Traducteur : une profession dépassée? (1 de 4)

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être?

 – Le problème –

 

Voilà qu’un ancien collègue me confie, au cours d’une conversation téléphonique, qu’il éprouve de plus en plus de difficultés à donner ses cours de traduction. Il se considère de moins en moins capable de bien faire son travail. N’allez pas penser qu’il se plaint de subir des ans l’irréparable outrage. Que non! Ce qui fait son malheur, c’est qu’il lui est impossible d’évaluer, à leurs justes valeurs, les travaux que lui remettent ses étudiants : leurs traductions ne sont pas toujours de leur cru. Ce sont souvent, à quelques  retouches près — pertinentes ou pas —, des traductions générées par un ordinateur. Son rôle, me dit-il, est de former des traducteurs et d’évaluer les progrès qu’ils réalisent en cours de session. Pas d’évaluer les performances d’un logiciel de traduction. Et là-dessus, il n’a pas tort. C’est à se demander s’il ne faudrait aller jusqu’à interdire l’utilisation de l’ordinateur pour les examens.  Les étudiants auraient alors la tâche, inhabituelle (anachronique, aux yeux de certains), de remettre une traduction manuscrite! Qui, à coup sûr, serait le reflet de leurs compétences. En arrivera-t-on là? Seul l’avenir le dira.

Une question me vient alors à l’esprit : la traduction automatique est-elle à ce point menaçante?…

Ouvrons une parenthèse.

Je devrais peut-être mettre automatique entre guillemets pour ne pas confondre certains lecteurs pour qui le terme traduction automatique a un sens différent de celui que je lui attribue. Certains lui font désigner un texte produit par un logiciel de traduction, texte dont la qualité est telle qu’aucune intervention humaine n’est nécessaire. Moi, je l’utilise dans son sens général : fait par un automate, peu importe la qualité du produit obtenu.

L’emploi du mot traducteur est, me semble-t-il, moins problématique. J’utilise ce mot — et vous en faites probablement autant — uniquement pour désigner l’auteur d’une traduction. Et ce, même si, depuis 1954, le Robert lui attribue un deuxième (ou second) sens : « Appareil électronique fournissant des éléments lexicaux et phraséologiques de deux langues mis en corrélation ». Acception que l’on retrouve dans le Petit Robert 2018, formulée de façon plus accessible : « Appareil électronique fournissant des éléments de traduction (mots, phrases simples). Traducteur, traductrice de poche. »

Fermons la parenthèse.

A-t-on encore besoin de traducteurs?

Voilà, formulée crûment, LA question dérangeante, celle que personne n’ose poser. La réponse est pourtant évidente. Le traducteur aura toujours sa raison d’être tant et aussi longtemps qu’il y aura une diversité de langues parlées sur la planète. La vraie question n’est donc pas de savoir si les traductions deviendront chose du passé — cela ne se produira que le jour, qui n’est pas encore venu (1), où tous les hommes parleront une même langue —, mais bien de savoir qui aura la charge de faire ces traductions. L’homme ou la machine? Le traducteur ou l’ordinateur?

Ce problème, pour un professeur de traduction, se pose en des termes différents : que me réserve l’avenir si mes services ne sont plus requis pour former des traducteurs, si la machine peut faire le même travail, plus vite et à meilleur coût, que mes élèves à leur arrivée sur le marché du travail? Se pourrait-il que mon département ferme ses portes? Est-ce une mise à pied qui m’attend? Voilà un avenir plutôt décevant! Mais est-il seulement envisageable?… Je peux vous dire qu’une université n’hésitera pas à fermer un programme d’études, si la clientèle n’est plus au rendez-vous. J’en ai moi-même fait les frais. J’utilise ici le terme clientèle, car les universités sont devenues des entreprises de service. S’il n’y a pas d’argent à faire, on coupe le service. Tout comme le fait Hydro-Québec!

