Nouvelle orthographe et trait d’union (2 de …)

L’emploi du trait d’union

-2-

La solution proposée par les experts

 

Nous l’avons vu précédemment, l’emploi du trait d’union dans les unités lexicales constituerait, selon certains observateurs — dont Michel Rocard —, un véritable casse-tête (ailleurs on dira puzzle). On trouverait, semble-t-il, un trait d’union là où on ne l’attendrait pas; on ne le trouverait pas là où, selon toute vraisemblance, on devrait le trouver. La règle censée gouverner son emploi serait donc très malmenée. Ou bien parce qu’on ne la connaît pas, ou bien parce qu’elle est tellement alambiquée qu’une faute nous attend à tous les coins de rue. Faute que les experts ont pour mission de faire disparaître. Soit. Mais…

Combien de ces mots seraient, dans la pratique courante, mal écrits?

Nulle part il n’en est fait mention. Pourtant, la réponse à cette question est de toute première importance. Elle nous dirait si le problème soulevé est mineur ou majeur; s’il mérite qu’on s’y attarde ou pas. Étant donné que les experts ont autre chose à faire que de s’occuper de foutaises, je veux bien admettre, sans preuve** toutefois, que ce nombre est important.

** On me pardonnera, je l’espère, cette faute intelligente. Le Petit Robert écrit sans preuves!

Si jamais le nombre de mots en cause était en réalité limité, toute solution qu’on pourrait proposer ne changerait pas grand-chose. Elle calmerait certes les esprits de ceux qui sont troublés par ce problème, mais elle ne réduirait pas, de façon significative, le nombre de fautes que l’on dit observer. Or, c’est précisément le but de toute cette opération. Rappelez-vous, les experts cherchent la solution qui permettra « un apprentissage plus aisé et plus sûr » du français.

La petite histoire ne nous dit toutefois pas comment les experts s’y sont pris pour arriver à la solution qu’ils proposent.

De fait, que proposent-ils?

Après y avoir réfléchi, les experts ont proposé un changement fort simple, changement qu’ils ont résumé, au début de leur Rapport, en une courte phrase : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). »

Un tel énoncé — et surtout l’exemple cité — ne peut que ravir ceux qui souhaitent une simplification de l’orthographe. Et j’en suis. Porte-monnaie s’écrira dorénavant sans trait d’union, tout comme portefeuille, qui s’écrit ainsi depuis 1798 (DAF, 5e éd.) (1). Soit. Mais…

Que penser réellement de cette proposition?

Devrait-on l’accepter sans mot dire, uniquement parce que ce sont des connaisseurs ou de gens que l’on croit tels qui l’ont formulée? Devrait-on la défendre bec et ongles? Certains s’y sentent obligés. Moi, pas. Ce n’est pas parce que certains endossent, peut-être même aveuglément, cette proposition; que d’autres font des pieds et des mains pour qu’elle devienne la « norme » et qui crient victoire chaque fois qu’un ouvrage, dictionnaire ou autre, s’y soumet, que je dois en faire autant, que je dois me transformer sur-le-champ en un béni-oui-oui. Ce n’est tout simplement pas dans ma nature. À moins que ce ne soit une déformation professionnelle.

Avant de vous dire ce que je pense de cette proposition — je n’aime pas travailler pour rien —, je dois m’assurer que la solution proposée correspond bien aux attentes du premier ministre. Et là-dessus, aucun doute n’est possible. Michel Rocard, dans sa réponse à Maurice Druon, rédacteur du Rapport, le dit clairement :

« Je vous remercie pour ce rapport limpide, qui correspond exactement à la demande que j’avais faite au Conseil. »

On peut difficilement être plus explicite, vous en conviendrez. Et un peu plus loin :

« Sur le trait d’union, sur les accents et trémas, sur le pluriel des mots composés et des mots empruntés, sur l’harmonisation des familles de mots présentant aujourd’hui des contradictions, vous avez réussi à mettre au point des solutions simples, modérées et acceptables par tous. »

Bref, ce Rapport comble d’aise le premier ministre. Les experts ont bel et bien répondu à ses attentes. Du moins, c’est ce qu’il dit. Mais, en tant qu’homme politique, peut-il dire le contraire? J’en doute fort. Je me demande même s’il a lu ce Rapport au complet. Je ne peux évidemment pas répondre à sa place. Je me contente de poser la question. Car, si  je me mets dans la peau d’un premier ministre, i.e. de quelqu’un de très occupé — même en dehors des périodes de crise —, la lecture, complète, d’un tel rapport ne constituerait pas pour moi une priorité. Je ferais ce que bien d’autres font : je sauterais directement aux conclusions. Autrement dit, j’irais à l’essentiel. Et l’essentiel, on le trouve, au début de ce Rapport, dans un encadré intitulé Résumé. Et ce qu’on y lit, à propos du trait d’union, c’est ce que j’ai mentionné plus haut : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). » Rien de plus.

Étant donné que cette courte phrase est tirée du Rapport lui-même, et non d’un quelconque compte rendu (ou compterendu, selon le Petit Larousse), elle ne peut que refléter fidèlement l’opinion des experts. Personne ne se risquerait à penser que les experts n’ont pas tout dit. Sauf peut-être… moi. Vous comprendrez bientôt pourquoi.

Cette proposition est-elle assez convaincante pour que je l’endosse sans réserves (ou sans réserve) ? Certains le penseront.  Moi, pas.

C’est en tant que simple utilisateur — je ne suis rien d’autre; surtout pas un linguiste —, que je vais vous dire ce que je pense de cette recommandation, sous sa forme résumée, la seule que les gens pressés vont lire ou que les prosélytes voudront  de préférence utiliser.

La façon d’analyser un problème est inévitablement modulée par les expériences de vie de chacun, expériences qui laissent immanquablement des traces, certaines étant plus importantes que d’autres. Dans mon cas, il en est au moins deux qui me suivent partout, qui conditionnent ma façon de voir les choses. Même si ces événements sont en soi tout à fait insignifiants, ils n’en constituent pas moins, pour moi, des événements qui ont influencé ma façon de penser et d’analyser. Les voici.

  • J’ai déjà moi-même entretenu ma pelouse et ma rocaille. Puis un jour, je réalise — Je sais. Je sais. Son emploi est critiqué par le Petit Robert (2). — que cette tâche prend trop souvent trop de mon temps. Trop, c’est trop, n’est-ce pas? Ce temps, je pouvais et surtout je voulais l’utiliser plus judicieusement. Je fais donc appel à une entreprise qui s’affiche experte en entretien paysager. Rapidement, une équipe de travailleurs se pointe chez moi pour faire ce que je ne voulais plus faire et qu’eux, experts, se faisaient un plaisir, bien rémunéré, de faire à ma place.

Et ils le font en deux temps trois mouvements. Faut dire qu’ils sont quatre à le faire et qu’ils sont mieux équipés que je le suis. Comme c’est la première fois que je fais appel à leurs services, il n’est que normal que je veuille vérifier la qualité de leur travail. Je pourrai par la suite leur laisser la bride sur le dos. Quelle ne fut pas ma surprise de voir qu’il restait, ici et là, des touffes de gazon; qu’on n’avait pas passé le coupe-bordure le long du trottoir et de la rocaille. On avait même fait un peu de zèle : on avait taillé la haie, même si je ne leur avais pas demandé, mais d’un seul côté! On m’avait pourtant assuré qu’on ferait du bon travail — un travail d’experts —, mais le résultat est déplorable. C’est, à mes yeux, un travail mal fait parce que, entre autres, vite fait. Faire un bon travail exige qu’on y mette le temps qu’il faut. J’ai appris cette journée-là, et de façon magistrale, à ne pas me fier à l’idée que les gens se font d’eux-mêmes. J’ai appris à évaluer l’arbre à ses fruits et non à ceux qu’il est censé donner.

  • J’ai déjà voulu acheter de la margarine de marque Nuvel. Sur l’étiquette, bien en évidence, on pouvait lire : huile Canola & Olive oil. Comme l’huile d’olive avait et a toujours la cote, le fabricant a intérêt à signaler au consommateur que son produit en contient. Ce dernier sera ainsi plus enclin à l’acheter. Jusque-là, rien à redire. Mais tout consommateur, non averti, croira que cette margarine contient autant d’huile de canola que d’huile d’olive (50-50), la grosseur des caractères ayant à ses yeux, sans qu’il s’en rende nécessairement compte, une valeur sémantique. Mais dans les faits, qu’en est-il?

En petits caractères – cela va sans dire –, on peut lire : Fait de 83 % d’huile de canola, 10 % d’huile d’olive, 7 % d’huiles végétales (3). C’est loin du 50-50, que j’avais imaginé! Mais il n’y a rien de faux dans ce qui est affiché : cette margarine contient bel et bien de l’huile d’olive et de l’huile de canola. Et il n’est dit nulle part qu’elles y sont en proportions identiques. Si c’est ce que le consommateur en déduit, il n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Il n’a qu’à lire attentivement l’étiquette. Mais il ne le fait généralement pas, car il va à l’épicerie pour acheter quelque chose et non pour lire quelque chose. C’est donc lui qui est, ici, pris en défaut. Il faut quand même reconnaître que le publicitaire a misé sur la crédulité du consommateur moyen, sur sa grande facilité à croire sur une base fragile. Moi, pour une raison inconnue, — peut-être avais-je, cette fois-là, un horaire moins chargé — j’ai voulu en savoir plus, avant d’acheter cette margarine. Je lis donc au complet l’étiquette. Quelle ne fut pas ma surprise de voir, en petits caractères, que j’avais tout faux!

J’ai donc appris cette journée-là à ne pas me fier aux apparences; elles sont souvent trompeuses. Que ce qui n’est pas clairement dit (ou qui est dit en petites caractères) est souvent plus important que ce qui est clairement dit (ou qui est dit en gros caractères), car la vérité peut prendre bien des formes. Surtout quand on veut amener quelqu’un à croire quelque chose ou à modifier ses habitudes. Ce que cherche effectivement à faire le fabricant de cette margarine.

Que dois-je donc penser de la proposition mise de l’avant par les experts pour simplifier l’emploi du trait d’union, proposition qu’ils ont, pour le lecteur pressé, résumée en une courte phrase : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). »? Me voilà parti.

Dans cette recommandation, trois mots retiennent tout particulièrement mon attention, des mots qui sont, vous allez le constater, lourds de conséquences. Ce sont certain, soudure et comme.

1- Un  certain  nombre de mots

Si Michel Rocard demande au Conseil supérieur d’examiner comment l’usage du trait d’union peut être rendu plus simple, plus régulier, c’est qu’il est convaincu que, trop souvent, les gens en font un mauvais usage; que ce mauvais usage agace au plus haut point ceux qui ont une excellente mémoire. Et ce que les experts disent clairement — ils ne font pas que le laisser entendre—, c’est qu’uniquement certains mots sont visés.

Pourquoi uniquement certains mots? Que sous-tend l’emploi de cet adjectif? Les experts veulent-ils nous dire :

  • Qu’il y a certains mots que les usagers écrivent presque toujours mal et que le changement proposé ne concerne qu’eux… Si tel est le cas, j’aimerais bien les connaître pour ne plus faire de faute(s).
  • Que leur recommandation ne touche qu’un certain nombre de mots même si beaucoup d’autres mériteraient le même traitement… Si tel est le cas, j’aimerais encore plus les connaître.

Il est vrai que le premier ministre a convenu, au départ, que sa demande excluait « toute idée de réforme de notre orthographe ». Donc l’intervention des experts se devait d’être modérée. Ils ne devaient pas tout chambouler. Cette contrainte force donc les experts à y aller mollo. Ils n’ont pour ainsi dire pas le choix. Ils ne « rectifieront » donc que certains mots. Et c’est à eux que revient l’ingrate tâche de concilier les deux composantes de la requête : simplifier sans tout chambouler. Michel Rocard leur a, selon moi, refilé une patate chaude. À eux, maintenant, de résoudre la quadrature du cercle.

Mais en lisant leur recommandation, une question me vient aussitôt à l’esprit : est-il assuré qu’une fois cette « recommandation » admise et appliquée par tous, l’emploi du trait d’union ne posera plus problème? Je réponds NON. Sans hésitations (ou sans hésitation).

Le problème sera toujours le même. Les gens continueront à faire des fautes, car ils devront, encore et toujours, se demander s’il faut ou non mettre un trait d’union à tel ou tel mot, la différence étant que les mots qui posent problème ne seront plus nécessairement ceux qui, en 1990, étaient problématiques. Autrement dit, on ne fait que déplacer le problème. Rien d’autre. Étant donné que seuls certains mots ne commanderont plus l’emploi du trait d’union, il faudra, comme cela était le cas auparavant, se rappeler ceux qui dorénavant perdront leur trait d’union, suite à l’application de cette recommandation, et ceux qui le conserveront… On n’a vraiment pas simplifié la langue. On n’a fait que changer quatre trente-sous pour une piastre  (façon toute québécoise de dire que c’est du pareil au même).

Nous verrons plus tard comment les experts s’y sont pris (quels mots ont retenu leur attention) et surtout si, comme le pense (ou le dit) le premier ministre, ils se sont bien acquittés de leur tâche.

2- [Remplacer] le trait d’union par la  soudure

Les experts nous proposent donc de rectifier la graphie de certains mots, en enlevant le trait d’union qu’ils exigeaient et en soudant les deux mots qu’il unissait.

Ils excluent donc, si l’on en croit leur résumé, toute autre intervention qui aurait également pu permettre d’atteindre l’objectif visé, celui de simplifier l’apprentissage de la langue. Par exemple…

Ils auraient pu décider que les deux graphies (avec et sans trait d’union) seraient dorénavant admises; que l’on pourrait écrire, sans se le faire reprocher, rondpoint ou rond-point; intraveineux ou intra-veineux; précité ou pré-cité; superléger ou super-léger, etc. En 1990, ne peut-on pas indifféremment écrire contre-vérité/contrevérité, porte-mine/portemine, infrasonore/infra-sonore? Pourquoi ne pas généraliser le principe? Ce serait, me semble-t-il, la solution rêvée pour qu’il n’y ait plus de faute(s). Sauf que les experts n’ont pas retenue cette solution. Peut-être était-elle trop simple. L’ont-ils au moins envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ils auraient pu décider d’en mettre aux groupes de mots qui forment, sémantiquement parlant, une unité : magazine-photo au lieu de magazine photo (ne doit-on pas déjà écrire roman-photo ou safari-photo?); chou-de-Bruxelles au lieu de chou de Bruxelles (ne doit-on pas déjà écrire chou-fleur, chou-rave, chou-navet?). La présence du trait d’union indiquerait à coup sûr une unité lexicale. Mais les experts n’ont pas retenu cette autre solution. L’ont-ils seulement envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ils auraient pu également décider d’en mettre systématiquement un (ou de l’enlever systématiquement) à tous les mots composés dont l’élément préfixé serait disons… une préposition. On pourrait ainsi écrire entre-couper au lieu de entrecouper (n’écrit-on pas déjà s’entre-déchirer?); en contre-bas au lieu de en contrebas (n’écrit-on pas déjà en contre-haut?). Ou encore écrire sur-alimenter au lieu de suralimenter (n’écrit-on pas déjà sur-place?).  Cette solution aurait l’avantage d’éliminer les exceptions qui embêtent tant de gens. Il n’y aurait plus qu’une seule règle à appliquer. Une règle fort simple à mémoriser :  il faut mettre un trait d’union dans tous les mots dont l’élément préfixé est une préposition. Point, à la ligne. Ce serait une façon fort ingénieuse de simplifier l’apprentissage de la langue. Mais cette solution n’a pas plu aux experts. Trop systématique, peut-être. Mais l’ont-ils seulement envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ce que je peux dire, par contre, c’est ce sur quoi ils ont jeté leur dévolu pour simplifier la langue, sans la chambouler. Ils proposent — sans justifier quoi que ce soit — d’enlever le trait d’union et de le remplacer par une soudure.

Pourquoi avoir choisi cette solution-là et rejeté les autres (en supposant qu’ils les ont réellement considérées)? Pourtant, le savoir nous permettrait de mieux évaluer la pertinence de leur recommandation. Mais à l’impossible, nul n’est tenu.

Leur recommandation est claire, elle consiste uniquement à remplacer le trait d’union par une soudure. Elle ne laisse place à aucune autre possibilité. Quand je me vois obligé de tirer une telle conclusion, l’histoire de la margarine Nuvel me revient immanquablement à l’esprit : y aurait-il quelque chose ailleurs qui viendrait restreindre la portée de cette recommandation, telle qu’elle est résumée? Nous verrons plus loin qu’effectivement c’est le cas.

3-  portemonnaie  comme  portefeuille

Cet exemple, choisi par les experts, illustre à merveille la « rectification » proposée. Personne n’en disconviendra, j’en suis sûr. Porte-monnaie perd son trait d’union. Il s’écrira, après soudure, en un seul mot. Tout comme portefeuille! Soit. Mais…

Mais les experts avaient-ils une raison particulière de choisir ce mot comme exemple? Pourquoi n’ont-ils pas opté pour porte-billets, terme qui désigne une réalité plus proche du portefeuille que du porte-monnaie? La question se pose. Du moins, je me la pose.

La leçon que m’a apprise la margarine Nuvel me revient, encore une fois, à l’esprit : y a-t-il là quelque chose qui n’est pas clairement dit et qui devrait l’être? La réponse est OUI : porte-billets, contrairement à porte-monnaie, ne perd pas son trait d’union; il ne fait pas partie des « certains mots » auxquels les experts ont décidé de l’enlever. Ah bon!… Porte-billets n’est donc pas visé par cette « rectification »! Pourquoi donc? Soit dit en passant, ce mot n’est pas le seul à échapper au couperet du Conseil supérieur.

Je me suis demandé, voilà de cela quelques années, pourquoi ces experts font de certains mots composés de porte- + nom des exceptions (Voir Ici). Ne souhaite-t-on pas pourtant — c’est le Grand Vadémécum qui le dit à la page 3 — que « les générations présentes et futures […] se débarrassent ainsi de nombreuses irrégularités, exceptions, anomalies injustifiées, qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué »? Comment peut-on oser prétendre se débarrasser des exceptions si, du même coup, on en rajoute? Les experts devaient pourtant nous simplifier la vie, mais, dans la pratique, ils nous la compliquent encore plus.

Au lieu de se demander, comme on le faisait autrefois, si tel mot exige ou non un trait d’union, il faudra à l’avenir se demander en plus si tel mot fait maintenant partie de ceux qui n’en prennent plus. La problématique est, il faut bien le reconnaître, restée exactement la même. Ce n’est pas ce que j’appelle simplifier l’apprentissage de la langue.

Voyons concrètement ce que cela peut représenter. Supposons que j’écrive le substantif bon à rien sans trait d’union (C’est un bon à rien). Je continuerai donc  à l’écrire ainsi, car la « rectification » ne le concerne pas du tout. Mais si je crois qu’il s’écrit avec trait d’union (C’est un bon-à-rien), sa graphie sera-t-elle changée? Euh…! Tout dépend s’il fait partie des mots « rectifiés ».

On peut se poser la même question à propos de contre la montre, utilisé comme substantif. S’écrit-il avec ou sans trait d’union? S’il s’écrit contre-la-montre, devrai-je dorénavant l’écrire contrelamontre? Et que dire de coude à coude? Selon le Petit Robert, en tant qu’adverbe, il s’écrit sans trait d’union : travailler coude à coude. En tant que substantif, il s’écrit avec traits d’union : des coude-à-coude fraternels. Devrai-je bientôt écrire coudeàcoude?

Serai-je un jour obligé d’écrire arcenciel, béniouioui, bouteentrain, chefd’œuvre, entredeuxguerres, fourretout, gagnepain, grandmaman, millepatte, quatrevingts, surlechamp?  Impossible de répondre à cette question sans connaître les mots visés par la recommandation des experts. Il n’y en a qu’un certain nombre… Soit. Mais quels sont donc ces mots « rectifiés »?… Et pourquoi uniquement eux?

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Si, pour savoir depuis quand portefeuille s’écrit sans trait d’union, vous consultez les Dictionnaires d’autrefois, vous croirez, tout comme moi, que c’est depuis au moins 1694.

La présence de portefeuille (sans trait d’union) est bel et bien signalée dans la 1e éd. du DAF (1694). Et comme on peut s’y attendre, dans les 5e, 6e et 8e éditions. L’Académie semble n’avoir jamais écrit ce mot autrement. Mais, après une seconde lecture, plus attentive, quelque chose attire mon attention, ou plutôt l’absence de quelque chose : le site Dictionnaires d’autrefois ne signale pas la présence de portefeuille dans la 4e éd. du DAF (1762), édition qui pourtant figure parmi les ouvrages répertoriés sur ce site. Comment expliquer cette absence? L’aurait-on tout simplement oublié, par mégarde? Ou l’aurait-ton écrit différemment? Comment l’aurait-on alors écrit? Forcément avec un trait d’union : porte-feuille. Je ne vois pas d’autre possibilité. Vérification faite, c’est bel et bien cette graphie qui se trouve dans la 4e éd. du DAF, d’où son absence dans les résultats obtenus quand je tape portefeuille. Il y a donc eu changement de graphie entre 1694 et 1762! À remarquer, dans l’édition de 1762, tous les mots formés de porte + nom s’écrivent avec un trait d’union. Porte-feuille ne fait donc pas exception.

