Traducteur : une profession dépassée? (4 de 4)

Le traducteur a-t-il encore sa raison d’être? 

— Y gagne-t-on à recourir à un logiciel de traduction? —

 

                Dans la culture judéo-chrétienne, travail est synonyme de punition. Rappelez-vous, Dieu, en chassant Adam du Paradis pour avoir mangé du fruit de l’arbre défendu, lui dit : « Tu gagneras dorénavant ton pain à la sueur de son front. » (Gen 3, 19). Ce pauvre Adam — et tous ses descendants — ne peuvent plus dès lors se la couler douce. Lui et tous ses semblables sont condamnés à trimer dur, comme on dit chez nous. C’est du moins ce qu’on m’a appris.

 Cela n’a pas empêché l’homme de vouloir se simplifier l’existence. Depuis la nuit des temps, l’homme cherche le moyen de rendre sa punition moins lourde, son travail moins pénible.

Dans les années 1960, Joffre Dumazedier, sociologue, se penche sur le sujet. Il signe un ouvrage intitulé Vers une civilisation du loisir? (Éditions du Seuil, 1962), que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt, même si je n’avais que 20 ans. En effet, qui ne voudrait pas travailler moins ou en rêver?… Trois ans plus tard, — certains s’en rappelleront peut-être — Henri Salvador entre dans la danse, avec sa chanson « Le travail, c’est la santé; rien faire, c’est la conserver ».  Il fait, à sa façon, un pied-de-nez à la Bible. Mais son appel à la paresse, comme certains appellent le fait de ne pas vouloir travailler comme un forcené, n’est pas entendu. Aujourd’hui, on travaille peut-être dans des conditions relativement meilleures, mais on travaille toujours autant, pour ne pas dire plus.

La civilisation du loisir, tant souhaitée, est devenue la civilisation de la productivité : faire plus, à moindre coût. Et le monde de la traduction n’y échappe pas. À preuve, j’ai trouvé sur Internet :

  • « Augmentez votre productivité et traduisez plus rapidement. »
  • « Grâce à la fonctionnalité de traduction automatique intégrée à l’environnement SDL Trados Studio, vous pouvez traduire davantage de contenu et livrer vos traductions plus rapidement. »
  • « Traduisez les contenus plus vite et plus intelligemment. »
  • « Traduire plus en réduisant les coûts. »
  • « Décuplez votre productivité de traduction avec SYSTRAN! »

Autrement dit, on nous encourage à utiliser un logiciel de traduction non pas pour travailler moins, mais bien pour faire plus de travail en moins de temps. Tout en ne réduisant pas sa semaine de travail. On cherche donc à faire plus d’argent. Avec évidemment le stress que tout cela entraîne. On est bien loin de la civilisation du loisir à laquelle on rêvait dans les années 1960. Mais il semblerait que l’homme n’ait pas jeté la serviette  (ou l’éponge, pour les puristes ). En effet, l’ouvrage de Joffre Dumazedier vient d’être réédité et mis à jour (MkF éditions, 2018), car, dit-on, son propos est d’une « actualité bouillonnante »!

Et cet engouement pour la productivité, rendue possible grâce aux logiciels de traduction et à leurs fidèles acolytes, les mémoires de traduction, n’est pas sans conséquence : la qualité des traductions ainsi produites est loin d’être au rendez-vous. Il en est, j’en suis sûr, qui ne partagent pas totalement mon point de vue. Selon eux, il y aurait des textes (différents à coup sûr de ceux que j’ai utilisés pour en faire la preuve) qui se prêteraient mieux à la TA. Rien n’est impossible, j’en conviens. Mais de quels genres de textes parle-t-on? J’aimerais bien le savoir. Car les défauts que j’ai relevés dans ces traductions  relèvent de la nature même de la langue et non de celle du texte à traduire. Ces traductions ne sont souvent qu’une suite de mots français reproduisant, à la lettre, le texte anglais, mais pas nécessairement le message qu’il contient. C’est du moins ce que j’ai pu constater. Existerait-il de ces traductions qu’on pourrait qualifier de textes bien  écrits, écrits en bon français? Il peut arriver, j’en conviens, que la traduction française soit l’image de la phrase anglaise (ex. : What did you do last night? Qu’avez-vous fait hier soir?), mais ce n’est pas la norme. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de stylistique comparée ou différentielle.