Est-ce être alarmiste que de penser qu’un jour un département de traduction pourrait fermer ses portes parce la machine fait mieux que l’homme?… Une telle perspective deviendra réalité si, et seulement si, les traductions automatiques sont de qualité égale ou supérieure à celles que peut faire l’homme. La question est de savoir si nous en sommes rendus là. À moins que ce soit dans un avenir rapproché. Je ne saurais dire, car je n’ai pas eu à faire face à un tel problème durant ma vie professionnelle. Je ne suis donc pas en mesure d’en saisir toute l’importance.

Le problème soulevé n’étant pas anodin, je décide donc d’y regarder de plus près. Je veux me faire une idée [ou me faire une tête, comme certains disent chez nous].

La machine est-elle en concurrence avec l’homme?

Dans bien des domaines, la question ne se pose même plus : la machine fait mieux et plus vite que l’homme. Et cela, depuis un bon moment. Mon professeur de philosophie avait l’habitude de dire : « Laissez faire à l’éléphant ce que l’éléphant peut faire ». Il nous encourageait ainsi à nous consacrer à des tâches dites « nobles », celles qui requièrent la contribution de nos neurones.

Longtemps on a pensé que tout ce qui exigeait de la réflexion échappait à l’animal; qu’une telle activité était la chasse gardée de l’homme. N’a-t-on pas longtemps cru que seul un être intelligent — donc l’homme — pouvait créer des outils?… En effet, on l’a longtemps cru. On l’a longtemps crié sur tous les toits. Quel ne fut pas notre désarroi quand nous avons découvert que le singe pouvait en faire autant!…

Si le singe peut faire quelque chose que l’on croyait être l’apanage de l’homme, la machine peut-elle être l’égale du singe? Peut-elle faire d’autres choses que l’on croit toujours n’appartenir qu’à l’homme? Comme traduire… Pourquoi pas?… Il suffit de le vérifier. Et c’est ce que l’homme fit. La traduction automatique venait de naître.

Ses premiers essais l’ont convaincu qu’elle avait un certain avenir. Même si elle présentait des faiblesses (2). L’homme s’est vite remis à la tâche. Les logiciels de traduction se sont améliorés, mais on ne les voyait pas prendre la relève de l’homme : les textes produits étaient toujours trop grossiers; ils demandaient trop de retouches ou de corrections. Ils avaient malgré tout une certaine utilité. Je me rappelle m’en être servi pour avoir une idée approximative du compte rendu, écrit en flamand, d’un de mes ouvrages. Ces logiciels n’ont pas tardé à être assez performants pour traduire des textes très répétitifs, stéréotypés, comme des bulletins météorologiques, moyennant quand même une certaine révision. Il y avait donc là économie de temps et d’argent. Mais dans tout autre domaine, il en était autrement. Une chose était toutefois acquise : on pouvait faire faire à la machine des choses qu’autrefois seul l’homme arrivait à accomplir. La traduction automatique a, par la suite, fait des pas de géants. Et tout dernièrement, l’intelligence artificielle s’est invitée dans la danse.

Il existe aujourd’hui, me dit-on, plusieurs logiciels de traduction, que certains disent performants. J’en ai trouvé cinq en ligne : Google Translate, Microsoft Translate, Tradooit, Yandex.Translate et DeepL. Reste à voir si ces logiciels peuvent remplacer le traducteur, s’ils peuvent faire de la traduction automatique, au sens que certains lui attribuent, i.e. s’ils génèrent des textes ne nécessitant aucune intervention humaine.

Étant donné que j’ai l’habitude d’évaluer l’arbre à ses fruits et non à la façon qu’il a de les produire; ce qui m’importe, c’est le résultat obtenu, i.e. la traduction, et non les moyens utilisés pour y parvenir (ex. mémoire de traduction, banque de terminologie, concordancier bilingue, outil d’alignement de textes, outil de pré-traduction ou encore intelligence artificielle).

