Les anglicismes

 

« L’anglicisme, voilà l’ennemi… »

(J.-P. Tardivel, 1879)

 

Tel est le titre d’une causerie  que Jules-Paul Tardivel a prononcée devant les membres du Cercle catholique de Québec, en 1879. 

Si j’y fais référence, c’est, vous l’aurez compris, parce que je poursuis ma réflexion sur l’évolution de la langue, plus précisément sur les emprunts que le français de France fait à l’anglais, notamment — mais pas exclusivement — dans le domaine de la mode. L’abondance de termes anglais dont j’ai fait état dans mon dernier billet m’agace au plus haut point. Et ce, pour une raison fort simple : au cours de mes études en traduction, j’ai été conditionné [comme un bon chien de Pavlov]  à éviter à tout prix les anglicismes (1) et voilà que j’en rencontre à tout bout de champ dans des textes écrits dans un français qui se veut le modèle à suivre. Il y a là, je crois, matière à revoir mon rapport à la langue! Mais ce sera pour plus tard.

Tardivel n’a pas encore 30 ans quand il prononce cette causerie. Cela ne le discrédite pas pour autant, à mes yeux. À qui le lui aurait reproché, il aurait pu emprunter la célèbre réplique de Rodrigue (Le Cid, Acte 2, Scène 2) : « Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Ce qui m’étonne le plus, ce n’est donc pas son jeune âge, mais le fait qu’il ne parle français que depuis quelques années seulement. Sa langue maternelle est l’anglais, ou si vous préférez l’américain. Il est né au Kentucky de parents immigrants; son père est français et sa mère britannique. Il commence à apprendre le français à 17 ans, quand il vient compléter ses études au Québec, plus précisément au Séminaire de Saint-Hyacinthe. Aussitôt ses études terminées, il s’installe définitivement dans la Belle Province et commence sa carrière de journaliste. Il se démarquera, entre autres, par ses articles consacrés à la promotion de la langue française. Sa causerie de 1879, où il tire à boulets rouges sur les anglicismes, est un bon exemple de son militantisme. Pour Tardivel, « La langue, c’est l’âme d’une nation. » Il faut donc tout faire pour la conserver intacte, à commencer par faire disparaître ces anglicismes qui, selon lui, « dénaturent la langue parlée au Québec ». (2)

Les craintes dont il nous fait part dans cette causerie ne se sont fort heureusement pas concrétisées. Le « langue de la province de Québec » n’est plus, cent cinquante ans plus tard, celle contre laquelle il vitupérait alors. Doit-on lui en attribuer le mérite ou l’accuser d’avoir joué les Cassandre? Difficile à dire.

Ce qui alimente ses craintes, vous le savez déjà, c’est l’emploi de trop nombreux anglicismes.

Des anglicismes! Il y en a partout, disait-il, au barreau, dans les journaux, dans les livres les mieux écrits et jusque dans la chaire sacrée. Personne n’en est entièrement exempt, personne n’a le droit de jeter la pierre à son voisin. Moi, le premier, j’en ai des milliers sur la conscience, et bien que j’aie juré une haine éternelle contre ce péché littéraire, je suis certain d’y retomber encore bien des fois avant de mourir.

Ça, c’était en 1879. Mais qu’en est-il aujourd’hui? Le danger est-il toujours là? Il m’a semblé que oui. Parler de mode sans farcir son discours de mots anglais paraît tout simplement impossible. Quiconque ouvre bien l’oreille constatera que le phénomène ne se limite pas à la mode. Il est généralisé, même au Québec! Faudrait-il, comme Tardivel l’a fait, se mettre à tirer à boulets rouges sur les anglicismes? La « bonne » langue française [qui ne peut être que celle qui se parle en France] est-elle devenue insensible à cette pratique? On pourrait le penser, même si, dans les années 1960, le discours était différent. À preuve, ce qu’en disait Josette Rey-Debove, dans son Dictionnaires des anglicismes (Les usuels du Robert, 1980, page V) :

Voici déjà une vingtaine d’années que fut tiré le signal d’alarme pour nous dissuader d’employer des mots empruntés à l’anglais britannique ou américain. La langue française était en péril, disait-on, submergée par des apports étrangers inutiles qui la défiguraient et l’étouffaient. Ce point de vue fut renforcé par la politique linguistique des Canadiens francophones qui décidèrent de remettre de l’ordre dans leur vocabulaire fortement anglicisé par un contact quotidien; ceux-ci déploraient que la langue de référence parlée en France soit elle-même contaminée et ne puisse servir totalement de modèle. Nous avons alors connu une période de désaveu des emprunts à l’anglais et de refrancisation officielle de notre vocabulaire. Depuis, divers organismes cherchent activement les équivalents français des termes anglais proscrits et les décisions des Commissions ministérielles de terminologie sont publiées au Journal officiel.