Le danger que j’y vois — et qui risque peut-être de devenir la norme, dans un avenir plus ou moins rapproché —, c’est que ces productions — j’hésite dans certains cas à parler de traductions — vont se retrouver dans les mémoires de traduction que le traducteur, le réviseur ou le post-éditeur (je ne sais plus quel nom lui donner) sera obligé d’utiliser étant donné que la traduction de ces segments, déjà stockés, n’est pas facturable. J’appréhende donc, à tort ou à raison, une dégradation des traductions ainsi produites. Suis-je en train de jouer les Cassandre?… Tout dépendra de la vigilance qu’y mettront ceux qui veillent au grain.

Productivité? Soit. Mais à quel prix?

À combien revient une bonne traduction faite par ordinateur et, obligatoirement, post-éditée? La question ne se pose pas si votre seul souci, en tant que donneur d’ouvrage, est d’avoir une idée, même grossière, du contenu du texte anglais. Mais du temps que j’étais traducteur, jamais une telle demande ne m’a été adressée. On n’attendait de moi rien d’autre qu’un texte bien écrit. Avoir fourni à mon donneur d’ouvrage un texte mal ficelé aurait signé mon arrêt de mort « professionnelle ». Cet employeur n’aurait jamais plus fait appel à mes services. Ce que tout traducteur craint comme la peste. C’est le beurre à mettre dans ses épinards qui en dépend.

La question pourrait être envisagée sous un autre angle. Étant donné que le temps c’est de l’argent, combien de temps devrait-on consacrer à la révision ou, si vous préférez, à la post-édition d’un texte traduit par ordinateur? Plus que si c’était une traduction faite par un humain?… Certainement pas, vous diront les partisans de la TA. Selon eux, les traductions générées par ordinateur sont « révisables ». Et obligatoirement à moindres frais que si c’était une traduction faite par un vrai traducteur. Auxquels il faudrait, même si on ne le fait pas, ajouter le temps qu’exige inévitablement la prétraduction (1). Mais passons!

N’ayant pas eu, dans ma vie active de traducteur, à travailler dans de telles conditions, je n’ai aucune idée du travail que peut demander la révision d’une telle production. Je décide donc d’en faire l’expérience, car le ouï-dire n’est pas ma tasse de thé. Déformation professionnelle oblige!

Description de l’expérience

Je décide de faire traduire un texte général par DeepL, dans sa version gratuite qu’on trouve sur Internet. Sa version commerciale donnerait-elle de meilleurs résultats?… J’entends par texte général un texte qui ne contient aucun terme de spécialité. Donc aucun problème de terminologie qui viendrait tout gâcher. Un texte assez simple pour que le logiciel puisse s’en tirer honorablement. Autrement dit, je mets toutes les chances de son côté. Voyons comment il s’en tire.

Je luis soumets donc les premières lignes d’un livre grand public, intitulé Vegetables and Fruits, que voici :

The joys of growing your own   

Why, people sometimes ask me, do you grow your own food? Why go to all the trouble of tilling, planting and weeding a piece of your valuable backyard for vegetables? Aren’t all those fruits trees and berrybushes [sic] a lot of work? Well, I generally answer such questions with a few of my own. When was the last time you bit into a really delicious peach, the juice fairly bursting through the skin? When was the last time you sat down to a steaming plate of fresh asparagus—the tender just-ripe tips, not the stringy kind you generally get at the supermarket? When was the last time you could even find sweet corn picked fresh enough to be really sweet, or raspberries plump enough to make cold cereal a gourmet dish?

The answer, of course, is pretty much what I expected: all too long ago. For even if most Americans are well fed, most of them are also missing the incomparable taste of truly fresh vegetables and fruits. (173 mots)

Voici la traduction générée par DeepL (le 3 janv. 2020) :

