Œuf, cœur, moelle… (2 de 3)

Papi, pourquoi…? (2)

 

Nous avons vu, dans le précédent billet, que la nomenclature du NPR 2010 comprend 180 mots vedettes qui contiennent la suite oe et où le e n’est pas coiffé d’un signe diacritique. Ces deux voyelles sont juxtaposées dans 40 d’entre eux. Et leur prononciation pose parfois problème, surtout quand ces mots sont d’origine étrangère.

Non seulement les 140 autres mots ont un o suivi immédiatement d’un e, mais ce o fait corps avec le e pour créer ce qui est convenu d’appeler une ligature (i.e. un ensemble de lettres liées qui forment un caractère unique, ex. œ) – certains disent  un « e dans l’o ». C’est précisément sur ces mots que nous allons maintenant nous attarder.

 Ligature œ

                À première vue, 140 me paraît un nombre plutôt élevé, mais, à regarder ces mots de près, mon étonnement  se dissipe, car nombre d’entre eux font partie d’une même famille étymologique. Savoir écrire (ou prononcer) l’un, c’est savoir écrire (ou prononcer) l’autre. Par exemple, cœur fait partie de 14 mots vedettes (accroche-cœur, contrecœur, écœurant, haut-le-cœur…); œil,  de 18 entrées (œillade, œillet, trompe-l’œil…); bœuf, de 7 mots; sœur, de 5 mots; oeuvr(e/é/a), de 16 mots; nœud, de 4 mots. Il y a donc au moins 64 mots sur les 140 dont ni la graphie ni la prononciation ne posent problème. Du moins pour un francophone, adulte seulement. Pour un  allophone, ou pour mon petit-fils, c’est une toute autre histoire, comme nous allons le voir.

D’où vient cette ligature?

Nous avons vu dans le précédent billet qu’en français la juxtaposition des voyelles o et e a été soit créée de toutes pièces, soit empruntée à des langues étrangères. Mais qu’en est-il de la ligature œ? A-t-elle, elle aussi, une double origine? Pour répondre à cette question, il faut compulser son Petit Robert, qui fournit presque toujours l’origine étymologique du mot vedette (ex. abrasion : étym. 1611 ◊ latin abrasio, de abradere « enlever en grattant »).

Je me suis d’abord attardé à une dizaine de mots que mon petit-fils risque de rencontrer dans ses lectures, donc des mots très courants. Une surprise m’y attendait. Et toute une! Œuf vient de ovum; bœuf, de bos; cœur, de cor; chœur, de chorus; mœurs, de mores; nœud, de nodus; œil, de oculus (!??); œuvre, de opera (!??); sœur, de soror; vœu, de votum. Aucun des prétendus mots d’origine, ou étymon, ne laisse deviner que son descendant français contiendra une ligature. Et c’est pourtant ce qui se serait produit. Comment en est-on arrivé à transformer un o en œ? Ou encore un e en œ (ex : fœtus, de fetus)?  Euh…

S’il faut en croire Jean Nicot (Le Thresor de la langue francoyse, 1606), certains de ces mots pouvaient aussi s’écrire différemment : euf, beuf, cueur, meurs, neud, euvre, seur et  veu. (1) La graphie avec la suite oe (ces deux voyelles ne formaient pas encore de ligature, ou les typographes les préféraient ainsi) était, à des degrés divers, en concurrence. En effet, si l’on se fie au terme auquel le lecteur est renvoyé dans ce dictionnaire, certaines graphies étaient mieux intégrées que d’autres dans la langue : euf, cerchez oeuf; Boeuf, voyez Beuf; Coeur, voyez Cueur; Moeurs, voyez Meurs; euvre, Cerchez Oeuvre; Soeur, voyez Seur;  veu ou voeu (aucun renvoi). Neud était  le seul à ne pas avoir d’autre graphie; nœud ne fera son apparition dans le DAF qu’en 1694 (1ère éd.).