La question qui se pose est alors de savoir lequel de ces logiciels donne le meilleur résultat. Lequel produit la traduction nécessitant le moins de retouches ou de corrections, car espérer obtenir une traduction qui n’en nécessite aucune est, à mes yeux, utopique. Jusqu’à preuve du contraire…

Je mets donc ces 5 logiciels à l’épreuve.

Dans un premier temps, je leur soumets une phrase de 34 mots, dont la traduction ne présente aucune difficulté majeure :

In this province where francophones form the majority, members of linguistic minorities feel a far greater need to express themselves in French than members of the francophone majority do to express themselves in English.

Voyez les résultats :

Google

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques ressentent un besoin beaucoup plus grand de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone ne le font  pour s’exprimer en anglais.

Microsoft

Dans cette province où les francophones forment la majorité, les membres des minorités linguistiques ressentent un bien plus grand besoin de s’exprimer dans Français que les membres de la majorité francophone ne le font  pour s’exprimer en anglais.

Tradooit

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques ont beaucoup plus besoin de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone ne le font pour s’exprimer en anglais

Yandex

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques ressentent un besoin beaucoup plus grand de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone ne ressentent de s’exprimer en anglais.

DeepL

Dans cette province où les francophones sont majoritaires, les membres des minorités linguistiques éprouvent un besoin beaucoup plus grand de s’exprimer en français que les membres de la majorité francophone de s’exprimer en anglais.

Clairement ces traductions ne sont pas toutes d’égale valeur. J’ai souligné les éléments mal traduits.  Certaines différences sont sans conséquence, car elles sont de nature purement stylistique. J’entends par là que l’idée est exprimée correctement mais avec des mots différents :  form the majorities est aussi bien rendu par forment la majorité que par sont majoritaires; to feel a far greater need, par ressentir un bien plus grand besoin que par éprouver un besoin beaucoup plus grand.

C’est ailleurs que le bât blesse.

La traduction la moins bien réussie, i.e. celle qui nécessite le plus de retouches ou de corrections, est clairement celle produite par Tradooit : Avoir beaucoup plus besoin ne rend pas l’idée exprimée par to feel a far greater need; traduire do par ne le font (problème également rencontré avec Google et Microsof ) ne passe pas le test. Ce logiciel n’a pas su retracer ce que remplaçait le verbe passe-partout to do. À cet égard, Yandex a mieux fait, mais pas parfaitement.

La palme revient sans contredit à DeepL. Sa traduction dit tout et le dit bien. Aucune retouche n’est nécessaire. Une « traduction automatique » (i.e. parfaite) serait donc possible!…

DeepL est-il toujours aussi performant?

On le voudrait bien, mais j’ai appris, voilà de cela plusieurs lunes, qu’une occurrence ne fait pas loi. Il ne me reste qu’à vérifier si DeepL est toujours supérieur aux autres. Je soumets ces 5 logiciels à une autre épreuve : traduire le début d’un article paru en 2010  (titre et chapeau) qui retrace l’histoire du calendrier :

The year one

A big date in retrospect, yesbut merely 754 to Romans then, 3761 to Jews now, and very likely not anno Domini at all.

Voyez les résultats.

Google

La première année

Un grand rendez-vous rétrospectivement, oui, mais seulement 754 pour les Romains à l’époque, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas du tout anno Domini.

Microsoft

L’année 1

Un grand rendez-vous avec le recul, oui, mais seulement 754 aux Romains alors, 3761 aux Juifs maintenant, et très probablement pas anno Domini du tout.

Tradooit 

La première année

Une date importante en rétrospective, oui, mais seulement 754 pour les Romains alors, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas du tout Anno Domini

Yandex

L’année

Une grande date en rétrospective, Oui—mais seulement 754 pour les Romains de L‘époque, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas anno Domini du tout.

DeepL

La première année

Une grande date rétrospectivement, oui, mais seulement 754 pour les Romains à l’époque, 3761 pour les Juifs maintenant, et très probablement pas anno Domini du tout. 

