LE ou LA mozzarella?

Faut-il dire le mozzarella ou la mozarella?

Au Québec, dire LE mozzarella est tout naturel. Alors me faire dire que je suis « fautif », qu’il me faut dire LA mozzarella, c’est plutôt surprenant, voir même agaçant. En fait, je n’ai pas appris à le faire masculin, cela m’est venu naturellement, spontanément. Et la raison en est fort simple : c’est UN fromage. Ne dit-on pas UN camembert, UN brie, UN roquefort, UN gruyère, UN emmental, UN gouda? Alors pourquoi ne pourrais-je pas, dans la foulée et sans crainte de me faire pointer du doigt, dire UN mozzarella? D’ailleurs cette façon de faire respecte la grammaire. Grevisse (Le Bon Usage, 1980, # 478) ne dit-il pas :

À certains noms qu’on emploie par métonymie, on donne le genre d’un nom générique sous-jacent, qu’on a dans la pensée au moment où l’on s’exprime (il y a alors ellipse généralement) : DU hollande (du fromage de Hollande), etc. (1)

Dire du mozzarella, c’est pour moi aussi valable, aussi défendable, aussi acceptable que de dire du hollande. Sauf que je suis « fautif » si j’utilise le premier, mais tout à fait « correct » si j’utilise le second! Soit dit en passant, sauriez-vous me dire quel est le nom générique féminin sous-entendu qui justifierait que je doive dire LA mozzarella? Moi, je n’y arrive pas. Le seul mot qui me vienne à l’esprit, c’est fromage, mot hélas! masculin.

J’ai une autre bonne raison de dire LE mozzarella : l’habitude. En effet, j’ai toujours dit LE oka, et cela, depuis ma tendre enfance. Pour moi, dire LE mozzarella, c’est instinctif, viscéral, irréfléchi, machinal.  Autrement dit, c’est naturel. Tout comme dire LE oka. Cela va de soi. Pour moi, mais pas pour les autres qui veulent que je dise LA mozzarella! Mais cet argument ne vaut qu’à la condition que OKA soit vraiment masculin. Serais-je là aussi, et bien malgré moi, « fautif »?

Quel genre le Larousse (depuis au moins 2000) et le Robert (mot apparu dans le NPR après 2006!) donnent-ils à oka? OUF… Je l’ai échappé belle, on le dit masculin :

oka [ɔka] nom masculin

étym. 1909 ◊ de Oka, n. d’une localité québécoise où se trouve l’abbaye cistercienne qui créa ce fromage

■ Région. (Canada) (2) Fromage affiné au lait de vache, à pâte pressée non cuite, de saveur douce. « un brie, un chèvre, un bleu et un oka, cela devait suffire » (N. Bismuth).

Ils auraient pu décider de le faire féminin. En effet, c’est un fromage de l’abbaye (n.f.) d’Oka… Ce fromage étant un produit typique du Québec, il est fort possible – mais je n’ai aucune preuve –, que le Robert et le Larousse se soient inspirés de l’usage local, ce qui me semble une pratique des plus louables. D’autant plus que ce mot est originaire d’une région francophone. Ce qui n’est évidemment pas le cas de mozzarella.

Même si mozzarella est d’origine italienne, se pourrait-il que la même mécanique soit en cause? Se pourrait-il qu’il faille dire LA mozzarella, parce qu’en italien ce mot est féminin? Voyons ce qu’il en est.

Dans le Larousse « italien-français » en ligne, mozzarella est un  sostantivo femminile. La preuve est faite, diraient certains. Moi, j’en suis moins sûr. Cela ne pourrait-il pas être simplement le fruit du hasard? Si tel n’est pas le cas, les autres noms de fromages italiens (gorgonzola, ricotta, fontina, grana) pour ne nommer que ceux qui se terminent en –a) devraient, eux aussi, avoir en français le même genre qu’en italien (3). Selon le Petit Robert, gorgonzola est masculin; ricotta, féminin;  fontina et grana n’y figurent pas encore. Voyons ce qu’il en est en italien. Le Larousse « italien-français » donne tous ces noms féminins. Même gorgonzola! Alors l’explication ne tient plus la route. La preuve du contraire est faite, diraient certains autres. Pour moi, le problème reste entier. Pourquoi dire LE gorgonzola si le mot italien est féminin? Serait-ce que la mécanique invoquée ne tiendrait pas la route ou encore qu’il s’agirait d’une exception?

N’étant plus du genre à professer que, si c’est dans le dictionnaire, c’est nécessairement bon, j’ai voulu savoir si un autre dictionnaire italien pourrait corroborer les dires du Larousse ital-frçs. La chance m’a souri; celui que je consulte le dit masculin!  OUF!… L’honneur est sauf : il est masculin en français parce qu’il est masculin en italien, pourrait-on dire. Mais ne concluons pas trop rapidement.

Devant cette contradiction, je ne peux qu’être intrigué. Lequel de ces deux dictionnaires reflète le mieux l’usage? Je ne peux trancher. Il me faut donc en consulter d’autres pour pouvoir conclure sur une base plus solide. Je fais appel à trois autres dictionnaires : le Sapere, le Treccani et le Hoepli.

Tous donnent gorgonzola masculin.  Donc… (4)

Le Larousse « italien-français » se distingue donc, à cet égard, des autres dictionnaires italiens unilingues. Est-ce parce que c’est un dictionnaire « bilingue »? Cela ne devrait pas (5).

Mais cette discordance est suffisante pour semer le doute dans mon esprit, quant au genre que ce dictionnaire accorde aux noms des autres fromages se terminant en –a. Ce Larousse « bilingue » les donne tous féminins. Les dictionnaires italiens « unilingues » consultés les donnent tous féminins, SAUF grana (6) qui est masculin. Ce Larousse « bilingue » se distingue à nouveau (ou de nouveau)  des « unilingues ». L’erreur est humaine, direz-vous. Et vous n’auriez pas tort. J’ai hâte de voir quel genre le Robert donnera à grana (et aussi à fontina) quand il l’admettra dans sa nomenclature. Le Larousse en ligne (unilingue), lui, le donne masculin. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Dans le Dictionnaire encyclopédique Larousse (1990), grana est dit féminin! Une véritable valse-hésitation du genre!

N’allez surtout pas croire que tout mot d’origine étrangère a nécessairement le même genre en français que dans sa langue d’origine. Ne serait-ce que parce que certaines langues ont plus que deux genres. Cette explication est envisageable dans le cas de mozzarella parce que l’italien n’a, comme le français, que deux genres. Mais qu’en est-il quand un mot étranger vient d’une langue possédant plus de deux genres? Sur quoi se base-t-on alors pour lui en imposer un? Par exemple, quel genre les dictionnaires donnent-ils à parka, mot que l’on dit, selon la source consultée, d’origine américaine, inuit, esquimau, russe (via l’anglais), samoyède (le nenets), etc.? Ce serait à voir.

Si cette explication est la bonne, la question de départ reste entière, mais elle ne nous concerne plus. Elle concerne l’italien. Il faudrait savoir pourquoi l’italien fait de mozzarella et de ricotta  des noms féminins, mais de gorgonzola et de grana des noms masculins.

J’ai soulevé la possibilité que le genre utilisé dans le pays d’origine, surtout si c’est d’une région francophone, soit reconnu d’office par les dictionnaires français. L’exemple apporté est OKA. Je disais également que cette façon de faire me semblait des plus pertinentes. En effet, pourquoi imposer aux autochtones de changer le genre d’un mot qui leur appartient en propre? J’aurais vu d’un mauvais œil que les dictionnaires français fassent de oka un mot féminin. Et je ne serais fort probablement pas le seul à avoir cette réaction.

Alors il me faut dire LA mozzarella. Point n’est besoin de vous dire que chaque fois que vient le temps pour moi d’utiliser ce mot, j’hésite, car je dois aller contre ma nature. Il me faut donc mémoriser le genre des noms de fromage que donnent les dictionnaires : LE oka, LE grana (Larousse seulement), LE gorgonzola, mais LA ricotta et LA mozzarella. Pour ce qui est de fontina, il faudra attendre que les dictionnaires nous imposent leur choix. Espérons seulement qu’il n’y aura  pas de discordance.

Maurice Rouleau

(1)      Des 73 noms de fromage consignés dans le Nouveau Petit Robert 2010, 62 (soit 85 %) sont masculins. Seuls sont féminins : caillebotte, cancoillotte, feta, fourme, maquée, mimolette, mozzarella, ricotta, rigotte, tête-de-Maure et tomme.

(2)     La présence de cette marque d’usage m’intrigue. Pourquoi faire de oka  un régionalisme, quand gouda  (Hollande), munster (Alsace), gruyère (Suisse romande),  feta  (Grèce), stilton (Angleterre), pecorinio (Italie), emmenthal (Suisse), eux, n’en sont pas?

(3)     « Cambozola »! Quel est son genre? C’est un fromage allemand. http://fr.wikipedia.org/wiki/Cambozola  Moi je le fais masculin. J’espère surtout ne pas faire de « faute ».

(4)     Cette conclusion ne vaut que si ces sources sont indépendantes, qu’elles ne se sont pas inspirées les unes des autres, sans discernement. À défaut de pouvoir démontrer le contraire, présumons qu’elles le sont.

(5)     Le Dictionnaire encyclopédique Larousse (1990), un « unilingue », donne, bel et bien, gorgonzola comme nom masculin. Pourquoi l’avoir fait féminin dans le « bilingue »? Mystère.

(6)      Voilà de cela quelques années, une étudiante, d’origine italienne, m’a fait parvenir ce qui suit relativement au genre de grana : « Dans le Dizionario Devoto-Oli della Lingua Italiana (ed.2004-2005), on précise qu’à l’origine le nom était formaggio di grana; puis, on a fait l’économie du mot formaggio, mais on en a gardé le genre (masculin). »   Exactement ce que je fais quand j’ose dire LE mozzarella! –   Il faut savoir que grana est féminin dans toutes ses autres acceptions.

P.-S. –  Dans les trois prochains billets, je ferai un examen comparatif des verbes utilisés en français pour dire “se poser quelque part” en parlant d’une engin volant.

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Quitter, v. intransitif (3 de 3)

Quitter peut-il être utilisé sans complément?

-3-

Sur quoi se base-t-on pour dire que quitter est intransitif?

Fort probablement sur le sens qu’il a. Il serait plus juste de dire sur le sens qu’on veut bien lui donner ou qu’on a bien voulu lui donner, à une certaine époque, car il ne faut oublier que cet emploi est dit Vx. Mais qui lui a donné ce sens? Quels sont ces Vx auteurs qui l’auraient utilisé avec le sens de partir, s’en aller? Le Petit Robert 2010 n’en mentionne  aucun. Le Grand Robert, par contre, en cite deux : Rousseau (1712-1778) et Voltaire (1694-1778).

Effectivement, cela fait un bail que ces deux auteurs ont passé l’arme à gauche. Ce sont donc de Vx auteurs. Mais est-ce suffisant pour dire que l’emploi qu’ils font du verbe quitter est, lui aussi, Vx? Pas nécessairement. Alors, qu’est-ce qui fait dire au Robert que ce sens est Vx? Serait-ce parce qu’il est possible de paraphraser quitter dans ces deux citations, en recourant à partir, s’en aller, qui eux n’exigent pas de complément (1)? Difficilement défendable, car, si tel était vraiment le cas, nous pourrions paraphraser « Ne quittez pas » par « Ne partez pas ». Pourtant, le Petit Robert le dit transitif, dans ce cas.

Voyons donc de plus près ces deux citations. D’abord celle de Jean-Jacques Rousseau :

                       « Faut-il quitter impoliment sans lui rien dire? »

Il est vrai qu’on peut paraphraser et dire : Faut-il impoliment partir (ou s’en aller) sans lui rien dire? Mais Rousseau n’a pas écrit une phrase isolée, il a écrit un texte, d’où cette phrase est tirée. Si on la replaçait dans son contexte, pourrions-nous toujours considérer quitter comme intransitif? En vrai « Thomas » que je suis – je dois voir pour croire –, je suis allé aux sources. Cette phrase est tirée de Julie ou La Nouvelle Héloïse :

[...] mais comment me retirer décemment d’une maison dont la maîtresse elle-même m’a offert l’entrée, où elle m’accable de bontés, où elle me croit de quelque utilité à ce qu’elle a de plus cher au monde ? Comment frustrer cette tendre mère du plaisir de surprendre un jour son époux par vos progrès dans des études qu’elle lui cache à ce dessein ? Faut-il quitter impoliment sans lui rien dire ? Faut-il lui déclarer le sujet de ma retraite ? Et cet aveu même ne l’offensera-t-il pas de la part d’un homme dont la naissance & la fortune ne peuvent lui permettre d’aspirer à vous ?