Les joies de faire pousser vos propres1

2Pourquoi, on me demande parfois3, est-ce que4 tu5 fais6 pousser ta propre nourriture7 ?8 Pourquoi vous9 donner10 la peine de labourer, de planter11 et de désherber un morceau de votre précieux jardin12 pour en faire13 des légumes ?14 Tous ces arbres fruitiers et ces arbustes15 ne sont-ils16 pas beaucoup de travail ?17 Eh bien, je réponds généralement à ces questions avec18 quelques-unes des miennes. À19 quand remonte la dernière fois20 où vous avez croqué21 dans une pêche vraiment délicieuse, dont le jus a assez bien traversé22 la peau22a ?22b Quand vous êtes-vous assis23 pour la dernière fois24 devant une assiette25 d’asperges fraîches –26 les tendres pointes juste mûres27, et non pas celles qui sont28 filandreuses comme on en trouve généralement au supermarché ?30 À quand remonte la dernière fois31 où vous avez trouvé32 du maïs sucré33 cueilli assez frais pour être34 vraiment sucré35 ou des framboises assez dodues36 pour faire des céréales froides37 un plat gastronomique38 ?39

La réponse, bien sûr, est à peu près ce à quoi je m’attendais : 39ail y a trop longtemps39b. Car même si la plupart des Américains sont bien nourris40, il leur manque41 aussi le goût incomparable des légumes et des fruits vraiment frais.  (202 mots)

Un étudiant qui m’aurait remis une telle traduction se serait vu, à coup sûr, attribuer un échec. Ce n’est pas ce que j’appelle une bonne traduction. Devrais-je être moins exigeant parce qu’elle a été faite par une machine? Certainement pas. Mes standards de qualité ne sont pas à vendre.

Je relève dans cette traduction plus d’une quarantaine d’éléments [numérotés pour en faciliter le renvoi] qui retiennent mon attention. Quelle qu’en soit la raison, il me faut, pour que ma révision soit bonne, leur consacrer du temps. Et le temps, c’est de l’argent!

Je ne m’attendais pas à la perfection, j’en conviens. Mais de voir 45 éléments problématiques dans cette traduction qui contient à peine 202 mots (une moyenne de 1 tous les 4,5 mots), c’est beaucoup de travail. Beaucoup trop, à mes yeux. Je me demande bien ce que j’y ai gagné à le faire traduire par DeepL. Du moins dans ce cas particulier.

Quels sont donc ces éléments problématiques?

  • Mauvaise analyse du texte : Own est ici pronom et non adjectif (1);
  • Mauvaise construction d’une incise (3);
  • Problèmes de ponctuation : non-utilisation de guillemets quand on cite les paroles de quelqu’un (2, 19, 39a, 39b);
  • Non-respect du code typographique : espace devant le point d’interrogation (8, 14, 17, 22b, 30, 39), contrairement au code en vigueur au Québec; confusion entre tiret et trait d’union (26);
  • Manques d’uniformité : tu/vous (5 vs 9) et verbe conjugué/infinitif (6 vs 10);
  • Sur-traduction : double interrogation pourquoi et est-ce que (4); redondance (27, 28, 33 et 35);
  • Mauvais choix de mots (7, 12, 18, 21, 22a, 36, 38, 40, 41); choix discutables (11, 12, 32);
  • Fautes de sens (15, 22);
  • Non-sens (13);
  • Méconnaissance de la stylistique comparée : (23, 25, 30);
  • Mauvaise formulation (16, 34, 37).

Point n’est besoin de vous dire que certains de ces problèmes sont responsables de la longueur de la traduction (202 mots contre 173; degré de foisonnement + 17 %), longueur que certains jugent comme allant de soi.

Cette traduction est-elle vraiment révisable? Oui, à condition d’y mettre le temps. Mais l’est-elle sans travailler à perte? Là, c’est une autre histoire. Tout dépend si vous êtes payé(e) à l’heure ou au mot.

Voici ce que pourrait être la traduction après post-édition (j’ai mis en rouge les changements apportés) :

La joie de faire pousser les vôtres

« Pourquoi, me demande-t-on parfois, faites-vous pousser vos propres fruits et légumes? Pourquoi vous donnez-vous la peine de labourer, de planter et de désherber une partie si importante de votre cour pour faire pousser des légumes? Tous ces arbres et arbustes fruitiers n’exigent-ils pas beaucoup de travail? » Eh bien, je réponds généralement à ces questions par quelques-unes des miennes : « Quand avez-vous, pour la dernière fois, mordu dans une pêche vraiment juteuse, dont le jus est sur le point de traverser la pelure? Quand avez-vous, pour la dernière fois, mangé des asperges fraîchement cueillies, tendres et non filandreuses comme on en trouve généralement dans les commerces? À quand remonte la dernière fois où vous avez pu vous procurer du maïs assez fraîchement cueilli pour qu’il soit encore sucré ou des grosses framboises pour faire d’un bol de céréales froides un plat pour gourmet»

La réponse, bien sûr, est celle que j’attendais : « Il y a trop longtemps. » Car, même si la plupart des Américains mangent bien, ils ne connaissent pas le goût incomparable des légumes et des fruits vraiment frais.

