On l’utilise pour désigner un projectile rempli d’explosif, un générateur de rayons gamma, une personne particulièrement séduisante, la casquette hémisphérique des cavaliers ou encore un aérosol. C’est son contexte d’utilisation qui le désambiguïsera.

               En linguistique, pour désigner ces deux grands modes de formation des mots, on parle respectivement de néologie de forme (Voir ICI) et de néologie de sens (Voir ICI).

Mais que faire si la nouvelle réalité voit le jour dans un pays non francophone? Si le terme par lequel on désigne cette réalité n’est pas originellement français? Doit-on emprunter le terme utilisé dans la langue d’origine (ex. : challenge, provenant de l’anglais; spaghetti, de l’italien; baklava, du turc; kolkhose, du russe; souvlaki, du grec)?… C’est bien tentant, vous en conviendrez. C’est, à ne pas en douter, la loi du moindre effort. Mais ce n’est pas la seule solution. On peut aussi, comme cela a déjà été fait, franciser le mot étranger (ex. bulldog → bouledogue; riding-coat → redingote; beefsteak → bifteck). Ou tout simplement le traduire, bien ou mal (ex. : skyscraper → gratte-ciel; hot-dog → chien-chaud). Ou encore en créer un de toutes pièces, un qui ne doive rien à la langue d’origine (ex.  pipeline → oléoduc; software → logiciel; patch → timbre). Vous aurez sans doute remarqué que les exemples utilisés pour illustrer ces trois derniers procédés font appel à des mots anglais. Faut-il voir là autre chose qu’une pure coïncidence?… Peut-être pas… C’est à se demander s’il y a beaucoup de mots provenant d’une autre langue que l’anglais qui ont subi un tel traitement. Mais cela dépasse le cadre de cette étude.

 Si j’aborde à nouveau (ou de nouveau) la néologie, c’est que certains mots récemment apparus dans la langue présentent, à mes yeux, des particularités qui compliquent l’existence de celui qui cherche à en saisir le sens à partir de ses éléments de formation. J’irais jusqu’à dire que ceux qui ont des connaissances en étymologie sont défavorisés. Et eux seuls. Les autres? Ils doivent se contenter de mémoriser bêtement le sens de ces mots. Comme ils l’ont toujours fait.

Comme premier cas problématique,   je vous propose  Aquaponie / Hydroponie.

Je visitais récemment une pisciculture, à Saint-Morel, en Champagne-Ardenne. Son propriétaire me fait alors part de son rêve de profiter de son élevage de poissons pour faire pousser des légumes et petits fruits, les déjections des premiers servant d’engrais aux seconds. Une idée fort intéressante. Au cours de la conversation, je le vois manier les mots hydroponie et aquaponie aussi habilement que Cristiano Ronaldo, son ballon. Mais moi, je n’en ai pas la même maîtrise. Je trébuche à l’occasion; j’utilise parfois l’un pour l’autre. Ce qu’il ne faut pas évidemment pas faire, surtout pas devant un maître de la …ponie.

De retour chez moi, je repense à ces deux mots qui m’ont fait mal paraître et me demande comment il se fait qu’ils ne soient pas synonymes. En effet, aqua- (du latin), comme dans aquatique, ne veut-il pas dire eau? Hydro– (du grec), comme dans hydro-électricité, ne veut-il pas lui aussi dire eau? Personne ne dira le contraire. Pourtant, si j’ajoute -ponie à chacun de ces éléments, les deux mots alors formés n’auraient pas le même sens! Est-ce possible? Ma connaissance du latin et du grec est ici mise à rude épreuve. Comme j’aime toujours mieux vérifier avant de croire, je consulte mes dictionnaires. Je veux en savoir un peu plus sur ces mots. Depuis quand aquaponie et hydroponie existent-ils? Comment les définit-on? Quelle étymologie leur attribue-t-on?…

Clairement ce sont des néologismes : ils sont absents du NPR 2010 et du Larousse en ligne. Seul l’adjectif hydroponique s’y trouve, et ce, depuis seulement 1993, du moins dans le NPR. Verra-t-on hydroponique y apparaître  en tant que nom avant hydroponie? Qui sait? N’y trouve-t-on pas déjà les noms procréatique, confortique, connectique?… Pourquoi pas l’hydroponique? Quant à aquaponique, il ne figure toujours pas au dictionnaire. Il attend son tour! Sera-t-il seulement adjectif? Seul l’avenir nous le dira.

Hydroponique se dit de la « culture hors-sol de plantes terrestres » (1). Par « hors-sol », il faut comprendre que les plantes poussent  à la surface de l’eau (et non dans l’eau, comme le riz), retenues par un support généralement synthétique (plastique ou polystyrène), et que leurs racines baignent directement dans une eau enrichie d’éléments nutritifs (2). Mais comment en est-on arrivé à créer ce mot. Pourquoi ne pas avoir choisi aquaponique? Il aurait aussi bien fait l’affaire. L’étymologie nous serait-elle alors de quelque secours? Comme nous allons le voir, tel n’est pas le cas.

D’après le NPR 2010,  ce mot, apparu en 1951, viendrait ◊ de hydro et du latin ponere  « poser ». Il est vrai que –ponie ressemble à s’y méprendre à ponere, mais une simple ressemblance n’est pas un critère valable pour établir un mot comme étymon (mot dont on fait dériver un autre mot). Ponere est-il le véritable étymon? Difficile à dire, car hydroponique est le seul mot du NPR à avoir ce suffixe. Pour sa part,  Littré lui attribue le sens de travail! Assez différent de « poser », vous en conviendrez.  Qui donc a raison? Paul ou Émile? Robert ou Littré? Je ne saurais dire. Passons donc.

Pour désigner ce type de culture en milieu aqueux, on aurait dû choisir aquaponique, ne serait-ce que pour faire taire les puristes qui veulent que les éléments de formation d’un mot soient tous de même origine (tous grecs, tous latins). Mais on lui a préféré hydroponique, qui lui est composé d’un élément grec et d’un élément latin. Ce qui en fait un hybride. Ou, aux yeux des puristes, une horreur! Mais aujourd’hui on ne se formalise plus d’une telle union (3).

            Rejeté au profit d’hydroponique, aquaponique n’avait toutefois pas dit son dernier mot. Il réapparaît avec une nouvelle définition, qui ne peut qu’être déroutante, compte tenu de ses éléments de formation : aqua– et –ponie. En effet, on désigne, sous cette appellation, une « forme d’aquaculture intégrée qui associe la culture de végétaux en symbiose avec l’élevage de poissons ». Par symbiose, on entend le fait que les déjections des poissons servent d’engrais aux végétaux. (Voir ICI.)

La culture des végétaux, qu’elle soit hydroponique ou aquaponique, se fait pourtant exactement de la même façon. Ce qui les distingue, c’est la source des nutriments dont les plants ont besoin. Dans le premier cas, c’est l’HOMME qui les ajoute; dans le second, ce sont les POISSONS qui les fournissent. Comment expliquer alors la formation de ce mot pour désigner cette façon de cultiver, si peu différente en fait de l’« hydroponie »? Mystère et boule de gomme. Aqua– veut pourtant dire eau, tout comme hydro-! Alors…

À moins que aqua– ne soit pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le mot latin qui veut dire eau. Ah bon! Que pourrait-il être d’autre? Ne pourrait-il pas être le raccourci de aquaculture, qui lui signifie : Élevage d’espèces aquatiques (dont les poissons) en vue de leur commercialisation? Chose certaine, cela nous permettrait de comprendre qu’en culture aquaponique les poissons sont essentiels, ce qui n’est pas le cas en culture hydroponique. Mais est-ce bien le cas? On ne peut que spéculer. À défaut d’être démontrable, cette hypothèse a au moins le mérite d’être défendable.

