Qu’est-ce qu’une faute? (2)

 

La faute en français…

Où trouver la NORME?

(2)

 

Nous l’avons vu, il y a faute chaque fois que, pour s’exprimer, quelqu’un ne fait pas comme on lui a enseigné. Car ce qu’on enseigne, c’est la bonne façon, celle qu’on utilise normalement.  D’où le terme de NORME. Et tout ce qui s’en éloigne est rejeté, dit incorrect ou fautif. Et cette bonne façon de faire, on la valorise en lui donnant le nom de bon usage. Parler de bon usage, c’est comme parler de norme.

  • Où se trouve la norme, i.e. la bonne façon d’écrire un mot?

Dans ma jeunesse, quand je me risquais à demander comment écrire tel ou tel mot, on me disait d’aller voir dans mon dictionnaire. J’ai vite compris que c’est là que se trouve LA vérité; que le dictionnaire fait foi de tout en matière d’écriture. Et il en est encore de même de nos jours. C’est du moins ce qu’on dit.

Voilà de cela quelques lustres, un étudiant me déclare, du haut de ses 20 ans, qu’écrire aéroclub (sans trait d’union) est une faute. Foi de son Petit Larousse! La seule graphie qui y est effectivement consignée est aéro-club. C’est donc pour lui LA façon d’écrire ce mot. Sa décision est irrévocable, sans appel : écrire aéroclub est fautif. Ce qu’il ignore toutefois, c’est que le Petit Robert, lui, l’écrit avec ou sans trait d’union. Je le lui fais donc remarquer. Pas le moins du monde décontenancé, l’étudiant me rétorque : « Pourquoi devrais-je me conformer au dictionnaire que, vous, vous utilisez? Mon Larousse n’est pas bon? » Il se demande – et me demande du même coup dans ses propres mots – à quel dictionnaire il doit faire confiance, le Petit Larousse ou le Petit Robert (Voir ICI).  Sa réaction s’explique aisément. Je viens de détruire tout ce en quoi il a cru pendant 20 ans. Je viens de lui dire que son Larousse n’est pas, contrairement à ce qu’il croit, une Bible! Sa belle assurance vient d’être « déboulonnée ». On lui aurait donc menti durant toutes ces années!… Difficile à admettre, vous en conviendrez.

Si je me suis permis de lui faire remarquer cette particularité, c’est qu’on m’avait déjà fait la leçon, à moi aussi. Une leçon que je n’ai jamais oubliée.

Il m’est arrivé, durant un cours, de dire  à un étudiant, du haut de mes cinquante ans, qu’écrire sans détours, comme il le fait, ne respecte pas la norme, façon polie de dire qu’il commet une faute. Je me fais fort de détenir la vérité, car, tout comme lui, j’ai au préalable consulté mon dictionnaire, mon Petit Robert. C’est de là que vient ma belle assurance. En fait, je m’aventure, sans le savoir, sur un terrain miné. Il est vrai qu’à l’entrée détour on donne sans détour, mais j’ignore ce qu’un autre étudiant est sur le point de me mettre sous le nez. Ce dernier me dit, avec une certaine joie mal dissimulée, qu’à l’entrée carrément, dans ce même dictionnaire, sans détours est écrit avec un s. Euh!… Cette journée-là, j’apprends grâce à un étudiant que, pour justifier ce que je crois être la bonne graphie, je ne dois plus, mais plus jamais, dire: « Va voir dans ton dictionnaire. » D’ailleurs, l’étudiant aurait pu m’en apprendre autant en se référant à trois autres entrées où sans détours est également écrit avec un s, à savoir ambages, chemin et façon. La leçon qu’on venait de me donner m’a même forcé à revoir en profondeur le rapport que j’entretenais avec mon dictionnaire.

La question qui se pose alors est la suivante : sur quoi s’est donc basé celui qui, en 1990, a décrété, à l’entrée détour, que sans détour s’écrit sans s? Je dis décrété, parce que la possibilité qu’il puisse s’écrire avec un s n’est même pas évoquée par ce rédacteur, contrairement à ce qu’on trouve à l’entrée reproche, où deux possibilités sont offertes, à savoir  sans reproche(s). Il ne se base certainement pas sur l’USAGE, car d’autres rédacteurs du même dictionnaire lui en mettent un. Ce qu’il nous fournit, c’est plutôt SON usage. Tout comme les rédacteurs des autres entrées se basent sur LEUR usage. Y a-t-il beaucoup de rédacteurs de dictionnaires qui imposent leur façon de faire plutôt que la façon de faire de la majorité, que l’on appelle norme et que le dictionnaire est censé répertorier? J’ose espérer que non, car la fiabilité du dictionnaire, en tant que reflet de l’USAGE, serait sérieusement compromise. Cela signifierait que ce n’est pas parce que le dictionnaire le dit qu’il faut le dire! Assez dérangeant comme conclusion, vous en conviendrez.

Soit dit en passant, dans le Petit Robert 2017, on trouve encore sans détours aux mêmes entrées. SAUF à chemin. Le mot détour y est maintenant au singulier.  Pourquoi donc  uniquement là?… Il semblerait que le réviseur de cette entrée a jugé que celui qui avait précédemment écrit sans détours avait fait une faute! Que c’est SA façon à lui d’écrire, et elle seule, qui est LA bonne… D’où son intervention. Autrement dit, lui, ne fait pas de faute… les autres, oui. OUF!…

Il n’y a pas que les réviseurs du Petit Robert qui se croient détenteurs de la vérité. Ceux du DAF (dict. de l’Académie) aussi. Voyez par vous-mêmes :

  • DAF, 8e éd. (1935) Parler sans détour, sans aucun détour.
  • DAF, 9e éd. (1986) Parlez-moi sans aucun détour, sans détoursfranchement.

L’usage aurait-il changé entre 1935 et 1986? À moins que ce soit le réviseur…  Qui sait? Il y a lieu, je crois bien, de se poser de sérieuses questions sur la prétendue NORME que le dictionnaire est censé répertorier. Mais passons!

Revenons au verbe paraître dont il a été question dans le précédent billet. Quelle est la bonne façon de l’écrire? Quelle est la NORME?

Quelle graphie trouve-t-on dans les dictionnaires courants, ceux que consulte monsieur Tout-le-monde? L’ancienne (paraître) ou la nouvelle (paraitre)? Je m’attends, étant donné que la Nouvelle orthographe « recommande » — et ce, depuis 1990 — la disparition de l’accent, à ce que les deux graphies soient consignées, et que la graphie paraitre soit reconnue pour ce qu’elle est vraiment, à savoir une « recommandation ». À ma grande surprise, tel n’est pas le cas.

Devrais-je m’étonner de voir le Petit Robert 2017 ne mentionner que l’ancienne graphie? Pas vraiment, car il est généralement admis que le Robert est plus puriste que le Larousse. (Je ne suis pas certain qu’il en soit encore ainsi. Mais passons!) Quant au Petit Larousse, il mentionnait déjà, en 2014, les deux graphies. Là encore, rien de bien surprenant, car on m’a toujours dit que le Larousse était plus près de l’usage que du bon usage. Pourtant, j’ai eu une surprise en consultant le Petit Larousse 2017, dans sa version Maxipoche (i.e. un gros format de poche! Un oxymoron, de toute évidence.) Je n’y trouve qu’une seule graphie. Pas la nouvelle, mais bel et bien l’ancienne! Qu’a-t-on fait de la nouvelle? Euh…! Non seulement y a-t-il des différences entre les maisons d’édition (Robert vs Larousse), mais il y en a également entre les différents formats publiés par une même maison d’édition (Petit Larousse vs Maxipoche). Clairement, il devient de plus en plus difficile de savoir à quel dictionnaire faire confiance pour connaître la bonne façon d’écrire un mot,  celle qu’on est autorisé à utiliser.

Et l’Académie, qu’en dit-elle?

Un petit malin m’a déjà dit qu’il ne pouvait absolument pas considérer le DAF (dict. de l’Acadmie française) comme un dictionnaire courant, étant donné qu’il s’écoule presque 50 ans entre chaque édition. En un demi-siècle, la langue, ou l’USAGE, a le temps de changer. L’édition sur laquelle travaillent présentement les Immortels, la 9e, est sur leur table de travail depuis 1986! Et  ils en sont rendus, d’après la version informatisée, au verbe RENOMMER (1)

Malgré la réserve de ce petit malin — que j’endosse pleinement —, je tiens quand même à savoir ce que l’Académie en dit, car…

Car, dans le Rapport publié en 1990 et intitulé « Les rectifications de l’orthographe », il est écrit, de la plume même du secrétaire perpétuel de l’Académie française, Maurice Druon :

« Pour ces motifs, et à quelques réserves près, minimes, que le Conseil supérieur a bien voulu prendre en compte, l’Académie, à l’unanimité, a approuvé les propositions du Conseil. Et elle est disposée à les mettre en application dès la publication du 6e fascicule de son dictionnaire, l’an prochain. »

L’an prochain, c’était donc en 1991. Nous sommes bientôt rendus en 2018. Les Académiciens ont donc eu amplement le temps de s’y mettre. Voyons s’ils ont tenu parle.

À l’entrée paraître, ils n’admettent qu’une seule graphie, l’ancienne :

PARAÎTRE  v. intr. (se conjugue comme Connaître).

Et à connaître, on lit :

CONNAÎTRE  v. tr. (je connais, il connaît, nous connaissons).

C’est dire que, selon eux, pour respecter la norme, il faut écrire il paraît, comme on écrit il connaît. Ils passent sous silence le fait que la Nouvelle Orthographe, qu’ils ont, est-il besoin de le préciser, approuvée à l’unanimité, « recommande » la disparition de l’accent circonflexe! On pourrait même, à la limite, interpréter leur attitude comme un désaveu de leur « approbation ». N’étaient-ils pas censés les « mettre en application dès la publication du 6e fascicule », i.e. dès 1991? On l’aurait cru, mais, si on relit attentivement le paragraphe cité, on se rend compte que l’Académie est disposée à les mettre… et que disposé à signifie « avoir l’intention de » et non « s’engager à… »  Peut-être verrons-nous apparaître le verbe paraitre dans la prochaine édition. Mais je ne pourrai certainement pas le vérifier. Je ne tiendrai pas encore 50 ans!

Certains, comme nous l’avons mentionné précédemment, n’acceptent comme bon que ce qui figure dans leur dictionnaire. C’est leur droit, même si leur point de vue est discutable. Mais il en existe d’autres qui voient le problème sous un autre angle, qui n’est en fait que le corollaire du précédent. Ils prétendent qu’il y a  faute quand on utilise un mot qui ne figure pas dans le dictionnaire. Le leur, évidemment. En voici deux exemples qui n’ont malheureusement rien de fictif.

  • Voilà de cela quelques lustres, une réviseure — ailleurs on préfère utiliser réviseuse —, professionnelle par surcroît, intervient dans un texte parce que le traducteur, un de mes poulains, a utilisé neutropénique pour désigner une personne chez qui on a diagnostiqué une neutropénie. Comme ce mot ne figure ni dans son Petit Robert, ni dans son Petit Larousse (ce qui n’a rien d’étonnant, car c’est un terme technique) ni surtout dans son (unique!) dictionnaire médical, cette réviseure décrète qu’il y a faute. À ses yeux, le traducteur a utilisé un barbarisme, ce qui est impardonnable. Elle remplace donc le substantif neutropénique par personne en neutropénie! OUF!… Ce que cette réviseure ignore, c’est qu’elle corrige ce qui lui semble être une faute — mais qui n’en est pas une — par une faute avérée, une faute d’idiomaticité. En effet, aucun médecin n’utilise « patient en neutropénie ». En langue médicale, la substantivation d’un adjectif, i. e. sa transformation en nom, est pratique courante. Et le nom qui en résulte n’a nullement besoin de figurer au dictionnaire pour être d’USAGE. Toute personne qui souffre de neutropénie est dite neutropénique. Point, à la ligne. Cette réviseure travaillait pourtant dans le domaine pharmaceutique. Elle aurait donc dû savoir. Mais, pour elle, le dictionnaire est la source de toute vérité. Il prime même l’USAGE. Au grand dam du révisé. Et au discrédit de la réviseure.
  • Voilà de cela quelque quinze ans, un collègue d’université, linguiste de profession, me signale, bien gentiment par ailleurs, que j’utilise, dans mon ouvrage sur les prépositions, un mot que le dictionnaire ne reconnaît pas. Je comprends de sa remarque que j’ai fait quelque chose de mal, que j’ai péché contre la langue. Le mot en question est appréhendable, au sens évident de « qui peut être appréhendé » (2). Je n’avais pas cru nécessaire de m’assurer de la présence de ce mot dans le dictionnaire avant de l’utiliser, puisque je savais que le verbe appréhender au sens de « saisir par l’esprit » y figure depuis belle lurette. Soit dit en passant, appréhendable n’y figure toujours pas en 2017; cette fois-ci, j’ai vérifié.

Sa remarque m’a certes surpris, mais pas décontenancé. Peut-être aurais-je dû me sentir coupable d’avoir ainsi péché contre la langue, mais je n’avais pas, et n’ai toujours pas, la culpabilité facile. J’entends par là qu’avant de reconnaître une faute – et j’en fais, je ne suis pas infaillible –, il faut qu’on m’en convainque. Et que les arguments utilisés soient irréfutables. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on me dit que j’ai fait une faute, que je me transforme sur-le-champ en un béni-oui-oui.

Chaque fois que les circonstances m’amènent à me remémorer cette anecdote, je me mets à fantasmer (pourquoi pas phantasmer?). J’essaie d’imaginer la réaction qu’aurait cet ex-collègue si, aujourd’hui, par un curieux hasard, il tombait sur cette phrase que j’aurais pu écrire : « Ma familiarisation avec la zoothérapie ne date pas d’hier ». Je ne serais pas surpris qu’il n’ait rien à redire, qu’il n’y voit que du feu. Pourtant… ni familiarisation ni zoothérapie ne se trouvent dans le Petit Robert 2017! Cela, il ne le sait fort probablement pas! Aurait-il condamné l’emploi de appréhendable en se basant uniquement sur le fait que, si lui ne l’utilise pas,  l’utiliser est fautif? J’ose espérer que non. Mais qui sait?

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un mot n’est pas dans le dictionnaire qu’il faut se priver de l’utiliser, surtout s’il est bien construit. Et utiliser un tel mot ne constitue pas de facto une faute. On devrait aussi enseigner cela, me semble-t-il.

  • Où se trouve la bonne façon de construire une phrase?

Quand, dans ma jeunesse, j’avais un quelconque doute sur la construction d’une phrase, sur l’emploi d’un temps de verbe, sur l’accord de tel mot, etc., on me disait d’aller voir dans ma grammaire. Le message ne pouvait être plus clair : la grammaire fait foi de tout; c’est là que se trouve LA vérité. Et il en est encore de même aujourd’hui. Pensez seulement au titre de l’ouvrage de Maurice Grevisse : Le Bon Usage. Certains vont même jusqu’à prétendre que ne se dit ou ne s’écrit que ce qu’on y trouve, car y est répertoriée la bonne façon de faire, le bon usage, ce bon usage étant celui des bons auteurs. Encore faudrait-il savoir ce qui fait qu’un auteur est un bon auteur. Suffit-il de respecter la règle énoncée par Grevisse?… Nous verrons plus loin que tel n’est pas le cas.

Ouvrons ici une parenthèse

Autrefois c’était la grammaire qu’on consultait. Aujourd’hui, c’est plus souvent la Toile. Il est plus rapide de consulter un forum de discussions, par exemple, (Voir ICI)  que consulter sa grammaire, surtout si c’est Le Bon Usage. Et la réponse obtenue ne laisse généralement pas le demandeur sur son appétit. Elle est souvent catégorique, par exemple, « Acheter de » is not French! » La personne qui répond ne se prend pas pour Grevisse, j’en suis certain, mais elle devient, aux yeux de celui qui pose la question, l’émule de Maurice Grevisse, i.e. l’autorité en la matière. Ce qui est fort contestable quand on voit les réponses fournies. Mais passons!

Je l’avoue sans gêne, je suis un « dinosaure » aux yeux des jeunes. Je crois plus au livre qu’à l’internet. Parce que le livre est le fruit d’une longue réflexion contrairement au  commentaire livré, sous l’impulsion du moment, par un internaute qui se sent interpellé par la question posée. La justification de sa réponse se résume assez souvent, sans que cela soit dit de façon claire et précise, à « Si je le dis, c’est que c’est bon! »

Fermons la parenthèse.

Si ce qu’on trouve dans Le Bon Usage est la bonne façon de faire, faut-il en conclure que faire autrement est une faute? Certains pensent que toute construction non validée par Grevisse (i.e. qui contrevient à la règle édictée par ce grammairien) ne peut pas être utilisée si l’on veut être considéré comme quelqu’un qui maîtrise sa langue. Est-ce défendable comme point de vue?…

Cela me rappelle une discussion que j’ai eue avec un bon ami à moi, à propos de l’emploi de la locution adverbiale plutôt… que. Discussion déclenchée par la phrase « De nos jours, le nocturne musical est plutôt lié au caractère romantique de la pièce qu’au moment de son exécution. » Il me semble — c’est le réviseur qui sommeille en moi qui parle — que cette formulation est disons « gauche ». Je subodore une faute. Ai-je raison ou tort? Pour le savoir, appelons à la barre un témoin crédible, un expert en la matière, Maurice Grevisse.

Quelle ne fut pas ma surprise de constater que nulle part, dans son Bon Usage, il n’est question de l’emploi de cette locution. Il n’y aurait donc pas de règle précise gouvernant son emploi. Est-ce à dire que chacun est libre de l’utiliser comme bon lui semble? Qu’en fait là où je crois voir une faute, il n’y en aurait pas? Pourtant… Je pense à deux autres formulations qui me paraissent nettement préférables, chacune d’elles ne nécessitant d’ailleurs qu’une intervention mineure.

  • Juxtaposer les éléments plutôt et que : « De nos jours, le nocturne musical est lié au caractère romantique de la pièce plutôt qu’au moment de son exécution ». Soit. Mais comment justifier cette intervention? Est-elle obligatoire ou facultative? Là est toute la question. Il ne faut jamais oublier qu’en révision il est interdit d’imposer ses préférences linguistiques.

Sans preuve à l’appui, cette intervention ne peut qu’être facultative. Je ne suis quand même pas l’autorité suprême en la matière pour la déclarer obligatoire. Intervenir ne serait donc pas justifié. Le faire reviendrait, comme je me plaisais à dire quand j’enseignais, à changer BB pour BB (i.e. bonnet blanc pour blanc bonnet), autrement dit à imposer mes façons de faire.

  • Déplacer plutôt après lié : « De nos jours, le nocturne musical est lié plutôt au caractère romantique de la pièce quau moment de son exécution» Soit. Mais comment justifier cette intervention? Est-elle obligatoire ou facultative?

