Usage et Norme

 

« L’usage a toujours raison,

même quand il a tort. »

 

Dans la foulée de ma réflexion sur l’importance du choix des mots pour bien se faire comprendre, j’aimerais vous faire part d’une difficulté que j’éprouve à l’occasion : mon incapacité à comprendre certains textes écrits en français, en français de France, s’entend (1). Je ne parle pas ici de textes écrits en ancien français (comme La Chanson de Roland) ni même en français de la Renaissance (comme Pantagruel).  Non. Je parle de textes écrits en français d’aujourd’hui.

Le texte qui me sert ici de prétexte est paru, dans le magazine Vogue Paris, le 17 juillet 2018.  Donc tout récemment. Si je l’ai lu, c’est que le titre « Comment Meghan Markle porte la robe trench-coat ? » a piqué ma curiosité. Il m’avait toujours semblé qu’il n’y avait qu’une seule façon de porter, décemment, une robe. J’ai donc voulu en savoir plus. Voici un extrait de ce court article :

               Un rendez-vous immanquable pour la duchesse de Sussex qui s’y  rendait ce 17 juillet en avant-première aux côtés du Prince Harry, habillée d’une robe façon trench coat, déclinée dans une teinte poudrée signature. Un nouveau statement mode signé par la marque canadienne House of Nonie qui s’ajoute aux nombreuses silhouettes résolument modernes adoptées par Meghan Markle et qu’elle sublimait d’une paire d’escarpins Dior et d’un clutch ton sur ton de la griffe Mulberry. Ou comment upgrader ses look [sic] d’été en optant pour des intemporels du vestiaire.

Si, à la première lecture, vous comprenez tout ce que l’auteure (certains préfèrent autrice; le DAF, lui, ne reconnaît ni auteure ni autrice) veut dire, je ne peux que vous envier. Moi, je n’y comprends rien. J’exagère, vous l’aurez deviné. Je vois bien que l’on décrit ce que portait Meghan Markle, duchesse de Sussex, quand elle s’est rendue à une exposition. Mais pas beaucoup plus. Je relis donc ce petit article. Plus lentement, cette fois. Le résultat est le même. Je ne comprends toujours pas. Est-ce normal?… Autrement dit, suis-je dans la norme, norme signifiant « état habituel, conforme à la majorité des cas »? Ou suis-je l’exception qui, se plaît-on  à dire, sert à confirmer la règle?…

Qu’est-ce qui peut bien m’empêcher de comprendre un texte récent, tiré d’un magazine français grand public comme Vogue Paris? La source du problème, c’est moi ou c’est le texte?… Il me presse de le savoir.

Je commence par faire ce que chacun fait tout naturellement : mettre la faute sur le dos du voisin (1). Jamais il ne me viendrait à l’esprit de penser que j’y suis pour quelque chose. Si le texte avait été bien écrit, je l’aurais assurément compris. Il n’y a là aucun doute dans mon esprit. Mais est-ce bien le cas? Peut-être… Je pourrais aussi bien avoir tort tout en croyant avoir raison. Cela aussi est possible. Voilà un problème typique de dialectique éristique. (2)

Alors qu’en est-il?…

Cet extrait contient bien des éléments qui me font tiquer. À commencer par les mots anglais, qui, à mes yeux, occupent trop de place. J’en compte six (peut-être sept) sur un total de 86 mots. Ce qui représente 7 % des mots utilisés, une concentration nettement supérieure à la norme. Il n’y aurait dans tout le Petit Robert que 5 % d’anglicismes, i.e. de mots d’origine anglaise!

La question qui me vient immédiatement à l’esprit est la suivante : serait-il possible de dire la même chose en n’utilisant que des mots français?… Le français serait-il à ce point inapte à dire la modernité?… Son lexique est-il pauvre au point qu’il faille recourir à des mots anglais pour s’exprimer « correctement »?… Manque-t-on à ce point de créativité lexicale?… La question se pose. Ou du moins, je me la pose.

Mais quel mal y a-t-il, diront certains, à utiliser des mots anglais? L’emprunt n’est-il pas un phénomène courant quand deux langues se côtoient? Les exemples sont trop nombreux pour qu’on puisse en douter. Et ce phénomène n’est pas l’apanage d’une seule des deux langues en contact. Que non! (3) L’anglais a emprunté au français (ex. : pamphlet, entrée, chef, blouse, rendez-vous) tout comme le français a emprunté à l’anglais (ex. : artefact, background, barmaid, handicap, gospel).

Quand, en langue, on parle d’emprunts, l’aspect le plus important est sans contredit celui de leur intégration dans la langue emprunteuse. Certains sont si anciens qu’on ne les reconnaît même plus. Je pense, par exemple, à cheddar, cafétéria, pyjama, lévitation, touriste, qui, d’après le Petit Robert, sont tous nés anglais. D’autres, par contre, sont toujours, selon la même source, considérés comme étrangers, et ce, malgré leur âge, parfois vénérable : badge (étym. xive), bay-window (étym. 1664), jazzman (étym. v. 1930), best-seller (étym. 1947). Je ne vois pas d’autre explication au fait qu’on leur accole, encore de nos jours, la marque d’usage Anglic. 

Mais qu’en est-il des mots anglais utilisés dans l’extrait en question? Ils ne sont assurément pas aussi anciens que ceux que je viens d’énumérer. Ils sentent l’emprunt à plein nez. Leur présence dans un texte français me fait dire, à tort ou à raison, que le pif de ceux qui les utilisent n’est pas aussi sensible que le mien! Ou que ces utilisateurs ne se soucient guère de l’origine des mots utilisés.

Ces mots seraient-ils entrés, à mon insu, dans l’usage courant ou sont-ils le fait de la rédactrice du texte en question? Encore faudrait-il s’entendre sur le sens à donner au mot usage. Lui fait-on dire :

  • l’usage qu’en fait une personne?
  • l’usage qu’en fait la majorité des gens?**
  • l’usage qu’en font les gens provenant d’une région particulière?
  • l’usage qu’en font les gens d’un certain âge?
  • l’usage qu’en font les gens exerçant telle ou telle activité?

** Quand je lui donne ce sens, je l’écris USAGE (en majuscules).

Tout dépend.

Disons, pour ne rien compliquer, que je qualifie de courant un mot qui figure dans mon dictionnaire, le Petit Robert. C’est lui que je consulte quand je veux savoir comment écrire un mot, comment le prononcer ou encore quel sens lui donner. Ne dit-on pas encore aujourd’hui, comme le faisait Littré à son époque, que « L’usage contemporain est le premier et principal objet d’un dictionnaire »?  Si je n’y trouve pas le mot que je cherche, je ne peux tout simplement pas comprendre le texte où il figure. Élémentaire, n’est-ce pas? Il est toujours possible de se rabattre sur la Toile (ou le web). Les exemples d’utilisation obtenus après interrogation pourraient nous mettre sur la piste du sens à lui attribuer. Mais rien n’est garanti. De plus, on n’a pas toujours son ordinateur à portée de main. Même s’il l’était, la fréquence d’emploi qu’il afficherait n’est pas à prendre au pied de la lettre. (Voir Que penser du nombre d’occurrences fourni par Google?)

Si les mots anglais de l’extrait sont de fait suffisamment intégrés dans la langue — ils devraient alors avoir leur place dans le dictionnaire —, il ne me reste plus qu’à battre ma coulpe. C’est mon ignorance qui serait en cause. Si tel n’est pas le cas, c’est l’auteure qui, en empruntant de façon inconsidérée à l’anglais, rend son texte incompréhensible au commun des mortels dont je fais partie. Voyons voir.

  • façon trench coat…

Ce terme anglais, nous dit le Merriam-Webster, a fait son apparition en 1914. Il désignait alors l’imperméable (overcoat) que portaient les soldats dans les tranchées (trenches).

Et, selon le Grand Robert (1964), sa présence dans un texte français est attestée dès 1921. Ce dictionnaire l’écrit avec trait d’union (trenchcoat) et lui accole deux marques d’usage : Anglic. et Vieilli. En 1967, i.e. à peine 3 ans plus tard, le premier Petit Robert lui enlève ces deux marques! Non seulement son emploi en français est-il tellement bien implanté dans la langue qu’il n’est plus classé comme anglicisme, mais il a rajeuni. Il n’est plus vieilli! Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Petit Robert…

Celui qui ne connaît pas le terme trench coat et qui voudrait savoir de quoi l’on parle consultera, s’il a les mêmes réflexes que moi, d’abord et avant tout son dictionnaire. Ce que je n’ai pas eu à faire dans ce cas-ci, car, dans ma jeunesse, j’en ai porté un. — Ne vous méprenez pas, je suis né bien après la Première Guerre mondiale. — Je sais donc ce qu’est un trench-coat, plus commodément appelé trench. Je consulte quand même mes dictionnaires. Simple curiosité. Selon le Petit Robert, c’est un « Imperméable à ceinture ». Sans plus. Ah bon!… Ce serait donc la ceinture qui ferait d’un imperméable un trench-coat! Un peu court, me semble-t-il. Laissez-moi vous dire que c’est une très mauvaise définition. Ce n’est pas parce que mon Petit Robert le dit que c’est vrai. — J’en suis rendu là dans mon Rapport au dictionnaire. (Voir ICI et ICI) — C’est dans le Petit Larousse 2000 (le seul que j’ai consulté) que je trouve la meilleure définition, celle qui colle le mieux à la réalité que je connais : « Imperméable croisé, ceinturé, avec col à revers et rabats extérieurs [ou bavolets] de dos et de poitrine ». Ça, c’est bien la description du trench que j’ai porté dans ma jeunesse. Et c’est effectivement ce à quoi ressemble ce que porte la duchesse de Sussex, d’où la formulation : façon trench coat, car il ne s’agit pas d’un imperméable mais bien d’une robe. Vous aurez sans doute remarqué que la rédactrice n’écrit pas ce mot à la française (ou du moins, comme le prescrit le dictionnaire), mais bien à l’anglaise. Sans trait d’union!

Aurait-il été possible de dire la même chose en utilisant un mot français? Là est toute la question. Autrement dit, quel est l’équivalent français reconnu, s’il en existe un, du terme anglais trench coat?

  • L’unique équivalent français qu’en propose Termium est trench!
  • Le GDT (Grand Dictionnaire Terminologique) en propose deux : trenchcoat (en un mot) ou trench (forme apocopée ou raccourcie).
  • Le dictionnaire bilingue (le Robert & Collins) ne donne que trenchcoat.
  • Les dictionnaires courants (Le Petit Robert et le Petit Larousse) l’incluent dans leur nomenclature et ne l’écrivent qu’avec trait d’union, trench-coat. Ils mentionnent également sa forme abrégée, trench.

Devant une variété d’équivalents (ou de graphies), on dit souvent dire que l’USAGE est hésitant. Cet adjectif me semble très mal choisi dans le cas présent. Si l’usage était vraiment hésitant, chacune de ces sources — qui se veut le reflet de l’USAGE — devrait fournir les divers équivalents (ou graphies) employés par les francophones. Mais tel n’est pas le cas. Chacune n’en propose qu’un. Ce qui varie ici n’est donc pas l’USAGE (celui des membres de la francophonie), mais bien l’usage que privilégie le lexicographe chargé de rédiger cet article du dictionnaire. Clairement, tous n’ont pas, du terme usage, la même notion. Comment expliquer autrement qu’ils ne parlent pas tous d’une même voix?

Bref, même si les apparences sont trompeuses, les équivalents français reconnus de trench coat sont trench-coat ou trenchcoat ou encore tout simplement trench. Selon Ngram Viewer, trench-coat serait plus utilisé que trenchcoat.  Et trench, encore plus que les deux autres! (Voir ICI)

La rédactrice n’avait donc d’autre choix que d’utiliser ce mot. Soit. Mais elle aurait pu l’écrire à la française, i.e. avec trait d’union. Elle lui en avait pourtant mis un dans le titre!…

  • Un nouveau statement mode…

          Ni le Petit Robert 2018, ni le Larousse en ligne, n’incluent statement dans leur nomenclature. Impossible alors de savoir de quoi l’on parle. Et que dire de mode? S’agit-il du mot anglais ou du mot français? D’où encore plus d’opacité dans cet énoncé. J’aurais tendance à le dire anglais, car la rédactrice le met au masculin! Mais ce n’est que pure spéculation de ma part. Car, le genre des mots est ce qu’il y a de plus arbitraire en langue. Je ne vous apprends certainement rien là.

Si je veux y comprendre quelque chose, j’en suis réduit à questionner la Toile. Ce que je fais illico. Mais le résultat de mes recherches n’est pas concluant. J’y décèle parfois, mais pas toujours, le sens de tendance ou de quelque chose qui s’en rapprocherait (4). Sans plus.

Dans ces conditions, il m’est impossible de dire s’il existe un mot français qui rendrait bien l’idée, car je ne saisis pas précisément quelle est l’idée exprimée. À l’impossible, nul n’est tenu.

La rédactrice n’aurait-elle pas dû s’exprimer différemment si elle voulait se faire comprendre? Poser la question, c’est y répondre, me semble-t-il. À moins qu’elle ne veuille s’adresser qu’à un public restreint, celui qui est passionné de mode et… d’anglicismes. Si tel est le cas, c’est réussi. Mais le commun des mortels, lui, se sent délaissé.

  •  d’un clutch ton sur ton

Ce nom, que l’on fait masculin (5), ne figure ni dans le Petit Robert ni dans le Larousse en ligne. Impossible de savoir de quoi il est question. Il ne serait donc pas entré dans l’USAGE. De quoi parle-t-on alors? Pour le savoir, je consulte mon Merriam-Webster, car ce mot sent l’anglais à plein nez.

À clutch, je trouve 4 acceptions. Aucune ne me semble pertinente. Du moins à première vue. Mais, à y regarder de près, l’une d’elles pourrait peut-être l’être : clutch, nous dit-on, s’utilise pour dire clutch bag. Sans plus. C’est en allant à l’entrée clutch bag que je peux en lire la définition : a woman’s small usually strapless handbag. Cette acception semble convenir parfaitement au contexte : la tenue vestimentaire de la duchesse. La photo qui accompagne le texte en témoigne : la duchesse en porte effectivement un, qui est de la même couleur que la robe, d’où l’expression ton sur ton. La rédactrice parlait donc de son sac à main, et je ne le savais pas!

La question qui se pose maintenant est de savoir s’il existe un terme français pour désigner un tel accessoire. Si oui, pourquoi utiliser un terme anglais? Si non, la rédactrice n’avait d’autre choix que de l’utiliser, comme cela était le cas pour trench coat. Voyons voir.

Il existe bel et bien, dans les dictionnaires français courants, un mot dont la définition semble être la traduction de celle que donne le Merriam-Webster. C’est pochette, qui est défini de la façon suivante : Petit sac à main sans poignée ni bandoulière. Il ne faut pas être terminologue patenté pour saisir d’emblée que pochette et clutch bag désignent la même réalité, dans deux langues différentes. Ce mot français, déjà bien installé dans la langue, s’est vu attribué cette acception voilà presque 40 ans (entre 1977 et 1982, selon le Petit Robert). À une époque où, semble-t-il, le recours à l’anglais était moins prisé.

Pourquoi la rédactrice de l’article ne l’a-t-elle pas utilisé? Par ignorance? Pour être plus in (comme on dit en France)? L’histoire ne le dit pas.

Il est clair que la rédactrice n’a aucune raison valable, lexicalement parlant, d’utiliser le mot anglais clutch. Mais elle le fait. D’ailleurs, si vous jetez un coup d’œil aux magazines de mode — ce que j’ai fait, non par goût, mais par besoin pour rédiger le présent billet —, vous constaterez que l’anglais y occupe une place très importante (6). On pourrait presque dire que c’est l’USAGE dans le monde de la mode. Que c’est la NORME. Que, sans anglicismes, le discours de la mode, un discours qu’on pourrait presque qualifier de spécialisé — seuls les initiés s’y retrouvent —, n’existerait pas! Il arrive, j’en conviens, que des mots anglais soient utilisés dans un discours de spécialité — je pense à coder pour en biologie moléculaire (7) —, mais jamais, me semble-t-il, en aussi grand nombre que dans les textes qui parlent de mode.

  • Ou comment upgrader ses

          Celui qui ne connaît pas l’anglais croira qu’il s’agit d’un verbe de la première conjugaison. N’a-t-il pas la terminaison voulue? Pour en connaître le sens, il ira donc consulter son dictionnaire, confiant de l’y trouver. Ce qu’il ignore, c’est qu’il perd son temps. Il ne le trouvera ni dans le Petit Larousse, ni dans le Petit Robert. Ce verbe ne serait donc pas entré dans l’USAGE! Même si elle en fait usage. Certains n’hésiteraient pas alors à le qualifier de barbarisme. Mais passons!

Qui connaît l’anglais aura vite reconnu le mot upgrade qu’on a francisé en lui ajoutant la terminaison -er. Pour en saisir le sens, il doit toutefois se référer à son dictionnaire unilingue anglais ou, à défaut, à son dictionnaire bilingue. Il pourra alors lui attribuer un sens voisin de : « Promouvoir, revaloriser, moderniser, améliorer, réviser… »

Clairement l’auteure aurait pu dire exactement la même chose avec un mot français. Mais elle ne l’a pas fait. Ce mot emprunté à l’anglais, accoutré d’une terminaison française, semble s’être fait, contre toute attente, une place dans le discours de la mode en France et peut-être aussi dans d’autres pays. Mais pas dans les dictionnaires. Serait-ce que les équivalents français qui viennent d’être énumérés ne rendent pas tout à fait l’idée que la rédactrice a en tête? Elle seule pourrait le dire.

  • upgrader ses look [sic] d’été

Dans ce cas-ci, le problème est fort différent. Ce mot, on le trouve aussi bien dans le Larousse en ligne que dans le Petit Robert. On peut donc en connaître le sens : « Manière de se comporter, de s’habiller, allure générale de quelqu’un ou de quelque chose considérée comme caractéristique de telle ou telle mode ». On le considère toutefois comme un anglicisme, dont l’emploi n’est pas critiqué (ce qui lui vaut de ne pas l’être demeure pour moi un mystère. Mais passons!). Soit dit en passant, on en a même fait un verbe avec préfixe : relooker! Contrairement à upgrader, ce verbe figure dans le Petit Robert et dans le Larousse en ligne. Sa présence, tout comme celle de son étymon (look), nous fait dire qu’il serait couramment utilisé. Autrement dit, qu’il est entré dans l’USAGE.

Son emploi répondait-il à un besoin qu’aucun mot français ne pouvait combler? NON. Ce mot n’est pas venu combler un vide terminologique. Malgré cela, il s’est imposé. Est-ce sa forme compacte qui a plu à l’utilisateur? Ou voulait-on tout simplement faire snob? Cela, on ne le saura jamais. Chose certaine, il n’a pas mis grand temps à se tailler une place dans le dictionnaire. Cinq ans seulement! Attesté pour la première fois dans un texte français en 1977 (Petit Robert dixit), le voilà qui figure dans le Petit Robert en 1982! Et son emploi n’est pas critiqué! Il existe même un Dictionnaire du look, une nouvelle science du jeune?, paru chez Laffont, en 2009, et signé Géraldine de Margerie (8)? Peut-être le saviez-vous. Moi, pas.

Il y a donc dans cet extrait plusieurs cas d’espèce. Je les présente en tableau pour mieux en faire voir la variété.

Tableau récapitulatif 

Mot anglais utilisé

Emprunt reconnu 

Équivalent français connu
     trench coat OUI non
     statement mode?? non non
     clutch non OUI
     upgrader non non
     look OUI OUI

Dans cet extrait, il n’y a pas que les mots anglais qui m’agacent. Il y a aussi…

Des mots français qui me font tiquer.

Mon agacement est-il fondé ou ne repose-t-il que sur une vision trop personnelle du fonctionnement de la langue?… Voyons voir.

  • qui s’y rendait ce 17 juillet en avant-première

J’y vois un problème de cooccurrence.

L’emploi de la préposition en me semble inapproprié. Est-il normal, i.e. conforme à la norme, de s’exprimer ainsi? Peut-on se rendre en avant-première ou doit-on se rendre à une avant-première?

Je conçois parfaitement qu’un cinéma puisse présenter un film en avant-première, qu’on puisse voir un film, un spectacle, une exposition, en avant-première. Mais qu’on puisse se rendre en avant-première à une exposition m’agace au plus haut point. À moins que l’usage (celui que je voudrais respecter) ne soit en train de changer, à mon insu.

  • déclinée dans une teinte poudrée signature 

J’y vois un contre-sens.

J’ai appris très jeune, dans mes cours de latin et de grec, que décliner voulait dire « Donner à (un nom, un pronom, un adjectif) toutes ses désinences, suivant les nombres, les genres et les cas. » J’ai appris plus tard que l’on pouvait utiliser ce verbe au figuré pour dire « Donner plusieurs formes à (un produit). Ex. : Décliner un tissu en plusieurs couleurs. »

J’en ai conclu que je ne pouvais utiliser décliner que s’il y avait diversité de formes. Mais ici, on décline dans UNE teinte… Décliner n’a donc pas le sens que lui donne le dictionnaire. Il a le sens que la rédactrice veut bien lui donner, mais qu’elle est seule à connaître! Et elle espère que je comprenne?…

  •  déclinée dans une teinte poudrée

J’y vois un problème de cooccurrence et/ou de sens.

On désigne généralement par teinte la nuance d’une couleur. Ne dit-on pas qu’il y a différentes teintes de rouge, de bleu, de vert…? Alors, que peut bien vouloir dire poudrée comme qualificatif de teinte?…

Ce participe passé, utilisé comme adjectif, signifie, d’après le dictionnaire, légèrement couvert de poudre. Cela, vous l’aurez vite compris, m’est de peu d’utilité, car j’ignore de quelle couleur est la poudre en question. J’ignore donc l’effet que l’ajout de cette poudre aura sur une « teinte » ou une « couleur » donnée. D’ailleurs, dans leur a définition du mot poudre, aucun dictionnaire ne fait mention d’une couleur. Et pour cause. Poudre ne fait que dire le degré de division d’un solide. Réduire qqch en poudre, c’est le broyer jusqu’à ce qu’il soit transformé en de très fines particules. La poudre obtenue aura donc la couleur du produit de départ. Il ne faudrait pas s’imaginer que le chocolat en poudre ne peut être que d’une seule et unique couleur. Que non! Outre le chocolat noir, il y a du chocolat blanc, dont la poudre sera immanquablement blanche. Et le chocolat au lait (de couleur intermédiaire). Sans oublier le nouveau chocolat rose (9), dont la poudre ne peut qu’être rose! Alors que veut-on dire par teinte poudrée?…

La seule et unique couleur à laquelle j’associe poudre, c’est le bleu : bleu poudre. Qui est synonyme de bleu pâle. Jamais je n’ai dit et ne dirai rouge poudre, jaune poudre, vert poudre… Si, une fois poudré, le bleu devient pâle, c’est forcément parce qu’on lui a ajouté du blanc. Alors d’où vient qu’on attribue ici à poudre la couleur blanche? Serait-ce à cause de la couleur du talc, qui, réduit en poudre, est devenu la classique poudre pour bébés, de Johnson’s? Qui dit poudre dirait blanc? Peut-être. On attribuerait donc inconsciemment à poudre une couleur, ce qui n’a pourtant rien à voir avec la grosseur de ses particules. Voilà pour la logique! Mais c’est l’USAGE. Et l’usage a toujours raison!

Étant donné que la couleur de la robe façon trench coat que portait la duchesse était, au dire de la rédactrice, rose poudré, il me faut comprendre qu’elle est d’une teinte de rose, plus pâle que le rose normal… le rose étant, selon les normes AFNOR, « un champ chromatique regroupant des rouges lavés de blanc ». Sa robe serait donc d’un « rouge lavé de blanc » auquel on a rajouté du blanc. Elle serait d’un rose pâle! Sans la photo à l’appui, je n’aurais jamais pu reconnaître cette couleur. Ce rose est-il différent du rose Kennedy? Du rose gomme? Du rose bonbon?… Je ne saurais dire.

  • une teinte poudrée signature 

J’y vois une apposition (10) mal foutue.

Que vient donc faire ici le mot signature? Quel sens lui donner? Son emploi en apposition ne figure ni dans le Larousse en ligne, ni dans le Petit Robert. Le lecteur est donc laissé à lui-même; il en est réduit à lui attribuer le sens qu’il y perçoit. Sans savoir si c’est le bon.

Voici comment, moi, j’interprète la mise en apposition du mot signature, que j’ai justement entendu, voilà quelques jours, de la bouche d’un journaliste : un plat (ou un mets) signature.

Le syntagme plat signature désigne un plat qui porte la signature d’un chef [pris au sens large] qui l’a créé, un plat qui a fait sa réputation, un plat dont on reconnaît l’auteur tellement il rappelle sa façon particulière de cuisiner. Une préparation qui est devenue un classique. Qui, se faisant servir à l’aveugle un hamburger, ne pourrait pas identifier un Big Mack? Il a une « personnalité » propre. The one and only one, nous dit la publicité. C’est ce qui fait dire que c’est un mets signature. Il a quelque chose qui permet de l’identifier, de le reconnaître parmi d’autres. Tout comme il est facile de reconnaître une toile signée Van Gogh, car ce peintre a une touche qui lui est particulière. C’est pour ainsi dire sa signature.

Avec cette idée en tête, quel sens dois-je donner à une teinte poudrée signature? Là, je frappe un mur. La signature de qui?…

  • Celle de l’entreprise qui fabrique un tissu ayant cette teinte poudrée? J’en doute. Car cela voudrait dire qu’elle est la seule à le produire. Une entreprise peut difficilement, selon moi, faire breveter une teinte particulière et se déclarer la seule à pouvoir l’utiliser.
  • Celle de la maison House of Nonie qui serait la seule à utiliser un tissu de cette teinte poudrée? J’en doute. Car une maison de haute couture travaille à la pièce et non à la chaîne. C’est dire qu’elle n’utilisera qu’une quantité limitée de tissu de cette teinte et que, pour la compagnie qui le lui fournit, ce n’est pas rentable.
  • Celle de la duchesse qui adorerait tout particulièrement cette teinte poudrée, au point d’avoir plusieurs vêtements de cette « teinte »? Que voir cette teinte poudrée nous ferait immédiatement penser à elle? J’en doute. Les journalistes l’auraient certainement signalé, car un petit rien, surtout d’origine royale, attire immanquablement leur attention.

Autrement dit, le sens de signature mis en apposition à teinte poudrée reste un mystère. Je n’arrive tout simplement pas à comprendre ce que la rédactrice veut dire.

  •  statement mode signé par la marque canadienne House of Nonie 

Le sens de cette suite de mots m’échappe totalement. Et statement mode, nous l’avons déjà vu, n’est pas sans jouer un rôle dans mon incompréhension. Mais il y a plus. Que veut dire signé? Pris au sens littéral, il signifie qui porte la signature de… Et une signature ne peut être le fait que d’une personne, physique ou morale. Et que veut dire marque? Peut-il désigner une personne, physique ou morale?… Je n’ai rien trouvé dans le Larousse qui vienne le confirmer. Contrairement au Petit Robert, qui, lui, attribue, entre autres, à ce mot le sens de « entreprise »! Ce que j’ignorais totalement. Qui dois-je croire, Pierre ou Paul? Pierre Larousse ou Paul Robert?

Alors, dire signé par la marque… me paraît pour le moins bizarre. Pour ne pas dire incompréhensible. C’est donc la marque qui aurait signé le statement mode! Euh!… Là, j’abandonne. Je n’y comprends rien du tout. Je comprendrais si l’on avait dit : signé par House of Nonie. Ou plus couramment, signé House of Nonie, pour dire que ce modèle est une création de la maison House of Nonie. Mais ce ne sont pas les mots utilisés par la rédactrice. Elle aurait pu aussi omettre signé, comme elle le fait un peu plus loin dans son texte : d’escarpins signés Dior. Ou encore utiliser griffé, une griffe étant la « Marque d’un fabricant de produits de luxe ». Mais elle n’a rien fait de cela. Suis-je donc le seul à penser que cette phrase est très mal tournée?…

  •  qu’elle sublimait d’une paire d’escarpins Dior 

D’abord, est-ce que sublimer peut commander un complément introduit par de? Aucun dictionnaire n’en fait mention. Les chaussures que portaient la duchesse sublimaient donc sa robe! Qui l’eût cru? Certainement pas moi.

Je décide donc de consulter mon Petit Robert, me disant que le verbe avait peut-être, à mon insu, acquis un nouveau sens. Mais après consultation, c’est toujours l’impasse : aucune des 3 acceptions indiquées ne me permet de comprendre.

La rédactrice voulait peut-être dire que les escarpins s’agençaient parfaitement à la robe que portait la duchesse. — Le contraire aurait été surprenant, vous en conviendrez. — Mais ce n’est pas ce qu’elle a écrit. Elle n’a pas utilisé agencer mais sublimer. Alors…

Peut-être suis-je de la vieille école, mais quand je lis un texte, c’est pour savoir ce que l’auteur a à dire et non pour deviner ce qu’il avait, peut-être, l’intention de dire.

  •  pour des intemporels du vestiaire

Parler d’intemporels dans un article de mode peut sembler contradictoire, car une mode est passagère. Par définition même : « Aspect caractéristique des vêtements correspondant à une période bien définie ». Quant à intemporel, lui, signifie « Qui, par sa nature, est étranger au temps, ne s’inscrit pas dans la durée ou apparaît comme invariable ». Une mode a beau être passagère, il y a des goûts qui ne se démodent pas. Ce n’est donc pas l’adjectif substantivé intemporels qui me fait tiquer, mais bien le mot vestiaire.

L’idée que j’ai d’un vestiaire n’a pas sa place ici. À tort ou à raison, j’attribue à ce mot le sens de : Lieu, dans un établissement public, où l’on dépose provisoirement tout vêtement ou accessoire qui n’est d’aucune utilité à l’intérieur (ex. manteau, parapluie, couvre-chaussures) ou encore tout vêtement qui ne correspond pas à la tenue vestimentaire qu’exige l’activité qui se pratique à cet endroit (ex. natation, tennis, conditionnement physique (qu’ailleurs on appelle fitness).

C’est le seul sens que j’ai jamais attribué à ce mot. Et il ne convient pas du tout ici. Ce mot me semble donc mal choisi. Mais est-ce bien le cas? Se pourrait-il que ce mot ait un sens que je ne lui connais pas? Si oui, c’est mon ignorance qui m’empêche de comprendre. Et non celle de la rédactrice. Je consulte donc mon dictionnaire. J’y constate que vestiaire a un sens qui m’était inconnu : Ensemble des vêtements propres à une personne (Larousse dixit). Pour une surprise, c’est en une! Pour désigner cette réalité, moi, j’aurais utilisé garde-robe (11). Certainement pas vestiaire. Ici, ce n’est pas la rédactrice qui est prise en faute. Mais bel et bien moi. Comme pour m’excuser de mon ignorance, je pourrais toujours invoquer le fait que le Larousse en ligne dit que cet emploi relève du domaine Littéraire! Mais le Petit Robert n’en dit pas autant. Qui croire? Alors, je dis : Mea culpa! Mais du bout des lèvres.

Bref, si, à un examen de compréhension en lecture, on m’avait soumis ce petit article, j’aurais lamentablement échoué. Je bute non seulement sur des mots anglais, mais aussi sur des mots français. En de rares occasions, la faute est mienne, mais dans l’ensemble c’est celle de l’auteure. C’est du moins ce que j’en conclus. Mais…

Mais, à bien y penser, il y a peut-être une autre explication.