Certains pourraient trouver cette hypothèse plutôt loufoque. Tirée par les cheveux, diraient d’autres. Soit. Chacun a droit à son opinion. Mais ce n’est pas parce qu’une explication semble loufoque qu’elle l’est pour autant. Donnons au moins la chance au coureur. Voyons ce qu’il en est vraiment.

Si l’on y regarde de près, on constate que ceux qui ont inventé le mot aquaponique n’ont pas vraiment fait preuve de créativité débridée. Ils n’ont même pas fait preuve de créativité tout court. Cette façon de créer un mot n’est certes pas très courante, mais elle n’est pas nouvelle. J’en veux pour preuve automobile/autoroute. Ces deux mots sont tellement bien ancrés dans nos habitudes langagières (on les utilise depuis une centaine d’années) que leur construction ne pose plus problème. Contrairement à aquaponique.

À son apparition dans la langue, automobile était un adjectif qui signifiait : « qui se meut (-mobile) par lui-même (auto-) ». Pouvait donc être dit automobile tout équipement muni d’un moteur propulsif. Littré donne comme exemple : barrages automobiles, autrement dit des barrages qui se ferment par eux-mêmes. Il s’utilise encore comme tel. Ne dit-on pas véhicule automobile? Ce n’est que plus tard que son emploi, de façon absolue, en tant que nom, s’est spécialisé pour ne plus désigner finalement qu’un véhicule routier mû par un moteur, à l’exclusion des véhicules utilitaires (camions, ambulances)  et de transport en commun (autobus).

Pour faciliter le déplacement des véhicules automobiles, on a construit des  autoroutes, mot qui daterait de 1927 (NPR dixit). Il est bien évident que, dans autoroute, auto- ne signifie pas « par lui-même ». C’est à ne pas en douter un raccourci de automobile. On lui a retranché son second élément de formation (automobile) (4). Autrement dit, l’élément auto– de automobile et celui de autoroute, malgré leur apparence morphologique, ne sont pas les mêmes. Ils n’ont pas du tout le même sens.

Se pourrait-il qu’il en soit de même dans le cas de aqua/ponique? Je serais porté à le croire. L’élément aqua– de aquaponique n’a rien à voir sémantiquement parlant avec celui de aquarelle ou de aquaplanage. Il pourrait par contre facilement être le raccourci par apocope de aquaculture. Et là, la présence obligatoire des poissons ferait partie de la définition du terme.

À moins que j’aie tout faux, c’est ce que je m’attends à voir quand ce mot fera son apparition dans le dictionnaire. Quant au sens du suffixe –ponie, le mystère persiste (5).

Même si l’on comprend mieux ainsi le sens de aquaponique, il n’en demeure pas moins qu’à première vue il ressemble à s’y méprendre à hydroponique et qu’il est facile d’utiliser l’un pour l’autre. C’est dire que l’étymologie pure ne suffit pas toujours, comme dans ce cas-ci, à dégager le sens d’un mot à partir de ses éléments de formation.

 

MAURICE ROULEAU

 

(1)   Si la culture en milieu aqueux se dit aquaponique, pourquoi la culture en terre ne se dit-elle pas géoponique (géo-, radical grec signifiant terre; ex. géologie)? Vous ne le saviez peut-être pas, mais ce mot a déjà existé. Le Littré (1872-1877) l’inclut dans sa nomenclature et lui attribue le sens suivant : « Qui a rapport à la géoponie», ce dernier signifiant « Travail, culture de la terre. Étymologie : Du grec, terre, et, travail.». Mais ces deux mots n’ont pas survécu.

(2)   À y regarder de plus près, la culture hydroponique ne se distingue pas, fondamentalement parlant,  s’entend, de la culture maraîchère. Dans les deux cas, on retrouve les mêmes participants : un végétal, un support et de l’eau contenant des nutriments. Techniquement ce qui les différencie, c’est leur ratio eau/support. Le sol qui sert de support en culture maraîchère est beaucoup plus présent que le panneau, insubmersible, de polystyrène généralement utilisé en culture hydroponique. Par contre, l’eau, en culture maraîchère, est peu abondante et en quantité variable (elle ne se trouve qu’entre les grains de sable) alors qu’elle est omniprésente en culture hydroponique.

(3)   D’après le NPR 1993, « Les mots savants [ce que sont assurément aquaponique et hydroponique] sont traditionnellement formés avec des radicaux latins (octogénaire) ou grecs (stéthoscope), parfois hybrides (monocle), ces derniers autrefois critiqués par les puristes. Aujourd’hui on va plus loin : un très grand nombre de mots mêlent le grec ou le latin au français, et ce modèle est de plus en plus productif (stratosphère, agroalimentaire, écomusée, hydrocarbure, narcotrafiquant, hélitreuiller, etc.). »

(4)  En linguistique, on parle plus volontiers de troncation. Quand un mot résulte de la suppression de l’élément final, (ex. vélocipède  → vélo;  télévision télé),  on parle d’apocope; quand il résulte de la suppression de l’élément initial (ex. busautobus; RicainAméricain; phagebactériophage), on parle d’aphérèse.

(5)   D’après le Merriam-Webster, le suffixe –ponics dans aquaponics signifierait « travail ». Exactement le sens que Littré lui attribue. À la différence du Littré, le M-W nous permet moyennant quelques recherches supplémentaires, d’en expliquer le sens. Il me serait possible de vous en faire le récit détaillé, mais cela dépasse de beaucoup le cadre de ce billet. Chose certaine, le point de vue du Littré me semble plus acceptable que celui du NPR, qui le fait venir du verbe latin ponere. Mais passons.

 

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Oignon / Ognon (Nouvelle Orthographe) (2 de 2)

 

Éplucher un oignon vous fait larmoyer?

Essayez donc avec un ognon

-2-

 Le précédent billet se terminait de la façon suivante :

N’allez pas croire, à la lecture de ce billet, que je suis contre la Nouvelle Orthographe. Ce serait une grossière erreur. Je suis en faveur de la simplification de la langue française. J’ai trop buté sur ses anomalies, sur ses incongruités pour ne pas souhaiter les voir disparaître à jamais. Devoir écrire ognon plutôt que oignon ne me choque donc pas outre mesure.  Ce que, par contre, j’ai beaucoup de difficulté à accepter, c’est un travail… incomplet, pour ne pas dire bâclé. Je m’explique.

Voici donc l’explication annoncée.

 

Oignon serait-il le seul mot à devoir être corrigé parce qu’il contient une lettre inutile? NON. Je l’ai déjà mentionné. Les experts du CSLF, sans doute pour nous éviter une crise d’apoplexie, n’ont pas voulu s’attaquer à tous les mots présentant le même défaut. Ils semblent avoir voulu procéder par étapes. Je dis « semblent », car ils n’ont jamais présenté cette « rectification » de oignon/ognon comme la première étape d’un plus long processus. Ils ont seulement voulu corriger une anomalie. Celle, apparemment, que crée la présence d’un i dans oignon. Et dans ce seul mot!

Il y a pourtant, dans le NPR 2010, 31 mots contenant la suite -oign-. Oignon est-il vraiment le seul d’entre eux à avoir un i qui ne se prononce pas, un i inutile? Compte tenu que c’est la seule « anomalie » relevée par le CSLF, c’est ce à quoi je m’attendrais.  Mais curieux comme je suis, j’ai voulu m’en assurer.