Mais comment expliquer cette valse graphique? En 1694, on écrit portefeuille; en 1762, on change pour porte-feuille; dans l’édition suivante, la 5e, parue en 1798, on revient à portefeuille. Que s’est-il donc passé entre 1694 et 1762? Pour le savoir, je consulte la 3e (1740) du DAF. J’y trouve là aussi porte-feuille. Je poursuis en consultant la 2e édition du DAF (1718). Et rebelote… Ce serait donc à partir de 1718 que portefeuille aurait fait l’acquisition d’un trait d’union, puisqu’en 1694, selon les Dictionnaires d’autrefois, il s’écrivait portefeuille. Le mot portefeuille se serait donc écrit porte-feuille (avec trait d’union) uniquement entre 1718 et 1762! Euh!…

Comment expliquer ce double changement de graphie en un si court laps de temps? — En langue, un siècle, c’est court.  — Je me mets alors à fantasmer, ou phantasmer (graphie encore admise en 1990) : se pourrait-il que portefeuille se soit écrit porte-feuille, même dans la 1ère éd. du DAF? Autrement dit, que l’information fournie par Dictionnaires d’autrefois soit erronée? Ce serait le comble, vous en conviendrez. Mais qui sait?…

Pour ne pas être à l’origine d’une « fake news » — pour utiliser un terme fort à la mode par les temps qui courent; avant, j’aurais dit : légende linguistique —, je décide de m’en assurer. Ce que je croyais improbable, voire même  impossible, est avéré. Dans la 1ère éd. du DAF, je trouve, à mon grand étonnement, porte-feuille et non pas portefeuille. Il y a effectivement erreur sur le site Dictionnaires d’autrefois, erreur que je ne peux absolument pas expliquer. Cela démontre que pratiquer le doute systématique, comme je le fais depuis belle lurette par déformation professionnelle, n’est pas que du luxe. C’est une habitude à prendre. Encore plus pressante de nos jours, est-il besoin de le préciser.

(2)  Le Petit Larousse nous dit : Au sens de « comprendre, prendre clairement conscience de qqch », réaliser est un calque de l’anglais to realize, aujourd’hui passé dans l’usage courant.

Le Petit Robert, lui, a toujours critiqué cet emploi et le critique encore en 2018. Je m’étonne toujours de lire ce genre de remarque dans le Robert, quand on sait le nombre d’anglicismes qu’il accueille régulièrement dans ses pages. Je me demande, par exemple, ce que tchatter (ou chatter) peut bien avoir que n’a pas réaliser, pour qu’on l’accepte sans commentaire. Sans même préciser clairement son origine. Mais passons!

(3)  Soit dit en passant, dans cette margarine, il n’y a pas que 7 % des huiles qui soient végétales. Cette margarine es végétale à 100 %. Le colza (ou canola) est une fleur à graines oléagineuses, et l’olivier, un arbre à fruits oléagineux. À quel monde apparteinnent donc les graines et les fruits? Au monde végétal. C.Q.F.D.

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Nouvelle orthographe et trait d’union (1 de …)

 

L’emploi du trait d’union

– 1 –

La problématique

 

Qui ne s’est jamais demandé, ne serait-ce qu’une fois, si tel ou tel mot s’écrit avec ou sans trait d’union? Par exemple, sauriez-vous écrire sans faute(s) les trois locutions suivantes : au dessous, en dessous et par dessous? Ou encore à travers champ, dans le champ, en plein champ et sur le champ? Vous en tireriez-vous mieux avec autrement dit, c’est à dire et cela veut dire, qui sont, vous en conviendrez, trois façons d’exprimer la même idée?

Si vous ne pouvez répondre sans hésitation à ces questions, c’est que l’emploi du trait d’union vous pose problème. Et quand cette question vous revient trop souvent à l’esprit, vous vous mettez à rêver d’une langue qui serait moins compliquée.

C’est ce qui serait apparemment arrivé, en 1989, à Michel Rocard, alors premier ministre, sous François Mitterand. Il n’a pas fait que rêver, il a agi. C’est ce que je comprends dès les premières lignes du « Rapport » intitulé Les rectifications de l’orthographe :

 « Dans son discours du 24 octobre 1989, le Premier ministre [Michel Rocard] a proposé à la réflexion du Conseil supérieur [de la langue française] cinq points précis concernant l’orthographe :

  •  le trait d’union;
  •  le pluriel des mots composés;
  •  l’accent circonflexe;
  •  le participe passé des verbes pronominaux;
  •  diverses anomalies.

C’est sur ces cinq points que portent les présentes propositions. »

La petite histoire ne nous dit pas si ces préoccupations sont bien celles de Michel Rocard et non celles de quelqu’un de son entourage, qui les lui aurait soufflées à l’oreille. Cela a peu d’importance, tout compte fait. Ce qui importe, c’est que, de par son autorité, il demande au Conseil, qui se fera aider d’experts en la matière, de se pencher sur ces cinq points.

Si j’avais été appelé comme expert, j’aurais d’abord voulu savoir, précisément, ce qui chicote (ailleurs on dira tracasse, chiffonne) le premier ministre en ce qui a trait à  l’emploi du trait d’union. Sinon je serais incapable de répondre adéquatement à sa requête. Mais je n’ai pas réussi à lire ce discours dans le texte, qui fournissait peut-être de précieuses indications.

Ceux qui ont été sollicités pour le faire doivent en savoir plus, car, dans la lettre de présentation de ce fameux Rapport, on y lit quelque chose qui s’en rapproche. Ce ne sont évidemment pas les mots du premier ministre lui-même, mais ceux de Maurice Druon, rédacteur de ce rapport. Voici donc comment le Conseil perçoit son mandat :

« En installant, en octobre dernier, le Conseil supérieur ici assemblé, vous le chargiez, entre autres missions, de formuler des propositions claires et précises sur l’orthographe du français, d’y apporter des rectifications utiles et des ajustements afin de résoudre, autant qu’il se peut, les problèmes graphiques, d’éliminer les incertitudes ou contradictions, et de permettre aussi une formation correcte aux mots nouveaux que réclament les sciences et les techniques. […]

« C’est pourquoi, écartant tout projet d’une réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète, vous nous avez sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

Les experts proposent donc des changements ou, si vous préférez, des rectifications, des ajustements, des retouches, des aménagements. Vous avez le choix du terme. Des changements qui s’imposent, car il y a eu « évolution de l’usage » (c’est du moins ce qu’ils affirment); des changements qui permettent « un apprentissage plus aisé et plus sûr [du français] » (ça, c’est ce qu’ils souhaitent). Autrement dit, il sera dorénavant possible, grâce à ces changements, de ne plus faire des fautes dans l’emploi, entre autres, du trait d’union. Ou, pour être plus réalistes, d’en faire moins que par le passé. Soit. Mais avant d’aller plus loin…

Définissons les termes.

Comme son nom l’indique, le trait d’union sert à unir deux mots. La Palice n’aurait pas dit mieux, vous en conviendrez. Ces mots ainsi reliés forment un tout, une nouvelle unité, et non plus une simple suite de mots que le hasard a mis l’un après l’autre [ce qu’en grammaire on appelle un « groupe syntaxique libre »]. Et la grammaire distingue deux types d’unités exigeant un trait d’union : les unités lexicales (arc-en-ciel, demi-douzaine, grand-parent…) et les unités grammaticales (Soyez-en sûr, dites-le-lui, répliqua-t-elle, allez-vous-en…). Je ne m’intéresserai ici qu’aux unités lexicales, comme l’a d’ailleurs fait le Conseil supérieur. Si les experts se limitent à ces unités, est-ce parce que, à leurs yeux, les unités grammaticales ne posent pas problème? On pourrait le croire, car ils sont muets sur le sujet. Mais a-t-on déjà vu des régents de la langue justifier leurs décisions?…  Chose certaine, la faute y est possible, là comme ailleurs (1).

Comment définit-on trait d’union? C’est l’élément graphique, en forme de petit trait horizontal, qui sert à joindre deux mots, de manière inséparable. Sauf en fin de ligne, voudront ajouter certains.

Ce petit trait que l’on place en fin de ligne, après la première partie d’un mot —  pour indiquer que la seconde partie, faute d’espace, est reportée à la ligne suivante —, porte aujourd’hui le nom officiel de tiret. Mais on l’appelle abusivement trait d’union, nous dit le Petit Robert. (2)

Quel genre de faute agace donc le premier ministre?

S’agit-il d’une surutilisation ou d’une sous-utilisation du trait d’union? Autrement dit, en met-on trop souvent un là où il n’en faut pas ou l’omet-on trop souvent là où il en faut un? Ou est-ce un joyeux mélange des deux?… J’espère que les experts se sont posé la question avant de proposer quoi que ce soit, car cette information est cruciale. Fondamentale. En effet, comment envisager résoudre adéquatement un problème si, au départ, le problème est mal défini?…

Si, vérification faite (en supposant que tel est bien le cas), il s’agit d’une surutilisation, la proposition devrait, selon toute logique, consister à en mettre un là où, en 1990, l’usage n’en voulait pas. Cette proposition serait doublement pertinente. Elle serait 1- plus respectueuse de la façon de faire (il ne faut pas oublier qu’il y a apparemment eu évolution  de l’usage); 2- garante d’une réduction du nombre de fautes (elle rendrait l’apprentissage de la langue plus aisé et plus sûr). Dans le cas contraire, celui d’une sous-utilisation, on devrait— pour les mêmes raisons — proposer de l’enlever. Nous verrons plus tard ce qu’ont décidé les experts.

Comment expliquer qu’apparemment on utilise si mal le trait d’union?

Pour une raison fort simple : on ne sait ni quand ni surtout pourquoi on doit l’employer.

Nous avons tous appris, à la dure, pour ne pas dire bêtement, qu’il y a des mots qui s’écrivent avec trait d’union; d’autres, sans trait d’union. Soit. Mais sauriez-vous dire pourquoi?… Moi, pas. Peut-être y arriverai-je en fouillant. Rien n’est toutefois assuré.

Voyons d’abord ce que nous en dit la grammaire.

Maurice Grevisse, dans son Bon Usage (11e éd., 1980), se contente de préciser quand « on met un trait d’union » (art. 229-240) et quand « on ne met pas de trait d’union » (art. 241-243). Une telle liste ne peut que refléter l’usage en vigueur au moment de la publication de cette grammaire. Mais un quart de siècle plus tard, qu’en est-il?

En 2008, André Goosse, dans son Bon Usage (14e éd.) aborde le sujet d’une manière différente. Il se risque à dire pourquoi, mais son propos est loin d’être convaincant. Son exposé est « émaillé » de :

  • il est logique d’écrire… mais…;
  • les dictionnaires ne sont pas toujours cohérents…;
  • il faut reconnaître que les justifications ne sont pas toujours très nettes…;
  • la tendance est à l’agglutination…;
  • mais caprices de l’usage…;
  • il n’est pas facile d’expliquer pourquoi…

Vous aurez compris, tout comme moi, que vouloir justifier la présence d’un trait d’union dans tel mot ou son absence dans tel autre constitue une mission impossible. S’il y a autant d’exceptions, c’est que l’explication ne tient pas la route.

Qu’est-ce qui, d’après vous, différencie coffrefort de château fort… (il s’agit pourtant dans les deux cas d’un moyen de protection); c’estàdire de autrement dit… (deux façons de dire la même chose)? Et ce n’est pas tout. Qu’est-ce qui différencie pardessous de en dessous…; quatrevingts de quatre cents…; arcenciel de arc de triomphe…; faceàface de nez à nez…; antiscientifique de antisportif?… Vous ne le savez pas? Moi non plus. Je suis pourtant tenu, tout comme vous, de les écrire comme le prescrit le dictionnaire. Sinon, je me fais taper sur les doigts.

Et pourquoi, dans d’autres cas, ai-je le choix? Pourquoi puis-je écrire indifféremment entretemps et entre temps (disparition du trait d’union sans soudure), extraterrestre et extraterrestre (disparition du trait d’union avec soudure) ou encore faittout et faitout (disparition du trait d’union et d’une lettre avec soudure)? Comme on peut le constater, ce ne sont pas les cas d’espèce qui manquent.

Soit dit en passant, les graphies officielles dont je fais ici état sont celles que le Petit Robert admet en 1990, année de parution de Rapport, celles que les experts ont pour mission de « rectifier ».

Vous aurez certainement compris qu’il n’y a rien à y comprendre. Qu’au moment d’écrire un mot, qui exige peut-être un trait d’union, seule votre mémoire peut être appelée en renfort. Que, si vous ne faites pas d’erreur, ce n’est pas parce que vous êtes plus intelligent qu’un autre, c’est parce que votre mémoire est meilleure que celle d’un autre. Bref, que Paul Valery avait bien raison d’écrire, en 1936, dans Variétés III :

« L’absurdité de notre orthographe, qui est, en réalité, une des fabrications les plus cocasses du monde, est bien connue. Elle est un recueil impérieux ou impératif d’une quantité d’erreurs d’étymologie artificiellement fixées par des décisions inexplicables. »

L’absurdité était peut-être bien connue en 1936, mais, de toute évidence, elle ne dérangeait personne. Comment expliquer autrement qu’on n’ait rien fait? J’ai parfois l’impression que les régents se complaisent dans toutes ces irrégularités, exceptions, contradictions, certains allant même jusqu’à proclamer que ce sont elles qui font du français une si belle langue! Heureusement, je ne suis pas tenu de les croire. Apparemment Michel Rocard n’y croit pas lui non plus. Sinon il n’aurait pas demandé au Conseil supérieur de se pencher sur les difficultés que pose l’utilisation du trait d’union et de proposer des solutions qui en simplifieraient l’usage. Ce que le Conseil ignorait peut-être, c’était l’ampleur et la complexité de la tâche qui les attendaient.

Mais avant de changer quoi que ce soit (dans ce cas-ci, l’emploi du trait d’union), il me paraît essentiel de savoir pourquoi il en est ainsi (dans ce cas-ci, pourquoi il faut l’employer). Sinon la solution risque fort de poser, elle aussi, un problème! Le risque de faire des fautes, que l’on veut voir disparaître, serait toujours là. Autrement dit, on ferait du surplace (ou surplace?).

Quant à faire quelque chose, faisons-le bien. Essayons donc, dans la mesure du possible, de savoir ce qu’il en est de l’emploi, tant ancien que nouveau, du trait d’union. Ainsi équipés, nous saurons mieux résoudre le problème posé.

  • Quand le trait d’union est-il apparu dans la langue?

 Il y a de cela fort longtemps. Il en est déjà fait mention, en 1694, dans Le Dictionnaire de l’Académie française (1ère éd.). Sous un autre nom toutefois : « On appelle aussi, Tiret, Un trait de plume […] dont on se sert aussi à joindre, ou à diviser les mots […]. »

  • Quel usage en fait-on à l’époque?

Difficile à dire, à brûlepourpoint. Est-il possible que la présence d’un trait d’union dans tel mot ou son absence dans tel autre traduisent des stades différents d’évolution de leur graphie? Se peut-il que tout mot aujourd’hui composé d’au moins 2 éléments ait fait son apparition dans la langue en tant qu’« éléments syntaxiques libres », et que l’emploi de ces derniers se soit, en raison de sa fréquence accrue, figé et qu’on ait cristallisé ce figement par l’insertion d’un trait d’union entre ses éléments? C’est une hypothèse qui mérite considération. On pourrait même aller jusqu’à se demander si, dans certains cas, ce trait d’union ne serait tout simplement pas disparu comme par enchantement, ce qui aurait donné naissance à des mots dont la valeur des éléments qui les composent n’est plus perçue (3). Schématiquement cela donnerait :  par toutpar-toutpartout. Ou encore : long temps →  long-tempslongtemps. Pour vérifier cette hypothèse, je fouille donc dans le DAF (1êre éd., 1694) et y trouve matière à réflexion.

Certains mots s’écrivent en 1694 comme en 1990, ou presque :

  • arrière-ban                        id.                         
  • bas-relief                            id.
  • bec-de-corbin                    id.
  • belle-mère                          id.
  • court-bouillon                   id.
  • icy-bas [sic]                       id.  (avec deux i)
  • passe-droit                        id.
  • passe-pied                         id.
  • prié-dieu [sic]                   id.  (sans accent)
  • quatre-vingt-deux           id.
  • quatre-vingts                   id.
  • remue-ménage                id.

Certains autres voient leur graphie changer avec le temps.

Pour vous simplifier la tâche, je les regroupe en fonction de la modification subie. Je présente, sur une même ligne, d’abord la graphie d’antan, puis la graphie admise, en 1990, par le Petit Robert.

Ajout d’un trait d’union pour combler l’espace :

  • au dessous                     audessous
  • au dessus                       audessus
  • face à face                      faceàface                                       
  • pas d’âne                        pasd’âne
  • brusle pourpoint          brûlepourpoint

Ajout d’une espace et d’un trait d’union :

  • audelà                             audelà
  • blancmanger                 blancmanger
  • coupejarret                    coupejarret
  • gardemanger                gardemanger
  • crèvecoeur                     crèvecoeur
  • pardessus                       pardessus

Disparition de l’espace avec soudure des éléments :

  • courte pointe                 courtepointe
  • par tout                          partout
  • sur tout                           surtout

 Disparition du trait d’union et soudure des éléments :

  • aussitost                          aussitôt
  • bientost ou bientost      bientôt
  • clairvoyant                     clairvoyant
  • desenrhumer                  désenrhumer  
  • longtemps                        longtemps
  • passe-partout                 passe-partout
  • passeport (4)                  passeport
  • platfond ou plafond     plafond

Disparition du trait d’union sans soudure des éléments :

  • coupdepied                     coup de pied
  • toutàfait                          tout à fait
  • trèsbon (5)                       très bon.

La séquence des changements survenus au cours des siècles n’est pas, contrairement à ce que je pensais, la même dans tous les cas. L’emploi du trait d’union est aussi aléatoire en 1694 qu’il l’est en 1990.  Mon hypothèse de départ (espace → trait d’union → soudure) est donc à rejeter. Elle ne tient pas la route.

Le premier ministre avait donc raison de demander au Conseil, aidé par des experts, de se pencher sur les difficultés que pose l’utilisation du trait d’union et de proposer des solutions qui en simplifieraient l’usage.

Reste à savoir si ce qu’ils ont proposé répond bien à la problématique soulevée.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Je voudrais ici tester vos connaissances sur l’emploi du trait d’union dans les unités grammaticales, celles sur lesquelles le Conseil supérieur ne s’est pas penché. Par exemple, écririez-vous :

  • a) « Tenez vous le pour dit »;
  • b) « Tenez vousle pour dit»;
  • c) « Tenezvous le pour dit»; ou
  • d) « Tenezvousle pour dit»?

[J’utilise ici le tiret au lien du trait d’union pour mieux mettre en évidence les différences.]

Vous aurez certainement rejeté les choix a) et b), car vous avez appris que l’impératif commande l’emploi du trait d’union entre le verbe et son complément, si ce dernier est un pronom personnel. On doit écrire : Prenez ces livres, mais Prenez-les; Protégez cet enfant, mais Protégez-le.

Vous aurez aussi rejeté le choix c), car vous avez appris que, si l’impératif est suivi de deux pronoms personnels compléments, on met également un trait d’union entre les deux pronoms. On écrira donc : Diteslemoi ou Rendeznousles.

 La seule formulation acceptable serait donc d) : « Tenezvousle pour dit ». Vous vous demandez sans doute pourquoi j’ai utilisé serait et non pas est, comme vous vous y attendiez. Tout simplement parce que le Petit Robert n’autorise plus cette façon d’écrire. Et ce, depuis 1993, année de parution du premier Nouveau Petit Robert. Et 25 ans plus tard, on trouve toujours, à l’entrée TENIR : Tenez vousle pour dit! Il y aurait donc effectivement eu évolution de la langue! À mon insu…

Me faut-il donc respecter cette nouvelle façon de faire?… Pour ne pas me faire taper sur les doigts, je devrais m’y sentir obligé. Mais au risque de passer pour une forte tête, je ne m’y plierai jamais. Pour une raison fort simple : dans le Petit Robert, à l’entrée DIRE (et non à l’entrée TENIR), je trouve — et ce, depuis 1967 —  ce que la grammaire m’a appris : Tenezvousle pour dit!

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un dictionnaire le dit que cela est vrai. Un autre dictionnaire pourrait dire le contraire. Et pire, ce n’est pas parce que tel dictionnaire le dit à un endroit particulier que cela est vrai. Il arrive qu’il dise le contraire ailleurs. Assez troublant, n’est-ce pas? On ne consulte pourtant pas son dictionnaire pour trouver des erreurs, mais bien pour savoir la bonne façon de faire. Le dictionnaire est censé refléter l’USAGE, i.e. l’utilisation faite par la majorité et non par un lexicographe inconnu, qui croit que SA façon de faire est LA bonne!