Clairement, grâce au contexte, il est possible de paraphraser cette phrase différemment – et peut-être même plus justement – par  « Faut-il quitter (cette maison) sans lui rien dire? ». Il s’agirait donc d’un cas d’emploi absolu de quitter, verbe transitif. Une telle interprétation est d’ailleurs en parfait accord avec ce qu’est une construction absolue, telle que définie par Grevisse. Alors utiliser cette citation pour illustrer l’emploi de quitter en tant que verbe intransitif me semble fort risqué.

Voyons maintenant la citation de Voltaire :

« Il faut absolument que tous ceux qui ont travaillé avec vous quittent avec vous. »

En déclarant quitter intransitif, on considère qu’il signifie, ici aussi, partir, s’en aller. Cette interprétation demeure dans le domaine du possible, mais… Mais si l’on ajoutait le contexte, les choses seraient-elles différentes? Je suis donc parti à la recherche du texte d’origine et j’ai trouvé (suis-je fautif en ne mettant pas ici de complément?). Cette phrase est tirée d’une lettre de Voltaire à D’Alembert, que l’on trouve dans Œuvres complètes de Voltaire, Tome LIV. Correspondance avec d’Alembert.

Faisons une mise en contexte : D’Alembert, irrité par les attaques dont il est alors l’objet, veut abandonner la co-direction de l’Encyclopédie - l’autre co-directeur était Diderot. Voltaire essaie de l’en dissuader :

 Quand je vous ai supplié de reprendre l’Encyclopédie, j’ignorais à quel excès de brutalité on avait poussé les libelles, et j’étais bien loin de soupçonner qu’ils fussent autorisés.  [...]

Il serait triste qu’on crût que vous quittez l’Encyclopédie à cause de l’article Genève, comme on affecte d’en faire courir le bruit; mais [...] » (p. 42)

Non, il n’est pas possible que la saine partie du public ne vous redemande à grands cris; mais il faut absolument que tous ceux qui ont travaillé avec vous quittent avec vous. Seront-ils assez indignes du nom de philosophes, assez lâches pour vous abandonner?… » (p. 43)

Le contexte est suffisamment clair pour pouvoir dire qu’il s’agit, ici aussi, d’un emploi absolu du verbe quitter. Le complément sous-entendu est, à ne pas en douter, Encyclopédie. Nous ne l’inventons pas, c’est Voltaire lui-même qui nous le dit. Alors utiliser cette citation pour illustrer l’emploi de quitter en tant que verbe intransitif me semble, là encore, fort risqué. J’irais même jusqu’à dire un peu « biaisé ».

Que cherche-t-on à démontrer en prétendant que quitter y est utilisé comme verbe intransitif? Je ne saurais dire. C’est presque de la mauvaise foi – uniquement si c’est fait sciemment, ce qui n’est fort probablement pas de le cas. Alors comment expliquer l’utilisation de ces deux phrases par le Grand Robert? La seule explication qui me vienne à l’esprit serait que le Robert aurait emprunté le tout (exemples et classement comme v. intr.) à une source non identifiée. Et l’erreur, qui pourrait être celle de la source, si cette dernière avait été mentionnée, devient ipso facto celle du Robert.

Il est reconnu qu’on peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui, si on le cite hors contexte. Parlez-en aux politiciens : ils sont toujours mal cités par les journalistes!  Compte tenu des contextes présentés, Rousseau et Voltaire auraient raison de se plaindre, eux aussi, d’avoir été mal cités par le Grand Robert. À moins que ce ne soit par quelque autre ouvrage dont le Robert se serait fortement inspiré, sans toutefois le préciser? Quel pourrait bien être cet ouvrage? Même si j’en trouvais un, cette source ne pourrait être qu’hypothétique. Voyons tout de même ce qu’il pourrait en être.

En 1950, Paul Robert écrit, dans l’introduction au 1er volume  du Grand Robert (1re éd.) :

Un dictionnaire doit toujours beaucoup à ceux qui l’ont précédé; celui-ci, plus qu’un autre, peut-être, en certaines de ses parties. [...] Fautes de les citer tous je mentionnerai ceux auxquels je dois le plus.

Ce sont : pour l’étymologie [...]   pour la nomenclature, le classement des sens, les définitions, les dictionnaires généraux de Littré, de Hatzfeld et Darmesteter, de Larousse, et plus particulièrement, de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française [...]   (C’est moi qui mets en évidence.)

Voilà donc des pistes intéressantes à explorer. Voyons ce qu’en disent ces ouvrages.

  • Dans le DAF (8e éd., 1935), nous trouvons : « QUITTER s’emploie intransitivement dans le sens de S’en aller, se retirer de  quelque travail, de quelque engagement. Tout le monde quittait. Tous les employés de l’établissement quittèrent à la fois. Ne quittez pas : on va vous parler. »

C’est peut-être de là que vient le « Ne quittez pas » (v. intr.) que donne le Grand Robert. Qui sait? Chose étonnante, l’Académie ne fournit aucun exemple d’auteur. Chose encore plus étonnante, elle ne condamne absolument pas cet emploi intransitif. Cette  condamnation ne peut donc être imputée aux Immortels. Cela, c’était dans la 8e édition (1935). Qu’en sera-t-il dans la 9e édition (1985)? Pour le savoir, il faudra attendre, car l’Académie a pris du retard (l’ouvrage devait initialement être prêt avant 2010); elle n’est rendue, en 2012, qu’au mot quadrivium.

  • Dans le Littré (1872-1877), par contre, nous retrouvons – ô surprise! – les deux exemples que donne le Grand Robert. Et quitter y est dit neutre (terme utilisé à l’époque pour dire intransitif).
  1.  J. J. ROUSS., Hél. I, 1: Faut-il quitter impoliment sans lui rien dire ? faut-il lui déclarer le sujet de ma retraite ?
  2. VOLT.,  Lett. d’Alembert (2), 5 févr. 1758: Il faut absolument que tous ceux qui ont travaillé avec vous [à l'Encyclopédie] (3) quittent avec vous.

C’est peut-être là que le Grand Robert a puisé son inspiration. Qui sait? Si tel est le cas, il faut reconnaître que le Grand Robert a emprunté (suis-je fautif en ne mettant pas ici de complément?) sans se méfier. Il a tout simplement cru que, si Littré le disait, c’était nécessairement vrai… J’ai à une certaine époque penser de même. Mais plus aujourd’hui.

Chose certaine, le Grand Robert et le Littré  ne se sont pas inspirés du BescherelleEn effet, dans son Dictionnaire national (4e éd., 1856, p. 1062, bas de la 3e colonne), Bescherelle donne, comme exemple d’emploi ABSOLU du verbe quitter, une phrase qui ressemble étrangement à celle de Rousseau (4) – je dis qui ressemble, parce que Bescherelle n’attribue la paternité de cette phrase à aucun auteur; elle serait donc de son cru! Qui a raison? Le Bescherelle, qui le  dit transitif en emploi absolu,  ou le Grand Robert et le Littré, qui le disent intransitif?

S’il est une leçon à tirer de ces « divergences », c’est que si l’on ne veut pas préciser la source de son emprunt,  mieux vaut s’assurer que ce que l’on emprunte n’est pas sujet à caution, car, dans un tel cas, c’est l’emprunteur, et lui seul, qui se voit crédité de la faute.   

Ouvrons ici une parenthèse.

Voilà quelques décennies, les éditeurs de journaux scientifiques, constatant que bien des références étaient fausses – on copiait bêtement la référence fournie par un autre article, sans la vérifier –, exigèrent que les auteurs fournissent dorénavant non seulement la première, mais aussi la dernière page de l’article cité. Les auteurs ont donc dû vérifier leurs références plutôt que de les copier. La conséquence directe a été que le lecteur pouvait par la suite être assuré de l’exactitude de l’information fournie.

Rien  ne dit que les références n’ont pas, depuis lors, « subi des ans l’irréparable outrage » et ne sont pas re-devenues parfois inexactes. Mais, à un moment donné, on a corrigé le tir.

Peut-être serait-il bon que les rédacteurs de dictionnaires s’inspirent de cette politique éditoriale, car s’il est un domaine où l’on s’inspire fortement les uns des autres sans nécessairement le préciser, c’est bien en dictionnairique.

Fermons la parenthèse.

Ce recours à des sources non vérifiées et non identifiées peut nous faire prendre des vessies pour des lanternes. En sciences, le recours à des sources différentes pour attester la réalité d’un phénomène va de soi. La crédibilité d’une observation augmente avec le nombre de chercheurs qui l’ont faite – et qui l’ont publiée. Pour faire, disons, un peu  plus « scientifique », les langagiers n’hésitent pas à faire de même. Ils croient, mais à tort, qu’appeler en renfort le Grand Robert, le Littré, le DAF, ou encore le Trésor de la langue française, etc. ajoute ipso facto du poids à la preuve présentée. Il n’y a rien de moins sûr. Pour que ces sources aient du poids, il leur faudrait être indépendantes, ce qu’elles ne sont pas nécessairement. Malgré les apparences, il se peut fort bien qu’il ne s’agisse que d’une seule source, à laquelle les autres ont « emprunté » sans le mentionner. Alors la démonstration vaut ce qu’elle vaut. Cela me rappelle un ami qui disait : « Je me suis consulté et je suis d’accord avec moi-même. Il y en a donc deux qui sont du même avis. » Mais, lui, le disait à la blague…

Est-ce une « faute » que d’utiliser quitter sans son complément?

Je suis loin d’en être convaincu – comprendre : non, ce n’en est pas une. Mais, n’étant pas régent, je ne peux qu’exprimer mon point de vue, et non l’imposer. Comme chacun le sait, hors contexte, on peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui. Et dans tout dictionnaire, les citations d’auteurs sont toujours, toujours… utilisées hors contexte. Donc, l’interprétation qui en est faite n’est pas nécessairement fausse, mais elle est, à coup sûr, sujette à caution : nous en avons fait la démonstration avec les citations de Rousseau et de Voltaire. Il en est de même des exemples créés, de toutes pièces, pour illustrer un emploi ou sa condamnation.

Selon la BDL, utiliser quitter sans COD est une construction fautive. Ce jugement est sans appel. Pas de discussion possible. « En français moderne, le verbe quitter est toujours transitif, c’est-à-dire qu’il doit être accompagné d’un complément qui exprime le lieu que l’on quitte … » La BDL crée donc des exemples qui vont nécessairement illustrer son propos « dogmatique ». La possibilité d’un emploi absolu ne peut même pas être envisagée, car cela irait à l’encontre du dogme proclamé.

Il serait, par exemple, fautif, toujours selon la BDL, de dire : Ils ont quitté plus tôt pour assister au vernissage. Il faut dire : Ils ont quitté le travail plus tôt pour assister au vernissage. Hors contexte, il est bien évident qu’on ne sait pas ce qu’ils ont quitté et que l’ajout du COD se révèle nécessaire pour clarifier le message. Mais, en contexte, on saurait ce qu’ils ont quitté. Donc nul besoin de le préciser. Dupré, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, se montre un peu plus permissif à propos de l’emploi de quitter intransitif : « cet emploi appartient à la langue familière : Il quitte à cinq heures ( Il cesse son travail à 5 heures ». Ça se dirait donc entre amis, mais pas en public! Un peu de tenue, messieurs dames!