Qui me dit que je ne suis pas en train d’assister à l’évolution de la langue? À mon insu, évidemment. Que les mots anglais utilisés ne sont pas dans mon dictionnaire parce qu’ils ne sont pas utilisés en français par un assez grand nombre de locuteurs pour y avoir une place? Ils sont peut-être en train de s’implanter. Lentement mais sûrement… Tout est possible. Prenez par exemple les mots spaghetti ou baklava. Ils ont été utilisés en français bien avant que les dictionnaires ne les incluent dans leur nomenclature! C’est dans l’ordre des choses : il faut qu’un mot soit déjà en usage pour que le dictionnaire reconnaisse, en le consignant, qu’il fait partie de l’USAGE. Autrement dit, l’USAGE ne peut qu’être en retard sur l’usage qu’en font les locuteurs ou les rédacteurs.

Mais est-ce bien le cas des mots anglais que contient cet articulet?… Tout dépendra de l’empressement que mettront les dictionnaires à les consigner. Si jamais ils les consignent… Dans le cas de look, il n’a fallu que cinq ans! Mais dans le cas de trench-coat, il a en fallu beaucoup plus. En 1922, le Larousse universel en 2 volumes ne le mentionnait pasEn 1935, le DAF 8e éd. ne le mentionne toujours pas. Il faudra encore attendre avant de savoir s’il figurera dans la 9e édition du DAF (1985-…), car l’Académie n’est pas encore rendue à la lettre T. Quel sera le sort réservé à statement mode? Bien malin qui pourrait le dire. Et à clutch? Ces deux termes ont-ils une chance d’être un jour admis dans les dictionnaires français courants? Je ne miserais pas sur cela, car la mode étant passagère, les mots pour la décrire risquent fort, eux aussi, de l’être. Pour ce qui est de upgrader, je vous laisse le choix. Faire d’un mot anglais un verbe de première conjugaison était courant au Québec, voilà de cela quelques décennies (ex.: flusher, rusher, booster). Et décrié par les régents ou tous ceux qui se prétendent tels. Mais cette façon de faire n’est pas que québécoise. Elle a fait son chemin jusqu’en France, semble-t-il. Pensez seulement à relooker! (12) 

Est-ce que cet usage va s’imposer?…

Ceux qui emploient ces mots anglais se justifieront en disant que « L’usage a toujours raison ». S’ils disent vrai, c’est qu’ils considèrent qu’ils ont toute liberté de faire de la langue ce qu’ils veulent. De l’utiliser comme bon leur semble.

Il y a là, qu’on le veuille ou pas, une grande part de vérité. En 1634, la langue française est ce que l’ensemble des locuteurs en a fait. Ce que l’USAGE en a fait. Mais, dans certains milieux, on s’en plaint. C’est alors que Richelieu crée l’Académie française dont « La principale fonction […] sera de travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. » (Article 24 des statuts.)

L’évolution de la langue venait d’échapper au peuple. Elle était devenue la chasse gardée d’un petit groupe (40, pour être précis) de gens issus non pas du peuple, mais du gratin de la société. À partir de ce moment-là, il y a eu un BON usage, celui que pratiquait l’élite, et le MAUVAIS usage (ou, au mieux, le MOINS BON usage), celui que pratiquait le peuple. Ce peuple qui se fait régulièrement dire qu’il fait des « fautes ».

On continue  à proclamer que L’usage a toujours raison. Mais ce qu’on ne dit pas, c’est que seul le BON usage est accepté. Que si l’usage ne plaît pas aux régents, on sent le besoin d’ajouter « même quand il a tort ».

Ce faisant, les régents ne déplorent-ils pas le fait qu’une partie de l’usage leur échappe complètement, autrement dit qu’ils n’exercent pas une emprise totale sur la langue?… Il me semble que oui.

Maurice Rouleau

(1)  Cette incapacité n’est pas que québécoise. Elle est, à ses heures, française, comme en témoigne le commentaire suivant qu’une correspondante m’a fait parvenir :

                À propos des grosses différences de langue entre nos deux pays [la France et le Québec] : j’ai regardé trois films canadiens dans ma vie, dont deux récemment en DVD (dont j’ai oublié les titres, j’ai rendu les DVD).

J’ai abandonné les deux derniers au bout de vingt minutes, je ne comprenais quasiment rien (mots inconnus, mots connus mais prononcés de telle manière qu’ils m’étaient, dans un premier temps, étrangers).

Je me suis exclamée intérieurement : « Je me sens flouée ! Il serait sage et honnête de prévenir les consommateurs francophones de France qu’ils n’y comprendront rien.

Cette réaction ne m’étonne pas du tout. C’est exactement celle que j’ai moi-même eue, voilà de cela bien des années, quand j’ai commencé à aller au cinéma. Les films américains qu’on y présentait étaient doublés en français, en français de France, s’entend — c’était la règle. Que pouvais-je bien comprendre de : mon pot, dans son beau costard, sa gonzesse à ses côtés, s’est mis à flinguer les élèves du lycée (pour désigner un High School dans un quartier pauvre de Chicago)? Absolument RIEN. Un autre Français aurait, à ma place, répondu « Que dalle! » (que certains écrivent parfois Que dal!)

Ce langage ésotérique ne me simplifiait pas la vie. J’ai dû m’y faire, obligé que j’étais de voir des films doublés uniquement en France. Avec un peu d’effort, je suis arrivé à comprendre cette langue « étrange » qui venait de France.  Étrange au sens de : « Mod. Très différent de ce qu’on a l’habitude de voir, d’apprendre; qui étonne, surprend. »

Si les Français avaient eu la chance (certains préféreront dire la possibilité) de voir des films québécois ou doublés au Québec tout comme nous avons été obligés de voir des films doublés en France, ils seraient aujourd’hui capables d’apprécier, sans regimber, un film provenant de mon coin de pays. Mais tel n’est clairement pas le cas de cette correspondante.

S’il en est ainsi, c’est que son gouvernement a voulu que tout film étranger soit obligatoirement doublé en France. Tout autre, doublé au Québec par exemple, était interdit de projection. Est-ce encore le cas?… Je ne saurais dire. Chose certaine, voilà à peine 6 ans, le problème était toujours là.

Ceux qui en doutent sont invités à lire l’article « La guerre du doublage reprend de plus belle avec les Français » paru en 2012, de même que les commentaires qui l’accompagnent. Tout particulièrement le premier…, écrit par un Français « qui remet les pendules à l’heure ». Du moins, le croit-il…

 (2)  Dans son ouvrage intitulé L’Art d’avoir toujours raison, Arthur Schopenhauer nous dit :

          La dialectique éristique est l’art de la controverse, celle que l’on utilise pour avoir raison, c’est-à-dire per fas et nefas [trad. : par tous les moyens possibles, licites et illicites]. On peut en toute objectivité avoir raison, et pourtant aux yeux des spectateurs, et parfois pour soi-même, avoir tort. En effet, si un adversaire réfute une preuve, et par là donne l’impression de réfuter une assertion, il peut pourtant exister d’autres preuves. Les rôles ont donc été inversés : l’adversaire a raison alors qu’il a objectivement tort. Ainsi, la véracité objective d’une phrase et sa validité pour le débatteur et l’auditeur sont deux choses différentes (c’est sur ce dernier que repose la dialectique).

(3) Il paraît [je dis il paraît, car je n’ai pas pu le vérifier] que, dans le Shorter Oxford English Dictionary, près de 30 % des mots seraient d’origine française; et 30 %, d’origine latine (P. Durkin dixit). Si tel est bien le cas — et je n’ai aucune raison d’en douter —, je me demande pourquoi on nous enseigne que l’anglais est une  langue germanique! Mais, passons!

La langue française, pour sa part, serait beaucoup moins emprunteuse que la langue anglaise. Seulement 5 % des mots du Petit Robert seraient, nous dit Josette Rey-Debove, des anglicismes (2620 sur environ 50 000 mots). Il n’y a donc pas de quoi fouetter un chat! Que ceux qui crient à l’invasion de l’anglais se taisent, semble être le message.

Pour en savoir plus, voir :

  • Durkin Philip, Borrowed Words. A History of Loanwords in English, Oxford University Press, 2014.
  • Rey-Debove J. et G. Gagnon, Dictionnaire des anglicismes. Les mots anglais et américains en français. Les usuels du Robert, 1980.
  • Höfler Manfred, Dictionnaires des anglicismes, Larousse, 1982.

(4)   À partie des énoncés qui suivent, quel sens attribueriez-vous à statement mode?

  • Boucles d’oreilles dorées, bracelets par milliers, colliers plastron, bagues minimalistes, broches à sequins… L’obsession bijoux est sans conteste le statement mode de l’année.
  • Après avoir osé le rose millenial [sic], le bleu ciel ou encore dernièrement le jaune acidulé en avril dernier, Gigi Hadid signait le statement mode du jour en portant, en avant-première [sic], la couleur de l’année 2019.
  • Côté accessoires, Jennifer Lopez choisissait une paire de talons silver. Un véritable statement mode, 18 ans après son apparition mythique en robe Versace lors de la 42ème cérémonie des Grammy Awards.
  • C’est dans un costume Emporio Armani au chic résolument androgyne, nuancé par une paire d’escarpins haut perchés, que Cara Delevingne arrivait au mariage de la Princesse Eugénie. Un statement mode remarqué, bousculant le protocole de la famille royale britannique…
  • En accumulation avec des pièces dorées, comme avec les pendentifs Camille Enrico, c’est le statement mode de cet été.
  • La marque new-yorkaise, réputée pour avoir fait du pyjama un statement mode, dévoile aujourd’hui une collection capsule entièrement pink en soutien à l’initiative Octobre Rose.
  • Statement mode revendiqué ou classique, audacieusement revisité, il est grand temps d’être infidèle à notre denim fétiche pour succomber à des pièces estivales en tout et pour tout.
  • Résurgence festive des sixties, la jupe fluide s’impose comme un statement mode cette saison.
  • More is more est définitivement le statement mode de Céline Dion.
  • « Pour eux, le jogging est une madeleine, mais surtout un statement mode. C’est un vêtement transgressif, parce qu’il a longtemps été considéré comme totalement importable », explique Marc Beaugé.  (jogging  est utilisé ici pour désigner un nouveau jean et non pas un survêtement, comme le définit le Petit Robert).
  • Le statement mode du défilé Moschino [tv] H&M : le choker pour homme    Alors le choker, nouvelle tendance phare de la mode masculine ? C’est en tout cas ce que prédit le créateur le plus fun [sic] du moment…

(5)  Dans mon jeune temps, pour désigner la pédale d’embrayage d’une voiture, j’utilisais, comme presque tous les Québécois, le mot anglais clutch. On le faisait féminin. On nous apprenait à « Peser sur LA clutch pour pouvoir changer de vitesse ». Pourquoi utilisait-on le féminin? C’était l’usage. Ce n’est d’ailleurs pas le seul mot anglais qui se voit attribuer un genre différent de part et d’autre de l’Atlantique. Je pense à fan, job…

(6)  Les gens qui travaillent dans le domaine de la mode ne semblent pas capables de s’exprimer autrement qu’en farcissant leurs dires, à l’oral comme à l’écrit, de mots anglais. En voici quelques exemples trouvés en criant ciseau (comme on dit chez nous; ailleurs on dira très rapidement) :

  • « De l’imprimé wild aux pièces eco-friendly en passant par les sneakers griffées et les montures statement, revue en images des 10 tendances les plus recherchées sur Pinterest, du podium à la rue. »
  • « Un spécial femme de caractère incarné par le top Grace Elizabeth, qui prend la pose sous l’objectif du photographe David Sims. »
  • « L’heure du bilan a sonné : après 4 semaines de défilés de New York à Paris, les tendances capillaires du printemps-été 2019 se sont démarquées. Avec en tête : un esprit heatwave qui donne lieu à des les longueurs wet plaquées version chic, un retour en force des cheveux courts – ou carrément rasés – et le serre-tête comme accessoire statement de la saison. »
  • « Quoi de neuf l’hiver prochain ? L’easy wear continue de faire l’apanage [sic] du style avec des vêtements chaleureux [sic], ceux grâce auxquels on se sent à l’abri. »
  • « Breaking : en janvier 2019, Hedi Slimane dévoilera sa première collection exclusivement masculine pour Celine à l’occasion de la Fashion Week homme de Paris. »
  • « Les newsletters Vogue     Recevez chaque jour les dernières news mode, inspiration beauté, idées shopping directement dans votre boite [sic] mail ! »
  • « Alors le choker, nouvelle tendance phare de la mode masculine ? C’est en tout cas ce que prédit le créateur le plus fun du moment… »  [fun est ici adjectif!]
  • « En tête de ce nouvel hiver, des jeux de superpositions où les volumes prennent leurs aises, s’empilent pour des accumulations maîtrisées. […] Chez Chanel, le layering se fait plus discret, quoique présent avec un hoodie revisité (lui-même superposé d’une doudoune) superposé à une robe. »

(7)  D’après le Petit Robert, le verbe CODER peut être soit transitif, soit intransitif** :

intr. Génét. (en parlant d’un gène ou d’une séquence d’A. D. N.). Coder pour (anglic. critiqué) : détenir le message génétique correspondant à (une protéine donnée).

** Si ce verbe commande la préposition pour, ne devrait-on pas plutôt le dire Transitif indirect?

En voici quelques exemples :

  • « Comment 4 bases peuvent-elles coder pour 24 acides aminés? »
  • « Étant donné que les protéines sont construites à partir de 20 aminoacides mais qu’il n’y a que 4 bases, un groupe de 3 bases, appelé codon, est nécessaire pour coder pour un aminoacide. »
  • « La taille du protéome est plus importante que celle du génôme [sic], car un gène peut coder pour plusieurs protéines en considérant les modifications introduites par […] »
  • « Comment un gène peut-il coder pour plusieurs protéines? »

Mais, aux yeux du Robert, cet emploi est critiqué. Sans que l’on sache par qui… Les scientifiques, eux, l’utilisent sans hésitation. Il est entré dans leur usage (ou USAGE?).

Qu’a donc cet anglicisme, que d’autres [comme artefact, canette, chartiste…] n’ont pas,  pour se voir ainsi condamné. Cela dépendrait-il du lexicographe qui a rédigé cette entrée plutôt que de l’USAGE? La question se pose.

(8)  Elle a aussi cosigné, en 2012, avec Maxime Donzel, Dress Code, le bon vêtement au bon moment!  L’emploi de mots anglais semble être un incontournable. Utiliser code vestimentaire aurait-il été mal vu? Il n’aurait peut-être pas été au goût du jour! Il aurait été trop banal!!!

(9) « Le chocolat rose n’est pas coloré artificiellement, ni additionné de baies ou [sic] parfumé aux fruits rouges. Ruby est une variété de fève de cacao qui devient rose lorsqu’elle est transformée. Le fruit est déjà connu depuis longtemps, mais le fabricant suisse Barry Callebaut est parvenu à franchir le seuil de sa transformation. » Voir ICI.

(10)   Le terme apposition désigne généralement une relation de subordination entre un nom et un autre nom qui désigne la même réalité, mais d’une autre manière. Le mot mis en apposition sert de référence. Par exemple, une négociation(-)marathon, c’est une négociation qui exige temps et effort pour donner des résultats, au même titre que la course à pied de grand fond (de 42,95 km), ou marathon, qui sert ici de référence.

 (11)  Pour désigner la « Petite pièce attenante à une chambre à coucher, où sont rangés ou pendus les vêtements », j’ai toujours utilisé garde-robe, que je fais masculin  (le garde-robe).

Pour désigner l’ensemble des vêtements qui s’y trouvent, j’ai toujours utilisé garde-robe, que je fais féminin (la garde-robe). Ce n’est pas un emploi qui m’est particulier (ou, pour parler comme un linguiste, ce n’est pas une idiosyncrasie**). Cette différence de sens en fonction du genre est consignée dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (appelé parfois le Petit Robert québécois, car publié par DICOROBERT INC.).

**   Idiosyncrasie est le terme couramment utilisé en linguistique pour désigner la :

« Tendance à employer un certain mot selon sa propre tournure d’esprit pour s’exprimer dans une langue donnée ».

Cette acception ne se trouve consignée ni dans le Larousse ni le Robert. Elle nous vient sans doute de l’anglais qui utilise idiosycrasy dans un sens plus large. Selon le Merriam-Webster, ce mot a deux acceptions : a peculiarity of constitution or temperament (seule acception admise dans les dictionnaires français) ET an individualizing characteristic or quality 

(12)  Voici ce que j’ai lu dans la traduction française de l’autobiographie d’André Agassi, intitulée OPEN, (Collection J’ai lu, # 9566, 2011) :

« J’étais au service et Mancini a pris mon service, puis il a gagné le TIE-BREAK (au Québec, nous utilisons BRIS D’ÉGALITÉ) avant de me BREAKER (au Québec, on dit : faire perdre son service ou briser le service) trois fois au cours du cinquième set. »

Point n’est besoin de vous dire que breaker ne figure pas dans le Petit Robert 2018 [ni dans le Larousse en ligne]. C’est pourtant le mot choisi par les traducteurs de cet ouvrage. Break, par contre, s’y trouve. Et ce, depuis 1993, année de parution du premier Nouveau Petit Robert.

Pour ce qui est de la définition qu’il donne de ce mot : « Tennis  Écart de deux jeux creusé par un joueur en prenant le service sur son adversaire, puis en gagnant le sien. Faire le break. Balle de break », elle me laisse fort perplexe. Ce n’est pas le sens que je lui donne, à tort ou raison. Je m’explique. Si, d’entrée de jeu, je perds mon service — le compte est alors de 0-1 —, il ne peut s’agir d’un break, tel que défini, puisqu’il n’y a pas écart de deux jeux! [Il faudrait que mon adversaire gagne son service pour qu’il y a break – le compte serait alors de 2-0.] Si à mon tour je fais perdre son service à mon adversaire — le compte est alors 1-1 — il n’y a toujours pas de break, car il n’y a toujours pas d’écart de deux jeux. Pourtant les deux premières parties ont été gagnées par celui qui n’avait pas le service! Autrement dit, les deux joueurs ont perdu leur service, mais il n’y aurait eu aucun break! Allez y comprendre quelque chose.

Ce terme anglais, admis dans le dictionnaire (donc d’USAGE), déplaît tellement à certains régents que, depuis au moins 2010, on recommande officiellement de le remplacer par brèche. Cette recommandation a-t-elle une chance de s’imposer? Le temps le dira. Mais, en tant qu’usager, je ne me vois pas en train de parler d’une balle de brèche. Ni de corriger le texte d’André Agassi de la façon suivante :

« J’étais au service et Mancini a pris mon service, puis il a gagné le tiebrèche** (ou brèche d’égalité) avant de me brécher*** trois fois au cours du cinquième set. »

Mais ce n’est pas moi qui fais l’USAGE…

** Ne craignez rien, la recommandation officielle est d’utiliser jeu décisif au lieu de tie-brake.

*** J’en fais un verbe comme on en a fait un avec break.

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Le bon choix de mots

L’étrange façon de parler de l’évolution

des espèces

 

Une langue qui n’évolue pas est condamnée à mourir, à devenir ce qu’il est convenu d’appeler une langue morte. C’est dire que, dans une langue vivante, des mots font leur apparition et d’autres disparaissent. Au gré des besoins. Si la langue évolue, c’est que le monde dans lequel nous vivons évolue lui aussi. Par exemple, le mot daguerréotype  est apparu après que Louis Daguerre (1787-1851) eut mis au point un procédé permettant de fixer l’image d’un objet sur une plaque métallique — La photographie venait de naître. — Ce mot est tombé dans l’oubli après qu’on eut appris à mieux faire, c’est-à-dire à fixer une image sur autre chose qu’une plaque métallique. Le procédé avait évolué. La langue en a fait autant. De nos jours, utiliser daguerréotype pour désigner une photo, c’est vouloir être incompris. Ou vouloir, sans succès assuré, épater la galerie.

Pour bien communiquer, le choix des mots est d’une importance capitale. Si on ne les choisit pas correctement, le message ne passe pas. Ou passe de travers. Je lisais récemment qu’une voiture frappée par la foudre était partie en fumée!  Vous avez bien lu : partie en fumée. Ce n’est pourtant pas ce que la vidéo qui se veut le témoin de l’événement nous fait voir. On a confondu dégager de la fumée et partir en fumée. On a fait un très mauvais choix de mots. Partir en fumée, S’en aller en fumée n’a toujours eu qu’un sens, et il est figuré. Et ce, depuis 1694 :

« [On dit] qu’Une chose s’en va en fumée, pour dire, qu’Elle ne produit point l’effet qu’on en attendoit; Tous ses desseins s’en sont allez en fumée. »  

N’allez pas penser qu’il en est de même de tous les mots. Que non! Il arrive, avec le temps, qu’un mot se voie attribuer d’autres significations. C’est le cas du mot chaire. Dans voir la chaire de saint Pierre, monter en chaire ou créer une chaire de recherche, le mot chaire ne désigne pas la même réalité. Son sens a évolué. Dans ce cas-ci, par rayonnement (1). 

Tout mot qui fait son apparition dans la langue devient par le fait même un raccourci. Il permet de dire plus avec moins. Sans de tels raccourcis, un texte deviendrait vite un désert d’idées dans un déluge de mots. Imaginez l’économie que l’on fait en disant chaise au lieu de « Siège à pieds, à dossier, sans bras, pour une seule personne ». Mais dès qu’on attribue à ce mot une nouvelle signification, cette économie s’accompagne inévitablement d’une imprécision. Dans un tel cas, c’est le contexte qui permet de désambiguïser l’énoncé. En chimie, par exemple, chaise a un sens qui n’a rien à voir avec un meuble, sauf une parenté, très éloignée, de forme. (Voir ICI)

C’est dire que les mots utilisés dans un texte doivent être à la hauteur de la mission qu’on leur confie : bien rendre l’idée que l’on veut communiquer.

Je me suis déjà penché sur le sujet (Voir ICI). Mon attention s’était alors portée sur le résumé, destiné à un grand public, d’un article scientifique qui, apparemment, établissait un lien entre la dépression et la malbouffe. Je dis apparemment, car ce résumé, tel que rédigé, soulevait tellement de questions qu’il était impossible de comprendre comment les chercheurs en étaient arrivés à cette conclusion. On avait tout simplement mal choisi les mots pour le dire. Cela se produit surtout quand une personne est appelée à rendre compte d’un phénomène, sans avoir les connaissances voulues pour bien saisir la portée des mots qu’elle utilise (2).

J’ai observé le même problème, sous une forme beaucoup moins évidente, dans un court article publié récemment : Une théorie de l’évolution née 50 ans avant Darwin?   Intéressé depuis longtemps par l’ÉVOLUTION, je m’empresse de le lire. Il faut dire que l’emploi d’un point d’interrogation dans le titre a particulièrement piqué ma curiosité. J’y vois, peut-être à tort, ce qu’on appelle une interrogation rhétorique, i.e. une affirmation déguisée en question. On laisserait entendre que la théorie de l’évolution a vu le jour avant Darwin. Un demi-siècle plus tôt, pour être plus précis. Serait-ce une « fake news »? Si c’en était une, ce ne serait pas la première. C’est, hélas, presque devenu la norme!

Pourtant, qui dit ÉVOLUTION dit Darwin.

C’est à lui que l’on attribue la théorie généralement admise de l’évolution… des espèces. Et là, on me laisse entendre qu’on a peut-être tout faux, que la théorie de l’évolution aurait vu le jour avant Darwin. Ai-je bien compris ou suis-je dans les patates, comme on dit dans mon coin de pays (ailleurs on dirait : être à côté de la plaque)?

La lecture des trois premières phrases de cet article me conforte dans mon interprétation. Voyez par vous-mêmes :

La célèbre théorie de l’évolution a été établie par Charles Darwin en 1859. Mais d’après une récente étude, le naturaliste anglais aurait été devancé d’une cinquantaine d’années par « le débat de l’ibis sacré ». Le Français Jean-Baptiste de Lamarck aurait été le premier à émettre une théorie sur l’évolution des espèces.

D’entrée de jeu, on reconnaît à C. Darwin la paternité de la « célèbre théorie de l’évolution ». C’est un bon début. Puis vient la deuxième phrase qui, avec son Mais initial, ne peut qu’introduire une restriction à ce qui vient d’être dit. Une récente étude viendrait changer la donne. Ah bon!…

On aurait donc récemment démontré que tel n’est pas le cas! Ou plutôt que tel n’est plus le cas! J’ai du mal à me contenir. Que m’a-t-on caché durant toutes ces années? La troisième phrase répond à ma question : « Le Français Jean-Baptiste de Lamarck aurait été le premier à émettre une théorie sur l’évolution des espèces. » On veut donc, semble-t-il, remettre les pendules à l’heure. Rendre à César ce qui appartient à César. Voilà un geste qui mérite d’être signalé. C’est du moins ce que la journaliste pense, ou ce que les mots qu’elle utilise laissent entendre. Mais…

Mais qui s’y connaît un peu en évolution a déjà entendu parler de J.-B. de Lamarck et sait qu’il a, avant Darwin, émis une théorie sur l’évolution des espèces. C’est un fait connu. Alors où est la nouveauté annoncée? Qu’est-ce que cette récente étude nous révèle qui n’était pas déjà connu? Je veux en savoir plus.

Ouvrons ici une parenthèse

Voici à grands traits l’histoire de la vie et des différentes formes sous laquelle elle se manifeste, telle qu’on l’a racontée au cours des siècles.  Elle vous permettra de mieux comprendre l’essentiel de mon propos.

L’homme primitif avait sous les yeux une variété de formes de vie, tant animales que végétales, dont l’existence ne lui posait aucun problème. Elles étaient là avant lui. C’est du moins ce que la Bible nous apprend : Dieu créa le monde végétal le troisième jour; le monde animal, le cinquième jour; et l’homme, le sixième jour.

Quand l’homme, libéré de certaines contingences de la vie quotidienne, commence à se poser des questions sur tout ce qui l’entoure, même sur l’origine des espèces, il ne cherche pas longtemps. La réponse est connue : c’est Dieu qui a tout créé. Point, à la ligne. Prétendre le contraire serait dangereux. Rappelez-vous l’histoire de Galilée qui a osé prétendre que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, alors que l’Église soutenait le contraire. On sait ce qu’il lui est arrivé…  Ce n’est que bien plus tard que l’homme, insatisfait de cette réponse, biblique, commence à échafauder des hypothèses, basées sur des faits bien établis, et non uniquement sur des croyances.  Voyons ce que cela a donné.

Fixisme ou Créationnisme (théorie de la création des espèces)

S’appuyant sur la Bible, Georges Cuvier (1769-1832), célèbre anatomiste français,  n’imagine pas qu’il puisse exister une autre théorie que le créationnisme. Selon lui, notre faune actuelle n’est constituée que de « replicas », ou copies exactes, de la faune originelle, celle que Dieu a créée. Cuvier se refuse à envisager l’évolution des espèces, même si, à l’époque, l’idée commence à circuler.

Transformisme ou  Évolutionnisme

On désigne sous le terme transformisme ou évolutionnisme la théorie selon laquelle les espèces vivantes dérivent les unes des autres par des transformations successives. Autrement dit, elles ne sont plus ce qu’elles étaient au moment de leur création. Elles ont évolué. Ce terme englobe aussi bien le lamarckisme, le darwinisme que le mutationnisme. Ces théories transformistes diffèrent toutefois par leur façon d’expliquer l’apparition des nouvelles espèces.

Le lamarckisme :

Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) rejette l’idée du fixisme, si chère à son contemporain, Georges Cuvier (1769-1832). Selon lui, les espèces qu’il côtoie ne sont pas telles que Dieu les a créées. Elles se sont transformées au cours des siècles.

À partir des variations observées au sein d’une même espèce, J-B Lamarck en vient à postuler, dans son ouvrage Philosophie zoologique, paru en 1809, une théorie — qu’on appellera plus tard le lamarckisme — selon laquelle les espèces subissent une transformation graduelle au fil du temps, en réponse aux changements environnementaux (c’est l’élément clé de sa théorie). Si la girafe a aujourd’hui un long cou, c’est que les arbres dont elle mange les feuilles sont devenus de plus en plus hauts. Elle a eu donc besoin d’un plus long cou pour les atteindre! Ceci explique cela. On peut donc, avec Lamarck, dire que le besoin crée l’organe. Si la girafe ne s’était pas adaptée à ce changement environnemental, elle serait disparue de la surface de la terre. Par inanition! Seules celles qui se sont gréées d’un long cou ont pu survivre et se multiplier. D’où l’existence de girafes à long cou! Et la disparition des girafes qui n’en avaient pas. C’est donc, selon Lamarck,  le changement du milieu qui est le moteur de l’évolution.

Pour que le résultat de cette adaptation à un changement environnemental ne doive pas se reproduire à chaque génération, il faut que le caractère acquis, sous l’action du milieu, devienne héréditaire. Ce que Lamarck s’empresse de postuler, pour boucler la boucle.

Mais Lamarck confond adaptation et transformation. Il peut y avoir adaptation sans évolution, i.e. sans transmission du nouveau caractère. C’est là le point faible de sa théorie.

Le lamarckisme a donc été écarté au profit du darwinisme.

Le darwinisme

Dans son ouvrage intitulé ON THE ORIGIN OF SPECIES by means of natural selection or the preservation of favoured races in the struggle for life (1859) (3), Darwin part du principe que les espèces, tant animales que végétales, ne sont pas des entités fixes, comme le prétend Cuvier; qu’elles ont évolué, comme l’a proposé Lamarck. Il l’explique non par l’effet du milieu comme le veut le lamarckisme, mais bien par la lutte pour la survie, l’apparition d’un nouveau caractère résultant de la mutation d’un gène.

Tout être vivant ayant subi une mutation doit maintenant vivre avec son nouveau bagage génétique. Si cette mutation l’avantage, il survit; si elle le désavantage, il disparaît. D’où la notion de « sélection naturelle ». Un animal qui, à cause de la mutation d’un de ses gènes, aurait plus de poils que ses congénères aura plus de chance de survivre dans un environnement plus froid. Il transmettra donc cette anomalie positive à toute sa descendance. Et l’espèce ayant plus de poils devient alors la seule à survivre. Le moteur de l’évolution est, selon lui, la lutte pour la survie. Et cette théorie tient toujours, 150 ans plus tard!

Voilà donc, grosso modo, les notions de base que chacun doit maîtriser pour pouvoir lire correctement un texte de vulgarisation portant sur l’ÉVOLUTION… des espèces. Ou encore s’il souhaite en écrire un.

Fermons la parenthèse

Laissez-moi maintenant vous expliquer ce qui m’agace dans l’article à l’origine du présent billet. Cela tient à quelques mots, que l’on trouve en début de deuxième phrase : « d’après une récente étude ».

La querelle dont fait état cette récente étude querelle, à propos de l’origine de l’ibis sacré, entre les tenants du fixisme et ceux du transformisme — n’est peut-être pas connue comme Barabbas dans la passion , j’en conviens, mais on ne vient pas de démasquer une conspiration du silence. Qu’il y ait eu querelle, cela n’a rien d’étonnant : toute nouvelle idée (le transformisme) bouscule inévitablement les idées reçues (le fixisme). Elle ne peut donc qu’engendrer de la résistance, à la limite une querelle, si les esprits s’échauffent. Proposer une nouvelle théorie sur l’origine des espèces n’a pas fait exception.

Pour quelqu’un qui s’intéresse un tant soit peu à l’évolution, il n’y a là absolument rien de nouveau. Peut-être était-ce du nouveau pour la journaliste. D’où le fait qu’elle parle d’une récente étude. En fait, cette étude (qui n’en est pas une) ne fait que raconter l’histoire de la querelle entre ces deux grands noms de l’ÉVOLUTION. Une histoire connue, mais qui, depuis, est tombée dans l’oubli. Sans conséquences réelles. Le rappel de cette histoire n’ajoute rien à la théorie de l’évolution généralement admise de nos jours.