Un dernier mot…

Ceux dont le sens d’observation est aiguisé auront remarqué que, dans Diteslemoi et Rendeznousles, l’ordre des pronoms est inversé. La grammaire veut pourtant que le C.O.D. (obj. direct) précède le C.O.I. (obj. indirect). Il faudrait donc dire Rendez-les-nous, comme on dit Dites-le-moi. Mais l’USAGE semble, selon Grevisse, privilégier l’ordre inverse. Une exception. Une de plus!

Qu’en est-il dans le cas qui nous intéresse? Selon Grevisse (11e éd, 1980, # 1064, N.B. -1), « Tiens-le-toi pour dit est, semble-t-il, plus fréquent que Tiens-toi-le pour dit. » Ah bon!… Il appelle même à la barre R. Martin du Gard, A. Gide, Ph. Hériat… Dans la 14e éd. du Bon Usage, parue en 2008 [#683, b), 1°], André Goosse renchérit en disant : « il y a du flottement dans l’usage. »  Vous êtes donc libres de choisir la forme qui agacera le moins votre oreille.

(2)  Dire, comme le Petit Robert, que tiret est utilisé Abusivt pour désigner Trait d’union, reflète un point de vue moderne. Autrefois, c’était plutôt l’inverse.

En 1694, le mot tiret désignait deux réalités, que l’on distingue aujourd’hui, mais qu’on ne distinguait pas alors. Dans la 1ère édition de son dictionnaire — et ce, jusque dans la 5e éd. —, l’Académie française appelle tiret « un trait de plume qu’on fait au bout de la ligne pour la terminer, ou dont on se sert pour joindre ou pour diviser les mots. »  RENVOI

Le terme trait d’union ne fera son apparition dans le DAF qu’en 1835. Non pas en tant que mot-vedette, mais à l’entrée tiret, où l’on peut lire : « Dans ce sens, les grammairiens disent plus ordinairement Trait d’union, et les imprimeurs Division. »

Parle d’abus, comme le fait le Petit Robert, c’est laisser entendre que son emploi en ce sens serait malvenu, inapproprié. De fait, cela pose problème. Un problème qui n’est pas toujours apparent. Supposons que, sur une ligne, vous ayez l’espace voulu pour écrire seulement la première partie d’un mot (disons : contre…), vous devrez mettre la seconde partie (disons : révolutionnaire) sur la ligne suivante. Quel nom donneriez-vous au petit trait horizontal que vous aurez mis à la fin de la ligne? Tout dépend…

Si ce mot s’écrit contrerévolutionnaire, le petit trait horizontal sera un tiret, mais s’il s’écrit contre-révolutionnaire, ce sera alors un trait d’union. Cela n’est pas problématique en soi, j’en conviens. Mais force est de reconnaître que le trait d’union mis en fin de ligne ne nous renseigne absolument pas sur la bonne graphie de ce mot. Si vous avez assez d’espace pour mettre ce mot sur la même ligne, lui mettriez-vous un trait d’union?  C’est là qu’il est important de savoir si le petit trait horizontal mis en fin de ligne est un vrai trait d’union ou un vrai tiret! Cela se verrait d’emblée si, comme le veut, semble-t-il, la typographie, ces signes étaient de longueur différente. Mais, en pratique, tel n’est pas le cas. D’où la difficulté de connaître la bonne graphie d’un mot trop long pour être sur une même ligne.

(3) Il est des mots dont la valeur des éléments qui entrent dans sa composition n’est plus perçue. Difficile dans ces conditions de présumer qu’ils ont peut-être déjà exigé un trait d’union. J’en veux pour preuve : gendarme, plafond et sourire.

Le mot gendarme est formé de deux éléments :  gens et d’armes. Des éléments bien connus, mais pas nécessairement apparents dans ce mot. Le S de gens est disparu, de même que l’apostrophe que l’on trouve dans darmes. Sans oublier le S de armes. De plus, gendarme désigne une seule personne alors que gens désigne un groupe de personnes. Tout est là pour qu’on ne puisse percevoir comment ce mot a été formé.

Dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy, le terme gensdarme(s) n’est pas consigné. On trouve par contre gensdarmée et gendarmée, ce dernier étant l’entrée principale, i.e. celle où l’on trouve la définition. Il serait tentant de penser que la disparition du S s’est accompagnée du changement de sens dont j’ai fait mention ci-dessus. Mais tel n’est pas le cas : gendarmée, ou gensdarmée, désigne une « Troupe de gens d’armes » et non une seule personne. On voit apparaître gendarme, au tout début du XVIIe siècle, plus précisément en 1606, dans le dictionnaire de Nicot, et ce mot n’a plus subi de modification par la suite.

Dans les deux autres mots, à savoir plafond et sourire, la valeur des éléments qui les composent est encore plus obscure.

Sachant que plafond désigne la « Surface horizontale qui limite intérieurement une salle dans sa partie supérieure » (Petit Robert dixit), on ne peut qu’être surpris de lire l’origine qu’en donne ce dictionnaire : étym. platfons 1546 ◊ de plat et fond.

Comment expliquer la présence de fond si la chose désignée se trouve dans la partie supérieure de la pièce? Que je sache, fond désigne la partie inférieure, et non supérieure, d’un contenant. Est-ce l’étymologie qui est fausse, ou bien la définition du terme? La question se pose, vous en conviendrez. La discordance tient au fait que, aujourd’hui, on définit l’objet en question, le plafond, d’un point de vue opposé à celui qui avait cours anciennement. Voyez comment, en 1694, (DAF, 1ère éd.), on définissait plafond : « Lambris qui couvre le plancher d’ enhaut [sic] d’ une chambre ». Le plafond appartenait donc à la pièce du haut et non à celle du bas. Tout est clair maintenant, mais pas évident, sans explication(s).

Et que dire de sourire? Ce mot s’écrivait sousrire en 1694. Et était défini de la façon suivante : « rire doucement et sans éclat ». C’était un rire disons… étouffé. Sur une échelle d’intensité, cette réaction se situe sous le rire. C’était donc un sousrire. Cette disparition du S de sous s’observe dans bien d’autres mots. Pensez seulement à soupeser, soulever, souligner, soumettre. Cette pratique ne s’est toutefois pas généralisée. Allez savoir pourquoi. Il y avait en 1694, et il y a encore aujourd’hui, beaucoup de mots qui non seulement ont gardé le S de sous, mais se sont enrichis d’un trait d’union (ex. sous-alimentation, sous-bois, sous-utilisation). Ne me demandez pas pourquoi.

D’après Goosse (Bon Usage, 14e éd., # 109), l’agglutination des éléments d’un mot composé s’explique par le fait que les usagers ne perçoivent plus la valeur des éléments qui le composent. Est-ce vraiment le cas?… Il me semble plus logique de penser que c’est l’agglutination qui empêche l’usager de percevoir la valeur des éléments qui entrent dans sa composition. Et non, l’inverse. Mais passons!

(4)  De nos jours, le nom du document délivré par les autorités pour permettre le passage de certaines frontières s’écrit passeport. En 1694 (DAF, 1ère éd.), il s’écrivait passe-port. Il aurait donc, depuis, perdu son trait d’union. Soit. Mais qu’en était-il auparavant? Étonnamment, en 1606, Jean Nicot nous dit qu’il s’écrivait comme il s’écrit aujourd’hui, passeport. Et avant cela, il s’écrivait passeporte (Droit qu’on payait pour passer une porte; cédule qui certifiait l’acquittement de ce droit). C’est ce que nous apprend le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy.

Ce serait donc les Immortels qui, en 1694, l’auraient affublé d’un trait d’union. Et ils ne reviendront sur leur décision qu’en 1835 (DAF, 6e éd.).

Passeporte (XVe s.)  → Passeport (1606)  →  passeport (1694-1834)  →  passeport (1835-…)

(5)  De nos jours, voir trèsbon ainsi écrit ne peut qu’étonner. Mais, en 1694, c’est la norme, celle qu’impose l’Académie, dans la  1ère éd. de son dictionnaire :

« TRES   Adverbe, qui denote le superlatif, & se joint avec un nom, avec un participe, ou avec un autre adverbe. Bon, meilleur, tresbon. sage, plus sage, tressage. assuré, tresassuré. tresconnu, tresestimé. vaillant, plus vaillant, tresvaillant, tresbien […]»

Et cette norme a la vie dure. En 1835, dans la 6e éd. du DAF, elle est encore de mise. Il faudra attendre Littré (1873) pour que l’on reconnaisse enfin que l’USAGE a changé (l’Académie n’est jamais à l’avant-garde, à ce chapitre, cela est connu). Voici ce qu’il dit de l’adverbe très :

« Particule qui marque le superlatif absolu, et qui se joint à un adjectif, à un participe et à un adverbe ; on unit ces deux mots par un trait d’union ; du moins c’est l’usage du Dictionnaire de l’Académie. Une campagne très agréable. Il est très estimé et très aimé. Cela lui arrive très rarement. »

À partir de cette année-là, ce n’est plus l’Académie qui dicte la règle. Elle est dépassée par l’usage. La fréquence de très-bon tombe en chute libre au profit de très bon. Ngram Viewer l’illustre d’ailleurs brillamment (Voir ICI).

Pourquoi a-t-on anciennement mis un trait d’union après très?

Jean Nicot, dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne [1606 ] nous l’explique. Le français utilise plus pour exprimer le comparatif et le plus ou très pour exprimer le superlatif (instruit, plus instruit, le plus ou très instruit). Contrairement au latin qui, lui,  fait appel à une terminaison différente (Doctus; Doctior, Doctissimus). Mais pour ne pas trop s’éloigner du latin, le français a, semble-t-il, décidé de souder les deux éléments : tresdocte. Soit. Mais pourquoi ne pas en avoir fait autant avec le comparatif et avoir écrit plusdocte?… Peut-être parce que plus avait acquis déjà une plus grande autonomie. On disait déjà à l’époque :  Je lui en demande plus qu’à nul autre. Ou encore : il ne travaille plus ici). L’explication est peut-être là… Qui sait?

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Publié dans Nouvelle orthographe | 2 commentaires

Qu’est-ce qu’une faute?  (3 de 3)

 

La faute en français…

Celle que l’on pourrait qualifier d’« intelligente » 

-3-

 

Dans le précédent billet, nous avons vu qu’un mot a parfois plus d’une graphie autorisée et que cette graphie peut varier selon le dictionnaire consulté (1). Nous avons aussi vu que la grammaire n’a pas réponse à toutes les questions qu’on peut se poser. Ainsi va la langue…

Ceux qui croient dur comme fer que leur dictionnaire ou leur grammaire font foi de tout se sentent obligés, à tort ou à raison, de déclarer fautif tout ce qui ne s’y trouve pas ou tout ce qui y contrevient. Comme si chacun de ces ouvrages était une somme, i.e. une « œuvre qui résume toutes les connaissances relatives à une science, à un sujet »!

Mais a-t-on raison de dire que tout écart au bon usage, fait de bonne foi, est une faute?

Pourquoi ajouter fait de bonne foi, vous demandez-vous? Tout simplement parce que personne ne fait une faute sciemment, délibérément. Il recourt à ce qui lui semble être la bonne façon de faire. La faute, faut-il le rappeler, n’est jamais dans la plume de celui qui écrit ni dans la bouche de celui qui parle. Elle est dans l’oreille de celui qui écoute ou dans l’œil de celui qui lit. Tout comme l’accent, qu’un Français détecte immanquablement quand il m’entend parler. Comme si lui n’en avait pas! Mais ça, c’est une autre histoire.

Pour décréter qu’il y a faute, il faut être convaincu que ce dont on se sert, à l’oral comme à l’écrit, est la bonne façon de faire. Mais comment en être sûr?… Qu’est-ce qui fait qu’une graphie est bonne et une autre, mauvaise?…

Quand, selon une source donnée — dans ce cas présent, le Petit Robert—, deux graphies sont prétendument admises par l’USAGE, pourquoi votre choix spontané se porte-il sur l’une plutôt que l’autre?

  • Si l’on vous dit : « Je t’offre, pour ton anniversaire, cette eau-de-vie », comment prononceriez-vous le mot AKVAVIT qui est écrit sur la bouteille et que vous verriez pour la première fois? Akvavit ou akvavi? Akuavit ou aquavit?
  • Si vous entendez dire CAMÉLIA, fleur dont vous ignoreriez l’existence, comment écririez-vous ce nom? Kamélia, camélia ou camellia?
  • Si l’on vous reproche d’être COMBATIF, comment écririez-vous cet adjectif? Combatif ou combattif?
  • Comment écririez-vous le nom de la science qui étudie les reptiles? Erpétologie ou herpétologie?

Tout dépend, je dirais, de vos repères.

Si vous n’avez aucune idée de ce que le mot désigne, vous vous fierez à votre oreille et à votre expérience. Vous écrirez le mot comme vous l’entendez. Vous transcrirez chaque syllabe en recourant aux lettres que vous utiliseriez pour écrire un mot connu qui contient la même syllabe. C’est ce qu’on appelle écrire au son. Ou vous lirez le mot comme vous êtes habitués de le faire dans votre propre langue. C’est ce qu’on pourrait appeler lire à la lettre. C’est ce que fait un Espagnol qui ne connaît rien du français et qui prononce mon nom de famille. Il dira non pas Rou-lo, mais Rou-le-a-u, parce qu’en espagnol toutes les lettres se prononcent. On ne peut rien lui reprocher. C’est le système phonétique de sa langue maternelle qui le veut ainsi.

Si vous ne connaissez pas le suédois, vous prononcerez sans doute le mot AKVAVIT comme il est écrit. Peut-être vous demanderez-vous si le t final doit être sonore ou muet, car, en français, les deux sont possibles (2). La prononciation que vous choisirez, est-elle bonne? Seul un Suédois pourrait vous le confirmer. Si vous prononcez akvavit — avec un t sonore—celui qui vous l’entendra dire ne pourra assurément pas l’écrire autrement que akvavit. Peut-être même y mettra-t-il un e final, par analogie avec l’adjectif vite. Mais il ne lui viendra jamais à l’esprit que les deux v de akvavit puissent se prononcer de façon différente, que la bonne prononciation de ce mot puisse être akuavit ou aquavit. C’est pourtant ce que l’on trouve dans les dictionnaires courants.

 Si vous entendez distinctement KA-MÉ-LIA, vous écrirez fort probablement camélia, tout comme vous écrivez caméléon. L’idée de l’écrire avec un K ne vous viendra sans doute pas à l’esprit, car cette lettre n’est pas courante en français (demandez à ceux qui jouent au Scrabble). Mais si vous avez des connaissances en botanique, vous écrirez peut-être camellia, car vous pourriez savoir que c’est le nom latin que Linné a donné à cette fleur, en l’honneur du botaniste autrichien G. J. Kamel dit Camellus (Petit Robert dixit). Si, en plus d’avoir des connaissances en botanique, vous possédez quelques rudiments de linguistique, vous hésiterez à écrire camellia, car un e sans accent, suivi de deux consonnes, se prononce généralement è et non é (ex. : elle, perpétrer, pechblende). [Il en est de même si le e est suivi d’un x : examen, vexer, alexandrin, annexe, etc.]

Si vous voulez dire que votre ami « est porté au combat », vous écrirez fort probablement combatif. En effet pourquoi iriez-vous lui mettre deux T?… Parce que combattre en prend deux, direz-vous. Mais embatre, que l’on dit de la même famille que battre, peut pourtant n’en prendre qu’un. Alors…

Si vous connaissez un peu le grec, peut-être savez-vous que, dans cette langue, reptile se dit herpeton (Robert dixit; Larousse dixit). Fort de cette connaissance, vous n’utiliseriez jamais, j’en suis convaincu, le terme erpétologie, pour désigner cette science. C’est à coup sûr herpétologie qui s’imposerait à vous.

Autrement dit, la graphie que vous choisirez dépendra de l’analyse que vous ferez du mot en question. Et aussi des connaissances générales que vous avez. Vous chercherez une raison qui orientera votre préférence vers telle graphie plutôt que telle autre. Autrement dit, vous raisonnerez votre choix. Vous vous servirez de votre logique, qui veut que, si telle suite de lettres se prononce (ou s’écrit) de telle façon dans un mot que vous connaissez, elle devrait se prononcer (ou s’écrire) de la même façon dans un mot que vous ne connaissez pas.

Si nous sommes autorisés à choisir la graphie qui convient le mieux à notre logique quand le dictionnaire nous en offre deux, pourquoi ne pourrions-nous pas en faire autant en toute occasion? Il n’y aurait plus alors de fautes en français… Ou, si notre choix ne correspond pas à celui que les régents voudraient nous imposer, nous pourrions toujours plaider en faveur d’une « faute intelligente ». Faute aux yeux des régents, mais solution intelligente, aux nôtres, car elle fait appel à notre logique.

Mais la logique est-elle la panacée recherchée? — Je me retiens d’utiliser « panacée universelle », comme l’a déjà fait Balzac, même si c’est un BON auteur, car on crierait au pléonasme. Et le pléonasme a mauvaise presse. — Saurait-elle nous sortir du pétrin en toutes circonstances?

Imaginez un instant la douce béatitude où nous plongerait le fait de savoir qu’on ne fait plus de fautes. Finies les dictées! La logique nous suffirait. Là on pourrait vraiment dire que la langue a été simplifiée! Mais j’en entends qui, rien qu’à l’idée de devoir respecter une telle proposition, crient déjà au scandale.

  • Certains autres, dont je suis, ne sont pas convaincus du caractère universel de ce remède.

Si je suis autorisé à écrire « nouveaux venus », pourquoi ne pourrais-je pas, logiquement, écrire « nouveaux-nés »? Parce que les régents en ont décidé ainsi. Ils nous imposent nouveau-nés (ou ils condamnent nouveaux-nés, c’est selon) sous prétexte que nouveau a, dans ce terme, le sens de nouvellement et qu’un adverbe est, de par sa nature, invariable (3). Soit. Mais quel sens a-t-il donc dans nouveaux venus, sinon nouvellement? Euh… Si l’on y pense, ne serait-ce qu’un seul instant, les nouveau-nés ne sont-ils pas tous des nouveaux venus en ce bas monde? C’est pourtant ce que ma logique à moi me dit. Mais la logique des régents, elle, vient me dire que j’ai tort. À moins qu’ils viennent de se mêler les pinceaux, sans s’en rendre compte. À vous de choisir. Ou encore, ce qui est pire à mes yeux, ils ont la vue courte. Ils ne voient pas la portée de leur diktat. Ils ont le nez collé sur nouveau-né, mais ne voient pas que nouveau venu pose exactement le même problème et, par conséquent, devrait appeler la même solution. Je vous avoue que cette dernière possibilité me paraît plus que probable, car les exemples ne manquent pas. Langue et logique sont connues pour ne pas faire bon ménage. Mais passons!

Si je peux dire : je t’ai trompé, je l’ai trompé, pourquoi ne pourrais-je pas, logiquement, dire je m’ai trompé? C’est ce qu’un allophone ne manquera pas de faire, en se servant de sa logique. Il faudra, pour le remettre sur le droit chemin — seul celui que les régents nous imposent mérite un tel qualificatif — lui expliquer que les verbes pronominaux (i.e. ceux où le complément et le sujet désignent la même personne) se construisent uniquement avec l’auxiliaire être et non avec l’auxiliaire avoir. Ne me demandez surtout pas pourquoi… Encore là, ma logique se heurte à celle des régents.

Si je dois écrire un va-nu-pieds ou encore aller pieds nus, pourquoi dois-je écrire aller à pied? Je ne suis pourtant pas unijambiste. C’est ma logique qui parle. Mais elle est prise en défaut par les régents. De la même façon, j’écrirais asséner un coup de poing, mais se battre à coups de poings, car j’utiliserais alors mes deux poings. Pourtant, il me faut écrire se battre à coups de poing (Robert dixit). Encore là, ma logique est battue en brèche.

Si, selon le Larousse en ligne, je dois écrire contrecoup, pourquoi ne pourrais-je pas, logiquement, écrire contrechoc? La question se pose. Mais pour ne pas faire de faute, pour respecter ce que cet ouvrage prescrit, il me faut aller contre ma logique et écrire contre-choc!

Si, toujours selon le Larousse en ligne, je peux écrire une liqueur de noyau ou de noyaux, pourquoi ne pourrais-je pas, logiquement, écrire fruits à noyau ou à noyaux? Le même Larousse en ligne est clair là-dessus : « Avec noyau, toujours au singulier : les fruits à noyau ». Le ton ne laisse place à aucune discussion, vous l’aurez remarqué. « La consigne, c’est la consigne », aurait répondu l’allumeur de réverbères dans Le Petit Prince, de Saint-Exupéry. « La norme, c’est la norme! », dirait-on dans ce cas-ci. Quant au Petit Robert, il est, lui, ouvert à tout. Il suffit de trouver la bonne entrée. Par exemple, à pépin, on trouve Fruits à pépins et fruits à noyaux; à l’entrée noyau, on trouve Fruits à noyau et fruits à pépins (4). Il n’y a plus de raison de se mettre martel en tête pour savoir si noyau doit être au singulier ou au pluriel. Vous avez le choix. Mais uniquement si votre Bible est le Petit Robert!