               Aucune de ces 5 traductions ne passe le test. Toutes présentent à des degrés divers des défauts, qui rendent leur compréhension très difficile, pour ne pas dire impossible. Certains pourraient rétorquer qu’un anglophone pourrait, lui aussi, avoir de la difficulté à saisir le sens du texte d’origine. Peut-être… mais cela ne fait pas partie des préoccupations du traducteur. Sa tâche, à lui, consiste à rendre le texte accessible à un francophone qui ne parle pas anglais. Point, à la ligne.

Voyons comment le titre a été traduit.

Seul Microsoft le rend bien. Il l’aurait mieux rendu s’il nous avait proposé L’an 1 plutôt que L’année 1. Mais c’est mieux que ce que tous les autres ont fait. Même mieux que ce que DeepL a fait! DeepL vient, ici, de se faire déclasser.

La pire traduction est assurément celle de Yandex, où One n’est même pas traduit! Quant aux autres logiciels, en le traduisant par La première année, ils n’ont pas su faire la différence entre The year one et The first year. Un très mauvais début, vous en conviendrez.

Voyons maintenant comment le chapeau a été rendu.

Identifier la traduction qui nécessite le moins d’interventions n’est pas ici une mince tâche. Aucun des logiciels testés n’a fait un bon travail.

Traduire date par rendez-vous, comme l’ont fait Google et Microsoft, est on ne peut plus inapproprié. Ces deux logiciels attribuent à ce mot anglais non pas son sens le plus courant, mais bien celui que le Merriam-Webster donne en quatrième place : an appointment to meet at a specified time. Pourtant, rien dans le texte ne laisse entendre que tel soit le cas. Erreur grossière que j’apparenterais à celles que les premiers logiciels faisaient [rappelez-vous erection problems traduit par problèmes de construction; campagne de pêche traduit par country-side of fishing]. L’erreur est encore plus déroutante quand on lit ce que Microsoft, lui qui pourtant avait le mieux traduit le titre, nous propose : rendez-vous avec le recul!

Le deuxième élément qui rend la compréhension de ces traductions très difficile, c’est la présence des nombres 754 et 3761. À quoi font-ils référence? Il me semble essentiel de le préciser. Encore plus quand date est traduit par rendez-vous.

Le troisième élément qui vient brouiller les cartes, c’est la présence de anno Domini (année du Seigneur), deux mots qui n’ont pas leur place dans un texte français. Les logiciels de traduction les ont considérés comme des mots étrangers — qui n’avaient apparemment pas à être traduits — alors qu’en fait, ils sont naturalisés. Selon le dictionnaire Merriam-Webster, anno Domini « is used to indicate that a time division falls within the Christian era ». L’emploi de anno Domini (ou AD) après une date indique, à un anglophone, que l’événement ainsi daté s’est produit après l’année de la naissance du Christ, qui signe le début de l’ère chrétienne. En français, pour dire la même chose, on utilise après J.-C. [De même, l’abréviation BC (before Christ) se rend en français par avant J.-C.] Un anglophone comprendra ce que veut dire anno Domini, mais pas un francophone. D’où, encore plus d’opacité dans ces cinq traductions. Tous les logiciels ont d’ailleurs fait la même erreur. Même DeepL! (3)

Devant un résultat aussi peu emballant, je décide de pousser un peu plus loin l’évaluation de ces logiciels. Que feront-ils si je leur soumets un court paragraphe, composé de plus d’une phrase? La cohérence qu’ont normalement ces phrases entre elles — cohérence assurée par l’utilisation d’anaphoriques et d’indicateurs de rapport (Voir ICI, p. 149) — rend la tâche un peu plus délicate. Je leur soumets donc le premier paragraphe d’un texte, simple à lire et à traduire, intitulé The Origin of Species :

The basic principles of Darwin’s theory of evolution can be outlined in perhaps a dozen sentences. The Origin of Species, however, is five hundred pages long, and as Darwin himself exclaimed when he reread it: “Oh! my gracious, it is tough reading.” The reason for this is that he had to do more than merely outline his theory: he had to persuade other men that it was true. The Origin of Species is, therefore, one long, relentless argument in support of the theory of evolution by natural selection. Its purpose was to make men accept a theory that they did not wish to accept.