En fait, ce que cet article nous dit réellement, c’est que l’idée d’évolution pour expliquer les différentes espèces ne vient pas de Darwin. Mais bien de Lamarck. C’est lui qui aurait le premier parler d’évolution. Ce qui n’a jamais, me semble-t-il, été contesté. Ils sont en fait tous deux partisans du transformisme. Ce qui les oppose, c’est le mécanisme auquel chacun recourt pour expliquer  les transformations. Ce ne sont pas les changements du milieu (Lamarck), mais la lutte pour la survie (Darwin) qui expliquent les changements observés chez les individus d’une même espèce. Autrement dit, Lamarck a peut-être introduit l’idée d’évolution et formulé UNE première théorie, mais LA théorie généralement admise de nos jours, on la doit à Darwin. Point, à la ligne.

C’est précisément ce malentendu à propos de la théorie de l’évolution — ou pour être plus précis à propos de l’évolution de la théorie de l’évolution — qui m’a aiguillé sur une autre difficulté que je rencontre, assez souvent pour que je veuille bien m’y attarder. Dans un même texte portant sur l’évolution, il arrive, trop souvent à mon goût, qu’on passe allègrement du darwinisme au lamarckisme, ou vice versa, sans même s’en rendre compte. Sans se rendre compte que les mots utilisés ne correspondent pas à la même réalité. En voici un bon exemple.

Je lisais récemment un article  portant sur une tribu d’Indonésie, les Bajau.  Quelle ne fut pas ma surprise de constater que les deux premiers paragraphes, mine de rien, se contredisent! Dans le premier (LE SECRET DES PLONGEURS NOMADES), le journaliste prend parti pour le darwinisme; dans le second (UNE ÉVOLUTION RAPIDE DE LA RATE), pour le lamarckisme! Sans s’en rendre compte, j’en mettrais ma main au feu.

Premier paragraphe : LE SECRET DES PLONGEURS NOMADES

Les pêcheurs de la tribu Bajau, dans l’ouest du Pacifique, passent plus de la moitié de leurs journées sous l’eau en apnée, en atteignant des profondeurs de 70 m. Des chercheurs californiens et danois viennent de trouver le secret qui les rend aussi résistants : une mutation génétique qui augmente de moitié la taille de leur rate.

Si c’est une mutation qui cause l’augmentation du volume de la rate, cette mutation est apparue avant le changement morphologique. Logique oblige. C’est ce que la science moderne nous apprend. Un point de vue nettement darwiniste. Une mutation qui occasionnerait un changement bénéfique (i.e. une anomalie positive) se transmettra de génération à génération. Elle avantagera les individus qui la portent. Si l’anomalie est négative, les porteurs de ce gène seront désavantagés et finiront par disparaître de la surface de la terre, faute de moyens pour survivre. La proportion des individus avantagés dans la population ne fait alors qu’augmenter. Puis elle devient la norme, i.e. l’espèce telle qu’on la connaît. Et les pêcheurs de cette tribu possèdent tous cette mutation.

Deuxième  paragraphe : UNE ÉVOLUTION RAPIDE DE LA RATE

Les plongeurs Bajau bénéficient d’un apport accru en globules rouges grâce à leur rate, qui a vraisemblablement grossi au fil des générations à cause de leur mode de vie particulier. Cette évolution est très rapide, selon les chercheurs qui ont dévoilé leur découverte en avril dans la prestigieuse revue Cell.

Il y a là, je dirais, du vrai lamarckisme : si ces plongeurs ont une grosse rate, c’est à cause de leur mode de vie particulier. Le besoin crée l’organe, disait Lamarck. Ici, le besoin d’un plus grand nombre de globules rouges pour pouvoir plonger régulièrement en apnée a provoqué une augmentation du volume de la rate, organe responsable de la production de ces globules! Cela n’est pas sans nous rappeler l’explication du long cou de la girafe! Malgré ce relent de lamarckisme, le journaliste fait référence dans la phrase suivante à la découverte de la mutation génétique, responsable de cette augmentation du volume de la rate. Ce qui me fait dire que l’auteur du texte ne se rend pas compte qu’il passe du lamarckisme au darwinisme. Et ce, à cause d’un mauvais choix de mots!

Sur la chaîne de télévision Explora, on présente régulièrement des documentaires portant sur l’évolution de diverses espèces. Et souvent, le problème que je viens de décrire s’y retrouve. En voici quelques exemples.  

Documentaire sur le Sri-Lanka

« (Les adultes [de la grenouille violette] passent leur vie enfouis sous terre à chasser les termites. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils ont acquis un museau pointu commun à tous les animaux qui consomment ces insectes. »

Si l’adulte a développé un museau pointu, c’est qu’il avait besoin d’un tel museau pour mieux trouver sa nourriture sous terre, là où vivent les termites. La preuve en est que tous les animaux qui se nourrissent de ces insectes en sont munis. La grenouille verte adulte en a donc développé un. C’est ce que le texte dit. On croirait entendre parler Lamarck!

Ce qui aurait dû être dit, c’est qu’une mutation est survenue chez cette espèce, mutation qui a modifié la forme du museau (il est devenu pointu). Et qu’ainsi équipé l’adulte trouve plus facilement à manger sous terre. Si les adultes ont tous aujourd’hui un museau pointu, c’est que ce caractère a permis la survie de l’espèce; les individus qui n’étaient pas porteurs de cette mutation n’ont pas pu survivre. C’est, nous dit Darwin, la survie du plus fort.

Documentaire sur le rift Albertin   

 « Ces fourmis ont évolué pour devenir de terribles chasseuses. Leurs pattes ont allongé pour mieux saisir leurs proies; leur tête et leurs mâchoires se sont développées afin de les broyer. »   

Le texte est clair : leurs pattes se sont allongées parce que celles qu’elles avaient ne leur permettaient plus de bien saisir leurs proies! Leurs mâchoires se sont développées parce que celles qu’elles avaient ne leur permettaient plus de broyer facilement leurs proies!  C’est donc, nous disent ces mots, le besoin qui a créé l’organe! C’est du lamarckisme tout craché. Personne ne dira le contraire.

Documentaire sur le désert du Namib (le plus vieux désert au monde)

« Le manque de nourriture et d’eau a provoqué d’étranges mutations dans leur évolution. »

« De nombreux arbres font coïncider leur floraison avec la saison des pluies. »

« La chaleur extrême et le manque d’eau ont également influencé l’évolution de manière étonnante…  les plantes grasses se sont dotées de feuilles très épaisses pour stocker l’eau. »

Encore là, on nous dit que c’est le besoin qui a créé l’organe!

Documentaire intitulé Big History, une nouvelle histoire de l’humanité

 « Le froid et l’invention du vêtement sont à l’origine de l’éclaircissement de notre peau. »

« Le froid est responsable de l’évolution de l’homme. »

 Autre exemple que nous dit que c’est le besoin qui a créé l’organe!

Et des exemples comme ceux-là, il y en a beaucoup… beaucoup trop.

Bref, si les auteurs de ces textes mêlent si facilement lamarckisme et darwinisme, c’est bien involontairement. Ils croient utiliser les mots qui rendent bien l’idée qu’ils s’en font, alors que, dans les faits, ils se fourvoient. Peut-être avaient-ils pour objectif de rendre cette idée facilement compréhensible au commun des mortels. Soit. Mais pas au détriment de la vérité. Ils s’emmêlent les pinceaux parce qu’ils maîtrisent mal les notions sous-jacentes, parce qu’ils n’utilisent pas les bons mots pour le dire.

Pour parler correctement d’évolution,  il faut prêter une attention toute particulière aux mots qu’on l’on choisit. Ce qui vaut pour tout autre sujet, vous l’aurez deviné.

Maurice Rouleau

 

(1)  On utilise le terme rayonnement pour désigner le fait qu’un objet donne son nom à un ou plusieurs autres objets parce qu’ils ont un caractère en commun.  Par analogie avec les rayons d’une roue qui partent d’un point commun, le moyeu, et qui arrivent à un endroit différent sur la jante (Voir ICI).  

(2) Le mot épicentre qui apparaît immanquablement dans l’actualité quand un tremblement de terre se produit illustre à merveille la difficulté d’utiliser des mots dont on saisit mal de sens. On lit ou on entend souvent dire que l’épicentre du séisme se trouve à telle profondeur. On fait là un contre-sens. Un épicentre ne peut se trouver qu’en surface, épi voulant dire « sur ». On appelle ainsi le foyer apparent d’un tel séisme, celui d’où semblent partir les secousses. Le foyer réel, lui, se situe évidemment en profondeur, d’où le nom hypocentre que les sismologues lui ont donné, hypo signifiant « sous ». On confond donc épicentre et hypocentre.

(3) Cet ouvrage de C. Darwin a été traduit en 1873 par J.-J. Moulinié. Et ce, « Sur l’invitation et avec l’autorisation de l’auteur […] ».  Le titre est devenu en français :  L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la lutte pour l’existence dans la nature.

 

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Expressions figées : origine et emploi

Comment expliquer la forme et le sens

d’une expression figée? 

Parler français comme une vache espagnole 

Aller au diable vert 

Chercher de midi à quatorze heures   

Ne faire ni un ni deux

 

Récemment, j’ai été appelé à me pencher sur la façon, dite courante, d’écrire une locution, ou expression figée. Je parle, vous l’aurez deviné, de Ne faire ni une ni deux, que moi j’ai toujours écrit : Ne faire ni un ni deux. Je ne m’y serais jamais attardé, n’eût été d’un correspondant qui se demande d’où vient le masculin que j’utilise. Lui, n’a jamais utilisé que le féminin.

En lisant son commentaire, je me suis rappelé l’anecdote suivante :

Un jour que la fanfare municipale paradait dans les rues du centre-ville, — tous les parents étaient là, sur les trottoirs, à regarder leur enfant marcher au pas —, la mère de l’un d’entre eux dit à son mari : « Mon chéri, vois comment fiston s’en tire bien. Il est le seul à avoir le pas! » 

Voilà posé, de façon amusante, le problème auquel je suis confronté. Autrement dit, suis-je le fiston de la farce? Ou présenté de façon plus sérieuse : Comment justifier le masculin que j’utilise?…

Il faut savoir qu’à son apparition dans la langue (i.e. dans un dictionnaire), plus précisément en 1835, cette expression est nulle autre que N’en faire ni un ni deux! L’emploi que je fais du masculin n’a donc rien d’étonnant. Il s’explique. Non pas parce que c’est ce qui se disait dans mon jeune temps (je ne suis quand même pas un dinosaure), mais parce que c’est ce que prescrivait l’Académie. Il faut aussi savoir que c’est à la fin du XIXe siècle que le féminin vient brouiller les cartes, pour ensuite s’imposer de façon définitive. Il faut, depuis lors, dire Ne faire ni une ni deux! Le féminin qu’utilise mon correspondant s’explique donc lui aussi.

Ce changement de forme s’accompagne-t-il d’un changement de sens? Pas que je sache. Voilà donc que surgit, sans crier gare, le problème fondamental en communication, celui de la relation entre le fond et la forme. La relation entre les mots utilisés pour dire une chose et le sens qu’on leur attribue.

Dans le cas qui m’intéresse, pourquoi Ne faire ni un ni deux est-il devenu Ne faire ni une ni deux? Autrement dit, qu’est-ce qui se cache sous UNE que UN ne disait pas? Là est toute la question.

Littré l’explique de la façon suivante : le féminin s’impose parce que le mot fois est sous-entendu. Soit. Mais cette explication tient-elle la route?… Vérifions-le. Si l’on décide de ne plus sous-entendre le mot fois, que devient l’expression? Voyez par vous-mêmes : Il ne fit ni une fois ni deux fois et croqua la poire. Euh!… Vous y comprenez quelque chose?… Moi, pas.

Se pourrait-il que Littré ait mal lu ce que disaient les Académiciens en 1835, à savoir : « Fam., N’en pas faire à deux fois, n’en faire ni un ni deux »? Se pourrait-il qu’il n’ait eu d’yeux que pour le mot fois? Qu’il n’ait pas vu que, dans le second énoncé, où l’idée de fois devrait normalement être sous-entendue, les Académiciens font appel à UN et non à UNE?… Cela revient à dire que Littré aurait imposé, bien malgré lui, sa vision de l’expression. Je dis bien malgré lui, car, s’il en est ainsi, c’est qu’il est pour les autres un Maître à penser. Et on ne conteste pas son Maître. On boit ses paroles! On répète ce qu’il dit, sans se poser de questions. Ce qui, sous forme lapidaire, devient Magister dixit!

Penser que le mot féminin sous-entendu pourrait être chose plutôt que fois ne donne pas un meilleur résultat. Voyez. Il ne fait ni une chose, ni deux choses et croqua la poire. Ça ne s’améliore vraiment pas…

Malgré tout, utiliser Ne faire ni un ni deux, comme je le fais et comme c’était la norme jusqu’à la fin du XIXe siècle, est contraire à l’orthodoxie langagière actuelle.

Ne pouvoir expliquer le féminin que les dictionnaires imposent justifie-t-il, ipso facto, l’emploi du masculin? Presque…, je dirais. Car il n’y a que deux genres en français. Et le masculin l’emporte généralement sur le féminin (masculin que l’on dit générique). Mais, moi, dans cette expression, je n’utilise pas le masculin par défaut. Je peux l’expliquer de façon logique. Du moins, je me plais à le croire.

Si j’utilise Ne faire ni un ni deux, c’est que, dans ma tête, je ne prends pas le temps de compter. Je ne dis ni un, ni deux; j’agis. L’idée que le mot fois soit sous-entendu ne peut donc me venir à l’esprit. C’est le masculin qui s’impose tout naturellement à moi, parce que c’est ainsi que j’ai appris à compter et ainsi que j’interprète cette expression.

Interpréter

Voilà peut-être le coupable! Ce verbe, dans les circonstances, prend une grande importance. Je m’explique. Ma façon de voir l’expression vient-elle du fait que je veux à tout prix trouver une justification au masculin que j’utilise ou n’a-t-elle rien à voir avec moi? Autrement dit, est-ce que je cherche à me justifier plus qu’à justifier l’expression?… La question est pourtant fort pertinente — surtout quand on objecte une autre forme, que l’on prétend être la seule bonne.

La question n’est toutefois pas pertinente si une explication s’impose d’elle-même, comme dans :

  • tomber les quatre fers en l’air pour dire tomber à la renverse;
  • avoir le feu au derrière pour dire se sauver, filer très vite;
  • donner le feu vert pour dire autoriser, permettre, par analogie avec les feux de circulation.

La question devient en fait pertinente chaque fois qu’on cherche à expliquer une expression figée dont on ignore l’origine ou dont l’origine se serait, croit-on, perdue dans la nuit des temps. En voici quelques-unes :

  • rire jaune.     Sauriez-vous expliquer pourquoi on dit jaune? Pourquoi pas rouge, bleu ou même vert? D’où vient donc le sens que tous lui attribuent, à savoir « rire d’une manière contrainte en dissimulant mal son dépit »? Serait-ce parce que, dans de telles circonstances, notre organisme se met à produire une quantité anormalement élevée de bilirubine, ce pigment responsable de la jaunisse?…  Certainement pas. Alors…
  • avoir une peur bleue.    Ne dit-on pas couramment blêmir de peur? Devenir blême, n’est-ce pas prendre un teint « d’une blancheur maladive »? Blanc, pas bleu. Alors… d’où vient que l’on dise une peur bleue? Vous avez une idée?…
  • être paresseux en diable.    On m’a appris, dans ma tendre enfance, comme à tout bon catholique, que le diable ne cesse de nous tenter. Il devrait conséquemment être de type hyperactif. Pas paresseux! D’où lui vient le sens de très, extrêmement qu’on lui attribue dans cette locution? Vous l’ignorez?…
  • tirer le diable par la queue. Qu’est-ce que le diable a à voir avec le fait de mener une vie de misère, d’avoir peine à vivre avec ses maigres ressources? Vous donnez votre langue au chat?… Soit dit en passant, pourquoi ne pas la donner au chien?…

Que diriez-vous si l’on vous demandait d’expliquer ces locutions ou toute autre aussi mystérieuse? Répondriez-vous : « Parce que c’est comme ça! »? Ou vous évertueriez-vous à leur trouver une justification qui vous ferait bien paraître? Vous voudriez sans doute démontrer comment cet assemblage de mots en est venu, selon vous, à dire ce qu’il dit. Autrement, comment vous, vous l’interprétez

Suis-je donc dans l’erreur si…? 

Est-ce que je fais vraiment une faute en utilisant le masculin dans Ne faire ni un ni deux?… Certains n’hésiteront pas à me condamner. Leur explication est toute trouvée : C’est ce que le dictionnaire dit! Comme si leur dictionnaire ne contenait rien d’autre que la vérité! Comme si leur  dictionnaire était une Bible! Il n’y a là, vous l’aurez deviné, rien qui puisse convaincre le sceptique que je suis. D’où mon écart à la norme actuelle qui veut que je dise Ne faire ni une ni deux. Je ne dis pas que MA façon de faire est LA bonne. Que non! Je suis prêt à battre ma coulpe n’importe quand. À la condition qu’on justifie correctement l’emploi du féminin qu’on impose. Ce qui n’est pas encore le cas. En attendant, j’accepte volontiers qu’on dise que je fais une faute si, et seulement si, on la qualifie d’intelligente.

Emploi d’une expression figée

Si l’on utilise une expression figée, c’est qu’on croit qu’elle véhicule parfaitement l’idée que l’on veut communiquer (ou l’idée qu’on s’en fait!). Personne n’en disconviendra. Mais une telle expression n’est pas toujours aussi figée qu’on le prétend. Il arrive parfois qu’on la rencontre sous des formes différentes. Dans un tel cas, y en a-t-il une qui aurait « préséance » sur les autres? C’est le problème auquel je suis présentement confronté : Ne faire ni un ni deux ou Ne faire ni une ni deux. Et ce n’est pas un cas isolé, je vous prie de me croire. Pensez seulement à :

A- Parler français comme une vache espagnole

               Quiconque utilise cette expression lui fait dire : parler très mal le français. Personne ne lui attribuerait un autre sens, j’en suis certain. Mais d’où lui vient ce sens? Qu’est-ce que la vache vient faire là? Et pas n’importe quelle vache. Seulement la vache espagnole!… Vous pourriez l’expliquer? Moi, pas. Du moins, spontanément. Peut-être qu’en ruminant durant quelques heures, j’y arriverais… Mais rien n’est assuré.

L’emploi de cette expression, aujourd’hui figée, ne date pourtant pas d’hier. On l’utilisait déjà au XVIIIe s. :

« On dit aussi proverbialement et populairement d’Un homme de peu de génie, qui parle mal, qu’Il parle françois comme une vache espagnole. »  (DAF, 5e éd. 1798)

Pour qu’on lui fasse alors dire parler très mal le français, il faut qu’elle corresponde à une réalité bien connue à cette époque. Autrement dit que les mots utilisés aient le même sens pour tous, sinon le message ne passerait pas.

À quoi faisait donc référence le premier qui utilisa cette comparaison — et que les autres lui empruntèrent — pour qu’il lui attribuât ce sens? Pourquoi a-t-il fait appel à une vache pour parler d’une personne, à une vache espagnole de surcroît? Euh!…  Je suis prêt à parier que le commun des mortels n’en sait strictement rien. Faut-il le lui reprocher? NON.

Au même titre qu’on peut, fort à propos, utiliser un mot, disons œsophage ou encore pétanque, sans en connaître l’étymologie, on peut employer à bon escient des expressions figées sans pouvoir expliquer d’où elles viennent. Il suffit, pour ne pas être fautif, d’avoir une très bonne mémoire, et rien d’autre. Une logique infaillible n’est d’aucune utilité. Les exemples sont trop nombreux pour qu’on se paie le luxe d’en douter.

Pourquoi parler de vache?

Tout dépend de la source consultée! Selon certains, vache viendrait :

  • de vace, ancien mot par lequel on désignait un habitant de la Biscaye (1);
  • de baxo, ou baco, devenu vaco (vache) [en espagnol, le v et le b se prononcent de la même façon] (2);
  • de gavach, mot tiré de l’expression occitane, “ parlar coma un gavach espanhòl ” (parler comme un gabatch espagnol), gabatch désignant ici un  « montagnard (un travailleur venant des Pyrénées, pour les travaux agricoles saisonniers) ». Gavach (gabatch) se serait apparemment transformé en vache!  (Source)
  • de vasces, mot utilisé, dit-on, pour désigner un Gascon, un Basque, qui serait devenu vache! (3).
  •  Ou encore, selon A. Rey, d’aucun autre mot que de vache lui-même. Dans son Dictionnaire historique de la langue française, il dit :

On peut plutôt se référer à l’emploi intensif de comme une vache […] 

Ah bon! Mais cette locution avait-elle vraiment, à son apparition dans la langue, une valeur intensive? NON. (4). Le seul cas où on lui attribuait une telle valeur, en 1694, c’était dans l’expression Pleurer comme une vache. Que Gabriel Feydel interprète différemment : il l’oppose à Pleurer comme un veau (5)!

Pourquoi la vache doit-elle être espagnole?

Dans son Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey nous en fournit une explication. Celle que lui privilégie, évidemment.

En plus de dire : « On peut plutôt se référer à l’emploi intensif de comme une vache […] », il ajoute :

et aux valeurs négatives qu’a eues l’adjectif espagnol au XVIIe siècle, par exemple dans l’expression payer à l’espagnole ˝en coups et en rodomontades˝ (1611).

Soit. Mais…

Mais le Thomas qui sommeille en moi se sent interpellé. Il se demande si l’emploi d’espagnol ajoute vraiment une valeur négative au nom qu’il qualifie, comme A.Rey le dit. La réponse me semble être NON.

En 1762, dans la 4e édition du DAF, on apprend que, pour dire que quelqu’un n’est nullement sorcier, il faut dorénavant dire Il est sorcier comme une vache espagnole et non plus, comme on disait en 1694, Il est sorcier comme une vache. Une seule conclusion s’impose donc : l’ajout de l’adjectif espagnol ne change rien au sens, n’ajoute rien de négatif. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie! Il semblerait donc qu’au XVIIIe s., comme une vache espagnole n’a plus la connotation négative qu’elle avait, selon A. Rey, au XVIIe s! Plutôt dérangeant comme conclusion, n’est-ce pas?

D’où A. Rey tient-il cette idée? Il se réfère à une expression (une est-il ici un adjectif numéral ou un article indéfini?) payer à l’espagnole pour dire payer en coups et en rodomontades, qu’il a déniché dans un ouvrage datant de 1611.

Recourir à cette expression pour attribuer une connotation négative à l’adjectif espagnol, a tout ce qu’il faut pour me faire tiquer, i.e. une affirmation qui se veut irréfutable, mais qui résiste à toute vérification d’usage. Je m’explique en trois temps.

a)   La valeur négative d’antan.

Il est possible qu’une connotation négative lui ait été associée en 1611, i.e.au XVIIe s. Mais encore faudrait-il que cela puisse être correctement documenté. Ce qui ne me semble pas être le cas. Ce qui est documenté, par contre, c’est que parler français comme une vache espagnole n’apparaît dans les dictionnaires qu’en 1835. Donc, au XIXe s. Et qu’entre-temps, la locution comme une vache espagnole s’utilisait sans valeur négative, comme en fait foi la 4e éd. du DAF, parue en 1762, (XVIIIe s.), dans laquelle on peut lire :

On dit aussi proverbialement & populairement d’Un homme de peu de génie, qui n’a ni finesse, ni habileté, qu’Il est sorcier comme une vache espagnole, pour dire, qu’il n’est rien moins que sorcier.

Comprendre qu’il n’est pas plus sorcier que peut l’être une vache, espagnole en l’occurrence!

b)   L’exemple même cité par A. Rey.

Dans payer à l’espagnole, le mot espagnole n’est pas, que je sache, un adjectif, mais bel et bien un nom (6). La question qui se pose alors est de savoir si l’on peut, sans problème, comparer un adjectif et le nom qui en dérive, étant donné que, dans ce dernier cas il y a déjà, sous-entendu, un nom bien précis que qualifie l’adjectif? Et qu’à ce titre, il prend un sens bien déterminé… J’en doute fort.

c)   La nature du document d’où provient l’exemple fourni.

Cet exemple provient, nous dit le Petit Robert, d’un ouvrage datant de 1611. Or, le seul ouvrage qui remonte à cette année-là, mentionné par ce dictionnaire, dans la section « Correspondances des principales datations », est celui de Randle Cotgrave : A Dictionarie of the French and English Tongues.

Pourquoi fait-il appel à une source bilingue? Serait-ce parce qu’il n’a pas trouvé d’exemple dans une source unilingue française? Je serais prêt à parier. Ce qui reviendrait à dire que cette expression est si peu utilisée — en supposant qu’elle les soit— qu’elle ne mérite pas une place dans les dictionnaires français de l’époque. Ne serait-ce pas précisément ce que Cotgrave dit, lui aussi,  à mots couverts quand, à propos de payer à l’espagnole, il écrit: « A phrase devised by some Dutchman [sic, et non Duchmen!] »? Cette expression viendrait, si je lis bien, d’un quelconque Néerlandais qui parlait français! Y a-t-il là de quoi faire une entrée dans un dictionnaire? Je me le demande. D’autant plus que c’est la seule expression mentionnée par Cotgrave où l’on trouve « À l’espagnole »!  (Voir ICI.)

Pourtant, en 1606, (5 ans seulement avant la parution de l’ouvrage de R. Cotgrave), Jean Nicot, dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, n’attribue à la locution À l’Espagnole qu’un seul sens :

A l’ Espagnole, est une façon de parler telle que ces autres, A la Françoise, à l’ Allemande, à l’ Italienne, […] comme, Il porte une cappe à l’Espagnole, […], Il marche à l’Allemande… 

Ce qui n’a rien à voir avec la valeur négative qu’on veut bien lui attribuer.

Bref, l’explication avancée par A. Rey ne me semble pas meilleure que les autres (7).

B- Allerpartirenvoyerhabiterdemeurer au diable vert

Depuis ma tendre enfance, j’utilise au diable vert pour dire très loin, on ne sait où. Sans qu’on me reprenne. Ce ne peut donc être, me dis-je, que la seule bonne façon d’exprimer cette idée. Ou à tout le moins, une bonne façon de dire. Ai-je raison ou tort?… Tout dépend à qui on pose la question. De deux choses l’une, une telle affirmation traduit ou bien une perception nombriliste, égocentrique de la langue (Si je le dis, c’est que c’est bon!), ou bien une attitude de totale soumission à l’égard de ceux qui nous ont servi de modèle au début de notre apprentissage de la langue (S’ils le disent, c’est que c’est bon!). Voilà le dilemme auquel j’ai été confronté quand un ami m’a dit, bien poliment, que je devrais dire aller au diable vauvert plutôt qu’aller au diable vert (8). « Ah oui! », me suis-je contenté de lui répondre.

Point n’est besoin de préciser que bien d’autres questions me sont immédiatement venues à l’esprit. J’aurais pu, par exemple, lui demander d’où il tenait cela; comment il l’écrivait (avec majuscule ou pas; en un seul mot ou pas); ce que pouvait signifier pour lui le mot vauvert, quelle qu’en soit la graphie; ou encore pourquoi vauvert était préférable à vert… Mais je me suis retenu pour ne pas détourner la conservation, sa remarque n’ayant été en fait qu’un soit-dit-en-passant.

Quand plus tard sa remarque m’est revenue à l’esprit, une autre question a surgi. Question qui s’adressait aussi bien à lui qu’à moi, mais que je ne m’étais jamais posée : qu’est-ce que le diable vient faire là? Voilà que ressurgit [ou resurgit, c’est selon (9)] l’éternel problème du rapport entre le fond et la forme que l’on donne à une expression. D’autant plus que cette idée, ou fond, ne se rencontre pas uniquement sous la forme au diable vert. On rencontre également  au diable Vauvert, au diable vauvert, au diable Auvert, au diable auvert, au diable au vert, au diable au Vert et au diable de Vauvert. On a vraiment l’embarras du choix. C’est le moins que l’on puisse dire. Mais y en a-t-il une qui soit meilleure que les autres?…

Si l’on rencontre toutes ces variantes, c’est que chacun interprète cette expression à sa façon, qui ne peut être que celle qui correspond le mieux à l’idée qu’il s’en fait, comme en témoigne la variante Aller au diable bouilli rapportée par Charles Lecomte, dans Le parler dolois (p. 224) (10)

Comment expliquer que cette locution, qu’elle qu’en soit la forme, en soit venue à signifier « très loin », « on ne sait où »? A-t-elle toujours eu ce sens? Sous quelle forme cette expression est-elle apparue dans la langue? Pour le savoir, je consulte les Dictionnaires d’autrefois.

Parmi les ouvrages regroupés sur le site Dictionnaires d’autrefois, seul le Littré fait mention de cette expression. Et il est catégorique : Aller au diable auvert ou Aller au diable au vert sont des formes vicieuses. La seule forme qu’il admet est : aller au diable vauvert [sans majuscule]. Et le sens qu’il lui attribue est : aller très loin, faire une grande course!

Associer l’idée d’éloignement à la locution au diable est d’un emploi récent, du temps de Littré (1872). Il est apparu pour la première fois dans le DAF (6e éd., 1835) : aller au diable = Être excessivement loin (Il est au diable, en Amérique, je crois.) Les seuls emplois qu’on en faisait auparavant étaient pour exprimer soit son impatience (sous forme d’imprécation) : « qu’il aille au diable et qu’il me laisse en repos »; soit, quand le sujet n’était pas une personne, pour exprimer l’idée que la chose tourne mal, qu’on la considère comme manquée, comme perdue : Cette affaire s’en va au diable.

Si aller au diable signifie déjà, à lui seul, aller très loin, d’où vient le besoin de rajouter (aller au diable) vert, ou au vert, ou Vauvert…? Autrement dit, que vient faire VAUVERT dans cette expression?

Littré nous le dit ou plutôt il nous présente son explication, sa version. Sous VAUVERT, à la section Étymologie, on lit :

Saint-Foix (Essais sur Paris) raconte (11) que, sous le règne de saint Louis, des chartreux, possesseurs à Gentilly d’une très belle maison qu’ils tenaient de ce prince, et mis en appétit par ce cadeau, s’avisèrent de convoiter le château abandonné de Vauvert (12), bâti autrefois par le roi Robert dans la rue qu’on nomme aujourd’hui rue d’Enfer, et qu’ils voyaient de leurs fenêtres. Le demander sans aucune raison valable, c’eût été s’exposer à un refus, même de la part du pieux monarque. Les moines préférèrent employer la ruse ; à leur commandement une légion d’esprits peupla le château, dont personne n’osa bientôt plus s’approcher [c’est moi qui souligne] et, comme on le pense bien, le roi fut, un beau jour, enchanté de trouver les bons pères, pour se débarrasser de cette maudite propriété qu’ils se chargeaient bravement de disputer aux revenants. Telle est l’origine du diable de Vauvert ou diable Vauvert. Vauvert est val vert, vallée verte. »

Soit. Mais cela n’explique aucunement qu’il faille ajouter Vauvert à l’expression Aller au diable. De plus, l’histoire que raconte Littré ne dit absolument rien à propos de l’éloignement. Elle me dit plutôt qu’emprunter le chemin qui mène au château de Vauvert n’est pas recommandée aux gens peureux : « personne n’osa plus s’en approcher ». Serait-ce téméraire de ma part de penser que Littré s’est fourvoyé, car son histoire n’a rien à voir avec l’idée d’aller extrêmement loin? Je l’ai craint jusqu’à ce que je trouve, dans un ouvrage de 1823, une histoire qui s’apparente étrangement à celle rapportée par Littré ou par de Saint-Foix, mais dont la conclusion est différente : Aller au diable Vauvert = faire une course pénible et dangereuse! (13) Où est donc rendue l’idée de très loin? J’ai mis la main sur une autre source, datant de 1842, qui associe également à cette expression l’idée de terreur (14). Idée qui serait, selon toute apparence, tombée en désuétude, ou inconnue de Littré!