Encore faudrait-il que « Les bottines suivent les babines », comme on dit chez nous!  Mais ça, c’est une autre histoire.

Qu’est-ce donc qu’un anglicisme?

La question se pose, car il n’est pas question de tirer sur tout, à l’aveuglette. Comme vous pouvez facilement l’imaginer, tous ne voient pas l’anglicisme du même œil.

Voyons d’abord ce que Tardivel appelle ainsi (c’est moi qui souligne, aux sens propre et figuré) :

Le principal danger auquel notre langue est exposée provient de notre contact avec les Anglais. Je ne fais pas allusion à la manie qu’ont certains Canadiens de parler l’anglais à tout propos et hors de propos. Je veux signaler une tendance inconsciente à adopter des tournures étrangères au génie de notre langue, des expressions et des mots impropres; je veux parler des anglicismes. Il faut bien s’entendre sur la véritable signification de ce mot. On croit trop généralement que les seuls anglicismes que l’on ait à nous reprocher sont ces mots anglais qui s’emploient plus souvent en France qu’au Canada, tels que « steamer,» «fair-play,» «leader,» «bill,» «meeting,» «square,» «dock,» etc. A vrai dire ce ne sont pas là des anglicismes, et il n’y a que très peu de danger à faire usage de ces expressions, surtout lorsque le mot français correspondant manque. On peut, sans inconvénient, emprunter à une langue ce qu’il nous faut pour rendre plus facilement notre pensée. Aussi les Anglais ont-ils adopté une foule de mots français: Naïveté, ennui, sang-froid, sans-gêne, &c.

Voici comment je définis le véritable anglicisme : « Une signification anglaise donnée à un mot français ». Un exemple fera mieux comprendre ma pensée. Ainsi on entend dire tous les jours qu’un tel a fait « application » pour une place. Le mot « application » est français; il signifie « l’action d’appliquer une chose à une autre » et n’a d’autre signification. On fait « l’application » d’un principe ou d’un cataplasme. Mais on ne peut pas employer ce mot dans le sens de demande et dire: « Faire application pour une place ». C’est de l’anglais : To make application for a place.

Voilà l’anglicisme proprement dit qui nous envahit et qu’il faut combattre à tout prix si nous voulons que notre langue reste véritablement française. Cette habitude, que nous avons graduellement contractée, de parler anglais avec des mots français, [serait-il moins dangereux de parler français avec des mots anglais?] est d’autant plus dangereuse qu’elle est généralement ignorée. C’est un mal caché qui nous ronge sans même que nous nous en doutions. Du moment que tous les mots qu’on emploie sont français, on s’imagine parler français. Erreur profonde. Pour bien parler et écrire le français, il est non seulement nécessaire d’employer des mots français, il faut de plus donner à ces mots leur véritable signification. Massacrer la langue française avec des mots français est un crime de lèse-nationalité. A mes yeux les barbarismes, les néologismes, les pléonasmes, les fautes de syntaxe et d’orthographe sont des peccadilles en comparaison des anglicismes qui sont pour ainsi dire des péchés contre nature.

Tardivel voit l’anglicisme de façon plutôt restrictive. Les mots anglais qui s’emploient plus souvent en France qu’au Canada, ce ne sont pas, nous dit-il, des anglicismes! (3) Voilà qui est clair. Lui, n’en veut qu’aux véritables anglicismes, ces mots français auxquels on attribue un sens anglais. Et à eux seuls! C’est dire que la surabondance des mots anglais employés de nos jours dans le domaine de la mode le laisserait de glace! Que ma susceptibilité à cet égard n’aurait  pas d’égal chez lui. Mais, pour lui comme pour moi, l’emploi d’anglicismes (quel que soit le sens qu’on veuille bien attribuer à ce mot) est un péché! Un péché tantôt mortel (un péché contre nature), tantôt véniel (une peccadille). C’est selon.

Au Québec, cette idée de péché est accrochée à la notion d’anglicisme comme une ancre à un navire. Elle y prend presque toute la place. Un anglicisme, c’est quelque chose à éviter à tout prix. Et rien d’autre. Sans doute peut-on, à tort ou à raison, en attribuer la paternité à Gérard Dagenais, qui, en 1967, dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada (Édition Pédagogia, Montréal-Québec) écrivait :

Les dictionnaires donnent du mot anglicisme la définition suivante à peu près dans les mêmes termes : « Mot, expression, tournure, construction propre à la langue anglaise et qu’il est par conséquent FAUTIF d’employer dans une autre langue ».