Dans ce cas-ci, je suis sur un terrain moins mouvant. J’y vois une analogie avec la construction d’une autre locution adverbiale [non seulement… mais encore], dont parle Grevisse dans son Bon Usage (11e éd., 1980, # 2042-b). Il nous dit essentiellement que les deux segments de texte mis en opposition doivent suivre immédiatement chacun des éléments de cette locution adverbiale et, surtout, être de même nature grammaticale : Non seulement je lui ai téléphoné, mais je lui ai serré la pince; Un chrétien doit aimer non seulement ses amis, mais aussi ses ennemis.

En mettant lié avant plutôt, j’applique, mutatis mutandis, ce que Grevisse dit de la locution adverbiale non seulement… mais encore. Mon intervention serait donc justifiée. Mais je l’applique ici à une locution dont Grevisse ne parle pas.  Alors… suis-je vraiment justifié?…

Est-ce que le fait que Grevisse n’en fasse pas mention est suffisant pour m’interdire d’intervenir? Suffisant pour décider que cette intervention ne peut être que facultative, en aucun temps obligatoire? Autrement dit, suis-je légitimé d’intervenir, si Grevisse est muet sur le sujet? Tout dépend, je dirais, du caractère sacré que chacun attribue aux dires de Grevisse. Ou du caractère sacré que Grevisse attribue aux auteurs qu’il cite. Je m’explique.

Après avoir formulé une règle, Grevisse ajoute souvent une remarque, du genre : Cette règle ne paraît pas sûre; L’usage est indécis; Cette règle n’a rien d’absolu; On trouve aussi, mais beaucoup moins souvent; Des auteurs s’écartent parfois de cette règle, etc. Vous remarquez qu’il ne dit pas que ces auteurs font une faute. Ils ne font que s’écarter de la règle. Il aurait pu aussi dire : « De BONS auteurs s’écartent de cette règle. », mais il ne l’a pas fait. Pourtant, parmi les auteurs qui se permettent ce genre d’incartade, il y a, dans le cas de non seulement… mais encore, Maupassant, Colette, Brunot, Gide, Mauriac, Proust (3).  On s’entend généralement pour dire que ce sont de BONS auteurs. Et malgré cela, ils s’écartent de la règle en question. Le font-ils exprès? Veulent-ils faire un pied de nez à Grevisse? S’opposent-ils, à leur façon, aux contraintes que leur impose la grammaire? J’en doute, mais je ne saurais répondre pour eux.  Ils n’ont fort probablement pas vu le côté un peu étrange de la formulation choisie. Étrange à mes yeux, mais certainement pas aux leurs. Sinon ils auraient fait ce que dit la règle. On s’entend, personne ne fait une faute délibérément, Ni eux, ni moi, ni vous.

Moi, je n’aurais jamais écrit, comme Gide l’a fait dans Les faux-monnayeurs : « C’est là ce qui fait qu’il se défend si âprement, non point seulement quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. » Cette phrase est mal construite. À mes yeux du moins. Sa compréhension m’exige une relecture. J’aurais plutôt écrit : « C’est là ce qui fait non seulement qu’il se défend si âprement, quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. »

Je n’aurais pas non plus écrit, comme Proust l’a fait dans À la recherche du temps perdu : Tome IV – Sodome et Gomorrhe : « Et selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille fois raison non seulement de faire cette algarade, mais aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » Cette phrase est encore pire que celle de Gide. Elle est très mal construite. À mes yeux du moins. J’aurais écrit : « Et selon moi, non seulement mon oncle Gilbert a eu mille fois raison de faire cette algarade, mais il aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » Je ne veux pas ici prétendre que Gide et Proust ne savent pas écrire. Mais pour le réviseur que j’ai déjà été — et qui sommeille toujours en moi — contrevenir à une règle de grammaire constitue une faute, peu importe l’estime que l’on peut porter au fautif. Prétendre le contraire équivaudrait à déclarer « grammaticalement acceptable » une construction qui contrevient à la règle, sur la seule base que cette construction « inhabituelle » est mentionnée dans le Bon Usage. Un de mes bons étudiants m’a déjà servi cette logique. Point n’est besoin de vous dire que ses efforts ont été vains. Il ne me serait jamais venu à l’esprit d’être moins exigeant envers un bon étudiant qu’envers un mauvais. J’aurais alors perdu toute crédibilité à leurs yeux. Et la dernière chose qu’un professeur souhaite perdre, c’est bien sa crédibilité.

Il est une question que certains qualifieraient de cornélienne, d’autres de tordue ou encore de problématique, une question qui, à ce moment-ci de la discussion, s’impose à moi de façon brutale : « Jusqu’à quel point une règle citée dans Le Bon Usage est-elle contraignante? »

La question que mon ami et moi débattions, à savoir si l’emploi de plutôtque dans la phrase en cause exige vraiment une intervention, n’est pas vraiment résolue. Car Grevisse n’en parle pas. Et l’analogie avec non seulement…mais encore, que je me risque à faire, n’est peut-être pas valable.

Est-ce à dire que ce qui n’est pas dans la grammaire n’est pas obligatoirement une faute? Certains, sans pour autant être laxistes ou permissifs, abonderont dans ce sens. D’autres s’y opposeront, car il leur faut des balises bien établies. Moi, je ne saurais dire avec certitude, car dire oui, ce serait admettre que tout ce qui se dit se trouve dans Le Bon Usage, ou inversement que tout ce qui ne s’y trouve pas ne se dit pas.

Alors… est-ce que je fais vraiment une faute si…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  « En mai 2015, quand l’écrivain [Dany Laferrière] est devenu le premier Haïtien et le premier Québécois à intégrer la prestigieuse assemblée d’immortels, ces derniers se penchaient sur les mots commençant par V. C’est toujours le cas, deux ans plus tard! » (LA PRESSE, 15 octobre 2017, section ARTS)

(2)  Voici le texte où j’ai utilisé le vilain adjectif appréhendable :

Les trois énoncés suivants – Monsieur X s’est suicidé à l’hôtel; Monsieur X s’est suicidé au souper; Monsieur X s’est suicidé à l’arsenic – ne posent aucun problème de compréhension même si la préposition à indique des rapports différents. Ces rapports sont immédiatement appréhendables. Dans le premier cas, la préposition désigne l’endroit, le lieu (à l’hôtel); dans le deuxième, le moment, le temps (au souper); dans le troisième, le moyen, l’instrumentalité (à l’arsenic).

(3)    Exemples cités par Maurice Grevisse : « Il lui avait donné non seulement toutes ses économies, mais il s’était même endetté gravement. » (G. de Maupassant);  « L’attente est non seulement bénévole, mais elle est déjà récompensée. » (Colette)

Exemples cités par André Goosse : « Tomber dans ce défaut de proportion est non seulement une faute contre l’art, […] mais contre la méthode. » (F. Brunot);  « C’est là ce qui fait qu’il se défend si âprement, non point seulement quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. » (A. Gide)

Exemples cités par Jean-Paul Colin : « Le peuple juif se relève de son effroyable martyre non seulement dans un monde qui n’a pas désarmé à son égard, mais […] ses protecteurs d’autrefois semblent vouloir refermer devant lui les porte de la Terre promise. » (F. Mauriac); « Et selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille fois raison non seulement de faire cette algarade, mais aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » (M.  Proust).

 

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Qu’est-ce qu’une faute? (1)

 

La faute en français…

(paraître / paraitre)

(1)

L’autre jour, je trouve sous ma porte une note laissée par mon petit-fils. Il était venu me rendre visite sans s’annoncer. Sa note se lisait comme suit : « Papi, ça parait que tu vas mieux, va falloir prendre un RV pour te voir? LOL »

En lisant cela, je n’ai pu m’empêcher de me dire : « Moi, à son âge, je ne faisais plus de fautes. »

Le lendemain, quand je le revois, je lui signale —avec les meilleures intentions du monde — qu’il avait oublié de mettre l’accent circonflexe sur le verbe; qu’il faut écrire paraît et non parait. Je lui disais, en d’autres mots, qu’il avait fait une faute.

Et lui — avec des intentions aussi bonne que les miennes, j’imagine — me dit : « Voyons, papi, ça ne s’écrit pas comme ça. C’est toi qui fais une faute. » Je n’en croyais pas mes oreilles. Me faire dire, à mon âge, que je fais des fautes! Moi, qui, durant je ne sais combien d’années, ai eu la langue comme gagne-pain!… Et devant mon air étonné, il s’empresse de me montrer une note de son professeur où, par un heureux hasard, le verbe paraitre est écrit sans accent. J’en reste bouche bée. Je n’y comprends rien. Je m’empresse de téléphoner à la directrice de l’école pour signaler le mauvais exemple que je venais de voir. « Un instituteur, lui dis-je, ne devrait jamais faire de faute. Cela crée inutilement de la confusion dans l’esprit des jeunes. » Ce qu’elle me répond me désarçonne (pris au sens figuré, contrairement à Paul de Tarse sur le chemin de Damas, qui, lui, le fut au sens propre; du moins c’est ce qu’on m’a dit). Dans la Liste orthographique à l’usage des enseignants et des enseignantes, où figurent les 3000 mots que l’élève doit savoir écrire correctement à la fin de son primaire, le ministère de l’Éducation a inclus le verbe paraître, qu’il est permis d’écrire avec ou sans accent circonflexe. « Nouvelle orthographe oblige », me dit-elle! Elle ajoute que la graphie que j’utilise est l’ancienne graphie (je préfère graphie à orthographe (Voir ICI); que la Nouvelle Orthographe (puisqu’il faut l’appeler par son nom) veut que ce verbe s’écrive sans accent. La directrice s’empresse d’ajouter que je ne dois toutefois pas m’inquiéter inutilement, car les deux graphies sont tolérées. Ce que je m’empresse de vérifier. Et effectivement, paraître se voit attribuer deux graphies, avec et sans accent. J’y note également la présence, à côté de paraitre, du sigle OR, pour Orthographe Recommandée. Autrement dit, même si paraitre est la graphie recommandée, l’écrire avec un accent n’est pas encore considéré comme une faute. Du moins, tant que le ministère ne changera pas d’idée. « C’est un moindre mal. », me dis-je. Alors, quand j’ai revu mon petit-fils, je lui ai dit qu’il peut toujours écrire paraitre sans accent, mais que je ne fais pas de faute quand je lui en mets un. Je ne voulais surtout pas qu’il s’imagine que je ne sais pas écrire…

Cette anecdote m’a amené à m’interroger sur la notion de faute en langue. Moi, je ne fais pas de faute en écrivant ça paraît; mon petit-fils ne fait pas de faute, lui non plus, en écrivant ça parait. Mais quand j’ai vu ce que mon petit-fils avait écrit, j’étais convaincu qu’il en faisait une. Et lui en pensait autant en voyant que je l’écris paraît. Comment expliquer que la faute, ou forme fautive, ne soit pas la même dans les deux cas?…

À y regarder de plus près, je me rends compte que mon petit-fils et moi avons du mot faute la même notion, et ce, même si son application donne des résultats contraires. Pour lui comme pour moi, une faute, c’est un « manquement à la règle ». Chacun déclare qu’il y a faute s’il y a « écart entre ce qui doit et ce qui est ». Ce qui doit est évidemment ce qui nous a été enseigné; ce qui est, c’est l’usage que les autres en font. L’apparent désaccord entre mon petit-fils et moi tient essentiellement à la nature de « ce qui doit ». Moi, j’ai appris qu’on doit écrire paraître; lui, a appris qu’on doit — ou plutôt qu’on peut… — écrire paraitre. Autrement dit, tout écart à ce que chacun de nous a appris constitue obligatoirement une faute aux yeux de l’autre.

On a donc « recommandé » de changer la graphie de ce verbe, « on » désignant les experts que Michel Rocard, premier ministre sous F. Mitterand, a, en 1989,

« sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

C’est ce qu’on peut lire, au 8e paragraphe de la lettre de présentation du Rapport, signée Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française et président du groupe de travail.

Qu’a donc de répréhensible l’ancienne façon de faire — celle que moi j’ai apprise— pour qu’on sente le besoin de lui faire des retouches? Moi, en bon chien de Pavlov (Voir ICI),  je n’y vois rien de bien répréhensible. Mais, ce n’est pas moi que Michel Rocard a mandaté. Alors…

D’après ces experts, l’usage que moi je fais de la langue aurait évolué. Et, de toute évidence, je ne m’en suis pas rendu compte… Eux, oui. Ce que ces experts proposent serait donc le nouvel usage! Ah bon!… Je me demande ce que peuvent bien lire ces experts pour faire un tel constat?

D’après ces experts, leurs « retouches » rendraient l’apprentissage du français plus aisé et plus sûr. C’est ce qu’ils disent, mais la preuve reste à faire.

Qu’a donc de spécial le verbe paraître pour qu’on veuille le retoucher?

Pour le savoir, j’aurais pu consulter mon petit Bescherelle — de son vrai nom Le Nouveau Bescherelle 1- L’Art de conjuger 12 000 verbes (édit. Hurtubise, 1980) — que je me suis procuré à l’époque parce qu’on le présentait comme une « nouvelle édition entièrement remise à jour ». Et qu’en tant que traducteur, je devais, moi aussi, être « à jour ». Je constate toutefois que la nouveauté dont on faisait état consistait dans l’ajout de certains verbes, récemment apparus dans la langue, et l’élimination de certains autres, devenus désuets. La conjugaison des verbes, elle, n’était pas modifiée du tout. J’avais donc fait un achat inutile. Un autre, devrais-je dire (Voir ICI).  Mais passons! Il y avait alors 82 façons différentes de conjuguer un verbe! Combien en reste-t-il depuis que les experts y ont mis leur nez? Suffisamment moins pour dire que l’apprentissage du français est plus aisé, plus sûr?…  C’est à voir.

De nos jours, il est plus pratique, si l’on veut connaître les particularités de la conjugaison d’un verbe, de consulter le Petit Robert, dans sa version électronique. À l’entrée paraître, on peut lire : [paʀɛtʀ] verbe intransitif (conjugaison 57). En cliquant sur conjugaison, on voit apparaître toutes les formes conjuguées de ce verbe. On constate alors que le i de paraître est mis en rouge à certains endroits. Plus précisément, à la troisième personne du singulier de l’indicatif présent (il paraît) et à toutes les personnes du futur simple (je paraîtrai, etc.) et du conditionnel présent (je paraîtrais, etc.). Partout ailleurs, l’accent brille par son absence. Si l’on a mis ces i en rouge, c’est précisément pour attirer notre attention sur cette particularité. Particularité qu’il nous faut respecter si nous ne voulons pas faire de faute.

Devant ce constat, une question me vient immédiatement à l’esprit. Pourquoi ce verbe possède-t-il un accent circonflexe à l’infinitif, si, dans sa conjugaison, on ne doit l’employer que très rarement? Ou inversement, pourquoi ne pas mettre d’accent partout si l’infinitif en prend un?…

Quand j’étais jeune, on m’a appris que le i des verbes en –aître ne prend un accent circonflexe que devant un t. Grâce à ce moyen mnémotechnique, la conjugaison des verbes en –aître (et aussi en –oître) n’a plus jamais eu de secret pour moi. Je n’ai plus jamais fait de faute en utilisant ces verbes. Vous aurez remarqué qu’on m’a enseigné quoi faire, mais pas pourquoi je dois le faire. Seulement devant un t; surtout pas devant un s. Preuve s’il en fallait une qu’on a, encore une fois, fait de moi un chien de Pavlov. On m’a conditionné à ne mettre un accent que si je vois apparaître un t après le i. En toutes autres circonstances, je dois m’en abstenir. Rien de bien compliqué, n’est-ce pas? Et pourtant…

Et pourtant, la nouvelle orthographe vient bousculer mes habitudes langagières. Si je veux écrire sans faire de faute, je dois me méfier de mes anciens réflexes… Je dois oublier ce que j’ai appris. Ce qui autrefois était une faute pour moi n’en est plus une… pour mon petit-fils.

Il faut savoir que la façon d’écrire un mot n’est pas, EN SOI, bonne ou mauvaise. Si on la qualifie ainsi, c’est qu’à un moment donné quelqu’un a décidé qu’il n’y avait qu’une bonne façon de faire, toute autre devenant, par le fait même, mauvaise. Autrement dit, employer cette dernière constituerait une faute.

Quand a-t-on décidé que paraître s’écrirait avec un accent? Qui l’a décidé? Sur quelle base s’appuie cette décision?… Je n’ai jamais trouvé réponse à ces questions. Et ce, pour une raison fort simple : en langue, on ne fournit jamais d’explication. On se contente d’un simple énoncé, qui ne tolère aucune objection. Du genre : la règle veut que… ou ce mot s’écrit…  Mais, moi, je veux en savoir un peu plus.

Depuis quand le verbe paraître prend-il un accent?

Quand je cherche la réponse à une telle question, je commence toujours par consulter les Dictionnaires d’autrefois.  Et dans le cas qui nous intéresse, la première occurrence relevée de ce verbe se trouve dans le dictionnaire Littré, publié en 1875 (plus précisément entre 1872 et 1877).  C’est dire que, depuis presque 150 ans, on doit, pour ne pas faire de faute, écrire ce verbe comme l’écrivait Littré, i.e. avec un accent circonflexe.

Littré est-il l’inventeur de cette graphie? La réponse à cette question ne se trouvera nulle part. On peut toutefois obtenir une réponse en posant la question différemment : ce verbe existait-il avant Littré? La réponse est OUI. Vous le trouverez dans la 6e éd. du DAF, parue en 1835. Mais dans aucune autre édition parue avant cette date.

Comment expliquer qu’aucun dictionnaire paru avant 1835 n’en fasse mention? Difficile à dire. Mais sachant que l’accent circonflexe signale souvent la disparition d’une lettre et que cette dernière est souvent un S (ex. forêt ↔ forestier; hôpital ↔ hospitalier), je me suis demandé si son ancienne graphie ne serait pas paraistre. Hypothèse intéressante, certes, mais fausse. Aucune trace de paraistre ni dans les Dictionnaires d’autrefois, ni dans les différentes éditions du DAF. Ce verbe devait donc, avant 1835, s’écrire d’une autre façon. Mais comment?

C’est Littré qui me met sur la piste. À l’entrée paraître, verbe qui tire ses origines, aux dires du Petit Robert, du latin parere, il est dit que « l’ancienne langue avait dérivé directement du latin parere le verbe paroir […] » La présence du o dans paroir m’amène à penser que c’est peut-être dans cette direction que je devrais chercher réponse à ma question. Qu’avant 1835 paraître s’écrivait peut-être partre. Qui sait? En langue, rien n’est impossible. Il ne me restait qu’à vérifier cette hypothèse. Et j’ai tapé dans le mille.