Comme on peut le constater, le sens attribué aujourd’hui à cette locution n’a pas toujours été le même. Pas plus d’ailleurs que la forme que prend cette expression ni même l’explication de son origine. Alors…

Alors vous comprendrez qu’il y a de quoi être mêlé, comme on dit chez-nous (ailleurs on dirait : embrouillé ou encore troublé). J’arrive mal à concilier le fait que Demeurer au diable vauvert signifie demeurer loin (tout comme habiter au diable), et que la présence de vauvert ne soit qu’une simple allusion au château de Vauvert qui passait pour être hanté par le diable. Le rapport entre loin et ce fameux château hanté m’échappe totalement.

Je vais continuer à utiliser : aller au diable vert. Sans pouvoir l’expliquer. C’est plus court!

C- Chercher de midi à quatorze heures

Un correspondant m’a récemment fait parvenir le commentaire suivant :

Je vois que vous écrivez chercher DE midi à quatorze heures, là où moi j’ai l’habitude de dire chercher midi à quatorze heures; et comme vous récidivez dans votre article « demi-heure et heure et demie », je suis définitivement sûr que ce n’est pas un hasard.

Peut-on dire les deux ? ou dois-je changer ma pratique ? Je le regretterais, car il est finalement assez banal de chercher quelque chose pendant deux heures (DE midi à quatorze heures) – en tout cas on a une probabilité de trouver ce qu’on cherche, alors qu’il est vraiment sans espoir de chercher quelque chose à l’endroit où il n’est pas – « midi » est alors simplement le complément d’objet direct de « chercher ». Bref chercher « midi » à quatorze heures me paraît plus fort, plus puissant… et plus savoureux !

En lisant ce commentaire, je ne peux que me dire : « Voilà un point de vue fort intéressant! Et tout à fait inattendu! » Raison suffisante pour que je m’y attarde.

Ce n’est effectivement pas un hasard si j’utilise l’expression chercher de midi à quatorze heures. C’est celle que j’ai toujours utilisée, celle que j’ai apprise. Tout comme, j’en suis sûr, mon correspondant a appris à l’utiliser sans mettre un de.  Ce qui s’oppose ici, ce sont donc deux habitudes langagières. Peuvent-elles être toutes deux bonnes? Tout dépend évidemment de la façon dont chacun analyse cette expression.

Pour moi, midi et quatorze heures ne sont rien d’autre que les limites d’un laps de temps. Ces mots jouent le rôle d’un complément circonstanciel de temps. Et là, on me dit que midi est plutôt un COD (complément d’objet direct) du verbe chercher! Et quatorze heures, un complément circonstanciel de lieu. OUF! Quelle différence d’analyse grammaticale!

Est-ce moi qui ajoute un de ou mon correspondant qui en fait l’élision?

Rappelez-vous Parler français comme un Basque (l’)espagnol. L’ajout de l’article élidé ne change rien au sens. Les deux veulent dire la même chose : parler très mal français. Et ce, même si la forme prétendument (et non prétenduement ni prétendûment) correcte est Parler français comme un Basque espagnol.

Il en est de même dans Prendre un cachet matin, midi et soir, de Je le sais à Québec ou encore de Trouver chaussure à son pied. Le locuteur a retranché dans ces trois énoncés un ou plusieurs éléments du discours qu’on serait en droit d’attendre. Pourtant, le résultat obtenu n’en reste pas moins compréhensible. Serait-ce le cas dans Chercher de midi à quatorze heures? C’est à voir.

Cette expression ne date pas d’hier. On la trouve dans le DAF (1ère éd., 1694), sous la forme Chercher midi à quatorze heures. On lui fait alors dire : « Chercher des difficultez où il n’y en a point. » Et aujourd’hui, les dictionnaires courants (Larousse et Robert) lui font dire exactement la même chose, même si l’origine de cette expression, ou son explication, est loin de faire consensus (15).

Mais est-ce bien le sens que vous, vous lui donnez?… Est-ce bien le sens que moi, je lui donne quand je l’utilise? Rien n’est moins sûr (16). Voyons ce que je lui fais dire dans les deux cas relevés par mon correspondant.

Première occurrence (Source)

Pourquoi vouloir avoir raison à tout prix? Plutôt que de chercher, de midi à quatorze heures, une source pour appuyer votre dire, pourquoi, en tant que réviseur, ne pas vous contenter d’admettre que le rédacteur (ou le traducteur) peut avoir un point de vue différent du vôtre et que son point de vue vaut autant que celui que vous seriez tenté de privilégier. La vie serait tellement plus simple.

Vous remarquerez que j’ai mis de midi à quatorze heures entre virgules. Je laisse ainsi entendre à mes lecteurs que cet élément peut occuper une autre place dans la phrase; qu’il ne fait pas partie d’une expression figée commençant par chercher. Il ne suit qu’accidentellement ce verbe. Je l’utilise comme si je l’utiliserais dans : argumenter à propos de ceci ou cela de midi à quatorze heures! Façon de dire : « très longtemps ». Le sens que je donne à ces mots n’a rien à voir avec celui qu’on attribue à l’expression consacrée. De plus, dans ma phrase, le verbe chercher est accompagné d’un COD qui n’est pas midi mais bien source! « Plutôt que de chercher, de midi à quatorze heures, une source pour appuyer… » Que je sache, un verbe ne peut avoir deux COD que s’ils sont coordonnés ou juxtaposés dans le cas d’une énumération. Ce qui n’est pas le cas ici.

Bref, dans cet exemple, la présence de la préposition de devant midi à quatorze heures en change complètement le sens. J’irais jusqu’à dire que, malgré les apparences, ces mots ne sont pas ceux de l’expression figée.

Seconde occurrence (Source)

La directive est claire : il FAUT écrire une demi-heure. Inutile donc de continuer à chercher de midi à quatorze heures, direz-vous. C’est sans doute ce que se dirait l’étudiant docile. 

Dans cette deuxième phrase, même sans virgules pour encadrer de midi à quatorze heures, les mots qui constituent l’expression figée n’ont clairement pas le sens qu’on lui attribue généralement, à savoir : chercher des difficultés là où il n’y en a pas. Je leur fais dire : longuement.

Je reconnais que mon emploi (17) de ces mots — qui semblent venir tout droit de l’expression figée — peut prêter à confusion. Tel ne serait pas le cas si j’avais écrit : chercher du matin au soir. Soit. Mais chercher de midi à quatorze heures dit bien ce que les mots veulent dire même si le laps de temps est plus court. Un de mes amis m’a même dit qu’il utilise chercher de midi à quatorze heures pour dire « perdre son temps à chercher quelque chose d’introuvable ». Ce qu’il justifie par le fait que « les boutiques, en France, sont fermées, entre midi et quatorze heures, ou du moins l’étaient voilà quelques décennies ». Son interprétation en vaut bien d’autres, je crois.

  • N’en faire ni un(e) ni deux

Si je reviens sur cette expression, ce n’est pas, vous l’imaginez bien, pour vous parler de nouveau (ou à nouveau ) du changement de genre (unune) qu’a subi cette expression avec les années. Je m’y suis déjà attardé (Voir ICI).

Cette fois-ci, je veux attirer votre attention sur le changement de forme subi par cette expression, changement qui passe souvent inaperçu,  sans doute parce qu’il n’est pas récent. Je veux dire la disparition du pronom personnel EN.

En 1835, quand cette expression fait son apparition dans le DAF, elle a la forme suivante :

Fam., N’EN pas faire à deux fois, n’EN faire ni un ni deux. 

 En 1870, Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire universel du XIXesiècle, (p. 636, tome sixième) reprend ce que dit l’Académie :

Fam. N’EN pas faire à deux fois. Se décider sur-le-champ, sans hésiter, ne pas balancer. Il n’EN fit pas à deux fois et sauta par la fenêtre. On dit aussi  N’EN faire ni une ni deux.

En 1873, Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, reste lui aussi fidèle à l’Académie : N’EN faire ni un ni deux, N’EN pas faire à deux fois. Mais il se permet, dans l’exemple qu’il cite juste après, d’y apporter un léger changement. Il fait disparaître le pronom EN : Il ne fit ni un ni deux et croqua la poire. Est-ce un oubli? Je ne saurais dire. Est-ce de là que vient la forme actuelle de l’expression, où le pronom EN brille par son absence? Peut-être, mais je ne peux le jurer.

Ce changement n’est pas, vous l’imaginez bien, sans me faire tiquer.

Analyse de EN dans N’EN faire ni un(e) ni deux

Que vient faire EN dans cette expression? La réponse à cette question ne saute pas aux yeux. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir combien de pages lui sont consacrées dans Le Bon Usage, à lui et à Y, car on les traite toujours conjointement. Maurice Grevisse leur consacre 12 pages; André Goosse, 13 pages. Qui dit mieux?

Grevisse (# 1101) nous dit que EN est étymologiquement un adverbe de lieu, adverbe qui a pris, dès les temps les plus anciens, la valeur d’un pronom personnel équivalant à de lui, d’elle(s), d’eux, de cela. C’est pourquoi il est dit pronom adverbial (parfois adverbe pronominal).

Par définition, un pronom remplace un nom déjà employé dans le texte. Dans « Il veut du pain; on lui EN donne », EN remplace du pain. Il n’y a là rien de bien sorcier. Alors que remplace EN dans N’EN faire ni un(e) ni deux?… Que représente de ceci, de cela que devrait remplacer le pronom EN?…

Pour y voir plus clair, formulons cette expression d’une façon schématique :

N’en faire ni A ni B

A et B peuvent remplacer différents mots ou groupes de mots. En voici quelques exemples :

« J’ai fait ce film avec l’idée de n’en faire ni un documentaire ni un film de fiction. »

 « Je demande comme une grâce à ma femme de n’en faire ni un Militaire, ni un Courtisan, ni un Diplomate. »

« Mais il faudra prendre garde à n’en faire ni un paradigme idéal, détaché des réalités historiques, ni un modèle singulier à généraliser… »

« Dans son texte, paru en 2012, il s’était appliqué à aborder le sujet avec distance, soucieux de n’en faire ni un héros, ni un salaud. »

Dans chacune de ces phrases, EN remplace effectivement quelque chose, que tous peuvent facilement identifier. Ce qui n’est pas le cas dans N’EN faire ni un(e) ni deux.

S’il ne remplace rien, que fait-il là? Serait-ce la raison pour laquelle on ne le voit plus dans l’expression consignée par les dictionnaires courants : ne faire ni un(e) ni deux? Peut-être. Qui sait?

Bref, vouloir faire la preuve que son emploi d’une locution est préférable à celui du voisin n’est pas chose aisée. Ne serait-ce pas, tout compte fait, vouloir SE justifier plutôt que de justifier l’expression elle-même?

La question se pose. Du moins, moi, je me la pose.

MAURICE ROULEAU

(1)    En 1860, dans son ouvrage Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial, Pierre Marie Quitard nous dit comment il interprète cette expression.

Parler français comme une vache espagnole. Voilà une comparaison dont tout le monde se sert sans en savoir au juste la raison. Je crois qu’on en a altéré le texte en y substituant vache à VACE, ancien mot par lequel on désignait un habitant de la Biscaye [province du Pays basque], soit française, soit espagnole. La substitution a dû se faire d’autant plus aisément que les deux mots étaient à peu près homonymes dans le vieux langage. […] Ainsi parler français comme une vache espagnole c’est proprement parler français comme un vace ou Basque espagnol.   (Source)  

Comme vous pouvez le constater, on est dans le domaine des hypothèses.

(2)   Voici ce que P. M. Quitard nous raconte :

Je soumettais un jour à un philologue espagnol l’explication qu’on vient de lire [présentée en (1)]. Il la trouva fort probable, mais il m’en indiqua une autre qui ne l’est pas moins. Cette autre, la voici : II fut un temps où les habitants du nord de l’Espagne, voisins des contrées méridionales de la France, en parlaient usuellement le langage, tandis que les habitants du midi de l’Espagne avaient un idiome différent, et les premiers, faisant allusion à cette différence, disaient dérisoirement de quelqu’un qui commettait des fautes grossières contre le français, qu’il le parlait comme un baxo. Or ce mot baxo, qu’on employait pour désigner un Espagnol du bas pays ou du midi de la Péninsule, et qu’on prononçait baco, fut bientôt changé en vaco (vache), et de là vint la locution proverbiale. Le lecteur peut choisir entre les deux explications. (Source

Comme s’il n’y avait que ces deux explications et que la bonne était du nombre!

(3)   Faire venir vache de vasces ne résiste pas à l’analyse, nous dit A. Rey. Dans son Dictionnaire historique de la langue française, on peut lire que

la locution a été expliquée par une altération de vasces « Gascon, Basque », mais la version comme un Basque espagnol est postérieure à celle de la vache […]

Alors… cette hypothèse ne devrait pas être retenue.

(4)    En 1694, dans le DAF (1ère éd.), on trouve sous la même entrée :

On dit aussi prov. & bassement d’Un homme, qu’Il est sorcier comme une vache , pour dire qu’il n’est rien moins que sorcier.

Comprendre qu’il n’est pas plus sorcier qu’une vache peut l’être. Il n’y a là rien d’intensif. Rien que du comparatif!

– On appelle, Le poil roux, Poil de vache. Il est roux comme une vache

Autrement dit, il est de la même couleur que le poil de la vache. Il n’y a là rien d’intensif. Que du comparatif!  MAIS, en 1762 (DAF, 4e), l’Académie ne voit plus la chose du même œil : « Roux & rousse comme une vache, s’utilise pour dire, Extrêmement roux », et non plus : de la couleur du poil de la vache. Il y aurait donc différents degrés de rousseur! Quand quelque chose est, disons, plus roux que roux, il faudrait ajouter « comme une vache »! C’est du moins ce que les Académiciens d’alors nous disent…

Mais on trouve aussi :

–  Pleurer comme une vache, pour dire, Pleurer excessivement pour peu de chose.

Là, il y a effectivement une valeur intensive, mais elle est modulée par l’ajout de pour peu de chose. Faut-il comprendre que si l’on a une raison sérieuse de pleurer toutes les larmes de son corps, on ne peut pas dire qu’on pleure comme une vache?… C’est pourtant la conclusion qui s’impose. Si tel n’est pas le cas, pourquoi avoir ajouté, comme crochet terminologique, « pour un rien »? Je me le demande.

(5)    Dans Remarques morales, philosophiques et grammaticales sur le Dictionnaire de l’Académie françoise, de P* P* P*   (pseudonyme de Gabriel Feydel), on peut lire :

Je n’ai jamais oui dire, Pleurer comme une vache; et j’ai prié autrefois d’habiles gens, académiciens et autres, de m’apprendre s’ils avaient connaissance de cette expression-là. Tous me répondirent que, non seulement ils ne la connaissaient point, mais, de plus, qu’ils jugeaient impossible qu’elle n’eût jamais été française; et ils me donnèrent, de leur opinion, la raison suivante. Pleurer comme un veau, ne se dit que d’un homme : Pleurer comme une vache, se dirait apparemment d’une femme. Or il répugne à la délicatesse française, de se moquer d’une femme qui pleure, quelque futile que soit la cause de ses larmes.  (Source)

Vous l’aurez compris, c’est sa façon à lui de voir la chose, sa façon, toute personnelle, d’interpréter cette locution.

Dans les faits, ne dit-on pas pleurer comme un veau plus couramment que pleurer comme une vache? Pour moi, la question ne se pose même pas. Je n’ai jamais utilisé que pleurer comme un veau et je lui fais dire : [comme un veau] pleure après sa mère. Ce qui n’a rien à voir avec pour peu de chose.

Mais encore là, ce n’est que ma façon à moi d’interpréter cette expression. Le Petit Robert, lui, ne fait aucune différence entre les deux. Il imite en cela la 1ère éd. du DAF (1694) où, à l’entrée Pleurer, on peut lire :

On dit prov. Pleurer comme une vache, comme un veau, pour dire, Pleurer excessivement  & cela ne se dit que quand on reproche à quelqu’un de pleurer pour une chose qui n’en vaut pas la peine

(6)    Le Bon Usage nous apprend (11e éd., 1980, # 164) qu’un adjectif peut devenir un nom par ellipse du nom déterminé [ex. la ville capitale, une lettre circulaire, un costume complet]. C’est précisément le cas ici : à la mode espagnole.

(7)   Le Petit Robert 2018 dit :

Parler français comme une vache espagnole a été corrigé pour le sens en Parler français comme un Basque espagnol.

Vous aurez certainement noté que cette information n’est pas présentée au conditionnel, i.e. sous forme d’hypothèse. On la présente comme étant pure vérité. Alors…

Dois-je comprendre que dire parler français comme une vache espagnole devra dorénavant être marqué au fer rouge par tout réviseur? Qu’il faut impérativement utiliser comme un Basque espagnol?… Il s’en trouvera sûrement qui le proclameront. Foi du Petit Robert! Je ne suis toutefois pas du nombre.

De plus, parler de correction, n’est-ce pas vouloir imposer une forme qui se rapproche plus de ce qu’on veut lui faire dire?… Mais qui a décidé qu’une correction s’imposait?… Les régents ou l’usage?…

L’explication fournie par le Petit Robert, même si elle est exprimée de façon plutôt catégorique, ne rallie pas tous les francophones. Pour s’en convaincre, il suffit de lire ce qu’en disent, de façon parfois tout aussi catégorique, ceux qui ont ajouté un commentaire à propos de cette expression plus ou moins figée sur un blogue consacré à ce sujet (Source)

(8)    Ce ne serait qu’à partir des années 1980 que Au diable Vauvert a supplanté Au diable vert. Du moins si l’on en croit l’application linguistique Ngram Viewer qui permet d’observer l’évolution de la fréquence de ces expressions à travers le temps dans les sources recensées par Google.

(9)    De 1967 à 2001, le Petit Robert donne, en entrée principale, les deux graphies : resurgir ou ressurgir (dans cet ordre). Depuis au moins 2010, on n’y trouve plus que ressurgir. La forme avec un seul S est reléguée au cœur de l’article : « On écrit aussi resurgir. » La Nouvelle Orthographe y serait-elle pour quelque chose? J’en doute, car le Grand Vadémécum  n’en souffle mot.

(10)    Aller au diable bouilli. C’est aller au diable, au diable Vauvert.

Peut-être cette expression repose-t-elle (comme tant d’autres) sur un jeu de mots. Rien d’impossible qu’un farceur, fatigué d’entendre toujours parler du Diable au Vert, ne se soit avisé de substituer au diable vert (cru) un diable passé à sa propre chaudière et ne l’ait servi cuit ou, plus exactement bouilli (Entendu à Rennes : au diable rôti).

Cette explication hasardée dans l’Intermédiaire des Chercheurs en 1903, n’a pas, jusqu’ici, été réfutée.   

Cette expression figure dans Histoires comiques, d’Anatole France (p. 204). » (Source)

(11)    L’histoire que raconte Littré n’est pas tout à fait celle que l’on peut lire dans l’ouvrage de Saint-Foix, paru en 1759. Littré l’a enjolivée ou dramatisée. [Voir ICI l’histoire racontée par Saint-Foix (pp. 133-134).]

Littré se serait-il inspiré de plusieurs sources tout en n’en mentionnant qu’une seule? Qui sait? Chose certaine, cela expliquerait la discordance entre ce qu’il dit et ce que dit de Saint-Foix.

(12)    Il y a une source selon laquelle VAUVERT ne désignerait pas le château de Vauvert, mais bien plutôt un sanctuaire situé dans le Gard!!

Le terme vauvert  désigne au départ une simple « vallée verdoyante ». L’origine de l’expression n’est pas certaine, mais il semble qu’il s’agisse d’un sanctuaire situé dans le Gard, dédié à Notre-Dame de la Vallée verte, où les pèlerins en partance pour Saint-Jacques-de-Compostelle pouvaient séjourner pendant leur trajet. 

Si l’on cherchait à tout prix un endroit « extrêmement loin » de Paris pour justifier le sens que l’on donne à l’expression, c’est réussi. Mais rien de nous dit que telle est bien l’origine de cette expression.

(13)     J. A. Dulaure, dans son ouvrage Histoire physique, civile et morale de Paris: depuis les premiers temps historiques jusqu’à nos jours, (1823) dit :

La terreur qu’inspirait ce lieu s’était si puissamment emparée des imaginations que le souvenir s’en est conservé longtemps après, et a donné naissance à cette phrase proverbiale : Aller au diable Vauvert, pour signifier une course pénible et dangereuse; et aujourd’hui, par corruption, on dit aller au diable auvert

(14)     En 1842, Pierre Marie Quitard, dans son ouvrage  intitulé Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française, écrit ce qui suit (p. 302), à propos de l’expression : Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert.

Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements horribles et un bruit affreux de chaines traînées, disait-on par des spectres. Saint-Louis donna ce château inhabité aux Chartreux qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression proverbiale : Envoyer ou Aller au diable de Vauvert, et par corruption, au diable vert.

Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à ce manoir infernal prit de nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore.  

(15)    Cette expression serait apparue sous la forme : chercher midi à onze heures. On la justifiait en lui faisant dire : chercher à manger avant l’heure du milieu du jour!

Puis elle est devenue : chercher midi à quatorze heures, parce que, en Italie, on avait l’habitude de compter les 24 heures à partir du coucher du soleil!  Ou encore, parce qu’en Italie on a l’habitude de compter les heures non d’après leur chiffre sur le cadran, mais d’après leur ordre numérique dans les 24 heures. Pourquoi se référer à une habitude italienne pour justifier une expression bien française? Euh!… Est-ce parce qu’on cherche désespérément une explication à fournir?  L’histoire ne le dit pas.

J’ai également lu que changer onze pour quatorze serait une forme de superlatif. N’a-t-on pas dit fendre un cheveu en deux avant de le fendre en quatre? N’a-t-on pas dit se mettre un doigt dans l’œil avant de se le mettre jusqu’au coude? C. Q. F. D., diront certains.

Il en est d’autres qui lui font dire : chercher l’heure du dîner après qu’elle est passée!

Comme vous pouvez le constater, ce ne sont pas les hypothèses qui manquent. Mais ce ne sont que des hypothèses. Hélas!

(16)    Quel sens donnez-vous à l’expression figée Rien n’est moins sûr? Est-ce Il est tout à fait sûr ou il n’est pas sûr du tout? C’est peu probable ou c’est certain?…

La question a déjà été posée sur un forum de discussions. Et ce qu’on y lit est fort révélateur. Chacun s’imagine détenir la vérité, qui évidemment ne repose sur rien d’autre que sur ses propres habitudes langagières. Et chaque intervenant crie haut et fort que le bon sens est celui que lui, lui attribue. Comme si le fait de le proclamer lui conférait ipso facto toute sa légitimité! Il faudrait, je pense, cesser de « Trumper » le monde, à commencer par soi-même. Ce n’est pas parce qu’on le dit que c’est vrai!

Ce n’est pas la seule expression figée qui pose un tel problème d’interprétation. Pensez seulement à Ne pas faire long feu

Je lisais récemment que

La Québécoise Eugénie Bouchard n’a pas fait long feu à l’Omnium Pan Pacifique, alors qu’elle s’est inclinée en deux manches identiques de 4-6 devant l’Américaine Alison Riske […]. 

Le journaliste nous dit à sa façon qu’elle s’est fait battre (au sens figuré, évidemment). Personne ne dira le contraire. Pourtant…

Selon la grammaire, on recourt à l’adverbe de négation ne… pas pour nier l’action décrite par le verbe, pour dire son contraire. Ne pas manger, c’est le contraire de manger. Ou vice versa. La Palisse n’aurait pas mieux dit, j’en conviens. Alors Ne pas faire long feu, c’est, grammaticalement parlant, le contraire de faire long feu. Comme, dans la phrase en question, ne pas faire long feu signifie échouer, faire long feu devrait signifier son contraire, i.e. réussir. Je n’y peux rien, c’est la façon de raisonner que la grammaire m’a enseignée. Mais…

Mais, quiconque utilise faire long feu pour dire réussir fait apparemment une grossière erreur. Selon le Robert et le Larousse, la locution faire long feu signifie, au figuré, échouer, ne pas réussir! Ah bon!… Comment expliquer alors que ne pas faire long feu ait le même sens que faire long feu? Du moins dans la phrase citée. Euh!… Allez expliquer cela à un allophone qui apprend le français. Il ne pourra que vous regarder avec un air hébété. Ou — pour dire comme Léon Bloy, dans Le Désespéré — avec les yeux d’une vache qui pisse. Où donc est la faute, si faute il y a? Le journaliste aurait-il utilisé cette expression mal à propos? À moins que l’usage soit en train de lui faire subir une mutation. Et que les dictionnaires ne l’aient pas encore consignée. Qui sait?…

(17)    Il n’y a pas que mon ami et moi qui utilisions de midi à quatorze heures. En voici quelques exemples :

  • Au lieu de chercher de midi à quatorze heures de grandes explications, pourquoi le ministre n’admet-il pas que la seule chose à faire, c’est de rendre l’assurance-chômage plus accessible?
  • Comme je l’ai dit tout à l’heure, il n’est pas nécessaire de chercher de midi à quatorze pour trouver des solutions concrètes…
  • Nul besoin de chercher de midi à quatorze heures, il suffit de dire les choses simplement et franchement.
  • Pourquoi chercher de midi à quatorze heures alors que de simples excuses contenteraient tout le monde?

Certains seront peut-être tentés de classer un tel emploi comme un régionalisme, ou un québécisme. Peut-être l’est-ce. Mais en faire la preuve hors de tout doute n’est pas chose aisée. Chose certaine, un tel emploi n’est pas né au Québec. En 1849, dans L’illustration, Journal universel (vol. 13), on peut lire :

—  Que dites-vous du système de l’organisation, monsieur? lui demanda-t-il.

—  Une folie répondit celui-ci; l’auteur va chercher de midi à quatorze heures la vérité sociale, pendant qu’elle est chez votre serviteur.

Vous remarquerez, encore là, la présence d’un COD autre que midi commandé par le verbe chercher.  

P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale.

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Ne faire ni un(e) ni deux

 

Ne faire ni un ni deux

ou

Ne faire ni une ni deux?

 

 Dans un récent billet, j’ai tout naturellement écrit :

« En entendant cela, je ne fais ni un ni deux. Je prends le téléphone à mon tour. »

C’est ma façon habituelle de dire que je me décide sur-le-champ, que je n’hésite pas un seul instant à poser un geste. Et jamais on ne m’a repris. Ce ne pouvait donc être, me semblait-il, que la bonne façon de dire.

Puis, tout récemment, un correspondant m’écrit :

« Je n’ai toujours entendu ou lu que l’expression « ni une ni deux« , mais peut-être le masculin existe-t-il aussi. »

Vous aurez remarqué qu’il ne dit pas que je fais une « faute », que j’ai tort d’utiliser le masculin. Mais, lui, ne l’utilise pas. Il utilise le féminin. La raison étant, semble-t-il, qu’il n’a jamais entendu ni lu autre chose. Il va même jusqu’à envisager la possibilité que le masculin puisse s’utiliser, laissant peut-être entendre par là que son emploi du féminin tient moins d’un choix logique que d’une habitude langagière non raisonnée, acquise voilà de cela bien des années. Mais qu’en est-il vraiment? Quel genre faut-il utiliser et surtout pourquoi?

Point n’est besoin de vous dire que mon correspondant venait de piquer ma curiosité.  Aurais-je vraiment, durant toutes ces années, utilisé le « mauvais » genre, i.e. le masculin? Pour le savoir, rien ne tel qu’une petite recherche.

Je consulte d’abord mes dictionnaires courants, le Robert et le Larousse. Ô surprise! Je n’y trouve que « ne faire ni une ni deux ». Mon correspondant aurait donc raison et moi tort. Du moins d’après ces deux sources. Pour éviter que d’autres lecteurs relèvent cette « faute » bien involontaire de ma part, je m’empresse de faire la correction. Mais, avant de mettre en ligne la version « corrigée », je relis ma phrase…, la relis… et la relis encore… Quelque chose ne va pas. J’ai la nette impression de ne pas m’exprimer correctement tellement cela bouscule mes habitudes langagières. Ce que je dis est, j’en suis maintenant conscient, en opposition avec ce que les dictionnaires imposent. Du moins ces deux-là. Et à ce jeu, je pars perdant, je le sais. Mais je n’arrive pas à me faire à l’idée que c’est le féminin qui doit être utilisé. Qu’a donc de si répréhensible l’emploi du masculin? Il y a là quelque chose qui m’échappe. Mais quoi, au juste? C’est ce que j’aimerais bien découvrir.

Pourquoi donc utiliser une plutôt que un?

Quand je dis ne faire ni un ni deux, j’entends par là que je ne prends pas le temps de compter, j’agis : un, deux, trois, on y va. Le masculin s’impose tout naturellement à moi : c’est ainsi que j’ai appris à compter. Si jamais, ce faisant, je commets une « faute », je pourrais toujours prétendre avoir fait une « faute intelligente ».

Supposons quand même que j’ai tort, que la bonne façon de dire est : ne faire ni une ni deux, quel serait alors le mot sous-entendu qui justifierait ce féminin? Pour le savoir, on m’a appris à paraphraser, à dire la même chose avec d’autres mots dont l’un serait… féminin. J’ai beau essayer, je n’arrive pas à en trouver un qui rende bien l’idée que je veux exprimer. Pourtant, mon idée est bel et bien celle que les dictionnaires donnent.

D’où vient donc cette expression? Comment en est-on arrivé à lui attribuer ce sens, qui déroute quiconque ne la connaît pas (1). À plus forte raison un allophone. Et compte tenu du sens, comment expliquer ce féminin?… Autrement dit, comment passer du fond à la forme? Toutes ces questions se bousculent dans ma tête.

Commençons par le commencement.

Quelle est la nature de une dans Ne faire ni une ni deux?

Dans le Larousse en ligne, la réponse est claire. Cette expression, dite familière, se trouve à l’entrée un, une : adjectif numéral cardinal. En tant qu’adjectif, ce mot s’accorde en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte. C’est ce que dit Le Bon Usage (11e éd., # 780). Et ce, même si ce nom est sous-entendu. Et ce nom qui m’échappe devrait d’être féminin.

Dans le Petit Robert, la réponse n’est pas aussi claire ni tout à fait la même. Je m’explique. À l’entrée un, une, qui couvre plus d’une colonne, on fait plusieurs distinctions. En A, on décrit l’utilisation de un, une en tant qu’adjectif numéral cardinal. C’est ce qu’est une dans Il n’y a qu’une personne présente, même si ce une ressemble, à s’y méprendre, à l’article indéfini. C’est donc en A que le Robert devrait avoir mis la fameuse expression, si ce que le Larousse dit est vrai. Mais elle n’y est pas. C’est en B que je la déniche, là où le Robert décrit un, une en tant qu’adjectif numéral ordinal. Ah!…

Même si ces deux sources s’entendent pour dire qu’il s’agit d’un adjectif numéral, elles ne s’entendent pas sur sa nature précise. L’une le dit cardinal; l’autre, ordinal. Qui dois-je croire?… Une telle différence d’analyse grammaticale mérite-t-elle qu’on s’y attarde? Je n’en suis pas sûr. Passons donc, car…

Il y a plus embêtant encore.

À la lecture attentive de la section B, on constate que le Petit Robert y multiplie les distinctions. En B1, un, une est considéré comme un adjectif proprement dit [ex. : la page 1, vers une heure du matin]. En B2, comme un nom (ou, pour faire plus savant, comme un adjectif substantivé, i.e. utilisé comme un nom). D’abord masculin [ex. : habiter au 1; porter du 1], puis féminin [ex. : l’addition de la 1; un film sur la 1]. Et finalement, en B3, comme un adverbe (ou comme un adjectif utilisé adverbialement) [ex. : un, je n’ai pas le temps; deux, je n’ai pas envie.] Soit. Mais…

Mais où pensez-vous que le Petit Robert a placé l’expression Ne faire ni une ni deux?… En B2! Le mot une serait donc utilisé comme nom. Pourtant le Larousse le dit adjectif!… Qui dois-je croire?… La nature du mot ne devrait pas différer d’un dictionnaire à l’autre. Pourtant cela s’observe souvent. Trop souvent à mon goût. Passons, encore une fois!