Quelle ne fut pas ma surprise de voir, dans le NPR 2010 tout comme dans le Petit Larousse 2000, que encOIGNure peut se prononcer de deux façons! La première [ɑ̃kɔɲyʀ] ignore le i; la seconde [ɑ̃kwaɲyʀ] le fait bien entendre. Aucune n’est donc « fautive »! Pourtant l’Académie nous dit depuis toujours (Voir ICI) ― et la 9e éd. dont la publication a commencé en 1985 ne fait pas exception ― que, dans ce mot, on ne prononce point le i. Ah bon!… Sur quoi se basent donc ces deux dictionnaires de langue courante pour dire que le i dans encoignure n’est plus obligatoirement muet? Sur l’USAGE?… Comment expliquer alors que deux sources (l’Académie et les dictionnaires courants), censées décrire ce fameux USAGE, arrivent à des résultats opposés?…  Quelle est la position du CSLF concernant la graphie de ce mot? En recommande-t-il la « rectification »? Absolument pas. On n’en parle même pas. Pourquoi les experts tiennent-ils tant à enlever le i dans oignon, s’ils le conservent dans encoignure? Eux seuls pourraient répondre. Moi, avec les éléments que j’ai en mains, je n’y vois qu’un manque de cohérence. C’est ce que j’appelle un travail… disons « incomplet », pour ne pas dire bâclé.

Depuis quand cette double prononciation de encoignure est-elle admise dans la langue? Depuis longtemps ou depuis peu? Pour le savoir, rien de tel qu’un retour dans le passé. Je l’ignorais, mais cette démarche allait me réserver des surprises.

Pour désigner l’angle formé par la rencontre de deux murs, on utilise, en 1606, le mot encoigneure. Près d’un siècle plus tard, plus précisément en 1694, l’Académie décide d’y mettre son grain de sel : elle y ajoute la graphie encognure,  mot qui se distingue du précédent par la disparition de deux lettres, le i (de oi) et le e (de eure). A-t-elle enlevé ces deux lettres parce qu’elles ne se prononçaient pas, qu’elles étaient inutiles? Peut-être, mais comment le savoir? (1)

Les Immortels de la première génération l’écrivent donc sans i! Dans l’édition suivante (DAF, 2e éd. 1718), ils  virent leur capot de bord, comme on dit parfois chez nous (ailleurs on dira : reviennent sur leur position) : les graphies encoigneure  et encognure sont bannies à tout jamais de leur dictionnaire! Allez savoir pourquoi. La seule graphie qui trouve alors grâce à leurs yeux est encoignure, cette fois-ci avec un i. Ils prennent pourtant bien soin de préciser : « On ne prononce point l’I. » Pourquoi le lui avoir ajouté s’il ne se prononce pas? Parce que, disent-ils, le i sert à mouiller le gn (2). Ah bon!… Mieux vaut entendre cela qu’être sourd.

Si ce qu’avancent les Académiciens est vrai, il y a des choses que je ne peux vraiment pas m’expliquer ou qui semblent en contradiction avec ce qu’ils avancent.

Saviez-vous, par exemple, qu’en 1606 gagner s’écrivait gaigner (faire un gain)? (Voir ICI)  Que l’Académie a décidé, en 1694, de lui enlever son i? (Voir ICI) L’élimination de cette lettre en modifie-t-elle la prononciation? NON. Féraud le dit clairement : « On écrivait autrefois gaigner, mais cette ortographe est contraire à la prononciation […] on croyait l’i nécessaire, pour marquer le gn mouillé. » Autrement dit, on le disait, mais c’était faux. La présence d’un i n’a rien à voir avec un gn mouillé. Si les Académiciens enlèvent son i à gaigner (parce qu’il ne se prononce pas), pourquoi décident-ils, en 1762, d’en ajouter un à encognure, tout en prenant bien soin de nous dire qu’il ne se prononce pas? Mystère ou incohérence? Faites votre choix. J’ai encore une fois fait le mien.

Gaigner est sans doute une exception, direz-vous. Détrompez-vous ! Dans le DAF (1ère éd., 1694), à l’entrée cogner, on peut lire : « Plusieurs escrivent, Coigner. » Les Immortels ont donc décidé d’enlever le i qui les agaçait. Féraud nous le dit d’ailleurs clairement : « Richelet met cogner ou coigner; mais celui-ci ne vaut rien. » Ou encore : « Quelques-uns écrivent coignée. Richelet et Trévoux mettent l’un et l’aûtre: mais coignée est contre la prononciation et l’usage le plus comun, et le plus autorisé. » Pourquoi en effet conserver un i qui ne se prononce pas. Si tel est le cas, pourquoi l’Académie décide-t-elle, en 1718, d’ajouter un tel i  à encognure, graphie qu’elle avait elle-même introduite en 1694, à côté de encoigneure?  Mystère ou incohérence? Faites votre choix. J’ai fait le mien.

Prétendre que le i est nécessaire pour que le gn soit mouillé, ce n’est pas sérieux. Les Académiciens ne pouvaient pas ne pas savoir qu’un gn peut être mouillé sans pour autant être précédé d’un i. Ils n’avaient qu’à penser à Agneau, imprÉgner, cOgnac, répUgner). Et quand il y a un i, le gn est-il vraiment toujours mouillé? Évidemment que NON. Il suffit de comparer les mots igné, igname, ignare.

Selon le Littré (1872-1877), igname et ignare se prononçaient (i-gna-m’) et (i-gna-r’). Mais igné, lui, se prononçait (igh-né), conformément à ce que l’Académie disait depuis 1798 : « On pron. le G dur dans ce mot. » Pourquoi une telle différence de prononciation? Parce que les régents en ont ainsi décidé? Peut-être que non, mais tout me porte à le croire.

Ce qui était la norme du temps de Littré l’est-il encore de nos jours? Tout dépend du mot. OUI, pour ce qui est de ignare (son  gn est toujours mouillé); NON, pour ce qui de igname et igné. Selon le NPRobert, la prononciation « officielle » de igname est double [iɲam; ignam], tout comme celle de igné [igne; iɲe]. Remarquez le glissement : dans igname, c’est le ɲ qui est devenu gn; dans igné, c’est le le gn qui est devenu ɲ. La présence d’un i n’a donc vraiment rien à voir avec un gn mouillé. Et ce n’est pas tout…

Voyons le cas de poigne (ex. Avoir de la poigne). Comment prononcez-vous ce mot? Moi, j’ai toujours prononcé « pogne ». Autrement dit, j’ai toujours, comme dans oignon, ignoré la présence du i sauf quand je l’écris. C’est ainsi que je l’ai appris. Je ne me suis donc jamais posé de question sur sa prononciation. Mais là, je me mets à douter. Pour m’assurer que ce n’est pas une autre prononciation qui me serait particulière, je vérifie ce qu’en dit le NPR. Quelle ne fut pas ma surprise d’y apprendre que ma prononciation est « fautive »! Il faut, paraît-il, prononcer [pwaɲ] et non [pɔɲ]. Je n’en crois pas mes yeux. Encore moins mes oreilles.

Mais avant de battre ma coulpe, je tiens à faire une couple [mot dit vx ou région. en France] de vérifications. Notamment dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (publié par DICOROBERT), communément appelé le Robert québécois. J’y lis : [pwaɲ] ou cour. [pɔɲ]. Au Québec, les deux prononciations sont donc vivantes, mais la seconde, celle que moi j’utilise, est la plus courante. OUF, me dis-je, mon honneur est sauf! Mais il me reste une dernière vérification à faire : est-ce que la  prononciation [pɔɲ] n’a actuellement cours qu’au Québec? Difficile à dire. Formulons donc la question différemment. Est-ce que cette prononciation a déjà été admise en français? En français de France, s’entend. Je consulte donc les Dictionnaires d’autrefois. Une autre surprise m’attendait au détour. Voici ce que le Littré (1872-1877) dit de poigne : ce mot « se prononce po-gn’; quelques-uns prononcent poi-gn’ ». Ah bon! Ma prononciation est donc celle qui était la norme, en France, du temps de Littré. Balzac (1799-1850), dans Une ténébreuse affaire, va même jusqu’à l’écrire sans i (3).  Mais au début des années 1960, la situation est, semble-t-il, inversée. D’après le Grand Robert, poigne se dit « [pwañ]; pop. ou vx [póñ] ». Ma prononciation est donc devenue au mieux  « populaire », au pire « vieille ».  En France, peut-être, mais pas au Québec.