Tout texte post-édité est, comme il se doit, meilleur que la traduction générée par la machine. Et il le sera toujours à la condition que le post-éditeur, pressé par le temps, ne se laisse pas trop influencer par l’apparence de la traduction; que ses sens de bon francophone ne soient pas engourdis. Bref, qu’il ne cède pas aux chants des sirènes.

Malgré tout, ce texte révisé ne me satisfaisait pas pleinement. C’est un bon début. Rien de plus. Qu’on le veuille ou pas, faire de la post-édition, c’est faire du neuf avec du vieux. Et le vieux ne disparaît jamais totalement. On ne peut y échapper. Une question me vient alors  à l’esprit…

Serait-il possible de faire mieux?

Je crois que oui. Mais à quel prix? Encore une fois, une question d’argent. N’est-ce pas ce par quoi on juge de l’efficacité, ou, pour être plus in, de la productivité, ce concept qui prime tout de nos jours?

Mais faire mieux, cela ne voudrait-il pas dire retraduire le texte? Je le crains. Alors il faut oublier cela. En tant que post-éditeur, vous devez réviser la traduction et non retraduire le texte. Proposer de retraduire, c’est admettre ouvertement qu’un logiciel de traduction fait du mauvais travail : ce que tous ceux qui y recourent ne veulent même pas envisager. Ce serait, de leur part, reconnaître qu’ils ont fait une erreur de jugement en y recourant.

Je crois néanmoins que la traduction de ce texte pourrait avoir plus de gueule. Mais comment y arriver sans le retraduire? Et aussi, sans passer pour un dinosaure, i.e. sans tourner le dos à la technologie? N’est-ce pas là, selon plusieurs, un problème insoluble? À première vue, on pourrait le penser. Mais rien ne nous empêche de chercher une solution. Et je crois en avoir trouvé une, qui ne fait pas appel à un logiciel de traduction. À vous de juger si elle est réaliste. Elle est le résultat du rapprochement d’un souvenir et d’une découverte.

Un souvenir

À la fin des années 1980, on me propose de traduire un manuel de chimie. Au total, 500 000 mots. En moins de 10 mois! L’offre est certes très intéressante, mais contraignante, car je dois continuer de répondre aux besoins de mes clients, qui frappent régulièrement à ma porte. La solution qui me permettrait de mener à bien cette tâche gigantesque serait de dicter ma traduction et de la faire taper. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je me procure un dictaphone et demande à un étudiant s’il veut bien en faire la frappe. Il ne demande rien de mieux. Il pourra, grâce à ce que lui rapportera ce travail, s’acheter un nouvel ordinateur. Les astres ne pouvaient être mieux alignés! Pour nous deux.

En lisant ma traduction, je constate qu’elle s’éloigne beaucoup plus du texte anglais que celle que j’aurais faite si je l’avais tapée moi-même. Elle a plus de gueule; elle ressemble plus à la façon qu’a un francophone de s’exprimer spontanément, i.e. non influencé par la présence de l’anglais. Autrement dit, cette traduction est formulée d’une manière plus idiomatique. Et ce, dès le premier jet. Donc, moins de retouches.

En optant pour la dictée, j’avais donc fait un bon choix. Mais plus jamais le besoin de recourir à mon dictaphone ne s’est représenté. Cette opération réussie est ainsi devenue un souvenir. Aujourd’hui, vieux de 30 ans.

Une découverte

Voilà quelques mois, mon médecin me remet le rapport d’un examen qu’elle m’avait prescrit. Ce rapport, signé par un radiologiste — appelé ailleurs radiologue se lit très bien, malgré l’abondance de termes médicaux. En deux endroits seulement, je note des répétitions, ce qui laisse entendre que ce rapport n’a pas été relu avant d’être expédié. Qu’à cela ne tienne, j’avais toute l’information souhaitée.