Une serait donc un nom, selon le Robert. Féminin, cela va sans dire! Inutile alors d’en chercher un, qui serait sous-entendu. Il est là sous nos yeux. Sous des apparences trompeuses, il faut bien le reconnaître. Soit. Pourquoi alors le mettre au féminin? Si un, une est la forme substantivée de l’adjectif, i.e. un nom, il faut qu’il y ait eu, avant substantivation, un nom, maintenant disparu, dont le genre justifie l’emploi de ce un ou de ce une. On n’utilise pas une, sans raison. Quand on écrit : l’addition de la 1, on sous-entend celle de la table à laquelle on a attribué arbitrairement le numéro 1. Quand on écrit un film sur la 1, on sous-entend la chaîne de télévision à laquelle on a attribué le numéro 1. Le genre du mot sous-entendu aurait été transféré à l’article, avant que cet adjectif ne devienne nom. Apparemment, du moins. Continuons donc notre vérification. Quand on écrit habiter au 1, on sous-entend l’appartement ou le condo qui porte le numéro 1. Mais… ce pourrait aussi être le numéro de la maison : habiter (au) 1, rue de… OUPS!… Dans ce cas, le genre n’est pas celui du mot sous-entendu! De même quand on écrit porter du 1. Ne parle-t-on pas de la taille? Euh!… Pourquoi alors utiliser le masculin? Dois-je comprendre que le genre du mot sous-entendu n’a rien à voir avec le genre de l’article défini qu’on utilise. Qu’on le met indifféremment au masculin ou au féminin? Qu’on doit utiliser celui qu’on est habitués d’entendre ou celui que les régents de la langue nous imposent?… Cette idée, aussi saugrenue soit-elle, n’est peut-être pas loin de la vérité. Qui sait?

Tout lecteur (et toute lectrice), même inattentif, aura remarqué que, dans tous les cas cités précédemment, j’utilise le verbe écrire et non pas dire. Et ce, pour une raison fort simple. Je me rends compte, en lisant ces exemples à voix haute, que je ne dis pas ce que je devrais dire [i.e. un quand l’article est le; ou une quand l’article est la]. Pourquoi donc? Personne ne me pardonnerait, j’en suis sûr, de dire *la pain ou encore *le chaise! Alors…

Force m’est de reconnaître que, chaque fois que cela se produit, « l’adjectif numéral ordinal substantivé » [pour utiliser la terminologie du Petit Robert] est exprimé en chiffre et non en lettres. L’article n’aurait donc pas, dans ces cas, le même genre que le nom qu’il accompagne! Assez particulier, vous en conviendrez. Et ce n’est pas tout. Le même phénomène s’observe quand un est utilisé comme adjectif. On le met au masculin alors que le nom est féminin. Si je lis à voix haute la phrase suivante : Va voir à la page 1 de ton livre, je me surprends à dire la page un et non la page une. Et vous, que dites-vous? Pourtant, dans un tel emploi, un est, selon le Petit Robert, un adjectif!… Le seul exemple où l’adjectif numéral un prend le genre du nom qu’il accompagne, c’est quand cet adjectif est exprimé en lettres : « vers une heure du matin ». Étonnant, n’est-ce pas?

Soit dit en passant, vous, si vous étiez serveur, diriez-vous : l’addition de la un ou de la une? Le film que vous voulez regarder, diriez-vous qu’il passe sur la un ou sur la une? J’ai beau utiliser l’article défini LA, je n’en dis pas moins un. Serais-je encore là fautif? Car cela contrevient à la règle d’accord que j’ai apprise.  À moins que ce ne soit une exception! Comme chacun le sait, en langue, on n’en est pas à une exception près! Ceux qui en douteraient sont invités à lire attentivement Le Bon Usage.

Une autre question se pose ici. S’il arrive qu’on prononce un, comme on vient de le voir, alors que le mot apparemment sous-entendu est féminin, l’inverse [i.e. utiliser une et sous-entendre un mot masculin] est-il possible? Si tel est le cas, le genre du mot qui serait sous-entendu n’a plus aucune importance. L’accord se ferait au pif ou, pour être plus poli, « selon l’usage »! Ça devient très embêtant de justifier l’emploi prescrit par les régents.

Revenons à nos moutons. Dans Ne faire ni une ni deux, qu’en est-il? Le mot sous-entendu est-il masculin ou féminin, en supposant évidemment qu’il y en a un ou qu’il y en a eu un? Pour le savoir, rien de mieux que de reculer dans le temps. Peut-être pourrais-je y trouver quelques éléments pertinents. Des éléments qui me convaincraient de changer ma « mauvaise » habitude langagière. Voyons voir.

Quand a-t-on commencé à utiliser une telle expression?

Il est impossible de répondre à cette question avec certitude. Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que la source la plus ancienne où cette expression a été dénichée remonte à telle ou telle date. Rien de plus. Voyons voir ce que cela donne dans le cas qui nous intéresse.

Le meilleur moyen que je connaisse d’effectuer un retour en arrière, c’est de consulter le site Dictionnaires d’autrefois. Il nous permet, en un clic, de remonter, par bonds, jusqu’en 1606.

La première source que je consulte sur ce site, après avoir tapé deux, c’est le dictionnaire Littré. Un salto arrière de près de 150 ans. Ce dictionnaire a en effet été publié vers 1875. J’y lis :

« Familièrement. N’en faire ni UN ni deux, n’en pas faire à deux fois, se décider sur-le-champ. Il ne fit ni UN ni deux et croqua la poire. » (2)

 Eurêka! (3), m’écriai-je intérieurement. Je ne fais donc pas de « faute »! J’ai, en la personne de Littré, un allié de taille, qu’on le veuille ou pas. Mais…

Mais Littré s’empresse d’ajouter :

« On dit aussi, au féminin, N’en faire ni UNE ni deux, en sous-entendant le mot fois. »

Je ne fais peut-être pas de « faute » en utilisant le masculin, mais mon correspondant n’en fait pas, lui non plus, en utilisant le féminin! Le roi Salomon serait, à ne pas en douter, fier de Littré! Certes, mais Littré utilise deux mots qui projettent un éclairage particulier : familièrement et aussi.

Du temps de Littré, la forme, courante mais familière, est ni un ni deux. Soit. Mais que disait-on alors quand on voulait s’exprimer d’une manière non familière? Se décider sur-le-champ, comme l’écrit Littré? C’est possible. Autrement dit, le sens de l’expression serait déjà fixé. Pour ce qui est du genre, il semble l’être lui aussi. C’est le masculin. Du moins temporairement. Car…

Car on dit aussi ni une ni deux. J’en comprends que le féminin se rencontre, mais moins fréquemment que le masculin. Autrement dit, qu’on commence à utiliser le féminin. Que quiconque l’utilise sous-entendrait, toujours selon Littré, le mot fois. Ne dit-on pas : une fois, deux trois, trois fois… adjugé? C.Q.F.D., diront certains. Moi, je n’en suis pas si si convaincu. Voyons ce que devient l’exemple de Littré si l’on décide de ne plus sous-entendre le mot fois : Il ne fit ni une fois ni deux fois et croqua la poire. Euh!… Vous y comprenez quelque chose? Cette phrase n’a, à mes yeux, aucun sens. Peut-être faudrait-il dire : Il ne le fit ni une fois ni deux fois et croqua la poire. Cette phrase se lit mieux certes, mais elle n’a pas plus de sens. Comment peut-on affirmer qu’il a croqué la poire, si, du même souffle, on dit qu’il ne l’a pas fait même un fois, encore moins deux fois? Ajouter le pour que cette phrase se lise mieux, c’est ce que j’appelle de la manipulation. C’est recourir à un artifice pour lui fait dire ce qu’on veut lui faire dire et non ce qu’elle dit vraiment. Ce n’est pas, à mon sens, une façon de faire qui devrait être tolérée. Je m’en abstiens donc.

Alors l’idée qu’on utilise une sous prétexte que le mot fois est sous-entendu est acceptable tant et aussi longtemps qu’on n’en vérifie pas l’applicabilité. Et dans ce cas-ci, le résultat n’est pas très heureux, vous en conviendrez. Il y a même plus…

Moi, quand je dis que j’ai fait qqch non pas une fois, ni deux fois, c’est que je l’ai faite plusieurs fois. Ce qui n’est clairement pas le sens que l’on attribue à l’expression en cause. Alors que penser de l’élision du mot fois pour justifier le féminin dans Ne faire ni une ni deux?… Moi, mon idée est faite. C’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai jamais utilisé le féminin. Seul le masculin rend bien l’idée que je veux exprimer. D’où mon habitude, bonne ou mauvaise (c’est selon), d’utiliser le contraire de ce que le dictionnaire impose. Autrement dit, de faire une faute intelligente.

En ajoutant « On dit aussi Ni une ni deux… », Littré laisse entendre, sans le dire expressément, qu’avant 1875 c’était le masculin qui était de rigueur. Je ne crois pas faire mentir Littré en disant cela.

Le Thomas que je suis, et que je serai toujours, tient à s’assurer qu’effectivement, avant 1875, tel était bien le cas. Comme si Littré lui soufflait à l’oreille [clin d’oeil à un bon ami à moi] : « You shouldn’t take my word for it. Read the originals.” Ce qu’il s’empresse de faire. Comme toujours.

C’est finalement dans le Dictionnaire de l’Académie française (DAF) que je trouve la plus ancienne occurrence de cette expression. Plus précisément, dans la 6e édition, parue en 1835. — Dans les éditions précédentes, il n’en est aucunement fait mention. — Et c’est la seule façon de dire que reconnaissent les Académiciens d’alors. Voyez par vous-mêmes :

Fam., N’en pas faire à deux fois, n’en faire ni un ni deux.                 

Vous aurez remarqué que, dans le deuxième équivalent proposé, même si l’Académie n’utilise pas le mot fois, elle doit le sous-entendre. Elle met pourtant l’adjectif un (substantivé ou non) au masculin! Il ne faut donc pas utiliser ni une, mais bien ni un! Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie, l’Autorité suprême en matière de langue!

Voyons comment le tout a évolué après 1835. Comment en est-on arrivé à utiliser non plus ni un ni deux, mais ni une ni deux, tout en attribuant à cette expression, dont la livrée a changé, le même sens qu’auparavant? Qu’est-il advenu de ni un ni deux?… Voyons voir.

Vingt ans plus tard, en 1856, dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, Louis-Nicolas Bescherelle (1802-1883) emboîte le pas à l’Académie  :

« N’en faire ni un ni deux. N’en pas faire à deux fois. Se décider sans hésitation, sur-le-champ. »

En lisant cela, le Thomas qui se cache en moi ne peut résister : il se pose encore une question. L’usage que décrit Bescherelle est-il celui que, lui-même, observe ou celui que l’Académie lui impose? Autrement dit, quel rapport Bescherelle entretient-il avec l’Autorité suprême en matière de langue? Se met-il à genoux devant elle ou ose-t-il, à l’occasion, la contredire? La valeur de son dire dépend, vous en conviendrez, de la réponse apportée à cette question. Réponse que je ne connais malheureusement pas.

Une autre vingtaine d’années plus tard, en 1875, Littré mentionne, nous l’avons vu, l’existence des deux constructions : Ni un ni deux et aussi Ni une ni deux. Tout en précisant que ni un est la forme courante et que ni une commence à faire son apparition.

Puis, en 1878, dans la 7e édition de son dictionnaire, l’Académie change son fusil d’épaule. Elle prescrit alors le féminin et rien d’autre que le féminin :

« N’en pas faire à deux fois.  N’en faire ni une ni deux : se décider sur-le-champ. »

Et ce, même si Littré, trois ans auparavant, donnait, comme courante, l’expression N’en faire ni un ni deux! C’est à se demander qui de l’Académie ou du Littré décrit le véritable usage. L’Académie nous dit donc, à mots couverts, qu’utiliser le masculin est dorénavant fautif. Et elle le laissera entendre dans toutes les éditions subséquentes de son dictionnaire (4).

À la même époque, Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, (p. 636, tome sixième, 1870) tient essentiellement le même propos qu’Émile Littré. On dirait presque un copier-coller avant l’heure. Sauf qu’au lieu de croquer une poire, il saute par la fenêtre. Voyez par vous-mêmes :

« Fam. N’en pas faire à deux fois. Se décider sur-le-champ, sans hésiter, ne pas balancer. Il n’en fit pas à deux fois et sauta par la fenêtre. On dit aussi N’en faire ni une ni deux. »

Se pose ici la même question que tantôt : Larousse décrit-il l’usage que, lui-même, observe ou celui que Littré rapporte? À moins que ce soit l’inverse…! Qui sait?

Qu’est-ce que le sujet ne fit pas à deux fois? Sauter par la fenêtre? Aurait-il seulement pu répéter son geste?… Tout dépend, direz-vous, de l’étage d’où il a sauté. Et vous n’auriez pas tort.

Ce ne serait donc qu’après 1875 que la forme Ni une ni deux aurait supplanté la forme Ni un ni deux. Supplanter n’est probablement pas le bon terme. Il faudrait plutôt dire que c’est à la fin du XIXe siècle que la forme masculine est « sortie de l’usage » ou que les dictionnaires, sous la férule de l’Académie, l’ont fait « sortir de leur nomenclature ». Sans évidemment que l’on sache trop pourquoi. Quand on est régent, on n’a pas à justifier ses gestes auprès de ses vassaux ou de ses commettants!

Puis, dès le début du XXe siècle, la forme Ni un ni deux disparaît à jamais des dictionnaires. En 1922, le Larousse Universel en 2 volumes (tome 2, p. 1171) n’en fait plus mention. On ne voit que : Ne faire ni une ni deux.  Et le DAF (8e éd.) en fait toujours autant dans son édition de 1935. C’est donc ni une ni deux qu’il faut impérativement utiliser si l’on ne veut pas se faire taper sur les doigts. Mais…

Devrais-je dorénavant sacrifier sur l’autel de l’usage imposé la tournure que j’utilise depuis toujours, à savoir Ne faire ni un ni deux? Il semblerait que oui, mais je ne suis pas, comme on dit chez nous, « chaud à l’idée » de devoir y recourir. Si un réviseur me corrigeait, je lui demanderais assurément de justifier sa correction. S’il trouvait quelque chose de plus convaincant — pour ne pas dire de plus intelligent — à répondre que « Parce que c’est comme ça! », je me plierais sans doute à sa décision. À la condition toutefois que ce ne soit pas : « parce que le mot fois est sous-entendu ». Là, je serais moins enclin à accepter, sans mot dire (et peut-être aussi sans maudire), sa décision. Car, je ne vois toujours pas pourquoi le féminin devrait être la forme prescrite. Ni ce qu’a de si répréhensible l’emploi du masculin, sauf de ne pas être conforme au diktat imposé par les régents de la langue.

Un dernier mot. Le meilleur argument pour déstabiliser un ayatollah… linguistique est de lui demander pourquoi c’est son choix qui doit prévaloir. La réponse qu’il vous fera en dira long sur sa perception de la langue. Peut-être même plus qu’il ne le voudrait… Essayez-le au moins une fois. Vous verrez…

Maurice Rouleau

 (1)    Ce n’est pas la seule expression dont l’origine (et la graphie) est pour le moins nébuleuse. Il en est une autre : « chercher (de) midi à quatorze heure » sur laquelle je reviendrai bientôt.

(2)    Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué, mais Littré utilise le pronom EN dans N’en faire ni un ni deux, N’en pas faire à deux fois. Mais il l’a oublié dans l’exemple qu’il donne  : Il ne fit ni un ni deux et croqua la poire.

Je ne fais pour le moment qu’attirer votre attention sur cette omission. J’y reviendrai plus longuement, dans un autre billet, car il y a là quelque chose d’anormal, Ou de très révélateur sur le fonctionnement de la langue.

(3)   Ne me demandez surtout pas pourquoi il faut mettre un accent circonflexe sur le second (ou deuxièmee de eurêka. Si vous le faisiez, je serais dans l’obligation de vous répondre de la manière la plus stupide que je connaisse : « Parce que c’est comme ça! » (Voir ICI.)

 (4)    L’Académie ajoutera même, dans la DAF 9e éd. (1985), et ce, pour la première fois, une marque d’usage.  Voyez par vous-mêmes.

ElliptNe faire ni une ni deux, se décider sur-le-champ, agir immédiatement.

Elle semble, par cet ajout, vouloir justifier l’emploi du féminin. En effet, on appelle ellipse une « omission syntaxique ou stylistique d’un ou plusieurs éléments dans un énoncé qui reste néanmoins compréhensible ». Ce qu’elle omet, même si elle ne le précise pas, serait-il le mot fois, qui est féminin? Je ne peux que le présumer. Sinon, quel serait ce mot?…

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« Fake news », bobard, fausse nouvelle… (2 de 2)

Ce n’est pas parce qu’on le dit que c’est vrai! 

Les Immortels / Les Pères de l’Église / Les autorités

2

               J’ai terminé le précédent billet par une interrogation indirecte : « Je me demande bien pourquoi j’ai tant tardé à remettre en question tout ce qui touche à ma langue maternelle! » Réservant par le fait même, pour plus tard, la réponse à cette question.

Le moment est maintenant venu de vous expliquer comment j’en suis venu à me poser cette question; pourquoi, aux yeux de certains, je suis un brin iconoclaste, pourquoi  je n’hésite pas à remettre en question les idées reçues.

Idées reçues

Voilà deux mots qui résument bien, je crois, la nature du problème.

Les connaissances que nous avons de la réalité, les choses que nous tenons pour vraies, elles nous ont, pour la plupart, été apprises. Ce sont des idées reçues. Et cet apprentissage a commencé dès notre tendre enfance. À un tel âge, la contestation n’est pas pratique courante, elle est même mal venue. En fait, on nous apprend tout. À bien faire, à bien dire. Sans que nous ayons la permission de rouspéter. Et on nous reprend jusqu’à ce que nous ne fassions plus de faute. Autrement dit, jusqu’à ce que nous fassions ce que nous devons faire. Et non pas ce que nous pouvons ou voulons faire.

À la maison, je dois obéir à mes parents. Sans grommeler. Même si je ne comprends pas toujours pourquoi leur décision est nécessairement la bonne. Ils ont immanquablement le dernier mot. Eux, savent. Moi, je comprendrai plus tard… C’est, semble-t-il, dans l’ordre des choses.

À l’école, je dois en faire autant. L’instituteur a toujours le dernier mot. Ce qu’il m’apprend ne peut qu’être de l’or en barre, i.e. une valeur sûre. Il peut difficilement en être autrement. S’il occupe ce poste, c’est parce que, lui, sait. En un certain sens, il m’impose ses croyances [j’utilise croyances parce qu’il ne peut pas toujours justifier ce qu’il enseigne] sans que j’aie quoi que ce soit à dire. D’ailleurs, je suis encore trop jeune pour savoir quoi dire ou quoi faire. Je ne fais qu’enregistrer, que mémoriser ce qu’on m’enseigne. Et le reproduire sur demande. Ce qui n’est que normal, car je vais à l’école pour apprendre du professeur et non pour en apprendre au professeur. C’est encore là, semble-t-il, dans l’ordre des choses. Même s’il y a parfois des exceptions.

Insidieusement, cette attitude de soumission s’incruste dans l’esprit du jeune. Il en vient à penser que c’est vrai, puisqu’il (parent ou professeur) le dit. Plus tard, il généralisera : si on le dit, c’est que c’est vrai. Même s’il n’est pas prêt à le reconnaître, cette façon de réagir semble s’être installée à demeure. À son insu, même.

Ouvrons ici une parenthèse

On m’a déjà demandé, sans toutefois me le reprocher — du moins ouvertement —, pourquoi je farcis mes textes de renvois aux sources consultées. La réponse est fort simple : dans l’espoir de créer chez mon lecteur le goût de vérifier si ce que je dis est exact; que je ne prends pas mes rêves pour la réalité. Bref, que je n’invente rien.

Quand je suis confronté à une idée qui contrevient à ce que je crois ou à ce qu’on m’a forcé à croire, je me pose toujours la même question : comment en est-on arrivé à une conclusion qui diffère de celle qui me vient naturellement? C’est alors que commence ma quête. Je veux comprendre pourquoi quelqu’un d’autre pense différemment. Qui a raison, lui ou moi? Si j’ai tort, je n’ai aucune difficulté à faire mon mea-culpa. Si j’ai raison, je défends mon point de vue. Sans pour autant forcer qui que ce soit à y adhérer. Je veux simplement remettre les pendules à l’heure, démontrer que ma prise de position se défend très bien.

Comment expliquer que, dans les faits, peu de lecteurs consultent les sources que je cite. Pour une raison fort simple : s’il (moi, en l’occurrence) dit quelque chose, ce ne peut qu’être vrai!  Il ne peut pas s’être trompé, surtout après toutes les recherches qu’il a faites. Le lecteur me croit donc sur parole. Parce qu’à ses yeux je suis une autorité! Ce qu’il ne devrait jamais, au grand jamais, faire. Ce n’est pas parce que j’en sais un peu plus que je suis infaillible. Mais on le pense, hélas! N’est-ce pas ainsi que naissent les légendes, urbaines ou linguistiques?

Fermons la parenthèse

L’autorité

Le nœud du problème résiderait donc dans la perception que tout un chacun a de l’autorité. Ou de celle qu’on lui a inculquée. Autorité signifiant, selon les circonstances,  parents, professeurs, employeurs, politiciens, curés… Tout ce qu’une telle personne dit ne peut être contesté, car elle est en position d’autorité. Et moi, en position de subordination ou de sujétion. Je me dois donc de faire ou de croire ce qu’elle dit. Mes objections, mes contestations, je dois les ravaler, car deux personnes ne peuvent à la fois avoir raison et soutenir des idées contraires. Et ce ne peut assurément pas être moi qui gagne à ce jeu. Sauf si l’autorité n’est pas infaillible.

Si les enfants qui subissent des agressions, physiques, sexuelles ou autres, n’en parlent presque jamais, c’est qu’ils ont appris à ne pas contester ce qu’une personne en autorité (i.e. quelqu’un auquel il serait mal venu de s’opposer) dit ou fait. C’est pourquoi il en faut du temps pour que les victimes osent se plaindre. Et aussi, du courage. Pensez seulement au temps qu’il a fallu pour que le mouvement #moiaussi (#metoo) voie le jour. Pensez à toutes les accusations d’agression qui ont été rejetées du revers de la main, ou cachées, par l’Église. Les religieuses — même elles — commencent seulement à faire connaître les abus que les membres du clergé leur ont fait subir.  Pour elles et pour tous les autres avant elles, ce que l’autorité faisait ou disait ne pouvait pas être appelé abus. Parce que, plus haute est la personne dans la hiérarchie, moins condamnables sont ses gestes. Fort heureusement, il n’en est plus de même.  Abus et autorité ne sont plus ce qu’on les avait toujours faits : des réalités incompatibles.

L’abus en langue

L’abus en langue n’a pas la gravité de celles qui font actuellement les manchettes, j’en conviens. Mais il participe de la même mécanique. La façon d’écrire, la façon de dire nous est imposée par une autorité. Un professeur, un réviseur. Combien de fois ne m’a-t-on pas dit (et n’ai-je pas moi-même dit) : « Va voir dans ton dictionnaire » ou encore « Va voir dans ta grammaire ». Comme si, une fois cela dit, tout était dit. Je l’ai pourtant cru durant des années.

Il en faut, là aussi, du temps pour se décider à ne plus croire, sans rouspéter, tout ce que ces ouvrages présentent comme la bonne façon de faire. Comme le BON USAGE. Comme la NORME. Derrière ces termes se cache pourtant une même réalité : une autorité contraignante. À laquelle il est malvenu, pour ne pas dire défendu, de s’opposer.

Une telle attitude de contestation prend, comme je l’ai dit, du temps à s’imposer. Car elle contrevient à tout ce qu’on nous a appris, à tout ce qu’on a cru jusque-là. On ne devient pas iconoclaste du jour au lendemain. C’est le résultat d’une accumulation de petites frustrations, que trop souvent on s’empresse d’oublier. Tant que ces frustrations ne sont pas reconnues comme une forme d’abus, on reste soumis. On plie l’échine. On fait ce qu’on nous dit de faire.

Dans mon cas…

Le tout a commencé dans les années 1990. Un étudiant avait écrit sans détours avec un s. Je lui fais alors remarquer que l’écrire ainsi ne respecte pas la NORME. Façon polie de lui dire qu’il fait une faute. Je suis certain de détenir la vérité, car, avant d’intervenir,   j’ai consulté mon Petit Robert, où l’on trouve à l’entrée détour :

« Sans détour : simplement, sans ambages, tout net. Je vous le dis sans détour ».

Ce n’est pas moi qui impose cette façon de faire. C’est le dictionnaire. Et qui dit dictionnaire dit autorité. Qui dit autorité dit vérité. C’est ainsi que je raisonnais à l’époque.

L’étudiant, à qui je fais la remarque, encaisse le coup. Comme tout bon élève doit faire, car je suis l’autorité! Mais un autre, plus futé, vient à son secours. À mon grand dam! Du moins sur le coup. [Il n’a jamais su ce qu’il venait de déclencher chez moi.] Ce dernier me fait remarquer que, dans ce même dictionnaire, à l’entrée carrément, on trouve sans détours. Avec un S! Il me dit donc, de façon polie et avec, en prime, un petit sourire en coin, que j’ai tort. Qu’invoquer la présence de telle ou telle graphie dans un dictionnaire pour décider de la bonne façon de faire n’est pas un argument valable. Il m’en faisait la preuve. Je ne me rappelle pas le nom de cet étudiant, mais ce qu’il m’a appris, ce jour-là, je ne l’ai jamais oublié : le dictionnaire (ou toute autre source de référence) n’est pas, contrairement à ce que j’avais toujours cru, une Bible, au sens de « Ouvrage faisant autorité pour un individu, un groupe, une époque » (Petit Robert dixit). Mon dictionnaire venait de dégringoler du piédestal sur lequel je l’avais toujours vu. N’allez surtout pas penser que tout ce qui s’y trouve est faux. Accordez-vous toutefois le droit de ne pas croire que tout ce qui s’y trouve est vrai. C’est le moins que vous puissiez faire pour ne plus être… le bon chien de Pavlov qu’on a fait de vous.

À compter de ce jour-là, pour justifier quoi que ce soit, je n’ai plus jamais, au grand jamais, dit à qui que ce soit : « Va voir dans ton dictionnaire. » (1) Autrement dit, mon rapport au dictionnaire (2) n’a plus jamais été ce qu’il était jusque-là : sans appel. Il ne peut plus être le témoin de l’USAGE, puisque cet usage peut varier d’une entrée à l’autre. Et aussi, comme je l’ai constaté plus tard, d’un dictionnaire à l’autre!

Un tel constat n’a pas été sans me causer un sérieux problème quand j’ai commencé à rédiger mon ouvrage sur l’emploi de la préposition en français, ouvrage que j’ai alors intitulé Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec?  Par exemple, quelle préposition devait-on (ou pouvait-on) à l’époque utiliser après l’adjectif loyal? Est-ce que, par exemple, il était correct d’écrire La garde républicaine est demeurée loyale à Saddam Hussein? Personnellement, je n’y voyais pas d’objection. Mais avant d’inscrire cet emploi dans mon ouvrage, il me fallait une source fiable. Un ouvrage qui faisait autorité. Le candidat idéal aurait dû être mon dictionnaire. Mais…

Mais, dans le Petit Larousse, cet adjectif est utilisé sans préposition :  Une femme loyale; une conduite loyale. Serait-ce que cet adjectif ne s’utilise que de façon absolue?… Certains seraient portés à le penser. Dans le Petit Robert, par contre, on l’utilise suivi de deux prépositions : loyal envers qqn et loyal en affaires. Est-ce à dire que je ne peux pas utiliser à sans risque de me faire taper sur les doigts?…  Pourtant, on dit — et le dictionnaire le confirme — être fidèle à son maître. Être loyal, n’est-ce pas être fidèle?… Sans source qui le confirme, puis-je prétendre que loyal à se dit?… Mais qui suis-je pour oser le décréter?  Je dois garder à l’esprit que certains pourront se réclamer de mon ouvrage pour justifier leur façon de faire. Chose certaine, d’autres utilisent cette préposition sans se poser de question. Tout récemment encore, je l’ai rencontré dans un communiqué de l’Agence France-Presse :

« Manafort est resté loyal » à Donald Trump, souligne Jonathan Turley, professeur de droit à l’Université George Washington.

Autrement dit, même si ce n’est pas mentionné dans le dictionnaire, cela ne signifie pas que cette préposition ne s’emploie pas. Mais peut-on pousser la logique jusqu’à dire qu’il n’est pas fautif de l’employer? Euh!… Cet exemple n’en est qu’un parmi tant d’autres. Alors, où est la vérité?

Toujours dans les années 1990, un étudiant qui n’a pas respecté une règle de grammaire voit sa faute sanctionnée. Il ne le prend tout simplement pas. Il se pointe à mon bureau, Grevisse sous le bras, pour réclamer son dû, à savoir  les points que je lui aurais injustement enlevés. Sa façon de faire est, me dit-il, consignée dans le Grevisse. Donc, correcte! Son argument se veut irréfutable, mais ne l’est pas. Le problème est qu’il lisait mal son Grevisse. Cette façon de faire y était certes consignée, mais après la règle. Là où Grevisse se fait un devoir de citer de bons auteurs qui se permettent de ne pas la respecter. En réclamant son dû, l’étudiant sollicitait de ma part que je le considère comme l’égal des grands auteurs. Ce que je ne pouvais pas faire, car je ne me considère pas l’égal de Grevisse. Tout ce que Grevisse et moi partageons, c’est le même prénom! Rien de plus.

Une fois l’étudiant, dépité, sorti de mon bureau, je me mets à ruminer. Sa démarche tient-elle de l’outrecuidance? Ou se situe-t-elle dans une logique qui n’a pas cours? En ne respectant pas telle ou telle règle, les bons auteurs — ceux qui apparemment ont  construit la langue telle qu’on la connaît — veulent-ils faire un pied de nez à Maurice Grevisse? Autrement dit, le font-ils sciemment? J’en douterais. J’ai plutôt l’impression qu’ils font une faute intelligente. Eux peuvent en faire, mais pas nous. Nous, nous devons faire ce que la grammaire nous impose. Nous n’avons pas d’autre choix.

Si les phrases données en contre-exemple avaient été soumises à M. Grevisse de façon anonyme, aurait-il montré autant d’indulgence? Je ne crois pas. Il aurait certainement sanctionné la faute puisque la règle n’est pas respectée. Pourquoi alors être plus tolérant quand on connaît l’auteur, celui que l’on dit bon auteur?  Pourquoi ne pouvons-nous pas, nous aussi, nous éloigner de la norme?… Et questions encore plus fondamentales : Qui a établi cette norme?  et Sur quoi les régents se sont-ils basés pour l’établir?…

Autorité vs Vérité

Invité, en 2003, à donner une conférence au congrès international de l’enseignement du français langue seconde, à Lima, congrès mieux connu sous le nom de SEDIFRALE (SEsiónes para Docentes y Investigadores de FRAncés Lengua Extranjera),  j’en profite pour exposer aux congressistes ma vision « révisée » du dictionnaire français. J’intitule ma conférence : « Ce n’est pas dans le dictionnaire. Ce n’est donc pas… bon! » Ce titre se veut aguicheur et surtout provocateur. Mon objectif est d’amener les participants à repenser la relation qu’ils entretiennent avec leur dictionnaire ou avec tout autre ouvrage de référence. Relation qu’ils n’ont, fort probablement, jamais même pensé remettre en cause.