Vous voyez que les solutions logiques apportées aux cas précités ne passent pas le test. Non pas le test de l’intelligence, mais le test de l’obéissance, du respect de l’autorité. Peut-on alors dans ces conditions parler de faute intelligente? J’aimerais bien pouvoir le faire.

« Faute intelligente »

 Revenons donc sur la notion de faute, et plus particulièrement sur celle de faute intelligente.

On reconnaît, sans trop de difficultés, deux types de fautes :

  • Celles qui sont indiscutables. Par exemple, écrire les chevals au lieu de les chevaux; écrire fète au lieu de fête; écrire je mettais intéressé au lieu de je m’étais intéressé. Voilà des fautes non préméditées, non délibérées, mais tout de même impardonnables, inexcusables. Bref, indiscutables.
  • Celles que l’on pourrait qualifier d’excusables. Par exemple, se faire dire qu’écrire erpétologie au lieu de herpétologie constitue une faute est excusable, car tous ne savent pas — et j’en faisais partie voilà de cela quelques minutes — que les deux graphies sont admises dans les dictionnaires courants. Et SURTOUT que herpétologie n’est pas la graphie de référence. En effet, à cette entrée, le lecteur est renvoyé à erpétologie, où se trouve la définition du terme. On y indique que herpétologie est une variante, ie. une autre façon autorisée, mais moins courante, d’écrire ce mot. Moins courante, ah bon! Ce que ne confirme toutefois pas Ngram Viewer.  Qui croire alors? Qui fait la faute? Sur quoi se basent donc les dictionnaires, ou les lexicographes, pour dire que l’USAGE favorise erpétologie? Je vous laisse deviner.

Il pourrait y avoir un troisième type de faute — que tous ne reconnaissent malheureusement pas —, la faute intelligente, celle que la logique nous autoriserait à faire.

N’allez pas penser que c’est moi qui ai inventé ce terme. Je l’ai rencontré pour la première fois en 1993. Plus précisément, dans la préface du Nouveau Petit Robert, signée Josette Rey-Debove et Alain Rey, à la section Variantes des mots. On y lit :  

 Enfin, lorsqu’une faute courante apparaît comme plus légitime que la « bonne » graphie (5), le lexicographe s’est permis de donner son avis par « on écrirait mieux » : CHARIOT, on écrirait mieux charriot (d’après les autres mots de la même famille); PRUNELLIER, on écrirait mieux prunelier (à cause de la prononciation). Si l’on souhaite un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire, c’est la « faute » intelligente qui doit servir de variante à une graphie recommandée mais irrégulière; il faut lui laisser sa chance, et l’avenir en décidera. 

À noter, que le mot faute est mis entre guillemets. On informe ainsi le lecteur que ce mot n’est pas utilisé au sens courant du terme. Autrement dit, on appelle faute ce qui n’en est pas nécessairement une! Une faute intelligente serait donc ce que l’on devrait appeler faute, mais que la logique peine à admettre, pour ne pas dire refuse d’admettre. De plus, ne pourrait parler de faute intelligente que celui qui « souhaite un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire ». Mais qui ne souhaiterait pas un tel desserrement, qui ne voudrait pas voir l’arbitraire mis au rancart? Vous n’en feriez pas partie?… Moi, si.

Serait-ce une faute intelligente que d’écrire sans fautes au lieu de sans faute? Si j’ose le faire, me le reprochera-t-on? Fort probablement que oui, car les ouvrages de référence prescrivent l’emploi du singulier. Pourquoi ne pourrais-je pas avoir le choix, si ma logique me le commande? Je pourrais par exemple choisir sans faute dans une phrase comme « Venez me voir sans faute », car la locution a, dans ce cas, valeur adverbiale; elle signifie : à coup sûr. Je pourrais aussi choisir d’écrire sans fautes si la phrase était « Il a fait un parcours sans fautes » ou encore « il a fait une dictée sans fautes ». Je pourrais expliquer ce pluriel en disant que le sujet n’a pas fait toutes les fautes qu’il aurait pu faire. C’est peut-être ce que s’est dit Marguerite Duras en écrivant : « la lettre était convenue, recopiée, sans fautes, calligraphiée » ou encore G. Duhamel, en écrivant « [le livre] demeurait aux mains d’une élite fort étroite. Tel, il assurait, non sans fautes, la conservation de la connaissance. » (exemples cités dans le Petit Robert) Mais un autre pourrait, tout aussi logiquement, comprendre qu’il s’agit d’un parcours ou d’une dictée qui a été réalisé(e) sans qu’une seule faute soit commise, et ainsi opter pour le singulier. Alors… Pourquoi le Petit Robert nous impose-t-il le singulier? Il nous laisse pourtant le choix dans le cas de la locution sans reproche(s). N’y a-t-il pas là deux poids, deux mesures? Est-ce vraiment le reflet de l’usage que d’utiliser le singulier? Ne serait-ce pas plutôt une décision purement arbitraire, celle du rédacteur de cette entrée? On ne le saura jamais. Chose certaine, la question se pose.

Serait-ce une faute intelligente que d’utiliser voire même au lieu de voire, tout court, même si voire même est condamné par les bien-pensants? Poser la question, c’est y répondre. Voyez ce qu’en dit le Petit Robert : « Ce modèle est inutile, voire même dangereux (tour critiqué comme pléonasme) ». Dois-je comprendre qu’on le critique mais qu’on ne le condamne pas?…

Comment expliquer que cette locution soit dite pléonastique, par certains, quand, d’après ses origines, voire (étym. xiielatin vera, adv., de verus « vrai ») signifie vraiment? Il n’y a rien de redondant à dire « vraiment même ». Sauf si l’on fait dire à voire autre chose que vraiment. Si l’on décide que voire « est vieux en ce sens », comme l’a fait le DAF, dans sa 6e éd., en 1835. Mais les Académiciens s’empressent d’ajouter quelques lignes plus loin : « On le joint souvent au mot Même. Ce remède est inutile, voire même pernicieux. » Les Immortels nous disent donc – et non de façon subliminale — que c’est une façon, admise, de marquer son insistance sur le fait en question. Ce n’est donc pas, selon eux, un pléonasme, mais une figure de style. Cela change la donne, n’est-ce pas?

D’ailleurs, voyez ce qu’en dit le Larousse en ligne :

Voire même a été critiqué comme formant pléonasme (= et même même). La locution est devenue si courante que l’interdit qu’avaient jeté sur elle quelques puristes paraît aujourd’hui dépassé. Si l’on souhaite néanmoins s’y conformer [on pourrait tout aussi bien ne pas le souhaiter], on peut dire simplement voire ou et même : il est rusé, et même retors.

Ceux qui crient au pléonasme savent-ils seulement qu’ils condamnent ce qu’ils cautionnent en d’autres circonstances? Sans le savoir, évidemment. Que leur condamnation reflète plus leur idéologie que leur propre pratique? Un autre exemple, selon moi, de « courte vue ». Se sont-ils jamais demandés d’où viennent, par exemple, le substantif (ou adverbe) aujourd’hui ou encore le verbe se suicider?…  Je réponds (6)  sans hésitation : « Certainement pas. »

En fin de compte, tout dépend de la logique à laquelle recourt l’utilisateur, logique que ne voient pas nécessairement, ou ne veulent pas voir, le lecteur ou le réviseur, qui, eux, n’ont d’yeux que pour leur dictionnaire ou leur grammaire, ou pire, pour leur « nombril » (i.e. leur propre façon de faire, qui ne peut qu’être bonne).

À quand la reconnaissance officielle des fautes intelligentes?… Je me permets ici de dire, comme Martin Luther King l’a fait dans un contexte différent : I still have a dream

Un dernier mot.

Les francophones ne sont pas les seuls à vouloir faire appel à la logique pour expliquer certaines « fautes ». Les anglophones aussi le peuvent. En voici un excellent exemple : le mot exAmple lui-même. Ce mot (qui vient du latin exEmplum) est le seul mot de la famille à s’écrire avec un A; les autres s’écrivent avec un E : exEmplify, exEmplification, exEmplar, exEmplary. Allez savoir pourquoi.

Même si la graphie exEmplary (au sens de serving as an exAmple) est la seule à figurer dans le Merriam-Webster’s, on trouve souvent sur la Toile exAmplary. À une fréquence nettement moindre toutefois que celle de la graphie officielle : 216 000 contre 58 600 000 (voir ICI)! Cette graphie que d’aucuns n’hésitent pas à déclarer fautive n’est-elle pas, elle aussi, une « faute intelligente »? Comment un anglophone peut-il s’imaginer, lui qui sait que exAmple s’écrit avec un A, qu’il faille écrire exEmplary avec un E? Ou inversement. C’est son gros bon sens qui est ici pris en défaut. À moins que ce soit celui des régents. Qui sait?

Maurice Rouleau

(1)  Le CILF, ou Conseil international de la langue française, s’est déjà intéressé à ce problème. Il a même publié, en 1988, sous la direction de Joseph Hanse, un ouvrage de 130 pages, intitulé Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires (ISBN 2-85319-200-8). Qu’en est-il trente ans plus tard? Vous l’aurez deviné : l’harmonisation se fait toujours attendre! Preuve que l’USAGE n’est pas le même pour tous les lexicographes!

(2)  En français, le t final d’un mot se terminant par -it est tantôt sonore, tantôt muet. Pourquoi est-il sonore dans aconit, affidavit, cockpit, prurit, transit, satisfecit et muet dans appétit, bandit, conflit, érudit, lit, manuscrit, récit, sanskrit?… Il faut donc, pour ne pas faire de faute, avoir mémorisé la « bonne » prononciation de chacun d’eux.

(3)  L’adverbe est, nous dit la grammaire, un mot invariable. Soit. Mais il ne faut pas oublier que des régents  autorisent ou plutôt imposent son accord dans certaines circonstances. Par exemple, elle est tout étonné, mais elle est toute honteuse. Ou encore Ils (elles) sont toute hargne et fureur. Ce voyage, c’est une tout autre histoire!

(4)  Comment expliquer que la graphie varie selon l’entrée consultée? Chacune de ces entrées aurait-elle été rédigée par un rédacteur différent? Si tel est le cas, cela revient à dire que la main gauche ne sait pas ce que fait la main droite; que l’USAGE que l’on prétend décrire est celui du rédacteur et non celui de la majorité des francophones… Une conclusion plutôt troublante, n’est-ce pas?

(5)  Me faire dire qu’une « faute courante apparaît comme plus légitime que la bonne graphie » ne peut que m’étonner. Dois-je comprendre qu’une forme « fautive » est plus légitime que la « bonne » forme (celle imposée par le dictionnaire ou la grammaire) parce qu’elle est couramment utilisée?…

Ce serait donc l’USAGE qui légitimerait une graphie et non les régents. Bien content d’apprendre cela. L’USAGE aurait donc repris ses droits. Je dis repris ses droits, parce que, même si l’on professe que le dictionnaire est le reflet de l’USAGE, la pratique nous fait souvent comprendre le contraire. Comment expliquer autrement la présence, dans le dictionnaire, à certaines entrées, de « emploi critiqué » ou encore de « on écrirait mieux »? Si les rédacteurs du dictionnaire sentent le besoin de faire une telle mise en garde, ne serait-ce pas précisément parce que la « faute » est devenue courante? Et que, si elle est courante, elle devrait être plus légitime?… Si elle est plus légitime, pourquoi ne pas le reconnaître, sans ambages? Y aurait-il différents degrés de légitimité? Degrés qui varieraient selon la source?… Qui sait?

(6)  Aujourd’hui vient de au  jour  de hui, hui signifiant alors « le jour où l’on est ». Si ce n’est pas un pléonasme, je me demande bien quel terme utiliser pour le décrire. Puis hui fut un jour déclaré « vieux en ce sens ». On ne dit plus d’hui en un an, mais bien d’ici un an. Mais au jour de hui s’est maintenu. Ses quatre éléments ont même fusionné pour donner aujourd’hui. Et on ne voit plus le pléonasme. Pourquoi? Parce qu’arbitrairement on a décidé que cela n’en serait pas un. Parce que les régents ont fermé les yeux.

 Il s’en trouve qui condamne comme pléonastique l’expression au jour d’aujourd’hui, qu’on entend parfois. Pourtant celui qui s’exprime ainsi ne veut qu’insister sur le fait que la chose se produit aujourd’hui même. Tout comme celui qui écrivait au jour de hui. Ce dernier a pourtant été  pardonné, mais pas le premier. Autre temps, autres moeurs, dira-t-on.

Et que dire de se suicider? Ce verbe, que le Littré qualifie de néologisme dans les années 1870, est très mal construit. Il signifie : se donner la mort à soi-même. Vous conviendrez avec moi qu’il y a là redondance. Et qui dit redondance dit pléonasme. Se donner la mort suffit amplement pour dire ce que l’on veut dire. Pourquoi n’a-t-on pas condamné ce nouveau verbe quand il est apparu?…  Parce qu’il dérivait de suicide? Faible comme argument! Le substantif suicide, au sens de « Action de celui qui se tue lui-même » serait, selon Littré, apparu pour la première fois un siècle plus tôt [dans le DAF en 1762 et dans le dictionnaire Richelet en 1759]. Il aurait remplacé homicide de soi-même, formule qui était utilisée à l’époque. C’est à l’abbé Desfontaines (1685-1745) que l’on devrait ce néologisme, construit à partir de sui (de soi) et cide, emprunté à homicide.  Suicide s’explique, mais se suicider est clairement pléonastique. Mais… pas fautif!

Pourquoi, de nos jours, plus personne ne voit de pléonasme dans aujourd’hui ni dans se suicider? Parce que les régents ne s’y sont pas opposé. Et que le commun des mortels a pris l’habitude d’y recourir, n’étant pas réprimandé quand il osait le faire.

Pourquoi veut-on voir absolument un pléonasme dans voire même? Parce que les régents  ont, dans ce cas-ci, décidé que c’en était un! Ainsi va la langue…

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Qu’est-ce qu’une faute?  (2 de 3)

 

La faute en français…

Où trouver la NORME?

(2)

 

Nous l’avons vu, il y a faute chaque fois que, pour s’exprimer, quelqu’un ne fait pas comme on lui a enseigné. Car ce qu’on enseigne, c’est la bonne façon, celle qu’on utilise normalement.  D’où le terme de NORME. Et tout ce qui s’en éloigne est rejeté, dit incorrect ou fautif. Et cette bonne façon de faire, on la valorise en lui donnant le nom de bon usage. Parler de bon usage, c’est comme parler de norme.

  • Où se trouve la norme, i.e. la bonne façon d’écrire un mot?

Dans ma jeunesse, quand je me risquais à demander comment écrire tel ou tel mot, on me disait d’aller voir dans mon dictionnaire. J’ai vite compris que c’est là que se trouve LA vérité; que le dictionnaire fait foi de tout en matière d’écriture. Et il en est encore de même de nos jours. C’est du moins ce qu’on dit.

Voilà de cela quelques lustres, un étudiant me déclare, du haut de ses 20 ans, qu’écrire aéroclub (sans trait d’union) est une faute. Foi de son Petit Larousse! La seule graphie qui y est effectivement consignée est aéro-club. C’est donc pour lui LA façon d’écrire ce mot. Sa décision est irrévocable, sans appel : écrire aéroclub est fautif. Ce qu’il ignore toutefois, c’est que le Petit Robert, lui, l’écrit avec ou sans trait d’union. Je le lui fais donc remarquer. Pas le moins du monde décontenancé, l’étudiant me rétorque : « Pourquoi devrais-je me conformer au dictionnaire que, vous, vous utilisez? Mon Larousse n’est pas bon? » Il se demande – et me demande du même coup dans ses propres mots – à quel dictionnaire il doit faire confiance, le Petit Larousse ou le Petit Robert (Voir ICI).  Sa réaction s’explique aisément. Je viens de détruire tout ce en quoi il a cru pendant 20 ans. Je viens de lui dire que son Larousse n’est pas, contrairement à ce qu’il croit, une Bible! Sa belle assurance vient d’être « déboulonnée ». On lui aurait donc menti durant toutes ces années!… Difficile à admettre, vous en conviendrez.

Si je me suis permis de lui faire remarquer cette particularité, c’est qu’on m’avait déjà fait la leçon, à moi aussi. Une leçon que je n’ai jamais oubliée.

Il m’est arrivé, durant un cours, de dire  à un étudiant, du haut de mes cinquante ans, qu’écrire sans détours, comme il le fait, ne respecte pas la norme, façon polie de dire qu’il commet une faute. Je me fais fort de détenir la vérité, car, tout comme lui, j’ai au préalable consulté mon dictionnaire, mon Petit Robert. C’est de là que vient ma belle assurance. En fait, je m’aventure, sans le savoir, sur un terrain miné. Il est vrai qu’à l’entrée détour on donne sans détour, mais j’ignore ce qu’un autre étudiant est sur le point de me mettre sous le nez. Ce dernier me dit, avec une certaine joie mal dissimulée, qu’à l’entrée carrément, dans ce même dictionnaire, sans détours est écrit avec un s. Euh!… Cette journée-là, j’apprends grâce à un étudiant que, pour justifier ce que je crois être la bonne graphie, je ne dois plus, mais plus jamais, dire: « Va voir dans ton dictionnaire. » D’ailleurs, l’étudiant aurait pu m’en apprendre autant en se référant à trois autres entrées où sans détours est également écrit avec un s, à savoir ambages, chemin et façon. La leçon qu’on venait de me donner m’a même forcé à revoir en profondeur le rapport que j’entretenais avec mon dictionnaire.

La question qui se pose alors est la suivante : sur quoi s’est donc basé celui qui, en 1990, a décrété, à l’entrée détour, que sans détour s’écrit sans s? Je dis décrété, parce que la possibilité qu’il puisse s’écrire avec un s n’est même pas évoquée par ce rédacteur, contrairement à ce qu’on trouve à l’entrée reproche, où deux possibilités sont offertes, à savoir  sans reproche(s). Il ne se base certainement pas sur l’USAGE, car d’autres rédacteurs du même dictionnaire lui en mettent un. Ce qu’il nous fournit, c’est plutôt SON usage. Tout comme les rédacteurs des autres entrées se basent sur LEUR usage. Y a-t-il beaucoup de rédacteurs de dictionnaires qui imposent leur façon de faire plutôt que la façon de faire de la majorité, que l’on appelle norme et que le dictionnaire est censé répertorier? J’ose espérer que non, car la fiabilité du dictionnaire, en tant que reflet de l’USAGE, serait sérieusement compromise. Cela signifierait que ce n’est pas parce que le dictionnaire le dit qu’il faut le dire! Assez dérangeant comme conclusion, vous en conviendrez.

Soit dit en passant, dans le Petit Robert 2017, on trouve encore sans détours aux mêmes entrées. SAUF à chemin. Le mot détour y est maintenant au singulier.  Pourquoi donc  uniquement là?… Il semblerait que le réviseur de cette entrée a jugé que celui qui avait précédemment écrit sans détours avait fait une faute! Que c’est SA façon à lui d’écrire, et elle seule, qui est LA bonne… D’où son intervention. Autrement dit, lui, ne fait pas de faute… les autres, oui. OUF!…

Il n’y a pas que les réviseurs du Petit Robert qui se croient détenteurs de la vérité. Ceux du DAF (dict. de l’Académie) aussi. Voyez par vous-mêmes :

  • DAF, 8e éd. (1935) Parler sans détour, sans aucun détour.
  • DAF, 9e éd. (1986) Parlez-moi sans aucun détour, sans détoursfranchement.

L’usage aurait-il changé entre 1935 et 1986? À moins que ce soit le réviseur…  Qui sait? Il y a lieu, je crois bien, de se poser de sérieuses questions sur la prétendue NORME que le dictionnaire est censé répertorier. Mais passons!

Revenons au verbe paraître dont il a été question dans le précédent billet. Quelle est la bonne façon de l’écrire? Quelle est la NORME?

Quelle graphie trouve-t-on dans les dictionnaires courants, ceux que consulte monsieur Tout-le-monde? L’ancienne (paraître) ou la nouvelle (paraitre)? Je m’attends, étant donné que la Nouvelle orthographe « recommande » — et ce, depuis 1990 — la disparition de l’accent, à ce que les deux graphies soient consignées, et que la graphie paraitre soit reconnue pour ce qu’elle est vraiment, à savoir une « recommandation ». À ma grande surprise, tel n’est pas le cas.