Comment expliquer l’apparition du o dans ces mots? Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française (1787-1788) nous éclaire sur le sujet : « l’o ne se prononce pas : il n’est mis là que pour l’étymologie ». Autrement dit, on leur a ajouté un o par respect pour leur origine latine! Mais une telle affirmation, quoique défendable jusqu’à un certain point, m’agace un peu. Si, p. ex., le mot beuf vient vraiment de bos, bovis, comment expliquer qu’il soit entré dans la langue sans o? D’où vient donc ce e que le latin n’a jamais eu? Euh…

On a donc décidé de rectifier (!) la graphie de beuf pour boeuf. Soit. Mais qu’a-t-on fait de celle de beugler (« pousser des cris en parlant beuf et de la vache »)? On l’a oubliée? Pourquoi cette rectification à la pièce? Euh… (2)  Beuf et beugler font la paire, mais bœuf et beugler

Si j’avais la moindre autorité, je proposerais, comme origine du verbe beugler (et de beuf), non pas le latin bos, bovis, mais lecri du bovidé : Beuuuuuuu…! Il en est certainement qui trouveront cette idée saugrenue. À ceux-là, je dirais de ne pas condamner ce procédé trop rapidement. Dans le NPR, il y a au moins 77 occurrences de la mention : origine onomatopéique.  Vous en doutez? Allez voir babiller, bafouer, bombance, charabia, chiquenaude, choucas, cracher, huer, hurler, rogner, trompe, viole, pour ne nommer que ceux-là. J’ai mis en rouge ceux qui sont « peut-être d’origine onomatopéique »! Ce « peut-être » ne pourrait-il pas avoir sa place dans l’étymologie de beuf et beugler?  Blague à part, beugler serait arrivé dans la langue après un parcours des plus tortueux (3). C’est à prendre ou à laisser… Moi, j’ai de sérieuses réserves. Enfin! On dit aussi meugler. Ce serait – d’après le Petit Robert – une « altération » de beugler. Permettez-moi d’en douter, car, étrangement, ce même dictionnaire nous dit le contraire : beugler aurait fait son apparition dans la langue en 1611, et  meugler, beaucoup plus tôt, en 1539! Comment meugler peut-il alors être une altération de beugler s’il lui est antérieur? J’en perds mon latin.

Revenons donc à nos moutons. En 1787, l’abbé Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française, ne donne plus les graphies sans o (sauf, beuf et veu). C’est dire que les graphies avec o auraient alors supplanté celles qui avaient cours auparavant. Cette conclusion ne vaut que si son dictionnaire reflète l’usage du moment. Mais est-ce bien le cas? On peut l’espérer. Mais rares sont les régents qui peuvent résister à la tentation d’être directifs, normatifs. Et Féraud ne fait pas exception à la règle (4). Il suffit pour s’en convaincre de lire ce qu’il dit de œil (5) : il l’écrirait aussi oeuil!

Qu’en est-il des autres mots avec ligature, ceux que mon petit-fils rencontrera beaucoup moins souvent ? Là aussi, une surprise m’attendait. Mais, cette fois-ci, une agréable surprise. La fantaisie observée dans la dizaine de mots que nous venons d’examiner fait place, dans ceux qui suivent, à une certaine rigueur, qui n’est pas sans réjouir un esprit cartésien. Voyez par vous-mêmes.

  1. œnologie étym.  du grec oinos « vin » (οίνος) et –logie
  2. œdeme étym.  du grec  oidêma, de oidein « enfler »
  3. œcuménique étym. du grec  oikoumenê « terre habitée, univers »
  4. œdipe étym. 1929 n. d’un personnage de la mythologie grecque, Oidipous
  5. œsophage étym. du grec oisophagos, « qui porte (oisô) ce qu’on mange (phagein)
  6. œstrus étym. du grec oistros « fureur » 
  7. biocœnose étym. du grec  bios « vie » et koinos « commun », par l’allemand
  8. cœlentérés : étym. du grec  koilos « creux » et enteron « intestin »
  9. monœcie : étym. du grec  monos « seul » et oikia « maison »
  10. pœcilotherme : étym. du grec  poikilos « variable » et –therme (aussi      pkilotherme)
  11. phœnix étym. du grec  phoiniks « palmier »
  12. cœlacanthe  étym. 1890 ◊ de oilos « creux » et akantha      « épine »
  13. œnothère étym. 1811; œnothera 1777 ◊ du grec oinothêras