Avant de terminer, j’aimerais aborder la dernière phrase du commentaire lu dans le Grand Vadémécum : « Il [oignon] s’harmonise avec rognon de veau et trognon de pomme. »

Voilà une phrase que je qualifierais de sibylline, une phrase dont le sens m’échappe totalement.

Pour les experts du CSLF, « harmoniser » des graphies, c’est faire en sorte que la graphie de tous les mots d’une même famille suive le même modèle. C’est précisément ce qu’ils font quand ils recommandent d’écrire combatif et combativité, non plus avec un t, mais bien avec deux t, la graphie de référence choisie étant combattre.

Que vient donc faire cette phrase sur laquelle le Grand Vadémécum termine sa justification de la nouvelle graphie de ognon ? Qu’ajoute-t-elle à l’argumentation? Je n’en ai aucune idée, car ognon et rognon n’appartiennent pas à la même famille. Si l’on appliquait le même raisonnement, on pourrait aussi bien dire que oignon s’harmonise avec témoigner. Ridicule, direz-vous. Et vous n’auriez pas tort. Ce n’est pas parce qu’un mot (ex. rognon) se prononce d’une certaine façon qu’un autre mot n’appartenant pas à cette famille (ex. oignon) doit se prononcer de la même façon.

Le Grand Vadémécum s’est sans doute mal exprimé. Peut-être qu’il ne dit pas tout. Peut-être oublie-t-il l’essentiel? Si tel est le cas, quel pourrait bien être cet « essentiel »? J’en devine un, démontrable dans le cas de rognon, mais plus hypothétique dans le cas de trognon. Je m’explique.

En 1606, nous dit Nicot, rognon s’écrivait roignonEn 1694, les Académiciens décident lui enlever son i, qu’ils jugent sans doute inutile. Ils ajoutent même : « Quelques-uns escrivent encore Roignon. » Rognon était donc, à cette époque la graphie d’usage, ou celle qu’on veut voir imposée. Et elle l’est toujours.

Se pourrait-il que le Grand Vadémécum ait voulu nous dire, très gauchement, il faut bien le reconnaître, que le i de oignon doit disparaître comme l’a fait, voilà déjà de cela quelques siècles celui de  roignon? Dit ainsi, tout devient clair. Mais est-ce vraiment ce qu’on voulait dire? Je ne peux que spéculer.

Fait-on appel à trognon pour la même raison, non explicitée? On pourrait le penser. Mais mes efforts pour m’en assurer ont été vains. Le Ngram Viewer ne détecte, du XVe siècle à nos jours, aucune occurrence de troignon ». (Clignez ICI pour voir les résultats.) Soit. Mais avant le XVe siècle, qu’en était-il? Pour le savoir, je consulte  le dictionnaire de F. Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle). Encore là, aucune trace de troignon! C’est à se demander si troignon a déjà vraiment existé.

Le NPR nous dit que oui : « Étym. 1660; troignon 1393 ». J’ai effectivement pu retracer l’ouvrage en question. C’est Le Ménagier de Paris (p. 49). C’est donc dans cet ouvrage, rédigé en 1393, mais édité seulement en 1846, que l’on a trouvé  pour la première fois le mot troignon. Peut-être même pour la première et dernière fois, car nulle part ailleurs on ne le trouve. S’agirait-il d’un « hapax », i.e. d’un « fait de langue (mot, expression, construction) dont il n’existe qu’une seule occurrence dans un corpus donné »? Je me le demande sérieusement. Quelle importance faudrait-il alors attribuer à cette occurrence?… Une occurrence ne fait pas loi, m’a-t-on appris. On pourrait même aller jusqu’à se demander s’il existe une différence entre un hapax et une faute d’inattention. Mais passons!

Disons pour les besoins de la cause que troignon a effectivement existé, que sa présence n’est pas une erreur de saisie, ni une erreur de lecture d’un manuscrit ancien, ni une faute  d’orthographe. Cela donne-t-il à la phrase « Il s’harmonise avec rognon de veau et trognon de pomme » plus de sens?… Pas vraiment, car le besoin d’ajouter veau à rognon et pomme à trognon, demeure énigmatique. Rognon ne se dit pourtant pas que des reins de veau, pas plus que trognon, du « cœur » ou de la partie non comestible d’une pomme.  Alors… Cette dernière phrase de la justification de la nouvelle graphie, oignonognon, n’y serait pas que le lecteur n’y perdrait rien. Bien au contraire, il y gagnerait beaucoup.

CONCLUSION

Devoir écrire ognon au lieu de oignon, parce que le i ne se prononce pas, est fort défendable.

Mais ne pas en faire autant avec encoignure, qui pourtant souffre du même mal, cela n’est pas défendable. Sans oublier le cas de poigne et de ses dérivés.

Autrement dit, faire appel à un principe [enlever un lettre inutile, en l’occurrence un i]  et ne l’appliquer qu’à moitié m’amène à penser qu’on a tourné les coins rond. Que ce travail est… disons incomplet, pour ne pas dire bâclé.

Je m’attendais à beaucoup mieux de  la part d’experts en langue. Suis-je trop exigeant? À vous de décider.

MAURICE  ROULEAU

(1)  Comment prononçait-on encoigneure en 1606? Le  e de –eure était-il muet? Est-ce pour cette raison que l’Académie française, en 1694, décide de l’enlever?  Difficile à dire. Pour le savoir je ne peux procéder que par voix indirecte.

Existerait-il d’autres mots en ure dont  l’étymon se terminerait en –eure? OUI, si l’on en croit le NPR. – Je n’ai toutefois pas vérifié si ces informations sont exactes. – En voici quelques-uns : chappeleure   chapelure; diapreure diaprure; esgratineure →  égratignure; esplucheures  épluchure; graveure gravure; inciseure →  incisure; plieure  pliure. Ces changements de graphie traduisent-ils un effort d’harmonisation de la graphie à la prononciation?  La chose est possible. C’est tout ce que je peux dire.

J’ai aussi trouvé des mots qui aujourd’hui se terminent en –ure mais dont l’étymon, d’après le NPR, se terminait en –eüre. En voici quelques-uns : armeüre  armure; bordeüre bordurebruleüre → brûlure; cheveleüre  chevelure; chauceüre → chaussure; enfleüre enflure; forreüre → fourrure; peleüre → pelure.

Compte tenu de la graphie actuelle de ces mots, il est fort probable que le e de leur ancienne finale, –eure ou -eüre, ait été muet. Ce n’est toutefois qu’une preuve indirecte.

Il est donc possible que les Académiciens aient tenu compte de ce phénomène quand, en 1694, ils ont introduit, à côté de encoigneure, la graphie encognure. Mais ils l’ont oublié dès l’édition suivante! Preuve que leur décision n’était pas très bien fondée.

(2) Le gn mouillé est représenté, dans l’alphabet de l’A.P.I., par le signe [ɲ]. Ex. : agneau s’écrit [aɲo]. Si le gn n’est pas mouillé, le g se prononce séparément du n qui le suit. Ex. : diagnostic (di-agnos-tique) s’écrit [djagnɔstik].

(3) Dans Une ténébreuse affaire,  Balzac écrit : « Comment ! répondit Violette, vous n’avez  pas reconnu ce gros Michu ? c’est lui qui s’est jeté sur moi ! j’ai bien senti sa pogne. D’ailleurs les cinq chevaux étaient bien ceux de Cinq-Cygne. » (p. 269-270)

 

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Oignon / Ognon (Nouvelle Orthographe) (1 de 2)

 

Éplucher un oignon vous fait larmoyer? 