Il serait également fautif, toujours selon la BDL, de dire : M. Tremblay a quitté. Il faudrait dire : M. Tremblay est absent. Mais c’est encore hors contexte. Toujours hors contexte… Supposons que je téléphone au bureau où travaille M. Tremblay et demande à lui parler. On me répond : M. Tremblay a quitté. Devrais-je péter les plombs, à cause de la « faute » abominable  qu’on vient de faire – c’est du moins ce que les régents de la langue prétendent? On aurait dû me répondre, pour être conforme à l’orthodoxie : M. Tremblay est absent! Mais cette réponse est ambiguë. Dois-je comprendre  qu’il a déjà quitté son travail ou qu’il ne s’est pas présenté au bureau cette journée-là en raison de… d’un vilain rhume? Cette réponse, supposément parfaite, n’est pas aussi limpide que les régents le disent. Quand on me répond : M. Tremblay a quitté, point n’est besoin d’être un esprit supérieur pour savoir que M. Tremblay a quitté (le bureau), car je téléphone précisément au bureau où il travaille. Pourquoi faudrait-il qu’on répète le complément?

Cette condamnation trouve écho dans d’autres ouvrages qui s’intéressent à la langue et qui ont « emprunté ». Écho parfois amplifié, comme c’est le cas dans 400 capsules linguistiques, de Guy Bertrand (Lanctôt éditeur, 1999), où il est dit :

L’utilisation du verbe quitter sans complément d’objet direct est toujours considérée comme fautive. En réalité, il s’agit d’une tournure archaïque. En français moderne, il n’existe qu’un seul cas où le verbe quitter peut s’utiliser seul et c’est dans l’expression téléphonique : ne quittez pas! Dans tous les autres cas, on doit étoffer en ajoutant un complément d’objet direct. [...] En bon français, il faut toujours préciser ce qu’on quitte.(1)

Plus catégorique que cela, tu meurs! Quiconque ferait autrement se mériterait, à ne pas en douter, l’opprobre des bien-pensants. Les bien-pensants, ce sont évidemment les régents de la langue qui se copient les uns les autres, sans se demander si ce qu’ils copient est défendable.

Bref, l’animateur du Club des ex n’avait pas raison, selon moi, de rouspéter contre  l’emploi de quitter sans COD. Il s’est cru sur un terrain solide – n’avait-il pas l’appui du conseiller linguistique de Radio-Canada, qu’on qualifie d’ayatollah –, mais il se trouvait en fait sur un terrain mouvant. J’avais l’habitude de dire à mes étudiants : « Ne croyez pas tout ce qu’on vous dit, pas même ce que JE vous dis. Faites-vous votre propre idée; cessez d’être des perroquets ». Je n’enseigne plus, mais je n’ai toujours pas changé d’idée. Après consultation avec moi-même, je peux dire qu’il y en a deux qui sont de cet avis… Sont-ce les deux seuls?

MAURICE  ROULEAU

(1)      Je me demande pourquoi il faut absolument  préciser l’endroit que l’on quitte, mais jamais celui d’où l’on part ou d’où l’on s’en va? Pas plus d’ailleurs que celui où l’on s’en va. Ne serait-ce pas parce que l’interlocuteur connaît l’endroit en question et n’a pas besoin qu’on le lui précise? Les régents n’abonderaient certainement pas dans mon sens.

(2)     Il faudrait lire : Lettre à D’Alembert et non Lettre d’Alembert. Une malencontreuse coquille.

(3)      Remarquez bien l’endroit où Littré a mis le mot Encyclopédie. C’est là qu’il faut le sous-entendre si l’on veut que quitter soit intransitif. Mais Voltaire l’avait, lui, utilisé précédemment comme COD. Qui a raison? Voltaire qui  a écrit la lettre ou Littré qui l’a interprétée en fonction de ce qu’il voulait lui faire dire?

(4)      À remarquer que Bescherelle rapproche les deux phrases qui s’éclairent l’une l’autre : « Absol. Comment me retirer décemment d’une maison dont la maîtresse elle-même m’a offert l’entrée, où elle m’accable de bontés,  – faut-il quitter impoliment sans lui rien dire ? »

P.-S. –  Dans le prochain billet, je vous expliquerai pourquoi je dois me faire violence chaque fois que vient le temps d’utiliser le mot mozzarella : il me faut dire LA mozzarella, moi qui ai toujours dit LE mozzarella.

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Quitter, v. intransitif (2 de 3)

Quitter peut-il être utilisé sans complément?

-2-

Je me suis récemment attardé aux marques d’usage Vx et Région. que le Petit Robert 2010 accole à quitter, en tant que v. intransitif. Mes efforts pour en justifier la pertinence sont malheureusement restés vains. Les marques sont là, mais inexplicables. Il me reste, pour boucler la boucle, à examiner les autres éléments de cette entrée. Voyons s’ils sont aussi problématiques que les marques d’usage.

Intrans. Vx ou région. (Canada) Partir, s’en aller. Il a quitté.

Pour toute question concernant la construction d’un verbe, je consulte le Dictionnaire des verbes français, de J. et J.-P. Caput (Larousse, 1988) – autorité(s) en la matière –, que j’appelle familièrement le Caput. Une surprise, une autre devrais-je dire, m’y attend : quitter n’y figure pas comme v. intr. La seule construction sans complément qu’on y trouve : Je quitte est dite absolue, c.-à-d. que « le verbe n’est normalement suivi d’aucun complément qui lui soit nécessaire ». Cet exemple ne ressemble-t-il pas, étrangement d’ailleurs, à celui du NPR 2010 : Il a quitté? Mais dans ce dernier, il est dit intransitif! Deux dictionnaires, deux points de vue opposés, pour un même problème! Qui a raison, le Caput ou le Petit Robert?

Pourquoi le dit-on intransitif?

Intransitif  « se dit d’un verbe qui exprime une action limitée au sujet et ne passant sur aucun objet ». Dans L’enquête est sur le point d’aboutir, aboutir est intransitif, car, à lui seul, il dit tout : l’enquête va « avoir finalement un résultat ». Point n’est besoin de recourir à un complément pour que le message soit complet. Vu que quitter est dit intransitif, cela signifie qu’il se suffit à lui-même, qu’il n’est point besoin de préciser ce que l’on quitte! Pourquoi alors tout ce boucan à propos de son emploi sans complément? Il y a assurément quelque chose qui m’échappe. Mais quoi?

À force de fouiller, j’en suis venu à me demander si je n’essayais pas de savoir ce qui vient en premier, la poule ou l’œuf. Interdit-on à quitter d’être accompagné de son complément parce qu’il « est » intransitif, ou bien le dit-on intransitif pour justifier l’interdiction de l’utiliser sans son complément?

Règle générale, on dit d’un verbe qu’il est transitif, intransitif ou pronominal, en fonction de l’emploi qui en est fait. C’est généralement l’usage qui dicte. [On commence la réunion à 19 h. (trans.); on commence à 19 h. (trans. Absolt.); la réunion commence à 19 h. (intr.). Alors si quitter est dit intransitif, c’est qu’il a été employé comme tel, mais ne le serait plus, de nos jours, qu’au Canada!

Pourquoi ne le dit-on pas plutôt transitif direct, Absolt, comme le fait le Caput? Cette pratique est pourtant reconnue officiellement par la grammaire. Grevisse (Le Bon Usage, 1980, # 1346) nous dit :

Parfois le complément d’objet est si nettement indiqué par les circonstances qu’il devient inutile de l’exprimer; le verbe n’est pas pour cela intransitif; il reste transitif, mais il est employé d’une façon absolue.

Si Grevisse prend soin de nous mettre en garde contre le fait de qualifier d’intransitif un verbe qui ne l’est pas, c’est assurément parce qu’il y en a qui le font. Le Robert serait-il du groupe? Difficile à dire.

Si c’était le cas, il faudrait que le Robert puisse expliquer pourquoi il n’en fait pas autant avec d’autres verbes utilisés sans complément. Aux entrées abdiquer ou obéir, par exemple, le Robert utilise le verbe sans complément, i.e. de façon absolue :

  •  Absolt Roi contraint d’abdiquer. Abdiquer en faveur de son fils.
  •  Absolt Il faut obéir. « Il est toujours facile d’obéir, si l’on rêve de commander » (Sartre).

Aux entrées inciter ou mâcher, par exemple, la marque Absolt brille peut-être par son absence, tout comme le complément attendu :

  • « il mâchait pesamment et en faisant avec la bouche un bruit » (Stendhal).
  • Publicité qui incite à acheter (1)

Et ces verbes n’en sont pas moins dits transitifs.

Donc, selon le Robert, même en l’absence formelle de son complément d’objet – que Goosse (2) qualifie de non essentiel –, un verbe transitif, direct ou indirect, reste, ce qu’il est. Il devrait en être de même pour le verbe quitter. Et effectivement, dans le NPR 2010, on trouve la marque  Absolt à « Ne quittez pas !». Aucun autre exemple toutefois n’illustre l’emploi de ce verbe ainsi construit! Et ce, depuis 1967, date de parution du premier Petit Robert. Il semblerait donc que quitter puisse être construit de façon absolue, mais dans un seul cas! J’utilise le conditionnel, car il y a un hic. Dans le Grand Robert 1991, quitter dans « Ne quittez pas! » est dit intransitif! Allez savoir pourquoi!

Qui croire, le Petit Robert ou le Grand Robert? Pire, le Grand Robert, dans la formulation de l’acception du verbe intransitif, recourt à un complément (3) : quitter l’écoute. Ce faisant, il laisse clairement entendre que le complément est sous-entendu. Comment peut-on alors parler d’un verbe intransitif, quand on le définit de façon transitive? C’est à n’y rien comprendre. Ce qu’il faut à coup sûr comprendre, c’est que les dictionnaires ne sont pas les bibles que l’on voudrait qu’ils soient. Et dire à ses étudiants : « Allez voir dans votre dictionnaire » n’est peut-être pas le conseil le plus judicieux qu’on puisse leur donner. Car il pourrait s’en trouver un parmi eux qui ne partagerait pas votre point de vue, et c’est vous qui perdriez la face! Je parle en connaissance de cause; cela m’est déjà arrivé.

Pourquoi le Petit Robert limite-t-il la construction absolue à la seule formule « Ne quittez pas »? Serait-ce parce qu’elle ne s’utilise que dans un contexte tellement bien défini qu’il est inutile d’ajouter quoi que ce soit? Si tel est le cas, c’est admettre, sans l’avouer, ou pire, sans s’en rendre compte, que le contexte joue un rôle important. Alors pourquoi les dictionnaires sont-ils incapables d’admettre que quitter puisse être utilisé de façon absolue, ailleurs que dans  « Ne quittez pas »! Qui en a ainsi décidé? Mystère. Moi, je serais prêt à laisser la chance au coureur et à accorder l’absolution à l’ex-politicien, qui l’a malencontreusement utilisé sans complément. Qui nous dit que ce dernier n’a pas omis le complément, parce que, pour lui, le contexte était suffisamment clair pour qu’il ne soit pas nécessaire de le préciser? Considérer qu’il a fait une « faute », n’est-ce pas s’imaginer qu’on sait mieux que lui ce qu’il voulait dire? Un peu présomptueux, n’est-ce pas?

La « faute », si faute il y a, tient au fait que l’ex-politicien a utilisé, sans son complément, quitter en tant que v. tr., et non en tant que v.intr., car ce dernier, par définition, n’accepte aucun complément d’objet. Pourquoi serait-ce fautif uniquement avec ce verbe? Une condamnation plutôt drastique! Certains préféreraient que je dise draconienne, mais ça, c’est leur problème, non pas le mien (4). Et surtout qui a dit que c’était une « faute »? Cela reste à voir.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Le Larousse en ligne ne donne aucun exemple de construction absolue de ces deux verbes : mâcher un brin d’herbe, mâcher du chewing-gum; Publicité qui incite le client à acheter. Faut-il pour autant déclarer que le complément est obligatoire? Tout dépend de la lecture que vous en faites. Selon moi, cela ne démontre rien.

(2)   «  Un mot est construit absolument quand le complément ou la suite qu’il appelle d’ordinaire ne sont pas exprimés, soit que cette indication soit jugée inutile, soit qu’elle ait déjà été donnée (ce qui s’apparente à l’ellipse) : Nous mangeons à cinq heures  (peu importe ce que nous mangeons). » Dans un tel cas, le complément est dit non essentiel. Dans L’accident résulte, le complément est essentiel, son absence rend la phrase agrammaticale. » (Le Bon Usage, A. Goosse, 2008, # 274)

(3)  IV. v. intr. (Au téléphone) Quitter l’écoute, Ne quittez pas, on vous parle de Lyon. (Grand Robert 1991).