Le oe français serait donc le résultat de la translittération du οί grec! Quelle heureuse surprise! Enfin, de la logique, me suis-je dit! Mais mon plaisir a été de courte durée. Il n’a duré, aurait dit Malherbe, que ce que durent les roses : l’espace d’un matin. En effet, si l’on examine les origines étymologiques d’autres mots, on constate que cette  translittération n’est pas systématique. J’en veux pour preuves les cas suivants, où le οί grec est devenu :

un é français :

  1. béotien   étym. 1715 ◊ grec boiôtios « habitant de la Béotie »,
  2. biocénose   étym. 1908 ◊ du bios « vie » et koinos « commun »,
  3. cénobite   étym. xiiie ◊ latin cœnobium « monastère », grec koinobion
  4. cénesthésie   étym. 1838; cœnesthésie xixegrec koinos « commun » et aisthesis « sensibilité »

un i français :

cimetière étym. 1190 ◊ latin cœmeterium, grec koimêtêrion « lieu où l’on dort »

un oi français :

koinè [étym. début xxegrec koinos « commun ».

On ne peut qu’être étonné de cette dernière graphie, car le même mot grec d’origine koinos a, comme nous l’avons vu quelques lignes plus haut, donné naissance à biocénose ou encore à cénesthésie. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

Il existe également 4 mots d’origine germanique (allemand et flamand) qui s’écrivent, d’après le NPR 2010, avec la ligature œ. Ce sont : 

  1. lœss : étym. 1845 ◊ mot allemand, probablement du suisse alémanique, lösch;
  2. rœntgen : étym. ◊ de W.C. Röntgen, savant allemand qui découvrit les rayons X;
  3. rœsti : étym. 1899 ◊ suisse allemand, röschti.
  4. grœnendael :  étym. ◊ de Grœnendael, nom flamand d’un village de Belgique.

Ici, encore, il y a de quoi être étonné. Le ö allemand se transcrit généralement par les voyelles oe, juxtaposées, non pas liées. C’est du moins ce que l’on m’a enseigné. C’est ce qu’on trouve également sur Wikipédia . C’est aussi ce que fait le NPR avec le mot allemand föhn, qu’il transforme en foehn, mais il n’a pas voulu continuer sur son erre. Il a plutôt recouru à la ligature dans lœss, rœntgen et  rœsti, pourtant aussi allemands que foehn. Dans leur langue d’origine, ces mots s’écrivent pourtant  avec un o coiffé d’un Umlaut (tréma allemand), tout comme föhn. On aurait voulu agrémenter la langue d’une nouvelle exception qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Quant au quatrième mot, grœnendael, il n’est qu’une copie du nom d’un village belge. Ne connaissant rien au flamand, je ne peux que m’interroger sur l’origine de cette ligature.

Parmi les 140 mots possédant la ligature œ, il y a, outre ceux que nous venons d’examiner, des mots dont l’origine me paraît étonnante. Je vous en présente trois.

 1-   poïkilotherme [pɔikilɔtɛʀm] ou pœcilotherme [pesilɔtɛʀm] adjectif   étym. 1905, ~ xxe ◊ du grec poikilos « variable » et -therme

Le οί grec est devenu un français (le tréma fait que ces deux voyelles se prononcent séparément). Cette translittération est particulière à plus d’un titre. Non seulement est-elle archi-rare (je n’ose pas dire unique, même si la tentation est forte), mais elle a évoluée. Le est devenu un œ. Autre particularité : le k, consonne dure, présent dans pkilotherme, s’est adouci pour devenir un c dans pœcilotherme (6).