À ce que les dictionnaires en disent (en rouge), Dagenais ajoute tout de même son grain de sel (en bleu). Et son point de vue été bien reçu par tous les langagiers du pays. Au point que l’on disait de tout anglicisme : « Pas touche! »

Il ajoute tout de même :

[…] qu’un mot d’origine anglaise entré dans l’usage d’une autre langue n’est pas un anglicisme, car il a cessé d’être un mot propre à l’anglais.

Soit. Mais il ne précise pas les critères à utiliser pour « décréter » qu’un mot anglais n’est plus un emprunt. Cela ouvre la porte, vous l’imaginez sans peine, à bien des dérapages.

Comment voit-on l’anglicisme de nos jours?

Pour le savoir, rien de mieux, paraît-il, que de consulter son dictionnaire. Voici ce qu’en dit le Petit Robert :

■ Locution propre à la langue anglaise.

◆ Emprunt à l’anglais (par ext. à l’anglais d’Amérique ➙ américanisme).

Tout lecteur attentif y verra deux acceptions : on précise d’abord ce qu’est un anglicisme pour un anglophone (sa façon particulière de dire une chose, une façon qui n’a pas son pareil dans une autre langue, par ex. : I missed you / Tu me manques); puis ce qu’est un anglicisme pour un allophone : un emprunt (Mot, tour syntaxique ou sens de la langue anglaise introduit dans une autre langue). On oppose donc la nature de la chose à son emploi dans une autre langue. Tout en les désignant par un même mot.

La question qui se pose alors est de savoir comment, dans les faits, le Petit Robert traite ces mots d’origine anglaise. Si vous y prêtez une attention particulière, vous constaterez qu’il en parle à différents endroits dans un article. Parfois, c’est dans la section Étym. où l’on trouve la mention (mot anglais ou mot anglais américain) qui parle d’elle-même. Parfois, c’est juste sous Étym., avant les différentes acceptions, ou encore au cœur même de l’article, où l’on trouve ANGLIC. Cette abréviation, elle, demande des explications.

Depuis 1967, l’abréviation ANGLIC. se voit attribuer, dans le Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations, le sens suivant :

Anglicisme : mot anglais employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette marque).

On y précise donc la raison de sa présence et, entre parenthèses, celle de son absence.

Ça, c’est en théorie. Mais en pratique?… J’ai choisi, pour illustrer sa façon de faire, deux mots qui sont anglais d’origine (anglais américain et anglais).

Premier exemple :

cocktail [kɔktɛl] nom masculin  Étym. 1860; « homme abâtardi » 1755 ◊ mot anglais américain, réduction de cocktailed(-horse); évolution de sens obscure

  1.  Boisson constituée d’un mélange de liquides dosés selon des proportions variables, alcoolisée ou non. Cocktail au gin, au champagne. Préparer des cocktails dans un shaker. Un cocktail de jus de fruits, un cocktail sans alcool.

◆ Hors-d’œuvre froid à base de crustacés et de crudités, servi dans une coupe. Cocktail de crevettes, de crabe.

  1.  Réunion mondaine avec buffet. ➙ lunch. Inviter des amis à un cocktail. Robe de cocktail.
  2.  Fig. Mélange (inattendu, dangereux). Un cocktail explosif. Un cocktail d’alcool et de psychotropes. Cocktail lytique*.

▫ Cocktail Molotov : bouteille emplie d’un mélange inflammable, employée comme explosif dans les combats de rue.

Les acceptions du mot « français » cocktail sont celles que le Merriam-Webster (M.-W.) attribue à ce mot. Le français a donc emprunté l’intégralité (i.e. la forme et les sens) du mot anglais Et ce mot est, aux yeux du Petit Robert, si bien intégré dans la langue française que ses acceptions n’ont pas à être précédées de la marque d’usage ANGLIC. Ce mot est, pourrait-on dire, naturalisé français!

Deuxième exemple

rush [ʀœʃ] nom masculin  étym. 1872 ◊ mot anglais « ruée »

■ ANGLIC.

  1.  Sport Effort final, accélération d’un concurrent en fin de course. ➙ sprint.
  2.  Afflux brusque d’un grand nombre de personnes. ➙ ruée. Le rush du week-end. Rush des vacanciers vers les plages.
  3.  Cin., télév. Épreuve* de tournage. Recommandation officielle épreuve. Visionner les rushs. On emploie aussi le pluriel anglais des rushes.
  4.  Méd. Désensibilisation accélérée aux venins d’insectes.