Devrais-je m’étonner de voir le Petit Robert 2017 ne mentionner que l’ancienne graphie? Pas vraiment, car il est généralement admis que le Robert est plus puriste que le Larousse. (Je ne suis pas certain qu’il en soit encore ainsi. Mais passons!) Quant au Petit Larousse, il mentionnait déjà, en 2014, les deux graphies. Là encore, rien de bien surprenant, car on m’a toujours dit que le Larousse était plus près de l’usage que du bon usage. Pourtant, j’ai eu une surprise en consultant le Petit Larousse 2017, dans sa version Maxipoche (i.e. un gros format de poche! Un oxymoron, de toute évidence.) Je n’y trouve qu’une seule graphie. Pas la nouvelle, mais bel et bien l’ancienne! Qu’a-t-on fait de la nouvelle? Euh…! Non seulement y a-t-il des différences entre les maisons d’édition (Robert vs Larousse), mais il y en a également entre les différents formats publiés par une même maison d’édition (Petit Larousse vs Maxipoche). Clairement, il devient de plus en plus difficile de savoir à quel dictionnaire faire confiance pour connaître la bonne façon d’écrire un mot,  celle qu’on est autorisé à utiliser.

Et l’Académie, qu’en dit-elle?

Un petit malin m’a déjà dit qu’il ne pouvait absolument pas considérer le DAF (dict. de l’Acadmie française) comme un dictionnaire courant, étant donné qu’il s’écoule presque 50 ans entre chaque édition. En un demi-siècle, la langue, ou l’USAGE, a le temps de changer. L’édition sur laquelle travaillent présentement les Immortels, la 9e, est sur leur table de travail depuis 1986! Et  ils en sont rendus, d’après la version informatisée, au verbe RENOMMER (1)

Malgré la réserve de ce petit malin — que j’endosse pleinement —, je tiens quand même à savoir ce que l’Académie en dit, car…

Car, dans le Rapport publié en 1990 et intitulé « Les rectifications de l’orthographe », il est écrit, de la plume même du secrétaire perpétuel de l’Académie française, Maurice Druon :

« Pour ces motifs, et à quelques réserves près, minimes, que le Conseil supérieur a bien voulu prendre en compte, l’Académie, à l’unanimité, a approuvé les propositions du Conseil. Et elle est disposée à les mettre en application dès la publication du 6e fascicule de son dictionnaire, l’an prochain. »

L’an prochain, c’était donc en 1991. Nous sommes bientôt rendus en 2018. Les Académiciens ont donc eu amplement le temps de s’y mettre. Voyons s’ils ont tenu parole.

À l’entrée paraître, ils n’admettent qu’une seule graphie, l’ancienne :

PARAÎTRE  v. intr. (se conjugue comme Connaître).

Et à connaître, on lit :

CONNAÎTRE  v. tr. (je connais, il connaît, nous connaissons).

C’est dire que, selon eux, pour respecter la norme, il faut écrire il paraît, comme on écrit il connaît. Ils passent sous silence le fait que la Nouvelle Orthographe, qu’ils ont, est-il besoin de le préciser, approuvée à l’unanimité, « recommande » la disparition de l’accent circonflexe! On pourrait même, à la limite, interpréter leur attitude comme un désaveu de leur « approbation ». N’étaient-ils pas censés les « mettre en application dès la publication du 6e fascicule », i.e. dès 1991? On l’aurait cru, mais, si on relit attentivement le paragraphe cité, on se rend compte que l’Académie est disposée à les mettre… et que disposé à signifie « avoir l’intention de » et non « s’engager à… »  Peut-être verrons-nous apparaître le verbe paraitre dans la prochaine édition. Mais je ne pourrai certainement pas le vérifier. Je ne tiendrai pas encore 50 ans!

Certains, comme nous l’avons mentionné précédemment, n’acceptent comme bon que ce qui figure dans leur dictionnaire. C’est leur droit, même si leur point de vue est discutable. Mais il en existe d’autres qui voient le problème sous un autre angle, qui n’est en fait que le corollaire du précédent. Ils prétendent qu’il y a  faute quand on utilise un mot qui ne figure pas dans le dictionnaire. Le leur, évidemment. En voici deux exemples qui n’ont malheureusement rien de fictif.

  • Voilà de cela quelques lustres, une réviseure — ailleurs on préfère utiliser réviseuse —, professionnelle par surcroît, intervient dans un texte parce que le traducteur, un de mes poulains, a utilisé neutropénique pour désigner une personne chez qui on a diagnostiqué une neutropénie. Comme ce mot ne figure ni dans son Petit Robert, ni dans son Petit Larousse (ce qui n’a rien d’étonnant, car c’est un terme technique) ni surtout dans son (unique!) dictionnaire médical, cette réviseure décrète qu’il y a faute. À ses yeux, le traducteur a utilisé un barbarisme, ce qui est impardonnable. Elle remplace donc le substantif neutropénique par personne en neutropénie! OUF!… Ce que cette réviseure ignore, c’est qu’elle corrige ce qui lui semble être une faute — mais qui n’en est pas une — par une faute avérée, une faute d’idiomaticité. En effet, aucun médecin n’utilise « patient en neutropénie ». En langue médicale, la substantivation d’un adjectif, i. e. sa transformation en nom, est pratique courante. Et le nom qui en résulte n’a nullement besoin de figurer au dictionnaire pour être d’USAGE. Toute personne qui souffre de neutropénie est dite neutropénique. Point, à la ligne. Cette réviseure travaillait pourtant dans le domaine pharmaceutique. Elle aurait donc dû savoir. Mais, pour elle, le dictionnaire est la source de toute vérité. Il prime même l’USAGE. Au grand dam du révisé. Et au discrédit de la réviseure.
  • Voilà de cela quelque quinze ans, un collègue d’université, linguiste de profession, me signale, bien gentiment par ailleurs, que j’utilise, dans mon ouvrage sur les prépositions, un mot que le dictionnaire ne reconnaît pas. Je comprends de sa remarque que j’ai fait quelque chose de mal, que j’ai péché contre la langue. Le mot en question est appréhendable, au sens évident de « qui peut être appréhendé » (2). Je n’avais pas cru nécessaire de m’assurer de la présence de ce mot dans le dictionnaire avant de l’utiliser, puisque je savais que le verbe appréhender au sens de « saisir par l’esprit » y figure depuis belle lurette. Soit dit en passant, appréhendable n’y figure toujours pas en 2017; cette fois-ci, j’ai vérifié.

Sa remarque m’a certes surpris, mais pas décontenancé. Peut-être aurais-je dû me sentir coupable d’avoir ainsi péché contre la langue, mais je n’avais pas, et n’ai toujours pas, la culpabilité facile. J’entends par là qu’avant de reconnaître une faute – et j’en fais, je ne suis pas infaillible –, il faut qu’on m’en convainque. Et que les arguments utilisés soient irréfutables. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on me dit que j’ai fait une faute, que je me transforme sur-le-champ en un béni-oui-oui.

Chaque fois que les circonstances m’amènent à me remémorer cette anecdote, je me mets à fantasmer (pourquoi pas phantasmer?). J’essaie d’imaginer la réaction qu’aurait cet ex-collègue si, aujourd’hui, par un curieux hasard, il tombait sur cette phrase que j’aurais pu écrire : « Ma familiarisation avec la zoothérapie ne date pas d’hier ». Je ne serais pas surpris qu’il n’ait rien à redire, qu’il n’y voie que du feu. Pourtant… ni familiarisation ni zoothérapie ne se trouvent dans le Petit Robert 2017! Cela, il ne le sait fort probablement pas! Aurait-il condamné l’emploi de appréhendable en se basant uniquement sur le fait que, si lui ne l’utilise pas,  l’utiliser est fautif? J’ose espérer que non. Mais qui sait?

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un mot n’est pas dans le dictionnaire qu’il faut se priver de l’utiliser, surtout s’il est bien construit. Et utiliser un tel mot ne constitue pas de facto une faute. On devrait aussi enseigner cela, me semble-t-il.

  • Où se trouve la bonne façon de construire une phrase?

Quand, dans ma jeunesse, j’avais un quelconque doute sur la construction d’une phrase, sur l’emploi d’un temps de verbe, sur l’accord de tel mot, etc., on me disait d’aller voir dans ma grammaire. Le message ne pouvait être plus clair : la grammaire fait foi de tout; c’est là que se trouve LA vérité. Et il en est encore de même aujourd’hui. Pensez seulement au titre de l’ouvrage de Maurice Grevisse : Le Bon Usage. Certains vont même jusqu’à prétendre que ne se dit ou ne s’écrit que ce qu’on y trouve, car y est répertoriée la bonne façon de faire, le bon usage, ce bon usage étant celui des bons auteurs. Encore faudrait-il savoir ce qui fait qu’un auteur est un bon auteur. Suffit-il de respecter la règle énoncée par Grevisse?… Nous verrons plus loin que tel n’est pas le cas.

Ouvrons ici une parenthèse

Autrefois c’était la grammaire qu’on consultait. Aujourd’hui, c’est plus souvent la Toile. Il est plus rapide de consulter un forum de discussions, par exemple, (Voir ICI)  que consulter sa grammaire, surtout si c’est Le Bon Usage. Et la réponse obtenue ne laisse généralement pas le demandeur sur son appétit. Elle est souvent catégorique, par exemple, « Acheter de » is not French! » La personne qui répond ne se prend pas pour Grevisse, j’en suis certain, mais elle devient, aux yeux de celui qui pose la question, l’émule de Maurice Grevisse, i.e. l’autorité en la matière. Ce qui est fort contestable quand on voit les réponses fournies. Mais passons!

Je l’avoue sans gêne, je suis un « dinosaure » aux yeux des jeunes. Je crois plus au livre qu’à l’internet. Parce que le livre est le fruit d’une longue réflexion contrairement au  commentaire livré, sous l’impulsion du moment, par un internaute qui se sent interpellé par la question posée. La justification de sa réponse se résume assez souvent, sans que cela soit dit de façon claire et précise, à « Si je le dis, c’est que c’est bon! »

Fermons la parenthèse.

Si ce qu’on trouve dans Le Bon Usage est la bonne façon de faire, faut-il en conclure que faire autrement est une faute? Certains pensent que toute construction non validée par Grevisse (i.e. qui contrevient à la règle édictée par ce grammairien) ne peut pas être utilisée si l’on veut être considéré comme quelqu’un qui maîtrise sa langue. Est-ce défendable comme point de vue?…

Cela me rappelle une discussion que j’ai eue avec un bon ami à moi, à propos de l’emploi de la locution adverbiale plutôt… que. Discussion déclenchée par la phrase « De nos jours, le nocturne musical est plutôt lié au caractère romantique de la pièce qu’au moment de son exécution. » Il me semble — c’est le réviseur qui sommeille en moi qui parle — que cette formulation est disons « gauche ». Je subodore une faute. Ai-je raison ou tort? Pour le savoir, appelons à la barre un témoin crédible, un expert en la matière, Maurice Grevisse.

Quelle ne fut pas ma surprise de constater que nulle part, dans son Bon Usage, il n’est question de l’emploi de cette locution. Il n’y aurait donc pas de règle précise gouvernant son emploi. Est-ce à dire que chacun est libre de l’utiliser comme bon lui semble? Qu’en fait là où je crois voir une faute, il n’y en aurait pas? Pourtant… Je pense à deux autres formulations qui me paraissent nettement préférables, chacune d’elles ne nécessitant d’ailleurs qu’une intervention mineure.

  • Juxtaposer les éléments plutôt et que : « De nos jours, le nocturne musical est lié au caractère romantique de la pièce plutôt qu’au moment de son exécution ». Soit. Mais comment justifier cette intervention? Est-elle obligatoire ou facultative? Là est toute la question. Il ne faut jamais oublier qu’en révision il est interdit d’imposer ses préférences linguistiques.

Sans preuve à l’appui, cette intervention ne peut qu’être facultative. Je ne suis quand même pas l’autorité suprême en la matière pour la déclarer obligatoire. Intervenir ne serait donc pas justifié. Le faire reviendrait, comme je me plaisais à dire quand j’enseignais, à changer BB pour BB (i.e. bonnet blanc pour blanc bonnet), autrement dit à imposer mes façons de faire.

  • Déplacer plutôt après lié : « De nos jours, le nocturne musical est lié plutôt au caractère romantique de la pièce quau moment de son exécution» Soit. Mais comment justifier cette intervention? Est-elle obligatoire ou facultative?

Dans ce cas-ci, je suis sur un terrain moins mouvant. J’y vois une analogie avec la construction d’une autre locution adverbiale [non seulement… mais encore], dont parle Grevisse dans son Bon Usage (11e éd., 1980, # 2042-b). Il nous dit essentiellement que les deux segments de texte mis en opposition doivent suivre immédiatement chacun des éléments de cette locution adverbiale et, surtout, être de même nature grammaticale : Non seulement je lui ai téléphoné, mais je lui ai serré la pince; Un chrétien doit aimer non seulement ses amis, mais aussi ses ennemis.

En mettant lié avant plutôt, j’applique, mutatis mutandis, ce que Grevisse dit de la locution adverbiale non seulement… mais encore. Mon intervention serait donc justifiée. Mais je l’applique ici à une locution dont Grevisse ne parle pas.  Alors… suis-je vraiment justifié?…

Est-ce que le fait que Grevisse n’en fasse pas mention est suffisant pour m’interdire d’intervenir? Suffisant pour décider que cette intervention ne peut être que facultative, en aucun temps obligatoire? Autrement dit, suis-je légitimé d’intervenir, si Grevisse est muet sur le sujet? Tout dépend, je dirais, du caractère sacré que chacun attribue aux dires de Grevisse. Ou du caractère sacré que Grevisse attribue aux auteurs qu’il cite. Je m’explique.

Après avoir formulé une règle, Grevisse ajoute souvent une remarque, du genre : Cette règle ne paraît pas sûre; L’usage est indécis; Cette règle n’a rien d’absolu; On trouve aussi, mais beaucoup moins souvent; Des auteurs s’écartent parfois de cette règle, etc. Vous remarquez qu’il ne dit pas que ces auteurs font une faute. Ils ne font que s’écarter de la règle. Il aurait pu aussi dire : « De BONS auteurs s’écartent de cette règle. », mais il ne l’a pas fait. Pourtant, parmi les auteurs qui se permettent ce genre d’incartade, il y a, dans le cas de non seulement… mais encore, Maupassant, Colette, Brunot, Gide, Mauriac, Proust (3).  On s’entend généralement pour dire que ce sont de BONS auteurs. Et malgré cela, ils s’écartent de la règle en question. Le font-ils exprès? Veulent-ils faire un pied de nez à Grevisse? S’opposent-ils, à leur façon, aux contraintes que leur impose la grammaire? J’en doute, mais je ne saurais répondre pour eux.  Ils n’ont fort probablement pas vu le côté un peu étrange de la formulation choisie. Étrange à mes yeux, mais certainement pas aux leurs. Sinon ils auraient fait ce que dit la règle. On s’entend, personne ne fait une faute délibérément, Ni eux, ni moi, ni vous.

Moi, je n’aurais jamais écrit, comme Gide l’a fait dans Les faux-monnayeurs : « C’est là ce qui fait qu’il se défend si âprement, non point seulement quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. » Cette phrase est mal construite. À mes yeux du moins. Sa compréhension m’exige une relecture. J’aurais plutôt écrit : « C’est là ce qui fait non seulement qu’il se défend si âprement, quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. »

Je n’aurais pas non plus écrit, comme Proust l’a fait dans À la recherche du temps perdu : Tome IV – Sodome et Gomorrhe : « Et selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille fois raison non seulement de faire cette algarade, mais aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » Cette phrase est encore pire que celle de Gide. Elle est très mal construite. À mes yeux du moins. J’aurais écrit : « Et selon moi, non seulement mon oncle Gilbert a eu mille fois raison de faire cette algarade, mais il aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » Je ne veux pas ici prétendre que Gide et Proust ne savent pas écrire. Mais pour le réviseur que j’ai déjà été — et qui sommeille toujours en moi — contrevenir à une règle de grammaire constitue une faute, peu importe l’estime que l’on peut porter au fautif. Prétendre le contraire équivaudrait à déclarer « grammaticalement acceptable » une construction qui contrevient à la règle, sur la seule base que cette construction « inhabituelle » est mentionnée dans le Bon Usage. Un de mes bons étudiants m’a déjà servi cette logique. Point n’est besoin de vous dire que ses efforts ont été vains. Il ne me serait jamais venu à l’esprit d’être moins exigeant envers un bon étudiant qu’envers un mauvais. J’aurais alors perdu toute crédibilité à leurs yeux. Et la dernière chose qu’un professeur souhaite perdre, c’est bien sa crédibilité.

Il est une question que certains qualifieraient de cornélienne, d’autres de tordue ou encore de problématique, une question qui, à ce moment-ci de la discussion, s’impose à moi de façon brutale : « Jusqu’à quel point une règle citée dans Le Bon Usage est-elle contraignante? »

La question que mon ami et moi débattions, à savoir si l’emploi de plutôtque dans la phrase en cause exige vraiment une intervention, n’est pas vraiment résolue. Car Grevisse n’en parle pas. Et l’analogie avec non seulement…mais encore, que je me risque à faire, n’est peut-être pas valable.

Est-ce à dire que ce qui n’est pas dans la grammaire n’est pas obligatoirement une faute? Certains, sans pour autant être laxistes ou permissifs, abonderont dans ce sens. D’autres s’y opposeront, car il leur faut des balises bien établies. Moi, je ne saurais dire avec certitude, car dire oui, ce serait admettre que tout ce qui se dit se trouve dans Le Bon Usage, ou inversement que tout ce qui ne s’y trouve pas ne se dit pas.

Alors… est-ce que je fais vraiment une faute si…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  « En mai 2015, quand l’écrivain [Dany Laferrière] est devenu le premier Haïtien et le premier Québécois à intégrer la prestigieuse assemblée d’immortels, ces derniers se penchaient sur les mots commençant par V. C’est toujours le cas, deux ans plus tard! » (LA PRESSE, 15 octobre 2017, section ARTS)

(2)  Voici le texte où j’ai utilisé le vilain adjectif appréhendable :

Les trois énoncés suivants – Monsieur X s’est suicidé à l’hôtel; Monsieur X s’est suicidé au souper; Monsieur X s’est suicidé à l’arsenic – ne posent aucun problème de compréhension même si la préposition à indique des rapports différents. Ces rapports sont immédiatement appréhendables. Dans le premier cas, la préposition désigne l’endroit, le lieu (à l’hôtel); dans le deuxième, le moment, le temps (au souper); dans le troisième, le moyen, l’instrumentalité (à l’arsenic).

(3)    Exemples cités par Maurice Grevisse : « Il lui avait donné non seulement toutes ses économies, mais il s’était même endetté gravement. » (G. de Maupassant);  « L’attente est non seulement bénévole, mais elle est déjà récompensée. » (Colette)

Exemples cités par André Goosse : « Tomber dans ce défaut de proportion est non seulement une faute contre l’art, […] mais contre la méthode. » (F. Brunot);  « C’est là ce qui fait qu’il se défend si âprement, non point seulement quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. » (A. Gide)

Exemples cités par Jean-Paul Colin : « Le peuple juif se relève de son effroyable martyre non seulement dans un monde qui n’a pas désarmé à son égard, mais […] ses protecteurs d’autrefois semblent vouloir refermer devant lui les porte de la Terre promise. » (F. Mauriac); « Et selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille fois raison non seulement de faire cette algarade, mais aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » (M.  Proust).

 

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Qu’est-ce qu’une faute?  (1 de 3)

 

La faute en français…

(paraître / paraitre)

(1)

L’autre jour, je trouve sous ma porte une note laissée par mon petit-fils. Il était venu me rendre visite sans s’annoncer. Sa note se lisait comme suit : « Papi, ça parait que tu vas mieux, va falloir prendre un RV pour te voir? LOL »

En lisant cela, je n’ai pu m’empêcher de me dire : « Moi, à son âge, je ne faisais plus de fautes. »

Le lendemain, quand je le revois, je lui signale —avec les meilleures intentions du monde — qu’il avait oublié de mettre l’accent circonflexe sur le verbe; qu’il faut écrire paraît et non parait. Je lui disais, en d’autres mots, qu’il avait fait une faute.