Le Petit Robert nous fournit les deux graphies, poïkilotherme et pœcilotherme, dans cet ordre, et toujours le même, depuis 1967; le Larousse en ligne fait l’inverse (7). L’ordre de présentation a-t-il une signification? Si oui, laquelle?  Le lecteur se doit de le savoir s’il veut utiliser son dictionnaire à bon escient.

Ouvrons ici une parenthèse sur la présentation des variantes orthographiques.

                Tout un chacun croit savoir utiliser correctement son dictionnaire de langue. Mais c’est rarement le cas. Pour bien faire comprendre à mes étudiants qu’ils se leurraient, il m’arrivait, quand le besoin se faisait sentir, de les mettre au défi. Ils devaient m’expliquer pourquoi leur NPR  ne présente pas de la même façon les variantes orthographiques des trois mots suivants :

  • clé ou  clef [kle]   nom féminin
  • agha [aga] nom masculin var. aga
  • akène [akɛn] nom masculin       […]  On écrit aussi achaine, achène [akɛn].

Ai-je besoin de vous dire que le taux d’échec pour ce test était de 100 %?

Pour répondre correctement à cette question, l’étudiant devait avoir lu les pages liminaires de son dictionnaire. Vous savez, ces pages qui se trouvent au début du dictionnaire et que tout utilisateur se fait un devoir de ne pas lire, croyant qu’il sait tout. C’est là que se trouve la réponse : l’importance de chacune des variantes (donc le reflet de l’usage) est « révélée par la manière dont elles sont présentées ».

  1. Si les deux formes sont courantes, elles figurent en entrée double. C’est le cas de clé ou clef. Et celle qui figure en premier est celle que privilégie le lexicographe.
  2. Si une graphie est plus fréquente que l’autre, cette dernière est précédée de la mention var. C’est le cas de agha, nom masculin, var. aga.
  3. Si la variante est rare, on la signale par « on écrit aussi, parfois », à la fin de l’article. C’est ce que l’on observe à l’article akène : […]  On écrit aussi achaine, achène [akɛn].

Reste à savoir sur quoi se base le lexicographe pour décider de la fréquence d’emploi d’une variante… Mais, de cela, il n’est jamais question.

Fermons la parenthèse.

Revenons donc à nos moutons : poïkilotherme ou pœcilotherme. La présentation en entrée double signifie que les deux graphies sont courantes, qu’elles sont aussi employées l’une que l’autre. Je dois avouer que je n’ai jamais rencontré dans des ouvrages de biologie – et encore moins entendu dire – pœcilotherme (prononcer cilo…). Il faut croire que je ne fréquente pas les mêmes ouvrages que les rédacteurs du NPR.

La ligature présente dans cette variante a une origine pour le moins mystérieuse. Comment en est-on arrivé à transformer un français en œ français (ou l’inverse)? Euh…

2- pomœrium ou pomerium    étym. 1831, ~ 1878 pomerium; pomoerium 1765 ◊ mot latin, de post « après » et murus « mur » (NPR 2010)

La présentation choisie indique que les deux graphies sont courantes, mais que le lexicographe préfère pomœrium (8). Il faut savoir que courant ne signifie pas nécessairement « fréquent ». En voilà d’ailleurs un excellent exemple. Ce terme ne peut être utilisé que par les spécialistes de l’antiquité romaine, car il désigne l’« Espace libre réservé au culte, ménagé autour des villes latines, sur lequel il était interdit de bâtir ». Et ces spécialistes ne courent pas les rues!

L’étymologie de ce mot me laisse toutefois pantois. Comment expliquer que le u de murus soit devenu le œ de pomœrium (9)? C’est une transformation majeure, surprenante et, surtout, qui ne date pas d’hier. En 1611, elle existait déjà, mais les deux voyelles n’étaient que juxtaposées et non liées (10). Qui donc a décidé de transformer le oe en œ? Et pourquoi? Euh…  Serait-ce les typographes? Possible, car ils ont souvent mis leur grain de sel dans l’orthographe.