À la période de questions, une participante me demande à qui elle devra dorénavant faire confiance si elle ne peut plus se fier à son dictionnaire. J’ai fait mouche. Sa question traduit le désarroi qu’elle ressent devant le constat que je viens de lui faire voir : ce qui n’est pas dans le dictionnaire n’est pas nécessairement mauvais ou, son corollaire, ce n’est pas parce que c’est dans le dictionnaire que c’est nécessairement bon. Cette participante se voit soudainement démunie. Elle vient de perdre son allié de toujours, sa source de vérités, sa Bible. Sans son dictionnaire pour cautionner ce qu’elle avance, elle devient vulnérable. Elle a besoin d’une autorité sur laquelle s’appuyer pour justifier ce qu’elle enseigne. Et je viens de le lui arracher des mains.

Qu’a-t-elle fait à son retour en classe? A-t-elle osé changer son discours et dire à ses élèves — avec la même assurance qu’elle affichait avant le congrès — de ne pas croire tout ce que le dictionnaire contient? Je serais curieux de le savoir.

Ce besoin viscéral d’une autorité

Un correspondant m’a déjà fait parvenir un commentaire associant religion et langue. Il établissait un parallèle entre « gardiens des religions » et « gardiens de la langue ». Selon lui, les deux traquent les déviants, les infidèles, car ils s’imaginent les représentants de l’Autorité suprême (religieuse ou linguistique) ou de ce qu’ils considèrent être telle.

Ce commentaire réveille en moi le souvenir d’un événement qui date du début des années 1960. À l’époque de Vatican II. Un événement où religion et autorité s’opposent.

Mon seul cours de théologie

Un jour — je suis dans la jeune vingtaine—, je demande à deux de mes bons amis qui sont entrés chez les dominicains si je peux leur rendre visite durant une fin de semaine (ailleurs on dirait weekend). Ils se disent ravis de me revoir, mais ils m’informent que, le samedi matin, ils ont cours. Ils m’offrent d’assister à ce cours si le cœur m’en dit et si, évidemment, leur professeur y consent. — Et le professeur n’a aucune objection. — Je ne peux tout simplement pas refuser, car une telle occasion ne se représentera jamais plus. Une véritable aubaine! J’allais, sans avoir à prendre la soutane, assister à un cours de théologie! Plus précisément à un cours de…  pneumatologie, à ne pas confondre avec pneumologie (3).

Point n’est besoin de vous dire que ma présence en classe est remarquée : je détonne dans une mer de blanc. — À l’époque, la soutane était de rigueur! — Après le cours, on se masse autour de moi. On croit que je suis un nouveau postulant. On veut savoir de quel pays je suis originaire, pourquoi je viens compléter mes études de théologie à Ottawa, etc. Je leur explique la raison de ma présence. L’interrogatoire prend alors une tournure différente. La question qu’on ne poserait jamais à un étudiant en théologie m’est alors posée : « Comment as-tu trouvé le cours? »

Je leur dis, bien candidement, que leur professeur, tout docteur en théologie qu’il soit, ne m’a pas convaincu. Que faire appel aux pères de l’Église pour étayer son argumentation n’est pas ce que moi j’appelle une preuve irréfutable. Je leur rappelle — même s’ils le savent déjà, j’en suis certain — que ne sont appelés Pères de l’Église que ceux qui disent ce que l’Église veut bien entendre. Que tout ce que les autres ont pu écrire, et que l’Église ne reconnaît pas, est dit apocryphe! En d’autres termes, ce que l’Église dit est vrai à la condition que ce soit ce que l’Église reconnaît comme vrai!  Un peu circulaire comme argumentation, n’est-ce pas? Je prends soin de leur préciser qu’en tant qu’étudiant en sciences il me faut des arguments plus convaincants; que ce n’est pas parce que les Pères de l’Église le disent que je dois le croire! Mais tous ces  théologiens en herbe, eux, y croient. Dur comme fer. L’idée de douter de ce que l’Église enseigne ne leur traverse même pas l’esprit. Ils sont, pour ainsi dire, « vendus » à l’idée. Pour eux, l’autorité ne peut être contestée. Ils y croient. Un point, c’est tout!

Cette forme de croyance n’est pas mienne, vous vous en doutez bien. Mais, vous, qui êtes sans doute des amoureux de la langue, des inconditionnels de la grammaire et du dictionnaire, pratiquez-vous ma forme de croyance ou celle des théologiens en herbe? Vous vous rangeriez derrière moi que j’en serais surpris. Je ne la pratique moi-même que depuis quelques années. Auparavant, il suffisait que le dictionnaire le dise ou que la grammaire le prescrive pour que tout devienne parole d’évangile (4). Mais d’où vient donc le caractère sacré que l’on attribue à ces sources? On le doit à nul autre qu’à Richelieu, cardinal de son état, celui qui, en 1635, a créé l’Académie française (5).

Et ce caractère sacré est reconnu d’emblée (6).  Et il l’est encore de nos jours par la majorité des francophones. Je l’ai moi-même cru durant de nombreuses années.

Puis, forcé par les événements, je me mets à me questionner, à douter, ce qui n’est jamais reposant pour l’esprit. C’est finalement en 2009 que mes tourments prennent fin.

Le magazine Le Point publie, en fin d’année, un numéro hors-série consacré à la langue française. Ce numéro commence par un entretien avec Mme Hélène Carrère D’Encaussele (et non la) secrétaire perpétuel de l’Académie française et aussi, depuis 1999, la (et non le!) présidente de la commission du dictionnaire de l’Académie française.

En réponse à la question d’ouverture (7) « Depuis quand faites-vous partie de la commission du dictionnaire? », elle lève, contre toute attente, le voile sur certaines pratiques de cette institution. Elle nous apprend que tous les Immortels ne peuvent pas faire partie de cette commission. Ils n’en sont pas tous dignes! Seuls ceux qui partagent les objectifs de la commission le sont. Ceux qui ne les partagent pas ne sont tout simplement pas invités à y participer. Ce qu’ils pourraient dire ou écrire n’aurait donc aucun intérêt! Je n’invente rien, c’est elle qui le dit.

En lisant cela, mon seul cours de théologie me revient en mémoire. Et inévitablement,  les fameux Pères de l’Église, les seuls dont la parole est digne d’être écoutée, parce qu’ils disent ce que l’Église veut bien entendre! De toute évidence, il en est de même pour les Académiciens : pour faire partie de la commission, il leur faut impérativement partager les objectifs de la commission. Les fortes têtes ne sont pas admises en son sein. Qu’on se le tienne pour dit!

Dois-je comprendre que ce que l’Académie décrète n’est en fait que l’opinion des 15 membres de la commission du dictionnaire? Que non! Les propositions de cette commission doivent être entérinées par tous les Académiciens présents à l’assemblée, sinon mentalement, du moins physiquement. Il faut qu’il y ait unanimité.

À Bernard Pivot qui venait d’exprimer des réticences à propos d’une des recommandations du CSLF, celle touchant la disparition de l’accent circonflexe, Maurice Druon, alors secrétaire perpétuel de l’Académie, retorque : « J’ai obtenu l’accord de l’Académie française à l’unanimité. » Cela se veut un argument massue. M. Druon aurait même menacé B. Pivot de poursuites judiciaires, nous raconte F. de Closets (Zéro faute, p. 230)! Il faut être convaincu de sa supériorité pour aller jusque-là.

Cette belle unanimité, opposée à B. Pivot, est douteuse, au dire même de Jean d’Ormesson, académicien de son état, absent lors de la tenue du vote. Voici ses propos recueillis par F. de Closets (Zéro faute, p. 225) :

« Beaucoup d’académiciens semblaient avoir été absents lors du fameux vote unanime sur la réforme, et d’autres, sans doute présents, mais frappés d’amnésie, ne se souviennent plus de grand-chose. »

L’unanimité qu’invoque Druon ne serait en fait qu’une illusion!

Après s’être rendu compte de ce qu’ils avaient approuvé à l’unanimité, les Académiciens se ravisent. Ils décident, nous dit Closets (Zéro faute, p. 232), que la « réforme » ne contient « aucune disposition de caractère obligatoire »; que « l’orthographe actuelle reste d’usage »; que les « recommandations » ne constituent pas « des incorrections » et ne sauraient être « jugées comme des fautes ». Et aussi que :

« Elle [l’Académie] estime qu’il y a avantage à ce que lesdites recommandations ne soient pas mises en application par voie impérative et notamment par circulaire ministérielle [ce qui a pourtant été fait. Comme quoi la volonté des Académiciens ne fait pas loi!], elle souhaite que ces simplifications ou unifications soient soumises à l’épreuve du temps, et elle se propose de juger, après une période d’observation [dont la durée n’est pas précisée], des graphies et emplois que l’usage aura retenus [comment sera donc évalué cet usage? Au pif?]. Elle se réserve de confirmer ou infirmer alors les recommandations proposées [elle seule est autorisée à se prononcer sur le sujet, foi de Richelieu!]. »

Comme si leur décision, qui sera prise à une date encore indéterminée, était pour faire loi! Voilà bientôt 30 ans que ces recommandations ont été formulées et les Académiciens n’ont toujours pas confirmé ni infirmé quoi que ce soit! Sans doute se disent-ils que la vitesse tue!

Ceux qui plus tard ont accueilli favorablement les Rectifications de l’orthographe (i.e. les ministères de l’Éducation, les éditeurs de dictionnaires, etc.) étaient-ils, comme les Académiciens, inconscients de la portée de leur geste? Ont-ils dit OUI, parce que ces « rectifications » avaient été formulées par des experts (des personnes en position d’autorité), par des gens qui n’ont aucune raison de ne pas dire la vérité? Je serais curieux de les entendre sur ce point. De connaître les raisons qui les ont poussés à endosser ces « rectifications ». S’ils s’étaient donné la peine d’évaluer à leurs justes valeurs ces « recommandations », ils auraient peut-être eu certaines réticences ou des réticences certaines. Comme celles que j’ai exprimées à plusieurs reprises sur ce blogue.  J’ai été à même de constater, et de démontrer, que ces « recommandations » s’apparentent plus à de l’interventionnisme à la petite semaine (i.e. qui ne résulte pas d’un plan d’ensemble, de prévisions à longue échéance) ou, si vous préférez, à courte vue (i.e. manquant d’ampleur et de pénétration) qu’à une analyse sérieuse, approfondie. Les experts, les régents, sont intervenus sans évaluer la portée de leur décision. Ce qui, inévitablement, donne naissance à des exceptions. Pourtant, les exceptions, n’est-ce pas ce que les experts sont censés faire disparaître? Oui, mais… il en reste. Ils en rajoutent même!

Bref, ce n’est pas parce qu’on le dit qu’il faut le croire. Mais pour bien des gens, c’est exactement le contraire. Cette réalité s’est de plus en plus imposée à moi. Ceux à qui j’enseignais n’étaient jamais autant satisfaits que lorsque je leur présentais des recettes toutes faites. Que je leur disais quoi dire, quoi faire. Le ton dogmatique ajoutait du poids à la démonstration. Là, ils avaient la certitude d’avoir assisté à un bon cours, parce qu’ils avaient appris quoi faire (sans pour autant savoir pourquoi il faut le faire). Et ce, je l’ai observé même quand j’ai enseigné à des traducteurs en exercice. C’est dire à quel point est sacré tout ce que disent le professeur, le réviseur, le dictionnaire, la grammaire, ou toute autre source documentaire auxquels on fait confiance.  Bref, l’autorité avait parlé!

Moi, ce qui aujourd’hui m’intéresse au plus haut point, c’est de savoir pourquoi je dois faire ce qu’on m’a forcé à faire. Surtout quand la logique n’est pas au rendez-vous. Et ce, même si la réponse que je risque de trouver viendra déranger mon ancienne béatitude intellectuelle.

Le doute n’est jamais reposant! Mais quel soulagement quand il se dissipe!

Maurice Rouleau

(1)   Pour ceux que cela pourrait intéresser, dans le Petit Robert 1990, on trouve sans détours écrit avec un S à trois autres entrées : ambages, chemin et façon. Le dictionnaire de l’Académie française (9e éd., 1985) s’en permet autant. Aux entrées chemin et façon, l’Académie écrit : sans détour (sans S), alors que le Petit Robert prescrit sans détours (avec un S)! À détour, l’Académie semble hésitante :  être sans détour (loyal et franc,) et parlez-moi sans détours (franchement). Vous aurez remarqué que le sens est identique. Mais pas la graphie! Dois-je comprendre que les deux graphies sont admises par l’Académie, mais pas par le Petit Robert? Qui dois-je croire?… Mais cette position de l’Académie est récente. Dans la 8e éd. (1935), à l’entrée détour, elle l’écrit alors sans S :

  • DAF, 8e éd. (1935)    Parler sans détour, sans aucun détour.
  • DAF. 9e éd. (1986)    Parlez-moi sans aucun détour, sans détoursfranchement.

(2) « Mon rapport au dictionnaire », je l’ai explicité dans deux articles publiés dans L’Actualité langagière.  (partie 1)  et   (partie 2)

(3)  Pneumologie et pneumatologie sont composés d’un étymon très proche parent, presque des bessons. Dans le premier cas, c’est l’élément grec pneumôn « poumon »; dans le second, c’est l’élément grec pneuma, pneumatos « souffle, esprit » (Petit Robert dixit.)

La pneumologie s’intéresse aux poumons; la pneumatologie, à l’Esprit Saint.

(4)  Paul Robert ne s’en cache pas. Il dit dans l’introduction du Grand Robert :

« Un dictionnaire doit toujours beaucoup à ceux qui l’ont précédé […] Faute de les citer tous je mentionnerai ceux auxquels je dois le plus. Ce sont : […] plus particulièrement la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française. »

Côté grammaire, Maurice Grevisse reçoit, de l’Académie, le Prix de la langue française. Prix annuel, créé en 1914, pour reconnaître les services rendus au dehors à la langue française. Les Académiciens ne lui feraient pas un tel honneur si ce qu’il dit ne leur convenait pas. Cela va de soi, me semble-t-il.

Si vous fréquentez assidument le Bon Usage, vous aurez noté que Grevisse est, envers les bons auteurs, d’une tolérance remarquable. Vous, vous faites une faute si vous ne respectez pas la règle, mais les bons auteurs, non! Autrement dit, « On peut violer la langue à condition de lui faire de beaux enfants. »! Cette boutade est attribuée à Bertrand Poirot-Delpech, lui-même académicien, à propos de San-Antonio.

(5) Sur le site de l’Académie, on peut lire : « L’Académie est ainsi assimilée aux cours supérieures, comme instance suprême en matière de langue. » Rien de moins!

Comme vous pouvez le constater, ce n’est pas la modestie qui étouffe les Académiciens! Rien ne peut donc être opposé à ce que la Cour suprême décide! Nous, nous n’avons d’autre choix que de nous y soumettre.

L’article 24 des statuts de l’Académie va dans le même sens :

« La principale fonction de l’Académie sera de travailler, avec tout le soin et toute la diligence** possibles, à donner des règles certaines [et non certaines règles] à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. »

** On ne savait pas à l’époque qu’il leur faudrait 50 ans pour publier une nouvelle édition!

Ce que les Académiciens décrètent ne peut qu’être certain! Bien mal venu serait celui qui oserait contester ce qu’ils décident.

(6)  En 1674, quelques années à peine après la création de l’Académie, la façon dont Dominique Bouhours s’exprime dans la présentation de son ouvrage intitulé « Doutes sur la langue française proposés à Messieurs de l’Académie française par un gentilhomme de province » ne laisse aucun doute sur l’acceptation du caractère sacré des décisions de l’Académie. Voyez par vous-mêmes.

« Messieurs,

Vous ne devez pas trouver étrange, qu’un homme né dans la Province s’adresse à vous, pour s’éclaircir de quelques doutes qu’il a sur le langage. La Raison veut que les doctes soient les maîtres des ignorants & qu’en toute matière on s’en rapporte aux personnes intelligentes (!!). Dans les affaires civiles on suit l’avis des Jurisconsultes & des Avocats; dans celles de la Religion & de la conscience, on croit les Théologiens & les Directeurs; mais dans ce qui regarde notre Langue, à qui peut-on s’en fier qu’à des Académiciens établis pour la réformer & pour la polir; qu’à vous, Messieurs, qui êtes les juges naturels, & les vrais oracles de l’éloquence Française? Vos réponses ont de quoi satisfaire les esprits les plus délicats; vos décisions font des lois qu’il faut observer, pour bien parler, & pour bien écrire. »

(7)  Voici in extenso la réponse de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, avec, entre crochets, ce que m’inspirent ses mots : 

Je suis entrée à l’Académie française en 1990 et j’ai intégré la commission du dictionnaire neuf ans plus tard. À cette époque-là, nous devions montrer patte blanche pour entrer dans cette prestigieuse et sélective commission. [Ce ne serait donc plus la règle de nos jours?] D’emblée, on nous disait : « Attendez, vous entrerez quand on vous le dira. » Aujourd’hui les choses se passent différemment. [C’est ce qu’elle dit, mais je ne vois pas vraiment la différence, au vu de ce qui suit.] Dès que nous repérons un confrère qui semble avoir « l’esprit de la commission », nous le nommons d’office. Ou, à l’inverse, s’il nous paraît entrer en contradiction avec nos objectifs, nous ne lui proposons rien. Ce qui est important pour nous, c’est de trouver une personne capable d’apporter quelque chose à la commission. [Et ce quelque chose doit plaire aux membres de la commission!] De l’enrichir de son savoir. Lorsque je suis entrée, le médecin et essayiste Jean Hamburger venait de mourir. Il était l’un des piliers de cette commission. C’était un grand savant et un médecin fort respecté [autrement dit, quand il parlait, on l’écoutait].  Il avait aussi une passion** pour la langue française. Il ne supportait pas qu’on la maltraite et s’offusquait du moindre écart langagier. Pendant des années, je l’ai entendu répéter que « mettre le verbe faire à toutes les sauces était la négation même de la langue! » Sa remarque m’avait profondément marquée. [J’ose espérer que ce n’est pas sa seule contribution!] À tel point qu’il m’arrive aujourd’hui encore de reprendre les nouveaux membres de la commission. Mais je constate, avec regret, que le professeur Hamburger n’est plus dans les esprits. Il appartient déjà au passé. Je suis donc la seule mémoire qui reste [Veut-elle dire par là qu’elle vit dans le passé?] et mon rôle est de veiller — comme l’ont fait mes prédécesseurs — à ce que le Dictionnaire de l’Académie reste une référence en matière de langue. [Peut-on vraiment appeler référence ce qui n’est renouvellé que tous les cinquante ans?]

** Dans son ouvrage Introduction au langage de la médecine, (Flammarion, 1982), J. Hamburger nous dit la passion qu’il a pour sa langue maternelle :

« La langue française n’est pas une femme facile : avant de leur dévoiler ses beautés multiples [la beauté ne réside-t-elle pas dans les yeux de celui qui regarde? Comme l’accent, dans l’oreille de celui qui écoute?], elle exige de ses soupirants un grand effort, leur tend mille pièges, leur présente de faux amis, les plonge dans l’embarras orthographique, leur fait croire qu’on peut en prendre à son aise avec elle alors qu’elle exige d’eux un aveugle respect [Ce que les régents décrètent ne peut donc être contesté.]. Mais ceux qui sont enfin acceptés parmi les amoureux élus ont droit à de grandes récompenses. Je ne veux pas seulement parler des plaisirs désormais offerts : le plaisir de jouer avec des mots innombrables, des nuances insensibles, des variations sans fin dans la forme des phrases, dix façons différentes de ne pas dire la même chose, ou encore la découverte de rythmes qui n’ont rien à envier à la musique. Il y a plus inattendu : la maîtrise du langage ouvre de nouvelles portes dans la maîtrise de la pensée […] Les champs d’étude et de réflexion les plus difficiles s’éclairent lorsqu’on parle bien leur langue. »

Vous aurez compris que ce n’est pas la conclusion qu’il en tire qui me turlupine, mais plutôt les mots beauté et aveugle respect.

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« Fake news », bobard, fausse nouvelle… (1 de 2)

Ce n’est pas parce qu’il le dit que c’est vrai! 

ou

Pourquoi ne pas pratiquer le doute systématique?

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Prétendre ne jamais se faire raconter des bobards en serait déjà un en soi (1). Ce serait dire que tout ce qu’on entend ou lit est pure vérité ou, pire, qu’on est incapable de distinguer le vrai du faux. Vous avez le choix.

Nous avons tous, un jour ou l’autre, entendu raconter des sornettes, entendu des affirmations qui ne reposent sur rien, des affirmations qui sont on ne peut plus fantaisistes, pour ne pas dire ridicules. Par exemple, entendre quelqu’un s’attribuer, en 2017, le mérite de l’amélioration de la sécurité aérienne alors qu’en fait il n’a rien à voir avec ce bilan sans précédent! (Voir ICI.)  C’est ce que j’appelle prendre ses rêves pour la réalité. D’où peut-être son goût pour la téléréalité. Pour moi, ce n’est pas parce qu’il le dit que c’est vrai. Pour d’autres, c’est tout le contraire. Il suffit qu’il ouvre la bouche pour que tout ce qui en sort devienne parole d’évangile.

Comment expliquer cette divergence d’opinion?  Il y a forcément là une composante personnelle. Composante qu’il faut chercher autant chez celui qui ment effrontément (pourquoi le fait-il? que gagne-t-il à jouer ce jeu?) que chez celui qui croit tout ce qu’on lui dit.

Qu’en est-il dans mon cas? Qu’est-ce qui fait que, pour moi, une assertion, i.e. une « proposition que l’on avance et que l’on soutient comme vraie » est crédible? La réponse est double. Il faut…

  1. Que ce qui est dit corresponde à ce que je sais pour sûr ou découle logiquement de ce que je sais. Dans le cas contraire, je doute.
  2. Que la personne qui soutient comme vrai ce qu’elle avance soit reconnue par moi pour ne jamais raconter d’histoires; qu’elle soit digne de confiance. Dans le cas contraire, je doute.

Dans le premier cas, c’est moi qui sais pour sûr. Dans le second, c’est l’autre, dont l’honnêteté intellectuelle est indiscutable. C’est donc essentiellement une question de « fiabilité de la source ». Si la source est fiable, je crois; si elle ne l’est pas, je ne crois pas, ou je me fais un devoir impératif de douter tant que ce qu’elle avance n’a pas été confirmé par une source sûre.

Cette double condition ne sera pas sans rappeler à certains le premier des 4 principes énoncés par Descartes dans son Discours de la méthode(2)

Mais vous, dans quel camp vous rangez-vous? Faites-vous partie de ceux qui croient facilement, qui ne remettent que très rarement en cause ce qu’on leur dit; ou de ceux qui croient difficilement, de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ont pris l’habitude de remettre en question presque tout ce qu’on leur dit, de pratiquer le… doute systématique?

Moi, vous l’aurez deviné, je fais partie du second groupe. Je ne saurais dire toutefois si c’est la raison pour laquelle les sciences m’ont toujours passionné ou si c’est l’inverse. Une recherche ne peut être amorcée que si une question se pose. Il ne faut donc pas se surprendre que le scientifique qui sommeille en moi s’en pose beaucoup et cherche à tout prix à y répondre.  Je ne peux tout simplement pas croire sur parole. Il me faut des faits vérifiables et vérifiés. Ce n’est donc pas parce qu’on le dit que je dois le croire. Et tous devraient, je pense, en faire autant!  Ou, du moins, essayer. Surtout par les temps qui courent…

Une question plus fondamentale se pose ici. Question à laquelle je ne tenterai même pas de répondre : « Pourquoi suis-je ce que je suis? » (3) Cela s’est-il décidé à ma naissance? Autrement dit, était-ce dans mes gènes? Ou cela m’est-il venu avec les années, à cause du milieu dans lequel j’ai grandi? Chose certaine, on ne m’a jamais appris formellement à être sceptique. Il me faut peut-être en chercher la cause dans mon vécu.

Quand je fais un retour en arrière, des événements qui se sont produits voilà de cela parfois bien des années me reviennent en mémoire. Ces événements m’ont marqué. D’une façon ou d’une autre. Sinon, pourquoi m’en rappellerais-je si facilement? Il en est certains où je suis acteur, d’autres où je suis spectateur. Mais, dans chaque cas, il y a, en jeu, une affirmation quelconque et la façon dont je la reçois. Avec, en filigrane, une leçon à tirer. Leçon qui m’est sans doute venue inconsciemment et dont le cumul aurait fait de moi ce que je suis. Voici donc quelques-uns de ces événements.

  • Le quêteux

Ma mère m’a raconté — je n’avais pas 10 ans alors — qu’elle avait connu un quêteux (au sens québécois de mendiant) qui avait l’habitude, quand il passait de maison en maison, de colporter des nouvelles. Question sans doute d’entretenir la conversation. Un jour, il apprend à ma mère qu’un terrible incendie fait rage, rue Roy, près du pont Turcotte. Or, mes grands-parents maternels habitent précisément là, et ma grand-mère, qui vient tout juste de téléphoner à la maison, n’en a rien dit à sa fille. Il n’y a assurément pas d’incendie, pas même mineur. Ma grand-mère en aurait été témoin et en aurait parlé. Mais le quêteux, lui, y croit dur comme fer. À tel point d’ailleurs qu’il met subitement fin à son « colportage » pour aller constater de visu les dégâts causés par cet « important » incendie, imaginaire! Il s’était convaincu lui-même…, mais n’avait pas convaincu ma mère.

Cette anecdote, que je n’ai jamais oubliée, m’a sans doute appris deux choses : 1) qu’on n’est pas obligé de croire tout ce qu’on entend; 2) qu’on peut raconter des bobards sans avoir l’intention d’induire les autres en erreur. Il suffit d’en être convaincu.

Cette tendance à présenter comme réels des faits purement imaginaires est, en médecine, appelée fabulation. On la dit fréquente et normale, durant la petite enfance et aux débuts de l’adolescence, mais pathologique à l’âge adulte. C’est du moins ce que l’on dit! Et je n’ai aucune raison d’en douter. Ce sont des spécialistes qui le disent; des gens qui, eux, n’ont aucune raison de ne pas dire la vérité. C’est du moins ce que l’on se plaît à penser!

  • Le discours indirect

J’ai peut-être 13 ou 14 ans à l’époque. Mon professeur de latin, l’abbé Vincent, fait en classe l’analyse grammaticale et logique d’un texte que nous avions à traduire. Il y a, dans ce texte, un subjonctif que je n’arrive pas à justifier. Je lui demande alors de me l’expliquer. Sa réponse est courte et sans appel : « C’est du discours indirect. »

On m’avait appris — donc ce ne pouvait qu’être vrai —qu’en latin le discours indirect commande le subjonctif, mais il n’y a, dans cette phrase, rien qui laisse à penser que c’est le cas. Et je le lui fais remarquer, avec toute la délicatesse de l’adolescent que je suis!… Si je mets en doute sa réponse, c’est qu’il n’a jamais fait d’études en langues anciennes. En fait, il sait du latin ce qu’il a appris quand il avait mon âge. Rien de plus. Pourquoi me répond-il alors que c’est du discours indirect? En est-il vraiment convaincu ou veut-il éviter à tout prix de perdre la face? Un professeur ne peut pas ne pas savoir. Il lui faut, s’il veut maintenir sa crédibilité, avoir réponse à toutes les questions que des jeunots peuvent lui poser. Que la réponse soit bonne ou pas! S’il m’avait fait la preuve de ce qu’il avançait, je l’aurais cru sans hésitation. Alors… je ne l’ai pas cru même s’il le disait.

  • La plus belle langue du monde

Trois ans plus tard, mon professeur de grec, l’abbé Goyette, se met « surprenamment » (i.e. contre toute attente) à vanter la beauté de la langue grecque. Appelant même à la barre, nul autre que Lamartine. Il se veut convaincant. Mais l’est-il vraiment?… Là, c’est une autre histoire.

Si je me pose la question, c’est qu’en début d’année il nous a dit que ce n’est pas par choix qu’il enseigne le grec — son supérieur le lui a imposé. Il s’imaginait sans doute que cette confession allait tomber dans l’oreille d’un sourd. Ce qu’il ignorait, c’est qu’elle allait, au cours de cette même année, le desservir! La vie est parfois ainsi faite!

Passe encore qu’il prétende aimer la langue grecque, mais venir nous dire, en plus, que Lamartine en avait dit autant, c’était trop. Là, il dépassait les bornes de ce que je pouvais entendre. Je lève donc la main et lui dis, à la stupéfaction de tous mes camarades de classe, que ce n’est pas Lamartine qui a dit cela, mais bien André Chénier. Comme tout bon professeur, il se doit d’avoir le dernier mot. Il s’empresse d’ajouter : « Lamartine aurait pu en dire autant! » Je n’ai pas insisté. Le coup avait porté. Ne serait-ce qu’à cause du conditionnel  aurait pu qu’il a utilisé.

Je ne voyais vraiment pas pourquoi Lamartine aurait dit une telle chose. Mais je savais qu’André Chénier, lui, avait une très bonne raison de le faire : sa mère était grecque. Il était clairement mieux placé que Lamartine pour parler de cette langue en termes élogieux.

Le lendemain matin, au moment d’entrer en classe, mon professeur m’interpelle : « Rouleau, es-tu certain que… c’est Chénier? » Et moi de lui répondre : « Je vous en apporte la preuve si vous y tenez. » Et je lui récite ce que Chénier a dit (4) :

« Un langage sonore, aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines. »

Il n’a plus insisté.

Je n’avais aucune difficulté à croire que la langue grecque puisse être une belle langue. Les goûts ne sont pas à discuter. Mais je n’acceptais pas que mon professeur attribue à Lamartine ce qui appartient à André Chénier. Il y avait là, pour moi, conflit entre Autorité et Vérité. Le blanc-bec que j’étais a choisi la vérité. Je suis certain que mon professeur ne voulait pas nous mentir; il ne voulait qu’ajouter du poids à sa prétendue déclaration d’amour. Soit. Mais il n’en demeure pas moins que ce qu’il nous disait n’était pas exact!

Ce n’était pas parce que mon professeur le disait que je me devais de le croire.

  • Programme télévisé sur la haute cuisine

Un jour, je tombe par hasard sur un programme de télévision — dont j’ai oublié le nom — qui a immédiatement retenu mon attention. Ce n’est que plus tard que j’ai compris d’où me venait cet intérêt : à chaque émission, l’animateur, chef de son état, se faisait un devoir de démontrer que certains principes de cuisine, devenus des dogmes, ne résistaient pas à l’épreuve. Que ce n’était pas parce que les grands chefs le disaient que les petits chefs étaient tenus d’en faire autant.

Chaque émission démolissait un dogme. L’animateur suivait à la lettre une recette « officielle » et, l’instant d’après, il faisait la même recette en ne respectant pas les directives, auxquelles il ne fallait, en aucun temps, déroger si l’on ne voulait pas que la recette soit ratée. Immanquablement, les deux produits, soumis à une dégustation à l’aveugle, se révélaient aussi bons l’un que l’autre!

La preuve était faite : certains interdits ne sont pas infranchissables. Pour l’être, il faut qu’ils reposent sur des faits vérifiables. Ce qui n’était clairement pas le cas. Les grands chefs, eux, y croyaient dur comme fer. Sinon ils ne s’en seraient pas faits les hérauts. Ils devaient vouloir établir leur autorité.

  • « La clinique du cœur »

Au milieu des années 60, j’ai alors une vingtaine d’années, il y a une émission radiophonique quotidienne, La clinique du cœur, animée par le père Marcel-Marie Desmarais, o.p. Émission que je me fais un devoir d’écouter, non pas par conviction, mais par besoin d’alimenter mon rejet de tout ce qu’on m’avait forcé à croire jusque-là.

Un jour, une auditrice demande au bon père, reconnu pour avoir une certaine largeur d’esprit, ce que, lui, pense du mariage civil, que l’Église, évidemment, condamne. Il se met alors à rappeler aux auditeurs l’enseignement officiel : Deux personnes ne peuvent vivre comme mari et femme (comprendre : avoir des relations sexuelles) que si leur mariage a été célébré par un prêtre. Le mariage est un sacrement! En toute autre circonstance, les soi-disant mariés vivent dans le péché. Ils sont condamnés aux flammes éternelles de l’Enfer! De quoi, vous en conviendrez, dissuader même les plus osés…

En entendant cela, je ne fais ni un ni deux [je reviendrai sur cette expression très bientôt]. Je prends le téléphone à mon tour. Et  lui pose en rafale quelques questions, que je savais embarrassantes :

1- Étant donné qu’un sacrement est, selon ce qu’on dit, un « rite institué par Jésus-Christ », les Évangiles ne devraient-ils pas faire mention de celui du mariage? On y parle certes des Noces de Cana, mais jamais de l’institution du mariage en tant que tel. Comment expliquez-vous une telle lacune?