(4)  Drastique, au sens de draconien, n’est plus l’anglicisme qu’il a été. Ni selon le Robert (depuis au moins 2001), ni selon le Larousse en ligne.

P.-S. –  Dans le prochain billet, le dernier d’une série de 3, j’examinerai les citations  sur lesquelles on se base pour dire que quitter a été intransitif (donc employé sans complément), de même que les exemples que l’on crée de nos jours pour en justifier l’interdiction. Des surprises vous y attendent.

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Nouveau-nés, nouveaux venus (2 de 2)

Les NOUVEAU-NÉS ne sont-ils pas des NOUVEAUX VENUS?

- 2 - 

Nous avons vu que nouveau-né s’écrit obligatoirement avec un trait d’union; qu’il est le seul mot formé de nouveau à en exiger un; que la présence de ce trait d’union ne se justifie que par l’ « usage contre raison » de Vaugelas; que le Conseil supérieur de la langue (CSLF) a laissé passé une belle occasion de corriger une anomalie (1). Bref, tout pour donner de l’urticaire à un esprit critique. Il me faut donc, hélas!, continuer à vivre avec, si je veux prétendre maîtriser la langue française. Mais ce n’est pas tout. Même l’accord de nouveau dans nouveau-né est particulier, pour ne pas dire bizarre.

Quand j’ai appris cela à un ami qui venait de faire la « faute », il m’a servi un vibrant That pisses me off. Son irritation venait du fait que, ne connaissant pas cette bizarrerie, il s’est cru inculte. En réalité il ne faisait qu’une faute intelligente. Mais il l’ignorait. Nous reviendrons certainement, un de ces jours, sur la notion de « faute » en langue, et surtout sur celle de « faute intelligente ».

On vous a appris, à vous comme à moi, que nouveau-né fait au pluriel nouveau-nés et non  nouveaux-nés. L’invariabilité de nouveau tient, nous dit-on, à sa valeur adverbiale : il signifie nouvellement, récemment. Et un adverbe, tout le monde le sait, ça ne s’accorde pas! Voilà, tout est dit. L’étudiant docile est comblé. Mais l’étudiant critique, lui, a l’impression qu’on veut lui faire avaler une couleuvre. En effet, pourquoi faut-il laisser nouveau invariable dans nouveau-nés, mais l’accorder dans nouveaux venus?

Dans nouveau venu, nouveau n’a-t-il pas, là aussi, valeur adverbiale? Ne signifie-t-il pas nouvellement, récemment? Personne ne dira le contraire. Pourquoi ne pas être conséquent avec la règle qui veut qu’un adverbe, ou ce qui joue le rôle d’un adverbe, soit invariable, et ne pas écrire des nouveau  venus? La question se pose, mais elle est embarrassante. Pour sauver la face, il fallait à tout prix trouver une explication, quelle qu’elle soit. Et on en a trouvé une : l’adjectif à valeur adverbiale demeure, dans certains cas, adjectif, donc il s’accorde! Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Littré :

Adv. Nouvellement. Du beurre nouveau battu. Des vins nouveau percés. Les nouveau-nés. Une fille nouveau-née. Avec d’autres participes que et qui sont pris substantivement, il est ADJECTIF et s’accorde. Les nouveaux venus. Une nouvelle venue. Une nouvelle convertie.

« Élémentaire, mon cher Watson! » aurait dit Sherlock Holmes. Effectivement, il suffisait d’y penser! Mais, j’ai beau y penser, je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’un adjectif pris adverbialement puisse s’accorder. Quelque chose me chicote, me turlupine. Dit-on que nouveau dans nouveau venu est adjectif pour justifier l’accord ou que l’on fait l’accord parce que nouveau est adjectif. Qui vient en premier, la poule ou l’œuf?

Comme c’est une façon de faire qui est bien établie, voyons comment Le Bon Usage (Grevisse, 1980; puis Goosse, 2008) la présente.

D’après Grevisse (11e éd., 1980, # 809, p.  417), « Quand un adjectif composé est formé de deux adjectifs, si le premier a la valeur adverbiale, on le laisse invariable » : des jumelles nouveau-nées; une petite Tourangelle nouveau-venue [sic]; des personnes haut placés; trois enfants mort-nés; une jument court-jointée… Et il ajoute (# 810) que « nouveau, placé devant un participe passé pris substantivement, a un sens adverbial et signifie « récemment »; néanmoins, il s’accorde, sauf, dans nouveau-né (Acad.). »

Grevisse, tout en reconnaissant à nouveau sa valeur adverbiale, n’en prescrit pas moins l’accord. Son néanmoins il s’accorde est éloquent : la règle voudrait qu’on ne fasse pas l’accord, mais il faut le faire! Il ne justifie toutefois pas cet écart en disant que nouveau est adjectif (il le pense peut-être, mais il ne le dit pas). Grevisse fait de nouveau-né la seule exception, alors qu’en fait il est le seul conforme à la règle, règle qui veut qu’un adverbe ne s’accorde pas. C’est à n’y rien comprendre.

Goosse (14e éd., 2008, # 963 c 7°) présente de façon beaucoup plus claire la distinction que faisait Grevisse à propos de nouveau utilisé devant un adjectif ou un participe (ce qu’il appelle « ensemble »).

  •  « Si L’ENSEMBLE reste ADJECTIVAL, nouveau est invariable (et suivi d’un trait d’union) : des insectes nouveau-nés, une épreuve nouveau-tirée, Tourangelle nouveau-venue [sic] (2) ».
  • « Si L’ENSEMBLE est NOMINAL, nouveau est considéré comme un adjectif variable (et non suivi d’un trait d’union). Seul nouveau-né fait exception, puisque les dictionnaires (3) exigent le trait d’union et l’invariabilité, mais l’usage fait souvent varier nouveau même dans ce cas. »

Ainsi, nouveau est soit adverbe et invariable, si l’ensemble accompagne un nom; soit adjectif et variable, si l’ensemble fait office de substantif. Pourtant, dans les deux cas, nouveau a la valeur adverbiale de récemment!  

Invoquer l’emploi adverbial d’un adjectif pour justifier à la fois son invariabilité et la présence du trait d’union est certes satisfaisant pour l’esprit, mais son application laisse à désirer, car fort aléatoire. Ne faut-il pas écrire des fleurs fraîches cueillies, les portes grandes ouvertes? Pourtant, fraîches (depuis peu) et grandes (totalement) ont, eux aussi, valeur adverbiale. Pourquoi alors ces ensembles adjectivaux ne sont-ils pas invariables et accoutrés d’un trait d’union! Parce que nouveau ne ferait pas partie de l’ensemble adjectival considéré? Le même questionnement s’applique à  tombées raides (brusquement) mortes; être folle (éperdument) amoureuse de Pierre; ils sont arrivés bons (nettement) premiers; les enfants premiers-nés (en premier); des personnes toutes-puissantes (sans borne). Le trait d’union dans ces ensembles adjectivaux brille par son absence, alors que, d’après la règle, il devrait être présent, comme dans les adjectifs premiers-nés et toutes-puissantes (4).

De toute évidence, l’« adverbialisation », c’est-à-dire l’attribution d’une valeur adverbiale, n’est pas également sentie par tous. Bien des auteurs, et des bons, ne la voient pas. Ils font donc l’accord comme si nouveau ou tout autre adjectif à valeur adverbiale n’était rien d’autre qu’un adjectif ordinaire, sans valeur ajoutée, diraient les économistes. Faire un tel accord serait, nous dit Grevisse (# 811), un usage ancien. La voilà donc la justification, qui permet de ne pas perdre la face! Il est quand même étonnant que des usages anciens disparaissent mais que d’autres survivent. Pour qu’on n’ait pas, dans le cas de nouveau, changé cette règle depuis lors, c’est qu’elle trouvait grâce aux yeux des régents de la langue… et encore de nos jours! Les bons auteurs – et tous ceux que l’on corrige effrontément parce qu’ils font l’accord  – ne feraient-ils pas alors une simple « faute intelligente »?

J’ai trouvé une autre explication à l’invariabilité de nouveau : il serait préfixe (5), et un préfixe, ça ne s’accorde pas. Si jamais votre professeur recourt à cette explication, demandez-lui s’il suffit qu’un mot soit suivi d’un trait d’union pour qu’il devienne préfixe? Et présentez-lui comme exemples : abat-jour ou encore moissonneuse-batteuse. Demandez-lui également pourquoi le prétendu « préfixe » de  premier-né n’est pas invariable. Au féminin, Il fait première-née et, au pluriel, premiers-nés. Je serais curieux d’entendre sa réponse.

Ce cher professeur en arrivera, inévitablement, parce que, à court d’explications logiques, à vous répondre : « Parce que c’est comme ça » ou  « C’est l’usage » ou mieux encore « C’est le génie de la langue »! Devant le même constat, Bescherelle, en 1856, écrivait : « À cela nous répondrons qu’il est des consécrations établies par l’usage et auxquelles la raison ne peut rien changer. » Ne trouvez-vous pas étonnant que l’on recoure aussi facilement à l’usage établi quand on ne veut rien faire? Mais qu’on – Bescherelle y compris – s’en contrefout quand on veut imposer des changements? Si vraiment la raison ne peut rien changer, pourquoi s’évertuer à proposer des réformes, la dernière en lice étant celle du Conseil supérieur de la langue française? Poser la question, c’est y répondre.

Si l’on peut passer pour quelqu’un qui connaît bien sa langue, il faut écrire : des nouveau-nés, mais des nouveaux venus. Et surtout ne pas essayer d’expliquer pourquoi il en est ainsi.

Mais tout espoir n’est pas perdu. Il semblerait que la langue se relâche, à moins que ce ne soit les régents qui jettent du lest. L’Académie française, dans le DAF (9e éd., 1985), signale que l’« on rencontre le féminin : nouvelle-née » (6). À remarquer que ce n’est qu’une observation et non une reconnaissance officielle de cette graphie. C’est toutefois un pas dans la bonne direction.

Et le Petit Robert en fait autant, et même plus, car il ajoute nouveaux-nés, ce que n’avait pas fait l’Académie française. Il nous dit, depuis au moins 2001, que l’on rencontre « Parfois des nouveaux-nés, des nouvelles-nées; « l’haleine des nouveaux-nés » (Moréas) ». (7) Encore là, ce n’est qu’une remarque et non une reconnaissance officielle, du genre : « La variante garroter est admise. »

Peut-être est-ce « Le début d’un temps nouveau », dirait Stéphane Venne.

Maurice Rouleau

(1)      On a déjà tenté de corriger cette anomalie, mais sans succès. En 1901, dans la liste des tolérances annexée à l’« Arrêté relatif à la simplification de l’enseignement de la syntaxe française », signé Georges Leygues, on trouve nouveaunénouveaunée, nouveaunés, nouveaunées. En 1977, en annexe à l’« Arrêté relatif aux tolérances grammaticales et orthographiques », signé René Haby, arrêté qui remplace celui de 1901 resté sans effet, on trouve nouveau né.  Aujourd’hui, nouveau-né « trône » toujours. De toute évidence, cette dernière « tolérance » proposée, voilà de cela bientôt 35 ans, n’a pas trouvé grâce aux yeux des  régents de la langue.

(2)       Donc nouveau-venue prend un trait d’union parce qu’il est adjectif! Étonnant! Goosse cite également : Vins nouveau percés [sic] (Littré). Ce sic indique que c’est bien la façon dont Littré l’utilise; que ce n’est pas une coquille qu’il a laissé passer. Il le dit « NON CONFORME à la règle ». Façon toute « grevissienne » de condamner la graphie nouveau percé.

(3)       Les vilains, ce sont donc les dictionnaires. J’ignorais que c’étaient eux qui commandaient non seulement la graphie mais aussi l’accord grammatical! J’ai toujours pensé que le dictionnaire n’était que le dépositaire des usages!