3- stœchiométrie: étym. 1846; stœcologie « recherche et explication des éléments » phys. 1740 ◊ du grec stoekheion « élément » et –métrie.

Ici, le œ proviendrait directement d’un mot grec. C’est ce que le Petit Robert nous dit, et ce, depuis au moins 1977. Mais à y regarder de plus près, on se rend compte que le mot grec qui signifie « élément » n’est pas stoekheion – comme l’indique le NPR – , mais bien plutôt stoikheion  (στοιχείο : élément). Si les rédacteurs avaient consulté le  Dictionnaire des structures du vocabulaire savant, de la collection « Les usuels du Robert » (4e éd. 1989), ils l’auraient su. Serait-ce que les rédacteurs de ces deux dictionnaires, publiés par la même maison, travaillent en vase clos? Poser la question, c’est peut-être y répondre.

Comment  expliquer la transformation du οί grec en oe (ou œ) français? Elle nous viendrait, du moins pour ce mot, du latin d’où le français l’aurait repêchée. C’est ce que nous dit le Traité de l’orthographe françoise (1792, p. 776) :

 Stœcologie : on trouve aussi stcologie; mais abusivement (11); vient du grec rendu en latin par Stœchologia.

Mais on ne fait que déplacer le problème. Était-ce la norme de transposer le οί grec en oe latin?… Si tel était le cas, on peut déjà citer une exception : le oe de fœtus n’est pas d’origine latine, car, selon le NPR,  le mot latin d’origine est fetus!

               Moi, j’ai toujours utilisé stoïchiométrie; c’était le terme qu’employaient mes professeurs. Auraient-ils été contaminés par la langue de la majorité, l’anglais, qui, elle, dit stoichiometry? Peut-être. Ce qu’on peut par contre affirmer sans crainte de se tromper, c’est que l’anglais n’a pas modifié la graphie du mot grec qui lui a donné naissance; il a conservé le οί originel. Mais stoïchiométrie est encore utilisé aujourd’hui par certains. Ne pourrait-on pas, pour les excuser, parler de « faute intelligente »? Fort probablement, mais les régents, eux, ne seraient pas d’accord. Hélas!

Mais qu’en est-il de la prononciation de ces mots qui contiennent un « e dans l’o »? Uniforme ou pas? C’est ce que nous verrons dans le prochain et dernier billet sur ce sujet.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)      En 1606, la graphie oeil  existait déjà, mais les voyelles n’étaient que juxtaposées. Quant à fœtus, il n’a fait son apparition dans le Dict. de l’Acad. Frçse (DAF) qu’en 1694.

(2)      Cette façon qu’avaient de faire les régents (i.e. ne corriger que certains mots) est la source de bien des incongruités ou de nouvelles exceptions. Bien que cette façon soit peu recommandable, elle a la vie dure. À preuve, certaines « rectifications » apportées par La Nouvelle Orthographe, en 1990, sont du même acabit. https://rouleaum.wordpress.com/2012/04/14/nouvelle-orthographe/

(3)  Beugler : étym. 1611; bugler xiie ◊ de l’ancien français buble « jeune bœuf » (→ bugle); du latin buculus, diminutif de bos, bovis

(4)      Le Petit Robert en fait autant dans les pages liminaires : Enfin, lorsqu’une faute courante apparaît comme plus légitime que la « bonne » graphie, le lexicographe s’est permis de donner son avis par « on écrirait mieux » : CHARIOT, on écrirait mieux charriot (d’après les autres mots de la même famille); PRUNELLIER, on écrirait mieux prunelier (à cause de la prononciation). Si l’on souhaite un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire, c’est la « faute » intelligente qui doit servir de variante à une graphie recommandée mais irrégulière; il faut lui laisser sa chance, et l’avenir en décidera.