Et, sans lui laisser le temps de répondre, j’enchaîne :

2- Le mariage n’était-il pas, au début de la chrétienté, la simple bénédiction  d’un mariage civil, le seul qui existait alors, par quelqu’un qu’on appellera plus tard « prêtre »?… C’est dire que les nouveaux mariés « civilement » pouvaient fort bien, avant de faire bénir leur union, « consommer leur mariage » (façon puritaine ou catholique de dire : faire l’amour), sans pour autant vivre dans le péché, comme vous le dites.

3- Le mariage, tel que vous le décrivez, ne serait-il pas plutôt une invention de l’Église pour mieux contrôler la vie intime des gens? Tout comme la confession, d’ailleurs. Ce n’est certainement pas saint Joseph, charpentier de son état, qui a construit le premier confessionnal! Les évangiles n’en parlent pas non plus…

4- Pourquoi alors parler de sacrements et contraindre tous les catholiques à s’y soumettre à défaut de quoi ils seront condamnés aux flammes éternelles?

Le bon père avait à peine commencé à bafouiller une réponse qu’il a dû s’arrêter :  le temps de l’émission était écoulé. Il venait d’être sauvé par la cloche!

Ce n’était pas parce que l’Église le disait que je me devais de le croire.

Et ce doute systématique, je le pratique chaque fois que j’ai l’impression qu’on veut abuser de ma crédulité. Et je n’ai pas la crédulité facile. Encore moins aujourd’hui.

  • La publicité

ANTHELIOS, une crème à haut pouvoir de protection contre (ANTI-) les rayons solaires (HÉLIOS : soleil en grec) est, nous dit la publicité, recommandée par les dermatologues canadiens. Soit.

La question que je me pose ici n’est pas de savoir si cette crème est efficace ou pas, mais de savoir si ce sont vraiment les dermatologues canadiens qui la recommandent.

Ce qui me chicote dans cette phrase, c’est l’emploi de l’article défini les. Selon le Bon Usage (# 596, 11e éd., 1980), est dit article défini

« celui qui se met devant un nom pris dans un sens complètement déterminé; il individualise l’être ou l’objet nommé, le suppose identifié : Donnez-moi la clef (c.-à-d. la clef que l’on sait; Le livre de Paul. Aimer les pauvres (tous les individus de l’espèce pauvres). »

Fort de cette connaissance, je peux donc dire, sans risque de me tromper, que cette crème est recommandée par tous les individus de l’espèce dermatologues. Mais est-ce bien le cas?…  Grammaticalement parlant, OUI. Mais dans les faits?…

Il est bien connu que les publicitaires n’ont pas une attitude frileuse en matière de grammaire. Ce qui leur importe le plus, c’est d’obtenir l’assentiment, rapide pour ne pas dire instantané, de la clientèle visée.  Et quel meilleur moyen d’y parvenir que de dire (prétendre serait sans doute un meilleur choix) que tous les dermatologues recommandent cette crème!

Le Thomas que je suis se demande si vraiment tous les dermatologues ont été consultés. S’il se pose la question, c’est qu’il a des doutes. Si l’on lui avait dit « recommandée par LES dermatologues qui sont consultants pour le laboratoire La Roche-Posay »  ou encore qui ont été consultés, il ne douterait pas un seul instant que cela soit vrai. Mais de proposition relative déterminative (5), il n’en voit aucune. Cette absence, volontaire ou pas, l’agace. Au point qu’il ne peut pas croire, sans réserve, ce que dit cette publicité. Même en donnant la chance au coureur. Même en supposant que tous les dermatologues ont effectivement été consultés. Car, si tel est bien le cas, pourquoi, alors, n’a-t-on pas dit que cette crème est recommandée par l’Association canadienne de dermatologie? Cela aurait, me semble-t-il, plus de poids, car elle est seule autorisée à parler au nom de tous ses membres. Serait-ce que l’Association n’a jamais été appelée à se prononcer sur le sujet? La question se pose. Du moins, moi, je me la pose.

De plus, on précise que ces dermatologues sont canadiens. Dois-je comprendre que ceux de France ou des États-Unis, par exemple, ne partagent pas le même enthousiasme pour cette crème? Grammaticalement parlant, OUI. Mais dans les faits?…

Il se peut fort bien que cette crème fasse des miracles. Je ne m’y connais pas en la matière. Ce sur quoi je peux me prononcer, c’est sur la façon dont on en fait la promotion. Elle ne rencontre pas mes standards de fiabilité. Ce n’est pas parce que la publicité le dit que je dois le croire.

Ouvrons une parenthèse

Seriez-vous du genre à dire, par exemple, que manger des croustilles (qu’ailleurs on appelle chips) est bon pour la santé parce qu’elles ne contiennent pas de cholestérol? — On venait de découvrir le « mauvais » cholestérol, quand cette publicité est apparue. — On ne peut pas accuser le publicitaire de mentir; les croustilles n’en contiennent effectivement pas. On peut toutefois lui reprocher de jouer sur la crédulité des gens. Étant donné que le cholestérol a mauvaise presse, il est de bonne guerre de faire valoir l’absence d’un si mauvais produit… même dans les croustilles! Tout ce qu’on veut, c’est que les gens en achètent, convaincus qu’elles sont même bonnes pour la santé.

Pourtant, même si le bois d’œuvre contient autant de cholestérol que les croustilles, il n’en est fait aucunement mention dans sa publicité. Miser sur cette caractéristique pour en vendre plus serait tout simplement ridicule. Personne ne se laisserait piéger. C’est donc dire qu’abuser de la crédulité des gens joue en publicité un rôle parfois méconnu; que ce n’est surtout pas parce que la publicité le dit que tout un chacun doit le croire.

Récemment je lisais cette boutade qui tient un peu du même esprit : I don’t care how much I have to pay for boneless watermelon. It’s worth it! 

Fin de la parenthèse

  • La recherche universitaire

La semaine dernière, je suis tombé sur la citation suivante, que l’on attribue, à tort ou à raison (6), à Andrew D. Atiemo, cardiologue :

« une étude récente réalisée à l’université Johns Hopkins, dans le Maryland, a révélé que, si un régime riche en calcium est une bonne chose, absorber ce nutriment sous forme de supplément pourrait présenter un risque accru de calcification des artères. Mieux vaut manger des aliments pleins de calcium – produits laitiers et verdure – et laisser tomber les comprimés. »

Venant apparemment de la bouche d’un cardiologue, un tel conseil se doit d’être pris au sérieux.  J’en suis presque sûr, certaines gens, après avoir lu cela, délaisseront les comprimés pour des aliments riches en calcium, car ils craignent, maintenant qu’ils le savent, de faire une embolie. Dans un avenir plus ou moins rapproché. Cette crainte est-elle justifiée? Autrement dit, ces conclusions sont-elles bien établies, sont-elles indiscutables? Je ne saurais dire.

Il est bien évident que, si une telle étude avait été financée par une entreprise spécialisée dans la vente de produits laitiers ou maraîchers, je me permettrais, sans hésitation, de prendre à la légère cette recommandation. Mais ce n’est pas le cas. Cette étude a été menée par des chercheurs de la John Hopkins University, une université très bien cotée (elle occupe le treizième rang). De plus, sa marque de commerce, pourrait-on dire, est : We’re America’s first research university.  Qui dit mieux?…

Une étude menée dans une telle université ne peut donc être que crédible! Mais l’est-elle? Peut-être. Élargissons le débat. Demandons-nous si toute étude est irréprochable, inattaquable, sur la seule base qu’elle a été menée par des scientifiques, par des universitaires. Elle devrait l’être, mais… la réalité est tout autre. Marie-Claude Malboeuf nous en parle dans un article intitulé Les tricheurs de la science (12 sept. 2017) :

« Ils [les scientifiques] devraient être des modèles de rigueur. Ils ont plutôt truqué leurs résultats, détourné des fonds, menti ou volé des écrits. Depuis cinq ans, près d’une centaine de scientifiques canadiens ont été punis pour malhonnêteté, révèlent des données obtenues par La Presse. Et ils sont de plus en plus nombreux à se faire prendre. »

Ce constat n’est pas pour moi une révélation. J’ai été sensibilisé à cette réalité [qui ne touche pas que les scientifiques canadiens], voilà de cela bien des années, plus précisément en 1987, après avoir lu La souris truquée. Enquête sur la fraude scientifique (7).

Il n’y a pas que les chercheurs qui soient en cause. Les revues scientifiques, qui publient des études prétendument sérieuses, peuvent aussi se faire piéger. Il suffit que les membres du comité de lecture n’exercent pas leur jugement critique; qu’ils croient tout ce que l’article dit. C’est ce que nous apprend le journal Le Monde. (Voir ICI.)

Pour être crédibles, les résultats d’une étude scientifique doivent pouvoir être reproduits par d’autres chercheurs. Il est un principe en sciences qui dit : à conditions identiques, résultats identiques. Autrement dit, une observation ne fait jamais loi!

Des conclusions dites scientifiques, surtout préliminaires, font immanquablement la manchette, car le journaliste est à l’affût de la nouveauté. Et, là, il y en a une. Faut-il nécessairement y croire? NON. Il faut se garder une petite gêne à colporter une telle nouvelle. Ou si on le fait, toujours prendre soin de préciser que cela devra être confirmé par des études ultérieures. Ce qu’évidemment personne ne fait!

Rappelez-vous l’histoire de la margarine. Un jour, on décrète — on incluant des médecins — que sa consommation est préférable à celle du beurre, car elle contient des acides gras insaturés (d’origine végétale) et non des acides gras saturés (d’origine animale), reconnus pour causer des maladies cardio-vasculaires. Les gens ont cru que c’était vrai, parce qu’on le leur disait ou parce que cela leur convenait de le croire. Bien des années plus tard, un chercheur, un sceptique assurément, a voulu savoir ce qu’il advenait de ces « bons » acides gras insaturés quand on les utilisait pour la cuisson. Il a pu démontrer, et d’autres par la suite, que ces « bons » acides gras insaturés se transformaient, sous l’effet de la chaleur, en acides gras aussi peu recommandables que ceux d’origine animale! La margarine venait de tomber de son socle. On nous avait induit en erreur. Pas sciemment, j’en conviens, mais on l’avait quand même fait. Les gens l’ont cru; ils n’ont jamais même pensé en douter. On le leur a répété ad nauseam. Et c’est devenu Vérité! Une vérité qui s’est révélée fausse! C’était une fake news avant l’heure, pourrait-on dire.  Même si personne ne l’a alors vue comme telle.

Depuis l’apparition des réseaux sociaux, les fake news (les vraies autant que celles qui n’en sont pas mais qu’on dit telles parce qu’elles font l’affaire) se multiplient. Chacun peut y publier tout ce qui lui passe par la tête, sans restriction. Que cela soit risible ou pas. Et bien des « followers » (abonnés, amis) se croient investis d’une mission : « transmettre la bonne nouvelle »! Surtout si celle-ci est un tant soit peu scandaleuse. Dans un tel cas, la fake news se propage à une vitesse vertigineuse. L’Organisation pour la science et la société (OSS) de l’Université McGill en a fait récemment la démonstration. (Voir ICI.) D’une façon on ne peut plus convaincante. En moins de deux semaines, une VRAIE « fausse nouvelle » [i.e. qu’on a inventée pour les besoins de la cause]  a été visionnée par des millions d’internautes. Comment expliquer qu’une nouvelle (fausse, vraie ou prétendue vraie) devienne virale?  — Le choix de l’adjectif viral est très révélateur de la nature de cette transmission : incontrôlable, comme une infection virale. — Je ne saurais dire. Chose certaine, elle circule… et berne tous les gens qui n’ont pas le doute facile.

À la fin de la vidéo, les concepteurs de cette arnaque, de cette VRAIE « fausse nouvelle », font la recommandation suivante : Soyez sceptiques. Autrement dit, ne croyez pas tout ce qu’on vous dit. On aurait peut-être dû ajouter, pour être de son époque : « Ne le répétez surtout pas. » Si on ne l’a pas fait, c’est peut-être qu’on pensait que ce serait peine perdue.

Comme vous avez pu le constater, je pratique le doute systématique depuis fort longtemps. Et encore plus aujourd’hui. Il y a toujours une question qui me vient à l’esprit, une question qui ne vise qu’un objectif : valider l’information reçue, car être abusé m’est insupportable.

Pourtant, il est un domaine où j’ai tardé à le faire. C’est celui de ma langue maternelle. J’ai gobé, pendant des années, tout ce qu’on m’en disait. L’idée ne m’est jamais venue de mettre en doute ce qu’on m’enseignait.

Je devais, pour réussir, faire la preuve que j’avais bien appris (i.e. mémorisé) ce qu’on m’avait enseigné, car on ne pouvait pas m’avoir enseigné autre chose que la vérité. Mais tel n’est pas toujours le cas. Un jour, mon aînée, alors adolescente, me demande s’il est vrai qu’il existe deux types de mercure, le mercure gris et le mercure rouge. C’est ce que son professeur de physique vient de lui enseigner. Et clairement elle en doute. Je lui réponds que, si on lui pose la question à l’examen, mieux vaut répondre ce que le professeur croit. C’est lui qui donne les notes. Mais qu’en toute autre circonstance, mieux vaut rayer de sa mémoire une telle affirmation, pour ne pas dire une telle connerie.

L’idée ne m’est jamais venue, non plus, du temps que j’enseignais, de professer autre chose que ce que j’avais appris. Je leur enseignais la vérité, ou plutôt ce que je croyais telle. Mes dictionnaires ou ma grammaire étaient des ouvrages intouchables. C’était pour moi des bibles. Ils ne pouvaient contenir autre chose que la vérité. C’est ce que je croyais!

Quand on me posait une question, j’avais toujours une référence en mémoire sur laquelle m’appuyer. Autrement dit, ce n’était pas moi qui prescrivais telle ou telle façon de faire, mais bien telle ou telle source. Source inattaquable, évidemment!

Ce n’est que bien plus tard que j’ai pris conscience qu’on avait fait de moi un chien de Pavlov. S’il en est qui croient que je fais exception,  ceux-là y gagneraient à lire l’article publié dans L’Actualité langagière, intitulé La langue et Pavlov.

C’est, en fait, dans les années 1990 que je commence à me poser de sérieuses questions sur ce que la grammaire ou le dictionnaire appellent la NORME. Par exemple, comment justifie-t-on que seules les prépositions à, de et en doivent être répétées devant chaque complément? (Voir ICI.) Pourquoi doit-on utiliser deuxième s’il y a plus de deux choses; et second s’il n’y en a que deux? (Voir ICI.)Pourquoi faut-il écrire millionnaire mais millionième? Pourquoi dois-je écrire honneur, mais honorer? Et bien d’autres encore. Autrement dit, tout ce qu’on m’a enseigné, à moi et à tous les autres, est-ce que ce ne serait que des ukases, des décisions purement arbitraires imposées par des gens qui se croient maîtres, après Dieu, de la langue? La question se pose, je vous l’assure.

Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai intitulé mon blogue : La langue française et ses caprices ou Les caprices de ceux qui la régentent.

Je me demande bien pourquoi j’ai tant tardé à remettre en question tout ce qui touche à ma langue maternelle!…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)    Un bobard, c’est, selon le Petit Robert, un « Propos fantaisiste et mensonger qu’on imagine par plaisanterie pour tromper ou se faire valoir; fausse nouvelle ». Soit. Mais quel mot devrais-je utiliser si ce n’est pas par plaisanterie que l’on tient de tels propos? La question se pose, car une définition est généralement la somme des caractéristiques essentielles, et non accidentelles, de la chose décrite. C’est du moins ce qu’on m’a appris.

Le Petit Larousse, lui, est plus laconique : « Fausse nouvelle, propos mensonger ». C’est dire qu’un propos mensonger n’a pas à être tenu par plaisanterie pour être dit bobard. Ah bon!…

Qui dois-je croire? Le Larousse ou le Robert? Ce sont eux qui ici sèment le doute dans mon esprit. Auraient-ils, bien malgré eux, contribué à faire de moi un sceptique?… Je peux dire, pour sûr, qu’ils ne m’ont pas détourné de ma soi-disant mauvaise  habitude de douter le tout. Loin de là.

(2)   Extrait du Discours de la méthode :

« Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu’un État est bien mieux réglé lorsque, n’en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées ; ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j’aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.

Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. »  (Source)

(3)    Ceux que la problématique intéresse pourraient se référer à l’étude dite de Dunedin. (Voir ICI.) C’est une étude longitudinale et multidisciplinaire — sans doute la plus longue à avoir été menée — qui étudie l’évolution de la santé physique, psychique et sociale de la population de cette ville de Nouvelle-Zélande, et ce, depuis 1972. L’objectif ambitieux de cette étude est de « comprendre ce qui fait de nous qui nous sommes ». Et les résultats déjà publiés jettent un éclairage fort révélateur sur la nature humaine. Sur l’inné et l’acquis, que les anglophones appellent nature et nurture.

(4)    Je vous fais grâce des circonstances qui ont amené un jeune blanc-bec de 16 ans à confronter ainsi son professeur. Ce serait trop long. J’avais 11 ans quand j’ai, pour la première fois, lu ces deux vers, sans qu’ils soient attribués à un auteur particulier. Deux vers que je n’ai jamais oubliés. C’est à 14 ans que j’ai su qu’ils étaient de Chénier et que la langue en question était le grec. Et à 16 ans, pourquoi Chénier les avait écrits.

(5)      Maurice Grevisse (Le Bon Usage, 11e éd., 1980, # 2608) nous apprend qu’il existe deux types de propositions relatives.

1° Les relatives déterminatives qui précisent ou restreignent l’antécédent en y ajoutant un élément indispensable au sens : on ne saurait les supprimer sans nuire essentiellement au sens de la phrase. Ces propositions ne se séparent pas de l’antécédent par une virgule. Ex.: « Mes dictionnaires qui étaient sur mon bureau ont été volés. » Uniquement ceux-là.

2° Les relatives explicatives qui ne servent jamais à restreindre l’antécédent; elles ajoutent à celui-ci quelque détail, quelque explication non indispensable : on pourrait les supprimer sans nuire essentiellement au sens de la phrase. Ces propositions se placent ordinairement entre virgules. Ex. « Mes dictionnaires, qui étaient sur le bureau, ont été volés. » Tous mes dictionnaires l’ont été et ils se trouvaient, cette journée-là, sur mon bureau.

(6)     Je dis à tort ou à raison parce qu’une autre source attribue cette même citation à Olivia Gadenne, diététicienne, porte-parole de la Fédération française de cardiologie.

(7)    D’autres ouvrages se sont penchés sur le sujet. En voici quelques-uns :

 

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Nouvelle orthographe et trait d’union (7 de …)

L’emploi du trait d’union

Que peuvent nous apprendre les exemples de la règle A3?

Rien de bien convaincant, hélas!

7

                La règle A3, selon laquelle « Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les  composés d’éléments savants, en particulier en -o. » ne simplifie pas vraiment l’apprentissage de la langue (Voir ICI).  Son libellé est par trop imprécis. On ne dit même pas quels sont les éléments savants en question. Comme si leur choix était laissé à la discrétion de chacun!… Ce qui va à l’encontre même du rôle d’une règle, qui est d’indiquer « ce qui doit être fait dans un cas déterminé » et non ce que chacun pense devoir faire.

Étant donné son libellé plutôt sibyllin, je me vois obligé, pour mieux cerner la portée de cette règle, de me rabattre sur les exemples cités dans le Grand Vadémécum (ou G.V.)  Un exemple n’est-il pas, par définition, un cas particulier qui illustre parfaitement ce qu’on avance? Et les exemples ne manquent pas. Il y en a 10 :

agroalimentaire, autoévaluation, cirrostratus, hydroélectricité, microéconomie, néozélandais, otorhinolaryngologiste, socioculturel, minijupe, téléfilm.

D’abord, pourquoi un si grand nombre? Serait-ce pour illustrer la généralité de la règle?… Si tel est le cas, le G.V. aurait dû en faire autant pour toutes les règles. Serait-ce pour compenser l’imprécision de sa formulation; pour qu’en en voyant les différentes applications le lecteur comprenne mieux ce que la règle ne dit pas clairement? C’est le pari que je fais. Voyons maintenant si je gagne à cette loterie.

Que peuvent donc m’apprendre ces différents exemples? Ils me disent grosso modo que : 1- chacun d’eux est composé d’un élément qualifié de savant (sans que l’on sache trop ce que cache cet adjectif); 2- chacun d’eux s’écrivait obligatoirement avec un trait d’union en 1990, sinon on ne les utiliserait pas pour illustrer la disparition de ce dernier. Mais est-ce bien le cas?… Voyons si ces nombreux exemples sont plus « bavards » que la règle.

1- agroalimentaire, hydroélectricité, microéconomie

Ces mots me disent qu’après disparition du trait d’union, deux voyelles (ici, oa et ) peuvent se suivre, sans espace, comme si de rien n’était. Que tout un chacun les considérera comme des voyelles distinctes (formant hiatus) et non des voyelles représentant un seul son (formant digramme). Soit. Mais…

Est-ce que ce sont les seules paires possibles de voyelles à former un hiatus?… Y en aurait-il qui feraient « exception »?… Je pense, par exemple, à ée que l’on trouve dans téléenseignement; à éé, dans télé-évangéliste, ou encore à oo, dans microorganisme. On n’en dit rien. N’aurait-il pas été utile de citer des exemples qui illustrent les autres combinaisons possibles; elles ne doivent certainement pas être légion? Ou, à tout le moins, de préciser, si tel est bien le cas, que oa et sont les seules possibles? Chose certaine, si on l’avait fait, je ne froncerais pas les sourcils.

2- autoévaluation

Ce mot, qui signifie évaluation de soi-même, semble être un bon exemple d’application. La façon dont le dictionnaire décrit auto- (du grec autos, signifiant « soi-même, lui-même ») me fait dire qu’il s’agit d’un élément savant. Certains pourraient vouloir discréditer ce terme parce qu’il ne figure pas dans le Petit Robert de 1990 — pas plus d’ailleurs que dans celui de 2018 — ni même dans le Larousse en ligne. Peut-être figure-t-il dans Le dico des mots qui n’existent pas (et qu’on utilise quand même),de Gilles Vervisch et Olivier Talon. Qui sait? Chose certaine, ce n’est pas parce que ce mot ne figure pas dans un dictionnaire qu’on doit se priver de l’utiliser. J’ai déjà abordé le sujet. Accordons-lui le droit à l’existence et disons qu’il serait un bon exemple d’application. Je dis serait et non est. Car…

Cet exemple me laisse à penser que tout mot commençant par auto- s’écrira dorénavant sans trait d’union; que auto- est, partout où on le rencontre, un élément savant. C’est assurément le cas dans autofécondation, autodidacte, automobile, automutilation, autoportrait, autoréglage [ces mots n’ont toutefois pas besoin d’être rectifiés puisqu’ils s’écrivaient déjà, en 1990, sans trait d’union]. Mais il y a d’autres mots comme auto-école, auto-stop,auto- ne signifie pas « soi-même ». C’est  la forme abrégée de automobile. C’est donc un préfixe non savant! Les mots construits avec un tel préfixe ne sont techniquement pas visés par la règle; ils ne doivent donc pas perdre leur trait d’union. C’est du moins ce que dit, sans le dire carrément, la règle A3. Mais là, un gros problème se pose.

Si je veux respecter cette règle à la lettre, devrai-je ajouter un trait d’union à autobus, autocar, autoroute, autodrome [auto- n’étant pas un préfixe savant] ou enlever le trait d’union à auto-couchettes, auto-école, auto-stop, par ANALOGIE avec autobus, autocar, et ainsi augmenter le nombre d’exceptions? Euh!…

J’en entends certains qui déjà rouspètent à l’idée qu’ils pourraient devoir faire une telle « rectification ». D’autres qui diront, sans hésitation, que différencier auto-, préfixe savant, de auto-, préfixe non savant, n’est vraiment pas un problème, que c’est un jeu d’enfants. Voyons si c’est aussi simple qu’on le dit.

Supposons, pour les besoins de la cause, que les mots auto-cuiseur, auto-entrepreneur, auto-punition, auto-radio, auto-radiographie, auto-route, auto-stoppeur [mots trouvés dans le Petit Robert 2018] s’écrivent tous avec trait d’union et qu’on vous demande d’appliquer la règle A3. Que ferez-vous?… Leur enlèverez-vous leur trait d’union?… Vous devrez le faire si, et seulement si, auto- est un préfixe savant. C’est ce que prescrit la règle. Ce qui suppose que vous connaissez déjà le sens de chacun de ces mots. Ce qui n’est pas assuré.  Si vous ne le pouvez pas, vous êtes, pour ainsi dire, piégés. Et que dire de l’allophone qui apprend le français?… J’aime mieux ne pas être dans sa peau.

Quiconque est incapable de différencier le préfixe savant du préfixe non savant s’expose à faire autant de fautes qu’auparavant, car cette règle, qui devrait l’aider, ne lui sera d’aucun secours. À moins que…

À moins qu’on ait décidé — sans le crier sur tous les toits — d’enlever le trait d’union à tous les mots construits avec auto-, que ce préfixe soit savant ou non savant. Si tel est le cas, de deux choses l’une, ou bien le G.V. a mal formulé la règle A3, ou bien il fait, de tous les mots commençant par ce préfixe non savant, des exceptions!  Voyons ce que recommande le G.V.

Il nous dit, de façon plutôt « discrète », que le trait d’union doit disparaître de tous les mots construits avec auto-, que ce préfixe soit savant ou non savant. C’est au hasard que je dois d’en avoir pris connaissance. En lisant, dans la Liste des mots rectifiés (p. 56), ce qu’on dit, entre autres, de autocouchette. Voyez par vous-mêmes.

Autocouchette : « Choisir la soudure. […] Il ne s’agit pas du préfixe (A3), mais de l’abréviation de automobile (une auto) ».

On ne peut être plus clair. En enlevant le trait d’union même quand auto– n’est pas un élément savant, le G.V. fait de tous les mots ainsi construits des exceptions. Des exceptions à la règle qu’il a lui-même concoctée. Il n’en serait pas de même si la règle avait été formulée différemment ou si elle n’avait jamais vu le jour. En effet, pourquoi faut-il obligatoirement en référer à une règle, mal ficelée? Ne pourrait-on pas tout simplement dire qu’on a voulu, en uniformisant la graphie de ces mots, rendre l’apprentissage de la langue plus aisé, comme le souhaite le premier ministre? En effet, pourquoi, en 1990, dois-je écrire autocouchettes, autoécole, autostop, avec trait d’union, si je dois écrire autobus, autocar, autoneige, autoroute, sans trait d’union? Le préfixe auto- n’est-il pas dans tous ces mots la forme abrégée de automobile? Alors…

Le terme autoévaluation n’est peut-être pas un mauvais exemple, mais il n’est pas le parfait exemple. Il ne dit pas tout ce qu’il faut savoir de ce préfixe, car auto-stop, qui ne répond pas aux exigences de la règle, perd lui aussi son trait d’union! Allez expliquer cela à un allophone, voire même à un francophone.

3-  téléfilm, microéconomie

Si, comme on vient de le voir, on doit enlever le trait d’union aux mots construits avec auto, que ce préfixe soit savant ou non savant, je m’attends à ce que, pour la même raison, on en fasse autant avec tout autre préfixe qui serait, lui aussi, tantôt savant, tantôt non savant. Autrement dit, je m’attends à de la cohérence de la part de ceux qui ont pour mandat de simplifier l’apprentissage du français. Car ce n’est pas en introduisant des exceptions ici et là qu’on va atteindre ce noble objectif. Voyons si la cohérence est au rendez-vous.

télé

Cet élément de formation peut, à ses heures, être un préfixe savant [du grec têle « loin »] ou un préfixe non savant [forme abrégée de télévision].

L’emploi du trait d’union dans les mots commençant par télé- pose-t-il vraiment problème en 1990? Si je me fie au Petit Robert, le problème n’existe même pas. Tous les mots qui commencent par télé- (préfixe savant ou non savant) s’écrivent déjà sans trait d’union. Tous, sans exception.

Pourquoi alors utiliser téléfilm comme exemple d’un mot « rectifié » s’il n’a pas besoin d’être rectifié? Le Petit Robert l’écrit ainsi depuis au moins 1982, donc bien avant que le CSLF ne publie son fameux Rapport! Serait-ce parce que d’autres dictionnaires ne sont pas du même avis?… (1) Rien n’est impossible : l’harmonisation « orthographique » des dictionnaires, on en rêve, mais se réalisera-t-elle un jour? Je ne parierais pas là-dessus.

Il n’est donc pas nécessaire de se demander si le préfixe télé- est savant ou non savant. L’USAGE aurait, apparemment, décidé que la présence d’un trait d’union n’a rien à voir avec la nature du préfixe. Heureusement d’ailleurs, car pouvoir faire une telle distinction ne semble pas à la portée de tous! Voyez par vous-mêmes.

Dans téléfilm (film produit pour la télévision), téléréalité (genre télévisuel qui consiste à filmer la vie quotidienne des participants), téléthéâtre (pièce de théâtre télévisée), le préfixe télé- est la forme abrégée de télévision. Les définitions sont là pour l’attester. C’est donc un préfixe non savant. Personne ne dira le contraire, j’en suis sûr. Sauf le G.V.! Lui, justifie la disparition du trait d’union dans ces trois mots de la façon suivante : « Soudure avec télé- (préfixe savant) ».  Ah bon!…

Si télé-, forme abrégée de télévision, est, au dire du G.V., un préfixe savant, j’aimerais bien savoir ce qui le différencie du préfixe télé– que l’on trouve dans télécommande (commande à distance) ou téléguidage (guidage à distance). Je vous avoue que je m’y perds un peu. Aurais-je donc tout faux?…  À moins que ce ne soit le G.V. qui ait tout faux!  

L’emploi de téléfilm comme exemple est, selon moi, mal venu, mal choisi, car, même si le G.V. lui fait perdre son trait d’union (qu’il n’avait plus depuis bien des années), ce mot n’illustre pas du tout la règle, telle que formulée. Cette dernière vise les mots dont le préfixe est savant. Et dans téléfilm, il est non savant. Il aurait été beaucoup plus judicieux d’utiliser télécommande ou encore téléguidage. Mais on s’est emmêlé les pinceaux, me semble-til.

Si différencier un préfixe savant d’un préfixe non savant n’est pas à la porte du G.V., cela l’est encore moins pour le commun des mortels. Que faire pour contourner cette difficulté? Le G.V. a décidé que, peu importe la nature du préfixe télé- (savant ou non savant), ces mots s’écriraient dorénavant sans trait d’union. Autrement dit, on fait de tous les mots composés de télé-, élément non savant, des exceptions à la règle. Pourtant les experts étaient censés faire disparaître les trop nombreuses exceptions et ainsi simplifier l’apprentissage de la langue. Auraient-ils failli à leur tâche? Pour moi, poser la question, c’est y répondre. Pour vous?…

Compte tenu du traitement de faveur accordé à tous les mots commençant par auto– ou par télé– (i.e. disparition du trait d’union, même quand le préfixe est non savant), je me dis qu’il devrait en être de même, cohérence oblige!, de tout autre préfixe qui pourrait avoir les deux natures. Si jamais il en existe d’autres!… Il y existe au moins un. C’est… micro-.

micro

Cet élément peut effectivement être soit un préfixe savant [du grec mikros « petit »] ou un préfixe non savant [forme abrégée de microphone].