Essayez donc avec un ognon

 (1)

 

N’allez jamais dire à un chaud partisan de la Nouvelle Orthographe qu’il est ridicule de devoir dire les chevals. Il protestera avec l’énergie du désespoir qu’il n’en a jamais été question. Que c’est une légende urbaine. Il fallait, et il faut toujours dire et écrire les chevaux. Comme si dire les chevals constituait une aberration! Comme si c’était  quelque chose d’inadmissible, d’inacceptable, d’abominable! On dit bien pourtant les carnavals!…

Cette mise en situation ― qui n’est pas fictive, je vous prie de me croire ― m’amène à me poser une question : Qu’est-ce qui, en langue, rend une nouvelle façon de faire admissible et une autre inadmissible? Serait-ce le seul fait que les régents en sont ou pas les initiateurs? Tout nous porte à le croire.

Chevals n’est pas la nouvelle graphie de chevaux. On s’en défend bien. Mais ognon est la nouvelle graphie de oignon. Elle, on la défend bien. Comment expliquer cette différence d’acceptabilité? Serait-ce parce que chevals heurte nos habitudes langagières, aussi bien orales qu’écrites, alors que ognon ne concerne que la langue écrite, oignon et ognon se prononçant de la même façon?… Si tel est le cas, il faudrait en conclure que les deux facettes de la langue française, parlée et écrite, n’ont pas le même statut. La langue parlée serait une intouchable! La langue écrite, elle, ne le serait pas!

Comment les experts du CSLF (Conseil Supérieur de la Langue Française) justifient-ils leur « rectification » du mot oignon ? Ils se contentent de dire qu’ils corrigent une anomalie. Le Grand Vadémécum, lui, la présente de la façon suivante :

Le CSLF élimine le i inutile, pour éviter la prononciation fautive « oi ». Autrefois, on écrivait  oignon et ognon. Puis ognon a malencontreusement disparu des dictionnaires. Le CSLF lui redonne vie. Il s’harmonise  avec rognon de veau et trognon de pomme.

À la lecture de cette  justification, mes neurones se sont dangereusement activés. Voici ce qui m’est passé par la tête.

  • Une lettre, en l’occurrence ici un i, est inutile.

Réaction,  en apparence logique, des experts du CSLF : l’enlever. Il est effectivement logique d’enlever une lettre qui ne sert à rien, sauf à rendre encore plus ardu l’apprentissage de l’orthographe.

Mais oignon est-il le seul mot à contenir une lettre qui ne se prononce pas? NON. A-t-on décidé de « rectifier » les autres mots qui souffrent du même mal? NON. Les lettres qu’on ne prononce pas dans alcool, août, doigt, féerie, gabarit, joie, lilas, pouls, rebut (et combien d’autres encore) sont là à demeure. Alors où est la logique? Elle n’est vraiment qu’apparente.

  • Pour éviter la prononciation fautive « oi » [ou wa, selon l’API (Association Phonétique Internationale)].

Cette prononciation est dite fautive parce qu’elle ne correspond pas à la graphie du mot. Faut-il en conclure qu’un mot doit nécessairement s’écrire comme il se prononce?… Pourquoi pas l’inverse?…

D’où vient donc la discordance entre la prononciation et la graphie du mot oignon? A-t-on jamais, à un moment donné de l’histoire, prononcé le i de oignon? Je ne saurais dire. Si tel était le cas, ce serait la prononciation qui aurait changé. Dans le cas contraire, ce serait la graphie qui aurait changé. Pourquoi alors lui aurait-on ajouté un i qui ne se prononce pas?…

Admettons que cette prononciation est fautive. Est-elle si fréquente et si gênante qu’il faille intervenir? Les experts du CSLF le croient. Moi, j’en suis moins certain.

Qui donc pourrait mal prononcer le mot oignon?

J’ai toujours ignoré le i de oignon. Ma prononciation n’est donc pas fautive. Je douterais fort d’ailleurs qu’un francophone de naissance prononce mal ce mot. Et ce, pour la simple et unique raison qu’il aura entendu prononcer ce mot bien avant de le voir écrit. Il associera immanquablement sa prononciation de ce mot, qu’il pratique depuis sa tendre enfance, à la graphie qu’on lui imposera à l’école.

Ceux pour qui ce mot est nouveau risquent fort, eux, de le prononcer comme il s’écrit. Autrement dit, d’avoir une prononciation « fautive ». Qui, voyant pour la première fois le nom de Antonin Dvořák, prononcera correctement son nom de famille? Ou le prénom de Vasek Pospisil ou encore les nom et prénom de Milos Raonic?…  N’allez pas croire que c’est parce que ces mots sont  de langue étrangère. Qui, voyant pour la première fois les mots français gnôle, aux graphies multiples, et gnome, peut s’imaginer que leur gn ne se prononce pas de la même façon? Ou encore que le p de cantaloup est muet?…  Il faut les avoir entendu prononcer par quelqu’un qui, lui, s’y connaît et qui nous imposera sa prononciation (1). On répétera ce qu’on entend et on écrira le mot comme le dictionnaire le veut. Ainsi tout le monde sera heureux! Est-ce que la graphie de ces mots pose problème? Je ne croirais pas. On s’y habitue, tout simplement. C’est probablement ce que tout francophone a fait avec oignon : il a appris, tout jeune, à le prononcer d’une façon et, plus tard, à l’écrire d’une autre. Alors, la présence du i dans oignon est-elle si problématique qu’il faille intervenir? Pas plus, selon moi, que celle, par exemple, de gt et de ls dans doigt ou pouls. Mais passons!

Fort heureusement, tous les oi ne se ressemblent pas. Il en est qui se prononcent bel et bien [wa]. Je pense, par exemple, à bavarois [bavaʀwa], (de bon) aloi [alwa], doigt [dwa]oiseau [wazo], histoire [istwaʀ]. Le cas d’o(i)gnon serait-il une exception? Autrement dit, dans combien de mot le i de oi est-il muet, donc inutile?…  Je ne serais pas surpris que les experts l’ignorent eux-mêmes. Mais, de toute évidence, celui de oignon les agace tout particulièrement. Allez savoir pourquoi. Il faut dire qu’ils ont souvent un agacement sélectif. Il suffit de se rappeler ce qu’ils ont fait de nénuphar, mais qu’ils n’ont pas fait de camphre, ou qu’ils ont fait de muphti sans même s’en rendre compte (voir ICI).

  • Autrefois, on écrivait oignon et ognon.

La graphie ognon aurait donc déjà existé. Le NPR la fait même remonter au xiiie siècle : « étym. xive; hunion, ognon xiiie, latin dialectal unio, onis ». Que faire d’une telle affirmation? La gober ou la vérifier? Déformation professionnelle oblige, je la vérifie. Cela devrait se faire sans peine. Je n’ai qu’à consulter le volumineux dictionnaire (8 tomes) de F. Godefroy : Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle (1881-1895). Étonnamment, ni hunion, ni ognon ne s’y trouvent. Je dois donc pour savoir ce qu’il en est chercher ailleurs. Ou autrement. Je décide donc de recourir au Ngram Viewer, une application linguistique proposée par Google. Cet outil informatique, qui existe depuis 2010, permet de suivre « l’évolution de la fréquence d’un ou de plusieurs mots ou groupe de mots à travers le temps dans les sources imprimées ». Ces sources sont des ouvrages numérisés par Google. En 2010, cette bibliothèque virtuelle comptait déjà 15 millions de livres, ce qui en fait le plus grand corpus textuel au monde. Cliquez ICI pour voir les résultats que nous fournit le Ngram Viewer quand on lui soumet les graphies oignon et ognon.  Les tracés sont plus apparents si vous placez successivement le curseur sur les mots, oignon et ognon, à la droite du graphique.