(4)      Premier s’accorde dans premier- , mais pas nouveau  dans nouveau-Tout s’accorde en genre et en nombre, mais uniquement quand le substantif est féminin! S’il est masculin, son accord est interdit : vos charmes tout-puissants. Un voilà une autre qu’il faut mémoriser, car l’expliquer est impossible. Il faut savoir que Vaugelas (I-179) s’est expliqué là-dessus : « Mais cela n’a lieu qu’au genre masculin, car au féminin il faut dire, elles sont toutes estonnées, toutes esplorées, l’adverbe, tout, se convertissant en nom, pour signifier néantmoins ce que signifie l’adverbe. Car quand on dit ; elles sont toutes sales, elles sont toutes rompues, TOUTES, veut dire, tout à fait, entièrement, comme qui dirait, elles sont tout à fait sales, tout à fait rompues.  La bizarrerie de l’Usage a fait cette différence sans raison, entre le masculin, et le féminin. »

(5)      « Mais dans mort-né et nouveau-némort et nouveau, considérés comme des préfixes, ainsi que le montre leur trait d’union, restent invariables. » Georgin, R. Jeux de mots, de l’orthographe au style, Éditions André Bonne, Paris, 1957, p. 53.

(6)      Cette remarque est absente de la 8e éd. (1935), mais les Académiciens auraient pu en dire autant, car la forme nouvelle-née se rencontre depuis au moins 1913. [Voir Grevisse, # 810, note 39 : C. Péguy (1913), R. Roland (1919 ), Colette (1922), M. Blancpain (1971), M. Yourcenar (1977)].

(7)      Le libellé peut nous amener à penser – tout dépend de la lecture que l’on en fait – que c’est un phénomène récent – Moréas, que je sache, est toujours vivant. Mais tel n’est pas le cas. Bien des auteurs avant Moréas ont écrit nouveaux-nés  [Voir Grevisse, # 810, note 39) : Taine (1867), Suarès (1910), Martin du Gard (1923), Colette (1930), Arnoux (1946), Jouhandeau (1947)]

P.-S. –  Dans les deux prochains billets, je complèterai l’étude de quitter, v. intransitif.  Je me pencherai sur les éléments restants de l’entrée du Robert. J’aborderai la  raison pour laquelle on le dit intransitif,  sur les emplois qu’on en faisait, voilà de cela quelques siècles, pour dire (ou prétendre) qu’il est intransitif et finalement l’actuelle condamnation qu’on en fait dans certains ouvrages.

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Quitter, v. tr. ou intr.? (1 de 3)

Quitter peut-il être utilisé sans complément?

-1-

15 nov. 1976 : Victoire des péquistes

Le Parti québécois, dirigé par René Lévesque, remporte l’élection générale avec 41,4 % des voix. Il fait élire 71 députés à l’Assemblée nationale contre 26 pour ses plus proches rivaux, les Libéraux de Robert Bourassa.

15 nov. 2011 : 35e anniversaire de ce jour mémorable

À l’émission de Radio-Canada Le Club des ex (ex pour ex-politicien), l’animateur demande à l’un d’eux (ex-député du Parti québécois) de dire brièvement ce que lui rappelle cette date. Dans sa réponse, l’ex utilise le verbe quitter. Je devrais plutôt dire qu’il a eu la malencontreuse idée d’utiliser quitter sans complément. Sans crier gare, l’animateur fait une sortie en règle contre l’emploi, erroné, dit-il, et trop fréquent, du verbe quitter sans complément.

Quelle mouche avait  bien pu piquer l’animateur? De toute évidence, la « faute » – si faute il y a; cela reste à prouver – l’horripilait au plus haut point. En l’entendant condamner cet emploi, je suis resté interloqué. Inquiet, même : « Ah, non, me dis-je, pas une autre faute que je fais sans le savoir! »

Les deux autres ex, des femmes, sont restées silencieuses. Ou bien elles ne savaient pas (est-ce fautif de ne pas mettre ici un complément?), ou bien elles n’ont pas voulu s’engager sur ce terrain, jugeant sans doute qu’elles n’étaient pas là pour discuter de langue, mais bien d’actualité politique. L’auraient-elles d’ailleurs voulu qu’elles n’auraient peut-être même pas pu. Pour la majorité des gens, la langue est un outil de communication et non un objet de réflexion.

À mon âge et surtout grâce à mon statut (retraité), je peux, aujourd’hui, me permettre l’extravagance, pour un non-linguiste, de réfléchir sur la langue. Mais loin de moi l’idée de me « positionner » comme un régent. Je ne suis qu’un simple utilisateur qui ne croit plus aux vérités imposées dont on l’a gavé toute sa vie et qui se pose des questions sur ces fameux dogmes « linguistiques ».

Abstraction faite du caractère inapproprié de son intervention sur la langue dans une émission d’actualité politique, l’animateur  avait-il raison de relever cette « faute » faite par l’ex-politicien? Moi, je n’y voyais rien de répréhensible. Mais ce n’est pas parce que je n’y vois rien, qu’il n’y a rien. Qu’est-ce que les autres peuvent bien voir que, moi, je ne vois pas? Me voilà donc parti pour une autre quête, qui allait  me mener de surprise en surprise.

  • Première surprise : je découvre, dans mon dernier Nouveau Petit Robert (NPR, 2010), la présence de quitter comme verbe non seulement transitif – cela est dans l’ordre des choses –, mais aussi intransitif – et ça, je ne l’attendais pas. Avec, en bonus, quelques marques d’usage.
  • Deuxième surprise : cette mention est récente. Elle n’est apparue dans le Nouveau Petit Robert qu’après 2006!
  • Troisième surprise : le Grand Robert le mentionnait déjà, voilà plus de 15 ans, dans son édition (ou réimpression) de 1991!

Un fois revenu de ma triple surprise, je me mets à froncer des sourcils, signe que des questions commencent à me trotter dans la tête. Et ces questions concernent autant la portée générale de cette mention que chacun de ses éléments. Voyons ce qu’il en est :

Intrans. Vx ou région. (Canada) Partir, s’en aller. Il a quitté.  

Portée générale

Que conclure de la présence officielle dans un dictionnaire de quitter comme v. intransitif? Cela suffit-il pour en justifier l’emploi? Si oui, pourquoi l’animateur l’a-t-il déclaré « persona » non grata? Si non, pourquoi cet emploi intransitif n’est-il pas accompagné d’une condamnation? Employer quitter intransitivement ne serait donc pas condamnable. Le Robert ne le condamne peut-être pas formellement, mais les  marques d’usage qu’il lui adjoint (Vx et région.), malgré leur caractère en apparence purement descriptif, viennent discrètement en limiter l’emploi, pour ne pas dire le proscrire. Tout dépend de la lecture qu’on veut bien en faire.

Vx (vieux)

Quitter, v. intr., est dit Vx. Selon le Robert, cette marque accompagne un « mot de l’ancienne langue, incompréhensible ou peu compréhensible de nos jours et jamais employé, sauf par effet de style ». Cette définition ne correspond pas à l’emploi que je connais du verbe quitter. Pour moi, quitter, sans complément, n’est ni incompréhensible,  ni peu compréhensible, ni utilisé uniquement pour créer un effet de style. Alors pourquoi le Robert dit-il Vx? Parce qu’en France tel serait le cas? Peut-être. Mais ici, j’en doute.

L’emploi que fait Le Grand Robert 1991 des marques d’usage Vx et Vieilli, relativement à quitter, v. intr., me laisse perplexe. Quitter serait Vx, au sens de « partir, s’en aller », mais vieilli, au sens de « quitter de qqn »! OUF! Quand on sait que  vieilli se dit d’un « mot, sens ou expression encore compréhensible de nos jours, mais qui ne s’emploie plus naturellement dans la langue parlée courante », il y a de quoi être perplexe. Si en France « quitter de qqn » est encore compréhensible, donc vieilli, au Québec, il serait plutôt Vx.

Selon le Robert, quitter (v. intr.) aurait été utilisé dans l’ancienne langue, d’où la marque Vx. C’est donc dire qu’à un moment donné de son histoire (on ne sait quand) ce verbe transitif aurait été utilisé comme v. intr. (par on ne sait qui); que, plus tard (on ne sait toujours pas quand), il a été déclaré Vx (par on ne sait toujours pas qui). Généralement, une telle « ostracisation » reflète un changement dans l’usage! Alors sur quoi s’est-on vraiment basé pour officialiser ce changement? Mystère.

De quelle ancienne langue est-il question ici? Celle du moyen-âge, celle du siècle des Lumières, celle du siècle dernier? C’est là qu’une datation aurait été utile, mais le Petit Robert n’en fournit aucune. J’en suis donc réduit à croire sur parole (est-ce fautif de ne pas mettre ici de complément?). Tâche ardue pour un sceptique.

Si la marque Vx a sa raison d’être, pourquoi le Petit Robert n’en a-t-il  jamais fait mention dans la première partie de l’entrée, là où les « sens anciens » du mot vedette  sont normalement consignés? Mystère. Et surtout, s’il est si vieux, d’où vient ce besoin soudain – survenu après 2006! – de l’y mentionner? Serait-ce que cette construction est de plus en plus observée (donc que son usage cherche à s’imposer) ou pour une autre raison tacite? Bien malin qui pourrait répondre. D’ailleurs il n’y a pas que le Robert qui le fait renaître de ses cendres. Le Larousse aussi : absent du Dictionnaire encyclopédique 1990, quitter (intr.) se trouve dans la version en ligne.

Région. (Canada)

Cette marque d’usage signifie que quitter (v. intr.) ne s’utilise plus dans le français décrit par le Robert, c’est-à-dire le français parisien – ce n’est pas moi qui le dis, c’est Josette Rey-Debove. Ce verbe intr. ne s’utiliserait que dans certaines régions de la francophonie. Et dans le cas qui nous intéresse, cette région serait le Canada. Et nulle part ailleurs! Si non, le Robert l’aurait précisé. À preuve, « académique : région.  (Belgique, Canada, Suisse) Année académique : année universitaire.

Quelles sont donc les sources auxquelles s’alimente  le Robert pour se permettre de singulariser ainsi le Canada? De toute évidence, ce ne sont pas les mêmes que celles utilisées par le Larousse, car, dans ce dernier, on lit : v. i. En Afrique, partir, s’en aller. Il est patent que le Robert a des antennes au Québec que le Larousse n’a pas; et inversement, en Afrique!

Admettons donc, pour les besoins de la cause, qu’au Canada, et là seulement, on utilise réellement le verbe quitter intransitif (avec le sens de partir, s’en aller). Ne devrait-on pas alors s’attendre à ce que les dictionnaires qui se font une spécialité de décrire le français parlé au Canada le mentionnent? Que oui. Mais… il n’en est nulle part fait mention. Ni dans le Dictionnaire Bélisle de la langue française au Canada (1954-1957), ni dans le Dictionnaire de la langue française au Canada (P. Dagenais, Éditions pédagogia, 1967), ni dans le Dictionnaire des canadianismes (G. Dulong, Larousse, 1989), ni dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (J.-C. Boulanger, DicoRobert Inc., 1993). D’où vient donc cette idée qu’il s’agit d’un canadianisme? Mystère. Le Robert doit s’alimenter à d’autres sources, moins officielles. Mais lesquelles?…

Bref, quitter, v. intr., serait d’après le Robert, vieux, mais, chez nous, il semblerait plutôt vieilli. C’est d’ailleurs l’opinion exprimée par Marie-Éva de Villers, dans le Multi, 3e éd., 1997. Quitter serait aussi, d’après le Robert, un régionalisme particulier au Canada, ce que contredit le Larousse et ce qu’aucun dictionnaire spécialisé  dans la langue parlée au Québec ne corrobore. Ces marques d’usage sont pour le moins intrigantes. Rien pour rallier le Thomas que je suis.

Il reste à examiner la nature (intransitif)  et le sens (partir, s’en aller) que le Robert donne à ce verbe. Peut-être alors le sceptique se laissera-t-il convaincre…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

P.-S. –  Dans le prochain billet, je terminerai l’examen de l’accord grammatical, en genre et en nombre, de nouveau-né et nouveau venu. Je poursuivrai l’étude du verbe quitter intransitif  dans les deux  billets suivants.

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Nouveau-né, nouveau venu (1 de 2)

Un NOUVEAU-NÉ n’est-il pas un NOUVEAU VENU?