Dans l’édition précédente du DAF (la 5e, parue en 1798), je découvre non seulement la graphie du verbe dont j’anticipais l’existence, à savoir partre, mais aussi sa prononciation :

« PARTRE.  (On prononce Parêtre.) Être exposé à la vue, se faire voir. »

Est-ce à dire que, dans l’édition suivante [la 6e, parue en 1835], les Académiciens ont modifié la graphie de ce verbe (paroîtreparaître) pour qu’il y ait parfaite correspondance entre sa graphie et sa prononciation? Rien ne nous empêche de le penser. C’est ce que j’appelle écrire au son… Pourtant, écrire au son est condamné par les bien-pensants, ces gens aux idées conformistes. Mais ici on se permet une petite incartade, un petit écart de conduite. Que certains n’hésiteraient pas à considérer comme une faute… Mais passons!

Poursuivant dans la même ligne de pensée, je découvre, sans difficulté, que le verbe paroître tient bel et bien son accent de la disparition du S du verbe Paroistre, que j’ai retracé dans les deux premières éditions du DAF (1694 et 1718).

  • De 1694 (DAF, 1ère éd.) à 1739, écrire paroistre est la norme.
  • De 1740 (DAF, 3e éd.) à 1834, la bonne graphie est partre. Écrire paroistre est devenu une faute.
  • De 1835 (DAF, 6e éd.) à 1985, la bonne graphie est paraître. Écrire paroître est devenu à son tour une faute.

Pour ce qui est de 1986 (DAF, 9e éd.) à 2017, on verra plus loin la position adoptée par l’Académie. Et aussi par les dictionnaires courants.

Ce bref rappel historique nous fait aisément comprendre que, même si la notion de faute est restée inchangée, la forme que prend le mot fautif, elle, peut varier dans le temps. Une forme acceptée, i.e. respectant la NORME, peut parfois devenir « anormale » ou fautive. Et inversement.

Mais où trouver cette NORME, i.e. l’usage valorisé comme « bon usage »?

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

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Orthographe / Orthographie / Dysorthographie / Graphie

Orthographe / Orthographie / Dysorthographie / Graphie

 

Dans ma jeunesse, j’ai été, comme tout bon francophone, soumis assidûment à l’épreuve de la dictée. Ce test permettait à l’instituteur de vérifier qu’il n’avait pas failli à sa tâche, qu’il avait bel et bien appris à ses élèves à écrire sans faire de fautes. Par ricochet, ce test permettait à l’élève de constater qu’il faisait des progrès en français, qu’il faisait de moins en moins de fautes quand il écrivait. Donc un test doublement utile…

Puis… cette pratique est, pour ainsi dire, tombée un peu en désuétude.

Fort heureusement, elle a, diront certains, regagné ses lettres de noblesse. Du moins, durant un certain temps. Et ce, grâce principalement à Bernard Pivot. Qui ne se rappelle pas de ses fameuses dictées, télévisées, qui en ont fait baver plus d’un de 1985 à 2005? Malgré cela, le grand public en raffolait. Et ceux qui remportaient la palme se voyaient portés aux nues. Ils le méritaient, car ils s’étaient donné tant de mal pour mémoriser toutes les bizarreries de la langue, et ce, bêtement. — Je vous laisse choisir le sens à donner à cet adverbe : 1) d’une manière bête, stupide; 2) tout simplement. Mais passons! —  N’allez pas penser que Pivot est celui qui a créé ce genre d’épreuve. Que non! Il y a un avant, un pendant et un après Pivot. (1)

S’il en est ainsi, c’est qu’en français l’orthographe est, et a toujours été, « une véritable religion d’État ». François de Closets a même sous-titré son ouvrage Zéro faute (Éditions Mille et une nuits, 2009) : L’orthographe, une passion française. D’autres, moins révérencieux, n’hésiteraient pas à la qualifier d’obsession française. Mais passons!

Je disais donc que, dans ma tendre enfance, apprendre à écrire correctement faisait partie de la routine pédagogique. Encore aujourd’hui, mais de façon bien différente. Et le terme pour désigner la bonne façon d’écrire un mot, celui que l’instituteur utilisait et utilise toujours, c’est ORTHOGRAPHE. On nous apprenait donc l’orthographe en nous faisant faire des dictées.

Au primaire, nous sommes trop jeunes pour contester quoi que ce soit. Nous n’avons pas encore développé notre esprit critique. Nous sommes, pour ainsi dire, de vraies éponges. Nous absorbons tout ce qu’on nous enseigne sans nous poser de questions, trop heureux d’augmenter nos connaissances. Et, par la suite, de faire preuve auprès des autres d’un certain savoir. D’ailleurs nous allons à l’école pour apprendre et non pour contester.

Le questionnement ne vient que plus tard. Chez certains, il ne vient jamais, car la langue n’est pour eux qu’un simple outil et non un objet de réflexion. Mais ceux qui voudraient bien s’y adonner – ils sont de plus en plus rares, car l’étude du latin et du grec ne fait plus partie des matières enseignées – ne manquent pas de remarquer la présence (ou la persistance, c’est selon) de nombreuses bizarreries. Je vais dans ce billet m’attarder à quelques-unes d’entre elles.

 ORTHOGRAPHE

Voyons ce que le Petit Robert nous dit de ce mot :

Orthographe : (étym. 1529; ortografie xiiielatin orthographia, mot grec; cf. ortho- et -graphie)  « Manière d’écrire un mot qui est considérée comme la seule correcte ».

On peut difficilement être plus clair : ce mot a été emprunté au latin qui l’avait lui-même emprunté au grec [du grec ὀρθόϛ (droit, correct) et γραφειν (écrire)].

Ce dictionnaire nous en dit même plus : au XIIIe s., ce mot s’écrivait ortografie (sans h et sans ph). Étonnant, n’est-ce pas?… Pas vraiment, diront ceux pour qui la langue française n’est qu’une boîte à surprises (comprendre : truffée d’exceptions).

On renvoie ensuite le lecteur à chacun des éléments constitutifs de ce mot : « cf. ortho- et -graphie ». Là, il n’y a rien d’étonnant. Personne de nos jours n’écrirait graphie avec un f ni ortho sans h. Que je sache, du moins. Mais me faire dire d’aller voir ces deux éléments de formation quand on vient de me dire que ce mot s’écrivait ortografie me surprend un peu. Un peu?… NON. Mes méninges s’affolent. De nombreuses questions tourbillonnent dans ma tête.

  1. Pourquoi le mot latin orthographia, une fois admis dans la langue (i.e. en ancien français), a-t-il perdu — apparemment au XIIIe siècle — son premier h et converti son ph en f?
  2. Pourquoi ortografie a-t-il, plus tard, récupéré sa forme d’origine, autrement dit celle qu’avait son étymon latin? [Étymon = Toute forme attestée ou reconstituée dont on fait dériver un mot.]
  3. À quelle époque orthographie a-t-il perdu son i pour devenir orthographe, tout en désignant la même réalité?
  4. Est-ce que cette transformation a sonné le glas de orthographie? Autrement dit, est-ce que orthographie est disparu à jamais de la langue française?
  5. À l’entrée orthographe, le Petit Robert nous dit que le « trouble d’acquisition de l’orthographe» s’appelle dysorthographie. Ce mot viendrait donc, selon toute apparence, de dys– et de –orthographie. Est-ce possible?

Comme une question en appelle souvent une autre…

  1. Comment expliquer que le Petit Robert, depuis toujours, définisse ainsi le mot dictée : « Exercice scolaire consistant en un texte lu par l’enseignant et que les élèves s’efforcent d’écrire avec l’orthographe correcte »? Existerait-il l vraiment une mauvaise façon d’écrire correctement?… (2)
  1. Pourquoi, au lieu d’orthographe, ne pas utiliser graphie étant donné que ce mot désigne la « manière dont un mot est écrit », sans plus? On serait alors en droit de la qualifier de bonne ou de mauvaise, de correcte ou d’incorrecte. Et ce, sans choquer l’« entendement » de qui que ce soit.

Vous avez pu le constater, l’utilisation des termes orthographe, orthographie, dysorthographie et graphie soulève, chez moi du moins, de nombreuses questions. Nous allons donc essayer de nous y retrouver. Dans la mesure du possible, évidemment. Pour ce faire, il faut remonter dans le temps. Et surtout s’assurer que les faits et arguments présentés tiennent la route. Sinon, on bâtit sur des sables mouvants.

Le mot ortografie existait-il vraiment au XIIIe siècle?

C’est du moins ce que nous dit le Petit Robert. Pour m’en assurer – je suis né Thomas et mourrai Thomas –, je vérifie si le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de Fréderic Godefroy, l’atteste. Effectivement, on y trouve ortografie. Mais ce que ne dit pas le Petit Robert – et qu’il aurait peut-être dû dire –, c’est que la graphie de ce mot  n’était pas à cette époque clairement établie. Le Petit Robert aurait tout aussi bien pu choisir orthographie, orthografie ou encore ortographie, autres formes relevées par F. Godefroy. Avec le sens que l’on donne de nos jours à orthographe. Mais, pour une raison inconnue et surprenante, il a privilégié ortografie!

Fait à signaler : le mot orthographe, quelle que soit sa forme, n’a pas été relevé par Godedroy. Ce ne sera que beaucoup plus tard que ce mot apparaîtra dans la langue. En fait, ce serait, d’après mes recherches, au XVIIe siècle. Autrement dit, deux siècles plus tard.

Pourquoi une telle variété de forme?

À cette époque, l’instruction n’était pas de rigueur. Encore moins les dictées. Du moins je le présume. Les gens écrivaient donc au meilleur de leurs connaissances. Aujourd’hui certains diraient, avec mépris, qu’ils écrivaient au son. Comme si « écrire au son » était péché! Ceux-là ne se sont certainement jamais demandé qui, de l’orthographe ou de la prononciation, a vu le jour en premier. Ni ce qu’en disent les Académiciens d’aujourd’hui quand ils parlent de la raison d’être de leur institution. Voyez par vous-mêmes :

La première édition de ce Dictionnaire (1694) répond à la mission fixée à l’Académie et témoigne d’un souci de compromis entre l’« ancienne orthographe », influencée par l’étymologie, et une orthographe fondée sur la parole et la prononciation, que prônent les réformateurs du temps.

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie.

L’Académie française viendra mettre de l’ordre dans tout cela. Du moins, le souhaitait-on. (Voir ICI.) Mais l’ortografe a dû prendre son mal en patience : l’Académie française ne sera fondée par Richelieu que deux siècles plus tard, plus précisément en 1635.

Ouvrons ici une parenthèse.

Le mot latin orthographia a, au XIIIe s., nous dit le Robert, perdu son premier h et converti son ph en ?       Orthographia       ortografie!

Cette transformation n’est pas sans me rappeler que la Nouvelle Orthographe a, en 1990, réservé le même sort à nénuphar. Il faut dorénavant l’écrire nénufar (Voir ICI). La raison en est fort simple, nous disent les régents : seuls les mots d’origine grecque ont le droit de s’écrire avec ph, et nénufar n’a rien de grec. Soit. Mais ortho et graphia ne sont-ils pas, eux, d’origine grecque [ὀρθόϛ (ortho-) et γραφειν (graphein)]? Alors pourquoi avoir écrit ortografie?… Autres temps, autres mœurs, diront les uns. Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, diront les autres.

Fermons la parenthèse.

Qu’en dit alors l’Académie?

Dans la 1ère édition du Dictionnaire de l’Académie française (DAF), parue en 1694, orthographie brille par son absence. Il en est de même de toute autre forme sous laquelle ce mot existait en ancien français. Comme si orthographie, ou ses « bessons », ne s’utilisait pas, ou ne s’utilisait plus! C’est du moins ce qu’on pourrait penser.

Pourtant, les Immortels consignent, dans ce même dictionnaire, le verbe orthographier avec le sens que tout un chacun lui attribuerait sans hésitation : « Escrire les mots correctement. Il a appris à orthographier. il orthographie bien. comment orthographiez-vous ce mot-là? »

Si orthographier désigne l’action d’écrire correctement, quel est donc le substantif correspondant, celui qui désigne « la manière d’écrire les mots correctement »? Cela ne devrait-il pas être pas orthographie? C’est ce qu’en conclurait tout être normalement constitué. Il pourrait appeler à la barre plusieurs témoins. Pensez aux substantifs correspondant** aux verbes suivants**  : calligraphier, cartographier, cinématographier, dactylographier, photographier, radiographier, sténographier, télégraphier, typographier… Tous ces substantifs se terminent par –graphie. Tous, sauf celui correspondant au verbe orthographier. Le substantif « officiel » de ce dernier, c’est orthographe. Pas orthographie.

** (Pour la distinction entre participe présent et adjectif verbal, voir ICI)

Cette exception, est-elle le fait des Académiciens? Autrement dit, est-ce que ce sont eux qui en ont décidé ainsi ou n’ont-ils fait que consigner l’USAGE? Pour le savoir, il me faudrait pouvoir consulter des ouvrages publiés bien avant 1694, ce qui n’est pas une mince tâche.

La source la plus ancienne que j’ai sous la main, c’est le dictionnaire de Jean Nicot, « Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne », publié en 1606.  Cet ouvrage ne mentionne pas ce mot.  Tout comme l’ouvrage de Dominique Bouhours « Doutes sur la langue française », publié en 1674.

En 1680, par contre, César-Pierre Richelet l’inclut dans son dictionnaire, mais il l’écrit ortographe, tout en le définissant comme il se doit :

Art d’écrire les mots correctement. [Une bonne ortographe. Aprendre l’ortographe. Savoir l’ortographe (3). Vaugelas Remarques. »

Sa façon d’écrire ce mot respecte-t-elle l’USAGE? Nous n’avons aucune raison d’en douter, d’autant plus qu’il s’en réfère à Vaugelas, une autorité en la matière, un membre de l’Académie française. Qui oserait alors prétendre le contraire? Et conséquent avec lui-même, Richelet utilise le même préfixe orto– pour former le verbe, qu’il nous présente en deux graphies : 1) celle qui est attendue, ortographer; 2) celle qui est inattendue mais qui va s’imposer, ortographier. Voyez par vous-mêmes ce qu’il en dit:

ORTOGRAPHIER, ORTOGRAPHER. Il faut dire ortographier et non ortographer, Vaugelas, Remarques. C’est écrire correctement & ne pas manquer à l’ortographe. [Ortographier un mot comme il faut.]

Ici encore, Richelet fait appel à Vaugelas. Donc, en apparence, rien à redire. Mais à y regarder de près, tel n’est pas le cas. Il emprunte à Vaugelas uniquement ce qui lui convient, c’est-à-dire le dernier élément de formation, -graphier. Pour ce qui est du premier, il en fait à sa tête. Voyez ce que Vaugelas a réellement écrit dans ses Remarques sur la langue française, en 1647 :

Quoy qu’en Grec et en Latin, on die orthographia, nous disons pourtant orthographe, et quoy que nous disions orthographe, nous ne laissons pas de dire orthographier, et non orthographer. Au reste, orthographe est féminin, une bonne orthographe. Quelques-uns escrivent la dernière syllabe phe ou fe, comme Philosophe, et Philosofe; mais je voudrais tous-jours escrire orthographe, et Philosophe, avec ph.

Vaugelas, vous l’aurez noté, n’utilise pas le préfixe orto– mais bel et bien ortho-. Pourquoi Richelet, qui se réclame de Vaugelas, lui a-t-il enlevé son h? Serait-ce que l’USAGE n’est plus en 1680 ce qu’il était en 1647, c’est-à-dire du temps de Vaugelas? La chose est possible. Mais en 1704, donc près de 25 ans plus tard, l’Académie se prononce en faveur de Vaugelas. Voici d’ailleurs ce qu’elle dit dans son ouvrage Observations de l’Académie françoise sur les « Remarques » de M. de Vaugelas :

Cette Remarque a esté approuvée tant pour dire orthographier et non orthographer, que pour le genre du mot orthographe (4) et pour la manière de l’écrire.

L’Académie a parlé. Il ne nous reste plus qu’à obéir.

L’orthographe d’un mot peut-elle être qualifiée de « correcte »?

                 J’ai signalé au début de ce billet que le Petit Robert, à l’entrée dictée, ne se gêne pas pour qualifier le terme orthographe de correcte. Comme s’il pouvait exister une orthographe incorrecte

Si je me fie au sens du préfixe ortho– (du grec orthos « droit », et fig. « correct »), celui-là même auquel le Petit Robert renvoie son lecteur, il y a déjà, dans orthographe, l’idée de « correct ». Parler d’orthographe correcte serait donc un pléonasme, du genre « prévoir à l’avance » ou « monter en haut ». Pire encore, parler de mauvaise orthographe constituerait un contresens ou un non-sens (je vous laisse le choix du terme) : il y aurait donc une mauvaise manière d’écrire correctement un mot! OUF…! À moins qu’on ait voulu associer « deux mots de sens contradictoires pour leur donner plus de force expressive »! [On appelle cela, en stylistique, faire usage d’un « oxymoron ».] Personnellement, j’en doute. Mais qui peut en être sûr?…

Il ne faudrait pas penser que cette curieuse association de mots est le fait du Robert. Que non! Les Académiciens parlaient déjà, en 1694, — vous avez bien lu : en 1694 — de bonne et de mauvaise orthographe :

ORTHOGRAPHE. s. f.   L’ Art & la maniere d’escrire les mots correctementEnseigner l’orthographe. il sçait l’orthographe. il manque à l’orthographe. bonne orthographe. mauvaise orthographe.

D’après les exemples cités, on fait dire à orthographe, sans le dire formellement dans la définition, deux choses contradictoires :

  1. Manière d’écrire un mot qui est considérée comme la seule correcte;
  2. Manière dont un mot est écrit, sans plus, puisqu’elle peut être bonne ou mauvaise.

Cette contradiction dans les termes a dû, un jour, être signalée aux Académiciens, car, dans la 4e édition de leur dictionnaire (parue en 1762), ils en modifient la définition. Leur solution à cette incohérence est fort simple : ils font dire en plus à orthographe ce que veut dire graphie. Voyez par vous-mêmes comment ils présentent la chose : « L’Art & la maniere d’escrire les mots correctement » devient, en 1762, « L’art & la manière d’écrire les mots d’une Langue ». La contradiction s’est envolée. Quel coup de génie! Et ce double sens, on le retrouve encore dans le Petit Robert. C’est donc dire qu’en rencontrant le terme orthographe, le lecteur n’est jamais sûr du sens que l’auteur lui a donné. Quel progrès!…

Qu’est-il advenu du terme orthographie?

L’Académie, dans la 1ère édition de son dictionnaire (DAF, 1694), admet orthographié et orthographe, mais pas orthographie. Qu’est-il arrivé à ce dernier? Est-il vraiment sorti de l’USAGE?… On pourrait le penser étant donné qu’il n’y figure pas.