On y apprend que la première occurrence recensée de oignon remonte à 1568; celle de ognon, à 1649.  De plus, la courbe de fréquence de OGNON est en tout temps inférieure à  celle de OIGNON. Et ce, même quand ognon atteint un sommet  ― un tout petit pic ― dans les années 1830. Par la suite, la fréquence d’emploi de ognon, en tant que bulbe et non en tant que rivière, l’Ognon, est pratiquement nulle.

Ces deux graphies ont donc effectivement existé. Mais leurs fréquences ne sont pas comparables. Et depuis 1850, ognon n’a clairement plus la cote!  Cela saute aux yeux. Qu’est-ce que les experts du CSLF font ici de l’USAGE?… Je me le demande.

  • Puis ognon a malencontreusement disparu des dictionnaires.

Pour qu’un mot disparaisse, il faut qu’il ait existé. La Palice  ne dirait pas mieux.

Dans quels dictionnaires trouvera-t-on ognon en entrée? S’il en est, lesquels l’auront fait disparaître dans leurs éditions subséquentes? Si je consulte  les Dictionnaires d’autrefois, je constate qu’il n’y a que le dictionnaire de l’Académie française (DAF, 5e éd., 1798) qui l’inclut dans sa nomenclature. Non seulement y trouve-t-on ognon, mais oignon brille par son absence. Comme si ce mot n’avait jamais existé! Comme si ce mot ne s’était jamais écrit ainsi! Pourtant, dans les éditions précédentes, les Académiciens ne consignaient que oignon. Comment expliquer un tel revirement? Mystère. Chose encore plus étonnante, dans l’édition suivante (je devrais plutôt dire : dans LES éditions suivantes), les Immortels font disparaître ognon et réintroduisent oignon. Comme par enchantement! D’autres préfèrent dire malencontreusement! Tout dépend du point de vue. Comment expliquer cette réapparition de oignon? Les Académiciens auraient-ils pris conscience qu’ils avaient commis un impair? Nul ne le sait. Si vous me permettez de pasticher Malherbe (2), je dirais que ce mot [ognon] a vécu que ce que vivent certains mots, l’espace d’une édition!

Y a-t-il d’autres dictionnaires qui incluent ognon dans leur nomenclature et, surtout, qui en font l’entrée principale, celle où se trouve normalement la définition.  Aux entrées secondaires, celles correspondant aux autres graphies admises, il n’y a qu’un renvoi.  Par exemple, dans le Littré, on lit : « OGNON s. m. Voy.  OIGNON ». Sans plus. Non sans peine, j’en ai découvert un qui fait de ognon l’entrée principale. Et de oignon, une entrée secondaire. C’est le Bescherelle, paru en 1856. Selon cet ouvrage, « La nécessité du i dans ognon n’est pas justifiée. » Bescherelle prend alors sur lui de le faire disparaître, sans se soucier de l’USAGE dont tout dictionnaire est censé rendre compte (3).

Le  Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, de Pierre Larousse, donne en entrée oignon ou ognon, mais jamais il ne fait usage, dans la description du terme, de la graphie ognon. Sans doute ne trouve-t-elle pas grâce à ses yeux. Pas plus d’ailleurs que l’étymon latin unio (4) que mentionnent diverses sources, dont le NPR. Ce faisant, ce dictionnaire tient-il compte de l’USAGE? Je n’en suis pas convaincu. Mais avec les années, cette double entrée a fait place à une entrée simple. Dans le Petit Larousse 2000, il n’y a plus que OIGNON. Dans le Larousse en ligne, on y précise même que ce mot s’écrit « Avec oi-, en dépit de la prononciation. » Alors… ce doit être cela l’USAGE, non?

  • Le CSLF lui redonne vie.

Tout comme Jésus a ressuscité Lazare, le CSLF décide de ressusciter ognon, qui était sorti de l’USAGE depuis belle lurette.

Les dictionnaires actuels de langue ont mis bien des années à inclure cette graphie dans leur nomenclature. Certains plus que d’autres. Par exemple, en 2010 (20 ans après la publication du Rapport du CSLF), le NPR n’admet toujours que oignon.

N’allez pas croire, à la lecture de ce billet, que je suis contre la Nouvelle Orthographe. Ce serait une grossière erreur. Je suis en faveur de la simplification de la langue française. J’ai trop buté sur ses anomalies, sur ses incongruités pour ne pas souhaiter les voir disparaître à jamais. Devoir écrire ognon plutôt que oignon ne me choque donc pas outre mesure.  Ce que, par contre, j’ai beaucoup de difficulté à accepter, c’est un travail… incomplet, pour ne pas dire bâclé. Je m’explique.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)   Mes parents prononçaient le p de cantaloup. Ils en faisaient même un mot féminin. J’ai donc appris à « manger de la cantaloup(e) ». Ce que je ne fais plus, rassurez-vous. Mal le prononcer et non en manger, s’entend.

(2)  M. Du Périer venait de perdre sa très jeune fille. Pour lui exprimer sa sympathie, Malherbe lui adresse alors un poème, qu’il intitule tout simplement « Consolation à Du Périer ». C’est dans ce texte qu’on peut lire :

Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, 
L’espace d’un matin.

(3)  Voici ce que Bescherelle dit de ognon (p. 692) :

« L’Académie et quelques autres lexicographes écrivent oignon. L’i, dit Ch. Nodier, ne se prononce pas, mais il sert à mouiller le g. Est-ce que dans notre langue moderne l’i est nécessaire dans grogner, gagner, montagne, dont l’ancienne graphie était groigner, gaigner, montaigne. La nécessité du i dans ognon n’est donc pas justifiée. Ce mot est dérivé du latin union, d’où s’est formé le français union. On a d’abord dit ounion, puis ougnion, oignon et enfin oègnon, comme quelques personnes prononcent migniature pour miniature. Cet i devant le g n’est donc qu’une véritable corruption, et il faut écrire avec tous les naturalistes ognon. »

Clairement Bescherelle n’a pas fait école.

(4)  «  L’explication que l’on donne ordinairement du latin unio, tirée de ce que le bulbe de l’oignon est unique, semble quelque peu forcée. Jamais un objet naturel n’est désigné par un substantif abstrait, et appeler l’oignon une union, parce qu’il est seul ou réuni serait une chose fort étrange en linguistique. »   p. 1288

 

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Combatif ou Combattif? (2 de 2)

CombaTTre / CombaTre

EmbaTTre / EmbaTre

BaTTre / BaTre

 

             La Nouvelle Orthographe veut que dorénavant on écrive combattif et combattivité, avec deux T. Simple question d’harmonisation, nous dit le CSLF (Conseil Supérieur de la Langue Française) dans son Rapport publié en 1990. Combattre ne s’écrit-il pas avec deux T? Cela se veut certes un argument  irréfutable, mais il ne l’est qu’à une condition : admettre que tous les mots de cette famille dérivent du verbe combattre. Mais qui nous dit que combatif et combativité ne sont pas plutôt des dérivés de combat? La présence d’un seul T s’expliquerait alors très facilement. Et leur « rectification » orthographique serait, du même coup, malvenue. Mais qu’en est-il?

Dans un précédent billet, je me suis penché sur cette question. En portant une attention particulière à la mode de formation des mots en français. Je voulais savoir pourquoi combatif et combativité sont apparus dans la langue avec un seul T. Pourtant ceux qui les ont créés savaient fort bien que combattre en prenait deux. Pourquoi avoir fait une exception de ces deux mots? Il doit certainement y avoir une raison, mais laquelle? Pourquoi les régents d’alors, contrairement à ceux d’aujourd’hui, ne se sont-ils pas offusqués d’un tel manque d’uniformité, d’harmonie?…

Peu importe ce que disent les régents, ce sont toujours eux qui ont le dernier mot. Eux, savent. Du moins, ils se plaisent à le croire. Nous, nous n’avons qu’à obéir. C’est ce qui fait que nous avons toujours écrit combatif et combativité avec un seul T. Et qu’aujourd’hui, il faut leur en ajouté un deuxième, car d’autres régents ont vu le jour et ont décidé qu’il en sera désormais ainsi.