Pourquoi poser une telle question quand la réponse est si évidente? Ceux qui me connaissent savent que cette question en cache une autre, dont la réponse l’est moins : pourquoi deux termes véhiculant la même idée,  tous deux formés de nouveau, n’ont-ils pas la même forme? Le premier prend un trait d’union, mais pas le second.

La présence obligatoire du trait d’union dans nouveau-né m’intrigue au plus haut point. En a-t-il toujours été ainsi? Si oui, pourquoi? Si non, depuis quand doit-on lui en mettre un? Comment le justifier? Est-il le seul mot composé de nouveau à devoir être ainsi affublé? Si oui, pourquoi lui et nul autre? Autant de questions auxquelles je n’avais pas de réponse. Ce fut, vous le devinez bien, le début d’une autre quête.

En français, combien y a-t-il de mots composés, où nouveau est relié par un trait d’union? Dans les dictionnaires d’aujourd’hui, il n’y en a qu’un : nouveau-né. Un seul et unique! Et cela, même si nouveau se retrouve très souvent antéposé. Il suffit de penser à nouveau marié, nouveau converti, nouveau diplômé, etc. (Vous me pardonnerez, j’espère, de ne pas avoir répété la préposition à.)

En a-t-il toujours été ainsi?

La réponse est NON. Dans les livres publiés, par exemple, entre 1651 et 1700, j’ai pu retracer 387 occurrences de nouveau(-)né. De ce nombre, seulement 19 % avaient un trait d’union! On pourrait s’aventurer à dire, malgré le caractère peu scientifique d’un tel relevé, que la majorité des utilisateurs de cette époque (1 sur 5) écrivaient nouveau né. Va pour les usagers.

Mais qu’en disent les dictionnaires de l’époque?

Comme  ces ouvrages sont censés refléter l’usage, j’en ai consulté deux, le dictionnaire de Richelet et celui de Furetière. Plus précisément, deux éditions de chacun : celles de 1680 et de 1694 du Richelet; celles de 1690 et de 1701 du Furetière. À remarquer que ces deux décennies se chevauchent partiellement (80-94 vs 90-01). Pourquoi deux éditions? Parce que certains mots de la langue évoluent plus vite que d’autres et que le terme en cause pourrait être du groupe. Et comme nous le verrons, les résultats obtenus m’ont donné raison.

A-   Dans le Richelet de 1680 (p. 76), on trouve : Nouveau-né  s.m. Qui est né depuis peu. [Un enfant nouveau-né. Dans celui de 1694 (p. 76), Nouveau né  s.m. Qui est né depuis peu. [Un enfant nouveau né].

La juxtaposition de ces deux entrées n’est pas innocente. Je veux, ce faisant, attirer votre attention sur certaines particularités : 1) la disparition du trait d’union;  2) le maintien de la catégorisation du mot vedette en tant que substantif masculin; 3) la pertinence de l’exemple utilisé pour illustrer l’emploi du mot vedette.

1-   Entre 1680 et 1694, nouveau-né devient nouveau né! Comment expliquer la disparition du trait d’union, seule différence entre les deux entrées, si non par un changement dans l’usage? Ce n’est qu’une hypothèse, par ailleurs difficilement vérifiable.

2-   Dans les deux éditions, nouveau(-)né, avec ou sans trait d’union, est dit substantif masculin (s.m.). Cette catégorisation me prend au dépourvu. Il ne faut pas être lexicographe diplômé pour savoir qu’un substantif se définit habituellement par un autre substantif; un verbe, par un autre verbe (1). Mais ici, tel n’est pas le cas. Richelet recourt à un pronom relatif (QUI) suivi d’un verbe (est né). Cette formulation est celle d’un adjectif (2) et non d’un substantif. Pensez seulement à facile : QUI se fait sans peine; gros : QUi dépasse la mesure ordinaire; médian : QUI est placé au milieu.

Un bon avocat du diable pourrait rétorquer qu’à cette époque le terme substantif pouvait avoir un sens différent de celui qu’on lui attribue aujourd’hui, et que son mode de définition pouvait, lui aussi, être différent. Objection fort valable, mais à rejeter, car après vérification, tel n’est pas le cas chez Richelet.  

3-   Il est de règle d’illustrer l’emploi du mot vedette par un exemple approprié. Dans le cas qui nous intéresse, j’y vois un sérieux problème. Nouveau(-)né étant dit substantif; on s’attend à le voir utilisé comme tel. Or, il est employé comme adjectif! Conformément d’ailleurs à la définition qu’il en donne : qui est né depuis peu. Richelet semble vraiment s’être fourvoyé soit en le disant  substantif, soit en l’employant comme adjectif. – Je n’irai pas le crier sur tous les toits, mais je me permettrai de le penser par écrit.

B-   Dans le Furetière de 1690, on ne trouve nouveau né que sous nouveau, adj. : « Qui est né, venu, ou a paru depuis peu de temps. Les vins nouveaux sont ceux qui sont recueillis à la dernière Vendange. C’est un nouveau né, qui est depuis peu au monde. Cet homme est un nouveau venu, qu’on ne connaît point ou qui est arrivé ou venu le dernier en une compagnie. Le Nouveau monde est l’Amérique qui a été inconnue aux Anciens. » La lecture de cette entrée me fait sourciller de nouveau (ou à nouveau?).

À remarquer que, contrairement à ce qu’on trouve dans Richelet, nouveau est dit ici adjectif, ce que vins nouveaux et Nouveau monde illustrent bien. Là où j’ai un problème, c’est avec les deux autres exemples : un nouveau né et un nouveau venu. La règle veut que l’article précède le substantif. Comme nouveau est dit adjectif, il faut en conclure que et venu sont des noms! OUF! À l’époque, on ne disait pas, et aujourd’hui on ne dit toujours pas, un , un venu. La seule explication possible serait que Furetière s’est lui aussi fourvoyé, en recourant à cet exemple. Rien dans l’édition de 1690 ne vient infirmer ou confirmer mon interprétation. Nous verrons qu’il en est autrement dans l’autre édition consultée.

Le Furetière de 1701  me réservait d’autres surprises, trois en fait. Pas sous nouveau, adj., car on y retrouve le même contenu que dans l’édition de 1690, y compris le problématique un nouveau né. Mais sous nouveau-né. En effet, ce terme est devenu mot vedette. La nouvelle entrée se lit comme suit : nouveau-né  adj. et s.m. Qui est né depuis peu de temps, qui vient de naître. C’est un enfant nouveau-né. C’est un nouveau-né. »

Première surprise : le trait d’union fait son apparition; deuxième surprise : nouveau-né est dit à la fois adj. et s.m. Il ne faut pas s’étonner du libellé de la définition ( qui + verbe), caractéristique d’un adjectif, car il y a ici substantivation de l’adjectif; troisième surprise, agréable cette fois : les exemples sont appropriés. Ils illustrent bien son emploi comme adj. (C’est un enfant nouveau-né) et comme s. m. (C’est un nouveau-né).

Alors, si l’on se base sur le Furetière, faut-il ou non utiliser le trait d’union? Quelle différence faut-il faire entre c’est un enfant nouveau né, que l’on trouve, dans les deux éditions, sous nouveau, et c’est un enfant nouveau-né, que l’on trouve sous nouveau-né, dans l’édition de 1701? J’y perds mon latin.

De toute évidence, à la fin du XVIIe siècle, il n’y avait pas consensus sur la façon d’écrire nouveau(-)né, du moins dans  les dictionnaires consultés.

Et qu’en dit l’Académie française?

Tout dépend de l’édition consultée, donc du siècle au cours duquel le dictionnaire a été rédigé.

En effet, en 1694 (époque des Richelet et Furetière), l’Académie  ne semble pas trop savoir sur quel pied danser. Dans le DAF (1e éd.), on trouve : « Nouveau-né, Qui est né depuis peu de temps, qui vient de naistre. Un enfant nouveau né ». Faut-il, oui ou non, mettre un trait d’union? Bien malin qui pourrait répondre. Si encore l’Académie avait précisé la nature du mot vedette, nous pourrions spéculer sur cette différence de graphie – p. ex. présence du trait d’union dans le substantif, absence dans l’adjectif –, mais elle n’en a rien fait. Autrement dit, l’Académie, elle qui est censée avoir le dernier mot, ne nous est d’aucun secours.

En 1762, l’usage semble avoir changé. Le DAF (4e éd.) nous présente le terme sans son trait d’union :  Nouveau né  adj. Qui est né depuis peu de temps, qui vient de naître. Un enfant nouveau né.  

Quelques décennies plus tard, le trait d’union réapparaît (DAF, 5e éd. 1798). Le moins que l’on puisse dire, c’est que, en ce siècle des Lumières, l’USAGE semble très changeant, très précaire!    

Féraud, dans son Dictionaire (sic) critique de la langue françoise (1787-88), l’écrit sans trait d’union. Peut-être s’inspirait-il de la 4e éd. du DAF. Qui sait?

De toute évidence, la belle unanimité que l’on voit aujourd’hui relativement  à la graphie de nouveau-né n’existait ni au XVIIe ni au XVIIIe siècles. C’est au XIXe siècle que l’emploi du trait d’union s’est systématisé. Dans les trois dictionnaires consultés (le Landais, 3e éd. 1846; le Bescherelle, 1856 et le Littré, 1872), une seule graphie : nouveau-né. Il y a, à ne pas en douter, unanimité sur la graphie mais pas sur la nature du terme. L’Académie (1835) le dit adjectif; le Landais (1846), substantif; le Bescherelle (1856), adj. et substantif. À vous de choisir…

L’emploi du trait d’union s’est peut-être systématisé, mais sa présence obligatoire  n’a jamais été justifiée.

Nouveau-né a-t-il toujours été le seul et unique mot à être affublé d’un tel trait?

Absolument pas. Dans les mots composés de nouveau, le trait d’union apparaît et disparaît au gré des auteurs, au gré des éditions,  au gré des pages. Bref, essayer d’y voir clair n’est pas une mince affaire.

À la fin du XVIIe siècle

En 1680, Richelet (p. 76) donne nouveau-né et nouveau-venu. Dans l’édition de 1694, il le leur enlève. Il faut dorénavant écrire nouveau venu et nouveau né.

En 1690, Furetière donne nouveau né et nouveau venu. En 1701, il leur ajoute un trait d’union, exactement l’inverse de ce que Richelet a fait. Ils deviennent donc nouveau-né et nouveau-venu. Furetière prend toutefois soin d’ajouter :

« On ne conteste point que nouveau-venu ne soit un seul mot, quand il est substantif ; mais on en doute lorsqu’il est adjectif ; sur tout (sic) quand il a un régime il n’est guères (sic) bon ; il vaut mieux dire, un homme nouvellement venu d’Angleterre qu’un homme nouveau venu d’Angleterre. Molière l’a pourtant employé dans ces vers [...] Mais la prose ne le souffrirait pas & nouveau venu comme adjectif a peu d’usage quoiqu’il ne soit pas tout à fait condamné. »

Furetière ferait donc une distinction entre le substantif (avec trait d’union) et l’adjectif (sans trait d’union)… Mais pas systématiquement. En effet, il écrit : (sans trait d’union)  nouveaux mariez et nouveaux Chrétiens; (avec trait d’union) nouveaux-convertis (appelés aussi nouveaux-réunis)  et nouveau-monde (sorte d’œillet).

Au XIXe siècle

               Le Landais (éd. 1846, p. 269) donne nouveau-né et nouveau-venu. Il ajoute même quelques mots vedettes plutôt inhabituels : nouveau-débarqué et nouveau-marié. Était-ce l’usage d’alors? …

               Le Bescherelle (éd. 1856, p. 662) tient un discours ambigu. À l’entrée nouveau, on lit : « Il s’emploie encore dans le sens de Nouvellement, avec quelques autres participes passés qui deviennent des substantifs; et alors il est adjectif variable. Un nouveau marié/ les nouveaux convertis / les nouveaux venus / nouveau débarqué. » Mais on y trouve comme mots vedettes nouveau-venu, nouveau-chrétien, nouveau-monde et nouveau-converti. S’y retrouver relève de la haute voltige. Faut-il, par exemple, mettre un trait d’union à nouveau(-)converti, à nouveau(-)venu? Euh… Et de plus, son nouveau débarqué (sans trait d’union) reflète-t-il un changement d’usage par rapport à nouveau-débarqué (avec trait d’union) que donnait Landais, 10 ans plutôt?  Mystère.