Il faudra attendre la 4e édition du DAF, parue en 1762, pour l’y voir apparaître. Mais avec un sens bien particulier. On le présente comme un terme spécialisé, un terme d’architecture : « La représentation de l’élévation d’un bâtiment. L’orthographie de ce bâtiment est fort régulière et fort fidèle. » Il est donc impossible de confondre orthographe et orthographie, l’un et l’autre désignant des choses tout à fait différentes. Si c’est ce que les Académiciens disent! Mais une autre question me vient immédiatement à l’esprit. Si la façon (ou substantif) d’écrire correctement se dit orthographe et l’action (ou verbe) correspondante, orthographier, quel verbe faudrait-il utiliser pour désigner l’action de tracer une « représentation de l’élévation d’un bâtiment »? Orthographier serait, à ne pas en douter, le candidat idéal, celui qui respecte la façon normale de faire dériver un nom du verbe correspondant (ou l’inverse)? Rappelez-vous : télégraphietélégraphier; cartographiecartographier; calligraphiecalligraphier; photographie photographier, etc. Oui, SAUF que orthographier, de par le sens qu’on lui a donné, n’a rien à voir avec orthographie! Il n‘y a donc, en français, aucun verbe pour désigner cette action. Il y a là ce qu’on appelle un vide terminologique. La langue française s’en trouve-t-elle diminuée pour autant? Tout dépend du besoin réel d’un tel mot. Pour que le manque de ce verbe soit ressenti comme un problème, il faudrait que le substantif orthographie soit d’un usage courant. Mais est-ce bien le cas? Voyons ce qu’il en est.

D’abord selon les dictionnaires courants.

Orthographie figure dans le Petit Robert, depuis 1967. Mais il est absent du Petit Larousse, et ce, depuis au moins l’an 2000 . Qui, du Robert ou du Larousse, décrit le mieux l’USAGE de ce mot?(5)  Si je lis correctement entre les lignes, je dirais que ces deux ouvrages partagent le même point de vue, point de vue qu’ils ont toutefois exprimé de façon fort différente.

Dans le Petit Robert 2017, on attribue à orthographie les marques d’usage suivantes : « (1838**) Mod. Géom. Rare ». La rareté d’emploi de ce mot est exprimée de façon explicite, même si cette évaluation est une évaluation au pif (Josette Rey-Debove dixit). Dans le Larousse, elle l’est également, mais de façon implicite : ce mot est si rarement utilisé qu’il ne mérite pas une place dans le dictionnaire (c’est du moins la lecture que j’en fais).

** Cette datation (date à laquelle le sens ou l’emploi d’un mot a été attesté) me paraît pour le moins suspecte. Les rédacteurs du Robert semblent ignorer que ce mot figurait dans la 4e édition du DAF, parue en 1762!  C’est donc 1762 qu’il faudrait lire ici et non pas 1838. Mais passons!

Puis selon des relevés statistiques.

Ceux qui, comme moi, veulent connaître la fréquence d’utilisation d’un mot en fonction du temps recourent généralement à l’outil de recherche linguistique Ngram Viewer. Même si les résultats fournis ne sont pas à prendre au pied de la lettre —  ils expriment plutôt une tendance —, ils n’en sont pas moins, dans le cas présent, très convaincants (Voir ICI).

Le terme orthographie est si peu utilisé que sa présence dans le Petit Robert, qui se veut un dictionnaire courant, semble déplacée. Il aurait sa place par contre dans un dictionnaire historique. Mais passons! Et l’absence en français du verbe correspondant à un mot rare ne peut donc pas être ressentie comme un défaut. Autrement dit, on ne souffre pas de son absence. Seule la logique paraît en souffrir!

Que penser de dysorthographie?

Se pourrait-il que le Petit Robert ait conservé le terme orthographie dans sa nomenclature —  mot qu’il qualifie d’ailleurs de rare (vieilli ou vieux serait sans doute plus approprié) — uniquement parce qu’on le rencontre dans dysorthographie? La question se pose, parce celui qui veut cerner le sens d’un mot qui lui est inconnu a souvent tendance à le décomposer en ses différents éléments de formation : dys- (préfixe exprimant l’idée de difficulté, de manque, utilisé surtout en langue médicale) et -orthographie. Mais une telle explication ne tient pas la route. En effet, compte tenu de la définition que les dictionnaires courants donnent du terme dysorthographie, à savoir « Trouble dans l’acquisition et la maîtrise des règles de l’orthographe (en l’absence de déficiences intellectuelles) », il serait inapproprié de renvoyer le lecteur à un terme qui n’a en fait rien à voir avec la façon d’écrire un mot. Une question se pose : se pourrait-il que dysorthographie soit mal construit? Que ce devrait plutôt être dysorthographe? À première vue, on serait porté à le penser. Mais avant d’aller plus loin, il serait de mise de jeter un coup d’œil aux substantifs dont le préfixe est dys-. Ils ne sont pas légion. Le Petit Robert nous en fournit 44. Qui, soit dit en passant, relèvent tous du domaine de la médecine, ou plus généralement de la biologie.

De ce nombre, 39 se terminent par –ie. Ce suffixe est d’un emploi presque systématique, quand le préfixe est dys-, les cinq exceptions étant dysfonction**, dyshidrose, dysménorrhée, dysmorphose et dyspnée. Pourquoi donc? Parce que la présence du suffixe –ie dans un mot commençant par dys– (et dans d’autres aussi : accalmie, acrimonie, acrophobie) désigne un état (un trouble). C’est donc dire que dysorthographie est composé, non pas de deux éléments (dys– et –orthographie), mais bien de trois éléments : dys-, –orthographet –ie.

Ce mot est donc bien construit. Malgré ses apparences trompeuses.

Pourquoi ne pas tout simplement utiliser graphie?

La question est, à mes yeux, plus que pertinente. D’autant plus que le mot que l’on privilégie, à savoir orthographe, a deux sens. Il faut donc, quand on rencontre ce terme dans un texte, déterminer le sens qu’il faut lui attribuer. Ne veut-il dire « façon d’écrire un mot » uniquement si on lui accole une épithète qui le contredit (mauvaise orth.) ou qui est redondant (bonne orth.)? La compréhension d’un texte contenant ce terme exige, de la part du lecteur, un moment de réflexion. Sa lecture ne peut qu’être ralentie, le temps de déchiffrer le sens que l’auteur lui a attribué en rédigeant son texte.

Cette ambiguïté n’existe pas avec le terme graphie. C’est pourquoi, depuis 1990 — en fait, depuis que l’on parle de « Rectifications de l’orthographe —, je n’utilise plus ce terme. Je recours systématiquement à graphie. Lui, est monosémique. Et en plus, beaucoup plus court. Je ne peux tout simplement pas me faire à l’idée de parler de « rectification de l’orthographe ». J’aurais l’impression de déconner. Comment pourrais-je rectifier ce qui est correct? Pour y parvenir, il me faudrait oublier que orthographe ne veut pas dire ce que ses éléments de formation (ortho- : correct; -graphein : écrire) lui font dire. La langue évolue, dira-t-on. Soit. Il faudrait alors cesser de recourir à l’étymologie pour expliquer le sens des mots.

Maurice Rouleau

(1)    Des concours d’orthographe, il en existait bien avant Pivot. En 1971, Joseph Hanse et ses coll. ont lancé, en Belgique, les Championnats d’orthographe.

Dans le sillage de Bernard Pivot, on voit apparaître au Québec, La Dictée des Amériques    (épreuve internationale d’orthographe de la langue française, tenue de 1994 à 2009) et, à partir de 1991,  La Dictée P.G.L.,  (Paul Gérin-Lajoie).

En France, Jean-Pierre Colignon a pris la relève de B. Pivot, mais à une échelle plus modeste (municipale et non nationale ni internationale) (Voir ICI).

(2)   Une anecdote me revient tout à coup en mémoire :

  • Martin, dit l’institutrice, comment écris-tu le mot accès?
  • A-x-è-s
  • FAUX, dit-elle. La bonne réponse est…
  • Vous ne m’avez pas demandé la bonne réponse, madame, vous m’avez demandé comment, MOI, je l’écris.

      Martin était capable, lui, de faire la distinction entre façon d’écrire et bonne façon d’écrire!

Ou son pendant anglais :

  • Glenn, how do you spell crocodile?
  • K-R-O-K-O-D-I-A-L
  • No, that’s wrong.
  • Maybe it is wrong, but you asked me how I spell it.

(I Love this child.)

(3)     En voyant ortographie, ainsi écrit, on pourrait penser qu’il s’agit d’une coquille. Mais tel n’est pas le cas. Richelet écrit toujours ortho sans h.  À preuve, le mot vedette ortodoxie!

(4)     Tous les mots se terminant par –graphe sont masculins. Tous, SAUF orthographe qui, lui, est féminin. Comme si en décrétant que le terme désignant l’art d’écrire correctement, qui était originellement orthographie (n.f.) et qui est devenu orthographe (n.f.), les régents l’avaient dépouillé de son i, mais pas de son genre!

Étant donné que le suffixe -graphe dans ce mot ne sert à désigner ni une personne (ex. biographe), ni un instrument (ex. télégraphe), il ne semble pas à sa place. C’est plutôt –graphie qu’on devrait y trouver. Littré, dans son dictionnaire (paru entre 1872 et 1877), en est bien conscient. Doublement conscient, pourrait-on dire, car il intervient à deux reprises. 1) À l’entrée orthographie, il exprime un souhait, qui ne se réalisera jamais : « Ancien synonyme d’orthographe, qu’il conviendrait de reprendre. 2) À l’entrée orthographe, il considère cet emploi comme « fautif » :

Le terme grec [orthographia] signifie qui écrit bien; il dérive de deux mots qui indiquent droit et écrire; l’art d’écrire correctement qui en français donne orthographie. C’est donc un usage bien fautif qui a dit orthographe, au lieu d’orthographie, surtout si l’on remarque que, dans tous les composés du grec, graphe signifie le savant, et graphie l’art : un géographe et la géographie, un hydrographe et l’hydrographie. Cette faute paraît appartenir au XVIe siècle.

(5)    Cette différence de contenu n’est pas pour moi une surprise. J’ai déjà abordé ce sujet (Voir ICI).

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Romanisation, translittération, transcription (2 de 2)

Ne pas confondre Pyeongchang et Pyongyang

(2)

 

Vous vous en rappelez sans doute, c’est la présence du e dans PyeongChang et son absence dans Pyongyang qui m’ont amené à m’intéresser aux phénomènes de romanisation,  (de) translittération et (de) transcription.  Je ne comprenais pas – et ne comprends toujours pas à ce jour, mais ne désespère pas d’y parvenir bientôt – que deux noms qui, en coréen, commencent par le même caractère ( et  ) n’en fassent pas autant en français; qu’un seul des deux s’écrive avec un e.

Nous avons vu, dans le précédent billet,  qu’en linguistique l’opération qui consiste à substituer, à chaque phonème [ou son d’une langue], un ou plus d’un graphème [ou lettre] d’une langue appartenant à un autre système d’écriture s’appelle transcription. Ou dit plus simplement : l’action de noter les mots d’une langue (en coréen, ici) dans une autre qui utilise un alphabet différent (en français, dans le cas présent).

Nous avons également vu que le résultat de cette opération varie selon la langue cible (i.e. celle dans laquelle un mot est transcrit). S’il en est ainsi, c’est qu’un phonème (ou son) ne correspond pas nécessairement au même graphème (ou lettre) dans toutes les langues. L’exemple que j’ai utilisé devrait vous en avoir convaincu. Rappelez-vous : Горбачёв est devenu Gorbatchev en français; Gorbachev, en anglais; Gorbachov, en espagnol; Gorbatschow, en allemand. Toutes ces graphies se veulent une transcription du nom de famille Горбачёв, qui, en russe, se prononce Gorbatchiov (Écouter). Autrement dit, une transcription est affaire de prononciation. Par définition même, pourrait-on dire. Alors pourquoi parler de transcription phonétique? Ne serait-ce pas redondant, pléonastique? J’ai presque envie de le croire. Mais passons!

Fort de ces connaissances, me voilà confronté à un nouveau problème : en quelle langue les mots Pyeongchang-gun et Pyongyang sont-ils la transcription de 군 et de respectivement? En supposant que ce soient des transcriptions, au sens linguistique du terme. Comme il n’en est jamais fait mention, j’en suis réduit à spéculer.

  • Ou bien, ces deux noms coréens se prononcent de la même façon quelle que soit la langue cible.       Si tel est bien le cas, le besoin de préciser en quelle langue la transcription a été faite n’a plus aucune importance. Mais cela est-il possible? Certainement. Rappelez-vous les deux premières syllabes de Горбачёв, qui se transcrivent Gorba…, que ce soit en français, en anglais, en espagnol ou en allemand. Il pourrait fort bien en être de même des deux mots coréens en question. Qui sait?
  • Ou bien, on attribue à transcription un sens différent de celui que la linguistique lui donne (voir ICI ).       Mais lequel? Celui que son utilisateur croit être le bon? Cela revient à dire qu’il y aurait transcription et transcription (e. toutes les transcriptions ne seraient pas identiques).

Reste à savoir ce qu’il en est vraiment.

Étant donné que le système le plus utilisé pour effectuer la transcription du coréen a été élaboré, en 1937, par deux Américains, George M. McCune and Edwin O. Reischauer, il est normal de penser qu’ils ont fait appel à des caractères romains dont la prononciation dans leur propre langue rappelle celle des caractères coréens. C’est du moins ce que voudrait la théorie. Mais est-ce bien le cas? Je ne saurais dire pour le moment.

Ce qui vient compliquer encore plus la « donne », c’est qu’on utilise actuellement, en Corée du Nord, une variante, sans apostrophes ni diacritiques, du système McCune-Reischauer (McC-R) . Et en Corée du Sud, une autre variante du même système, elle aussi sans apostrophes ni diacritiques, mais différente de celle du Nord.

Il ne faut pas être grand dialecticien devant l’Éternel pour conclure que le système élaboré en 1937 par ces deux Américains comportait obligatoirement des apostrophes et des diacritiques. (Voir ICI.) Et c’est là que rien ne va plus. Je m’explique.

Selon ces deux Américains, la forme romanisée de 군 était P’yŏngch’ang-gun; celle de 양 était P’yŏngyang. Remarquez : le premier caractère de ces deux mots coréens est transcrit de la même façon, à savoir P’yŏng.  Rien de plus normal, pourrait-on dire. Il faut savoir qu’à l’époque où ces deux Américains ont élaboré leur système, i.e. en 1937, la péninsule coréenne ne formait qu’un seul et même pays, la Corée. Ce détail historique prendra toute son importance plus loin dans le texte.

À voir ces formes, je ne peux que me demander ce que viennent y faire les apostrophes et les diacritiques. Que je sache, l’apostrophe, en anglais – ou si vous préférez, en américain – a non seulement un emploi très limité, mais surtout un emploi qui n’a rien à voir avec la prononciation, même si, en phonétique, transcription et prononciation vont comme « cul et chemise », i.e. qu’ils sont intimement liés. En anglais, l’apostrophe sert à indiquer l’omission d’au moins une lettre (it is → its; you will stop whining → youll stop whining) ou encore à marquer la possession, prise au sens large (my friends mother; a birds nest; Emys promotion). Soit. Mais en quoi ces apostrophes aident-elles un Américain à prononcer correctement ces deux mots coréens romanisés? Euh…! Et le signe diacritique sur le o? Et rebelote, diraient certains! Cette lettre ainsi accentuée (ŏ) n’existe même pas en anglais! Et cela, c’est sans parler de la dernière syllabe, -gun, qu’un Américain aura sans doute tendance à prononcer comme dans handgun (écoutez →play). Mais en coréen, cette syllabe se prononce-t-elle [gone] ou [goune]? Et dans les autres langues utilisant des caractères romains?… Je ne saurais dire. Pourtant, ces formes se veulent une transcription phonétique! C’est du moins ce qu’on dit. Rappelez-vous : « La  romanisation McCune-Reischauer est l’un des deux systèmes de transcription phonétique du coréen les plus couramment utilisés (l’autre étant la romanisation révisée) ». Clairement, il y a là quelque chose qui m’échappe.

L’usage « particulier » que ces deux Américains font de l’apostrophe (on peut en dire autant des diacritiques) me rappelle celui que l’on voit dans les transcriptions phonétiques en français. Par exemple, comparez la transcription phonétique de hache [] et de haine [ɛn] (présence d’une apostrophe en début de mot) à celle de halogène [alɔʒɛn] et de haltère [altɛʀ] (absence d’une apostrophe en début de mot). L’apostrophe, qui, pour le commun des mortels, indique l’élision d’une voyelle (comme dans la amourlamour; si il y asil y a), s’est vu attribuer, en phonétique, une fonction « particulière ». Si elle précède la lettre H, comme dans hache et haine, elle indique que ce h est aspiré. Il faut donc dire la hache, et non lhache, la haine et non lhaine;  mais il faut dire lhaltère et non la haltère, lhalogène et non le halogène, car, dans ces cas-là, le h est muet. Savoir si ce H initial est muet ou aspiré relève parfois de la pure fantaisie (1). Mais passons. Si l’apostrophe précède une autre lettre (le o par exemple, comme dans onze [ɔ̃z]), elle indique qu’il ne faut faire ni liaison avec le mot précédent (on prononce donc séparément les onze participants) ni élision (on ne dit pas l’onze du mois de mai, mais bien le onze du mois de mai).

L’usage, en phonétique, de lettres et de signes diacritiques particuliers date de la fin du XIXe siècle, quand on a créé l’Alphabet Phonétique International, ou API (en anglais IPA).

Ouvrons ici une parenthèse.

En 1886, à Paris, quelques professeurs de linguistique, qui ont un intérêt commun :  apprendre aux jeunes à prononcer correctement les mots de langues étrangères, se regroupent en une association qu’ils baptisent Dhi Fonètik Tîcerz’ Asóciécon, (lire : The Phonetic Teachers Association). En 1889, ils changent le nom de leur association pour celui de Association phonétique des professeurs de langues vivantes. Finalement, en 1897, ce groupe prend le nom sous lequel il est actuellement connu, celui de Association phonétique internationale.

Ces professeurs cherchent à élaborer un ensemble de symboles qui permettrait de montrer toutes les articulations utilisées dans les différentes langues parlées, chaque langue ayant son propre ensemble. Ils ne tardent pas à se rendre compte que l’idéal serait qu’il n’y ait qu’un seul symbole utilisé pour un même son rencontré dans toutes les langues [la question de la langue cible ne se poserait même pas] : « un seul signe pour un seul son; un seul son pour un seul signe ». C’est ainsi qu’est né, en 1888, l’Alphabet phonétique international. Ce dernier, qui est, par définition, un système « universel », a subi au cours des ans de légères modifications. ces dernières étant décidées par l’Association et non par un quelconque pays. Sa dernière révision, qui date de 2005, comprendrait 107 lettres, 52 signes diacritiques et 4 caractères de prosodie. »

Pour noter les sons particuliers à la langue française, on ne recourt qu’à 36 de ces symboles phonétiques − 16 pour les voyelles, 17 pour les consonnes et 3 pour les semi-voyelles (aussi appelées semi-consonnes) −, plus quelques autres, dont la fameuse apostrophe [] pour marquer l’absence de liaison et d’élision. Si un dictionnaire fournit la transcription phonétique de chacun de ses mots-vedettes, comme cela est le cas du Robert, l’ensemble des symboles utilisés se trouve généralement présenté dans les pages liminaires. (Voir ICI.)