Voyez les résultats :

Google

Les principes de base de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être résumés en une douzaine de phrases. L’Origine des espèces, cependant, compte cinq cents pages et, comme Darwin lui-même s’exclama en le relisant: «Oh! c’est une lecture difficile. » La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie: il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’origine des espèces est donc un argument long et implacable à l’appui de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne souhaitaient pas accepter.

Microsoft

Les principes de base de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être décrits en une douzaine de phrases. L’Origine des Espèces, cependant, est de cinq cents pages de long, et comme Darwin lui-même s’écria quand il le relisait: «Oh! mon gracieux, il est difficile de lire. La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie : il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’origine des espèces est donc un argument long et implacable à l’appui de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne voulaient pas accepter.

Tradooit

Les principes fondamentaux de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être définis en une douzaine de phrases. L’Origine des Espèces, cependant, compte cinq cents pages, et Darwin lui-même s’est exclamé en la relisant : «Oh! ma gentillesse, c’est difficile à lire. » La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie : il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’Origine des espèces est donc un long et inlassable argument à l’appui de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne voulaient pas accepter.

Yandex

Les principes de base de la théorie de L’évolution de Darwin peuvent être décrits en une douzaine de phrases. L’Origine des espèces, cependant, est de cinq cents pages, et comme Darwin lui-même s’est exclamé quand il l’a relu: « Oh! mon gracieux, il est difficile à lire.” La raison en est qu’il a dû faire plus que simplement esquisser sa théorie: il a dû persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’Origine des espèces est donc un argument long et implacable à l’appui de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Son but était de rendre les hommes accepter une théorie qu’ils ne veulent pas accepter.

DeepL

Les principes de base de la théorie de l’évolution de Darwin peuvent être résumés en une douzaine de phrases. L’Origine des espèces, cependant, fait cinq cents pages, et comme Darwin lui-même s’est exclamé lorsqu’il l’a relue : « Oh ! mon Dieu, c’est difficile à lire. » La raison en est qu’il devait faire plus que simplement exposer sa théorie : il devait persuader d’autres hommes que c’était vrai. L’Origine des espèces est donc un long et implacable argument en faveur de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Son but était de faire accepter aux hommes une théorie qu’ils ne voulaient pas accepter.

Des cinq traductions, celle générée par DeepL est la meilleure. Même l’italique du titre de l’ouvrage est respecté, ce qu’aucun autre logiciel n’a fait. Sans oublier qu’il est aussi le seul à avoir bien rendu gracious. C’est clairement la meilleure traduction. Mais elle n’est pas parfaite : relue devrait être au masculin; et argument implacable rend très mal relentless argument. Cette traduction devrait donc être améliorée (4), même si elle rend assez bien l’idée du texte de départ et que sa lecture est somme toute assez agréable. Au point qu’un réviseur, pressé, pourrait se leurrer sur sa qualité.

Même si mon évaluation de ces 5 logiciels est sommaire (3 courts extraits seulement), il semble tout à fait possible qu’une machine traduise convenablement un texte, moyennant tout de même une certaine révision. Et à deux occasions sur trois, c’est le logiciel DeepL qui s’est démarqué. Mais il ne réussit pas toujours haut la main. Il lui arrive de faire des erreurs. Ses traductions ont donc, elles aussi, besoin d’être revues et corrigées. Peut-être moins que les autres… mais je n’en suis pas certain. Pour l’être, il me faudrait évaluer son rendement avec beaucoup plus de textes, non seulement généraux, mais aussi spécialisés.