En 1872, le Littré consigne nouveau-né, mais nouveau venu, se distinguant, à propos de ce dernier terme, des autres dictionnaires de l’époque.

Comme on peut le constater, il y en a pour tous les goûts. Quiconque se serait fait dire qu’il fallait mettre un trait d’union à tel mot pouvait immédiatement trouver une autre source qui disait exactement le contraire. Le problème est de savoir lequel a raison, lequel reflète vraiment l’usage.

Il y aurait peut-être lieu, ici, de se demander quel rôle doit jouer un dictionnaire? Doit-il refléter ou diriger l’usage? Être descriptif ou normatif? Il est bien évident que le choix que fera son auteur influencera le contenu de son ouvrage. Dans le cas qui nous intéresse, dans quel camp se situe Landais? Et Bescherelle? Et Littré? Ceux qui enregistrent l’usage ou ceux qui veulent le diriger?

Au XXe siècle

Au XXe siècle, l’emploi du trait d’union avec nouveau est réservé à nouveau-né. C’est ce qu’illustrent Le Grand Larousse illustré (1903) et le DAF (8e éd., 1935).  Nouveau venu, lui,  n’en prend pas.

Pourquoi, aujourd’hui, met-on un trait d’union à nouveau-né, et à lui seul?

Vouloir trouver une réponse à cette question, c’est comme rechercher le Saint Graal. Mission impossible, s’il en est une.

Il y a bien eu, au siècle dernier, une tentative de justification de ce trait d’union : signe distinctif du substantif par rapport à l’adjectif. Mais ce ne fut qu’une tentative, les cas particuliers venant contredire le tout.

Si, aujourd’hui, il faut mettre un trait d’union à nouveau-né, et à lui seul, c’est qu’on en a décidé ainsi, « on » désignant les gens qui se présentent comme de fins « observateurs » de l’usage, c’est-à-dire les rédacteurs de dictionnaires ou de grammaires (3). Mais, dans les faits, sont-ils des observateurs ou des régents? Qu’a donc de particulier nouveau-né pour qu’on l’agrémente (ou qu’on l’affuble, c’est selon), lui et lui seul, d’un trait d’union? Bien malin qui pourrait fournir une réponse défendable. Mais c’est ce que supposément l’USAGE (4) veut que l’on fasse.

Peut-être faudrait-il rappeler ce que Vaugelas écrivait, en 1647, à propos de l’USAGE, dans la préface de son ouvrage Remarqves sur la langve françoise (p. 24):

En un mot, l’Vsage fait beaucoup de choses par raison, beaucoup sans raison, et beaucoup contre raison.

La graphie des mots composés de nouveau, telle que prescrite par les ouvrages dogmatiques, tient-elle d’un USAGE fait par raison, sans raison ou contre raison?… À vous de répondre.

Bref, la présence d’un trait d’union à nouveau-né semble tenir plus d’un caprice de la langue – ou de ses régents – que d’un réel besoin. Le fait que ce soit le seul mot à en prendre un ne semble pas avoir troublé le Conseil supérieur de la langue française (CSLF). Ce dernier aurait pu y voir une anomalie à corriger, comme il en a vu pour d’autres mots, mais  il n’ a rien fait, même s’il s’est penché sur l’emploi du trait d’union. Il a raté une belle occasion d’harmoniser la graphie de mots ayant une même construction. Il  était plus préoccupé à le faire disparaître par soudure des éléments (règles A-1 à A-5) et à en ajouter un dans les numéraux composés (règle A-6) qu’à se demander si la présence du trait d’union était justifiée (5) et à intervenir le cas échéant.

Nous devrons donc continuer à vivre avec cette exception, cette anomalie (6).

Maurice Rouleau

(1)       Lecture : Action matérielle de lire, de déchiffrer (ce qui est écrit); Médecin : Personne habilitée à exercer la médecine; Lire : Suivre des yeux en identifiant (des caractères, une écriture); manier : Faconner, modeler avec la main

(2)      Autres formulations possibles d’un adjectif: se dit de, relatif à.

(3)      Il suffit parfois qu’un rédacteur bien coté prenne position sur un sujet particulier pour que les autres, par déférence, adoptent aveuglément son point de vue.  Ainsi peuvent se perpétuer –  j’irais jusqu’à dire se perpétuent – certaines façons de faire. Un manque d’esprit critique peut avoir les mêmes conséquences.    

(4)      On aurait peut-être des surprises si ces rédacteurs devaient expliquer ce qu’ils entendent par « usage ».

(5)      Contant, C., Grand vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, Éditions de Champlain, Montréal, 2009.

(6)     Mais ce n’est pas la seule. Son accord nous réserve aussi des surprises : des nouveau-nés, mais des nouveaux venus. Je vous ferai part bientôt de mes réflexions sur le sujet.

P.-S. –  Dans le prochain billet, je me pencherai sur la condamnation de l’emploi du verbe quitter, sans complément d’objet.

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À nouveau / DE nouveau (2 de 3)

Si l’on refait un geste,

le fait-on à nouveau ou de nouveau?

– 2 –

Nous avons examiné dans le précédent billet ce que la bible du traducteur (le Petit Robert 2010) dit de la locution de nouveau. Que cette dernière signifie une nouvelle fois, personne ne le contestera. Certaines questions sur son emploi sont toutefois restées sans réponse, et le resteront fort probablement. Dans le présent billet, nous abordons ce que ce même ouvrage nous propose concernant à nouveau.

 À NOUVEAU

  1.  (1835) À NOUVEAU. Banque Créditer, débiter, porter à nouveau, sur un nouveau compte.
  2. ◆ (1852) D’une manière différente, sur de nouvelles bases. Examiner à nouveau une question. « “De nouveau” veut dire “derechef” et “à nouveau” veut dire “à neuf” » (Duhamel).
  3. Par ext. (1864) De nouveau. Il est à nouveau sans travail.

D’entrée de jeu, notons que chacune des années mentionnées, à savoir 1835, 1852 et 1864, est associée à un sens particulier. « Datation » et « sens » sont donc, ici, intimement liés, alors que, par définition, la datation ne devrait concerner que la forme lexicale, c’est du moins ce que le Robert nous dit. Je m’y perds un peu, mais continuons notre analyse, d’abord des deux premières datations. La troisième, la plus problématique, sera traitée dans le prochain et dernier billet de cette série.

Première acception

(1835)   Banque. Créditer, débiter, porter à nouveau, sur un nouveau compte.

Assez curieusement, on ne trouve aucune mention de cette locution dans le Dictionnaire de l’Académie française (DAF, 6e éd.), ouvrage auquel pourtant nous renvoie le Robert. L’étudiant critique est en droit de se demander pourquoi on a fourni une information non pertinente.

Conscient que les dictionnaires ne sont pas tous identiques, j’ai consulté celui de Landais (1), qui date de 1834 – donc un contemporain du DAF 6e éd. –, dans l’espoir d’y trouver une attestation quelconque. Nenni. La locution à nouveau y brille, là aussi, par son absence. Landais la mentionne toutefois, 12 ans plus tard, dans la 9e édition de son dictionnaire (2) : « loc. adv. à l’usage de la banque et des maisons de commerce, pour signifier, sur un nouveau compte, ne se dit guère. » Si à nouveau, dans ce sens, ne se dit guère [comprendre qu’il est peu utilisé (3)], cette observation peut traduire le fait que la locution est soit en période d’implantation, soit en perte de vitesse.

Selon le dictionnaire de Bescherelle (4), publié 10 ans plus tard, à nouveau « ne se dit qu’en style de commerce », ce que l’Académie reconnaît également dans son DAF (7e éd., 1878). La locution, avec ce sens, doit donc être en période d’implantation pour qu’aucun dictionnaire ne daigne la mentionner!  À moins que ce ne fût un choix personnel de Landais, qui voulait jouer au puriste. Qui sait?

La locution à nouveau se dirait donc dans la langue des affaires depuis fort longtemps, mais la datation fournie par le Robert, à savoir 1835, ne correspond à rien.

L’étudiant critique, lui, se demande si cette locution s’utilise encore de nos jours avec ce sens. C’est ce que laisse clairement entendre l’absence de marque d’usage : vx ou vieilli. Mais est-ce vraiment le cas?…

Deuxième acception

(1852)  D’une manière différente, sur de nouvelles bases. Examiner à nouveau une question. « “De nouveau” veut dire “derechef” et “à  nouveau” veut dire “à neuf” » (Duhamel).

1852, nous l’avons dit, est intimement liée au sens et non à la forme lexicale comme cela serait censé être. À preuve, s’il en fallait une, cette forme lexicale se rencontrait déjà dans le dictionnaire de Landais, publié 6 ans plus tôt. De plus, à 1852 ne correspond aucun ouvrage. Encore une fois! (Devrais-je dire à nouveau ou de nouveau?) Le Robert a de toute évidence décidé que cette datation n’était pas suffisamment importante pour l’indiquer dans la section Correspondances des principales datations de mots. Ce qui est sûr, c’est que Bescherelle, en 1856, n’attribue toujours pas à cette locution le sens de d’une manière différente. Où a-t-on vraiment rencontré cette locution avec ce sens pour la première fois? En supposant qu’il soit possible de le déterminer, ce qui n’est pas assuré.

Littré, dans son dictionnaire (1872-1877), reconnaît l’existence de la locution à nouveau, mais, à l’instar de ses prédécesseurs, il la réserve au domaine des affaires. En 1878, l’Académie française (DAF, 7e éd.) ne lui reconnaît toujours pas, elle non plus, de sens particulier. Ce n’est que dans l’édition de 1935 (DAF, 8e éd.) qu’on le voit apparaître.

Que s’est-il donc passé entre 1878 et 1935? De par son autorité suprême en matière de langue, autorité qui lui fut conférée par Richelieu, l’Académie a décidé que cette locution avait acquis un nouveau sens. Cette décision ne doit pas avoir été prise à la légère, car les Immortels ne sont pas reconnus pour être avant-gardistes. Deux questions me viennent à l’esprit.

Sur quoi s’est donc basée l’Académie pour prendre cette décision?

Impossible de répondre à cette question. Ce que l’on sait pour sûr, c’est qu’en 1903 (peut-être avant) le Larousse (5) donnait à ces deux locutions des sens différents :

  • À nouveau : En remplaçant une première tentative par une tentative différente.
  • De nouveau : Encore une fois, en ajoutant une tentative à la première, à la seconde…

Les Immortels se seraient-ils inspirés du Larousse? Peut-être…

Cette décision a-t-elle fait l’objet d’un consensus parmi les Académiciens?

Impossible de répondre à cette autre question. Un bon ami à moi et regretté ex-blogueur m’a toutefois suggéré d’examiner l’emploi que les Académiciens avaient pu faire de cette locution dans le DAF (1935). L’idée était brillante. Je pourrais ainsi, de manière indirecte, apprécier ce qu’il en était. Une petite recherche m’a permis de relever des définitions où on a fait usage des deux locutions  à nouveau et de nouveau, censées avoir des sens différents. En voici quelques-unes. Demandez-vous seulement si les locutions ont, dans ces définitions, le sens que leur donne l’Académie. Et cela, de manière incontestable, car autrement on tomberait dans le subjectivisme, pur et simple.