(5)      OEIL, ou OEUIL, s. m. [Euil: la 2de manière d’écrire ce mot serait la plus convenable et la plus conforme à la prononciation. On ne serait plus tenté de prononcer eil, comme prononcent certains. = Nos Anciens écrivaient eul, et prononçaient euil. Ils écrivaient de même deul, cerceul~, orgueul, quoiqu’ils prononçassent deuil, cercueuil, orgueuil…] (p. 11)  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50603p/f1.image.swfv

(6)      Preuve que les régents ne manquent pas d’imagination : l’adjectif grec poikilos (ποικίλος) a donné aissance à  un mot français, à double graphie, pécile  et pœcile.. On les trouve dans le Grand Dict. universel du XIXe siècle (P. Larousse, 1874, p. 483 et 1120), mais l’un d’eux, pécile, est disparu des dictionnaires actuels. Sans que l’on sache pourquoi. Pourtant il était plus simple à écrire que son jumeau hétérozygote.

(7)       Dans le Petit Larousse illustré  2006, les deux graphies sont présentées dans le même ordre que dans le Petit Robert. La décision de changer l’ordre serait donc postérieure à 2006. Pourquoi ce changement?

(8)      Dans le Dictionnaire Hatier Latin-français 1952, on trouve, en entrées, pomoerium (sans ligature) et pomerium, ce dernier renvoyant au premier. Et l’équivalent français proposé est pomérium (avec accent aigu)! Même si les dictionnaires courants ne donnent pas cette graphie, ce serait celle dont la naturalisation serait la mieux réussie. Mais les régents étant ce qu’ils sont…

(9)      Dans le NPR 1993, l’étymologie diffère légèrement : • 1831, -1878  pomerium; pomærium 1765; mot lat., de  post « après » et murus « mur ». Non pas pomoerium, mais pomærium? S’agirait -il d’une coquille? Si oui, elle a eu la vie dure, car on la retrouve encore dans le NPR 2001!

(10)     Source :  Les vies des hommes illustres Grecs et Romains comparée l’vne auec l’autre… (tome premier, p.52) (traduction de Jacques Amyot).

(11)     L’auteur anonyme de cet ouvrage tient la graphie stoécologie pour fautive (le jugement paraît toujours moins sévère quand on utilise abusivement). C’est pourtant la seule que nous fournit l’Abrégé du dictionnaire universel françois et latin : vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux (Tome III, 1762, p. 735)   ou encore le Supplément au Dictionnaire de l’Académie française, 6e édition, publiée en 1835, complément de tous les dictionnaires français, anciens et modernes…  (Paris, 1836, p. 754).  L’accent sur le e s

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erait disparu après 1836.

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21 commentaires pour Œuf, cœur, moelle… (2 de 3)

  1. Martin dit :

    Quelques précisions à propos du mot latin pomoerium ou pomerium. On trouve les deux graphies chez Varron par exemple (Ier siècle avant JC). Le pomérium désignait un espace consacré entre des murs des grandes cités (telle Rome) où il n’était permis ni de construire ni d’avoir une plantationquelconque.
    La forme pomoerium est à rapprocher du mot, (employé au pluriel), moenia, signifiant murailles, remparts et qui fut utilisé par le même Varron.
    Aucune trace légitime de « pomAErium » par contre, il s’agit certainement d’une confusion avec le mot pomarium dont le sens est verger.

  2. Martin dit :

    J’ai omis de préciser que moerus est la forme archaïque de murus, qu’on va rencontrer chez Varron bien entendu. Quant à l’accent aigu sur le e de pomérium en français, c’est toujours pour la même raison, à savoir qu’on prononce « é » le ‘e’ latin. On trouve par exemple en français bénédiction avec deux é, venant du bene-dicere latin. Si on écrit pomerium en français sans l’accent aigu, seul un latiniste sera comment prononcer ce mot.

    • rouleaum dit :

      Je vous remercie de ces informations.

      Il faut bien reconnaître qu’indiquer la forme archaïque « moerus » serait plus utile pour le lecteur moyen que je suis. Mais peut-être a-t-on voulu ne pas entrer dans les détails de son origine étymologique. La question que je me pose alors est la suivante : à quoi sert cette étymologie ou encore à qui peut-elle servir?