En 1990, l’emploi du trait d’union dans les mots commençant par micro- pose vraiment problème. Il faut, pour ne pas se faire taper sur les doigts, savoir que microéconomie, microordinateur s’écrivent avec trait d’union, mais que microfilm, microprocesseur s’écrivent sans trait d’union. Savoir également que micro()organisme peut s’écrire  avec ou sans trait d’union [et ce, depuis au moins 1982] mais pas micro-climat ni microonde? Il y a, vous en conviendrez, du ménage à faire. En douter serait faire l’autruche.

C’est là que la règle A3 vient supposément à notre secours. Elle est censée  nous simplifier l’existence, nous fournir un critère qui nous permettrait de décider quand il faut faire disparaître le trait d’union (quand le préfixe est savant) ou le maintenir (quand le préfixe est non savant). J’ai bien dit supposément. Car, contrairement à ce que certains pourraient penser, trancher n’est pas nécessairement un jeu d’enfants. Nous l’avons déjà vu.

Si l’on vous demande de corriger la graphie des mots suivants : microanalyse, microbrasserie, microcravate, micropilule, microsillon, microtrottoir, auxquels je mets un trait d’union pour les besoins de la cause, que faites-vous? Le leur enlevez-vous, comme le prescrit la règle A3?… Vous devez le faire si, et seulement si, ce préfixe est savant. C’est ce que dit la règle. Vous pourriez aussi décider de le leur enlever à tous, et ainsi contrevenir à la règle, en vous disant que, si avec auto– et télé– vous n’avez pas à vous soucier de la nature du préfixe, vous pourriez en faire autant avec micro-. PAR ANALOGIE! Mais… ce serait beaucoup trop simple! La langue se doit pas être à la portée de tous. Comme semble le croire René Georgin (1888-1978). (2) Voyons ce que prévoit le G.V. dans le cas des mots commençant par micro-.

Il nous dit que, contrairement à auto– et à télé-, il n’est pas indifférent que ce préfixe soit savant ou non savant : seuls les mots dont le préfixe micro- est savant (il signifie alors « petit ») perdent leur trait d’union! Le choix de microéconomie comme exemple de la règle A3 est donc fort pertinent. Il va alors de soi que les mots où le préfixe micro– est non savant ne sont pas concernés par cette règle, qu’ils doivent conserver leur trait d’union. Point n’est besoin, me semble-t-il, d’insister là-dessus. Mais le G.V., lui, insiste. Il nous informe, comme si nous ne le savions pas déjà, que seuls ces mots avec préfixe savant sont soumis à la règle! Voyez par vous-mêmes.

À micro-casque, dans la Liste des mots rectifiés (p. 160), on lit :

« Inchangé […] il ne s’agit pas du préfixe micro- pour signifier petit casque, mais du nom un micro (abréviation de microphone). Le trait d’union est donc maintenu»

On répète essentiellement la même chose à microcravate et à microtrottoir! Si le G.V. tient tant à répéter cette évidence, c’est peut-être qu’il se rappelle que, dans le cas de auto– et de télé-, il recommande exactement le contraire!…

Pourquoi ne peut-on pas faire avec micro– ce que l’on doit faire avec auto– ou télé-, c’est-à-dire ignorer la nature du préfixe et enlever systématiquement le trait d’union? Parce que c’est ce que la règle dit. Le préfixe micro– serait-il un des rares à être visé par cette règle? Il faut qu’il y en ait d’autres, sinon elle  n’aurait pas sa raison d’être. J’en ai trouvé un autre :  photo-. Le G.V. nous dit à photo-choc (p. 182) ce que la règle disait, sans le dire carrément :

« Inchangé. Non touché par A3. Il ne s’agit pas du préfixe ici (pas de soudure) mais du nom photo (photographie). On conserve donc le trait d’union. »

Comment expliquer le besoin d’inclure dans la Liste des mots rectifiés, des mots qui ne sont pas « rectifiés »? Je me le demande.

Bref, dans certains cas, on ne fait pas la distinction entre savant et non savant  (contrairement à ce que la règle stipule); dans d’autres, on la fait pas. Pour ne plus faire de fautes, il suffit de savoir lequel est lequel! Se rappeler ceux qui font exception! Comme moyen de simplifier l’apprentissage du français, j’ai déjà vu mieux!  Beaucoup mieux, même!

Au fait, est-ce que auto– et télé– sont les seuls préfixes, tantôt savants tantôt non savants, à exiger la disparition du trait d’union dans les deux cas?… Le G.V. n’en souffle mot. C’est dire que je serai contraint de consulter mon dictionnaire (en supposant qu’il a adopté les recommandations du CSLF) chaque fois que je voudrai écrire « correctement » un mot construit avec un semblable préfixe. OUF!… Vive la simplification!

4-  cirrostratus, otorhinolaryngologiste

Ces deux exemples me laissent à entendre que les termes de spécialité n’échappent pas à cette règle, information qui, en théorie, pourrait être fort utile (nous verrons plus loin ce qu’il en est en pratique). Et que ces deux termes devaient s’écrire avec trait(s) d’union en 1990. C’est effectivement le cas. Cirro-stratus et  oto-rhino-laryngologiste sont les seules graphies alors admises par le Petit Robert. (3)

Dois-je en conclure que les termes de toutes les spécialités (pas uniquement ceux de météorologie et de médecine) perdent leur trait d’union? Difficile à dire, car je ne suis pas un Ti-Joe connaissant.

Si je me pose la question, c’est que la graphie d’un mot reflète généralement l’usage qu’on en fait et que l’usage des termes de spécialité est forcément celui qu’en font les spécialistes. Par exemple, un médecin écrit dacryo-sinusite, adipo-cellulaire, glosso-palatin, costo-transversaire, rhino-salpingite. Voudra-t-il, parce que le G.V. le prescrit, enlever le trait d’union à tous les mots composés que lui seul utilise et qui ne se retrouve que dans des dictionnaires médicaux?… Au fait, y avait-il un spécialiste de la langue médicale, ou de toute autre spécialité, parmi les membres du CSLF, ceux-là même qui ont rédigé le fameux Rapport?… Si non, que penser de leurs recommandations concernant des termes d’une spécialité qui n’est pas la leur? Que connaissent-ils de l’USAGE de cette langue? Euh!… À moins que…

À moins que la règle ne s’applique qu’aux seuls termes de spécialité qui, en 1990, figurent dans les dictionnaires courants. Soit. Mais comment savoir? Tout simplement en comparant la Liste des mots rectifiés (p. 41 → p. 257 du G.V.) à  la nomenclature des dictionnaires courants. Je vais me limiter aux termes médicaux; car c’est un domaine que je connais mieux.

Vérification faite, il y a discordance. On  trouve dans le G.V. des termes médicaux non consignés dans les dictionnaires courants. Des termes dont la « rectification » proposée me laisse d’ailleurs plutôt perplexe. Par exemple, il y est dit que rhinosclérome ou encore rhinobronchite devront dorénavant s’écrire sans trait d’union [soudure avec rhino-, préfixe savant]. Soit. Mais ces deux mots s’écrivaient déjà sans trait d’union, en 1893! Vous avez bien lu : en 1893. Plus précisément dans le Dictionnaire de médecine…, d’Émile Littré (17e éd., Librairie J.-B. Baillière et fils, Paris).

Et c’est sans parler de la présence de rhinopharyngite, auquel le G.V. enlève le trait d’union alors que le Petit Robert l’écrivait déjà sans trait d’union en 1967! Pourquoi vouloir inclure, dans la Liste des mots rectifiés, des mots qui n’ont pas besoin d’être rectifiés? Il y a encore là de quoi me faire froncer les sourcils.

Ouvrons une parenthèse.

Comment expliquer la présence d’un terme de spécialité dans un dictionnaire courant? C’est sans doute parce qu’un jour un lexicographe a décidé que la fréquence d’emploi d’un tel mot par le commun des mortels (et non seulement par lui) était assez élevée pour qu’on lui attribue une entrée dans le dictionnaire. Hypothèse intéressante, mais difficilement vérifiable. Tout ce qu’on peut documenter, c’est l’année d’entrée d’un tel mot dans un tel ouvrage. Ce qui n’est possible que si son dictionnaire courant est un Robert, car c’est un des rares à fournir une datation. La décision d’inclure oto-rhino-laryngologiste [de même que cirro-stratus] remonte en fait à plus d’un demi-siècle. Plus précisément en 1967. Méritait-il vraiment d’y figurer?… Pour le savoir, il faudrait connaître les critères d’inclusion utilisés par les lexicographes de l’époque. Il en existait certainement, sinon tous les termes techniques, ou un plus grand nombre d’entre eux, se retrouveraient dans les dictionnaires courants, ce qui, vous le savez, n’est pas le cas. On a obligatoirement fait un choix!… Basé sur on ne sait quoi!

Fermons de la parenthèse.

N’aurait-on pas pu,  ou n’aurait-on pas dû, comme exemple d’application de la règle A3, choisir un terme de spécialité plus courant? Par exemple, électro-aimant ? Je réponds oui sans hésitation. Cela m’aurait assurément évité de froncer les sourcils. Mais, pour une raison que j’ignore, on lui a préféré oto-rhino-laryngologiste. Et cirro-stratus!

5-  otorhinolaryngologiste

Cet exemple m’interpelle encore, mais, cette fois-ci, pour une tout autre raison. Il me dit, sans le dire carrément, que même un mot composé de plus de deux éléments devra dorénavant s’écrire sans traits d’union (otorhinolaryngologisteotorhinolaryngologiste). Si je dis même, c’est que, dans les observations faites à la règle A1, il est précisé que la disparition du trait d’union « ne concerne pas les mots composés de plusieurs éléments… ». Comprendre : de plus de deux éléments. Je m’attendais donc, en toute logique, à ce que oto-rhino-laryngologiste conserve ses traits d’union. Tout comme contre-la-montre ou encore entre-deux-guerres. Mais tel n’est pas le cas.

Faut-il s’étonner que les experts se permettent parfois de faire le contraire de ce qu’ils recommandent? Il le faudrait, mais j’ai appris avec les années que c’est peine perdue. Ils pratiquent, trop souvent à mon goût, ce que j’appellerais de l’« interventionnisme à courte vue » (4). Rappelez-vous va-nu-pieds et boute-en-train qui s’écriront dorénavant vanupied et boutentrain, même s’ils contiennent plus de deux éléments de formation!

Est-ce que oto-rhino-laryngologiste est le seul terme médical composé de plus de 2 éléments à devoir perdre ses traits d’union?… Euh!… Le médecin devra-t-il dorénavant — comme l’exemple le laisse entendre — écrire oligomacronéphronie plutôt que oligo—macro—néphronie;  bacilles acidoalcoolorésistants (ou BAAR) plutôt que bacilles acido—alcoolo—résistants; ou encore glutamateoxaloacétatetransaminase au lieu de glutamate—oxaloacétate—transaminase (enzyme retrouvé dans le sang après survenue d’un infarctus du myocarde)? Je ne vois pas pourquoi il ne serait pas tenu de le faire, s’il se doit de « rectifier » oto-rhino-laryngologiste. Mais le fera-t-il? Ça c’est une autre histoire.

Le G.V. s’est-il préoccupé du réel usage de ces termes, de l’usage qu’en font les médecins, avant de décider quoi que ce soit? Il aurait dû, selon moi. Mais la réalité est tout autre. J’ai découvert, toujours par hasard, dans la Liste des mots rectifiés (p. 212 du G.V.), que rhino—entomophtoro—phycomycose devra dorénavant s’écrire rhinoentomophtorophycomycose! OUF!… Il y là de quoi se demander si l’USAGE, qui, pour une raison évidente, ne peut être que celui des médecins, changera vraiment. Disons que j’ai de sérieux doutes. Ce genre de « rectification » n’est autre chose, selon moi, qu’un autre coup d’épée dans l’eau!

6- néozélandais

Compte tenu…

  1. que ce mot s’écrit, selon le Petit Robert 1990, avec un trait d’union : « néo-zélandais, aise, adj. et nom; de néo– et zélandais.  De Nouvelle-Zélande. Population néo-zélandaise. — Les Néo-Zélandais »;
  2. que le préfixe néo- est, d’après ce même dictionnaire, un élément savant : « néo-, Élément du grec neos « nouveau »; 
  3. que néon’est rien d’autre qu’un élément savant (dans le Petit Robert, il ne fait l’objet que d’une seule entrée, contrairement à auto, micro ou télé),

il serait disons… très mal venu de dire que néozélandais n’est pas un parfait exemple d’application de cette règle. Soit. Mais cela ne m’empêche pas de faire le trouble-fête. Pour une raison fort simple : on ne fait pas une distinction qui me paraît fondamentale. Je m’explique.

Étant donné le sens qu’on attribue à ce préfixe, sa présence dans un mot ajoute obligatoirement à l’élément auquel il est associé l’idée de nouveauté ou de modernité : néocapitalisme = capitalisme moderne…; néologisme = mot nouveau, sens nouveau d’un mot. Jusque-là, tout va. Mais, peut-on en dire autant de néozélandais qui devient néozélandais?… C’est là que je mets à tiquer.

Le préfixe néo-, dans néo-zélandais, n’est pas un élément de formation comme les autres. J’irais même jusqu’à dire qu’il n’y est pas, à proprement parler, un élément de formation. Si on l’y trouve, c’est que, pour former l’adjectif correspondant à un nom comme Nouveau-Mexique, Nouvelle-Zélande, on change l’adjectif Nouveau (Nouvelle) pour néo-. (Le Bon Usage, 11e éd., # 810-2) Autrement dit, on n’ajoute pas à ce mot une idée de nouveauté ou de modernité. Elle se trouve déjà dans le nom propre, dont cet adjectif est un dérivé.

Le mot néozélandais est donc, selon moi, un très mauvais exemple d’application de la règle A3. L’emploi de néogrec ou de néoformation auraient assurément mieux servi la cause, néogrec signifiant « qui a rapport à la Grèce moderne » et néoformation « formation de tissus nouveaux ». Mais, pour une raison que j’ignore, on leur a préféré néozélandais! D’où mon froncement de sourcils.

Ouvrons une autre parenthèse.

Étant donné la double fonction reconnue au préfixe néo- (ajouter une idée de nouveauté ou remplacer l’adjectif Nouveau, Nouvelle d’un nom propre dans l’adjectif qui en dérive),  je ne peux m’empêcher de penser à la double nature (savant, non savant) des préfixes  auto-, télé-, micro-, dont il a été question précédemment. Et par le fait même, de me demander si la recommandation concernant l’emploi du trait d’union dans les mots construits avec néo- ne varierait pas, elle aussi, en fonction du rôle que joue cet élément savant dans les mots où il se trouve. À cette problématique s’ajoute également celle des majuscules, qu’on ne met pas à l’adjectif, mais qu’il faut mettre au nom désignant les gens qui habitent un lieu particulier.

S’il me faut écrire : Les Français aiment bien la cuisine française, comment devrai-je dorénavant écrire ce qui, en 1990, s’écrivait de la façon suivante : « Les Néo-Zélandais aiment bien la cuisine néo-zélandaise »?…

L’exemple cité par le G.V. m’impose de faire disparaître le trait d’union à néozélandaisnéozélandais. C’est ce que prescrit la règle A3. Et l’absence de majuscule dans cet exemple me dit qu’il s’agit d’un adjectif et non d’un substantif. Soit.   

Est-ce que néozélandais illustre à la perfection la fameuse règle A3? Il le devrait puisqu’on  l’utilise comme exemple. Mais, nous allons voir que tel n’est pas le cas. Dans le G.V. (p. 37), il  est dit que tout dépend…

Tout dépend du rôle que joue le préfixe néo-. Ah bon!…

  • S’il remplace Nouveau ou Nouvelle(s), élément appartenant à un nom propre (ex. Nouveau-Mexique, Nouvelle-Écosse, Nouvelles-Hébrides, Nouvelle-Zélande), l’adjectif faisant référence à ce lieu s’écrit sans trait d’union (avec soudure) et sans majuscule (ex. population néozélandaise); le nom désignant une personne qui y habite s’écrira, lui, sans trait d’union (avec soudure) et avec une seule majuscule, l’initiale, parce que, paraît-il, une majuscule ne peut exister dans le corps d’un mot que si elle est précédée d’un trait d’union. Simple n’est-ce pas? C’est pourquoi, pour désigner un habitant du Nouveau-Mexique (État américain), on utilise Néomexicain; un habitant de la Nouvelle-Écosse (prov. canadienne), un Néoécossais. et un habitant de la Nouvelle-Zélande, un Néozélandais.

On devra donc dorénavant écrire : Les Néozélandais aiment bien la cuisine néozélandaise!

  • Si, par contre, néo- sert à désigner une personne nouvellement établie dans un pays, néo- ne prend pas de majuscule et son trait d’union est maintenu, même si la règle A3 ne dit rien de tout cela. Les termes néo-Canadien, néo-Belge, néo-Sicilien désignent des gens récemment établis au Canada, en Belgique, en Sicile. Étonnamment, ces noms ne prennent pas de majuscule initiale, même s’ils désignent des personnes habitant ces régions. Cette façon de faire est censée rendre le tout, clair comme de l’eau de roche!

Je ne vous apprendrai rien, j’en suis convaincu, si je vous dis que, pour qualifier un endroit de Nouveau ou Nouvelle(s), il faut qu’il en existe un qui porte déjà ce nom. C’est l’évidence même. S’il y a une Nouvelle-Écosse, c’est qu’il y a une Écosse; s’il y a un Nouveau-Mexique, c’est qu’il y a un Mexique. On peut en dire autant de Nouvelles-Hébrides, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Orléans, Nouvelle-Calédonie, etc.

Si je vous rappelle une telle évidence, c’est qu’elle n’est pas sans conséquence dans le cas qui nous occupe. En effet, comment nommera-t-on une personne qui vient de s’établir, disons… au Nouveau-Brunswick  ou encore au Nouveau-Mexique? Le G.V. nous dit que c’est un néo-Néobrunswickois ou un néo-Néomexicain! Le premier néo- indique que la personne y habite depuis peu, alors que le second ne fait que remplacer Nouveau (Nouvelle), partie intégrante du nom propre du lieu. Le premier prend une minuscule; le second, une majuscule. Le premier est suivi obligatoirement d’un trait d’union, mais pas le second. Donc, le trait d’union après néo- ne disparaît pas toujours, contrairement à ce que la règle et l’exemple cité laissent entendre. C’est pourquoi je fronce  les sourcils, encore une fois.

L’emploi de l’adjectif néozélandais comme exemple d’utilisation du préfixe savant néo- est-il un bon choix, me demandais-je? Ceux qui répondent oui ont oublié de se poser une question. Une question qui ne vient pas immédiatement à l’esprit quand on voit néozélandais. Je m’explique. C’est un fait reconnu, on ne se pose généralement pas de question sur le sens d’un nom propre. Pensez seulement aux patronymes Champagne, Brassard, Lamoureux, Lavallée, Vadeboncoeur et même Rouleau. Il ne peut en être autrement avec Nouvelle-Zélande. Qui s’est déjà demandé s’il existe vraiment un coin de pays appelé la Zélande? Certainement pas moi. Comment aurais-je pu, dans ces circonstances, me demander s’il existe des néo-Zélandais, des gens récemment établis en Zélande? Mon ignorance m’en empêchait. Maintenant que je le sais (5), je me trouve devant une difficulté : comment écrire les adjectifs correspondant respectivement à Néozélandais (ceux qui habitent la Nouvelle-Zélande) et à néo-Zélandais (ceux qui viennent de s’établir en Zélande)?…

Le G.V. a vite réglé le problème. À néozélandais, dans la Liste des mots rectifiés (p.169), on peut lire : « Relatif à la Nouvelle-Zélande ou à ses habitants ». Il passe donc sous silence l’existence des néo-Zélandais. Pourtant, manque de cohérence oblige!, tel n’est pas toujours le cas. Par exemple, à néoécossais (p. 168), on peut lire :

Relatif à la Nouvelle-Écosse (ou à ses habitants, les Néoécossais). Ou relatif aux néo-Écossais (en Écosse).

Simple, n’est-ce pas? Si simple que, la prochaine fois que vous rencontrerez néoécossais, néomexicain, vous ne saurez pas à qui ou à quoi on fait référence. Même si vous avez la bénédiction du G.V.!

C’est bien de vouloir simplifier la langue, mais que fait-on de la clarté du message?

Fermons cette autre parenthèse.

Comme on a pu le constater, la disparition du trait d’union dans les mots commençant par néo- n’est pas toujours de mise. Contrairement à ce que laisse croire l’utilisation de néozélandais comme exemple d’application de la règle A3.

7- socioculturel

En 1977, donc bien avant 1990, ce mot, formé de l’élément savant socio- (6), s’écrivait déjà avec ou sans trait d’union : socio(-)culturel. Alors, dire que la graphie de ce mot est « rectifiée » ne tient nullement compte de la réalité, de l’USAGE consigné dans le dictionnaire. Devoir l’écrire sans trait d’union n’est donc pas réellement une rectification. C’est plutôt une demi-rectification. [On verra plus loin ce qu’il faut faire du trait d’union dans un mot commençant par demi-.] On aurait pu choisir socio-économique, qui ne s’écrivait qu’avec trait d’union en 1990. Mais on lui a préféré socioculturel. Soit.

8- minijupe

En 1990, ce mot s’écrit mini-jupe. Ce n’est qu’en 1993 qu’il perdra officiellement son trait d’union. Ce mot semble donc, à première vue, un parfait exemple d’application de la règle A3.

Mais est-ce que mini– est réellement un élément savant? Il le faut puisque le G.V. utilise minijupe comme exemple. C’est d’ailleurs ce qu’on peut lire comme justification à tous les mots composés de mini-, dans la Liste des mots rectifiés :

minidose, n. f.  A3 ● Soudure avec mini (préfixe savant)

C.Q.F.D., diront certains. Mais le fait que le G.V. le dise ne constitue malheureusement pas un argument irréfutable. Rappelez-vous, le préfixe télé– dans téléfilm est dit savant, alors que c’est en fait l’abréviation de télévision! Il n’est que normal que je fronce les sourcils.

Qu’en dit donc le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant. Éléments et modèles de formation, de H. Cottez? Y trouve-t-on mini-? Non, cet élément de formation brille par son absence. Comme si mini– n’était pas un préfixe savant! En 1990, le Petit Robert semble abonder dans ce sens. Même s’il le fait dériver de l’élément latin, minus « moins », il le décrit bien différemment :

Ce préfixe, tiré de composés anglais (comme miniskirt minijupe), s’est rapidement diffusé, produisant d’innombrables composés avec le sens de « très petit, très court », « très bref » (minivacances), « infime ».

Dois-je comprendre qu’un préfixe qui tire ses origines de l’anglais ne peut pas être dit savant?… Je laisse les experts débattre de ce point.

Si l’on oublie pour le moment la nature incertaine du préfixe mini– (savant ou non), on peut dire que minijupe est un bon exemple d’application de la règle A3. Mais…

Mais est-ce que tous les mots dont le préfixe savant se termine en -i perdent leur trait d’union? Si oui, on aura simplifié la graphie de ces mots. Si non, ce sera tout le contraire. Rappelez-vous, la Nouvelle Orthographe est née du besoin, jugé impérieux, de faire disparaître les anomalies, les incongruités, les exceptions de la langue. Toute mesure qui en laisserait traîner ici et là, ou pire qui en créerait, serait contre-productive (ou contreproductive). Mais qu’en est-il?…

Quels sont les éléments « savants » se terminant en -i qui, en théorie (i.e. selon la règle), devraient ne plus être suivi d’un trait d’union? Il y a, par exemple, amphi-, anti-, archi-, demi-, épi, hémi-, omni-, péri, pluri-, semi. Et peut-être aussi quasi (nous y reviendrons plus loin). S’ils sont visés, c’est qu’en 1990 le trait d’union est de mise ou, à tout le moins, facultatif et qu’il devra dorénavant disparaître. Reste à voir s’il n’y aurait pas, là encore, des exceptions, des cas où la pratique ignorerait la théorie. 

Au moment de la rédaction de ce fameux Rapport, c’est-à-dire en 1990, les mots commençant par  amphi-, hémi-, omni-, pluri– s’écrivent déjà sans trait d’union. Tous sans exception, du moins selon le Petit Robert. Ces mots n’ont donc pas besoin d’être modifiés. Ils n’ont donc aucune raison de figurer dans la Liste des mots rectifiés.

Parmi ceux qui commencent par anti-, il y en a qui se distinguent. Certains s’écrivent avec trait d’union. Passe encore qu’à cette époque on ne veuille pas voir deux voyelles se suivre (comme dans antiâge, anti-américanisme, anti-inflationniste), même si cela n’engendre aucun problème de prononciation, mais qu’il faille écrire anti-scientifique alors qu’on écrit antisportif, là il y a des limites. Il y a du ménage à faire. Et les experts sont intervenus. Ils ont décidé que ces exceptions disparaîtraient. Ouste le trait d’union! D’où la règle A3!

Que dire de quasi? Qu’a-t-il de spécial pour que je veuille le traiter à part? C’est que quasi n’est pas à proprement parler un préfixe, malgré ce qu’en dit le G.V. (p. 204). C’est un adverbe, qui signifie presque et qui, pour une raison inconnue, se lie au mot qui le suit par un trait d’union si, et seulement si, ce mot est un nom : quasi-synonyme, quasi-totalité, quasi-certitude. (7) Mais on  n’en met pas s’il est suivi d’un adjectif ou d’un adverbe : des fraises quasi mûres; tu l’aimes quasi autant que ton propre fils

Que prévoit donc le G.V. dans le cas de quasi? L’enlever, comme la règle le commande (si on le considère comme un préfixe) ou le maintenir? Pour le savoir, il faut consulter la Liste des mots rectifiés. On y apprend alors que « Les noms construits avec le préfixe quasi– prennent toujours le trait d’union. » Pourquoi ne veut-on pas le leur enlever? Pourquoi faire d’eux d’autres exceptions à la règle A3!… Serait-ce parce qu’il faudrait alors souder les deux éléments uniquement quand le second est un nom, et laisser une espace quand c’est un adjectif ou un adverbe?…  Argument peu convaincant, car il y aura toujours deux poids deux mesures, selon que l’élément auquel est associé quasi est un nom ou pas : le maintien du trait d’union ou la présence d’une soudure, dans une seule des deux possibilités! Dans un cas comme dans l’autre, on n’a pas réussi à faire ce qu’on devait faire, à savoir simplifier la langue.

Et que faire si le préfixe est demi– ou semi-? Faire comme avec anti– (enlever le trait d’union) ou comme avec quasi– (le maintenir)? Le G.V. est clair là-dessus :

Les mots construits avec le préfixe demi[et semi-] prennent toujours le trait d’union.

Ce qui revient à dire que tous ces mots sont d’autres exceptions à la règle A3!…  

Pour simplifier l’apprentissage du français, les experts n’ont rien trouvé de mieux à proposer que d’enlever le trait d’union aux mots commençant par anti– (comme le prescrit la règle) et de le maintenir dans les mots commençant par semi-, demi– et aussi quasi– (contrairement à ce que prescrit la règle). Le G.V. formule une « nouvelle » règle (A3) qui, à l’image de ce qui existait avant, comporte toujours de nombreuses exceptions, la seule différence étant que les exceptions ne sont plus les mêmes! Qu’est-ce qu’on y a gagné? Rien. Malheureusement!

Bref, pour ce qui est de simplifier l’apprentissage du français, il faudra repasser. La règle A3 est à l’égal des règles A1 et A2 : peu utile. Et les exemples d’application : mal choisis, donc pas convaincants.

Que nous réservent les deux dernières règles (A4 et A5)?… C’est ce que nous verrons plus tard.

Maurice Rouleau

 

(1)  Pour justifier l’emploi de téléfilm comme exemple, certains pourraient se réclamer du Larousse. Soit. Mais comment expliquer que, dans le Larousse en ligne (que j’imagine être à jour, i.e. conforme à l’usage actuel), on trouve des mots avec trait d’union (ex. télé-crochet, télé-réalité, télé-écriture, télé-enseignement), alors que, dans le Petit Larousse 2000 (publié 18 ans plus tôt), tous les mots commençant par télé- (préfixe savant ou non savant) s’écrivaient sans trait d’union, à l’exception de télé(-)écriture et télé(-)enseignement, qui acceptaient alors les deux graphies? C’est à n’y rien comprendre. On peut même se demander si les dictionnaires font vraiment état de l’USAGE ou si se référer aux dictionnaires quand on veut décrire l’USAGE est vraiment la chose à faire.

(2) Je ne crois pas trahir la pensée de R. Georgin. Comment expliquer autrement que son ouvrage Jeux de mots. De l’orthographe au style porte en épigraphe cette citation d’Antoine Meillet (Les langues dans l’Europe nouvelle) :

La langue commune française est une langue traditionnelle, littéraire, aristocratique, et qui ne peut être maniée que par des personnes ayant un degré très élevé de culture. Il faut n’avoir pas conscience des difficultés pour se résigner sans trembler à écrire quelques lignes de français.

Si ce qu’il dit est vrai, cela signifie que je n’ai pas « conscience des difficultés » de la langue pour oser, sans trembler, tenir un blogue, en français! Disons… que je ne partage pas son point de vue élitiste.

(3)  Cirro-stratus perdra son trait d’union en 1993 — l’USAGE aurait alors changé! —, mais pas oto-rhino-laryngologiste. Ce dernier conservera ses traits d’union durant encore une bonne dizaine d’années, peut-être même plus. On le trouve tel quel dans le Petit Robert 2001. Dans le Petit Robert 2010, l’entrée principale est devenue otorhinolaryngologiste, mais on peut lire dans le corps de l’article : « On écrit aussi otorhinolaryngologiste ». Les deux graphies sont donc admises. Et elles le sont encore en 2018!

(4)  J’entends par interventionnisme à courte vue le fait de recourir à un principe pour justifier, dans le cas qui nous intéresse, la « rectification » d’un mot sans se rendre compte que d’autres mots devraient, pour la même raison, être, eux aussi, « rectifiés », mais qu’ils ne le sont pas. Par exemple, on rectifie nénuphar en nénufar parce que ph ne doit se trouver que dans des mots d’origine grecque et que nénufar n’a rien de grec. Soit. Mais camphre n’a rien de grec, lui non plus, et on ne le rectifie pas. Autrement dit, on ne voit pas plus loin que le bout de son nez. On a la vue courte! Et si l’on recommande d’écrire mufti au lieu de muphti, ce n’est pas parce que ce terme n’a rien de grec (même si c’est le cas), mais bien parce que les deux graphies se rencontrent, et que, dans un tel cas, on recommande de privilégier la plus simple!

(5)  Ce n’est que tout récemment que j’ai appris que la Zélande (Zeeland, littéralement « Terre de la Mer ») est une province maritime du sud-ouest des Pays-Bas; que le nom de Nouvelle-Zélande trouve ses origines chez les cartographes néerlandais de l’époque, qui baptisèrent les îles Nova Zeelandia en l’honneur de la province néerlandaise de Zélande.

L’explorateur anglais James Cook a anglicisé le nom en New Zealand, d’où Nouvelle-Zélande en français.  (Voir ICI.)

(6)  Pour ceux que cela peut intéresser, le formant socio- est consigné dans le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant. Éléments et modèles de formation, de H. Cottez, sous deux formes :

1- socio– :  élément de formation tiré par A. Comte du radical de social, société, pour former sociologie (1839).

2- socio– :  Représente social ou sociologique dans diverses formations comme socioprofessionnel, socio-économique, sociolinguistique

(7)  Pourtant si l’on remplace quasi par presque, qui est son équivalent, on ne met pas de trait d’union,  quasicertitude devient  presque certitude. Comme en font foi ces trois exemples tirés du Petit Robert  : « La presque certitude de ce que je vous ai dit » (Balzac); « Ce n’était qu’une lueur dans la presque obscurité » (Proust); « La presque totalité des affaires humaines » (Caillois). 

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