Et lui — avec des intentions aussi bonnes que les miennes, j’imagine — me dit : « Voyons, papi, ça ne s’écrit pas comme ça. C’est toi qui fais une faute. » Je n’en croyais pas mes oreilles. Me faire dire, à mon âge, que je fais des fautes! Moi, qui, durant je ne sais combien d’années, ai eu la langue comme gagne-pain!… Et devant mon air étonné, il s’empresse de me montrer une note de son professeur où, par un heureux hasard, le verbe paraitre est écrit sans accent. J’en reste bouche bée. Je n’y comprends rien. Je m’empresse de téléphoner à la directrice de l’école pour signaler le mauvais exemple que je venais de voir. « Un instituteur, lui dis-je, ne devrait jamais faire de faute. Cela crée inutilement de la confusion dans l’esprit des jeunes. » Ce qu’elle me répond me désarçonne (pris au sens figuré, contrairement à Paul de Tarse sur le chemin de Damas, qui, lui, le fut au sens propre; du moins c’est ce qu’on m’a dit). Dans la Liste orthographique à l’usage des enseignants et des enseignantes, où figurent les 3000 mots que l’élève doit savoir écrire correctement à la fin de son primaire, le ministère de l’Éducation a inclus le verbe paraître, qu’il est permis d’écrire avec ou sans accent circonflexe. « Nouvelle orthographe oblige », me dit-elle! Elle ajoute que la graphie que j’utilise est l’ancienne graphie (je préfère graphie à orthographe (Voir ICI); que la Nouvelle Orthographe (puisqu’il faut l’appeler par son nom) veut que ce verbe s’écrive sans accent. La directrice s’empresse d’ajouter que je ne dois toutefois pas m’inquiéter inutilement, car les deux graphies sont tolérées. Ce que je m’empresse de vérifier. Et effectivement, paraître se voit attribuer deux graphies, avec et sans accent. J’y note également la présence, à côté de paraitre, du sigle OR, pour Orthographe Recommandée. Autrement dit, même si paraitre est la graphie recommandée, l’écrire avec un accent n’est pas encore considéré comme une faute. Du moins, tant que le ministère ne changera pas d’idée. « C’est un moindre mal. », me dis-je. Alors, quand j’ai revu mon petit-fils, je lui ai dit qu’il peut toujours écrire paraitre sans accent, mais que je ne fais pas de faute quand je lui en mets un. Je ne voulais surtout pas qu’il s’imagine que je ne sais pas écrire…

Cette anecdote m’a amené à m’interroger sur la notion de faute en langue. Moi, je ne fais pas de faute en écrivant ça paraît; mon petit-fils ne fait pas de faute, lui non plus, en écrivant ça parait. Mais quand j’ai vu ce que mon petit-fils avait écrit, j’étais convaincu qu’il en faisait une. Et lui en pensait autant en voyant que je l’écris paraît. Comment expliquer que la faute, ou forme fautive, ne soit pas la même dans les deux cas?…

À y regarder de plus près, je me rends compte que mon petit-fils et moi avons du mot faute la même notion, et ce, même si son application donne des résultats contraires. Pour lui comme pour moi, une faute, c’est un « manquement à la règle ». Chacun déclare qu’il y a faute s’il y a « écart entre ce qui doit et ce qui est ». Ce qui doit est évidemment ce qui nous a été enseigné; ce qui est, c’est l’usage que les autres en font. L’apparent désaccord entre mon petit-fils et moi tient essentiellement à la nature de « ce qui doit ». Moi, j’ai appris qu’on doit écrire paraître; lui, a appris qu’on doit — ou plutôt qu’on peut… — écrire paraitre. Autrement dit, tout écart à ce que chacun de nous a appris constitue obligatoirement une faute aux yeux de l’autre.

On a donc « recommandé » de changer la graphie de ce verbe, « on » désignant les experts que Michel Rocard, premier ministre sous F. Mitterand, a, en 1989,

« sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

C’est ce qu’on peut lire, au 8e paragraphe de la lettre de présentation du Rapport, signée Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française et président du groupe de travail.

Qu’a donc de répréhensible l’ancienne façon de faire — celle que moi j’ai apprise— pour qu’on sente le besoin de lui faire des retouches? Moi, en bon chien de Pavlov (Voir ICI),  je n’y vois rien de bien répréhensible. Mais, ce n’est pas moi que Michel Rocard a mandaté. Alors…

D’après ces experts, l’usage que moi je fais de la langue aurait évolué. Et, de toute évidence, je ne m’en suis pas rendu compte… Eux, oui. Ce que ces experts proposent serait donc le nouvel usage! Ah bon!… Je me demande ce que peuvent bien lire ces experts pour faire un tel constat?

D’après ces experts, leurs « retouches » rendraient l’apprentissage du français plus aisé et plus sûr. C’est ce qu’ils disent, mais la preuve reste à faire.

Qu’a donc de spécial le verbe paraître pour qu’on veuille le retoucher?

Pour le savoir, j’aurais pu consulter mon petit Bescherelle — de son vrai nom Le Nouveau Bescherelle 1- L’Art de conjuger 12 000 verbes (édit. Hurtubise, 1980) — que je me suis procuré à l’époque parce qu’on le présentait comme une « nouvelle édition entièrement remise à jour ». Et qu’en tant que traducteur, je devais, moi aussi, être « à jour ». Je constate toutefois que la nouveauté dont on faisait état consistait dans l’ajout de certains verbes, récemment apparus dans la langue, et l’élimination de certains autres, devenus désuets. La conjugaison des verbes, elle, n’était pas modifiée du tout. J’avais donc fait un achat inutile. Un autre, devrais-je dire (Voir ICI).  Mais passons! Il y avait alors 82 façons différentes de conjuguer un verbe! Combien en reste-t-il depuis que les experts y ont mis leur nez? Suffisamment moins pour dire que l’apprentissage du français est plus aisé, plus sûr?…  C’est à voir.

De nos jours, il est plus pratique, si l’on veut connaître les particularités de la conjugaison d’un verbe, de consulter le Petit Robert, dans sa version électronique. À l’entrée paraître, on peut lire : [paʀɛtʀ] verbe intransitif (conjugaison 57). En cliquant sur conjugaison, on voit apparaître toutes les formes conjuguées de ce verbe. On constate alors que le i de paraître est mis en rouge à certains endroits. Plus précisément, à la troisième personne du singulier de l’indicatif présent (il paraît) et à toutes les personnes du futur simple (je paraîtrai, etc.) et du conditionnel présent (je paraîtrais, etc.). Partout ailleurs, l’accent brille par son absence. Si l’on a mis ces i en rouge, c’est précisément pour attirer notre attention sur cette particularité. Particularité qu’il nous faut respecter si nous ne voulons pas faire de faute.

Devant ce constat, une question me vient immédiatement à l’esprit. Pourquoi ce verbe possède-t-il un accent circonflexe à l’infinitif, si, dans sa conjugaison, on ne doit l’employer que très rarement? Ou inversement, pourquoi ne pas mettre d’accent partout si l’infinitif en prend un?…

Quand j’étais jeune, on m’a appris que le i des verbes en –aître ne prend un accent circonflexe que devant un t. Grâce à ce moyen mnémotechnique, la conjugaison des verbes en –aître (et aussi en –oître) n’a plus jamais eu de secret pour moi. Je n’ai plus jamais fait de faute en utilisant ces verbes. Vous aurez remarqué qu’on m’a enseigné quoi faire, mais pas pourquoi je dois le faire. Seulement devant un t; surtout pas devant un s. Preuve s’il en fallait une qu’on a, encore une fois, fait de moi un chien de Pavlov. On m’a conditionné à ne mettre un accent que si je vois apparaître un t après le i. En toutes autres circonstances, je dois m’en abstenir. Rien de bien compliqué, n’est-ce pas? Et pourtant…

Et pourtant, la nouvelle orthographe vient bousculer mes habitudes langagières. Si je veux écrire sans faire de faute, je dois me méfier de mes anciens réflexes… Je dois oublier ce que j’ai appris. Ce qui autrefois était une faute pour moi n’en est plus une… pour mon petit-fils.

Il faut savoir que la façon d’écrire un mot n’est pas, EN SOI, bonne ou mauvaise. Si on la qualifie ainsi, c’est qu’à un moment donné quelqu’un a décidé qu’il n’y avait qu’une bonne façon de faire, toute autre devenant, par le fait même, mauvaise. Autrement dit, employer cette dernière constituerait une faute.

Quand a-t-on décidé que paraître s’écrirait avec un accent? Qui l’a décidé? Sur quelle base s’appuie cette décision?… Je n’ai jamais trouvé réponse à ces questions. Et ce, pour une raison fort simple : en langue, on ne fournit jamais d’explication. On se contente d’un simple énoncé, qui ne tolère aucune objection. Du genre : la règle veut que… ou ce mot s’écrit…  Mais, moi, je veux en savoir un peu plus.

Depuis quand le verbe paraître prend-il un accent?

Quand je cherche la réponse à une telle question, je commence toujours par consulter les Dictionnaires d’autrefois.  Et dans le cas qui nous intéresse, la première occurrence relevée de ce verbe se trouve dans le dictionnaire Littré, publié en 1875 (plus précisément entre 1872 et 1877).  C’est dire que, depuis presque 150 ans, on doit, pour ne pas faire de faute, écrire ce verbe comme l’écrivait Littré, i.e. avec un accent circonflexe.

Littré est-il l’inventeur de cette graphie? La réponse à cette question ne se trouvera nulle part. On peut toutefois obtenir une réponse en posant la question différemment : ce verbe existait-il avant Littré? La réponse est OUI. Vous le trouverez dans la 6e éd. du DAF, parue en 1835. Mais dans aucune autre édition parue avant cette date.

Comment expliquer qu’aucun dictionnaire paru avant 1835 n’en fasse mention? Difficile à dire. Mais sachant que l’accent circonflexe signale souvent la disparition d’une lettre et que cette dernière est souvent un S (ex. forêt ↔ forestier; hôpital ↔ hospitalier), je me suis demandé si son ancienne graphie ne serait pas paraistre. Hypothèse intéressante, certes, mais fausse. Aucune trace de paraistre ni dans les Dictionnaires d’autrefois, ni dans les différentes éditions du DAF. Ce verbe devait donc, avant 1835, s’écrire d’une autre façon. Mais comment?

C’est Littré qui me met sur la piste. À l’entrée paraître, verbe qui tire ses origines, aux dires du Petit Robert, du latin parere, il est dit que « l’ancienne langue avait dérivé directement du latin parere le verbe paroir […] » La présence du o dans paroir m’amène à penser que c’est peut-être dans cette direction que je devrais chercher réponse à ma question. Qu’avant 1835 paraître s’écrivait peut-être partre. Qui sait? En langue, rien n’est impossible. Il ne me restait qu’à vérifier cette hypothèse. Et j’ai tapé dans le mille.

Dans l’édition précédente du DAF (la 5e, parue en 1798), je découvre non seulement la graphie du verbe dont j’anticipais l’existence, à savoir partre, mais aussi sa prononciation :

« PARTRE.  (On prononce Parêtre.) Être exposé à la vue, se faire voir. »

Est-ce à dire que, dans l’édition suivante [la 6e, parue en 1835], les Académiciens ont modifié la graphie de ce verbe (paroîtreparaître) pour qu’il y ait parfaite correspondance entre sa graphie et sa prononciation? Rien ne nous empêche de le penser. C’est ce que j’appelle écrire au son… Pourtant, écrire au son est condamné par les bien-pensants, ces gens aux idées conformistes. Mais ici on se permet une petite incartade, un petit écart de conduite. Que certains n’hésiteraient pas à considérer comme une faute… Mais passons!

Poursuivant dans la même ligne de pensée, je découvre, sans difficulté, que le verbe paroître tient bel et bien son accent de la disparition du S du verbe Paroistre, que j’ai retracé dans les deux premières éditions du DAF (1694 et 1718).

  • De 1694 (DAF, 1ère éd.) à 1739, écrire paroistre est la norme.
  • De 1740 (DAF, 3e éd.) à 1834, la bonne graphie est partre. Écrire paroistre est devenu une faute.
  • De 1835 (DAF, 6e éd.) à 1985, la bonne graphie est paraître. Écrire paroître est devenu à son tour une faute.

Pour ce qui est de 1986 (DAF, 9e éd.) à 2017, on verra plus loin la position adoptée par l’Académie. Et aussi par les dictionnaires courants.

Ce bref rappel historique nous fait aisément comprendre que, même si la notion de faute est restée inchangée, la forme que prend le mot fautif, elle, peut varier dans le temps. Une forme acceptée, i.e. respectant la NORME, peut parfois devenir « anormale » ou fautive. Et inversement.

Mais où trouver cette NORME, i.e. l’usage valorisé comme « bon usage »?

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

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Orthographe / Orthographie / Dysorthographie / Graphie

Orthographe / Orthographie / Dysorthographie / Graphie

 

Dans ma jeunesse, j’ai été, comme tout bon francophone, soumis assidûment à l’épreuve de la dictée. Ce test permettait à l’instituteur de vérifier qu’il n’avait pas failli à sa tâche, qu’il avait bel et bien appris à ses élèves à écrire sans faire de fautes. Par ricochet, ce test permettait à l’élève de constater qu’il faisait des progrès en français, qu’il faisait de moins en moins de fautes quand il écrivait. Donc un test doublement utile…

Puis… cette pratique est, pour ainsi dire, tombée un peu en désuétude.

Fort heureusement, elle a, diront certains, regagné ses lettres de noblesse. Du moins, durant un certain temps. Et ce, grâce principalement à Bernard Pivot. Qui ne se rappelle pas de ses fameuses dictées, télévisées, qui en ont fait baver plus d’un de 1985 à 2005? Malgré cela, le grand public en raffolait. Et ceux qui remportaient la palme se voyaient portés aux nues. Ils le méritaient, car ils s’étaient donné tant de mal pour mémoriser toutes les bizarreries de la langue, et ce, bêtement. — Je vous laisse choisir le sens à donner à cet adverbe : 1) d’une manière bête, stupide; 2) tout simplement. Mais passons! —  N’allez pas penser que Pivot est celui qui a créé ce genre d’épreuve. Que non! Il y a un avant, un pendant et un après Pivot. (1)

S’il en est ainsi, c’est qu’en français l’orthographe est, et a toujours été, « une véritable religion d’État ». François de Closets a même sous-titré son ouvrage Zéro faute (Éditions Mille et une nuits, 2009) : L’orthographe, une passion française. D’autres, moins révérencieux, n’hésiteraient pas à la qualifier d’obsession française. Mais passons!

Je disais donc que, dans ma tendre enfance, apprendre à écrire correctement faisait partie de la routine pédagogique. Encore aujourd’hui, mais de façon bien différente. Et le terme pour désigner la bonne façon d’écrire un mot, celui que l’instituteur utilisait et utilise toujours, c’est ORTHOGRAPHE. On nous apprenait donc l’orthographe en nous faisant faire des dictées.

Au primaire, nous sommes trop jeunes pour contester quoi que ce soit. Nous n’avons pas encore développé notre esprit critique. Nous sommes, pour ainsi dire, de vraies éponges. Nous absorbons tout ce qu’on nous enseigne sans nous poser de questions, trop heureux d’augmenter nos connaissances. Et, par la suite, de faire preuve auprès des autres d’un certain savoir. D’ailleurs nous allons à l’école pour apprendre et non pour contester.

Le questionnement ne vient que plus tard. Chez certains, il ne vient jamais, car la langue n’est pour eux qu’un simple outil et non un objet de réflexion. Mais ceux qui voudraient bien s’y adonner – ils sont de plus en plus rares, car l’étude du latin et du grec ne fait plus partie des matières enseignées – ne manquent pas de remarquer la présence (ou la persistance, c’est selon) de nombreuses bizarreries. Je vais dans ce billet m’attarder à quelques-unes d’entre elles.

 ORTHOGRAPHE

Voyons ce que le Petit Robert nous dit de ce mot :

Orthographe : (étym. 1529; ortografie xiiielatin orthographia, mot grec; cf. ortho- et -graphie)  « Manière d’écrire un mot qui est considérée comme la seule correcte ».

On peut difficilement être plus clair : ce mot a été emprunté au latin qui l’avait lui-même emprunté au grec [du grec ὀρθόϛ (droit, correct) et γραφειν (écrire)].

Ce dictionnaire nous en dit même plus : au XIIIe s., ce mot s’écrivait ortografie (sans h et sans ph). Étonnant, n’est-ce pas?… Pas vraiment, diront ceux pour qui la langue française n’est qu’une boîte à surprises (comprendre : truffée d’exceptions).

On renvoie ensuite le lecteur à chacun des éléments constitutifs de ce mot : « cf. ortho- et -graphie ». Là, il n’y a rien d’étonnant. Personne de nos jours n’écrirait graphie avec un f ni ortho sans h. Que je sache, du moins. Mais me faire dire d’aller voir ces deux éléments de formation quand on vient de me dire que ce mot s’écrivait ortografie me surprend un peu. Un peu?… NON. Mes méninges s’affolent. De nombreuses questions tourbillonnent dans ma tête.

  1. Pourquoi le mot latin orthographia, une fois admis dans la langue (i.e. en ancien français), a-t-il perdu — apparemment au XIIIe siècle — son premier h et converti son ph en f?
  2. Pourquoi ortografie a-t-il, plus tard, récupéré sa forme d’origine, autrement dit celle qu’avait son étymon latin? [Étymon = Toute forme attestée ou reconstituée dont on fait dériver un mot.]
  3. À quelle époque orthographie a-t-il perdu son i pour devenir orthographe, tout en désignant la même réalité?
  4. Est-ce que cette transformation a sonné le glas de orthographie? Autrement dit, est-ce que orthographie est disparu à jamais de la langue française?
  5. À l’entrée orthographe, le Petit Robert nous dit que le « trouble d’acquisition de l’orthographe» s’appelle dysorthographie. Ce mot viendrait donc, selon toute apparence, de dys– et de –orthographie. Est-ce possible?

Comme une question en appelle souvent une autre…

  1. Comment expliquer que le Petit Robert, depuis toujours, définisse ainsi le mot dictée : « Exercice scolaire consistant en un texte lu par l’enseignant et que les élèves s’efforcent d’écrire avec l’orthographe correcte »? Existerait-il l vraiment une mauvaise façon d’écrire correctement?… (2)
  1. Pourquoi, au lieu d’orthographe, ne pas utiliser graphie étant donné que ce mot désigne la « manière dont un mot est écrit », sans plus? On serait alors en droit de la qualifier de bonne ou de mauvaise, de correcte ou d’incorrecte. Et ce, sans choquer l’« entendement » de qui que ce soit.

Vous avez pu le constater, l’utilisation des termes orthographe, orthographie, dysorthographie et graphie soulève, chez moi du moins, de nombreuses questions. Nous allons donc essayer de nous y retrouver. Dans la mesure du possible, évidemment. Pour ce faire, il faut remonter dans le temps. Et surtout s’assurer que les faits et arguments présentés tiennent la route. Sinon, on bâtit sur des sables mouvants.

Le mot ortografie existait-il vraiment au XIIIe siècle?

C’est du moins ce que nous dit le Petit Robert. Pour m’en assurer – je suis né Thomas et mourrai Thomas –, je vérifie si le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de Fréderic Godefroy, l’atteste. Effectivement, on y trouve ortografie. Mais ce que ne dit pas le Petit Robert – et qu’il aurait peut-être dû dire –, c’est que la graphie de ce mot  n’était pas à cette époque clairement établie. Le Petit Robert aurait tout aussi bien pu choisir orthographie, orthografie ou encore ortographie, autres formes relevées par F. Godefroy. Avec le sens que l’on donne de nos jours à orthographe. Mais, pour une raison inconnue et surprenante, il a privilégié ortografie!

Fait à signaler : le mot orthographe, quelle que soit sa forme, n’a pas été relevé par Godedroy. Ce ne sera que beaucoup plus tard que ce mot apparaîtra dans la langue. En fait, ce serait, d’après mes recherches, au XVIIe siècle. Autrement dit, deux siècles plus tard.

Pourquoi une telle variété de forme?

À cette époque, l’instruction n’était pas de rigueur. Encore moins les dictées. Du moins je le présume. Les gens écrivaient donc au meilleur de leurs connaissances. Aujourd’hui certains diraient, avec mépris, qu’ils écrivaient au son. Comme si « écrire au son » était péché! Ceux-là ne se sont certainement jamais demandé qui, de l’orthographe ou de la prononciation, a vu le jour en premier. Ni ce qu’en disent les Académiciens d’aujourd’hui quand ils parlent de la raison d’être de leur institution. Voyez par vous-mêmes :

La première édition de ce Dictionnaire (1694) répond à la mission fixée à l’Académie et témoigne d’un souci de compromis entre l’« ancienne orthographe », influencée par l’étymologie, et une orthographe fondée sur la parole et la prononciation, que prônent les réformateurs du temps.

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie.

L’Académie française viendra mettre de l’ordre dans tout cela. Du moins, le souhaitait-on. (Voir ICI.) Mais l’ortografe a dû prendre son mal en patience : l’Académie française ne sera fondée par Richelieu que deux siècles plus tard, plus précisément en 1635.

Ouvrons ici une parenthèse.

Le mot latin orthographia a, au XIIIe s., nous dit le Robert, perdu son premier h et converti son ph en ?       Orthographia       ortografie!

Cette transformation n’est pas sans me rappeler que la Nouvelle Orthographe a, en 1990, réservé le même sort à nénuphar. Il faut dorénavant l’écrire nénufar (Voir ICI). La raison en est fort simple, nous disent les régents : seuls les mots d’origine grecque ont le droit de s’écrire avec ph, et nénufar n’a rien de grec. Soit. Mais ortho et graphia ne sont-ils pas, eux, d’origine grecque [ὀρθόϛ (ortho-) et γραφειν (graphein)]? Alors pourquoi avoir écrit ortografie?… Autres temps, autres mœurs, diront les uns. Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, diront les autres.