Ce mot anglais (apparu pour la première fois dans un texte français à la même époque que le mot cocktail : 1872 vs 1860) voit, lui, ses différentes acceptions précédées de la marque ANGLIC. Ce mot n’est donc pas encore « naturalisé » français! C’est un anglicisme… dans toute la force du terme, à savoir un « mot anglais employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Autrement dit, il vaudrait mieux ne pas l’utiliser si l’on ne veut pas se faire critiquer. Mais seul l’utilisateur « avisé », celui qui aura consulté le Tableau des abréviations, en sera informé. Les autres, eux, croiront, à tort, qu’on peut l’utiliser sans réserve, puisqu’il se trouve dans leur dictionnaire français. Si jamais vous leur faites la remarque qu’ils ont tort de penser ainsi, ils pourraient vous demander comment il se fait que cela ne soit pas clairement indiqué dans la description du mot. Comme cela est le cas, par exemple, pour basique : « (Anglic. critiqué) L’anglais, le français basique, de base, fondamental »;  charge : « (Anglic. critiqué) Être en charge de qqch., en être chargé, responsable ; avoir la charge de »; ou encore décade : « Anglic. critiqué  Période de dix ans » (4). Et ils n’auraient pas tort. Leur seule erreur aura été de ne pas avoir lu les pages liminaires de leur dictionnaire. Mais qui les lit?… Personne ou presque. Chacun s’imagine avoir la science infuse; tout savoir sans avoir eu à l’apprendre. Autrement dit, l’emploi judicieux d’un dictionnaire ne pose aucun problème à qui que ce soit. Grave erreur!

Qu’ont donc les mots précédés de la marque ANGLIC. pour que, dans certains cas, on ajoute critiqué? Ce faisant, ne se répète-t-on pas? Il me semble bien que oui, car l’abréviation ANGLIC. dit déjà que son emploi est « critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Une telle répétition a un nom : pléonasme. Ce qu’on m’a toujours appris à éviter, sauf quand on recherche un effet de style. Mais un dictionnaire n’est pas la place pour faire du style. La présence de critiqué après ANGLIC. ajoute-t-elle quelque chose à ce qui est déjà sous-entendu? Ou vise-t-elle à simplifier la vie à ceux qui ne lisent pas les pages liminaires? Si tel est le cas, pourquoi ne le fait-on pas systématiquement? Mystère et boule de gomme.

Les acceptions françaises du mot anglais rush sont-elles empruntées à l’anglais, comme le sont celles de cocktail? Autrement dit, les retrouve-t-on dans le M.-W.? OUI et NON.

Les acceptions 1, 2 et 3 que le Petit Robert attribue à ce mot se retrouvent parmi celles que le M.-W. donne au mot anglais. Il y a donc eu emprunt total (fond et forme). Dans le cas de l’acception 4, il en est tout autrement. Il n’y a rien dans le M.-W. qui corresponde à « Désensibilisation accélérée aux venins d’insectes ». On a donc emprunté la forme (i.e. le mot lui-même), mais pas le fond (i.e. le sens). Voilà qui est pour le moins étrange. Pourquoi utiliser un mot anglais quand ce dernier n’a même pas, dans cette langue, le sens qu’on lui donne en français?  N’aurait-on pas pu créer un mot français (néologisme de forme) ou  donner à un mot français déjà connu un nouveau sens (néologisme de sens) ? Poser la question c’est, me semble-t-il, y répondre. Mais on a préféré faire un amalgame des deux… Une solution plutôt bâtarde!

Ouvrons ici une parenthèse  

Cette quatrième acception n’apparaît dans le Petit Robert qu’en 1993. Cette année-là, le Petit Robert a fait peau neuve. C’est la façon qu’il a choisie de célébrer son 25e anniversaire!  On parle même parfois d’une refonte de ce dictionnaire. Ne l’a-t-on pas rebaptisé : Le Nouveau** Petit Robert? Et pour cause, je vous dirais.

** Il s’est appelé ainsi au moins jusqu’en 2010. En 2018, il n’est plus assez nouveau pour porter encore ce qualificatif. On le débaptise. Il redevient Le Petit Robert.

Voici un extrait d’une entrevue que Josette Rey-Debove accordait à un journaliste de La Presse, à la mi-septembre 1993, à l’occasion de la parution de ce Nouveau Petit Robert :

— Donc vous avez introduit dans ce dictionnaire beaucoup de mots nouveaux?

— Oui, quatre mille. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas?

C’est en effet fort impressionnant. Jamais autant de modifications n’ont été apportées en une seule année. On voulait vraiment faire peau neuve. Et l’histoire ne nous dit pas si des mots qui y étaient déjà n’ont pas disparu pour faire place aux nouveaux. Ce qui ajouterait encore plus à la refonte.