Je croyais avoir fait le tour de la question, mais récemment un correspondant m’a fait parvenir ce commentaire :

Il n’y a pas que le mot combattre à prendre en compte, mais aussi battre, débattre, et en anglais battle;  l’harmonisation est finalement plus simple dans ce sens, non ?

Ce correspondant me dit, à mots couverts, que si j’avais tenu compte non seulement de combattre, mais aussi de battre et ses autres dérivés, je n’aurais même pas eu matière à douter du bien-fondé de cette rectification. Et, selon lui, le fait que son équivalent anglais, battle, s’écrive, lui aussi, avec deux T apporte de l’eau à son moulin. Voilà un point de vue fort intéressant. Mais il ne me rallie pas. Je m’explique.

BATTRE

Il est vrai que j’aurais pu (Voir ICI), faire intervenir la graphie du verbe battre (forme à deux T) qui a donné naissance, entre autres, par préfixation, à COMbattre et à battre. Sans oublier  Abattre, CONTREbattre, S’Ébattre, EMbattre, RAbattre et REbattre. J’aurais pu, dis-je, mais j’ai préféré m’en tenir au plus proche parent des mots « rectifiés », à savoir Combattre. Et ce, pour éviter d’élargir le débat. Car…

Si, pour justifier cette « rectification », je m’étais référé à battre, comme le suggère mon correspondant et comme le fait le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, j’aurais été obligé, en toute honnêteté, de me demander pourquoi bataille et ses proches parents (batailler, batailleur, bataillon) n’ont pas subi le même sort. Si je me pose cette question, c’est que bataille dériverait, selon le NPR, du ◊ bas latin battalia « escrime », de battuere « battre ». Si tous ces mots viennent du même étymon, battuere, pourquoi continuer d’écrire batailler avec un seul T? Je m’étais déjà posé la question, mais je n’ai pas voulu aborder le sujet pour ne pas ratisser trop large. Cette fois-ci, c’est différent. Le commentaire de mon correspondant m’y force presque.

Utiliser battre comme terme de référence, c’est dire, sans le dire ouvertement, que battre ne se serait jamais écrit autrement qu’avec deux T (ce serait sa graphie d’origine); que vouloir l’écrire avec un seul T (lui et tous ceux qui en dérivent) serait tout simplement inacceptable. Cela irriterait les bien-pensants, y compris les régents. Mais ces derniers ont, il faut bien le reconnaître, une susceptibilité très sélective. Comment expliquer autrement qu’ils continuent à ne mettre qu’un seul T à bataille et autres mots de la famille?…

Battre s’est-il toujours écrit avec deux T?

D’après les Dictionnaires d’autrefois, battre apparaît en 1694. Plus précisément, dans la 1ère éd. du DAF (Dictionnaire de l’Académie Française).  Est-ce à dire qu’avant 1694 ce verbe ne s’utilisait pas?… J’en doute fort, car les hommes se sont toujours battus. Se pourrait-il que ce verbe se soit écrit autrement?  Qu’il se soit écrit batre, par exemple?… Qui sait?… Si ce verbe à un seul T a déjà existé, cela pourrait expliquer de façon convaincante, l’existence de bataille et de ses proches parents. Tout comme, à la limite, celle de combatif et de combativité.

Ouvrons ici une parenthèse.

La raison pour laquelle je me demande si battre a pu s’écrire batre, c’est qu’en 2001, le NPR présente les verbes embattre et embatre ― qui dérivent de battre ― comme deux mots d’usage courant. Tout comme embattage et embatage. En 2001, nous pouvions donc les écrire indifféremment avec un ou deux T. Mais, en une décennie, ces mots ont subi un coup de vieux. Ils sont passés d’usage « courant » à « occasionnel ». De graphie « normale » à « ancienne ». C’est du moins ce que le NPR 2010 nous dit : « On rencontre parfois les graphies anciennes embatre, embatage ». Encore faudrait-il savoir le sens qu’il faut donner ici à ancien : qui n’existe plus ou qui existe depuis fort longtemps? Mais passons.

À quand remonte donc cette graphie à un seul T, devenue soudainement ancienne? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’est pas très jeune. On la retrouve déjà dans le dictionnaire de Jean Nicot, publié en 1606 . Et même bien avant. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy  en fait mention!  

Et cette graphie a la vie dure. On la retrouve encore ― et elle seule ― dans la 8e éd. du DAF, publié en 1935. Ce n’est que dans la 9e éd., dont la publication commence en 1985, que l’on voit apparaître embattre avec deux T. On y lit : « On écrit aussi, moins bienEmbatre. » Ainsi en ont décidé les Académiciens. Autrement dit, pour bien écrire, il serait préférable de lui mettre deux T, même s’il n’est pas interdit de ne lui en mettre qu’un. Cette graphie à deux T serait donc toute récente. Mais à quand remonte-elle vraiment? Certainement après 1935, car l’Académie, dans la 8e éd. du son dictionnaire,  ne reconnaît que embatre. Serait-ce au début des années 1960? Possible, car le Grand Robert admet les deux graphies « embattre ou embatre ». Cette graphie à double T est-elle une création du Robert?…  Curieux comme toujours, je me demande sur quoi se serait basé le Robert pour innover de la sorte. Peut-être n’a-t-il pas innové. Peut-être ne s’est-il qu’inspiré d’une autre source. Mais laquelle? J’ai donc cherché dans des dictionnaires publiés avant 1935. Le Littré (1872-1877) n’admet dans sa nomenclature que embatre. Tout comme le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (1867-1890), de Pierre Larousse. J’ai donc concentré mes recherches sur la période 1900-1935. Et j’ai trouvé… Dans le Larousse  universel en deux volumes, publié en 1922, on peut lire : « embattre, ou suiv. l’Acad., embatre (du préf. en et de battre) ». Clairement les rédacteurs de cet ouvrage veulent poliment marquer leur désaccord avec l’Académie. Selon eux, embattre doit s’écrire avec deux T, et non avec un seul, comme le prescrivent les Immortels. Ainsi, en ont-ils décidé! Serait-ce là la source d’inspiration du Robert? Lui seul pourrait le confirmer. Si tel est bien le cas, il aurait, lui aussi, marqué son désaccord avec l’Académie ― en 1935, elle l’écrit toujours avec un seul T―, mais de façon plus subtile, en nous disant seulement que les deux graphies sont courantes! Le sont-elles vraiment? Là est toute la question.

Fermons la parenthèse.

Si embattre s’est déjà écrit embatre, qu’en est-il des autres verbes qui dérivent, eux aussi, de battre? Se pourrait-il qu’ils se soient déjà écrits avec un seul T? Pour le savoir, j’ai consulté le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godedroy.  J’y ai trouvé : débatre (débatable); combatant (combatable); abatable (abatu), bature (batable). Comment expliquer qu’on les écrive alors avec un seul T? Ou inversement, pourquoi a-t-on décidé, plus tard, de leur en mettre deux?…

Si débatre s’utilise du IXe au XVe siècle, il faut, en toute logique, que batre existe aussi, puisque ce verbe est une forme préfixée (– et batre). Il n’est pas besoin de remonter très loin dans le temps pour le retracer. On le trouve au début du XVIIe siècle, plus précisément dans le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne, de Jean Nicot, paru en 1606.