      Étant biochimiste de formation et non latiniste, je me trouve pris de court devant l’info fournie par le NPR.

  3. Martin dit :

    Une dernière précision au sujet de la transformation de moerus en murus. Il ne faut pas oublier que murus se lit « mourousse » en latin, le u ayant toujours le son « ou ». Or, en linguistique, « oe » et « ou » sont très voisins.
    J’en veux pour preuve la prononciation du « oe » par le son « ou » en indonésien ou encore en néerlandais. Exemple dans cette dernière langue, bon s’écrit « goed » mais se prononce comme l’anglais « good », c’est-à-dire avec le son ou.
    Maintenant allez jusqu’à dire que la graphie pomoerium est préférable à pomerium je trouve cela ridicule, après tout le latin a eu le droit d’évoluer lui aussi et pomoerium est la forme archaïque.

  4. Martin dit :

    Une précision à propos du mot oeuvre. Vous dites supra que ce mot vient du latin « opera ». C’est sujet à caution pour deux raisons. Premièrement le mot opera, operae (féminin) vient lui-même du mot racine opus, operis (neutre).
    Deuxièmement le sens PREMIER de opus est oeuvre (puis également ouvrage et travail.) Le sens PREMIER du mot opera est travail, activité (puis soin, attention, peine).
    Le Dictionnaire Etymologique de la Langue Française de M.A. Mazure (1863) donne bien le mot latin opus (et non opera) comme étant l’origine du mot français oeuvre.
    Voyez-vous en tant que fervent latiniste çà m’a immédiatement attiré l’oeil. Pour être complet, il faut encore préciser que le pluriel d’opus se dit….opera en latin, mais je ne vois pas pourquoi le mot oeuvre viendrait du pluriel de opus, aux régents de nous l’expliquer si c’est le cas.

    • rouleaum dit :

      Je n’ai fait que reproduire ce que le Nouveau Petit Robert (NPR) nous dit. Les points d’exclamation et d’interrogation laissent clairement voir mon scepticisme.

      Même si on avait mis opus, mon étonnnement n’en serait pas moins. Comment est-on passé du P à V?

      Il y a sans toute une explication (un bien grand mot) alambiquée, mais elle dépasserait certainement mes compétences.

  5. Martin dit :

    Errare humanum est, tout le monde peut faire des erreurs, y compris les régents. Vous l’avez d’ailleurs mis en évidence en signalant la coquille « pomAerium » qui traînait encore dans le NPR 2001.

  6. Martin dit :

    Pour répondre à votre question « Comment est-on passé du P à V », peut-être un début de piste ici.
    Le diminutif de opus est opusculum qu’on traduit par opuscule mais aussi, notamment en ancien français par petit ouvrage et même par « petit oeuvre ». Ce qui montre bien déjà l’étroite relation entre opus(cule) ==> ouvr(age) ===> oeuvre.
    Par ailleurs oeuvre se dit opera en italien, obra en espagnol. J’attire votre attention sur obra car les sons b et v sont très voisins, à tel point qu’un phrase existe en espagnol pour se faire préciser si on écrit avec un B ou avec un V (con b de burro o con v de vaca)
    En fait phonétiquement, le opera italien et le obra espagnol sont très voisins : opera ==> obera => obra.
    Nous sommes passés avec le français de opus à ouvrage. On n’est pas très loin avec oeuvre et oeuvrer.

    • rouleaum dit :

      Belle tentative. Mais la question persiste. Comment l’ancien français a-t-il pu convertir le p en v? Je l’ignore. Je vous avoue que cela ne m’empêche pas de dormir.

  7. Martin dit :

    J’ajoute que les 3 lettres B,P,V sont très proches. Par exemple avril se dira abril en espagnol et april en anglais. Ouverture se dira aperture en anglais et abertura en espagnol, apertura en italien
    Pour ouvrir on aura open (anglais), abrir (espagnol), aprire (italien).
    Tout ceci pour dire qu’on peut donc passer de P à V, de opus à ouvrage et à oeuvre.