Étant donné que chaque symbole (ou signe) correspond à un seul son, et chaque son à un seul symbole, les différentes graphies d’un même son ne se distingueront pas à l’écrit. C’est ainsi que le son è, que l’on rencontre dans bête [bɛt], balai [balɛ], ballet [balɛ], mère [mɛʀ], ne sera rendu en API que par un seul signe, à savoir [ɛ]. Autrement dit, la transcription phonétique d’un mot ne fait qu’indiquer comment prononcer ce mot et non pas comment l’écrire. Distinction qu’il faut impérativement garder à l’esprit. On ne la dit pas phonétique pour rien.

Ce système, fort utile aux phonéticiens, n’est malheureusement pas d’un très grand secours au commun des mortels. En effet, savoir lire correctement des mots ainsi transcrits (par ex. [ʀakɔʀ], [bɑ̃bɔʃe] ou encore [byldɔzɛʀ]) n’est pas à la portée de tous. C’est pourtant la transcription phonétique « officielle » des mots raccord, bambocher et bulldozer.

Comme nous l’avons déjà dit, la transcription phonétique d’un mot sert à apprendre comment prononcer un mot, et à rien d’autre. Surtout pas comment l’écrire. Je n’insisterai jamais assez sur ce point.

Une transcription phonétique permet donc à tout francophone de valider sa prononciation d’un mot de langue étrangère. Je pense à bulldozer dont la transcription phonétique est double : [byldɔzɛʀ] ou [buldozœʀ] ou encore à celle de blazer [blazɛʀ; blazœʀ]. – Quand je dis prononcer « correctement », j’entends « comme on le prononce en France ». –  Et les mots d’origine étrangère, ce n’est pas ce qui manque. Pensez seulement à leitmotiv (mot allemand), breakfast (mot anglais), abénakis (graphie courante au Québec de ce mot algonquin), aggiornamento (mot italien), burnous (mot arabe), bakchich (mot turc), aficionado (mot espagnol), amazigh (mot berbère), barzoï (mot russe), etc., autant de mots que l’on retrouve dans le Petit Robert. La transcription phonétique permet à ce même francophone de savoir comment prononcer un mot français qui ne fait même pas partie de son vocabulaire passif. Par exemple, pour ne pas passer pour un métèque, comment devrais-je prononcer laguiole, mot que j’ignorais jusqu’à tout récemment? C’est là que la transcription phonétique vient à mon secours. C’est [lajɔl], nous dit Le Petit Robert. Euh…!  Écrit de façon à ce que tout un chacun puisse le prononcer correctement sans avoir suivi au préalable un cours de phonétique, ça donne : « laïole ». Ah bon!… J’avoue que je n’y serais jamais arrivé seul! C’est donc dire que la transcription phonétique est fort utile (à condition toutefois de savoir la lire). Elle permet également de savoir si une même syllabe partagée par deux mots se prononce ou pas la même façon. Sans transcription phonétique, il me serait impossible de savoir que la première syllabe de benji [bɛnʒi] (de l’américain bungie) se prononce différemment de celle de bengali [bɛ̃gali] (mot hindi). Du moins en France.

Fermons ici la parenthèse.

 Revenons donc à P’yŏngch’ang-gun et P’yŏngyang, qui sont respectivement, du moins à ce qu’on en dit, les transcriptions phonétiques de 군 et de . Étant donné la présence d’apostrophes et de diacritiques, se pourrait-il que ces formes romanisées résultent de l’utilisation de l’API (alphabet phonétique international), c’est-à-dire qu’elles soient vraiment des « transcriptions phonétiques », au sens que la linguistique accorde à ce terme? Cette hypothèse mérite toute notre attention. D’autant plus qu’avec ce système de transcription, qui est universel (i.e. qui s’applique à toutes les langues parlées), il est inutile de préciser quelle est la langue cible.  C’est peut-être la réponse à une des questions que je me posais.

Si, en 1937, ces formes étaient réellement ce qu’elles prétendent être, i.e. des transcriptions phonétiques, pourquoi leur a-t-on, plus tard, enlevé les apostrophes et les diacritiques? Serait-ce que leur prononciation a changé au point que le recours à ces signes n’a plus sa raison d’être? La chose est possible, mais est-ce vraiment l’explication? Car, si tel n’est pas le cas, on appellerait transcription phonétique quelque chose qui n’a rien à voir avec la phonétique. Il s’agirait plutôt d’une simple « romanisation » de mots coréens – et de rien d’autre –, romanisation signifiant « Transcription en caractères latins d’une langue écrite différemment » (Petit Robert dixit). – Serait-ce la raison pour laquelle, en Corée du Sud, on parle de romanisation révisée? Je n’en serais pas surpris.

Y aurait-il confusion dans les termes? On pourrait le croire. Il arrive qu’un terme de spécialité subisse un glissement de sens, une fois entré dans le vocabulaire général (i.e. utilisé par des non-spécialistes). (Voir la note (4) d’un précédent billet.)  C’est peut-être ce qui est arrivé à transcription. D’où l’idée qu’il y a  transcription et transcription. Ce cas ne serait d’ailleurs pas unique. On observe le même phénomène avec un autre terme technique : translittération (2).

Si le système McCune-Reischauer d’origine a vraiment fait appel à l’alphabet phonétique international (API), et que par la suite on a décidé de ne plus utiliser les apostrophes ni les diacritiques, on peut difficilement encore parler de « transcription phonétique ». Reste à savoir qui en a décidé ainsi et surtout pourquoi.

Pourquoi a-t-on fait disparaître les apostrophes et le diacritiques?

La réponse est, semble-t-il, fort simple. C’est qu’entre 1937 et 2017, il y a eu 1953. La Palice (ou La Palisse) n’aurait pas dit mieux, j’en conviens. Mais derrière cette apparente lapalissade se cache un pan d’histoire, qu’il serait bon de rappeler pour mieux comprendre le problème auquel ce billet cherche réponse.

Entre l’élaboration du système de transcription phonétique du coréen par McCune et Reischauer (en 1937) et aujourd’hui (2017), il y a eu, au mois de juillet 1953, la signature de l’armistice dite de Panmunjeom.  Cet armistice est venu mettre un terme à la « guerre de Corée » qui opposait les gens du nord à ceux du sud. En fait les deux régions de la péninsule coréenne faisaient les frais de la tension qui existait, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, entre la Russie et les États-Unis (ou  guerre froide), la partie nord étant sous influence russe (pour ne pas dire occupée par les Russes soviétiques ; la partie sud, sous influence américaine.

Cet armistice est venu officialiser le partage de la péninsule coréenne en deux États indépendants : la Corée du Nord (État communiste) et la Corée du Sud (État capitaliste).

Ce serait de là, semble-t-il, que tout serait parti. Du moins, d’après ce que j’ai pu comprendre, chaque État voulant à tout prix se démarquer de son voisin, qui n’est pas de même allégeance. Le Nord est communiste; le Sud, capitaliste.

À commencer par le nom de l’alphabet qu’on y utilise.

Même si l’alphabet coréen était le même dans toute la Corée – ce qui n’est plus tout à fait exact (3) – le nom sous lequel il est aujourd’hui connu, lui, ne l’est plus. En Corée du Sud, il s’appelle encore hangeul, ou hangul (littéralement « écriture/langue des proverbes »). En Corée du Nord, on préfère l’appeler chosongeul (litt. « écriture/langue Chosŏn »), en référence à la période Chosŏn, qui va de 1392 à 1910.

Pourquoi en avoir changé le nom alors? Vous l’aurez deviné, c’est pour des raisons politiques. Voici un extrait   qui en dit long :

In the 1960s, Kim Il Sung issued a directive that would bind all future language planning to Korean ethnic nationalism, saying that « people of the same racial make-up, the same culture, living in the same territory… [have a] need for a nationalistic, pure standard ». Thus, Pyongan dialect was chosen as the standard dialect for North Korean, purely for the reason that it was considered less « contaminated » by foreign cultures and capitalists.[2] The legacy of the New Korean Orthography lies in North Korea’s modern use of Hangul, which reflects morphology more than pronunciation as it does in the South.[4]

Et un autre, en français, qui en dit autant :

Comme il est arrivé souvent au cours de l’histoire, la division politique (depuis 1948) entre le Nord et le Sud a favorisé la différenciation de la langue nationale des deux Corées. Dans le Sud, le vocabulaire emprunté et l’usage de mots chinois ne subit que de faibles restrictions, mais dans le Nord, la politique linguistique, plus volontariste, a eu pour effet d’«épurer» la langue et d’imposer une norme dite de «langue cultivée», qui privilégie les mots d’origine coréenne indigène plutôt que les mots sino-coréens ou anglais. Il existe donc un certain nombre de différences de vocabulaire entre le Nord et le Sud, car le lexique est influencé par la politique et les contacts extérieurs différents (p. ex., le russe au nord, l’anglais au sud). Comme les Coréens n’ont pratiquement pas de contact entre le Nord et le Sud, il peut arriver qu’ils éprouvent certaines difficultés mineures à se comprendre lorsqu’ils ont à communiquer entre eux. Dans les deux États, la langue coréenne constitue un puissant instrument d’identité nationale.

La langue est, pour ainsi dire, devenue affaire d’État.

Qu’un État indépendant ait une politique intérieure concernant sa propre langue ne regarde aucunement les étrangers, j’en conviens. Mais il reste un point qui me chicote, et qui n’a rien à voir avec la politique.

Pourquoi les deux Corée(s) se mêlent-elles de romaniser leur langue, presque identique, chacune à sa façon?

Généralement, le besoin de transcrire une langue (ici, le coréen) en caractères romains (i.e. d’en romaniser la graphie) est ressenti non pas par les habitants du pays lui-même, ni par les autorités en place, mais bien par les étrangers qui veulent avoir accès aux textes écrits en coréen, mais qui ne le peuvent pas en raison des caractères utilisés. C’est d’ailleurs ce qui explique que ce soit des Américains (en tant qu’étrangers et non en tant qu’Américains proprement dits) qui ont élaboré le système de transcription, connu sous le nom de ses deux concepteurs McCune-Reischauer.

Or, en Corée, la langue est devenue, comme je l’ai mentionné précédemment, affaire d’État. Non seulement y a-t-on changé des caractères (on y a ajouté des consonnes et une voyelle), mais on a décidé de modifier le système McCune-Reischauer. Autrement dit, la transcription phonétique élaborée par ces deux Américains, transcription qui faisait appel à l’alphabet phonétique international, a fait l’objet de modifications, aussi bien au Nord qu’au Sud. C’est donc dire que la nouvelle façon de transcrire le coréen en caractères romains, qui résulte d’une décision gouvernementale, n’est plus ce qu’en linguistique on appelle une transcription phonétique, car celle-ci est universelle, internationale (autrement dit, elle ne tolère aucune variante locale). Il s’agirait donc, dans le cas qui nous intéresse, d’une transcription disons… nationale. Du moins, c’est ce que dit l’extrait que voici :

« the official Korean language romanization system in South Korea proclaimed by Ministry of Culture and Tourism to replace the older McCune–Reischauer system. The new system eliminates diacritics in favor of digraphs and adheres more closely to Korean phonology than to a suggestive rendition of Korean phonetics for non-native speakers. »

Si le nouveau système “eliminates diacritics in favor of digraphs”, ne serait-ce pas la raison pour laquelle 군 et de  , dont le premier caractère est le même, ne s’écrivent pas de la même façon en français; que le premier (situé en Corée du Sud) fait appel à un digramme (pour remplacer un diacritique), d’où Pyeongchang-gun, mais pas Pyongyang, qui lui se trouve en Corée du Nord? Fort probablement.

S’il y a risque de se rendre à Pyongyang alors qu’on veut se rendre à PyeongChang, comme le prétend le gouverneur de la province de Gangwon (que j’ai récemment vu écrit Gangneung dans La Presse), c’est à se demander à qui en revient la faute.

À la politique, peut-être?… Certainement pas à la linguistique.

Maurice Rouleau

 (1)  Sauriez-vous dire si le h initial est toujours aspiré dans Un héron élève ses héronneaux dans une héronnière. Ou encore dans Un héros, ou une héroïne, est une personne que l’on dit héroïque ou à qui on reconnaît une certaine héroïcité? Voici un truc fort utile pour le savoir : Mettez un article défini (le, la) devant chacun des mots. En cas de doute, consultez votre Petit Robert.

Si vous croyez que tous les mots d’une même famille jouissent du même privilège (i.e. leur h initial est toujours soit muet, soit aspiré), détrompez-vous. La langue française, ou ceux qui la régentent, nous a joué, encore ici, un vilain tour.

(2) Des termes spécialisés peuvent parfois dans la bouche d’un non-spécialiste subir quelques distorsions.  Nous avons vu ce qui semble être arrivé à « transcription ». Le même phénomène semble s’être également produit avec le terme translittération. J’en veux pour preuve(s) les extraits suivants :

With a few exceptions, it [le système McCune-Reischauer] attempts not to transliterate Korean hangul but to represent the phonetic pronunciation.

Cette phrase semble dire que les Américains, en 1937, auraient fait appel à l’API, puisque c’est la prononciation qui est reproduite en lettres. Mais plus loin dans le même texte, on y lit :

This is a simplified guide for the McCune–Reischauer system. It is often used for the transliteration of names but does not convert every word properly, as several Korean letters are pronounced differently depending on their position.

Là, je m’y perds. Le système McCune-Reischauer servirait donc à la translittération! Pourtant, il est dit ailleurs que « la  romanisation McCune-Reischauer est l’un des deux systèmes de transcription phonétique [et non de translittération] du coréen les plus couramment utilisés (l’autre étant la romanisation révisée) ».

On peut également lire ceci :

The Kontsevich system, based on the earlier Kholodovich system, is used for transliterating Korean into the Cyrillic script. Like McCune–Reischauer romanization it attempts to represent the pronunciation of a word, rather than provide letter-to-letter correspondence.

Ici, on dit clairement que la translittération sert à représenter la prononciation d’un mot et non à fournir une correspondance lettre à lettre. Pourtant, le terme translittération désigne toute « Opération qui consiste à transcrire, lettre à lettre, chaque graphème d’un système d’écriture correspondant à un graphème d’un autre système, sans qu’on se préoccupe de la prononciation. » (Larousse en ligne dixit.) C’est à n’y rien comprendre. On peut vraiment dire qu’il y a translittération et translittération.

(3)   « After the establishment of the North Korean government in 1945, the North Korean Provisional People’s Committee began a language planning campaign on the Soviet model. Originally, both North Korean and South Korean Hangul script was based on the Unified Plan promulgated in 1933 under the Japanese. The goals of the independent North Korean campaign were to increase literacy, re-standardize Hangul to form a « New Korean » that could be used as a cultural weapon of revolution, and eliminate the use of Hanja (Chinese characters). » (Source)

 

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Romanisation, translittération, transcription (1 de 2)

 

  Ne pas confondre Pyeongchang et Pyongyang

(1)

 

Je lisais récemment que les Jeux olympiques (J.O.) d’hiver de 2018 ne se tiendront pas, comme prévu, à Pyeongchang (Corée du Sud)!  Comment est-ce possible, me dis-je? Il ne reste que huit mois avant leur tenue! C’est pourtant l’endroit  que le CIO avait choisi, de préférence à Munich (Allemagne) et (à) Annecy (France), pour leur présentation. Où auront-ils lieu alors?… À PyeongChang! C’est le gouverneur de la province de Gangwon qui en a fait l’annonce au cours d’un point de presse destiné aux médias étrangers.

Il n’y a pas lieu de paniquer. Ce changement n’est pas aussi catastrophique qu’on pourrait le penser. En fait, seule la graphie du nom du site a changé. Pyeongchang est devenu PyeongChang. On lui rajoute une majuscule en plein milieu! Cette modification mineure a été apportée pour éviter que les athlètes ne se rendent, par inadvertance, à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord! Le risque d’une telle bévue est apparemment réel, car ces deux noms présentent, dit-on, une dangereuse similarité! Si on le dit…

Le simple ajout d’un C majuscule ferait donc fondre comme neige au soleil la possibilité de confondre Pyeongchang avec Pyongyang! Il est vrai que je ne connais rien au coréen, mais, à lire ces deux noms, transcrits en caractères romains, je ne vois pas comment je pourrais prendre l’un pour l’autre. Graphiquement du moins. Voyez par vous-mêmes :

Pyongyang         →           Pyong    /    yang.

Pyeongchang    →           Pyeong  /    chang.

La différence de graphie me semble suffisamment importante pour qu’aucune confusion ne soit possible. Étant donné que le gouverneur coréen dit qu’il y a un risque réel de confusion, force m’est d’admettre que quelque chose m’échappe. Mais quoi?… Peut-être que si j’étais Coréen la similarité me sauterait aux yeux. J’ai donc voulu savoir…

Savoir comment ces deux noms s’écrivent en coréen (1). Voici ce que j’ai trouvé :

Pyeongchanggun   →       

Pyongyang                  →   평  양

Si je compare ces deux noms, je constate que le premier caractère () est exactement le même, mais pas le second (  vs  ). Quant au troisième (), qui correspond sans doute à la dernière syllabe -gun, il semble faire partie intégrante du nom (2). C’est dire que, pour un Coréen, ces deux noms sont suffisamment différents (du moins en nombre de caractères, 3 vs 2) pour ne pas être confondus. Et le fait que le premier caractère soit le même dans les deux mots ne doit pas, non plus, être très problématique. – Je vois mal, par exemple, un francophone confondre immatériel et immature, même si les 5 premières lettres sont identiques. – La confusion anticipée vient peut-être du fait que les autorités coréennes ont décidé de n’utiliser officiellement, pour désigner le site de ces jeux, que les deux premiers caractères, d’utiliser la forme abrégée Pyeongchang et non la forme longue Pyeongchanggun (2). Qui sait? Autrement dit, ce sont peut-être les Coréens eux-mêmes qui sont à l’origine de cette possible confusion. Confusion qui ne pourrait exister que dans l’esprit d’un Occidental…

Voyons de près ce qu’il en est de cette confusion appréhendée. Graphiquement, nous l’avons vu, ces deux noms utilisés en français peuvent difficilement être confondus. À moins d’être nul en lecture. Mais phonétiquement parlant, qu’en est-il? Je pourrais prendre l’un pour l’autre si et seulement si

  • le second y de Pyongyang et le ch de Pyeongchang se prononçaient de la même façon;
  • le e de Pyeongchang était muet.

Est-ce possible? Je doute fort qu’un francophone se permette une telle liberté. Il prononcera à coup sûr toutes les lettres d’un mot (d’une langue étrangère) écrit en caractères romains, sauf peut-être la lettre E qu’il pourrait considérer muette, comme cela l’est parfois à l’intérieur d’un mot de sa propre langue (p. ex. gaiement, engouement).