L’Académie, elle, décide, en 1694, de l’écrire avec deux T. Sans évidemment justifier sa  décision.  Et ce mot ne s’est jamais écrit autrement depuis lors. (1)

             Décider d’écrire combattif et combattivité sous prétexte que son étymon est battre (avec deux T), c’est ne faire appel qu’à une partie de l’histoire, celle qui va dans le sens de ce qu’on veut imposer. Battre s’est pourtant déjà écrit batre. C’est, à ne pas en douter, ce dernier qui a donné débatre (débatable); combatant (combatable); abatable (abatu), bature (batable), formes relevées dans le dictionnaire de F. Godefroy. Ce sont les Académiciens qui ont décidé plus tard d’en changer la graphie, de l’écrire avec deux T. Sur quoi se sont-ils basés pour imposer leur préférence?

La réponse est toute trouvée. Elle saute aux yeux : battre vient du latin battuere. Deux T dans l’un; donc deux T dans l’autre. N’y a-t-il pas là de quoi clouer le bec à tout récalcitrant? OUI, mais à une condition : se contenter des apparences et ne pas aller au fond des choses. S’il faut mettre deux T à battre parce qu’il vient de battuere, pourquoi ne faut-il en mettre qu’un à bataille, qui vient, lui aussi, nous dit le NPR, du bas latin battalia « escrime », de battuere « battre »? Euh…  Les apparences sont donc très mauvaises conseillères.

À quoi d’autre pourrait-on faire appel pour justifier ces mots à un seul T? Nous pourrions, par exemple, nous demander si battuere s’est toujours écrit avec deux T. Si tel est le cas, il faut alors se demander pourquoi en français on a déjà écrit ce verbe avec un seul T : batre. Pour le savoir, je consulte le Dictionnaire illustré latin-français, de Félix Gaffiot,  dictionnaire que l’on dit « de référence ».

Et j’y trouve : baTTuo (baTuo)

Les deux graphies existaient donc. Si batuere (batuo) existait, pourquoi se référer à battuere (battuo) pour justifier la présence d’un double T, sinon pour prouver son point?…

On peut également se demander pourquoi, si batuere existait, on a, à un moment donné ― Dieu seul sait quand ―, décidé de lui ajouter un second T? Ne serait-ce pas de ce verbe à un seul T que dériveraient les mots trouvés dans le Godefroy : débatre (débatable); combatant (combatable); abatable (abatu), bature (batable)? Rien ne nous empêche de le penser. On peut faire plus que le penser, on peut le documenter. Jean Nicot (1606) nous dit que batre vient : « … de ce vieux mot Latin Batuoduquel Plaute, Ciceron et Pline usent, qui signifie frapper.» Et que je sache,  Plaute, Cicéron et Pline sont de bons auteurs. Peut-être est-ce également de là que vient bataille et cie.

             Comme vous pouvez le constater, invoquer le double T de battuere pour justifier le double T de battre n’est pas un argument aussi convaincant qu’on le prétend. Car cela laisse entendre que ce mot ne s’est jamais écrit autrement. Ce qui est faux.

BATTLE

Mon correspondant fait aussi appel à la graphie du mot anglais battle pour justifier davantage l’harmonisation imposée par la Nouvelle orthographe. Comme si le fait que le mot anglais battle prend deux T puisse justifier qu’en français battre doit en prenne deux lui aussi!  Cet argument ne me convainc pas du tout. Il ne résiste pas à l’analyse, devrais-je dire. Je m’explique.

Mon correspondant ne précise pas la nature du mot anglais battle auquel il fait référence. S’il s’agit du verbe to battle, il est vrai que son équivalent français, se battre, prend deux T. Mais s’il s’agit du substantif battle, son équivalent français n’en prend qu’un. C’est bataille. Alors… le principe qu’il met de l’avant se trouve immédiatement contredit. Oublions donc ce cas particulier et examinons le principe invoqué.

Est-il vrai qu’un mot français et son équivalent dans une autre langue doivent se ressembler, si les deux dérivent du même étymon? Ce qui, si l’on ignore la réserve mentionnée ci-dessus, serait le cas de battle et de battre. J’en doute fort. Cela signifierait que deux langues aussi éloignées l’une de l’autre que l’anglais et le français (la première vient du germanique, la seconde de l’italique Voir ICI), vouent un même respect à l’étymologie. Mais tel n’est pas le cas. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer la graphie des mots français et anglais que voici avec leur étymon, qui est soit latin, espagnol ou italien. Ces informations étymologiques sont tirées du NPR.

Mot français       Mot anglais        Mot d’origine

  • agression        aggression        aggressio (lat.)
  • aventure         adventure         adventura (lat.)
  • comité             committee        committere (lat.)
  • cristal              crystal                  crystallis (lat.)
  • mélancolie     melancholy      melancholia (lat.)
  • ornement       ornament          ornamentum (lat.)
  • projet               project                projectare (lat.)
  • rythme            rhythm               rhythmus (lat.)
  • dictionnaire  dictionary          dictionarium (lat.)
  • ennemi           enemy                inimicus (lat.)
  • exemple           example             exemplum (lat.) (2)
  • flottille             flotilla                 flotilla (esp.)
  • galerie              gallery                 galleria (ital.)
  • girafe                giraffe                 giraffa (ital.)
  • bataille              battle                  battalia (ital.)

Vous aurez noté qu’il arrive que le français double une consonne de l’étymon (ex. ennemi, flottille, dictionnaire); qu’il en dédouble une (ex. agression, comité, galerie, girafe, bataille); qu’il en enlève une (ex. adventure, mélancholie, project) ou encore qu’il change une voyelle en une autre (ex. cristal, ornement).

Clairement, invoquer la présence d’un double T dans battle pour justifier la nouvelle graphie combattif, combattivité sous prétexte que cet équivalent anglais prend deux T  n’est pas convaincant.

La « rectification » qui, en 1990, était une recommandation est maintenant devenue la « norme » à suivre. On tolérera certes l’ancienne graphie, mais la nouvelle sera privilégiée. Que cette rectification soit justifiable ou pas n’entre pas en ligne de compte. Les régents ont parlé! Nous, nous devons respecter la consigne, tout comme le fait l’allumeur de réverbère dans Le Petit Prince :

 « Il n’y a rien à comprendre, dit l’allumeur. La consigne c’est la consigne. » 

Maurice Rouleau

REM. : Si, en cliquant sur un hyperlien, vous recevez un message d’erreur, n’hésitez pas à m’en informer à l’adresse suivante : rouleaumaurice@videotron.ca.

(1)  Il est vrai qu’à la fin du XVIIIe s., J.-F. Féraud, dans son  Dictionaire critique de la langue française (1787-88), admet les deux graphies : « BATTRE ou BATRE, v. act. Fraper, doner des coups pour faire du mal. ». Il prônait la disparition de toutes les lettres qui ne se prononçaient pas. Mais il n’a pas fait école. Seule la graphie battre s’est maintenue.  Comment expliquer alors que embatre, qui en dérive, n’ait jamais été « rectifié »?…  N’y a-t-il pas là incohérence?…

(2)   Il arrive même que l’anglais se permette, lui aussi, quelques fantaisies. Par exemple, exAmple (qui vient du latin exEmplum) est le seul mot de la famille à s’écrire avec un A ; les autres s’écrivent avec un E : exEmplify, exEmplification, exEmplar, exEmplary.

Même si la graphie exEmplary (au sens de : serving as an exAmple) est la seule à figurer dans le Merriam-Webster’s Collegiate Dictionary (10th ed., 1993), on trouve sur la Toile exAmplary. À une fréquence nettement moindre toutefois que celle de la graphie reconnue par le Merriam-Webster : 216 000 contre 58 600 000! Cette graphie que d’aucuns qualifieraient de « fautive » est ce que, moi, j’appellerais une « faute intelligente ». Comment un anglophone peut-il s’imaginer, lui qui sait que exAmple s’écrit avec un A, qu’il faille écrire exEmplary avec un E?  C’est son gros bon sens qui est pris en défaut.

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