Fermons la parenthèse.

Qu’en dit alors l’Académie?

Dans la 1ère édition du Dictionnaire de l’Académie française (DAF), parue en 1694, orthographie brille par son absence. Il en est de même de toute autre forme sous laquelle ce mot existait en ancien français. Comme si orthographie, ou ses « bessons », ne s’utilisait pas, ou ne s’utilisait plus! C’est du moins ce qu’on pourrait penser.

Pourtant, les Immortels consignent, dans ce même dictionnaire, le verbe orthographier avec le sens que tout un chacun lui attribuerait sans hésitation : « Escrire les mots correctement. Il a appris à orthographier. il orthographie bien. comment orthographiez-vous ce mot-là? »

Si orthographier désigne l’action d’écrire correctement, quel est donc le substantif correspondant, celui qui désigne « la manière d’écrire les mots correctement »? Cela ne devrait-il pas être pas orthographie? C’est ce qu’en conclurait tout être normalement constitué. Il pourrait appeler à la barre plusieurs témoins. Pensez aux substantifs correspondant** aux verbes suivants**  : calligraphier, cartographier, cinématographier, dactylographier, photographier, radiographier, sténographier, télégraphier, typographier… Tous ces substantifs se terminent par –graphie. Tous, sauf celui correspondant au verbe orthographier. Le substantif « officiel » de ce dernier, c’est orthographe. Pas orthographie.

** (Pour la distinction entre participe présent et adjectif verbal, voir ICI)

Cette exception, est-elle le fait des Académiciens? Autrement dit, est-ce que ce sont eux qui en ont décidé ainsi ou n’ont-ils fait que consigner l’USAGE? Pour le savoir, il me faudrait pouvoir consulter des ouvrages publiés bien avant 1694, ce qui n’est pas une mince tâche.

La source la plus ancienne que j’ai sous la main, c’est le dictionnaire de Jean Nicot, « Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne », publié en 1606.  Cet ouvrage ne mentionne pas ce mot.  Tout comme l’ouvrage de Dominique Bouhours « Doutes sur la langue française », publié en 1674.

En 1680, par contre, César-Pierre Richelet l’inclut dans son dictionnaire, mais il l’écrit ortographe, tout en le définissant comme il se doit :

Art d’écrire les mots correctement. [Une bonne ortographe. Aprendre l’ortographe. Savoir l’ortographe (3). Vaugelas Remarques. »

Sa façon d’écrire ce mot respecte-t-elle l’USAGE? Nous n’avons aucune raison d’en douter, d’autant plus qu’il s’en réfère à Vaugelas, une autorité en la matière, un membre de l’Académie française. Qui oserait alors prétendre le contraire? Et conséquent avec lui-même, Richelet utilise le même préfixe orto– pour former le verbe, qu’il nous présente en deux graphies : 1) celle qui est attendue, ortographer; 2) celle qui est inattendue mais qui va s’imposer, ortographier. Voyez par vous-mêmes ce qu’il en dit:

ORTOGRAPHIER, ORTOGRAPHER. Il faut dire ortographier et non ortographer, Vaugelas, Remarques. C’est écrire correctement & ne pas manquer à l’ortographe. [Ortographier un mot comme il faut.]

Ici encore, Richelet fait appel à Vaugelas. Donc, en apparence, rien à redire. Mais à y regarder de près, tel n’est pas le cas. Il emprunte à Vaugelas uniquement ce qui lui convient, c’est-à-dire le dernier élément de formation, -graphier. Pour ce qui est du premier, il en fait à sa tête. Voyez ce que Vaugelas a réellement écrit dans ses Remarques sur la langue française, en 1647 :

Quoy qu’en Grec et en Latin, on die orthographia, nous disons pourtant orthographe, et quoy que nous disions orthographe, nous ne laissons pas de dire orthographier, et non orthographer. Au reste, orthographe est féminin, une bonne orthographe. Quelques-uns escrivent la dernière syllabe phe ou fe, comme Philosophe, et Philosofe; mais je voudrais tous-jours escrire orthographe, et Philosophe, avec ph.

Vaugelas, vous l’aurez noté, n’utilise pas le préfixe orto– mais bel et bien ortho-. Pourquoi Richelet, qui se réclame de Vaugelas, lui a-t-il enlevé son h? Serait-ce que l’USAGE n’est plus en 1680 ce qu’il était en 1647, c’est-à-dire du temps de Vaugelas? La chose est possible. Mais en 1704, donc près de 25 ans plus tard, l’Académie se prononce en faveur de Vaugelas. Voici d’ailleurs ce qu’elle dit dans son ouvrage Observations de l’Académie françoise sur les « Remarques » de M. de Vaugelas :

Cette Remarque a esté approuvée tant pour dire orthographier et non orthographer, que pour le genre du mot orthographe (4) et pour la manière de l’écrire.

L’Académie a parlé. Il ne nous reste plus qu’à obéir.

L’orthographe d’un mot peut-elle être qualifiée de « correcte »?

                 J’ai signalé au début de ce billet que le Petit Robert, à l’entrée dictée, ne se gêne pas pour qualifier le terme orthographe de correcte. Comme s’il pouvait exister une orthographe incorrecte

Si je me fie au sens du préfixe ortho– (du grec orthos « droit », et fig. « correct »), celui-là même auquel le Petit Robert renvoie son lecteur, il y a déjà, dans orthographe, l’idée de « correct ». Parler d’orthographe correcte serait donc un pléonasme, du genre « prévoir à l’avance » ou « monter en haut ». Pire encore, parler de mauvaise orthographe constituerait un contresens ou un non-sens (je vous laisse le choix du terme) : il y aurait donc une mauvaise manière d’écrire correctement un mot! OUF…! À moins qu’on ait voulu associer « deux mots de sens contradictoires pour leur donner plus de force expressive »! [On appelle cela, en stylistique, faire usage d’un « oxymoron ».] Personnellement, j’en doute. Mais qui peut en être sûr?…

Il ne faudrait pas penser que cette curieuse association de mots est le fait du Robert. Que non! Les Académiciens parlaient déjà, en 1694, — vous avez bien lu : en 1694 — de bonne et de mauvaise orthographe :

ORTHOGRAPHE. s. f.   L’ Art & la maniere d’escrire les mots correctementEnseigner l’orthographe. il sçait l’orthographe. il manque à l’orthographe. bonne orthographe. mauvaise orthographe.

D’après les exemples cités, on fait dire à orthographe, sans le dire formellement dans la définition, deux choses contradictoires :

  1. Manière d’écrire un mot qui est considérée comme la seule correcte;
  2. Manière dont un mot est écrit, sans plus, puisqu’elle peut être bonne ou mauvaise.

Cette contradiction dans les termes a dû, un jour, être signalée aux Académiciens, car, dans la 4e édition de leur dictionnaire (parue en 1762), ils en modifient la définition. Leur solution à cette incohérence est fort simple : ils font dire en plus à orthographe ce que veut dire graphie. Voyez par vous-mêmes comment ils présentent la chose : « L’Art & la maniere d’escrire les mots correctement » devient, en 1762, « L’art & la manière d’écrire les mots d’une Langue ». La contradiction s’est envolée. Quel coup de génie! Et ce double sens, on le retrouve encore dans le Petit Robert. C’est donc dire qu’en rencontrant le terme orthographe, le lecteur n’est jamais sûr du sens que l’auteur lui a donné. Quel progrès!…

Qu’est-il advenu du terme orthographie?

L’Académie, dans la 1ère édition de son dictionnaire (DAF, 1694), admet orthographié et orthographe, mais pas orthographie. Qu’est-il arrivé à ce dernier? Est-il vraiment sorti de l’USAGE?… On pourrait le penser étant donné qu’il n’y figure pas.

Il faudra attendre la 4e édition du DAF, parue en 1762, pour l’y voir apparaître. Mais avec un sens bien particulier. On le présente comme un terme spécialisé, un terme d’architecture : « La représentation de l’élévation d’un bâtiment. L’orthographie de ce bâtiment est fort régulière et fort fidèle. » Il est donc impossible de confondre orthographe et orthographie, l’un et l’autre désignant des choses tout à fait différentes. Si c’est ce que les Académiciens disent! Mais une autre question me vient immédiatement à l’esprit. Si la façon (ou substantif) d’écrire correctement se dit orthographe et l’action (ou verbe) correspondante, orthographier, quel verbe faudrait-il utiliser pour désigner l’action de tracer une « représentation de l’élévation d’un bâtiment »? Orthographier serait, à ne pas en douter, le candidat idéal, celui qui respecte la façon normale de faire dériver un nom du verbe correspondant (ou l’inverse)? Rappelez-vous : télégraphietélégraphier; cartographiecartographier; calligraphiecalligraphier; photographie photographier, etc. Oui, SAUF que orthographier, de par le sens qu’on lui a donné, n’a rien à voir avec orthographie! Il n‘y a donc, en français, aucun verbe pour désigner cette action. Il y a là ce qu’on appelle un vide terminologique. La langue française s’en trouve-t-elle diminuée pour autant? Tout dépend du besoin réel d’un tel mot. Pour que le manque de ce verbe soit ressenti comme un problème, il faudrait que le substantif orthographie soit d’un usage courant. Mais est-ce bien le cas? Voyons ce qu’il en est.

D’abord selon les dictionnaires courants.

Orthographie figure dans le Petit Robert, depuis 1967. Mais il est absent du Petit Larousse, et ce, depuis au moins l’an 2000 . Qui, du Robert ou du Larousse, décrit le mieux l’USAGE de ce mot?(5)  Si je lis correctement entre les lignes, je dirais que ces deux ouvrages partagent le même point de vue, point de vue qu’ils ont toutefois exprimé de façon fort différente.

Dans le Petit Robert 2017, on attribue à orthographie les marques d’usage suivantes : « (1838**) Mod. Géom. Rare ». La rareté d’emploi de ce mot est exprimée de façon explicite, même si cette évaluation est une évaluation au pif (Josette Rey-Debove dixit). Dans le Larousse, elle l’est également, mais de façon implicite : ce mot est si rarement utilisé qu’il ne mérite pas une place dans le dictionnaire (c’est du moins la lecture que j’en fais).

** Cette datation (date à laquelle le sens ou l’emploi d’un mot a été attesté) me paraît pour le moins suspecte. Les rédacteurs du Robert semblent ignorer que ce mot figurait dans la 4e édition du DAF, parue en 1762!  C’est donc 1762 qu’il faudrait lire ici et non pas 1838. Mais passons!

Puis selon des relevés statistiques.

Ceux qui, comme moi, veulent connaître la fréquence d’utilisation d’un mot en fonction du temps recourent généralement à l’outil de recherche linguistique Ngram Viewer. Même si les résultats fournis ne sont pas à prendre au pied de la lettre —  ils expriment plutôt une tendance —, ils n’en sont pas moins, dans le cas présent, très convaincants (Voir ICI).

Le terme orthographie est si peu utilisé que sa présence dans le Petit Robert, qui se veut un dictionnaire courant, semble déplacée. Il aurait sa place par contre dans un dictionnaire historique. Mais passons! Et l’absence en français du verbe correspondant à un mot rare ne peut donc pas être ressentie comme un défaut. Autrement dit, on ne souffre pas de son absence. Seule la logique paraît en souffrir!

Que penser de dysorthographie?

Se pourrait-il que le Petit Robert ait conservé le terme orthographie dans sa nomenclature —  mot qu’il qualifie d’ailleurs de rare (vieilli ou vieux serait sans doute plus approprié) — uniquement parce qu’on le rencontre dans dysorthographie? La question se pose, parce celui qui veut cerner le sens d’un mot qui lui est inconnu a souvent tendance à le décomposer en ses différents éléments de formation : dys- (préfixe exprimant l’idée de difficulté, de manque, utilisé surtout en langue médicale) et -orthographie. Mais une telle explication ne tient pas la route. En effet, compte tenu de la définition que les dictionnaires courants donnent du terme dysorthographie, à savoir « Trouble dans l’acquisition et la maîtrise des règles de l’orthographe (en l’absence de déficiences intellectuelles) », il serait inapproprié de renvoyer le lecteur à un terme qui n’a en fait rien à voir avec la façon d’écrire un mot. Une question se pose : se pourrait-il que dysorthographie soit mal construit? Que ce devrait plutôt être dysorthographe? À première vue, on serait porté à le penser. Mais avant d’aller plus loin, il serait de mise de jeter un coup d’œil aux substantifs dont le préfixe est dys-. Ils ne sont pas légion. Le Petit Robert nous en fournit 44. Qui, soit dit en passant, relèvent tous du domaine de la médecine, ou plus généralement de la biologie.

De ce nombre, 39 se terminent par –ie. Ce suffixe est d’un emploi presque systématique, quand le préfixe est dys-, les cinq exceptions étant dysfonction**, dyshidrose, dysménorrhée, dysmorphose et dyspnée. Pourquoi donc? Parce que la présence du suffixe –ie dans un mot commençant par dys– (et dans d’autres aussi : accalmie, acrimonie, acrophobie) désigne un état (un trouble). C’est donc dire que dysorthographie est composé, non pas de deux éléments (dys– et –orthographie), mais bien de trois éléments : dys-, –orthographet –ie.

Ce mot est donc bien construit. Malgré ses apparences trompeuses.

Pourquoi ne pas tout simplement utiliser graphie?

La question est, à mes yeux, plus que pertinente. D’autant plus que le mot que l’on privilégie, à savoir orthographe, a deux sens. Il faut donc, quand on rencontre ce terme dans un texte, déterminer le sens qu’il faut lui attribuer. Ne veut-il dire « façon d’écrire un mot » uniquement si on lui accole une épithète qui le contredit (mauvaise orth.) ou qui est redondant (bonne orth.)? La compréhension d’un texte contenant ce terme exige, de la part du lecteur, un moment de réflexion. Sa lecture ne peut qu’être ralentie, le temps de déchiffrer le sens que l’auteur lui a attribué en rédigeant son texte.

Cette ambiguïté n’existe pas avec le terme graphie. C’est pourquoi, depuis 1990 — en fait, depuis que l’on parle de « Rectifications de l’orthographe —, je n’utilise plus ce terme. Je recours systématiquement à graphie. Lui, est monosémique. Et en plus, beaucoup plus court. Je ne peux tout simplement pas me faire à l’idée de parler de « rectification de l’orthographe ». J’aurais l’impression de déconner. Comment pourrais-je rectifier ce qui est correct? Pour y parvenir, il me faudrait oublier que orthographe ne veut pas dire ce que ses éléments de formation (ortho- : correct; -graphein : écrire) lui font dire. La langue évolue, dira-t-on. Soit. Il faudrait alors cesser de recourir à l’étymologie pour expliquer le sens des mots.

Maurice Rouleau

(1)    Des concours d’orthographe, il en existait bien avant Pivot. En 1971, Joseph Hanse et ses coll. ont lancé, en Belgique, les Championnats d’orthographe.

Dans le sillage de Bernard Pivot, on voit apparaître au Québec, La Dictée des Amériques    (épreuve internationale d’orthographe de la langue française, tenue de 1994 à 2009) et, à partir de 1991,  La Dictée P.G.L.,  (Paul Gérin-Lajoie).

En France, Jean-Pierre Colignon a pris la relève de B. Pivot, mais à une échelle plus modeste (municipale et non nationale ni internationale) (Voir ICI).

(2)   Une anecdote me revient tout à coup en mémoire :

  • Martin, dit l’institutrice, comment écris-tu le mot accès?
  • A-x-è-s
  • FAUX, dit-elle. La bonne réponse est…
  • Vous ne m’avez pas demandé la bonne réponse, madame, vous m’avez demandé comment, MOI, je l’écris.

      Martin était capable, lui, de faire la distinction entre façon d’écrire et bonne façon d’écrire!

Ou son pendant anglais :

  • Glenn, how do you spell crocodile?
  • K-R-O-K-O-D-I-A-L
  • No, that’s wrong.
  • Maybe it is wrong, but you asked me how I spell it.

(I Love this child.)

(3)     En voyant ortographie, ainsi écrit, on pourrait penser qu’il s’agit d’une coquille. Mais tel n’est pas le cas. Richelet écrit toujours ortho sans h.  À preuve, le mot vedette ortodoxie!

(4)     Tous les mots se terminant par –graphe sont masculins. Tous, SAUF orthographe qui, lui, est féminin. Comme si en décrétant que le terme désignant l’art d’écrire correctement, qui était originellement orthographie (n.f.) et qui est devenu orthographe (n.f.), les régents l’avaient dépouillé de son i, mais pas de son genre!

Étant donné que le suffixe -graphe dans ce mot ne sert à désigner ni une personne (ex. biographe), ni un instrument (ex. télégraphe), il ne semble pas à sa place. C’est plutôt –graphie qu’on devrait y trouver. Littré, dans son dictionnaire (paru entre 1872 et 1877), en est bien conscient. Doublement conscient, pourrait-on dire, car il intervient à deux reprises. 1) À l’entrée orthographie, il exprime un souhait, qui ne se réalisera jamais : « Ancien synonyme d’orthographe, qu’il conviendrait de reprendre. 2) À l’entrée orthographe, il considère cet emploi comme « fautif » :

Le terme grec [orthographia] signifie qui écrit bien; il dérive de deux mots qui indiquent droit et écrire; l’art d’écrire correctement qui en français donne orthographie. C’est donc un usage bien fautif qui a dit orthographe, au lieu d’orthographie, surtout si l’on remarque que, dans tous les composés du grec, graphe signifie le savant, et graphie l’art : un géographe et la géographie, un hydrographe et l’hydrographie. Cette faute paraît appartenir au XVIe siècle.

(5)    Cette différence de contenu n’est pas pour moi une surprise. J’ai déjà abordé ce sujet (Voir ICI).

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Romanisation, translittération, transcription (2 de 2)

Ne pas confondre Pyeongchang et Pyongyang

(2)

 

Vous vous en rappelez sans doute, c’est la présence du e dans PyeongChang et son absence dans Pyongyang qui m’ont amené à m’intéresser aux phénomènes de romanisation,  (de) translittération et (de) transcription.  Je ne comprenais pas – et ne comprends toujours pas à ce jour, mais ne désespère pas d’y parvenir bientôt – que deux noms qui, en coréen, commencent par le même caractère ( et  ) n’en fassent pas autant en français; qu’un seul des deux s’écrive avec un e.

Nous avons vu, dans le précédent billet,  qu’en linguistique l’opération qui consiste à substituer, à chaque phonème [ou son d’une langue], un ou plus d’un graphème [ou lettre] d’une langue appartenant à un autre système d’écriture s’appelle transcription. Ou dit plus simplement : l’action de noter les mots d’une langue (en coréen, ici) dans une autre qui utilise un alphabet différent (en français, dans le cas présent).

Nous avons également vu que le résultat de cette opération varie selon la langue cible (i.e. celle dans laquelle un mot est transcrit). S’il en est ainsi, c’est qu’un phonème (ou son) ne correspond pas nécessairement au même graphème (ou lettre) dans toutes les langues. L’exemple que j’ai utilisé devrait vous en avoir convaincu. Rappelez-vous : Горбачёв est devenu Gorbatchev en français; Gorbachev, en anglais; Gorbachov, en espagnol; Gorbatschow, en allemand. Toutes ces graphies se veulent une transcription du nom de famille Горбачёв, qui, en russe, se prononce Gorbatchiov (Écouter). Autrement dit, une transcription est affaire de prononciation. Par définition même, pourrait-on dire. Alors pourquoi parler de transcription phonétique? Ne serait-ce pas redondant, pléonastique? J’ai presque envie de le croire. Mais passons!

Fort de ces connaissances, me voilà confronté à un nouveau problème : en quelle langue les mots Pyeongchang-gun et Pyongyang sont-ils la transcription de 군 et de respectivement? En supposant que ce soient des transcriptions, au sens linguistique du terme. Comme il n’en est jamais fait mention, j’en suis réduit à spéculer.

  • Ou bien, ces deux noms coréens se prononcent de la même façon quelle que soit la langue cible.       Si tel est bien le cas, le besoin de préciser en quelle langue la transcription a été faite n’a plus aucune importance. Mais cela est-il possible? Certainement. Rappelez-vous les deux premières syllabes de Горбачёв, qui se transcrivent Gorba…, que ce soit en français, en anglais, en espagnol ou en allemand. Il pourrait fort bien en être de même des deux mots coréens en question. Qui sait?
  • Ou bien, on attribue à transcription un sens différent de celui que la linguistique lui donne (voir ICI ).       Mais lequel? Celui que son utilisateur croit être le bon? Cela revient à dire qu’il y aurait transcription et transcription (e. toutes les transcriptions ne seraient pas identiques).

Reste à savoir ce qu’il en est vraiment.