Si l’on écrit ces noms en français de manière différente, j’en conclus, peut-être à tort, qu’ils se prononcent différemment. Mais cette conclusion, aussi logique soit-elle, se heurte à un fait indéniable : le premier caractère coréen de chacun de ces noms est exactement le même. Comment expliquer alors qu’en français la première syllabe ne soit pas identique, qu’on ne mette un e qu’à Pyeongchang?…

Voilà donc posé tout le problème de la transposition en français d’une langue qui utilise un système d’écriture différent du nôtre. Je prends le français comme langue de référence, parce que c’est ma langue maternelle. Mais mon argumentation vaut pour toute autre langue qui utilise des caractères romains, comme l’allemand, l’espagnol, l’anglais, le polonais, etc.

ROMANISATION ou latinisation, TRANSLITTÉRATION et TRANSCRIPTION

 À un moment donné de l’histoire, bien avant le 27 juillet 1953 [date à laquelle la Corée a été scindée en deux], on a voulu écrire en français (i.e. en utilisant des caractères romains) des mots écrits en coréen. Par exemple, le nom d’une ville, maintenant située en Corée du Nord ( , ou Pyongyang) ou encore celui d’un district, maintenant situé en Corée du Sud (    , ou Pyeongchang). Je n’irai pas jusqu’à dire que, dans toutes les langues qui utilisent des caractères romains, ces deux noms s’écrivent comme en français. Que non! Je me rappelle trop bien le cas de Sotchi (en russe : Сочи), site des J.O. d’hiver de 2014, dont la graphie a beaucoup fait jaser. Je connais une autre ville dont on a beaucoup parlé et dont on parle encore aujourd’hui, mais dont la graphie du nom n’a jamais fait jaser. Vous l’aurez peut-être deviné, je parle de Чернобыль, qui en français s’écrit Tchernobyl et en anglais Chernobyl.

Avant d’aller plus loin, il serait bon de définir les termes généralement utilisés quand on parle de transposition en français d’une langue utilisant un système d’écriture différent du nôtre. Ces termes, qu’il ne faut pas confondre, sont romanisation ou latinisation, translittération et transcription.

Romanisation

 Il faut savoir que les adjectifs romain et latin sont parfois utilisés indifféremment. Par exemple, on appelle écriture romaine (ou latine), celle qui s’oppose à d’autres écritures alphabétiques, comme le cyrillique, l’arabe, le grec…  Voyez par exemple l’usage, indifférent, que le Petit Robert fait de ces deux adjectifs :

  • Romanisation : Transcription en caractères latins d’une langue écrite différemment. La romanisation du vietnamien.
  • Romaniser :  4.  V. tr. (1870) Mettre en caractères romains, transcrire en écriture romaine. Romaniser un texte turc ancien. Le vietnamien a été romanisé.

Dire que Pyongyang est la forme romanisée de et PyongChang-gun  celle de , c’est dire que ces noms sont écrits en caractères romains. Rien de plus. Cela ne révèle rien de précis sur le processus qui a mené à ces formes.

Si, pour qualifier les termes écriture ou encore caractère, on peut utiliser indifféremment romain et latin, peut-on en faire autant avec les substantifs correspondants, romanisation et latinisation? À première vue, rien ne semble s’y opposer. Mais à lire attentivement les définitions qu’en donnent les dictionnaires courants– en supposant qu’elles soient exactes (3) –, j’ai de la difficulté à les considérer comme désignant une même réalité. Autrement dit, ces deux termes ne me semblent pas synonymes. Pour éviter toute confusion, je ne vais utiliser que romanisation.

Translittération

Comme la composition de ce mot le laisse clairement entendre, il sera question de lettre, mot qui vient du latin littera « signe graphique ».

Le terme translittération désigne toute « Opération qui consiste à transcrire, lettre à lettre, chaque graphème d’un système d’écriture [différent du nôtre] correspondant à un graphème d’un autre système [à savoir, le nôtre], sans qu’on se préoccupe de la prononciation. » (Larousse en ligne dixit.)

Si, par exemple, je translittère du russe ou du grec en français, je substitue à chaque caractère de la langue d’origine (russe ou grecque) un caractère romain qui appartient à la langue cible, celle dans laquelle le mot étranger est translittéré (ici, le français). Et ce, il est important de le noter, indépendamment de sa prononciation.

Pour bien illustrer ce qu’est la translittération, je vais utiliser le nom d’un homme d’État russe, que beaucoup d’entre vous connaissent. Son nom est associé à l’apparition dans les dictionnaires, au début des années 1990, des termes glasnost et perestroïka et, surtout, à la chute du mur de Berlin. Je parle évidemment de Михаил Сергеевич Горбачёв (1931-…).

Le nom de famille Горбачёв, qui en russe se prononce Gorbatchiov ( →  Écouter )   devient Gorbačëv après translittération, conformément à la norme ISO 9 (4). Gorbačëv est donc la forme translittérée de Горбачёв. Vous noterez que le caractère cyrillique ч se translittère č, ce qui n’éclaire aucunement le francophone sur la prononciation de ce nom. Si ce système fait appel à des signes diacritiques, inhabituels, c’est qu’il y a plus de lettres en russe qu’en français et qu’on voulait qu’à chaque caractère cyrillique corresponde un seul et unique caractère romain. Et arbitrairement, on a choisi un c coiffé d’un signe diacritique inconnu dans notre langue [appelé caron, en français; et breve, en anglais], pour rendre le caractère cyrillique ч. Il en est de même pour le ë, qui n’est pas, comme cela est toujours le cas en français, précédée d’une voyelle. Sa prononciation n’a donc, elle non plus, rien à voir avec celle du ë français. Ce qui démontre bel et bien que la translittération n’a rien de phonétique.

 Transcription

La question qui se pose maintenant est de savoir comment prononcer en français la forme translittérée Gorbačëv. C’est ici qu’intervient la transcription.

On entend par transcription l’opération qui consiste à substituer, à chaque phonème [ou son d’une langue], un graphème [ou lettre] ou un groupe de graphèmes d’une langue appartenant à un autre système d’écriture. Le résultat dépendra donc de chacune des langues cibles, car un phonème peut correspondre à différents graphèmes dépendamment de (ailleurs on dira : selon) la langue considérée. En clair, cela signifie que le caractère ч, qui en russe se prononce –tché– sera rendu, ou transcrit, selon la langue cible, par une lettre ou groupe de lettres, qui se veut une transcription phonétique approximative de la prononciation russe de ce caractère (5). Autrement dit, chaque langue cible va chercher dans son propre système phonétique ce qui se rapproche le plus de la prononciation du caractère cyrillique. Contrairement à la translittération, la transcription, elle, est basée sur la prononciation. Ainsi…

Михаил Сергеевич Горбачёв (1931-…),  qui en russe se prononce Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchiov (  Écouter ), s’écrira donc différemment selon la langue cible. En français, c’est Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev; en anglais, c’est Mikhail Sergeyevich Gorbachev; en espagnol, Mijaíl Serguéyevich Gorbachov; en allemand, Michail Sergejewitsch Gorbatschow, etc. Ces graphies se veulent, dans chacune de ces langues cibles, une transcription phonétique approximative de la prononciation russe du nom de cet homme, comme nous allons le voir.

Vous aurez remarqué que le V final de Gorbatchiov se rend en allemand par un W. La raison en est que, dans cette langue, le W se prononce V et le V se prononce F (6). Si vous écoutez un Allemand dire Volskwagen, vous devriez entendre « folksvagen ».  D’où la présence du W dans Gorbatschow.   

Vous aurez également remarqué que le T dans Gorbatchiov est absent des graphies anglaise (Gorbachev) et espagnole (Gorbachov). Cela s’explique par le fait que, dans ces langues, le son tche, présent dans Gorbatchiov, se rend par -che, ce qui n’est pas le cas en français, d’où la présence dans cette langue d’un t (Gorbatchev). En allemand, ce même son se rend graphiquement par –tsche, d’où Gorbatschow. Autrement dit, la prononciation de ce nom dans ces langues est, malgré des graphies différentes, approximativement la même. Preuve que la transcription est, contrairement à la translittération, basée sur la prononciation.

Vous aurez sans doute également remarqué que la dernière voyelle de Gorbatchiov devient après transcription tantôt un e tantôt un o. Pourquoi donc, direz-vous? Tout simplement parce qu’en russe la voyelle e se prononce différemment selon qu’elle porte ou non un tréma (Voir la norme ISO-9). Sans tréma, elle se prononce « ie » et avec tréma « io ». Mais comme beaucoup de Russes laissent tomber le tréma présent sur le e de Горбачёв, ce nom qui, ainsi écrit, se prononcerait Gorbatchiov, sera prononcé Gorbatchiev, puisqu’il n’est pas coiffé de son signe diacritique. Simple, n’est-ce pas? Mais encore faut-il le savoir! C’est en lisant une note publiée par le Russian National Tourist Office que, moi, je l’ai appris.

Revenons donc à nos moutons.

Vous vous demandez sans doute pourquoi j’ai utilisé un nom russe pour expliquer en quoi consistent la romanisation, la translittération et la transcription, alors que le problème a été soulevé par la transcription de noms coréens?  La question est fort pertinente. Et la réponse, fort simple : il n’existe pas de norme ISO portant sur la translittération des caractères coréens en caractères latins (ou romains). Il n’y a eu qu’un Rapport technique de type 2 qui se voulait, au moment de sa rédaction, en 1996, une « norme prospective d’application provisoire », mais qui, depuis lors, a été annulée.

Autrement dit, on peut parler de romanisation du coréen, mais pas de translittération. C’est la raison pour laquelle je ne suis rabattu sur un exemple en russe.

Que sont donc les formes PyeonChang et Pyongyang?

Si les formes romanisées PyeonChang et Pyongyang ne sont pas des formes translittérées, elles ne peuvent être que des formes transcrites.

D’ailleurs, sur la Toile, il est effectivement dit que la romanisation du coréen fait appel à deux systèmes de transcription phonétique : la romanisation McCune-Reischauer   et la romanisation révisée.  On y apprend également que la romanisation McCune-Reischauer est le plus ancien système de transcription du coréen; il date de 1937. Ce système a depuis lors subi  bien des modifications, qui ont donné naissance à autant de variantes. En Corée du Nord, on utilise aujourd’hui une variante, dans laquelle les apostrophes et les diacritiques sont disparus. En Corée du Sud, une autre variante a été utilisée à partir de 1984 jusqu’en 2000, année au cours de laquelle cette variante a été remplacée par une autre, appelée romanisation révisée. [Pour en savoir plus sur les variantes officielles, voir  ICI.]

Que signifie réellement transcription phonétique quand on parle de la romanisation McCune-Reischauaer ou encore de la romanisation révisée? Là , le problème se complique. Se peut-il que transcription phonétique ne désigne pas toujours la même réalité?…

C’est ce que nous verrons dans un prochain billet.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 (1) L’alphabet coréen est le même dans toute la Corée. Seule change son appellation. En Corée du Sud, on l’appelle le hangeul ; en Corée du Nord, le chosongeul.

 (2)  En voici deux exemples :

  • 1- « Le district de Pyeongchang (Pyeongchang-gun, 평 창 군) est un arrondissement de la province de Gangwon, à 180 km à l´est de Séoul, en Corée du Sud. » (Voir ICI.) ;
  • 2- Pyeongchang-gun Travel Forum (Voir ICI.)

 (3) Ce n’est pas parce que le dictionnaire dit quelque chose que c’est « la vérité, toute la vérité et rien que la vérité ». Je me suis déjà intéressé à ce problème et ai publié le résultat de mes recherches dans deux articles, intitulés Mon rapport au dictionnaire (partie 1) et (partie 2).

 (4) L’Organisation internationale de normalisation, en anglais International Organization for Standardization (l’abréviation  officielle, ISO, a été choisie pour ne pas être associée à une langue en particulier, exemple type de normalisation) est responsable de près de 20 000 normes. Celle qui fournit la table de correspondance officielle entre caractères cyrilliques et caractères latins (1995) est la norme ISO 9. Ceux que la translittération des caractères arabes en caractères latins intéresse peuvent consulter la norme ISO 233; pour ce qui est de la translittération des caractères grecs en caractères latins (1997), c’est la norme ISO 843.

(5) Rappelez-vous les derniers J.O. d’hiver, ceux de 2014.  Ils ont eu lieu  en Russie, au bord de la mer Noire, dans une ville dont le nom russe est СОЧИ. La transcription de ce nom n’est pas la même dans toutes les langues utilisant des caractères romains. Par exemple, en français, ce nom s’écrit Sotchi, mais en anglais et en espagnol, c’est Sochi.

(6)  Le V allemand ne se prononce pas comme en français. À preuve, le mot allemand leitmotiv, naturalisé dans notre langue sous la même graphie, peut se prononcer de deux façons : [lɛtmɔtiv], si l’on respecte la prononciation française de la consonne finale; ou [lajtmɔtif], si l’on respecte sa prononciation allemande.

Le Larousse en ligne va plus loin. À côté de leitmotivs (pluriel français classique, construit par ajout d’un S), il présente le pluriel allemand leitmotive [sans la majuscule initiale que tous les substantifs prennent normalement dans cette langue]. Ce pluriel ne peut évidemment être utilisé que par ceux qui connaissent l’allemand. Ce qui est rarement le cas de ce côté-ci de l’Atlantique. Et il semblerait même que ce pluriel allemand soit plus fréquemment utilisé que le pluriel français. À mon grand étonnement! Du moins, si l’on en croit l’engin de recherche Ngram Viewer (Voir ICI).

 

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Docteur  ou  Médecin (3 de 3)

 

Are you a real doctor or just a Ph. D.?

(3)

 

À la fin du précédent billet, je me demandais si « l’usage qui voulait que l’on appelle docteur celui qui avait l’équivalent d’un baccalauréat… en médecine » (i.e. un diplôme de premier cycle) ne trouvait pas son explication dans les documents provenant de l’Office des professions du Québec. Si je me pose la question, c’est qu’on m’a déjà dit : « Va voir dans le Code des professions, c’est écrit noir sur blanc ». Cela se voulait, vous vous en doutez bien, un argument massue. Comprendre : quand on te sert un argument semblable, tu ne peux que te taire. Mais, Thomas comme toujours, j’ai voulu en savoir plus.

Si vous prêtez attention à tous ceux qui, dans votre entourage, se font appeler docteur et que vous vérifiez, dans votre dictionnaire, si l’USAGE qu’est censé refléter un tel ouvrage le confirme, vous aurez la surprise de voir que les opinions divergent. Qu’il y a écart entre ce qui se fait et ce qu’on y dit. Posons la question différemment : Qui, de nos jours, est « autorisé » à se faire appeler docteur, même s’il n’est titulaire que d’un diplôme de premier cycle, diplôme que l’on a pompeusement baptisé doctorat de premier cycle?

Tout dépend…

D’après le Petit Robert 2017 est appelée docteur toute personne « habilitée à exercer la médecine ou la chirurgie ». Point, à la ligne. C’est – on peut difficilement prétendre le contraire – un titre fort réservé. Réservé en fait aux seuls médecins. Je m’explique mal la présence de chirurgie, car la chirurgie est une branche de la médecine. Et chirurgie, utilisé seul, n’a jamais signifié chirurgie dentaire. Mais passons!

D’après le Petit Larousse 2012, on appelle docteur celui « qui a obtenu un doctorat en médecine. – Cour. Médecin ». Ce dictionnaire est sur la même longueur d’onde que le Petit Robert, à l’exception toutefois que la chirurgie n’est pas dans le décor. Ce ne sont pas les chirurgiens qui vont s’en plaindre. Ils sont déjà médecins.

Le Larousse en ligne, lui, ne tient pas tout à fait le même discours. Selon cette source, docteur désigne toute « Personne qui exerce la médecine, la chirurgie dentaire, la pharmacie et l’art vétérinaire ». Ah, bon!… Le titre est nettement moins réservé que ne le prétendent le Petit Robert et Le Petit Larousse 2012. Comment expliquer que ces sources, censées décrire l’USAGE, ne fournissent pas la même information? Serait-ce que l’usage varie selon les pays, selon les sources et, j’irais même jusqu’à dire, selon les lexicographes d’une même maison d’édition? La question se pose. À noter que ces sources sont françaises.

Voyons ce qu’il en est chez nous. Au Québec, s’entend.

D’après l’OQLF (Office québécois de la langue française), « Les titres docteur et docteure peuvent être utilisés sans restriction par les médecins, les dentistes et les vétérinaires, considérés dans l’exercice de leur profession. » Vous aurez remarqué que, contrairement à ce qu’en dit le Larousse en ligne, les pharmaciens ne figurent pas sur cette courte liste. Et que ceux qui y sont ne peuvent utiliser ce titre que « dans l’exercice de leur profession. » Dois-je comprendre que si je rencontre mon médecin sur la rue ou dans un cocktail, je n’ai pas, pour être respectueux, à lui donner du « docteur »?…

Termium +  tient essentiellement le même propos : « Le titre docteur s’emploie sans aucune restriction devant le prénom ou le nom des médecins, des dentistes et des vétérinaires. »

Selon ces deux sources, non seulement le titre de docteur est-il réservé aux trois mêmes professionnels, mais ces derniers peuvent s’en servir sans restriction. Il y a, pourrait-on dire, trop belle unanimité pour que ces sources ne se soient pas inspirées du même document.  Mais lequel?…

Je ne serais pas surpris que ce soit le « Code des professions »,  document qui a vu le jour au début des années 1970. Voici d’ailleurs l’article en question, dans sa version datée du 1er février 2017 :

Article 58.1.

Un professionnel qui utilise le titre de « docteur » ou une abréviation de ce titre ne peut le faire que s’il respecte les conditions prévues dans l’un ou l’autre des paragraphes suivants :

1°  immédiatement avant son nom, s’il est détenteur d’un diplôme de doctorat¸ reconnu valide pour la délivrance du permis ou du certificat de spécialiste dont il est titulaire, par règlement du gouvernement édicté en vertu du premier alinéa de l’article 184, ou d’un diplôme de doctorat reconnu équivalent par le Conseil d’administration de l’ordre délivrant ce permis ou ce certificat, ET s’il indique immédiatement après son nom un titre réservé aux membres de l’ordre;

2°  après son nom, s’il fait suivre ce titre ou cette abréviation de la discipline dans laquelle il détient tout doctorat.

Le présent article ne s’applique pas aux membres de l’Ordre professionnel des dentistes du Québec, du Collège des médecins du Québec et de l’Ordre professionnel des médecins vétérinaires du Québec.

2000, c. 13, a. 8; 2008, c. 11, a. 1  

Vous aurez noté que le législateur explicite, dans les alinéas 1° et 2°, ce que Termium + et l’OQLF sous-entendent par la locution sans restriction. Autrement dit, ces trois professionnels sont les seuls à pouvoir utiliser le titre de docteur sans avoir à indiquer, après leur nom, leur domaine de spécialité. Tous les autres sont tenus de le faire. C’est la loi. Une loi sans griffe, apparemment. Avez-vous déjà entendu dire qu’un professionnel se serait fait poursuivre parce qu’il contrevenait à cet article de la loi? Moi, pas. Il y a, en effet, une grande différence entre se faire appeler docteur et jouer au docteur.