C’est là que la question en titre prend toute son importance. Maintenant que l’on sait qu’une traduction automatique est plus rapidement produite qu’une traduction « humaine », et que, somme toute, elle peut être assez bien tournée, le traducteur a-t-il toujours sa raison d’être?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)   Le jour où nous parlerons tous une même langue n’est pas encore venu et risque fort de ne jamais se pointer. Non pas qu’il n’y ait pas de signes annonciateurs (Voir La France donne sa langue au… cat ou encore Do you speak encore français?) mais, au vu des efforts faits pour contrer le phénomène autant chez les peuples autochtones, qu’au Québec, en Acadie et même en France, on peut manifester un certain optimisme. Car sauver sa langue, n’est-ce pas sauver son identité?

Michel Rocard, dans son discours du 24 octobre 1989, prononcé lors de l’installation du Conseil supérieur de la langue française (CSLF), s’attarde assez longuement sur le sujet. Selon lui,

« Nous avons besoin d’une unification linguistique de l’Europe sur le mode du multilinguisme, seul véritable garant d’une unité culturelle qui se ferait dans le respect des différentes composantes et non dans la réduction à l’uniformité. Si l’unification linguistique de l’Europe devait se faire sur le modèle de l’unilinguisme, il est clair que l’Europe de demain serait anglophone. »

« Si l’on veut éviter que la construction de l’Europe n’entraîne la domination d’une langue sur toutes les autres, il est indispensable de mettre en œuvre une politique assurant en quelques décennies le plurilinguisme individuel de chaque citoyen européen. Ne pourrait-on aller un peu plus loin et proposer que sur les deux langues étrangères enseignées à chaque enfant, l’une au moins soit choisie parmi les langues nationales des États membres. […]

Si un dispositif de ce genre pouvait être adopté et mis en œuvre à l’intérieur de la Communauté, en quelques décennies tous les Européens seraient trilingues, au moins passivement […] »

Clairement, l’unilinguisme n’est pas à l’agenda, du moins en Europe.

(2)   L’une des faiblesses était son incapacité à trouver le bon équivalent d’un terme polysémique. Par exemple, à la fin des années 1990, au moment de l’apparition du sildénafil (commercialisé sous le nom de Viagra), erection problems était traduit par problèmes de construction, au lieu de problèmes ou difficultés d’érection ou encore campagne de pêche, par country-side of fishing, au lieu de fishing campaign ou fishing season.

(3)   Une bonne traduction aurait pu être :

L’an 1

En rétrospective, un grand moment, certes, mais rien d’autre que l’an 754 pour les Romains de l’époque, ou encore l’an 3761 pour les Juifs d’aujourd’hui, et certainement pas après J.-C

(4)  Voici une autre traduction que plusieurs pourraient préférer. Une traduction qui s’éloigne du mot à mot, sans pour autant s’éloigner du sens.

La théorie de Darwin sur l’évolution tient essentiellement en une dizaine de phrases. Pourtant, son ouvrage, De l’origine des espèces, couvre pas moins de cinq cents pages. La longueur de ce document, difficile à lire, au dire même de l’auteur, s’explique par le fait que Darwin ne pouvait se limiter à brosser les grandes lignes de sa théorie; il se devait d’en démontrer à tous le bien-fondé. De l’origine des espèces est donc un long plaidoyer, interminable, à l’appui de sa théorie de l’évolution par sélection naturelle, un plaidoyer destiné à rallier tous ceux qui se refusaient à y croire.

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2 commentaires pour Traducteur : une profession dépassée? (1 de 4)

  1. Marcel Trudeau dit :

    Quel bel article. Bravo. J’ai bien hâte de lire la suite.
    Une petite exception: le bout de phrase:
    ‘very likely not anno Domini at all’
    avait, à mon avis un sens différent:
    ‘presque assurément un événement n’ayant aucun lien avec la venue de Jésus-Christ’.
    Qu’en pensent vos autres lecteurs?

  2. Catherine Vuilleumier dit :

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