Étant donné que le système le plus utilisé pour effectuer la transcription du coréen a été élaboré, en 1937, par deux Américains, George M. McCune and Edwin O. Reischauer, il est normal de penser qu’ils ont fait appel à des caractères romains dont la prononciation dans leur propre langue rappelle celle des caractères coréens. C’est du moins ce que voudrait la théorie. Mais est-ce bien le cas? Je ne saurais dire pour le moment.

Ce qui vient compliquer encore plus la « donne », c’est qu’on utilise actuellement, en Corée du Nord, une variante, sans apostrophes ni diacritiques, du système McCune-Reischauer (McC-R) . Et en Corée du Sud, une autre variante du même système, elle aussi sans apostrophes ni diacritiques, mais différente de celle du Nord.

Il ne faut pas être grand dialecticien devant l’Éternel pour conclure que le système élaboré en 1937 par ces deux Américains comportait obligatoirement des apostrophes et des diacritiques. (Voir ICI.) Et c’est là que rien ne va plus. Je m’explique.

Selon ces deux Américains, la forme romanisée de 군 était P’yŏngch’ang-gun; celle de 양 était P’yŏngyang. Remarquez : le premier caractère de ces deux mots coréens est transcrit de la même façon, à savoir P’yŏng.  Rien de plus normal, pourrait-on dire. Il faut savoir qu’à l’époque où ces deux Américains ont élaboré leur système, i.e. en 1937, la péninsule coréenne ne formait qu’un seul et même pays, la Corée. Ce détail historique prendra toute son importance plus loin dans le texte.

À voir ces formes, je ne peux que me demander ce que viennent y faire les apostrophes et les diacritiques. Que je sache, l’apostrophe, en anglais – ou si vous préférez, en américain – a non seulement un emploi très limité, mais surtout un emploi qui n’a rien à voir avec la prononciation, même si, en phonétique, transcription et prononciation vont comme « cul et chemise », i.e. qu’ils sont intimement liés. En anglais, l’apostrophe sert à indiquer l’omission d’au moins une lettre (it is → its; you will stop whining → youll stop whining) ou encore à marquer la possession, prise au sens large (my friends mother; a birds nest; Emys promotion). Soit. Mais en quoi ces apostrophes aident-elles un Américain à prononcer correctement ces deux mots coréens romanisés? Euh…! Et le signe diacritique sur le o? Et rebelote, diraient certains! Cette lettre ainsi accentuée (ŏ) n’existe même pas en anglais! Et cela, c’est sans parler de la dernière syllabe, -gun, qu’un Américain aura sans doute tendance à prononcer comme dans handgun (écoutez →play). Mais en coréen, cette syllabe se prononce-t-elle [gone] ou [goune]? Et dans les autres langues utilisant des caractères romains?… Je ne saurais dire. Pourtant, ces formes se veulent une transcription phonétique! C’est du moins ce qu’on dit. Rappelez-vous : « La  romanisation McCune-Reischauer est l’un des deux systèmes de transcription phonétique du coréen les plus couramment utilisés (l’autre étant la romanisation révisée) ». Clairement, il y a là quelque chose qui m’échappe.

L’usage « particulier » que ces deux Américains font de l’apostrophe (on peut en dire autant des diacritiques) me rappelle celui que l’on voit dans les transcriptions phonétiques en français. Par exemple, comparez la transcription phonétique de hache [] et de haine [ɛn] (présence d’une apostrophe en début de mot) à celle de halogène [alɔʒɛn] et de haltère [altɛʀ] (absence d’une apostrophe en début de mot). L’apostrophe, qui, pour le commun des mortels, indique l’élision d’une voyelle (comme dans la amourlamour; si il y asil y a), s’est vu attribuer, en phonétique, une fonction « particulière ». Si elle précède la lettre H, comme dans hache et haine, elle indique que ce h est aspiré. Il faut donc dire la hache, et non lhache, la haine et non lhaine;  mais il faut dire lhaltère et non la haltère, lhalogène et non le halogène, car, dans ces cas-là, le h est muet. Savoir si ce H initial est muet ou aspiré relève parfois de la pure fantaisie (1). Mais passons. Si l’apostrophe précède une autre lettre (le o par exemple, comme dans onze [ɔ̃z]), elle indique qu’il ne faut faire ni liaison avec le mot précédent (on prononce donc séparément les onze participants) ni élision (on ne dit pas l’onze du mois de mai, mais bien le onze du mois de mai).

L’usage, en phonétique, de lettres et de signes diacritiques particuliers date de la fin du XIXe siècle, quand on a créé l’Alphabet Phonétique International, ou API (en anglais IPA).

Ouvrons ici une parenthèse.

En 1886, à Paris, quelques professeurs de linguistique, qui ont un intérêt commun :  apprendre aux jeunes à prononcer correctement les mots de langues étrangères, se regroupent en une association qu’ils baptisent Dhi Fonètik Tîcerz’ Asóciécon, (lire : The Phonetic Teachers Association). En 1889, ils changent le nom de leur association pour celui de Association phonétique des professeurs de langues vivantes. Finalement, en 1897, ce groupe prend le nom sous lequel il est actuellement connu, celui de Association phonétique internationale.

Ces professeurs cherchent à élaborer un ensemble de symboles qui permettrait de montrer toutes les articulations utilisées dans les différentes langues parlées, chaque langue ayant son propre ensemble. Ils ne tardent pas à se rendre compte que l’idéal serait qu’il n’y ait qu’un seul symbole utilisé pour un même son rencontré dans toutes les langues [la question de la langue cible ne se poserait même pas] : « un seul signe pour un seul son; un seul son pour un seul signe ». C’est ainsi qu’est né, en 1888, l’Alphabet phonétique international. Ce dernier, qui est, par définition, un système « universel », a subi au cours des ans de légères modifications. ces dernières étant décidées par l’Association et non par un quelconque pays. Sa dernière révision, qui date de 2005, comprendrait 107 lettres, 52 signes diacritiques et 4 caractères de prosodie. »

Pour noter les sons particuliers à la langue française, on ne recourt qu’à 36 de ces symboles phonétiques − 16 pour les voyelles, 17 pour les consonnes et 3 pour les semi-voyelles (aussi appelées semi-consonnes) −, plus quelques autres, dont la fameuse apostrophe [] pour marquer l’absence de liaison et d’élision. Si un dictionnaire fournit la transcription phonétique de chacun de ses mots-vedettes, comme cela est le cas du Robert, l’ensemble des symboles utilisés se trouve généralement présenté dans les pages liminaires. (Voir ICI.)

Étant donné que chaque symbole (ou signe) correspond à un seul son, et chaque son à un seul symbole, les différentes graphies d’un même son ne se distingueront pas à l’écrit. C’est ainsi que le son è, que l’on rencontre dans bête [bɛt], balai [balɛ], ballet [balɛ], mère [mɛʀ], ne sera rendu en API que par un seul signe, à savoir [ɛ]. Autrement dit, la transcription phonétique d’un mot ne fait qu’indiquer comment prononcer ce mot et non pas comment l’écrire. Distinction qu’il faut impérativement garder à l’esprit. On ne la dit pas phonétique pour rien.

Ce système, fort utile aux phonéticiens, n’est malheureusement pas d’un très grand secours au commun des mortels. En effet, savoir lire correctement des mots ainsi transcrits (par ex. [ʀakɔʀ], [bɑ̃bɔʃe] ou encore [byldɔzɛʀ]) n’est pas à la portée de tous. C’est pourtant la transcription phonétique « officielle » des mots raccord, bambocher et bulldozer.

Comme nous l’avons déjà dit, la transcription phonétique d’un mot sert à apprendre comment prononcer un mot, et à rien d’autre. Surtout pas comment l’écrire. Je n’insisterai jamais assez sur ce point.

Une transcription phonétique permet donc à tout francophone de valider sa prononciation d’un mot de langue étrangère. Je pense à bulldozer dont la transcription phonétique est double : [byldɔzɛʀ] ou [buldozœʀ] ou encore à celle de blazer [blazɛʀ; blazœʀ]. – Quand je dis prononcer « correctement », j’entends « comme on le prononce en France ». –  Et les mots d’origine étrangère, ce n’est pas ce qui manque. Pensez seulement à leitmotiv (mot allemand), breakfast (mot anglais), abénakis (graphie courante au Québec de ce mot algonquin), aggiornamento (mot italien), burnous (mot arabe), bakchich (mot turc), aficionado (mot espagnol), amazigh (mot berbère), barzoï (mot russe), etc., autant de mots que l’on retrouve dans le Petit Robert. La transcription phonétique permet à ce même francophone de savoir comment prononcer un mot français qui ne fait même pas partie de son vocabulaire passif. Par exemple, pour ne pas passer pour un métèque, comment devrais-je prononcer laguiole, mot que j’ignorais jusqu’à tout récemment? C’est là que la transcription phonétique vient à mon secours. C’est [lajɔl], nous dit Le Petit Robert. Euh…!  Écrit de façon à ce que tout un chacun puisse le prononcer correctement sans avoir suivi au préalable un cours de phonétique, ça donne : « laïole ». Ah bon!… J’avoue que je n’y serais jamais arrivé seul! C’est donc dire que la transcription phonétique est fort utile (à condition toutefois de savoir la lire). Elle permet également de savoir si une même syllabe partagée par deux mots se prononce ou pas la même façon. Sans transcription phonétique, il me serait impossible de savoir que la première syllabe de benji [bɛnʒi] (de l’américain bungie) se prononce différemment de celle de bengali [bɛ̃gali] (mot hindi). Du moins en France.

Fermons ici la parenthèse.

 Revenons donc à P’yŏngch’ang-gun et P’yŏngyang, qui sont respectivement, du moins à ce qu’on en dit, les transcriptions phonétiques de 군 et de . Étant donné la présence d’apostrophes et de diacritiques, se pourrait-il que ces formes romanisées résultent de l’utilisation de l’API (alphabet phonétique international), c’est-à-dire qu’elles soient vraiment des « transcriptions phonétiques », au sens que la linguistique accorde à ce terme? Cette hypothèse mérite toute notre attention. D’autant plus qu’avec ce système de transcription, qui est universel (i.e. qui s’applique à toutes les langues parlées), il est inutile de préciser quelle est la langue cible.  C’est peut-être la réponse à une des questions que je me posais.

Si, en 1937, ces formes étaient réellement ce qu’elles prétendent être, i.e. des transcriptions phonétiques, pourquoi leur a-t-on, plus tard, enlevé les apostrophes et les diacritiques? Serait-ce que leur prononciation a changé au point que le recours à ces signes n’a plus sa raison d’être? La chose est possible, mais est-ce vraiment l’explication? Car, si tel n’est pas le cas, on appellerait transcription phonétique quelque chose qui n’a rien à voir avec la phonétique. Il s’agirait plutôt d’une simple « romanisation » de mots coréens – et de rien d’autre –, romanisation signifiant « Transcription en caractères latins d’une langue écrite différemment » (Petit Robert dixit). – Serait-ce la raison pour laquelle, en Corée du Sud, on parle de romanisation révisée? Je n’en serais pas surpris.

Y aurait-il confusion dans les termes? On pourrait le croire. Il arrive qu’un terme de spécialité subisse un glissement de sens, une fois entré dans le vocabulaire général (i.e. utilisé par des non-spécialistes). (Voir la note (4) d’un précédent billet.)  C’est peut-être ce qui est arrivé à transcription. D’où l’idée qu’il y a  transcription et transcription. Ce cas ne serait d’ailleurs pas unique. On observe le même phénomène avec un autre terme technique : translittération (2).

Si le système McCune-Reischauer d’origine a vraiment fait appel à l’alphabet phonétique international (API), et que par la suite on a décidé de ne plus utiliser les apostrophes ni les diacritiques, on peut difficilement encore parler de « transcription phonétique ». Reste à savoir qui en a décidé ainsi et surtout pourquoi.

Pourquoi a-t-on fait disparaître les apostrophes et le diacritiques?

La réponse est, semble-t-il, fort simple. C’est qu’entre 1937 et 2017, il y a eu 1953. La Palice (ou La Palisse) n’aurait pas dit mieux, j’en conviens. Mais derrière cette apparente lapalissade se cache un pan d’histoire, qu’il serait bon de rappeler pour mieux comprendre le problème auquel ce billet cherche réponse.

Entre l’élaboration du système de transcription phonétique du coréen par McCune et Reischauer (en 1937) et aujourd’hui (2017), il y a eu, au mois de juillet 1953, la signature de l’armistice dite de Panmunjeom.  Cet armistice est venu mettre un terme à la « guerre de Corée » qui opposait les gens du nord à ceux du sud. En fait les deux régions de la péninsule coréenne faisaient les frais de la tension qui existait, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, entre la Russie et les États-Unis (ou  guerre froide), la partie nord étant sous influence russe (pour ne pas dire occupée par les Russes soviétiques ; la partie sud, sous influence américaine.

Cet armistice est venu officialiser le partage de la péninsule coréenne en deux États indépendants : la Corée du Nord (État communiste) et la Corée du Sud (État capitaliste).

Ce serait de là, semble-t-il, que tout serait parti. Du moins, d’après ce que j’ai pu comprendre, chaque État voulant à tout prix se démarquer de son voisin, qui n’est pas de même allégeance. Le Nord est communiste; le Sud, capitaliste.

À commencer par le nom de l’alphabet qu’on y utilise.

Même si l’alphabet coréen était le même dans toute la Corée – ce qui n’est plus tout à fait exact (3) – le nom sous lequel il est aujourd’hui connu, lui, ne l’est plus. En Corée du Sud, il s’appelle encore hangeul, ou hangul (littéralement « écriture/langue des proverbes »). En Corée du Nord, on préfère l’appeler chosongeul (litt. « écriture/langue Chosŏn »), en référence à la période Chosŏn, qui va de 1392 à 1910.

Pourquoi en avoir changé le nom alors? Vous l’aurez deviné, c’est pour des raisons politiques. Voici un extrait   qui en dit long :

In the 1960s, Kim Il Sung issued a directive that would bind all future language planning to Korean ethnic nationalism, saying that « people of the same racial make-up, the same culture, living in the same territory… [have a] need for a nationalistic, pure standard ». Thus, Pyongan dialect was chosen as the standard dialect for North Korean, purely for the reason that it was considered less « contaminated » by foreign cultures and capitalists.[2] The legacy of the New Korean Orthography lies in North Korea’s modern use of Hangul, which reflects morphology more than pronunciation as it does in the South.[4]

Et un autre, en français, qui en dit autant :

Comme il est arrivé souvent au cours de l’histoire, la division politique (depuis 1948) entre le Nord et le Sud a favorisé la différenciation de la langue nationale des deux Corées. Dans le Sud, le vocabulaire emprunté et l’usage de mots chinois ne subit que de faibles restrictions, mais dans le Nord, la politique linguistique, plus volontariste, a eu pour effet d’«épurer» la langue et d’imposer une norme dite de «langue cultivée», qui privilégie les mots d’origine coréenne indigène plutôt que les mots sino-coréens ou anglais. Il existe donc un certain nombre de différences de vocabulaire entre le Nord et le Sud, car le lexique est influencé par la politique et les contacts extérieurs différents (p. ex., le russe au nord, l’anglais au sud). Comme les Coréens n’ont pratiquement pas de contact entre le Nord et le Sud, il peut arriver qu’ils éprouvent certaines difficultés mineures à se comprendre lorsqu’ils ont à communiquer entre eux. Dans les deux États, la langue coréenne constitue un puissant instrument d’identité nationale.

La langue est, pour ainsi dire, devenue affaire d’État.

Qu’un État indépendant ait une politique intérieure concernant sa propre langue ne regarde aucunement les étrangers, j’en conviens. Mais il reste un point qui me chicote, et qui n’a rien à voir avec la politique.

Pourquoi les deux Corée(s) se mêlent-elles de romaniser leur langue, presque identique, chacune à sa façon?

Généralement, le besoin de transcrire une langue (ici, le coréen) en caractères romains (i.e. d’en romaniser la graphie) est ressenti non pas par les habitants du pays lui-même, ni par les autorités en place, mais bien par les étrangers qui veulent avoir accès aux textes écrits en coréen, mais qui ne le peuvent pas en raison des caractères utilisés. C’est d’ailleurs ce qui explique que ce soit des Américains (en tant qu’étrangers et non en tant qu’Américains proprement dits) qui ont élaboré le système de transcription, connu sous le nom de ses deux concepteurs McCune-Reischauer.

Or, en Corée, la langue est devenue, comme je l’ai mentionné précédemment, affaire d’État. Non seulement y a-t-on changé des caractères (on y a ajouté des consonnes et une voyelle), mais on a décidé de modifier le système McCune-Reischauer. Autrement dit, la transcription phonétique élaborée par ces deux Américains, transcription qui faisait appel à l’alphabet phonétique international, a fait l’objet de modifications, aussi bien au Nord qu’au Sud. C’est donc dire que la nouvelle façon de transcrire le coréen en caractères romains, qui résulte d’une décision gouvernementale, n’est plus ce qu’en linguistique on appelle une transcription phonétique, car celle-ci est universelle, internationale (autrement dit, elle ne tolère aucune variante locale). Il s’agirait donc, dans le cas qui nous intéresse, d’une transcription disons… nationale. Du moins, c’est ce que dit l’extrait que voici :

« the official Korean language romanization system in South Korea proclaimed by Ministry of Culture and Tourism to replace the older McCune–Reischauer system. The new system eliminates diacritics in favor of digraphs and adheres more closely to Korean phonology than to a suggestive rendition of Korean phonetics for non-native speakers. »

Si le nouveau système “eliminates diacritics in favor of digraphs”, ne serait-ce pas la raison pour laquelle 군 et de  , dont le premier caractère est le même, ne s’écrivent pas de la même façon en français; que le premier (situé en Corée du Sud) fait appel à un digramme (pour remplacer un diacritique), d’où Pyeongchang-gun, mais pas Pyongyang, qui lui se trouve en Corée du Nord? Fort probablement.

S’il y a risque de se rendre à Pyongyang alors qu’on veut se rendre à PyeongChang, comme le prétend le gouverneur de la province de Gangwon (que j’ai récemment vu écrit Gangneung dans La Presse), c’est à se demander à qui en revient la faute.

À la politique, peut-être?… Certainement pas à la linguistique.

Maurice Rouleau

 (1)  Sauriez-vous dire si le h initial est toujours aspiré dans Un héron élève ses héronneaux dans une héronnière. Ou encore dans Un héros, ou une héroïne, est une personne que l’on dit héroïque ou à qui on reconnaît une certaine héroïcité? Voici un truc fort utile pour le savoir : Mettez un article défini (le, la) devant chacun des mots. En cas de doute, consultez votre Petit Robert.

Si vous croyez que tous les mots d’une même famille jouissent du même privilège (i.e. leur h initial est toujours soit muet, soit aspiré), détrompez-vous. La langue française, ou ceux qui la régentent, nous a joué, encore ici, un vilain tour.

(2) Des termes spécialisés peuvent parfois dans la bouche d’un non-spécialiste subir quelques distorsions.  Nous avons vu ce qui semble être arrivé à « transcription ». Le même phénomène semble s’être également produit avec le terme translittération. J’en veux pour preuve(s) les extraits suivants :

With a few exceptions, it [le système McCune-Reischauer] attempts not to transliterate Korean hangul but to represent the phonetic pronunciation.

Cette phrase semble dire que les Américains, en 1937, auraient fait appel à l’API, puisque c’est la prononciation qui est reproduite en lettres. Mais plus loin dans le même texte, on y lit :

This is a simplified guide for the McCune–Reischauer system. It is often used for the transliteration of names but does not convert every word properly, as several Korean letters are pronounced differently depending on their position.

Là, je m’y perds. Le système McCune-Reischauer servirait donc à la translittération! Pourtant, il est dit ailleurs que « la  romanisation McCune-Reischauer est l’un des deux systèmes de transcription phonétique [et non de translittération] du coréen les plus couramment utilisés (l’autre étant la romanisation révisée) ».

On peut également lire ceci :

The Kontsevich system, based on the earlier Kholodovich system, is used for transliterating Korean into the Cyrillic script. Like McCune–Reischauer romanization it attempts to represent the pronunciation of a word, rather than provide letter-to-letter correspondence.

Ici, on dit clairement que la translittération sert à représenter la prononciation d’un mot et non à fournir une correspondance lettre à lettre. Pourtant, le terme translittération désigne toute « Opération qui consiste à transcrire, lettre à lettre, chaque graphème d’un système d’écriture correspondant à un graphème d’un autre système, sans qu’on se préoccupe de la prononciation. » (Larousse en ligne dixit.) C’est à n’y rien comprendre. On peut vraiment dire qu’il y a translittération et translittération.

(3)   « After the establishment of the North Korean government in 1945, the North Korean Provisional People’s Committee began a language planning campaign on the Soviet model. Originally, both North Korean and South Korean Hangul script was based on the Unified Plan promulgated in 1933 under the Japanese. The goals of the independent North Korean campaign were to increase literacy, re-standardize Hangul to form a « New Korean » that could be used as a cultural weapon of revolution, and eliminate the use of Hanja (Chinese characters). » (Source)

 

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