Il est donc correct de dire : « Le cours sera donné par le docteur XYZ » ou « Prenez rendez-vous avec le docteur XYZ », si et seulement si ce professionnel est un médecin, un dentiste ou un vétérinaire. Cela ne le serait pas si cette personne est, disons, un optométriste. Il faudrait, dans un tel cas, dire : « Le cours sera donné par le docteur X, optométriste » ou « Prenez rendez-vous avec Monsieur X, docteur en optométrie ». Se faire appeler docteur, sans aucune autre restriction, si l’on est, disons, docteur en optométrie, contreviendrait à l’article 58.1 du  Code des professions.  C’est, paraît-il, pour protéger le public que le législateur a agi de la sorte. Le public ne doit avoir aucun doute sur la spécialité de celui qui, à tort ou à raison, se fait appeler docteur. Et ne pas le préciser serait l’induire en erreur.

Je conçois fort bien qu’on ne veuille pas que le public pense que XYZ est un médecin quand il n’est que… optométriste (ou psychologue, ou linguiste, ou biochimiste). Après tout, « He is not a real doctor, he is just a Ph. D. » Et le meilleur moyen qu’a concocté le législateur pour prévenir une telle méprise est d’exiger de celui qui n’est pas médecin et qui veut se faire appeler docteur de préciser son domaine de spécialité après son nom. S’il ne le veut pas, il n’a d’autre choix que de se faire appeler Monsieur. Le Code des professions est très clair là-dessus. Relisez bien l’article 58.1.

Cet article a pour corollaire obligé que, si quelqu’un se fait légalement appeler Dr Untel (parce qu’il n’est soumis à aucune restriction), il n’induirait personne en erreur… Je n’en suis toutefois pas convaincu. Qui me dit que cette personne est un médecin? Elle pourrait tout aussi bien – et en toute légalité – être un dentiste ou un vétérinaire. Où est passée la protection du public dans ce cas?… Je me le demande.

Et le médecin, comment réagit-il quand il voit un vétérinaire ou encore un dentiste se faire appeler, lui aussi, docteur, sans restriction? N’a-t-il pas l’impression qu’on induit le public en erreur?… Si tel n’est pas le cas, je serais porté à penser que « la protection du public », qui se veut une justification à l’emploi réservé du titre de docteur, n’a de valeur que dans la bouche du législateur.

D’où vient donc le besoin de réserver ce titre aux seuls médecins, dentistes et vétérinaires et d’en faire même un article du Code? D’où vient l’idée d’instituer une telle restriction? Qui a bien pu rédiger cet article? Qui en a approuvé le libellé? Serait-ce des représentants de ces trois seules disciplines?… L’histoire ne le dit pas.

Il faut savoir qu’il a fallu presque 30 ans à l’Office des professions pour « protéger le public » sur ce point particulier. En effet, le Code a vu le jour en 1973, mais ce n’est qu’en 2000 que l’article 58.1 y fait son apparition,  auquel un amendement  a été apporté en 2008. C’est ce que dit la mention : [2000, c. 13, a. 8; 2008, c. 11, a. 1], que l’on trouve à la fin de cet article.

Pourquoi avoir mis tant d’années à apporter cette restriction? Est-ce parce qu’avant 2000 le problème ne se posait pas? Est-ce parce que le problème est alors devenu de plus en plus pressant? Que de plus en plus de gens se faisaient appeler, à tort, docteur? Ou que de plus en plus de professionnels voulaient se faire appeler docteur?… L’histoire ne le dit pas.

Ce que je tiens pour sûr, c’est qu’en 1965, celui qui terminait ses études en optométrie se voyait décerner une licence en optométrie. Aujourd’hui, il reçoit un doctorat de premier cycle. C’est ce que l’école d’optométrie de l’Université de Montréal nous apprend sur sa page d’accueil :

« Reconnue pour l’enseignement clinique et la recherche, elle est l’unique école francophone du Canada et la seule dans toute la Francophonie à décerner un doctorat professionnel en optométrie (O.D.). » 

Ailleurs dans la Francophonie, un optométriste ne serait donc pas détenteur d’un doctorat. Quel diplôme doit-il détenir pour exercer sa profession? En France, en Belgique, en Suisse, par exemple? Je laisse le soin à mes lecteurs de m’en informer, si le cœur leur en dit. Clairement, l’usage varie selon les pays. Pas nécessairement les compétences, malgré la différence du titre.

Ma pharmacienne, encore toute jeune – elle n’a pas quarante ans –, est détentrice d’un baccalauréat en pharmacie. Son assistante, diplômée voilà quelques années seulement, s’est vue, elle, décerner un doctorat. De premier cycle, s’entend. Les deux ont pourtant obtenu leur diplôme de la même université. Et comme elles font exactement le même travail, j’en conclus qu’elles ont les mêmes compétences. Chercher l’erreur…

Le pharmacien et l’optométriste, qui aujourd’hui sont des docteurs, ne sont toutefois pas autorisés, d’après l’article 58.1, à utiliser le titre de docteur, sans restriction. Pas plus que ne le sont le chiropraticien ou le podiatre, qui, eux aussi, obtiennent, à la fin de leurs études, un doctorat de premier cycle. Mais à bien y penser, il y a là quelque chose qui ne tourne pas rond. Comment expliquer qu’un dentiste, lui, soit autorisé à le faire? Il ne s’intéresse pourtant qu’à une infime partie du corps humain, les dents, contrairement au médecin qui traite tout le corps. Qu’a donc la dent, que n’a pas la colonne vertébrale traitée par le chiropraticien, ni le pied traité par le podiatre, ni l’œil traité par l’optométriste? N’y a-t-il pas là quelque chose de purement arbitraire?…

Titre réservé selon l’Office, en  dépit des modifications apportées par les universités

C’est un fait établi qu’un plus grand nombre de facultés décernent aujourd’hui des doctorats de premier cycle. Devant cet état de fait, une question se pose : quelles sont les motivations, réelles, derrière un tel changement? Les universités ont-elles agi de leur propre chef? Et pourquoi? Ont-elles cédé aux pressions exercées par les ordres professionnels? Si oui, les universités ont-elles été difficiles à convaincre? Et quels étaient les arguments avancés par les ordres à l’appui de leur demande? Est-ce parce que ces professionnels jugeaient qu’ils en faisaient autant pour la santé du public que les médecins, les dentistes et les vétérinaires, et qu’à ce titre ils devraient eux aussi pouvoir utiliser le titre de docteur, sans restriction? Est-ce parce qu’il est plus prestigieux de se faire appeler Docteur que Monsieur? J’en douterais fort, même si, dans la vie courante, le contraire s’observe régulièrement (1). Ce n’est pas le genre d’argument qu’on oserait mettre de l’avant! Ni le genre d’argument qui ferait fléchir des universitaires! Du moins, officiellement. Chose certaine, l’Office des professions, lui, n’a pas bronché. Rappelez-vous la fin de l’article 58.1, qui date de l’an 2000 : seuls les membres de l’Ordre professionnel des dentistes du Québec, du Collège des médecins du Québec et de l’Ordre professionnel des médecins vétérinaires du Québec, peuvent utiliser ce titre sans restriction. Qu’est-ce qui peut bien amener l’Office à ne pas reconnaître le caractère arbitraire de cet article?… Et y apporter des corrections?

L’Office souffrirait-elle de sclérose?… Je serais porté à le penser, mais pas à le crier sur tous les toits. N’étant pas « a real doctor, but just a Ph.D. », je ne peux poser un diagnostic. Soit. Mais je peux quand même utiliser ce terme, sans crainte de me faire accuser de pratique illégale de la médecine, si et seulement si je lui colle l’adjectif intellectuelle. En effet, d’après le Petit Robert, sclérose intellectuellesclérose est ici employé au sens figuré – est défini de la façon suivante : « État, défaut de ce qui ne sait plus évoluer ni s’adapter, qui a perdu toute souplesse ».

Ne serait-ce pas là le problème?…

Quant aux autres, ceux qui détiennent un vrai doctorat, sont-ils condamnés à ne jamais être reconnus pour ce qu’ils sont, i.e. des docteurs, au sens plein du terme? L’habitude qu’on avait de toujours les appeler Monsieur ou Madame, semble perdre du terrain. Lentement, toutefois.

Je cherchais récemment de la documentation sur les moyens utilisés de nos jours pour lutter contre les insectes piqueurs (la saison est à nos portes). J’ai trouvé un document intitulé « Le Bacillus thuringiensis israelensis et le contrôle des insectes piqueurs au Québec ». On lit, en présentation, ce qui suit :

« Ce document  a été rédigé pour le ministère de l’Environnement par le Dr. Jean O. Lacoursière, entomologiste et professeur associé, et le Dr. Jacques Boisvert, microbiologiste et professeur titulaire du département de chimie-biologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. »

Comme on peut le constater, les auteurs sont reconnus pour ce qu’ils sont, des docteurs, ici sous sa forme abrégée Dr [le point ajouté après Dr, qui se voudrait abréviatif, ressemble étrangement à un point final. Mais passons.] On respecte donc en tout point l’article 58.1, car on y précise que ces deux  « docteurs » sont respectivement entomologiste et microbiologiste. Qu’on les appelle docteurs est déjà en soi un changement majeur dans les habitudes langagières.

Récemment sur les ondes de RDI, on menait une entrevue avec le Dr (dont j’ai oublié le nom), sociologue. À une autre époque, pas si lointaine, on l’aurait présenté comme Monsieur…, sociologue. Un autre pas dans la bonne direction, me dis-je intérieurement. Vous aurez remarqué que l’on a précisé dans quel domaine il détenait son doctorat. On voulait sans doute ne pas induire le public en erreur!

Qui ne connaît pas le Dr Gabriele? Celui qui, désespéré de voir son épouse souffrir le martyre, s’est consacré à la recherche d’un médicament qui la soulagerait. – Il fait même sa propre publicité à la télévision. La gamme de produits LivRelief, c’est à lui qu’on la doit. – Qui sait que le Dr Gabriele n’est pas « a real doctor, but just a Ph.D. ». Il détient un Doctorat en pharmacologie moléculaire. Contrevient-il à l’article 58.1 du Code des professions? Induit-il le public en erreur? Ce n’est pas à moi de décider ni de porter des accusations. Il est dit plus loin sur le site de la compagnie quel est son domaine de spécialité, mais cette indication ne suit pas IMMÉDIATEMENT son nom, comme l’exige l’article du Code.

Qui n’a jamais entendu parler du Dr Richard Béliveau? Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, voici le titre d’un article fort révélateur :

Cancer : « On a gagné une bonne bataille » – Dr Richard Béliveau

Et l’article commence ainsi : « Des chercheurs de l’UQAM, dont le Dr Richard Béliveau, ont gagné une bataille importante dans le traitement des tumeurs au cerveau. » Qui sait que le Dr Béliveau n’est pas « a real doctor, but just a Ph.D. »? C’est vrai qu’il est docteur, mais en biochimie et non en médecine. Contrevient-il à l’article 58.1 du Code des professions? Induit-il le public en erreur? Ce n’est pas à moi de décider. Plus loin dans l’article, il est bel et bien précisé qu’il est « docteur en biochimie », mais pas IMMÉDIATEMENT après son nom. Il ne respecte donc pas, lui non plus, l’article 58.1. Dans ces deux derniers cas, le public est-il leurré?… Je n’ai aucune autorité pour en décider, mais je ne serais pas porté à dire oui, car ils ne pratiquent pas la médecine. Bien au contraire, ils aident les médecins à mieux faire leur travail. En fait, ils ne font qu’utiliser le titre que l’Université leur a octroyé, après avoir complété bien des années d’études, à savoir celui de docteur. Pourquoi voudrait-on les en empêcher?  C’est peut-être écrit dans le Code qu’ils ne peuvent le faire, mais, que je sache, ils n’ont jamais été poursuivi pour usage illégal du titre de docteur. Alors…

Chercher l’erreur.

Maurice Rouleau

(1)  Pour avoir réponse à certaines de mes questions portant sur le sujet en titre, j’ai dû faire quelques appels. Mais avoir un interlocuteur directement en ligne ne semble plus être à la mode. Où que l’on appelle. Il faut laisser un message sur la boîte vocale. On choisit ainsi les appels auxquels on veut bien répondre. Les miens n’étaient jamais du lot. C’est alors que j’ai décidé d’utiliser une tactique que je savais fort utile, pour l’avoir expérimentée à quelques reprises dans le passé : utiliser le titre de docteur (sans restriction), sachant fort pertinemment que je contrevenais à l’article 58.1 du Code des professions. Et la tactique a, comme toujours, porté fruit. C’est incroyable ce que le titre de docteur ouvre grand les portes! L’empressement que l’on a alors manifesté non seulement à répondre à mes questions mais à me rappeler plus tard quand on était incapable de le faire sur-le-champ s’est volatilisé le jour où j’ai précisé que j’étais docteur en biochimie et non docteur en médecine. On m’a suggéré alors de téléphoner à tel autre numéro pour avoir la réponse. Mes questions ne méritaient soudainement plus autant d’attention… Je me demande bien pourquoi. Il est vrai qu’elles venaient de quelqu’un qui n’avait qu’un doctorat de troisième cycle et non un doctorat de premier cycle! Mais quand même…

 

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Publié dans Choix des mots, Sens des mots | 1 commentaire

Docteur  ou  Médecin (2 de 3)

 

Are you a real doctor or just a Ph. D.?

(2)  

 

Quand j’ai commencé à fouiller ce problème, j’espérais trouver réponse à deux questions :

  • depuis quand utilise-t-on le terme docteur pour désigner un simple médecin?
  • pourquoi en est-on venu à lui attribuer ce sens?

Dans un précédent billet,  j’ai montré que c’est au début du XIXe siècle qu’on commence à utiliser ainsi ce terme. Du moins, si l’on en croit ce que l’Académie française en dit dans la 6e édition de son dictionnaire (DAF, 1835).

Avant 1835 – avant, parce qu’un dictionnaire est nécessairement en retard sur l’USAGE –, le terme docteur désigne essentiellement celui « Qui est promu dans une Université au plus haut degré de quelque Faculté ». En plus de docteur en théologie et docteur en droit, qui illustrent bien la définition, le DAF ajoute deux autres exemples : docteur en médecine et son synonyme docteur-médecin. À cette époque, un docteur en médecine, c’est donc un médecin qui a poursuivi ses études jusqu’à l’obtention d’un doctorat en la matière, tout comme ont dû le faire le docteur en théologie et le docteur en droit. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie.

L’Académie nous dit également, toujours en 1835, que « DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin ».

C’est la réponse que je cherchais. La réponse à ma première question.

Il me reste maintenant à trouver la réponse, si réponse il y a, à ma deuxième  question : pourquoi lui avoir attribué ce sens?

J’aimerais d’abord attirer votre attention sur la façon dont, en 1835, le dictionnaire de l’Académie (DAF) informe ses lecteurs du nouvel emploi de docteur : « DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin […] ». Vous ne pouvez pas ne pas avoir noté la présence des deux adverbes. Les Académiciens ne les ont pas mis là par inadvertance. Du moins, j’ose l’espérer. Ils doivent savoir qu’un adverbe est un mot invariable qui modifie un autre mot, dans ce cas-ci, un verbe.  Voyons l’incidence qu’a chacun d’eux sur le sens de cette courte phrase.

Quelquefois

Cet adverbe nous apprend que cette façon de dire n’est pas courante. Qu’elle ne fait pas encore partie des habitudes langagières des locuteurs francophones de l’époque. Seules quelques personnes l’utilisent ainsi. Mais qui sont ces personnes qui se permettent quelquefois une telle liberté? L’histoire ne le dit pas. Tout ce que le DAF nous dit, c’est que cet emploi est familier. Sans plus. – Nous reviendrons sur ce point. –  Chose certaine, cette façon de dire n’est peut-être qu’occasionnelle, mais elle a suffisamment de poids pour mériter une place dans le DAF! Le poids du nombre?… Certainement pas, sinon on n’aurait pas utilisé cet adverbe. Le poids de la supériorité, de l’autorité de ces quelques personnes?… L’histoire ne le dit pas, mais on peut toujours le penser.

Absolument

En 1835, l’Académie définit cet adverbe de la façon suivante : « En termes de Grammaire, Prendre, employer un mot absolumentEmployer sans complément un mot auquel il est plus ordinaire d’en donner un, ou qui est susceptible d’en avoir un ».

Les dictionnaires l’utilisent aussi dans ce sens. Par exemple, obéir, verbe transitif indirect, se construit, de nos jours, avec à (obéir à qqn), mais il peut s’employer sans son complément, i.e. Absolt, comme le fait Sartre dans la phrase suivante : « Il est toujours facile d’obéir, si l’on rêve de commander ». Chose importante à ne pas oublier, qu’il soit ou non accompagné de son complément, ce verbe a toujours le même sens : « Se soumettre aux ordres de quelqu’un, et les exécuter ».

Quand les Immortels nous disent : « DOCTEUR se dit quelquefois absolument… », ils nous signalent donc l’absence du complément qu’un francophone de l’époque s’attend à lire ou à entendre après docteur. Et ce qu’il s’attend à trouver c’est en médecine (s’il pense à docteur en médecine) ou médecin (s’il pense à docteur-médecin). C’est ce que la présence de cet adverbe nous dit. Ou plutôt, devrait nous dire. Je m’explique.

Il y a, dans « DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin », ou bien quelque chose qui m’échappe, ou bien quelque chose qui leur a échappé. Utilisé correctement, cet adverbe ne devrait-il pas nous faire comprendre que « docteur se dit absolument pour Docteur en médecine »? Mais une telle formulation est tellement redondante que absolument s’utilise généralement seul. Nul n’est besoin de préciser le mot manquant. Tous le connaissent, c’est celui que tout un chacun attend. Mais l’Académie, elle, se permet d’ajouter  pour Médecin. Ce faisant, la phrase devient bancale, car il y a contradiction dans les termes : le mot auquel il manque quelque chose n’a plus le même sens! Il en serait bien autrement si l’adverbe absolument n’y était pas. Voyez par vous-mêmes : Docteur se dit quelquefois pour Médecin. » Ainsi formulée, cette phrase nous dit que docteur est parfois utilisé non pas dans son sens originel (médecin qui a obtenu un doctorat), mais dans le sens, inhabituel, de simple médecin. Clairement, les Académiciens se sont emmêlé les pinceaux. Et de belle façon! Ils confondent emploi absolu et néologisme de sens. De la part d’Académiciens, ce n’est pas fort!

Cette nouvelle façon qu’avaient quelques personnes d’utiliser le terme docteur s’est généralisée au point que, de nos jours, elle fait partie de nos habitudes langagières. On s’est habitués à utiliser ainsi le titre de docteur sans se rendre compte que celui que l’on appelait de la sorte ne méritait pas ce titre, car il n’était pas titulaire d’un vrai doctorat.