Toujours est-il que, cette année-là, rush s’est vu attribuer une nouvelle acception! Une acception qui a de quoi surprendre le traducteur médical qui dort en moi.

Aucun de mes trois dictionnaires médicaux français, publiés après 1993, (chez Maloine, Flammarion et Masson) n’inclut rush dans sa nomenclature. Mais, comme chacun sait (ou devrait savoir), ce n’est pas parce qu’un mot n’est pas dans le dictionnaire que les gens ne l’utilisent pas, fussent-ils des médecins. Encore faudrait-il s’assurer que ces derniers l’utilisent vraiment (5). S’ils le font, ce n’est certes pas parce que rush a ce sens en anglais. On ne trouve cette acception ni dans le M.-W. ni dans le Dorland’s Illustrated Medical Dictionary (28th ed., 1994). Dans ce dernier, on ne lui attribue qu’une seule acception et elle n’a rien à voir avec les allergies :

a powerful wave of contractile activity, which travels extremely long distance down the small intestine; it is caused by intensive irritation or unusual distention. Called also peristatic rush.

Comment expliquer que le Nouveau Petit Robert attribue, et ce, encore de nos jours, une telle acception à rush, alors que ce mot n’a même pas ce sens en anglais? Mystère et boule de gomme. Devant un tel état de fait, je ne peux que répéter — encore et encore — que ce n’est pas parce que le dictionnaire le dit que c’est obligatoirement vrai. Ou l’inverse : Ce n’est pas dans le dictionnaire. Ce n’est donc pas… bon! 

Fermons la parenthèse.

Peut-on vraiment parler, dans le cas de la quatrième acception, d’un anglicisme? J’en doute, car il ne s’agit ni d’une façon de s’exprimer propre à la langue anglaise, ni d’un emprunt direct à l’anglais (forme et sens). Ce n’est même pas un « véritable » anglicisme au sens que Tardivel lui donnait, à savoir une « signification anglaise donnée à un mot français ». C’est exactement l’inverse : « signification française donnée à un mot anglais »! Comme quoi la langue ne manque pas d’imagination!

Oublions donc cette quatrième acception pour le moins douteuse et dont le classement comme ANGLIC. l’est tout autant. Limitons-nous aux trois premières auxquelles on accole la marque d’usage ANGLIC. Autrement dit, c’est un mot anglais dont l’emploi en français est critiqué. C’est un emprunt « abusif ou inutile » (6). Et à ce titre, c’est un terme que tout traducteur formé au Québec se devrait de ne pas utiliser.

D’après le Petit Robert, rush serait donc un « emprunt abusif ou inutile », puisqu’on lui accole la marque ANGLIC. Passe encore qu’on en critique l’emploi, in petto, mais pourquoi ne nous propose-t-il pas un équivalent acceptable, qui justifierait qu’on qualifie cet emploi d’abusif ou d’inutile?… Si l’on ne recommande rien pour le remplacer, pourquoi continuer à dire que cet emprunt est inutile?

Recommandation officielle

Il arrive que l’on propose un tel équivalent. Il est alors dit Recommandation officielle (7).

Mais comment expliquer qu’il n’y en ait pas dans le cas de rush, et de bien d’autres anglicismes? Différentes explications peuvent être avancées, mais aucune n’est « officielle ». On pourrait envisager que les « Commissions ministérielles de terminologie » n’ont pas été saisies de ce cas particulier; ou, si elles l’ont été, qu’elles y travaillent toujours ou encore qu’elles ne s’entendent pas sur la recommandation à faire; qu’il y a tellement de mots anglais que les Commissions sont débordées. Pendant ce temps, les termes anglais continuent d’envahir la langue française. À pochetée, comme on dit chez-nous, pour dire « en grand nombre ». Comme cela est le cas, entre autres, dans le domaine de la mode.

« Partout où le français est en danger, il faut le secourir. »

Ce sont les mots que prononçait récemment (février 2019) Gilles Vigneault lors d’une entrevue menée par Anne-Marie Dussault, sur les ondes de Radio-Canada.

Il n’a toutefois pas précisé la nature de ce danger; ni, évidemment les moyens à mettre en œuvre pour le secourir. Était-ce l’envahissement de la langue par des mots anglais?  Rien ne nous permet de le dire. Peut-être venait-il de lire dans Le Devoir l’article de Christian Rioux (28 janv. 2019) intitulé Trop d’anglais au salon du livre de Paris, article qui faisait écho au cri d’indignation qu’ont fait entendre une centaine d’écrivains, d’essayistes de journalistes et d’artistes dans le journal Le Monde? Ils s’indignaient de voir le « globish », un sous-anglais, supplanter notre langue dans les médias, à l’université et jusqu’au prochain Salon Livre Paris, [et non plus le Salon du livre de Paris]. Le texte paru dans Le Monde porte un titre fort révélateur : « Dans un salon consacré au livre, et à la littérature française, n’est-il plus possible de parler français ? »  C’est tout dire… Non?