  • IMMUNITÉ se dit encore, en termes de Physiologie et de Médecine, de la Propriété que possèdent certains êtres vivants de ne pouvoir contracter à nouveau ou de contracter sans gravité une maladie qu’ils ont déjà eue ou contre laquelle ils ont été vaccinés.
  • RÉCRIRE. v. tr. Écrire de nouveau ce qu’on a déjà écrit. Vous avez mal écrit cela, récrivez-le. Il n’était pas content de son article et l’a récrit entièrement.
  • Il s’emploie aussi au figuré et signifie Changer considérablement le style d’un ouvrage, composer à nouveau un morceau.
  • RECOMPOSER. v. tr. Composer une seconde foisRecomposer un groupe, une équipe, un service administratif.
  • En termes d’Imprimerie, il signifie Composer à nouveau un texte. Ce passage était si chargé de corrections qu’il a fallu le recomposer.
  • RECOUVRIR.  v. tr. Couvrir de nouveauRecouvrir un toit, une maison. 
  • Le temps, le ciel se recouvre, Il est obscurci à nouveau par des nuages.
  • RÉCONCILIATION. n. f. Il se dit aussi de la Cérémonie qu’on fait pour bénir à nouveau une église profanée.
  • ÉGLISE :  Réconcilier une église, Bénir de nouveau une église qui a été profanée.
  • MÈRE : mère de vinaigre, Couche qui se forme à la surface du vinaigre et qui permet d’en fabriquer à nouveau. 

Votre verdict? Les Académiciens ont-ils été conséquents avec eux-mêmes? Moi, je serais porté à dire que non. Ou bien, il y avait, parmi eux, des rebelles, qui s’opposaient à l’attribution du nouveau sens et l’ont fait voir, dans la rédaction des définitions, par un emploi inconséquent avec la décision de l’Académie, dont ils étaient pourtant membres; ou bien, ce nouveau sens était tellement peu entré dans leurs habitudes langagières (bien que censé refléter l’usage!) qu’ils l’utilisaient comme ils l’avaient toujours fait, c’est-à-dire comme des synonymes, respectant en cela l’opinion de Littré. Bien malin qui pourrait décider de l’interprétation à donner à ces emplois, disons étonnants.

Si la non-synonymie dictée par l’Académie ne fait pas partie des habitudes langagières des Immortels, comment peut-on reprocher au commun des Mortels, dont je suis, tout comme vous, d’en faire autant. Goosse [Le Bon Usage (2008), # 1006] a, à ce sujet, un point de vue fort pertinent (comprendre : qui me comble d’aise).

Les grammairiens, arbitrairement, ont attribué un rôle particulier à la seconde locution [à nouveau], lorsqu’elle est apparue au XIXe siècle, alors qu’elle a eu dès le début la même signification que la première locution [de nouveau], comme Littré le reconnaissait déjà. L’usage des auteurs n’a pas suivi cette distinction artificielle. (C’est moi qui souligne.)

La décision d’attribuer un nouveau sens à la locution à nouveau devait, fort certainement, répondre à un besoin réel. Soit. Mais est-il besoin de préciser que le verbe refaire, à lui seul, signifie tout aussi bien faire de nouveau (ce qu’on a déjà fait, ou ce qui a déjà été fait) que faire tout autrement, en apportant de profondes transformations? Alors pourquoi fallait-il  une nouvelle locution (ou une ancienne avec un nouveau sens), mais pas un nouveau verbe? Euh…

En 1935, l’Académie (DAF, 8e éd.), nous l’avons dit, attribue à la locution à nouveau un sens nouveau : De façon complètement différente. Étrangement, l’exemple qu’elle cite pour illustrer cet emploi : Ce travail est manqué, il faut le refaire à nouveau (6) est très fortement inspiré de celui de Littré : C’est un travail à refaire à nouveau (6). Sauf qu’elle attribue à la locution un sens différent! Un autre exemple aurait sans doute été plus convaincant, car celui qui est utilisé nous laisse clairement voir qu’il s’agit d’une « interprétation » plus que d’une réalité. On fait dire à la locution ce qu’on veut bien qu’elle signifie! Pas très fort comme démonstration.

Dans la dernière édition du DAF (9e édition, 1985), l’Académie française attribue toujours à ces deux locutions un sens différent! Et elle l’illustre toujours avec le même exemple, ou presque : on a remplacé refaire par faire – le réviseur peut ranger son crayon rouge. Si vous vous donnez la peine d’étudier l’emploi qui en est fait (14 occurrences), vous serez, à nouveau ou de nouveau (à vous de choisir), surpris des résultats.

« “De nouveau” veut dire “derechef” et “à  nouveau” veut dire “à neuf” » 

Cette citation de Duhamel (1884-1966) me paraît « inappropriée ». J’irais même jusqu’à dire « tendancieuse ». Je m’explique.

Dans tout dictionnaire, les exemples, créés de toute pièce ou empruntés à des auteurs, servent à illustrer l’emploi du terme avec le sens qu’on lui attribue. C’est ainsi que Examiner à nouveau une question illustre – ou cherche à illustrer – l’emploi de la locution avec le sens « d’une manière différente ». Soit. Mais la citation de Duhamel n’illustre pas l’emploi, elle en dicte le sens. Elle ne joue pas donc le rôle qu’on attend d’elle. En ce sens, elle est « inappropriée ».

Sachant que Duhamel est médecin, écrivain et poète – non pas linguiste, lexicographe ni grammairien –, je me suis demandé de quel ouvrage pouvait bien être tirée cette citation, pour qu’on lui attribue autant de valeur. Le Petit Robert est muet sur le sujet. Par contre, dans le Grand Robert, que tous n’ont pas sous la main, on en apprend un peu plus : la source est Chronique des Pasquier, V, XI (7) et l’extrait cité, plus long :

Cela m’est égal que Littré, qui est pourtant un de mes dieux, ne fasse aucune différence entre « à nouveau » et « de nouveau ». Moi, je vois une différence et je m’impose une règle. « De nouveau » veut dire « derechef » et « à nouveau » veut dire « à neuf ». Je repeins ma maison à nouveau. (8)

Il est bien évident que les deux premières phrases de cette citation jettent un éclairage tout particulier, qui manque totalement à l’utilisateur du Petit Robert.

Comme chacun le sait, ce qu’un personnage de roman dit n’a pas à être le reflet fidèle des opinions de l’auteur. Dans ce roman, le personnage en question, c’est Monmerqué, un correcteur d’épreuves. Duhamel lui fait passer des commentaires fort révélateurs sur la valeur qu’il attribue à ses interventions :

  • « Du moins, c’est MA façon de voir. » (p. 140)
  • « Ce n’est pas une faute. On met, PARAÎT-IL, indifféremment le singulier ou le pluriel. Il faut se faire une règle, au moins pour SOI-MÊME. » (p. 141)
  • « Je le répète, c’est une règle que JE me donne, que JE me donnerais si j’avais lieu de me la donner. » (p. 141)
  • « MOI, je vois une différence et JE m’impose une règle. » (Les majuscules sont de moi.)

Clairement, Monmerqué exprime SON point de vue. Jamais il ne fait référence à la grammaire pour justifier ses corrections. Ni même à un dictionnaire. Bien au contraire, il rabroue Littré. Il veut donc imposer SA vision de la langue – ce que bien des réviseurs ont, trop souvent hélas!, tendance à faire. Alors, que Monmerqué voie une différence entre à nouveau et de nouveau, cela ne prouve rien, cela n’en fait surtout pas un exemple à suivre. Et s’il en est qui ne sont pas convaincus de mon analyse, ce que ce personnage ajoute à la page 142 devrait les rallier :

  • « Ne faites pas attention à tout ce que je viens de dire. Tout cela n’a pas d’importance. »
  • « Vous réfléchirez. Je peux me tromper. MOI, je ne suis pas un écrivain. »

L’étudiant critique se demande pourquoi  le Robert recourt à une citation qui ne remplit pas le rôle qu’on attend d’elle, c’est-à-dire illustrer l’emploi d’un mot ou d’une locution. Cherche-t-il, en citant un membre de l’Académie française – ce qu’effectivement Duhamel a été –, à accréditer davantage le point de vue qu’il voudrait voir accepté par tous? Recourir à un tel argument me semble, à la limite, « tendancieux ».

Peut-être que l’étudiant critique devrait, lui aussi, s’inspirer de Duhamel et dire, à l’instar de Monmerqué : « Ne faites pas attention à tout ce que je viens de dire. Tout cela n’a pas d’importance. »!

Bref, à mes yeux, la preuve que à nouveau signifie vraiment de manière différente n’est pas faite. On le déclare, on le prescrit, on le crie sur tous les toits, mais c’est du Magister dixit, du « C’est ça parce que je vous le dis! » Ce type de raisonnement ne réussira jamais à convaincre qui que ce soit, sauf un étudiant docile. Aux yeux des langagiers, la preuve semble pourtant faite, car tous le proclament. À commencer par le TLFi (Trésor de la langue française informatisé) qui fournit quelques citations, où la locution à nouveau est « interprétée » comme signifiant de manière différente :

1.     Chaque sommeil passe l’éponge sur les jours antérieurs, et je recommence tout à nouveau. L’avenir et le passé s’effacent et je ne m’occupe que du présent (AMIEL, Journal, 1866, p.297).

2.     Il s’agit simplement d’empêcher la Cour de Cassation d’instruire l’affaire à nouveau, comme la loi lui en fait le devoir (CLEMENCEAU, Vers réparation, 1899, p.219).

Mais qui dit qu’Amiel et Clémenceau utilisaient cette locution avec ce sens particulier? Le TLFi l’« interprète » comme tel. Autrement dit, il fait dire à ces auteurs ce qu’il veut y voir. Plutôt bancale comme démonstration. Ce n’est pas non plus le fait que ces deux phrases aient été écrites entre 1878 et 1935; on pourrait en citer d’autres, de la  même époque, qui prouveraient le contraire. En voici deux, où, cette fois-ci, à nouveau voudrait dire, selon le TLFi, encore une fois.

3.     Consacrer à nouveau plusieurs mois de ma vie à un sujet qu’au fond j’aborde uniquement en raison de mon intimité avec l’auteur (DU BOS, Journal, 1927, p.218).

4.    La main de la promeneuse s’est à nouveau balancée (ARAGON, Beaux quart., 1936, p.329).

Qui a dit que Du Bos et Aragon avaient vraiment cette idée en tête?

Les seuls qui pourraient répondre, avec certitude, ce sont les auteurs eux-mêmes (dans ces cas-ci : Amiel, Clémenceau, Du Bos et Aragon), mais ils ont tous passé l’arme à gauche. Le reste n’est que pure « interprétation ». Et la vôtre est aussi bonne que la mienne, car ni l’une ni l’autre ne sont démontrables. Et si ces auteurs avaient utilisé cette locution, avec en tête la synonymie que prêchait Littré, l’autorité de l’époque en matière de langue, ces exemples prouveraient exactement le contraire de ce qu’on avance! Un peu embarrassant, n’est-ce pas?

À SUIVRE…

Maurice Rouleau

(1)      Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français, Tome deuxième, Napoléon Landais, Paris, 1834, p. 483. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6136730p/f12.image.r=Gastronomie.langFR.swfv

(2)      9e éd., 1846 : p. 269.   http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k406241t/f1.image.swfv

(3)      Ma « garde rapprochée » perçoit « ne se dit guère » comme signifiant « ne se dit pas ». Et vous? Mais Landais, dans son dictionnaire, lui donne le sens de peu. C’est donc ainsi qu’il faut l’interpréter. L’Académie, comme le Robert, lui donne aussi le sens de peu, pas beaucoup. Littré, lui, n’est pas d’accord : « L’Académie, qui explique guère par peu, se trompe ; et, comme on voit, son explication ne convient nulle part, ni dans le langage présent, ni dans le langage passé. » Qui a raison? L’usage ou les régents?

(4)      Bescherelle  Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue française, Tome deuxième, 4e éd., 1856, p. 662. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50452b/f1.image.swfv

(5)      Nouveau Larousse illustré, Paris, Librairie Larousse, 7 vol., sous la direction de Paul Augé, 1903.

(6)      De nos jours, cet exemple ne résisterait pas à la plume d’un réviseur. Il y verrait un pléonasme.

(7)      La référence est un peu sibylline. Il faut comprendre qu’il s’agit du Désert de Bièvres, 5e ouvrage (d’où le V) de la Chronique des Pasquier. Quant au XI, il renvoie au chapitre 11 (p. 141, dans l’édition que j’ai consultée).

(8)      Est-ce à dire qu’il en a changé la couleur? Qu’il aurait dit : je la repeins de nouveau, s’il s’était contenté de la rafraîchir? Duhamel ne lui fait pas préciser.

P.-S. –  Dans le prochain billet, je terminerai mon étude de la locution à nouveau.

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