À la fin du rapport, je trouve, ô surprise!, la remarque suivante :

« Ce rapport a été généré en reconnaissance vocale, il peut contenir des fautes grammaticales et d’orthographe. »

Les deux répétitions que j’ai notées — les deux seules « fautes », soit dit en passant — venaient donc du fait que le médecin s’était repris dans sa dictée. Ce que j’avais en main était, en fait, le texte non retouché de la dictée faite par le radiologiste. Ne contenant aucune faute de grammaire, ni d’orthographe, malgré la surabondance de termes médicaux, dont la graphie n’est pas sans créer des difficultés. J’en étais estomaqué. La reconnaissance vocale est à ce point avancée qu’elle permet une saisie sans faille d’un texte dicté. C’était pour moi une découverte.

Deux et deux font quatre

Je me suis alors demandé s’il ne serait pas possible de combiner le souvenir et la découverte. De mettre à profit la puissance de la reconnaissance vocale et de l’associer au caractère plus idiomatique d’un texte dicté. En fait, j’en suis presque convaincu. Si j’étais encore sur le marché de la traduction, c’est ce que je ferais. Sans hésitation aucune.

Voici donc ce que serait ma traduction, dictée, si je devais traduire aujourd’hui le texte en question :

Jardiner pour le plaisir

« Pourquoi, me demande-t-on parfois, tenez-vous tant à votre potager? Pourquoi vous échinez-vous à bêcher, à ensemencer, à sarcler une partie si importante de votre cour pour y faire pousser des légumes? Entretenir tous vos arbres et arbustes fruitiers, n’est-ce pas trop de travail? » Eh bien, à ces questions, je réponds par d’autres questions : « Quand avez-vous, pour la dernière fois, mordu dans une vraie bonne pêche, on ne peut plus juteuse? Quand avez-vous, pour la dernière fois, mangé des asperges fraîchement récoltées, tendres à souhait et non filandreuses, comme celles qu’on vend un peu partout? Quand avez-vous, pour la dernière fois, mangé du maïs assez fraîchement cueilli pour qu’il n’ait pas perdu son goût sucré ou encore de grosses framboises qui vous transforment un bol de céréales froides en un plat pour gourmet? »

Me faire répondre qu’il y a de cela trop longtemps ne me surprend guère. Même si les Américains ne manquent pas de nourriture, peu connaissent le goût inégalé des fruits et légumes frais.  (170 mots) (2)

Voilà un texte qui, me semble-t-il, se lit beaucoup mieux. Un texte dont la production exige de la part du traducteur certaines compétences. Mais le traducteur tout frais émoulu de l’université en serait-il capable? Je n’en suis pas sûr, car il n’a fort probablement jamais entendu parler de la dictée. Pas celle à laquelle on le soumettait quand il était jeune, mais celle que lui-même pourrait faire.

Pour que cette nouvelle façon de travailler parvienne à s’imposer, il faudrait une petite révolution dans l’enseignement de la traduction. Par révolution, j’entends un retour aux sources, aux deux compétences qu’exige toute bonne traduction : savoir lire (comprendre) et savoir écrire (faire comprendre). Compétences que l’on tient toujours pour acquises, mais qui, dans les faits, sont souvent loin de l’être.

Ces compétences, J.O. Grandjean (Les linguicides, Paris, Didier, 1971, p. 227) les a formulées d’une façon on ne peut plus simple :

  • « Traduire, c’est dire bien
  •                         dans une langue qu’on sait très bien
  •                         ce qu’on a très bien compris
  •                         dans une langue qu’on sait bien. »

En 1540, Estienne Dolet le disait déjà, mais en des termes différents (3). Et, un peu plus près de nous, soit en 1928, André Gide tenait essentiellement le même propos (4).