Mais ce cri n’a pas fait broncher une responsable de la programmation du Salon qui justifiait ainsi l’emploi de Bookroom : « un mot plus dynamique que n’importe quel équivalent français »! Que ne faut-il pas entendre!

C’est à se demander si ce n’est pas peine perdue que d’espérer voir la France mener une lutte contre cette invasion massive d’anglicismes. La question se pose.

Maurice Rouleau

 (1)  J’ai dû apprendre, au cours de mes études en traduction, « toutes les formes d’emprunt à l’anglais qu’on rencontre au Québec : anglicismes de sens, expressions calquées de l’anglais, termes anglais ou dérivés de l’anglais; anglicismes de syntaxe, de morphologie, de prononciation, de graphie […] (Dictionnaire des anglicismes, G. Colpron, Libraire Beauchemin, Montréal, 1882).

Il y en avait tellement, disait-on, que certains professeurs en ont fait leur unique raison de vivre! Ils en voyaient partout, même là où il n’y en avait pas.

Heureusement, il y eut Frèdelin Leroux, fils, dont l’œuvre n’est malheureusement pas suffisamment connue. Il s’est attelé à une tâche gigantesque mais irréalisable au complet : « déboulonner » toutes les inepties relatives aux anglicismes qu’on enseignait alors. (Voir ICI)  Et ce, dans un style qui ne peut que ravir les amateurs de textes bien écrits. L’exemple qui me vient en tête (c’en est qu’un parmi tant d’autres) est comme étant que l’on m’a, erronément, appris à éviter, sous prétexte qu’en anglais on dit as being! Ce ne pouvait donc être qu’un anglicisme. Quelle connerie!

André Goose donne d’ailleurs raison à Frèdelin Leroux. Il écrit dans son Bon Usage (14e éd., 2008) :

« On parle d’hypercorrectisme ou d’hypercorrection quand, dans le souci de remédier aux « fautes », des usagers considèrent comme incorrect un emploi qui, en fait, est irréprochable. Par ex. au Québec, la crainte des anglicismes fait que l’on prend pour tels des tours qui ont sans doute leur équivalent en anglais, mais qui sont tout à fait normaux en français. » (R2, Art. # 14)

(2) Voici comment Tardivel voit le problème :

Si les Basques ont pu conserver si longtemps intactes leurs antiques institutions au milieu des révolutions et des guerres qui ont bouleversé la France et l’Espagne, si les Bretons et les Gallois sont restés distincts des races qui les entourent, c’est grâce à leur langue. Si l’Irlande lutte en vain pour reconquérir son indépendance, c’est qu’elle ne parle plus la langue de ses anciens rois. Voulez-vous faire disparaître un peuple? détruisez sa langue. C’est parce qu’elles comprennent cette vérité que la Russie se montre si inexorable envers la langue polonaise et que l’Allemagne cherche à proscrire la langue française de l’Alsace-Lorraine. Il est donc important pour un peuple, surtout pour un peuple conquis, de conserver sa langue.

On m’objectera sans doute que la langue française n’est nullement exposée à s’éteindre parmi nous. Elle n’est peut-être pas exposée à disparaître complètement, mais elle pourrait bien subir des modifications assez profondes pour la rendre méconnaissable. Il est possible, si nous n’y prenons garde, qu’avec le temps la langue de la province de Québec devienne un véritable patois qui n’aurait de français que le nom, un jargon qu’il vaudrait mieux abandonner dans l’impossibilité où l’on serait de le réformer. Nous sommes loin, il est vrai, d’un aussi déplorable état de choses, et fasse le ciel qu’il n’arrive jamais. Mais bien aveugle est celui qui ne voit pas que l’éclat de la langue se ternit chez nous, que nous parlons et écrivons moins bien qu’autrefois.