  8. Martin dit :

    Si je prononce opusse, obusse et ovusse assez rapidement vous conviendrez que les sonorités sont très voisines comme avec april>abril>avril, donc que l’usage de la langue soit passé de l’un de ces sons à un autre ne présente pas de difficulté pour moi un peu comme avec César==> Csar=> Tsar

  9. Marc81 dit :

    Martin écrit : « J’ajoute que les 3 lettres B, P, V sont très proches. Par exemple avril se dira abril en espagnol et april en anglais. »
    Dans leur Dictionnaire étymologique (1831), MM. Noël et Carpentier confirment votre intuition : « OEUVRE, s.f. du latin opere, ablatif d’opus (ouvrage, travail), l’o changé en œu et le p en v, comme dans avril du latin aprilis. »

  10. Martin dit :

    Merci Marc81 pour cette précision. Il est étonnant que des ouvrages du XIXe aient donné la bonne étymologie et qu’on ait dérivé par la suite. A noter qu’en retirant simplemant le « e » de oeuvre, il reste « ouvre », cf. « ouvrage », le sens de opus, operis. (On avait du mal à s’en rendre compte car on se focalisait sur le son « eu » de oeuvre).
    Et bravo pour votre blog, bien sympathique.

    • rouleaum dit :

      Il est tout à fait exact de dire : « On avait du mal à s’en rendre compte car on se focalisait sur le son « eu » de oeuvre. »
      Mais le point que, moi, je soulevais, c’était l’origine du oeu dans oeuvre. La discussion a tout simplement pris une tangente, fort intéressante par ailleurs.
      Pour ajouter de l’eau à MON moulin, voici ce que le DAF donne à oeuvre ŒUVRE n. XIIe siècle, ovre. Issu du latin opera, pluriel, pris pour un féminin singulier, du substantif neutre opus, operis, « ouvrage, travail ». D’où vient donc que le o de ovre se soit transformé en oeu? Là était mon interrogation.

  11. Marc81 dit :

    Une piste de réflexion, trouvée dans le Dictionnaire étymologique de la langue française : « En français, le mot s’est écrit ovre, uevre (1145), euvre (1160-1174), oevre (13e siècle) et enfin œuvre. »

  12. Marc81 dit :

    Et encore ceci, trouvé dans une Etude linguistique et littéraire de la Chanson des Saisnes (1990): « Le o et le ou coexistent dans les autres versions (…) Un o peut être la continuation d’un o ouvert latin tonique libre à côté de ue, uniquement devant un v : ovre(s), uevre. »

  13. Martin dit :

    Pour compléter ce que nous avons évoqué supra, je voudrais encore citer le mot « ouvrier » (latin operarius) qui se dit obrero ou … operario en espagnol (et operaio en italien).
    On voit donc encore avec ce mot, de même racine que oeuvre et ouvrage, les transformations possibles avec b, p et v.

  14. pinailleur béotien dit :

    Bonjour.

    Je découvre vôtre blog avec plaisir et espère ne pas apporter d’information inutile.
    À propos des liens entre l’umlaut allemand et la ligature œ, plus d’explications sont données sur wikipédia ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C5%92#La_m.C3.A9taphonie_.C2.AB_.C3.B6_.C2.BB.2C_le_digramme_.C2.AB_oe_.C2.BB_et_la_ligature_.C2.AB_.C5.93_.C2.BB_en_allemand

    mais vous l’aviez peut-être, certainement, déjà remarqué dans vos recherches.

  15. Degrijse Ronny dit :

    En néerlandais le village de Groenendaal s’écrit avec o et e séparés et se prononce comme le « ou » français. En ancien néerlandais il s’écrivait Groenendael, le ae se prononçait comme un a long. La race de chien s’écrit aussi avec un o et un e séparés. On prononce donc grounendââl.

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