Le traducteur doit donc, pour bien faire son travail, être un bon lecteur et un bon rédacteur. Il doit savoir lire (comprendre) et savoir écrire (faire comprendre). Mais…

Mais, durant ses études en traduction, lui a-t-on appris à lire? Certainement pas, on se dit qu’il le sait déjà. Lui a-t-on appris à écrire? Pourquoi le ferait-on? Il le sait certainement. On fait apparemment mieux : on lui apprend à traduire!…

Si l’on tient ces compétences pour acquises, c’est qu’on n’a peut-être pas saisi toute la portée des deux opérations fondamentales : lire et écrire. — Il faudra bien qu’un jour je m’y attarde. — On devrait, me semble-t-il, y attacher beaucoup plus d’importance. Notamment, en raison de l’apparition de la traduction automatique et de ce qu’elle traîne dans son sillon : la post-édition. Car, les logiciels de traduction n’ont pas encore acquis  ces deux compétences. Mais on suppose que le post-éditeur, lui, les a. Ce qui n’est pas assuré.

C’est là que la question en sous-titre prend toute son importance. Et que, somme toute, la question en titre se révèle purement théorique, pour ne pas dire rhétorique.

Maurice Rouleau

 

(1)   Voici en quoi consiste la prétraduction selon http://www.fxm.ch/Fr/Langues-Traduction/Glossaire/df_pretrad.fr.htm :

« Les projets de traduction d’une certaine importance, surtout s’ils incluent l’utilisation d’un logiciel d’aide à la traduction (TAO), nécessitent des travaux de préparation des textes à traduire. Il s’agit notamment du contrôle orthographique du texte source (en cas d’erreur le logiciel de terminologie ne reconnaît pas les termes), de la conversion des fichiers dans un format supporté par le logiciel de TAO, d’une analyse statistique et qualitative du texte source, de la préparation du dictionnaire ad hoc, etc. »

Un tel travail a un coût non négligeable, qui doit être pris en compte dans l’évaluation du prix de revient d’une traduction faite par la machine.

(2)   Cette traduction n’est pas plus longue que le texte de départ (170 vs 173 mots). Ce qui prouve que, contrairement à la croyance populaire, une traduction française n’a pas, pour transmettre le même message, à être plus longue que le texte anglais d’origine.

 (3)   Estienne Dolet, dans son ouvrage LA MANIÈRE DE BIEN TRADVIRE D’VNE LANGVE EN AVLTRE (1540)  énumère les cinq règles à respecter : 1) il faut que le traducteur entende parfaitement « le sens et la matière de l’auteur » qu’il traduit. 2) Il doit avoir une « parfaite connaissance de la langue de l’auteur » et être « pareillement excellent en la langue en laquelle il se met à traduire ». 3) Il faut exprimer l’intention du texte sans faire du mot à mot. 4) Le traducteur ne doit se servir de néologismes qu’« à l’extrême nécessité ». 5) Il faut observer les « nombres oratoires », c’est-à-dire l’harmonie du langage, comme exemple de quoi il cite la « bonne copulation » ou « collocation des mots » [i.e. s’exprimer de façon idiomatique].

(4)    Dans sa Lettre à André Thérive (1928),  André Gide écrit :

« Un bon traducteur doit bien savoir la langue de l’auteur qu’il traduit, mais mieux encore la sienne propre, et j’entends par là non point seulement être capable de l’écrire correctement, mais en connaître les subtilités, les souplesses, les ressources cachées; ce qui ne peut guère être le fait que d’un écrivain professionnel. On ne s’improvise pas traducteur. »

 P-S. — Si vous désirez être informé(e) par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est peut-être la solution idéale.

Cet article a été publié dans Contraintes de la langue, Particularités langagières, Stylistique comparée. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Traducteur : une profession dépassée? (4 de 4)

  1. joachim2712 dit :

    Merci pour cette excellente réflexion! Entièrement d’accord sur l’importance de la qualité ainsi que du rôle de traducteur.

    Je me permets de mentionner en passant un nouvel atelier qui s’offrira à l’OTTIAQ le 29 mai 2020, Traduction neuronale et dictée : joindre l’utile à l’agréable.

    Il y sera beaucoup question de qualité, justement, et de la juste place à accorder aux nouvelles technologies dans notre belle profession.

    Cliquer pour accéder à traduction-neuronale-et-dicte-joindre-lutile–lagrable.pdf


    Cliquer pour accéder à the-best-of-both-worlds-with-neural-translation-and-dragon.pdf

  2. Sylvie Lemelin dit :

    INSCRIPTION

    Un très gros merci pour cet article!

  3. Eric dit :

    « Avertissez-moi par courriel de la parution de nouveaux articles. » Merci!

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