On me dira que les langues meurent nécessairement, fatalement; que l’hébreu, le grec et le latin sont morts; que le français s’altère, même en France, [c’est moi qui souligne] et qu’il cessera enfin d’être une langue vivante. Cela est possible. Nous ne pouvons pas arrêter le cours naturel des événements. Mais s’il faut, dans la suite des temps, que la langue française disparaisse, ayons à cœur de faire enregistrer par l’histoire cette parole: « Ce fut au Canada où la langue française disparut en dernier lieu. »

Que voilà une belle envolée oratoire! Je ne peux toutefois m’empêcher, en lisant cette dernière phrase, d’esquisser un sourire. Non pas parce que je la trouve prétentieuse, mais bien parce qu’elle était, sans que Tardivel le sache, prémonitoire. En 1879, Tardivel en faisait un souhait. En 2017, Bernard Pivot en fait presque une nécessité : « La France a intérêt à s’inspirer du Québec pour promouvoir le français. »

(3) J’imagine qu’il en dirait autant des pseudo-anglicismes, ceux que les Français ont eux-mêmes inventés de toutes pièces! Ceux qui, comme le dit Josette Rey-Debove, « ont le double défaut d’avoir une forme anglaise et de n’être pas anglais ». Je pense, par exemple, à autostop, footing, motocross, pressing, tennisman, wattman, termes qu’aucun Anglais ou Américain n’a jamais utilisés et qui, par la force des choses, ne se trouvent dans aucun dictionnaire anglais. Alors… Les plus futés pourraient rétorquer que motocross n’est pas un bon exemple, puisqu’il est consigné dans le Merriam-Webster. C’est vrai qu’on l’y trouve, mais, vous ne le croirez peut-être pas, il a été emprunté au français!

(4) Le Petit Robert se permet même de critiquer l’emploi de mots qui techniquement parlant seraient « naturalisés » (i.e. des mots qui ne portent pas la marque ANGLIC.) ou de dire que certains en critiquent l’emploi, mais pas lui. Lui, ne fait que dire qu’ils viennent de l’anglais. En voici deux exemples :

a) réaliser (1895 ◊ anglais to realize)  Emploi critiqué  Se rendre compte avec précision de; se faire une idée nette de;

b) opportunité (1864 ◊ de l’anglais) Emploi critiqué Circonstance opportune. ➙ Profiter de l’opportunité.

Il y a donc des mots qui viennent de l’anglais et qui ne sont pas dits ANGLIC., mais dont l’emploi est critiqué et d’autres dont l’emploi de l’est pas. Allez savoir pourquoi.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul casse-tête que nous présente le Petit Robert. Voyez par vous-mêmes ce qu’il dit des mots sévérité et sévère (au sens anglais du terme), le premier dérivant apparemment du second.

Il critique ouvertement l’emploi du substantif :

  • Sévérité 3. Par ext. (de sévère, 3°) Emploi critiqué  Gravité, caractère dangereux. « le docteur, aussitôt appelé déclara “préférer” la “sévérité,” la “virulence” de la poussée fébrile » (Proust).

mais pas celui de l’adjectif qui lui a donné naissance :

  • Sévère  3.  (1914 ◊ anglais severe) Très grave, très difficile. L’ennemi a essuyé des pertes sévères. ➙ « J’ai une lutte sévère à mener contre la police » (Romains).

Allez y comprendre quelque chose. Moi, je m’y perds.

(5)  Pour connaître l’usage qu’en font les médecins, j’ai consulté un bon ami à moi, néphrologue. Il soumet donc à une collègue allergologue ma question que je voulais la plus neutre possible, la moins susceptible d’orienter sa réponse : Quel terme utilise-t-on en allergologie pour désigner une désensibilisation accélérée aux venins des insectes? Sa réponse ne s’est pas fait attendre. Et c’est là que ça devient intéressant. Elle l’informe que « tout le monde dit ultra-rush ou semi-rush au lieu d’accélérée, même en France, selon la vitesse à laquelle on procède ». Cette réponse, aussi courte soit-elle, en dit beaucoup. Rush (ultra- ou semi-) est donc un adjectif (on l’utilise au lieu d’accélérée). Et non pas un substantif, comme le dit le Petit Robert. Peut-être les allergologues utilisent-ils rush sans le nom qu’il qualifie au cours d’une discussion informelle entre spécialistes! Mais je douterais qu’on le fasse dans une publication savante. Chose certaine, en 1999, on ne l’utilisait pas. Dans un article intitulé « Allergie aux venins d’hyménoptères chez l’enfant » (Arch Pédiatr 1999 ; 6 Suppl 1 : 5.5-60), on peut lire :

Un bilan allergologique est indiqué chez tout enfant ayant présenté une réaction générale ou systémique après piqûre d’insecte, aboutissant éventuellement à la mise en route d’une désensibilisation spécifique. L’indication de I’immunothérapie est bien codifiée, mais les méthodes varient selon les équipes : protocole ultra-rapide en quelques heures, protocole rapide sur 3 à 5 jours, protocole semi-rapide en 2 à 8 semaines.