Et c’est là que se pointe la seconde question qui me turlupine : Pourquoi avoir attribué à docteur un nouveau sens? Était-ce vraiment nécessaire? Ainsi posée, cette question soulève tout le problème de la néologie, non pas de forme,  mais bien, dans ce cas-ci, de sens.

Néologisme de sens

Pourquoi accorder un nouveau sens à un mot déjà existant? Pourquoi, par exemple, attribuer à bombe, en plus de son sens originel, le sens de Casquette hémisphérique des cavaliers ou encore de Atomiseur (aérosol)? Tout simplement parce que notre langue n’a pas le mot voulu pour désigner une nouvelle réalité, et que le locuteur ne juge pas utile d’en créer un (1). Soit. Mais, de toute évidence, tel n’est pas le cas ici. Le terme médecin existait déjà en 1835, année où l’on a commencé à attribuer à docteur le sens de médecin. En fait, il existait depuis déjà 200 ans! Alors…

Si ce n’est pas un manque de mot qui a mené à la création de ce néologisme (de sens) ni l’apparition d’une nouvelle réalité, il doit y avoir une autre motivation. Mais laquelle? Difficile à dire, car les dictionnaires n’en soufflent mot. À moins que cela ne soit dit à mots couverts… Voyons voir.

D’après le DAF de 1835 :

« DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin. Consulter son docteur. Docteur, que pensez-vous de mon état? Ce sens et les deux suivants sont familiers. […] »

Que veulent dire les Académiciens d’alors par familier? Pour le savoir, il suffit de consulter leur propre dictionnaire :

Terme familier, expression familière, se disent aussi d’Un terme, d’une expression qui ne sont pas assez respectueux, eu égard aux personnes à qui ou devant qui l’on parle.

J’en comprends qu’un terme familier, c’est un terme qui s’emploie dans une conversation courante, entre connaissances, entre copains, pourrait-on dire, mais qu’on évite dans les relations avec ses supérieurs. Par exemple, il serait familier d’utiliser TU en s’adressant à son premier ministre. Ce serait lui manquer de respect. Mais cela ne le serait pas si je m’adresse à un ami.

Étant donné que l’exemple fourni par le DAF est : « Docteur, que pensez-vous de mon état? », que dois-je en conclure? Qu’à l’époque c’est la façon habituelle, familière (donc irrespectueuse) – c’est l’Académie qui le dit – de s’adresser à son médecin… Disait-on à cette époque : « Docteur, que penses-TU de mon état? »? J’en doute. Où se termine donc la familiarité à cette époque? Euh… Les Académiciens auraient-ils utilisé l’adjectif familier à mauvais escient? Rien ne leur est impossible. Rappelez-vous ce qu’ils ont fait avec absolument.

Je comprendrais qu’à l’époque un médecin dise à son patient : « Je vais consulter le docteur Untel à ce propos. » Comme ce dernier est un collègue du médecin traitant, la familiarité associée à une telle appellation s’expliquerait facilement. Et le docteur en question ne pourrait être qu’un médecin qui détient un doctorat.  – C’est ce que docteur signifiait à l’époque. – Je comprendrais également que le patient dise à ses parents, à ses amis, que son médecin traitant va discuter de son cas avec le docteur Untel. Il n’aurait fait alors que répéter ce que son médecin lui aurait dit. Sans se douter qu’il attribue au mot docteur un sens différent. Et le commun des mortels aurait pris l’habitude d’appeler docteur tout médecin

Autrement dit, le médecin utiliserait docteur de façon absolue (il sous-entend : docteur en médecine); le patient, pour sa part, lui attribue un nouveau sens (il sous-entend : médecin). Ainsi pourrait s’expliquer cette dérive sémantique. Tout cela n’est, vous l’aurez compris, que pure spéculation de ma part.

Pourquoi un médecin utiliserait-il le raccourci docteur plutôt que la forme longue docteur en médecine ou docteur-médecin? Autrement dit, pourquoi l’utiliserait-il absolument?

  • Serait-ce pour éviter un pléonasme? NON. De nos jours, on pourrait faire appel à une telle explication. Personne ne dit aujourd’hui docteur-médecin, parce que c’est redondant. Au même titre que l’est monter en haut. Monter suffit. Docteur aussi! Mais pas à cette époque-là.
  • Serait-ce alors par souci d’économie dans l’expression? Fort probablement. En effet, pourquoi, si l’on veut se faire comprendre de tous, utiliser plusieurs mots quand un seul suffit pour désigner une même réalité? Le verbiage n’a pas sa place dans une communication efficace! Pourquoi, par exemple, parler d’un « long siège, avec ou sans dossier, sur lequel plusieurs personnes peuvent s’asseoir », quand on peut dire la même chose en recourant à un seul mot : BANC? La question ne se pose même pas. Il en est de même dans le cas qui nous intéresse. Il est plus court de dire docteur que docteur en médecine ou docteur-médecin. Mais…

L’apposition dans docteur-médecin

N’aurait-il pas été préférable (ou plus conforme au fonctionnement de la langue) d’utiliser l’appellation médecindocteur plutôt que docteurmédecin, qui était, au dire des Immortels, synonyme de docteur en médecine?… Reformulons la question en termes plus généraux : comment fonctionne l’apposition en français? J’utilise le mot apposition, parce que médecin est bel et bien mis ici en apposition à docteur.

Pour en savoir plus sur le sujet, je consulte Le Bon Usage, de Maurice Grevisse (11e éd., 1980). Cette grammaire m’informe que :

L’apposition est un nom, ou un pronom, ou un infinitif, ou une proposition, qui se joint à un nom pour indiquer, comme le fait une épithète, une qualité de l’être ou de la chose dont il s’agit… L’apposition désigne toujours le même être, le même objet, le même fait ou la même idée que le nom qu’elle complète; elle est comparable à l’attribut, mais le verbe copule est absent. (# 341) 

L’apposition suit d’ordinaire le mot ou les mots qu’elle complète. (# 342)

On ne peut, me semble-t-il, être plus clair. D’ailleurs, à bien y penser, il n’y a là rien de bien nouveau. Ne dit-on pas couramment président-directeur général?… Personne ne s’aventurerait à dire directeur général-président. Ce sont deux fonctions qui, pour utiliser les termes de Grevisse, sont exercées par le même être. Cette construction s’explique fort simplement : la fonction de directeur général est secondaire (subordonnée, subalterne) à celle de président. Pour parler comme Grevisse, c’est une qualité de l’être. Grammaticalement parlant, directeur général joue le rôle d’un attribut sans copule (sans verbe être). C’est le président [qui est] directeur général. Et non, le directeur général [qui est] président. Et à ce titre, cet attribut suit le nom qu’il complète. Voilà ce que nous dit Grevisse. S’il en est ainsi, c’est qu’en français on détermine avant de qualifier (2). C’est la façon normale de faire. C’est la NORME, dira-t-on. Mais…

Mais si l’on applique le même raisonnement à docteur-médecin (avec ou sans trait d’union), force est de reconnaître que cette construction n’est pas normale. Qu’il y a quelque chose qui cloche. Rappelez-vous qu’avant 1835, docteur en médecine désigne « Celui qui est promu, dans une université, au plus haut degré de quelque faculté. » C’est donc un médecin qui devient docteur et non un docteur qui devient médecin. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le DAF. Alors quand un nom est accompagné d’une autre nom mis en apposition, le premier est un générique et le second un spécifique. Lequel de médecin ou de docteur est vraiment le générique? La question ne se pose même pas. C’est médecin, car un docteur en médecine est obligatoirement un médecin, mais un médecin n’est pas nécessairement un docteur en médecine. À cette époque, du moins. Si les Immortels avaient bien maîtrisé la notion d’apposition, ils auraient compris qu’ils mettaient la charrue avant les bœufs, qu’ils mettaient le spécifique avant le générique, que la construction normale devrait être médecin-docteur. Mais ils n’ont pas vu cette incongruité. Ou peut-être qu’ils n’ont pas voulu la voir. Qui sait? Et l’USAGE de cette construction anormale s’est par la suite imposé (3). N’y a-t-il pas meilleure garantie de bien parler que de s’en référer aux Académiciens, même quand ils errent?…

Fort heureusement pour nous, les Académiciens n’ont pas toujours été aussi inconséquents. Ils n’ont rien trouvé à redire à femme médecin : elle est femme avant d’être médecin. C’est toujours cela de gagné. Il faut dire qu’avant 1835 une femme médecin, ça n’existait pas. Les portes des facultés de médecine leur étaient interdites. Et ce, aussi bien en Europe qu’en Amérique (4). Alors la tentation d’admettre médecin femme ne pouvait empêcher les Académiciens de dormir en paix ni d’errer. – Leur vertu ne traduisait-elle qu’un manque de tentation!… – Est-il besoin de rappeler que si vous devez consulter un médecin spécialiste des yeux, vous consulterez un médecin ophtalmologiste. Et non pas un ophtalmologiste médecin. Et ce, parce qu’il est médecin avant d’être ophtalmologiste. Pourtant, dans le cas de docteur-médecin, l’USAGE en a voulu autrement.

Si l’on hésite à accepter comme explication la méprise des Académiciens sur ce qu’est une apposition, sur le fait qu’ils mettent le spécifique avant le générique – ce qui leur fait accepter docteur-médecin au lieu de médecin-docteur –, quelle autre explication pourrait être envisagée? S’agirait-il d’une apocope?…

D’une… quoi?

D’une apocope. Ah bon!… Apocope est le terme technique que la langue a créé pour désigner un phénomène assez courant, à savoir la disparition d’une ou plusieurs syllabes à la fin d’un mot (5). Pensez seulement à automobile, baccalauréat, camelote, cinéma, dactylographie, décaféiné, discothèque, homosexuel, météorologie, technologique, transatlantique, etc.  Phénomène qui n’intéresse pas que les noms communs. Même les noms propres y passent. Pensez à Paul-André qui devient P.-A.; Thomas qui devient Tom; Matthieu, ou Matthew, qui se transforme en Matt; Yanouchka, en Yanou, etc. Tout comme M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, vous recourrez régulièrement à des mots construits par apocope. Ignorer ce mot ne fait pas de vous une personne au vocabulaire réduit. Ce terme n’est en fait utile que si l’on veut parler du fonctionnement de la langue et non de l’utilisation que vous et moi en faisons couramment. Si je l’utilise ici, c’est qu’il m’évite de recourir à une périphrase.

Se pourrait-il que docteur-médecin soit devenu tout simplement docteur par apocope? Difficilement démontrable.

Mais peu importe le mécanisme qui a fait qu’on a utilisé docteur pour désigner un simple médecin, l’USAGE, lui, s’est établi.

Un USAGE aveugle?…

Cet USAGE n’est toutefois pas aveugle au point d’ignorer totalement cette incongruité. Il ne fait que la masquer. Je m’explique.

Pour éviter d’avoir à admettre qu’on a fait fausse route en appelant docteur celui qui ne l’est pas – il ne détient pas de vrai doctorat –, on a cherché un moyen d’éviter de perdre la face. Et quelle meilleure façon de corriger une incongruité que d’en rajouter une! Comme si deux erreurs se transformaient systématiquement en vérité! Au même titre qu’en mathématiques deux négatifs donnent un positif ( 2 x3 = + 6).

La logique voudrait pourtant qu’on appelle docteur celui qui détient un doctorat. Soit. Mais comme votre docteur n’a pas fait d’études de troisième cycle, il a fallu, pour justifier le titre qu’on lui attribue, lui en créer un, sur mesure. On a donc créé le doctorat de premier cycle! Il fallait le faire, n’est-ce pas? Qu’il y ait contradiction dans les termes (doctorat et premier cycle) ne semble pas peser lourd dans la balance. Ce nouveau diplôme (créé je ne sais quand, par je ne sais qui) vient s’ajouter aux trois autres doctorats connus (6).

La dérive sémantique, qui fait dire à docteur autre chose que ce que le mot devrait, s’est étendue : on fait subir le même sort à doctorat. C’est ce qu’on appelle être conséquent dans son inconséquence… Mais je douterais fort que cette inconséquence aille jusqu’à faire apparaître un baccalauréat de troisième cycle. Avoir un baccalauréat, c’est plutôt banal; avoir un doctorat, c’est autre chose.

Question de prestige?

Pourquoi a-t-on pris l’habitude d’appeler docteur celui qui n’en est pas un? Dire, comme je l’ai lu récemment, que, dans certains pays, ce titre est octroyé par courtoisie et habitude sociale aux médecins (Source),  n’est pas une réponse. C’est un constat. Rien de plus. Ce que je cherche à savoir, tout comme mon correspondant d’ailleurs, c’est pourquoi les gens ont, pour ainsi dire, pris l’habitude de manifester de la courtoisie envers les médecins. Et envers eux, seulement. Serait-ce en raison du prestige associé au titre de docteur? La question se pose. Et si tel est le cas, qui en est l’initiateur? Le médecin ou le patient? Nulle part il n’en est fait mention.

Au début du XIXe siècle, quand on a commencé à donner du « docteur » à un simple médecin, ce dernier s’est-il opposé à ce qu’on lui attribue ce titre, qu’il ne méritait pas? L’histoire ne le dit pas. Il savait pourtant ce qu’était un doctorat, lui qui n’avait pas étudié assez longtemps pour en obtenir un… Mais, se faire appeler docteur est, qu’on le veuille ou non, plus prestigieux que se faire appeler Monsieur, appellation réservée au commun des mortels. Son ego s’en trouvait flatté. Pourquoi s’y opposer alors?… Je suis en train de spéculer, vous l’aurez deviné.

Ouvrons une parenthèse.

Je me rappelle encore les yeux rieurs de mes parents quand je leur ai dit que j’envisageais de m’inscrire à la faculté de médecine; et leur triste mine quand je leur ai appris que j’avais finalement choisi d’aller en sciences… À l’époque, dans la société québécoise, il y avait deux classes : le peuple et l’élite. Et l’élite était formée de médecins, d’avocats, de notaires… et de curés! Se faire appeler docteur (Dr), maître (Me) ou encore M. le curé plaçait le titulaire dans une catégorie à part. Tous vous reconnaissaient comme faisant partie de la « crème de la société », formule très en vogue à l’époque, formule qui, fort heureusement, n’a plus cours.

En choisissant la faculté des sciences, je venais de me condamner à ne pas faire partie de la « crème de la société », ce que mes parents avaient toujours souhaité pour moi. À moins que ce ne soit, tacitement, « pour eux-mêmes ». L’histoire ne le dit pas.

Fermons la parenthèse.

On aurait pu ne pas déroger à la pratique qui veut que celui qui, après des études de premier cycle, a acquis les compétences voulues pour exercer sa profession, se voie décerner un diplôme de bachelier, comme cela est le cas, par exemple, pour un avocat ou un pharmacien. Il n’y a rien de déshonorant à cela. Ces derniers n’en sont pas moins appréciés pour autant. Mais on ne l’a pas fait. Sans doute ne voulait-on pas contrecarrer l’USAGE!…  L’usage qui voulait que l’on appelle docteur celui qui avait l’équivalent d’un baccalauréat… en médecine!

Le prestige associé à ce titre se perçoit d’ailleurs à la réaction des médecins quand ils voient qu’un détenteur d’un vrai doctorat se fait appeler « docteur ». Comme si ce titre leur est réservé!

D’où leur vient donc cette certitude?… L’Office des professions y serait-il pour quelque chose?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)    Il peut arriver qu’un nouveau mot fasse son apparition dans la langue sans raison apparente, sans besoin réel. Je pense à challenge, anglicisme, qui, en Europe, sert à désigner soit une compétition (un challenge de rugby), soit un défi (un challenge à relever).

Comme pour s’excuser d’admettre cet anglicisme dans sa nomenclature, le Petit Robert nous dit que ce mot n’est pas un véritable anglicisme. Il est emprunté à l’ancien français chalenge « débat, chicane ». D’où la « Recommandation officielle : chalenge, défi », que mentionne ce dictionnaire.

Par ancien français, il faut comprendre le français qui se parlait avant 1606, car aucun des Dictionnaires d’autrefois ne mentionne ce mot. On le trouve par contre dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy (tome 2, p. 40).

C’est se donner beaucoup de peine, me semble-t-il, pour justifier cet emprunt, dont le besoin réel ne se faisait aucunement sentir, défi et compétition faisant déjà très bien l’affaire. Mais passons.

(2)   En français, on détermine avant de qualifier. C’est la raison pour laquelle il faut dire « élection présidentielle truquée » et non pas « élection truquée présidentielle ». Ou  « président américain imprévisible » et non « président imprévisible américain ». Ces exemples m’ont-ils été inspirés par l’actualité et/ou par la grammaire?… Je vous laisse deviner.

(3)  Mettre la charrue avant les bœufs n’est pas normal, mais cela se rencontre à l’occasion. Pensez seulement à CIO, Comité international olympique (Voir ICI.)  La construction normale, celle où l’on détermine avant de qualifier, devrait être COI (Comité olympique international), car le comité est olympique avant d’être international. D’ailleurs ne dit-on pas Comité olympique canadien? Tout comme on dit Comité olympique algérien, Comité olympique françaisComité olympique allemand.  Mais l’USAGE en a voulu autrement dans le cas de CIO. Et ce sigle est tellement bien implanté dans les habitudes langagières qu’il est là pour y demeurer. Nous n’avons qu’à mémoriser cette incongruité. Cette autre, devrais-je dire.

(4)  En France, c’est en 1875 qu’une université a, pour la première fois, octroyé le diplôme de docteur en médecine à une femme (Source);  En Suisse, c’est en 1874 (Source).

Aux États-Unis, c’est en 1849 (Source); au Canada, en 1883 (Source); au Québec, en 1900 (Source).

(5)  En langue, il n’y a pas que la fin d’un mot qui puisse être escamotée. Le début peut aussi l’être. On parle alors d’APHÉRÈSE. En voici quelques exemples :  omnibus, barbichon, autocar, locomotrice.

(6)  Avant l’apparition du doctorat de premier cycle (dit parfois « professionnel » ou « d’exercice ») dont l’obtention n’est pas liée à un travail de recherche mais à l’aboutissement d’un premier cycle de formation universitaire, qui conduit à l’exercice d’une profession, dans le domaine de la santé, il y avait 3 types de doctorat :

  • Le doctorat (dit parfois « de recherche ») : qui est l’aboutissement d’un travail de recherche scientifique original, suivi de la rédaction d’une thèse et de sa soutenance devant un jury académique. Dans certaines universités, on décerne plutôt un Ph.D. (Philosophiae Doctor).
  • Le doctorat d’État: qui est conféré à la suite de la réalisation de plusieurs travaux de recherches au cours d’une carrière de chercheur (diplôme qui n’existe pas au Québec; qui n’existerait apparemment plus en France).
  • Le doctorat honoris causa (dit parfois « honorifique ») : qui est décerné par une université ou une faculté à une personnalité éminente, en reconnaissance de sa contribution dans un domaine particulier de l’activité humaine.

 

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