La pratique a-t-elle changé depuis?… Je l’ignore.

(6) Tout emprunt n’est pas obligatoirement abusif ou inutile. Il s’impose quand un mot français lui correspondant manque (ou quand on ne fait aucun effort pour lui en trouver un). Aurait-on idée de traduire : PIZZA ou MACARONI ou encore BAKLAVA? NON. Pourtant on l’a fait dans le cas de  lasagna (→ lasagne), de parmigiano (→ parmesan), de beef steak (→ bifteck). Et que dire de paëlla?…

La Nouvelle Orthographe recommande de l’écrire paéla! [Même si l’on s’en défend bec et ongle, cela ressemble étrangement à de l’écriture phonétique (ou au son).] Cette graphie est disons…  étonnante. Est-ce vraiment l’usage spontané (celui des utilisateurs) qui aura le dernier mot? Ou l’usage imposé (celui des régents)? L’avenir le dira.

[Pour en savoir plus sur la néologie, voir https://rouleaum.wordpress.com/  et sélectionner, dans la colonne de droite, la catégorie Néologie (de sens/ de forme)].

(7)  Voici quelques exemples de Recommandations officielles : remplacer Airbag par sac gonflable, coussin gonflable, coussin de sécurité; Aquaplanning, par aquaplanage; Antiskating, par antiripage; Background par arrière-plan; Black-out, par silence radio; Brainstorming, par remue-méninges; Break, (au tennis) par brèche; Casting, par audition; Deal, par accord, négociation, transaction; Start-up, par jeune pousse.

 Mais la présence d’un équivalent « officiel » ne garantit pas la disparition du terme anglais. Si l’on ne veut pas que cette recommandation reste lettre morte, il lui faut absolument passer l’épreuve du temps. Le terme gaminet, par exemple, proposé dans les années 1970 par le linguiste français Jacques Cellard pour remplacer le mot anglais T-shirt (tee-shirt, teeshirt), n’a eu aucun succès. Il ne s’est jamais implanté au Québec. Ni en France, semble-t-il.

Certaines de ces recommandations sont presque vouées dès le départ à mourir de leur belle mort. Je pense entre autres à brèche, qui est la recommandation officielle pour remplacer break, terme utilisé au tennis. Au Québec, cet équivalent n’a aucune chance de s’implanter, car on lui a déjà trouvé un équivalent : bris de service.

 

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8 commentaires pour Les anglicismes

  1. MICHEL ARCHAMBAULT dit :

    Merci Monsieur Rouleau pour m’avoir fait découvrir Monsieur Jules-Paul Tardivel. La lecture de chacun de vos billets m’apporte un bien-être très particulier qui me redonne force et vigueur!…
    Que la jeunesse française d’aujourd’hui vous lise et vous entende!!
    Michel ARCHAMBAULT

    • rouleaum dit :

      Bonjour Monsieur,

      Vous ne le savez fort probablement pas, mais la jeunesse québécoise a les mêmes manies, le même défaut. Les mots anglais ont une force d’attraction que je n’arrive pas à m’expliquer.

  2. margueritedesmondes dit :

    Monsieur, si je réponds ici , est ce que cela se voit sur le site ? Nous avions déjà correspondu et je voudrais vous demander quelque chose. Marguerite Champeaux-Rousselot

    • rouleaum dit :

      Tout commentaire doit recevoir mon approbation avant d’être publié.

      En quoi votre question est-elle si particulière qu’elle doive être occultée?

      • rouleaum dit :

        Je ne me suis certainement pas exprimé clairement. Si vous me faites parvenir un commentaire et me demandez de ne pas le publier, il est certain que je respecterai votre désir. Comme je le mentionnais, tout commentaire doit recevoir mon approbation avant d’être publié.
        Quelle est donc cette question que vous voulez me poser sans que les lecteurs en soient informés?

  3. Maxence Peyre dit :

    Bonjour Monsieur Rouleau. Je viens de lire avec grand intérêt… comme toujours ! votre dernier article « Prononciation vs Orthographe ». Mais c’est sur les anglicismes… ou plutôt les emprunts à l’anglais, que je voudrais revenir à l’occasion de l’actualité.
    Il s’agit du coronavirus et particulièrement du mot « cluster » qui en quelques jours, pour ne pas dire quelques heures, s’est répandu comme un virus pour désigner le foyer, la grappe, à partir desquels le coronavirus se diffuse dans une zone déterminée. Est-ce que cela ne vous paraît pas regrettable alors que ces mots existent bien en français ? Merci pour votre éclairage. Maxence Peyre, à côté de Montpellier.

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